La précipitation des événements  en février au Proche-Orient, avec l'assassinat de Rafic Hariri au Liban, survenant juste après le nouvel accord israélo-palestinien de Charm el-Sheikh et entre les visites de Condoleezza Rice et George Bush en Europe, ont donné lieu à de nombreuses interviews dans la presse francophone, dont nous publions une partie parue en février par ordre chronologique.

  
Hariri ou le miracle libanais

 

Le Liban a connu hier une journée particulièrement intense en émotions et en prières, les communautés catholiques commençant en ce Jeudi Saint les célébrations de la crucifixion du Christ en prélude à la fête de Pâques, alors que tout le peuple libanais se recueillait pour le 40e de la mort de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. 40 jours au cours desquels Hariri a fait un véritable miracle au Liban, réussissant à réunifier le peuple dans toutes ses composantes et donnant la force à la grande majorité silencieuse de s'exprimer dans les rues de Beyrouth : la journée historique du 14 mars sera ainsi suivie de celle du 13 avril, commémorant le 30e anniversaire de la guerre du Liban, au cours de laquelle des milliers de Libanais résidant à l'étranger, représentant les 15 millions de Libanais de l'émigration, sont attendus pour renforcer la marche finale pour la liberté.

A Paris, en solidarité avec le Liban libre, une manifestation pour le 40ème de la mort de Rafic Hariri aura lieu le mardi 29 mars à 19h30, place d'Iéna, à laquelle tous les amis du Liban en France sont conviés. Pour plus d'informations, contactez le courant du Futur et l'Amicale des anciens étudiants de la Fondation Hariri : Tél. 06.03.89.36.76 - E-mail : info@rafikhariri.net - Site Web : www.rafikhariri.net .

Enfin, le rapport de la commission d’information de l’Onu sur l’assassinat de Rafic Hariri a été rendu public hier soir par Kofi Annan. Ce texte au ton acerbe est particulièrement accablant pour les services de sécurité libanais et syriens. Il estime que l’enquête libanaise souffre de "négligences sérieuses et systématiques", impute à Damas la responsabilité de la tension qui a précédé le meurtre de l’ancien Premier ministre et conclut à la nécessité de la formation d’une commission d’enquête internationale en bonne et due forme.

 
Farid Abboud , pour une application "graduelle et prudente" de la 1559

 

par IRENE MOSALLI, publié dans l'Orient-le Jour le 10 février 2005

 

Les ambassadeurs du Liban (Farid Abboud) et de Syrie (Imad Moustapha) ont abordé à l’Institut James Baker de l’Université de Rice (Houston) l’actuel contexte du processus de paix au Proche-Orient. Tous deux ont exprimé leur optimisme quant à l’accord survenu entre le leader palestinien Mahmoud Abbas et le Premier ministre Ariel Sharon concernant l’arrêt de violence entre les deux parties. Mais les deux ambassadeurs ont souligné que les trois mois à venir allaient être critiques. M. Abboud a néanmoins souligné que c’était là "une occasion à saisir", et pour M. Moustapha, cette initiative démontre "un certain engagement". Et tous deux restent sur leurs gardes en attendant des résultats plus tangibles. M. Moustapha s’est dit choqué par cette phrase prononcée par le président Bush durant son discours sur l’état de l’Union et qui accuse la Syrie de tolérer " des terroristes qui cherchent à saboter toute chance de paix dans la région". Il a ajouté que ce commentaire était fait à des fins politiques et que la Syrie avait fait plusieurs gestes d’ouverture envers Israël qui les a tous rejetés. Pour ce qui est de la présence militaire syrienne, il a fait valoir que son pays était en train de retirer ses troupes dont il ne reste plus que 15.000 membres. De cette présence, l’ambassadeur du Liban a dit qu’elle constituait un contentieux et qu’elle serait probablement le point central des élections législatives libanaises qui se dérouleront au printemps prochain.

Selon lui, le pays expérimente un important processus démocratique accompagné d’une liberté de presse et de débats. Interrogé sur le rôle du Hezbollah, il a répondu qu’il faisait partie de la vie politique du pays, qu’il participe aux élections et que, par conséquent, il ne fallait pas le percevoir uniquement sous un angle sécuritaire. Pour M. Abboud, les différentes clauses de la résolution 1559 doivent être appliquées "graduellement et prudemment". Il a également réitéré la volonté du Liban de voir le problème palestinien traité dans le cadre d’une solution régionale globale. Quant au Syria Accountability Act que le Congrès a voté il y a deux ans, M. Moustapha considère qu’il s’agit là "d’une législation injustifiée... Nous ne sommes pas l’ennemi des Etats-Unis... Je ne pense pas que les Etats-Unis aient besoin d’un autre ennemi". Pour lui, la Syrie a toujours la volonté de dialoguer avec les Etats-Unis et elle attend un signal de ce côté-là.


