Mgr
Michel Sabbah
: "Israël
et les
Etats-Unis ne
sont toujours
pas prêts
pour la paix
au
Proche-Orient"
Pour
Sa Béatitude
le patriarche
latin de Jérusalem, de
passage à
Beyrouth, le
conflit israélo-palestinien
est la clé
d’un
apaisement régional
Propos
recueillis par
EMILIE SUEUR,
publiés dans
l'Orient-le Jour
le 21 mai 2005
De
sa personne émane une
sorte de lassitude mêlée
à une force certaine.
La conséquence, peut-être,
de sa fonction, de sa
nationalité et des événements
dont il est le témoin
depuis des années. Sa
Béatitude Michel
Sabbah, 72 ans, est le
premier Palestinien à
avoir été ordonné
patriarche latin de Jérusalem,
en 1987. De passage à
Beyrouth dans le cadre
d’une série de conférences
organisées par le
Centre de
documentation et de
recherches arabes chrétiennes
autour des Eglises du
Moyen-Orient, SB
Michel Sabbah revient
sur les grands enjeux
du trop long conflit
israélien-palestinien.
Car s’il est homme
de religion, il n’en
est pas moins homme de
terrain, compatissant
envers les peuples en
souffrance. Lors de sa
présentation dans les
locaux de l’USJ, il
a ainsi émaillé son
propos de ces
histoires
individuelles qui
donnent une dimension
humaine à la grande
histoire, devenue trop
froide à force de répétition.
L’histoire de ce prélat,
qui, arrêté à un
barrage israélien, y
a vu sa mère mourir.
L’histoire de ce prêtre,
qui a dû renoncer à
se rendre à Gaza à Pâques
faute d’avoir obtenu
le permis militaire nécessaire.
Dans une interview à
"L’Orient-Le
Jour", le
patriarche revient sur
la peur des uns, la
soif de liberté des
autres, et cette
volonté, clé de tout
règlement, dont il
constate la dramatique
absence.
-
Aujourd’hui, après
plus de cinquante ans
de conflit, comment
qualifieriez-vous les
relations entre les
peuples palestinien et
israélien ?
Ces deux
peuples veulent la
paix et croient
qu’il est possible
pour eux de vivre
ensemble. De
nombreuses rencontres,
aux niveaux politique
et religieux, mais
aussi entre élèves
ou étudiants, sont
d’ailleurs organisées
en faveur de la paix. Au
niveau du pouvoir, le
président
palestinien, Mahmoud
Abbas, a fait le choix
de ne plus recourir à
la violence. Tout en
continuant d’exiger
la fin de
l’occupation, le
retour aux frontières
de 1967, l’établissement
d’un Etat indépendant
avec Jérusalem pour
capitale et la
normalisation des
relations entre les
deux peuples. Certains
partis, comme le Hamas
ou le Jihad islamique,
croient toujours à la
violence. Ils ont
toutefois accepté un
accord de principe
pour voir où le choix
de la non-violence
peut mener.
- Les récents
accrochages dans la
bande de Gaza semblent
pourtant montrer le
contraire.
Pour moi, ce sont des
accidents. L’accord
conclu par ces
mouvements radicaux
n’est en effet pas
homogène, un certain
malaise persiste. Nous
assisterons à
d’autres accidents
de ce type, mais ils
seront limités, et la
ligne politique
choisie par Abbas sera
à nouveau suivie.
- Et côté
israélien ?
La politique
israélienne, elle,
n’a pas changé.
L’armée est
toujours présente
dans les territoires
occupés, les
incursions se
poursuivent, des
Palestiniens sont
faits prisonniers, des
personnes recherchées
sont assassinées...
- Peut-on
dire, dès lors, que
le peuple israélien
soit en phase avec son
gouvernement ?
