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INTERVIEW  RJLIBAN  N°13  du 15 octobre 2003 

 
Ghassan Salamé : "Il ne faut pas reléguer les Irakiens dans un rôle passif"

 

La "débaasification" de l’Irak par les Etats-Unis a été un "véritable désastre", et la dissolution de l’armée a été une "erreur majeure", a estimé le numéro deux de la mission de l’Onu en Irak et ancien ministre libanais de la Culture, Ghassan Salamé, dans une déclaration à l’hebdomadaire français Le Journal du Dimanche. Les mesures prises contre les membres de l’ancien parti au pouvoir dirigé par Saddam Hussein, le Baas, ont "amené à la paralysie entière de l’administration civile et à priver le pays de forces de l’ordre", a-t-il ajouté. "Bien sûr qu’il faut infliger les punitions les plus sévères à ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité, mais la dissolution de l’armée a été une erreur majeure. Nous en payons aujourd’hui le prix", a-t-il ajouté.

 

M. Salamé a suggéré que d’ "anciens baasistes" soient intégrés aux institutions politiques provisoires et a préconisé "un transfert de la souveraineté d’ici à la fin de l’année à un gouvernement provisoire souverain". Il s’est dit "heureux" de ce que le secrétaire d'Etat américain Colin Powell ait évoqué un "échéancier" en donnant six mois aux Irakiens pour adopter une nouvelle Constitution. Il a émis la crainte que les Irakiens découvrent que les pouvoirs des responsables irakiens désignés par les Etats-Unis sont "factices", et a implicitement critiqué ceux qui "réclament plus de pouvoir pour de mauvaises raisons, à savoir consacrer le règne de leurs milices sur certaines régions du pays". M. Salamé relève "un mouvement net et profond à Washington vers une meilleure compréhension de la situation irakienne", ce dont témoigne selon lui "le report de la discussion du projet de résolution" américaine.

 

Voici à ce sujet une interview réalisée par Maya Murillo et publiée dans Courrier international le 26 septembre 2003
 

A l’heure où Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, a ordonné un retrait de l’Irak d’une partie de son personnel, Ghassan Salamé, numéro deux de l’ONU à Bagdad, expose son point de vue sur les tenants et aboutissants du conflit. Cet ancien ministre de la Culture libanais tire la sonnette d’alarme : si l’Irak sombre dans l’anarchie, toute la région suivra.

 

- Quelle est votre analyse de la situation en Irak aujourd’hui ?

Une page décisive de l’Histoire de l’Irak est bien tournée. Mais il est évident que la préparation de l’après-guerre était insuffisante, et cela se sent : à la fois au niveau de la vie quotidienne des gens, de l’émergence des institutions, des erreurs de parcours, erreurs qui compliquent d’ailleurs davantage le processus de reconstruction… L’occupation est plus douloureuse et plus sanglante que ce qui avait été imaginé… et que ce que les Irakiens peuvent supporter.

- Quel doit être le rôle de l’ONU en Irak ?

Les temps sont durs après l’attentat du 19 août, drame sans précédent dans les annales de l’ONU, ne serait-ce que du point de vue des pertes humaines. Le secrétaire général ne veut pas faire comme si de rien n’était. Il ne s’agit pas de savoir si le rôle de l’ONU est plus ou moins important. Ce qui compte, c’est de savoir s’il est précis. La résolution 1483 donne un rôle à l’ONU, mais il est loin d’être clair. Pourtant, c’est de la précision du rôle de l’ONU que dépend celui qui sera dévolu aux Irakiens eux-mêmes. Si l’ONU est en Irak, c’est pour aider la population, et non pour aider les occupants. En conséquence, il faut certainement songer à élargir la marge de manœuvre des Irakiens pour que l’ONU puisse participer au rétablissement de leurs institutions. Il ne faut surtout pas les reléguer dans un rôle passif.

- Comment interprétez-vous l’attentat du 19 août, perpétré contre le siège de l’ONU en Irak, ainsi que celui qui a causé la mort de l’ayatollah Mohammad Baqer Hakim ?