 
Le général Aoun va rentrer à Beyrouth

par JEAN-PIERRE PERRIN, publié dans Libération le 11 février 2005

Même si la police doit l'arrêter à son arrivée, le général Michel Aoun, qui vit en exil en France, a annoncé hier son intention de regagner bientôt son pays. " Je veux rentrer avant les élections législatives (prévues pour le printemps), d'une façon classique ou non classique", a-t-il déclaré hier lors d'une conférence de presse à Paris, se refusant d'en dire plus. " Je me présenterai avec les mains tendues", a-t-il ajouté, faisant écho aux récentes déclarations du ministre de la Justice, Adnane Addoum, qui a fait savoir qu'il serait alors arrêté : "Le général Aoun a reconnu des faits qui, selon la loi libanaise, constituent un crime, à savoir la fomentation de troubles au Liban. S'il débarque à l'aéroport, les services de sécurité sont appelés à exécuter le mandat d'arrêt lancé contre lui." L'officier rebelle a aussi indiqué qu'il recevrait à une date non encore fixée le chef druze Walid Joumblatt, qui incarne aujourd'hui l'opposition légale à la tutelle syrienne. Il a annoncé son souhait de voir désarmé le Hezbollah, plaidant pour une séparation totale entre les partis politiques et les forces de sécurité.

 

 


 
Fneich : Le Hezbollah se tient aux côtés de tout projet de réforme
 
paru dans l'Orient-le Jour le 14 février 2005

Dans une déclaration qu’il a faite à Nabatiyé (Liban-sud)
à l’occasion de la commémoration de la Achoura, M. Mohammed Fneich, député du Hezbollah, a indiqué que la formation à laquelle il appartient se tient aux côtés de tout projet de réforme. "Si un projet de réforme authentique est établi et si l’opposition tient réellement à améliorer la situation locale, notamment au niveau des politiques économique et sociale tout en appliquant l’accord de Taëf, nous serons parmi les premières forces à soutenir cette orientation réformiste", a-t-il déclaré, affirmant que le Hezbollah tend la main à toute partie "sincère dans son appel à la réforme". "Le Hezbollah représente une ligne politique à part. Nous ne sommes pas avec les loyalistes qui veulent maintenir leur style d’action erroné et leurs politiques stériles qui favorisent la corruption. Nous ne sommes pas non plus avec l’opposition qui veut entraîner le pays dans une nouvelle aventure, que ce soit ou non à travers des paris sur des projets externes", a ajouté le parlementaire.

Le désarmement du Hezbollah est une question qui ne se pose pas, affirme Kassem
Naïm Kassem, le n° 2 du Hezbollah, a estimé samedi que le désarmement du parti de Dieu tel que stipulé par la résolution 1559 de l’Onu est une question qui ne se pose pas, "ni aujourd’hui ni dans l’avenir". Interrogé par l’agence Reuters, il a précisé que ce désarmement "n’est pas négociable", soulignant que les armes de son mouvement sont celles de la Résistance, celles qui "ont libéré le Sud et qui œuvrent pour la libération des fermes de Chebaa" ; des armes qui ont été "adoptées par le peuple libanais". Naïm Kassem a en outre tenu à réaffirmer que la résolution 1559 constitue "une ingérence flagrante dans les affaires libanaises" et qu’elle vise à concrétiser la victoire "d’une partie des Libanais contre les autres". Pour sa part, le chef du bloc parlementaire du Hezbollah, le député Mohammed Raad, s’est exprimé hier dans le cadre des dix jours de deuil de la Achoura pour affirmer que le parti de Dieu est prêt à se consacrer à « la chute de l’entité sioniste dans la région ».
 
Enfin, et selon la radio publique israélienne citée samedi par l’AFP, le ministre israélien des Affaires étrangères, Sylvan Shalom, se serait rendu hier à Londres puis à Paris pour demander aux deux capitales leur soutien à une proposition de l’Etat hébreu visant à convaincre l’Union européenne d’inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes. Aucune confirmation officielle sur ce voyage n’a pu être obtenue auprès du ministère israélien des AE, précise l’AFP. Rappelons que le quotidien israélien Haaretz avait rapporté jeudi que l’ambassadeur d’Israël auprès de l’Union européenne, Oded Eran, avait présenté une demande formelle en ce sens à Bruxelles.
 

