Pour
Nassim Nicolas Taleb, la
guerre du Liban et
le 11 septembre sont
"le
cygne noir parfait"
Succès retentissant du livre "The Black
Swan", l’un des
best-sellers du "New
York Times" et de
"Business Week"
Propos
recueillis par SYLVIANE
ZEHIL, publiés dans
l'Orient-le Jour le 13 août
2007
Depuis
sa publication en avril
dernier, le dernier ouvrage
du Libanais Nassim Nicolas
Taleb, The Black Swan, connaît
un succès mondial
retentissant. Paru dans la
catégorie des "livres
à idées"
et considéré comme un "essai
non vulgarisé avec mille références",
ce livre sur "l’impact
de la grande improbabilité"
et l’incertitude arrive en
tête des best-sellers du
New York Times, pour la
treizième semaine consécutive.
Il est classé numéro un du
Business Week et sélectionné
parmi les meilleurs livres
pour l’année 2007 par Amazon.com.
L’approche philosophique
des thèmes aux contours
humoristiques a provoqué un
grand intérêt à tous les
niveaux : journalistique,
académique, philosophique,
scientifique, politique, économique
et financier. The Black Swan
tombe comme un énorme pavé
provoquant des remous
d’une grande magnitude.
Sera-t-il pressenti pour le
prochain prix Pulitzer ?
The Black Swan est "un
livre technique, un peu
hybride, un livre
scientifique que je déguise
en forme littéraire. Tout
comme Proust, j’invente
des personnages fictifs qui
surgissent au milieu du
livre pour tourmenter le
lecteur. J’adresse aussi
des anecdotes au lecteur au
centre des discussions",
confie avec malice Nassim
Taleb. Reflet de son évolution
personnelle, cet ouvrage est
un essai critique teinté
d’un humour constant
proche de la dérision.
C’est aussi une réflexion
essentielle sur notre représentation
du monde. "Mon livre
est une feuille de route sur
le monde qu’on ne comprend
pas et dans lequel les liens
entre prévisions, actions
et conséquences ne sont pas
très développés, explique
l’auteur, The Black Swan
est une carte géographique
des domaines à cygne noir.
Les guerres, la technologie,
l’économie et les marchés
sont imprévisibles. J’ai
joué la métaphore et le
narratif jusqu’à la
limite."
Mediocristan
et Extremistan
Le hasard et l’incertitude
sont des thèmes qui ont
fasciné depuis l’enfance
ce philosophe des sciences
et de l’histoire, mathématicien
et statisticien. "On
est trompé par le hasard",
soutient Nassim Taleb, qui
avait lancé le thème du "cygne noir"
dans son premier ouvrage
intitulé Fooled by
Randomness (Le hasard
sauvage), publié en
vingt-quatre langues et qui
continue à faire recette.
Pour l’auteur, la guerre
du Liban et le 11 septembre
sont "le cygne noir
parfait". Pourquoi le
cygne noir ? Grand
admirateur du philosophe, économiste
et historien David Hume,
Nassim Taleb étaye sa pensée :
"Avant la découverte
de l’Australie, les gens
n’avaient pas vu de cygne
noir. Ils n’avaient pas de
raison de penser que les
cygnes ne pouvaient être
autre que blancs. En fait,
il suffit d’un seul
exemple pour détruire des
années de confirmation. Mon
cygne noir n’a pas de
plumage. C’est d’abord
un événement inattendu et
mal compris fondé sur la
connaissance. C’est aussi
un événement qui a des
conséquences majeures. Et,
bien que prospectivement,
ces événements semblent
imprévisibles, ils peuvent
paraître tout à fait prévisibles
de façon rétroactive."
Depuis 1975, à l’âge de
15 ans, au moment où éclate
la guerre du Liban,
l’auteur observe et étudie
le monde qui l’entoure.
L’idée de la représentation
du monde historique et de la
compréhension de
l’histoire domine complètement
sa réflexion. Pour maîtriser
son sujet, il passe six ans
à étudier la biologie de
la perception. "Cette
idée est fondamentalement
psychologique pour la compréhension
du monde. Pourquoi est-il
important que nous
comprenions si peu le monde
qu’on ne peut prévoir et
qu’on pense que nous
comprenons ? Quels sont
les mécanismes
neurobiologiques qui font
qu’on se convainc qu’on
comprend plus qu’on ne le
fait effectivement ?"
s’interroge Nassim Taleb. "C’est bien là où
réside une grande partie du
cygne noir",
poursuit-il. Pour comprendre
ce livre, l’auteur invite
à un voyage en Mediocristan
et en Extremistan, deux
domaines du cygne noir. "Le Mediocristan
s’exprime en prenant un échantillonnage
de mille individus auquel on
ajoute la plus grosse
personne du monde. La
moyenne ne changera pas. Par
contre, si on ajoute la
personne la plus riche du
monde, la moyenne de la
richesse va croître. Les
domaines insensibles au
cygne noir font partie de la
catégorie du Mediocristan,
où l’on rencontre de faux
experts. Les domaines économiques
font partie de l’Extremistan."
"Surcausation"
ou l’erreur narrative
Le deuxième aspect du
livre est le mécanisme
de la "surcausation"
ou l’erreur de
narration (narrative
fallacy). "Ce
sont fondamentalement
les propriétés de
l’histoire qui font ce
que j’appelle la “surcausation”,
ou comment l’histoire
nous trompe par les phénomènes
de “surcausation”."