Ils sont encore
connectés à cause de
la peur. Le peuple a
peur. Peur de perdre
une seule fois. Si
Israël perd une seule
fois, ce sera un événement
décisif. Cette peur
de perdre pousse les
Israéliens à marcher
ensemble et à
accepter de faire des
sacrifices.
- Le retrait
de la bande Gaza, prévu
pour cet été,
n’est-il pas un
signal positif envoyé
par l’Etat hébreu ?
Pour les Israéliens,
sortir de Gaza revient
à s’extraire d’un
guêpier tout
simplement. Gaza est
un fardeau dont Israël
ne retire pas de réel
bénéfice. Pour les
Palestiniens, cette évacuation
peut être un gain,
car elle représente
la fin d’une
occupation. Mais si ce
retrait vise à
reconvertir la bande
de Gaza en une grande
prison, ce sera tout
sauf un pas en avant.
Au contraire, ceci créera
une situation qui
engendrera encore plus
de violence.
- On assiste
aujourd’hui à une
montée en puissance
du Hamas dans la bande
de Gaza. Ce phénomène,
mis en évidence lors
des dernières
municipales, vous
inquiète-t-il ?
Tant que durera
l’occupation israélienne,
l’oppression et la
pauvreté, le Hamas
gagnera en popularité.
Si les Israéliens se
retirent, si la
situation politico-économique
s’améliore, nous
n’aurons plus besoin
d’un parti militant
comme le Hamas.
L’avenir du Hamas dépend
donc de la réussite
de la politique de
Abbas, du Fateh mais
aussi d’Israël.
-
Aujourd’hui, la
communauté
internationale semble
s’être résolue au
fait accompli du mur
de Cisjordanie.
La communauté
internationale est
blasée, fatiguée,
elle crie quelques
mois, puis Israël
fait ce qu’il veut.
Mais ce mur ne sera
jamais légitime, il
est contre nature dans
le cœur de tous, des
Palestiniens surtout,
mais aussi des Israéliens.
Car ce mur crée aussi
un ghetto israélien.
En outre, l’objectif
du mur n’est pas
vraiment la sécurité
pour Israël car il
existe beaucoup de
moyens de le
contourner. Le mur est
une tentative d’établir
des frontières fixes
et de voir la réaction
des Palestiniens et de
la communauté
internationale.
C’est également un
moyen de rendre la vie
impossible aux
Palestiniens et de les
inviter à partir.
- Vous qui êtes
patriarche de Jérusalem,
quelle solution considérez-vous
comme viable pour la
Ville sainte ?
Il existe deux
solutions. La première
consiste dans la séparation.
Une solution toutefois
de plus en plus
impraticable en raison
des transformations
physiques et humaines
dans la ville.
Aujourd’hui, Jérusalem-Est
est cernée à l’est
par 200.000 habitants
juifs. A l’intérieur
de la vieille ville
arabe, de nombreuses
maisons ont été
achetées par les
juifs. Dans les
nouveaux quartiers
arabes, la présence
juive s’est également
accrue. En raison de
cet enchevêtrement
des populations, la séparation
est très difficile. La
deuxième solution
consiste à garder Jérusalem
comme une ville unifiée,
mais soumise à une
double souveraineté,
israélienne et
palestinienne. Avec
une égalité
politique entre les
citoyens des deux
peuples.
- Après des
dizaines d’années
de conflit, beaucoup
regrettent que les
pierres comptent plus
que les hommes dans
cette région du
monde. Qu’en pensez
vous ?
C’est la terre, conçue
comme espace de vie
pour les hommes, qui
importe. Si l’on
rapporte les pierres
à la mémoire
religieuse, alors oui,
elles ont aussi un rôle
central. Ce sont même
une des causes de la
guerre. S’il n’y
avait pas de lieux
saints, il n’y
aurait pas de guerre
dans cette région.
- En tant
qu’homme de religion
et homme de paix,
comment vivez-vous ce
fait ?
