Ghassan
Salamé : "Il ne
faut pas reléguer les
Irakiens dans un rôle
passif"
La
"débaasification"
de l’Irak par les
Etats-Unis a été un
"véritable désastre",
et la dissolution de
l’armée a été une
"erreur
majeure", a estimé
le numéro deux de la
mission de l’Onu en
Irak et ancien ministre
libanais de la Culture,
Ghassan Salamé, dans
une déclaration à
l’hebdomadaire français
Le Journal du Dimanche.
Les mesures prises
contre les membres de
l’ancien parti au
pouvoir dirigé par
Saddam Hussein, le Baas,
ont "amené à
la paralysie entière de
l’administration
civile et à priver le
pays de forces de
l’ordre", a-t-il
ajouté. "Bien sûr
qu’il faut infliger
les punitions les plus sévères
à ceux qui ont commis
des crimes contre
l’humanité, mais la
dissolution de l’armée
a été une erreur
majeure. Nous en payons
aujourd’hui le
prix", a-t-il ajouté.
M.
Salamé a suggéré que
d’ "anciens
baasistes" soient
intégrés aux
institutions politiques
provisoires et a préconisé
"un transfert de la
souveraineté d’ici à
la fin de l’année à
un gouvernement
provisoire
souverain". Il
s’est dit
"heureux" de
ce que le secrétaire d'Etat
américain Colin Powell
ait évoqué un "échéancier"
en donnant six mois aux
Irakiens pour adopter
une nouvelle
Constitution. Il a émis
la crainte que les
Irakiens découvrent que
les pouvoirs des
responsables irakiens désignés
par les Etats-Unis sont "factices",
et a implicitement
critiqué ceux qui
"réclament plus de
pouvoir pour de
mauvaises raisons, à
savoir consacrer le règne
de leurs milices sur
certaines régions du
pays". M. Salamé
relève "un
mouvement net et profond
à Washington vers une
meilleure compréhension
de la situation
irakienne", ce dont
témoigne selon lui
"le report de la
discussion du projet de
résolution" américaine.
Voici à ce sujet
une interview réalisée
par Maya Murillo et
publiée dans Courrier
international le 26
septembre 2003
A
l’heure où Kofi Annan,
secrétaire général de
l’ONU, a ordonné un
retrait de l’Irak
d’une partie de son
personnel, Ghassan Salamé,
numéro deux de l’ONU
à Bagdad, expose son
point de vue sur les
tenants et aboutissants
du conflit. Cet ancien
ministre de la Culture
libanais tire la
sonnette d’alarme :
si l’Irak sombre dans
l’anarchie, toute la région
suivra.
-
Quelle est votre analyse
de la situation en Irak
aujourd’hui ?
Une
page décisive de l’Histoire
de l’Irak est bien
tournée. Mais il est évident
que la préparation de
l’après-guerre était
insuffisante, et cela se
sent : à la fois
au niveau de la vie
quotidienne des gens, de
l’émergence des
institutions, des
erreurs de parcours,
erreurs qui compliquent
d’ailleurs davantage
le processus de
reconstruction…
L’occupation est plus
douloureuse et plus
sanglante que ce qui
avait été imaginé…
et que ce que les
Irakiens peuvent
supporter.
-
Quel doit être le rôle
de l’ONU en Irak ?
Les
temps sont durs après
l’attentat du 19 août,
drame sans précédent
dans les annales de l’ONU,
ne serait-ce que du
point de vue des pertes
humaines. Le secrétaire
général ne veut pas
faire comme si de rien
n’était. Il ne
s’agit pas de savoir
si le rôle de l’ONU
est plus ou moins
important. Ce qui
compte, c’est de
savoir s’il est précis.
La résolution 1483
donne un rôle à l’ONU,
mais il est loin d’être
clair. Pourtant, c’est
de la précision du rôle
de l’ONU que dépend
celui qui sera dévolu
aux Irakiens eux-mêmes.
Si l’ONU est en Irak,
c’est pour aider la
population, et non pour
aider les occupants. En
conséquence, il faut
certainement songer à
élargir la marge de manœuvre
des Irakiens pour que
l’ONU puisse
participer au rétablissement
de leurs institutions.
Il ne faut surtout pas
les reléguer dans un rôle
passif.
-
Comment interprétez-vous
l’attentat du 19 août,
perpétré contre le siège
de l’ONU en Irak,
ainsi que celui qui a
causé la mort de
l’ayatollah Mohammad
Baqer Hakim ?
On
assiste depuis la fin de
la guerre à deux
processus nouveaux.