 
Pharaon : Le Liban et Beyrouth ont basculé dans l’opposition
Le Liban a plus que jamais besoin d’une surveillance internationale, dit le député de la capitale
 
par ZIYAD MAKHOUL, publié dans l'Orient-le Jour le 17 février 2005

Michel Pharaon était l’allié de poids de Rafic Hariri, "un homme avec lequel je me retrouvais dans la tolérance, la diversité des cultures, le respect des équilibres et des spécificités nationales, l’avenir économique du Liban...", dit d’emblée le député de Beyrouth. Qui a-t-on voulu tuer ? "Rafic Hariri était le pivot central de l’Etat de droit et de la démocratie au Liban ; il s’est toujours battu avec, comme seules armes, l’ouverture et le dialogue, la volonté d’être un trait d’union entre tous les Libanais, mais aussi aux niveaux régional et international." Son assassinat signifie clairement qu’il était dans l’opposition ? " C’est sûr, mais il ne s’en réclamait pas pour ne pas rajouter à la division du pays, il voulait maintenir le dialogue, à l’heure où pratiquement tous les ponts étaient coupés." L’accusation lancée au cours de la rencontre de l'opposition à Koraytem lundi soir était on ne peut plus claire. "Rafic Hariri était sous la protection des forces de sécurité et des forces de facto. Mais il y a eu l’attentat contre Marwan Hamadé, sans oublier que les autorités avaient décidé de réduire la sécurité officielle autour du président défunt au lieu de la renforcer... Il est dans l’intérêt du gouvernement de demander une enquête internationale, ou la présence d’observateurs internationaux qui garantiraient une transparence maximale", estime Michel Pharaon, ajoutant qu’une prise de position claire de la part du cabinet Karamé " pourrait constituer le premier pas vers l’arrêt de l’escalade". Le pouvoir " ne se rend pas compte que l’union nationale s’est faite (hier) dans la rue alors que le gouvernement, dont la légitimité populaire a été plus qu’ébranlée, était dans ses bureaux", a-t-il asséné.

La rue sunnite a réagi très vivement hier du Nord au Sud. "Aujourd’hui, l’impatience s’est transformée en de l’indignation et de la colère contre le gouvernement. Et cela ne s’arrêtera que si l’enquête se fait dans la transparence la plus totale, que s’il y a des élections libres et démocratiques, un gouvernement d’union nationale, le retrait des forces syriennes et l’établissement d’une relation saine, basée sur le respect, entre le Liban et la Syrie." Demandez-vous vous aussi une protection internationale, une assistance à pays en danger ? "Le Liban est au cœur de la tourmente, bien plus qu’il ne l’a été depuis plusieurs mois. Il a plus que jamais besoin d’une surveillance internationale et de négociations pour aboutir à des résultats concrets, pour que l’application de la 1559 se fasse dans le respect des intérêts du Liban et de la Syrie, que ce soit par rapport à leur lutte contre Israël, par rapport au processus de paix régional ou par rapport à la Résistance libanaise", a dit Michel Pharaon. Les élections auront-elles lieu ? "Il est nécessaire que la communauté internationale intervienne, que le processus d’adoption du projet de loi électorale continue ; ces élections doivent avoir lieu, c’est une échéance constitutionnelle. Il est nécessaire aussi que l’action commune entamée avec l’opposition plurielle dans toutes les régions du Liban aille jusqu’au bout par la formation de listes communes. Le Liban et Beyrouth ont basculé dans l’opposition, et l’ “institution” Hariri ne cessera jamais de peser de tout son poids sur l’ensemble du Liban", a conclu le député de Beyrouth.


 
L'accusé de Damas

par
RICHARD WERLY, publié dans le Temps le 17 février 2005

Les faucons du Pentagone ne pouvaient rêver meilleure conjoncture : dans la ligne de mire de la communauté internationale après l'attentat qui a coûté la vie, lundi, à l'ex-premier ministre libanais Rafic Hariri, la Syrie leur semble soudain offerte sur un plateau. Voici donc, pour ses accusateurs, le régime de Damas pris à nouveau la main dans le sac du terrorisme, et soupçonné de recourir à la pire des violences pour maintenir sa tutelle sur sa proie libanaise, mise sous séquestre économique. Un régime "irrécupérable" dont la seule parade officielle, par la voie du premier ministre syrien Mohammad Naji Otri, a consisté mercredi à proposer à l'Iran de constituer un "front uni", c'est-à-dire, vu des Etats-Unis, une sorte de mini - "Axe du mal". Quels qu'ils soient, les hommes qui ont fait sauter le convoi de Rafic Hariri ont du même coup allumé des projecteurs que Bachar el-Assad, le président syrien, aura le plus grand mal à faire éteindre. Responsable ou pas, coupable ou non, l'homme fort de Damas est un accusé qui arrange tout le monde: les Libanais épris d'indépendance, les Américains désireux de démocratiser au forceps le Moyen-Orient, les Européens déçus par ses promesses de modernisation non tenues, les Israéliens lassés de son double langage et les régimes arabes voisins, inquiets de son pouvoir de déstabilisation.