"L’histoire
est beaucoup plus claire
dans nos mémoires et
dans les livres quelle
ne l’est dans la réalité
empirique. Cela
s’applique aussi aux
marchés financiers. On
a des difficultés à
voir des effets à l’œil
nu sans les lier à une
cause",
explique Nassim Taleb.
Comment se comporter
face au cygne noir ?
"Il
faut tout d’abord
faire la distinction
entre les vrais et les
faux experts",
prévient-il. "Un
cuisinier ou un dentiste
sont de vrais experts.
Un économiste n’est
pas un expert, un
politicien sûrement
pas, un analyste
financier non plus. Les
plus grands charlatans
sont les historiens ou
historiographes
(analystes de
l’histoire) qui
trouvent des causes à
des événements
historiques. Ceux qui écrivent
le mieux ne sont pas nécessairement
ceux qui comprennent le
mieux."
Détruire
la culture européenne
du siècle des Lumières
The Black Swan commence
par la guerre du Liban
et finit par un essai
pour détruire toute la
culture européenne de
ce qu’on appelle le siècle
des Lumières, qui a été
"destructeur
pour la pensée moderne".
Sans avoir le génie
d’Abou Hamid
al-Ghazali qu’il
considère comme un "grand
sceptique de la causalité
et le plus grand penseur
de tous les temps",
Nassim Taleb réussit à
expliquer "qu’on
pense à tort que la
science a conduit au
progrès dans le monde".
En fait, il "voit
les choses à l’envers".
Pour l’auteur, toutes
les découvertes en médecine
et en technologie sont
le fait du hasard. En médecine,
la plupart des remèdes
ont été trouvés par
accident, tel le Viagra
et le remède pour le
cancer. En technologie,
le laser, l’ordinateur
et l’Internet, trois
technologies dominantes,
n’étaient pas prévus
au départ pour révolutionner
le monde. "Toutes
ces technologies et tous
ces remèdes sont des
cygnes noirs."
Ces affirmations ont
provoqué une levée de
boucliers de certains
scientifiques américains.
Accueilli favorablement
par les entrepreneurs "parce
qu’il comprend la
technologie",
par les psychologues,
les neurologistes et les
militaires, ce livre
subit des attaques
virulentes de la part
des statisticiens et économistes
"parce
que l’auteur a exprimé
le désir de détruire
leur profession".
"Je
voudrais fermer les départements
économiques en Amérique,
lance Nassim Taleb, car
si
la Food
and Drug Administration
supervisait les
analystes de Wall Street,
elle les mettrait en
prison."
Il estime avoir beaucoup
de chance de se faire
attaquer par la revue
American Statistical
Association qui a
consacré sa toute dernière
édition pour tourner en
dérision ses thèses. Résultat ?
"Ils
ont réussi à augmenter
la vente de mon livre."
Tout
commence et finit à
Amioun
Bien accueilli en
Angleterre et très
critiqué par des prix
Nobel, tel que Robert
Angel pour "ses
thèses centrales",
The Black Swan a été
le sujet majeur de la
presse internationale.
Son ouvrage a laissé un
grand impact, notamment
sur le gouverneur de
la Banque
d’Angleterre et
l’historien Neil
Ferguson d’Oxford et
de Harvard, ce dernier
considérant que
l’auteur "a
détruit toute la
tradition historique
depuis Hérodote".
Loin de se reposer sur
ses lauriers, Nassim
Nicolas Taleb
s’attelle à la rédaction
du troisième volet de
la trilogie qui
s’intitulera "Le
sacré et l’empirique",
sur le thème de la croûte
platonique ou la différence
entre les objets bien
discernables
intellectuellement et ce
que notre esprit
n’arrive pas à
concevoir parce que nous
ne n’avons pas assez
d’intelligence pour
cela, fondé sur l’antiplatonisme
d’al-Ghazali. "J’ai
vraiment bâti un système
philosophique. J’ai
passé vingt ans à établir
un menu devant traduire
l’absence de
connaissance en actions
précises. En d’autres
termes, Comment vivre et
bien vivre dans un monde
qu’on sait ne pas
comprendre."
Comment se décrit ce
philosophe-historien-statisticien
à l’humour cinglant,
qui a été un brillant
trader à Wall Street,
plus connu sous le nom
de NNT ? "Comme
quelqu’un qui a une idée
très simple. Je me
situe dans plusieurs
domaines, un mélange de
philosophie, de
statistiques, de
biologie, de
psychologie, d’économie,
de mathématiques et
d’historiographie.
J’ai passé vingt ans
à perfectionner et à
peaufiner mon idée en
donnant des fondations
logiques et empiriques
qui la revêtent."
Professeur de
statistiques à
la London Business
School où il ne va
jamais et aussi à New
York University où il
se rend "juste
pour le café",
il est souvent invité
à donner des cours et
à participer à des débats.
"Je
suis un écrivain. J’écris
des papiers
scientifiques",
s’enorgueillit-il. Il
vit en reclus entre
Larchmont (New York) et
Amioun (Liban-nord) son "lieu
préféré",
cité d’ailleurs à
dix reprises dans son
ouvrage. Pour Nassim
Nicolas Taleb, "tout
commence et finit à
Amioun".
Les photos de son
village sont postées
sur son site Web. "Entre
Amioun et New York, je
préfère Amioun, sauf
que je m’y ennuie
beaucoup plus",
confie-t-il.