D’une part, les
instruments de violence
sont de plus en plus
sophistiqués : on
est passé de la
bombinette à la voiture
piégée et aux
mortiers, comme dans le
cas de l’ambassade de
Jordanie, de l’ONU et
du siège de la police.
D’autre part, il y a
actuellement une
diversification des
cibles. On est sorti du
duel occupant-opposant
puisque des attaques
sont menées contre l’ONU,
contre des ONG, contre
la presse. Cela ajoute
une vague supplémentaire
d’insécurité. Tant
que le conflit restait
binaire, on voyait les
raisons de cette guerre
et aussi ses effets.
Mais aujourd’hui
s’est instaurée une
insécurité globale qui
touche les membres du
conseil du gouvernement,
comme dans le cas d’Akila
al-Hachimi, et qui
pourrait toucher les
ambassades des pays
voisins…
-
La position française
sur le thème de la
souveraineté irakienne
vous semble-t-elle trop
radicale ?
Ce
n’est plus une
position française. Il
est vrai qu’à un
moment la France
apparaissait comme une
exception, il semblait
qu’elle faisait de la
souveraineté irakienne
une question de
principe. Aujourd’hui,
pas mal de gens en
viennent à penser selon
la même ligne,
notamment plusieurs
membres du Conseil de
gouvernement. L’idée
est qu’il ne faut pas
attendre la fin du
processus
constitutionnel ou la
tenue d’élections générales
pour qu’un
gouvernement irakien
souverain voie le jour.
Il faut accélérer le
processus, et peut-être
même l’inverser,
c’est-à-dire éventuellement
reconnaître d’ores et
déjà un gouvernement
souverain irakien qui
puisse négocier avec la
coalition et l’ONU les
prochaines étapes de la
reconstruction du pays.
Car il ne peut pas y
avoir deux gouvernements
en Irak. La solution est
certainement de
dissocier souveraineté
et responsabilité. Il y
aurait d’abord un
gouvernement irakien établi,
reconnu comme souverain,
puis une dévolution
graduelle de
responsabilité. La
France a certes soutenu
cette idée ces derniers
temps, mais celle-ci a
fait son chemin à la
fois dans les couloirs
de l’ONU et, ce qui
est plus important, dans
les rangs mêmes des
forces irakiennes.
-
Robert Baer, dans un
article publié par
"The Washington
Post" et repris
dans “Courrier
international” (CI n° 669,
du 28 août
2003), écrit :
"Quand j’ai
rencontré Ghassan Salamé
en mars, il était
convaincu que les
Etats-Unis devraient
faire face à un violent
soulèvement. Il m’a
dit : 'Mais vous
savez, on ne peut pas
quitter l’Irak du jour
au lendemain comme on
est parti du Liban.' "
Pensez-vous que les
Etats-Unis, beaucoup
plus impliqués en Irak
qu’ils ne l’étaient
au Liban dans les années 80,
pourraient être amenés
à se retirer d’Irak ?
Certains
le pensent. Moi, je suis
persuadé que, dans la
situation actuelle, qui
s’est aggravée
notamment à cause de
plusieurs décisions américaines,
le retrait des Américains
créerait davantage
d’insécurité. Le
slogan selon lequel il
faudrait mettre les
troupes américaines
hors du pays doit être
remplacé par un autre.
Par un autre qui
appellerait à la création
d’un gouvernement
provisoire irakien qui négocierait
avec les occupants la
durée, la manière et
la localisation de leur
occupation.
-
Vous concluiez :
"Si l’Irak sombre
dans l’anarchie, cela
pourrait faire tâche
d’huile dans les
autres pays du
Golfe." Ce scénario
est-il à l’ordre du
jour ?
Je
le pense. Je l’avais
dit avant la guerre et,
malheureusement, les événements
m’ont donné raison.
Avant la guerre en Irak,
j’avais avancé l’idée
que cette guerre ne
durerait pas longtemps
puisque le régime
irakien n’avait pas
les moyens de faire face
à une attaque armée de
cette envergure. Mais
une guerre peut en
enfanter d’autres.
Nous nous retrouvons
aujourd’hui avec des
“petites guerres” et
la gestion de l’après-guerre
n’est pas de nature à
en limiter les dégâts,
au contraire. C’est
pourquoi il faut
inverser le processus
pour que les Irakiens
soient responsabilisés
et qu’ils participent
eux-mêmes au rétablissement
de la citoyenneté. On
ne peut pas les mettre
au frigo pendant des années,
puis leur livrer ensuite
des institutions
auxquelles ils n’ont
pas participé.