Cet acte d'accusation n'a rien d'indécent. L'implication de la Syrie au Liban est tout sauf menée dans le strict intérêt des Libanais. La présence à Damas d'ex-responsables baassistes irakiens, grands argentiers de l'insurrection sunnite, du groupe terroriste de Al-Zarqaoui et donc artisans du bourbier actuel, est aussi crédible. Le problème qu'il pose est en revanche celui de la cible : Bachar el-Assad est-il un autre Saddam Hussein, seul maître à bord de son pays? A l'évidence, non. La Syrie, coupable idéal, peut-elle être militairement remise sur le droit chemin ? On peut en douter. On n'éradique pas comme ça un pouvoir à plusieurs têtes, dont les services sont voués au culte du secret et ont, depuis des décennies, partie liée avec les mouvements clandestins de lutte armée. D'autant que l'intervention en Irak a montré les limites des stratèges de Washington. Restent donc les pressions. Elles vont à coup sûr décupler. Le régime syrien, avec à sa tête la secte religieuse des Alaouites qui représentent moins de 10% de la population, se considère déjà sans doute en état de siège. Va-t-il, pour tenter de desserrer l'étau, jouer l'ouverture ? Ou au contraire se murer et vociférer à la manière de la Corée du Nord, en purgeant au passage ses éléments modérés ? Les deux options imposent au procureur américain et à ses alliés de se déterminer vite, très vite, sur une stratégie à adopter. Car à Damas, les procès sont souvent expéditifs.


 
Washington pour une enquête "crédible" et le retrait immédiat de la Syrie
William Burns rencontre le patriarche Sfeir et Walid Joumblatt ; Scobey exprime à Chareh son « indignation » avant de quitter Damas
 
paru dans l'Orient-le Jour le 17 février 2005 

Les Etats-Unis affirment ne pas être en mesure de désigner nommément le responsable de l’attentat qui a coûté la vie à Rafic Hariri et réclament une enquête "impartiale et crédible" sur cette affaire. Cela ne les empêche pourtant pas d’exprimer officiellement à l’adresse des dirigeants syriens leur profonde "indignation" à la suite de cet "acte terroriste" et d’appeler Damas à retirer immédiatement ses troupes du Liban. A Beyrouth d’abord, le secrétaire d’Etat adjoint pour le Proche-Orient, Williams Burns, venu participer aux funérailles de Hariri, a souligné à plusieurs reprises hier que la mort brutale de l’ancien Premier ministre "devrait renforcer l’élan pour un Liban libre, indépendant et souverain. Cela veut dire une application immédiate de la résolution 1559", a-t-il clairement annoncé.  A Damas ensuite, l’ambassadrice US, Margaret Scobey, a fait part au chef de la diplomatie syrienne, Farouk el-Chareh, de "la profonde inquiétude et de la profonde indignation des Etats-Unis après cet acte de terrorisme", et lui a transmis un message de son homologue américaine, Condoleezza Rice. Celle-ci, de Washington, s’est refusée à donner une date pour le retour à son poste de Mme Scobey. "Au cours de mon entrevue en cette triste journée avec le ministre des Affaires étrangères, j’ai à nouveau insisté sur la condamnation par les Etats-Unis de l’assassinat de l’ancien chef du gouvernement, Rafic Hariri. J’en profite pour présenter une nouvelle fois mes condoléances à la famille de Hariri et à celles des autres victimes innocentes qui ont péri du fait de cet acte terroriste barbare", a commencé par dire William Burns au palais Bustros.

"Les Etats-Unis se joignent à l’ensemble de la communauté internationale pour réclamer que des investigations impartiales et crédibles conduisent les responsables de cet acte barbare devant la justice. Pour notre part, nous insistons sur l’urgence de cette démarche en raison de l’importance de l’enjeu", a-t-il poursuivi. Pour le diplomate US, Rafic Hariri était "un homme d’Etat dans tous les sens du terme et était profondément engagé en faveur de l’indépendance, de la souveraineté et de la liberté du Liban". " Il avait beaucoup d’amis aux Etats-Unis et les Américains se joignent en ce jour au peuple libanais pour partager avec lui sa profonde peine et sa colère face à cette perte", a-t-il déclaré. "La mort de Rafic Hariri devrait renforcer l’élan en vue d’un Liban indépendant, souverain et libre. Cela signifie l’application immédiate et totale de la résolution 1559 du Conseil de sécurité et, par voie de conséquence, la mise en œuvre totale et immédiate du retrait par la Syrie de toutes ses forces du Liban", a ensuite martelé le sous-secrétaire d’Etat adjoint, assurant que "c’est avec un soin extrême que la communauté internationale suivra les préparatifs des élections législatives du printemps prochain. Il faut que l’on permette au peuple libanais d’exprimer par lui-même ses choix politiques et que le scrutin se déroule sans ingérence étrangère", a-t-il dit. William Burns en a également profité pour insister sur l’application de la résolution 1566 du Conseil de sécurité (relative au terrorisme) et sur "la détermination de la communauté internationale à œuvrer avec tous les Etats et gouvernements du monde en vue d’une coopération totale dans la lutte contre le terrorisme".