On assiste depuis la fin de la guerre à deux processus nouveaux. D’une part, les instruments de violence sont de plus en plus sophistiqués : on est passé de la bombinette à la voiture piégée et aux mortiers, comme dans le cas de l’ambassade de Jordanie, de l’ONU et du siège de la police. D’autre part, il y a actuellement une diversification des cibles. On est sorti du duel occupant-opposant puisque des attaques sont menées contre l’ONU, contre des ONG, contre la presse. Cela ajoute une vague supplémentaire d’insécurité. Tant que le conflit restait binaire, on voyait les raisons de cette guerre et aussi ses effets. Mais aujourd’hui s’est instaurée une insécurité globale qui touche les membres du conseil du gouvernement, comme dans le cas d’Akila al-Hachimi, et qui pourrait toucher les ambassades des pays voisins…

- La position française sur le thème de la souveraineté irakienne vous semble-t-elle trop radicale ?

Ce n’est plus une position française. Il est vrai qu’à un moment la France apparaissait comme une exception, il semblait qu’elle faisait de la souveraineté irakienne une question de principe. Aujourd’hui, pas mal de gens en viennent à penser selon la même ligne, notamment plusieurs membres du Conseil de gouvernement. L’idée est qu’il ne faut pas attendre la fin du processus constitutionnel ou la tenue d’élections générales pour qu’un gouvernement irakien souverain voie le jour. Il faut accélérer le processus, et peut-être même l’inverser, c’est-à-dire éventuellement reconnaître d’ores et déjà un gouvernement souverain irakien qui puisse négocier avec la coalition et l’ONU les prochaines étapes de la reconstruction du pays. Car il ne peut pas y avoir deux gouvernements en Irak. La solution est certainement de dissocier souveraineté et responsabilité. Il y aurait d’abord un gouvernement irakien établi, reconnu comme souverain, puis une dévolution graduelle de responsabilité. La France a certes soutenu cette idée ces derniers temps, mais celle-ci a fait son chemin à la fois dans les couloirs de l’ONU et, ce qui est plus important, dans les rangs mêmes des forces irakiennes.

- Robert Baer, dans un article publié par "The Washington Post" et repris dans “Courrier international” (CI n° 669, du 28 août 2003), écrit : "Quand j’ai rencontré Ghassan Salamé en mars, il était convaincu que les Etats-Unis devraient faire face à un violent soulèvement. Il m’a dit : 'Mais vous savez, on ne peut pas quitter l’Irak du jour au lendemain comme on est parti du Liban.' " Pensez-vous que les Etats-Unis, beaucoup plus impliqués en Irak qu’ils ne l’étaient au Liban dans les années 80, pourraient être amenés à se retirer d’Irak ?

Certains le pensent. Moi, je suis persuadé que, dans la situation actuelle, qui s’est aggravée notamment à cause de plusieurs décisions américaines, le retrait des Américains créerait davantage d’insécurité. Le slogan selon lequel il faudrait mettre les troupes américaines hors du pays doit être remplacé par un autre. Par un autre qui appellerait à la création d’un gouvernement provisoire irakien qui négocierait avec les occupants la durée, la manière et la localisation de leur occupation.

- Vous concluiez : "Si l’Irak sombre dans l’anarchie, cela pourrait faire tâche d’huile dans les autres pays du Golfe." Ce scénario est-il à l’ordre du jour ?

Je le pense. Je l’avais dit avant la guerre et, malheureusement, les événements m’ont donné raison. Avant la guerre en Irak, j’avais avancé l’idée que cette guerre ne durerait pas longtemps puisque le régime irakien n’avait pas les moyens de faire face à une attaque armée de cette envergure. Mais une guerre peut en enfanter d’autres. Nous nous retrouvons aujourd’hui avec des “petites guerres” et la gestion de l’après-guerre n’est pas de nature à en limiter les dégâts, au contraire. C’est pourquoi il faut inverser le processus pour que les Irakiens soient responsabilisés et qu’ils participent eux-mêmes au rétablissement de la citoyenneté. On ne peut pas les mettre au frigo pendant des années, puis leur livrer ensuite des institutions auxquelles ils n’ont pas participé.

 

 

 
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