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INTERVIEW  RJLIBAN  N°11  du 12 septembre 2003 

 
L'Amérique doute de la guerre de Bush
 

 

Interview de JIM GOLDSBOROUGH réalisée par Bruno Ripoche et publiée dans Ouest-France le 11 septembre 2003

 
Pour Jim Goldsborough, ancien chef du bureau de Newsweek à Paris et éditorialiste au San Diego Union Tribune, l'Amérique se réveille après le choc du 11 septembre. Et elle commence à douter de la guerre contre le terrorisme déclenchée par George Bush.

 

- Deux ans après les attentats du 11 septembre, que reste-t-il du choc dans la tête des Américains ?

 

Un traumatisme, plus sensible, évidemment, au moment de l'anniversaire. Ces attentats resteront toujours un peu incroyables par leur dimension : presque 3.000 tués, c'est très difficile à comprendre. Cela dit, le 11 septembre nous préoccupe beaucoup moins qu'il y a un an. Par la faute de George Bush. N'importe quel Président aurait, comme lui, réagi sur-le-champ et renversé les talibans qui soutenaient Al-Qaida. Mais Bush a fait ce qu'aucun autre Président n'aurait fait. Ses conseillers néoconservateurs, animés par des sentiments pro-israéliens, ont pensé que c'était une occasion idéale pour aller chercher Saddam Hussein. Ils ont pressé les services de renseignement de démontrer ses liens avec Al-Qaida. Rien n'a été établi. Mais cela n'a pas empêché Bush de déclencher la guerre et aujourd'hui, au lieu de rendre hommage aux victimes du 11 septembre, on est préoccupé par l'Irak qui n'avait rien à voir avec le terrorisme, avec Oussama ben Laden, avec l'Afghanistan.

 

- Vu d'Europe, on a eu le sentiment qu'une poignée d'idéologues -­ les néoconservateurs qui entourent le vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld ­- dirigeait l'Amérique...

 

Cela a été vrai du printemps 2002 au printemps 2003. Les néoconservateurs faisaient la guerre comme ils voulaient, menaçaient l'Iran et la Corée du Nord, calomniaient les Européens et les Nations unies... Mais il faut bien voir la réalité profonde des Etats-Unis. A la différence de l'Europe, où tout est très centralisé, le pouvoir, ici, est très partagé. Selon notre Constitution, chaque pouvoir est contrebalancé par un autre, le Président par la Cour suprême qui joue les garde-fous, et par le Congrès, qui peut ouvrir des enquêtes. Et puis il y a le pouvoir de la presse qui autrefois retourna l'opinion contre la guerre au Vietnam... Le 11 septembre avait "anesthésié" ces contre-pouvoirs. L'Irak, qui n'est pas une "bonne" guerre comme l'Afghanistan, les réveille. Le Congrès demande des comptes, la presse redevient agressive et accuse George Bush d'avoir menti sur les armes de destruction massive. Si vous y regardez de près, les néoconservateurs sont en train de subir une éclipse, parce que tous leurs projets s'effondrent. Il y a de nouveau un équilibre entre les forces qui mènent les Etats-Unis.

 

- Cela veut-il dire que les Américains ne sont plus prêts à avaler n'importe quoi au nom de la guerre contre le terrorisme ?

 

George Bush avait dit que l'Irak serait un cake work, qu'on y entrerait comme dans du beurre. L'Américain de la rue se rend compte, aujourd'hui, que Bush a triché pour lancer cette guerre, que le résultat n'est pas du tout ce qu'il avait promis... Les deux leaders démocrates John Kerry et Howard Dean ont trouvé le bon angle d'attaque : ils disent, en gros, que c'est une guerre nécessaire mais très mal conduite. On n'avait préparé que l'aspect militaire qui a été facile : pensez, l'hyperpuissance contre un pays faible ! Mais tout ce qui a suivi a été très mal fait. Sur le plan de la sécurité intérieure, beaucoup d'entre nous estiment que l'on y est allé trop fort. Que l'on viole nos principes constitutionnels, notamment celui qui dit que les gens bénéficient de la présomption d'innocence. Il y a environ 700 personnes détenues aux Etats-Unis, la plupart musulmanes d'origine arabe, qui ont été arrêtées pour des entorses aux lois sur l'immigration. La plupart n'ont rien à voir avec le 11 septembre.

 

- Pour autant, le crédit de la Maison-Blanche est-il entamé ?

 

Le 11 septembre avait "sauvé" George Bush. Elu avec une minorité des suffrages exprimés, il était impopulaire durant la première année de son mandat. La guerre contre l'Afghanistan l'a légitimé et la guerre continue de le légitimer : le Congrès devrait voter l'enveloppe de 87 milliards de dollars supplémentaires que demande la Maison-Blanche pour la guerre, parce qu'il faut bien soutenir les boys... Bush joue sur le sentiment patriotique. Avec succès jusqu'à présent. Mais le doute s'installe. Les Américains commencent à faire le parallèle avec la guerre du Vietnam. On n'est pas du tout prêts à faire des sacrifices pour se noyer dans le bourbier irakien.

 

- Cela annonce-t-il un virage dans la politique étrangère de George Bush, marquée jusqu'alors par l'unilatéralisme ?

 

Il y a quelques mois, Condoleezza Rice disait : "Il faut punir la France, ignorer l'Allemagne et pardonner la Russie." Ce n'est plus d'actualité. Au Congrès, les indépendants, les modérés, reprochent au Président d'avoir rompu les ponts avec les alliés. Ils lui demandent de rétablir le dialogue afin de mettre sur pied une force internationale en Irak. La fin de l'unilatéralisme sera l'un des grands thèmes de la présidentielle de 2004. La majorité des Américains n'aiment pas du tout cette idée d'unilatéralisme, d'abord parce qu'elle coûte trop cher ­- notre déficit explose, à 500 milliards de dollars, un record - et ensuite parce que ce n'est pas notre tradition historique. Nous ne sommes pas un empire. Si le prix de l'empire, de la pax americana, est de s'entendre mal avec tous nos anciens amis, alors nous ne sommes pas prêts à le payer. Ici, on est internationaliste. Les gens éduqués n'acceptent pas du tout la manière odieuse dont George Bush a traité nos idéaux, notre passé, nos alliés, et les dommages qu'il a causés à l'image de l'Amérique.

 

- George Bush est-il en danger pour l'élection présidentielle de novembre 2004 ?

 

Il a des problèmes. Il conduit une mauvaise guerre, le tableau économique est sombre : il y avait eu 17 millions d'emplois créés pendant les huit ans de présidence Clinton, il y a eu 3 millions d'emplois détruits depuis l'élection de George Bush. On peut dire que c'est plus une affaire de conjoncture que de politique, mais l'électeur de base n'est pas aussi subtil. Il se dit : on perd des jobs, on change de Président. L'équipe Bush mise sur une reprise économique, mais les économistes sont très partagés là-dessus. Si les démocrates choisissent un candidat centriste, intelligent, avec de bonnes idées, alors Bush peut perdre.

 

 

 
Copyright 2003 RJLiban