A Bkerké
Sur le perron du patriarcat maronite, et à l’issue d’un entretien avec le patriarche Sfeir, auquel assistait l’ambassadeur US Jeffrey Feltman, William Burns a réaffirmé son attachement à une enquête sérieuse, à l’application de la 1559 et à des législatives libres et justes. Rappelant que Rafic Hariri avait œuvré pour que le Liban redevienne libre, indépendant et souverain. "Je ne sais pas qui est responsable de cet odieux acte terroriste", a-t-il répondu, interrogé par les journalistes présents à Bkerké et qui ont enchaîné avec une question relative à d’éventuelles sanctions contre la Syrie. "Nous avons convoqué l’ambassadrice des Etats-Unis à Damas pour consultations et cela donne une image du comportement de la Syrie et de la difficulté des relations que nous avons avec elle. Vous savez que le Syria Accountability Act, que le président Bush a commencé à appliquer, comporte plusieurs dispositions et il est certain que cela va être l’objet de consultations à Washington", a-t-il indiqué. "J’ai une profonde foi dans les capacités du peuple libanais de prendre en charge ses propres affaires politiques et de participer aux législatives, de manière à ce que celles-ci soient une source de fierté pour le Liban. Je crois aussi dans la capacité des Libanais à édifier un avenir économique qui serait le fruit des efforts déployés par Rafic Hariri. Cela exigera beaucoup d’aide de la part des amis du Liban", a reconnu William Burns.

A Koraytem puis à dîner avec Joumblatt

Rappelons que la visite de M. Burns à Beyrouth pour les obsèques de Rafic Hariri intervient au lendemain du rappel à Washington de l’ambassadrice américaine en poste à Damas, Margaret Scobey. Mme Scobey a quitté hier Damas pour Washington où elle a été rappelée pour des "consultations urgentes après le meurtre brutal" de l’ancien Premier ministre, a indiqué le département d’Etat américain. "Elle est partie et est en route pour Washington", a dit un responsable du ministère américain des Affaires étrangères sous couvert d’anonymat. Mme Scobey a rencontré avant son départ le ministre syrien des Affaires étrangères, Farouk el-Chareh, "à qui elle a réaffirmé notre position", a-t-il ajouté. Elle a exprimé la "profonde inquiétude et la profonde indignation" des Etats-Unis après cet "acte de terrorisme" que constitue l’attentat contre Hariri, selon le département d’Etat.

Pour sa part, la secrétaire d’Etat Condoleezza Rice a indiqué hier devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain qu’aucune date n’était fixée pour un retour de Mme Scobey à Damas. "Ce n’était pas déterminé à ce stade", a-t-elle précisé, laissant entendre que ce retour pourrait être lié à l’adoption par la Syrie d’une attitude plus conciliante à l’égard des Etats-Unis, et insistant notamment sur la nécessité pour Damas de faire cesser tout soutien dont l’insurrection irakienne bénéficierait sur son sol. "Nous allons faire savoir qu’il y a des pas que nous voudrions voir faits" par le régime du président syrien Bachar el-Assad. "Nous devons voir avec quel sérieux les Syriens prennent ce signal", a ajouté Condoleezza Rice, réaffirmant que Washington n’accusait pas directement le pouvoir syrien d’être l’auteur de l’assassinat de Rafic Hariri, mais soulignant que la présence militaire syrienne et le soutien de Damas à des organisations extrémistes créaient "un environnement déstabilisant" au Liban. Mme Rice a indiqué que les Etats-Unis allaient continuer de travailler à l’Onu sur la question libanaise, et en particulier avec la France, soulignant qu’elle s’était entretenue au téléphone avec son homologue français, Michel Barnier, après l’assassinat de Rafic Hariri. Pour en revenir à M. Burns, il convient d’indiquer qu’il a rencontré à dîner, hier soir, le leader du PSP, Walid Joumblatt.