En tant qu’homme de
religion, je vois
qu’il y a un mystère,
surtout dans la
permanence de la
guerre sur cette terre
où Dieu s’est révélé
aux hommes. Une terre
qui aurait dû être
celle de la réconciliation
et de la rédemption.
Nous, hommes de
religion, prenons en
considération le mystère
de Dieu. Si les hommes
politiques disent
lutter pour les lieux
saints, ces derniers
sont l’objet
d’instrumentalisation.
- En tant que
patriarche latin de Jérusalem,
quel est votre rôle ?
Notre rôle, à nous
chefs religieux chrétiens,
est de rappeler la vérité.
D’un côté, les
Israéliens disent
faire la guerre pour
être reconnus et
acceptés en tant que
peuple dans cette région.
Les Palestiniens
disent lutter contre
l’occupation. Selon
nous, Israël doit être
reconnu en tant que
peuple et doit pouvoir
vivre en sécurité.
De même, les
Palestiniens ont droit
à un Etat au sein
duquel ils pourront
vivre en paix. Or,
Israël a réussi à
convaincre le monde
qu’il luttait contre
le terrorisme. Ce qui
est faux, car le
peuple palestinien se
bat pour sa liberté.
-
Quel est le rôle de
la communauté
internationale dans ce
contexte ?
La communauté
internationale doit
jouer un rôle en
Palestine, car elle
porte la responsabilité
de tous les développements
du processus en cours. Au
sein de cette
communauté, les Européens
seuls sont incapables
de porter une action décisive.
Quant aux Etats-Unis,
ils ont besoin de
l’expérience des
Européens dans la région.
Jusqu’à présent,
les Américains
n’ont pas joué le rôle
qu’ils devaient
jouer. Et ce, même
envers les Israéliens.
Ils se sont obstinés
à vouloir protéger
le peuple israélien
en renforçant sa
puissance, notamment
militaire. Israël est
aujourd’hui certes
puissant, mais a
toujours peur. Pour le
bien du peuple juif,
Washington devrait
changer de stratégie
et comprendre que pour
protéger ce peuple,
il faut l’entourer
de peuples amis. Et
pour convertir ces
peuples riverains en
amis, il fait rendre
justice aux
Palestiniens. Le règlement
du conflit israélo-palestinien
est la clé pour le règlement
des problèmes régionaux.
Tout est question de
volonté. Les réfugiés,
Jérusalem, les frontières...
Si on souhaite
vraiment trouver une
solution à tous ces
dossiers, on peut le
faire. Mais, il semble
malheureusement que le
moment ne soit
toujours pas venu pour
Israël et pour les
Etats-Unis de faire la
paix au Moyen-Orient.
Les
chrétiens d’Orient
: état des lieux
Pour
Sa Béatitude Michel
Sabbah, les chrétiens
en Orient ont toujours
souffert d’un
complexe
d’opposition.
"Nous avons
toujours agi soit pour
nous défendre, soit
pour s’opposer à
l’autre. Nous avons
également souffert du
complexe du petit
nombre",
explique-t-il.
Aujourd’hui, le
patriarche estime que
les chrétiens doivent
"se considérer
de manière positive,
comme des citoyens, et
se mettre au travail
avec les autres".
"En Palestine, on
ne peut parler
d’une opposition
entre chrétiens et
musulmans. En outre,
les responsables
politiques musulmans
voient dans le chrétien
un atout, un facteur
d’universalité, une
garantie à présenter
à la communauté
internationale."
Dans le monde
arabo-musulman en général,
le patriarche Sabbah
estime que musulmans
et chrétiens peuvent
tout à fait
coexister.
"Certains
courants musulmans
rejettent les chrétiens,
mais il s’agit
d’une minorité. En
outre,
l’islamisation est
un réflexe de
protection contre la
mondialisation. A
ceci, s’ajoute un
amalgame entre chrétiens
et Occident. Or
l’Occident n’est
plus chrétien,
c’est là l’ironie
de la chose."