 


 

Un partenariat pour agir, par Javier Solana

Haut Représentant de l'Union européenne pour la politique étrangère et de sécurité commune

publié dans le Figaro le 21 février 2005

Je vois une double signification dans la visite du président Bush demain à Bruxelles : la reconnaissance par l'Amérique de la valeur ajoutée de l'Union européenne dans la construction d'un monde meilleur ; le souhait légitime de l'Amérique d'investir davantage dans le partenariat avec l'Union européenne. Dès lors, rien de plus normal pour les Européens que de saisir cette opportunité et finir de convaincre les derniers sceptiques qu'une Europe unie et plus forte constitue le meilleur autre partenaire global avec lequel les Etats-Unis peuvent travailler. Des différences d'approche peuvent subsister entre les deux rives de l'Atlantique. Mais vouloir toutes les abolir serait vain, voire dangereux. Le socle de notre relation reste suffisamment profond et solide pour vivre avec ces différences. Comme par le passé, nous savons pouvoir compter sur la confiance et le sens du compromis de l'autre. Mais pour demain, il nous faut apprendre à moins parler de nous-mêmes et à plus travailler ensemble aux problèmes du monde.

Ce travail est déjà engagé. Les résultats, trop peu mis en valeur, de notre action commune dans la lutte contre le terrorisme en attestent : accords sur l'extradition et l'assistance juridique mutuelle, accords entre Europol et les agences américaines compétentes, établissement de mécanisme de consultation sur la sécurité des frontières et des transports. Les priorités futures sont d'ores et déjà fixées : renforcement de la lutte contre le financement du terrorisme, le recrutement et l'assistance par des Etats tiers.Récemment et de manière plus visible, Européens et Américains ont aussi oeuvré ensemble au succès des élections en Irak. Dans ce dernier pays, la poursuite et l'approfondissement de l'engagement des Européens sera d'autant plus décisif qu'il se fera au travers de l'Union européenne, dans le cadre du processus fixé par la résolution 1546 du Conseil de Sécurité des Nations unies. Ensemble avec les Etats-Unis, l'Europe veut et peut aider au succès des prochaines étapes attendues du processus politique irakien : dans une logique de développement d'un Etat de droit, la contribution européenne à la rédaction de la future Constitution irakienne, à l'installation d'institutions politiques et administratives solides ou encore à la formation d'un large nombre de juges et de policiers irakiens, sera déterminante.

Dans d'autres régions du monde, les vertus d'un partenariat transatlantique équilibré et déterminé à réussir ont également fait leur preuve. En Afghanistan ou dans les Balkans par exemple : dans le cadre d'une vraie stratégie conjointe, l'Union européenne vient ainsi, avec le soutien constant des Etats-Unis, de prendre la relève de l'opération de l'Otan en Bosnie pour assumer le commandement d'une force militaire de pas moins de 7.000 hommes. Le travail qui reste à accomplir pour définitivement stabiliser cette région, et en particulier la Serbie-et-Monténégro et le Kosovo, exige que nous y maintenions ce même esprit de partenariat efficient. L'enseignement est désormais clair pour chacun : en travaillant dans la même direction, les Etats-Unis et l'Europe sont capables des meilleures réalisations. La tâche qui nous attend ici et maintenant est de définir une base d'action commune pour relever le plus grand nombre possible de défis, y compris les plus difficiles. J'en mentionnerai deux pour lesquels l'action concertée peut faire toute la différence.

Le premier de ces défis est l'Iran. Ensemble, Américains et Européens, nous souhaitons un Iran qui soit un pays démocratique, gouverné de manière responsable par des dirigeants prêts à s'intégrer à la communauté internationale et à en assumer les règles. Ensemble, nous considérons qu'un Iran disposant de l'arme nucléaire n'est pas une option. Nous, Européens, estimons que la meilleure voie pour écarter cette option passe par la négociation, l'engagement politique et l'ouverture du pays. En rien cela signifie une quelconque naïveté. L'Europe a d'ailleurs clairement fait savoir qu'une telle voie exigeait des garanties objectives de la part de l'Iran. L'Union européenne est fermement déterminée à rechercher une solution diplomatique à la situation actuelle. Nos efforts ont déjà commencé à porter : l'Iran a suspendu ses activités d'enrichissement tandis que les discussions se poursuivent pour consolider un accord global. Mais les Etats-Unis ont un rôle à jouer. Une approche concertée selon cette ligne ne ferait que maximiser les chances de succès et garantir la viabilité d'un résultat.

La seconde priorité immédiate concerne le processus de paix au Proche-Orient. Ensemble, Américains et Européens, nous sommes décidés à mettre à profit la fenêtre d'opportunités nouvelles qui s'ouvre. La récente élection présidentielle de Mahmoud Abbas a frappé par la dignité et l'espoir manifesté alors par le peuple de Palestine. Il faut aussi miser sur la nouvelle équipe israélienne. Ainsi que sur le cessez-le-feu formel mis aujourd'hui en place. L'espoir enfin d'une paix durable dans cette région du monde mérite qu'on lui sacrifie tous les efforts. Ensemble, les responsables palestiniens et israéliens doivent assumer de prendre des décisions courageuses pour leur peuple. Mais là encore, nul ne peut masquer les difficultés qui subsistent. Le désengagement israélien de Gaza reste un lourd défi. Ensemble, Israéliens, Palestiniens, Européens, Américains ainsi que les voisins arabes, nous devons partager le même intérêt au succès de cette opération. L'effort devra se porter sur le volet sécuritaire, mais aussi sur celui économique et social pour enrayer la catastrophe humaine qui menace de laisser les Territoires palestiniens aux mains des seuls extrémistes.

Au-delà, en travaillant au succès du désengagement de Gaza, il nous faudra renouer avec la mise en oeuvre de la "feuille de route". Il est nécessaire de redonner une perspective politique aux deux parties. A Israël : celle de la paix, de la sécurité et de sa reconnaissance par tous les autres pays de la région. Aux Palestiniens : celle d'un Etat viable et indépendant qui permette de rompre définitivement avec une occupation entamée en 1967. Bien sûr, d'autres questions figurent à l'ordre du jour de l'agenda transatlantique. La Syrie et le Liban, l'Afghanistan, la Chine, la Russie, l'Ukraine, le réchauffement de la planète et le protocole de Kyoto, la réforme des Nations unies, le traité de non-prolifération, le cycle commercial de Doha : autant de questions qui exigent des Américains et des Européens de bâtir une approche commune et de consolider un vrai partenariat pour agir. Demain, nous en avons l'opportunité.

 


 

Espoir de paix au Moyen-Orient, par le roi Abdallah II de Jordanie  

 

publié dans le Monde du 23 février 2005  

Le mois dernier, je suis allé à Charm el-Cheikh pour assister au sommet durant lequel le président palestinien Abbas et le premier ministre Sharon ont promis de réactiver le processus de paix au Moyen-Orient. Peu après, j'ai téléphoné afin de finaliser l'organisation de ma rencontre avec le président Chirac, à Paris. Mon appel montre ma reconnaissance du rôle de leader de la France dans la construction d'un avenir positif pour ma région et pour toute l'humanité, un avenir plein d'espoir de paix et de liberté. A Charm el-Cheikh, le monde a pu observer un engagement sincère. Mais l'histoire démontre que les mots ne peuvent être qu'un début. Aujourd'hui et dans les jours à venir, les espoirs de paix doivent être concrétisés et, pour cela, il faudra du courage, des compromis et beaucoup de travail. Les amis de la paix ont un besoin urgent du soutien de la communauté internationale et aucune nation n'a plus d'influence dans cette cause que la France, de par son rôle historique, son équité et son profond respect envers les autres nations.

Le soutien total pour la paix est plus qu'une obligation morale. Le conflit arabo-israélien demeure la crise centrale de la région, qui est à l'origine d'immenses souffrances, de destructions, et entrave le développement régional. Ce conflit a également eu un impact général explosif en aidant les terroristes et les extrémistes à créer des tensions culturelles et religieuses à travers le monde. La paix est par conséquent une cause universelle. Actuellement, et avec le soutien français, il existe une "feuille de route" qui reflète les initiatives réussies de paix réalisées par les nations arabes au sommet de Beyrouth en 2002, initiatives approuvées par les membres du Quartet (l'Europe, la Russie, l'ONU, les Etats-Unis) et le G8 des nations industrialisées. La "feuille de route" apporte la solution de deux Etats, seul moyen d'une paix durable : une Palestine souveraine, démocratique et viable ; des garanties de sécurité pour Israël ; et un processus qui amène à un accord global s'adressant à la Syrie et au Liban. La "feuille de route" assure la justice et la sécurité en réunissant la région entière, du Maroc au Yémen, dans un processus de guérison apportant réconciliation et espoir.

Nous devons maintenant travailler ensemble pour être à la hauteur de cette promesse. La France a un rôle de leader à jouer en Europe et dans le monde, pour s'assurer que le processus de paix soit repris efficacement, ainsi que pour soutenir les efforts du président Abbas et de son gouvernement à créer les institutions nécessaires à la paix, à la sécurité et au développement. Dans cette perspective, une occasion importante se présentera à la conférence de Londres au mois de mars, qui organisera l'assistance internationale pour soutenir les efforts palestiniens dans la construction des institutions démocratiques et débattra également du soutien économique public et privé nécessaire pour apporter aux Palestiniens un nouvel avenir rempli d'espoir. En anticipant cette réunion, ainsi que celle de la Ligue arabe à Alger, je me réjouis d'un dialogue étroit et ininterrompu avec le président Chirac.

Le processus de paix arabo-israélien n'est sûrement qu'un champ d'action où notre partenariat est requis d'urgence. La Jordanie et la France partagent un intérêt commun pour l'avenir libanais dans le soutien de la paix et de la démocratie. Nous travaillons aussi ensemble pour aider l'Irak à organiser la sécurité, la normalisation et la reconstruction du pays. Le succès des récentes élections irakiennes a été un pas en avant important, mais nous devons encourager la participation du peuple irakien dans la rédaction de la Constitution et aux élections qui auront lieu à la fin de cette année. La Jordanie est aussi déterminée à soutenir la France dans ses propres intérêts. Nous avons été fiers d'avoir joué un rôle dans la libération des otages français, l'année dernière, et nous faisons encore tout ce qui est en notre pouvoir pour faire de même pour la journaliste française actuellement retenue captive.

La volonté de cesser le conflit dans notre région doit être accompagnée parallèlement d'engagements pour créer un développement durable, en donnant une chance à un avenir de paix pour ceux qui en sont actuellement dépossédés. Aujourd'hui, notre peuple, surtout les jeunes, a un besoin désespéré d'accéder à la liberté, à la prospérité et aux progrès du XXIe siècle. Pour réaliser cela, le monde arabe s'accorde sur la nécessité d'une réforme : une gouvernance réactive et transparente, des systèmes éducatifs dédiés à l'excellence, des avancées tangibles dans le développement humain et un secteur privé rigoureux, pouvant contribuer à créer de l'innovation et de la croissance économique. La Jordanie s'est déjà engagée dans cette perspective ; notre pays a effectué des changements structurels afin de construire une vie politique démocratique et pour enraciner les droits de l'homme et l'accès à toutes les possibilités à tous les niveaux de la société. Dans l'économie, nous avons encouragé l'innovation et le partenariat avec le secteur privé. L'investissement français a joué un rôle important et apprécié. La Jordanie a eu l'honneur d'être le premier pays du Machrek à signer un accord d'association avec l'Union européenne, et nous travaillons en étroite collaboration avec la France et d'autres pays européens à travers le processus de Barcelone.

La vision de mon pays est celle d'une société ouverte et moderne basée sur les valeurs authentiques arabo-islamiques : la paix, la dignité égale pour tous, le règne de la loi et la poursuite de l'excellence. Nous croyons fortement à la tolérance et au respect des autres. En novembre 2004, la Jordanie a délivré le message d'Amman pour tous les musulmans et pour d'autres à travers le monde, affirmant le véritable islam ; celui de la paix, de la modération et du progrès. Nous croyons que le modèle local de la Jordanie est pertinent pour la région entière, dans la création du développement, dans le combat contre l'extrémisme, et pour apporter un nouvel espoir. L'initiative "Vision 2010 du monde arabe", qui sera lancée au Forum international économique de la mer Morte, en Jordanie, en mai, accueillera des chefs d'entreprises privées et de la société civile de tout le monde arabe afin d'organiser un plan d'action régionale efficace.

Nous sommes reconnaissants à la France d'avoir pris une position forte dans le respect du propre processus de réforme de notre région et encouragé son soutien. Le président Chirac a également joué un rôle de leader important en abordant la question du financement inadéquat du développement. De tels efforts favorisent la mise en place d'un cadre international en vue d'augmenter le financement du développement pour les pays démontrant une forte volonté de progresser et motivés par un changement positif. Je suis fier de prendre part au dialogue continu entre la France et la Jordanie. Depuis l'époque de Sa Majesté le feu roi Hussein, nous avons établi un partenariat fort, qui se poursuit aujourd'hui, fondé sur des intérêts et une base d'idéaux communs. De nos jours, une plus grande liberté et une plus grande sécurité sont davantage à la portée de l'humanité. Je suis persuadé qu'en travaillant ensemble nous pouvons passer de la promesse à l'action.


Entretien avec le Cardinal Pierre Nasrallah Sfeir, Patriarche d’Antioche des maronites

par TRISTAN KHAYAT, publié dans la Croix le 23 février 2005

 

Pour le patriarche d'Antioche des maronites, "les Libanais savent ce que coûte une guerre" et il appelle le gouvernement Karamé à démissionner

– Comment jugez-vous la mobilisation sans précédent autour de l’opposition depuis une semaine ?
Ce qui est arrivé est sans précédent. Il n’est pas naturel qu’un homme tel que Rafic Hariri soit liquidé ainsi. C’est un grand coup pour le pays. Déjà, plusieurs personnalités avaient disparu ainsi et les enquêtes n’ont jamais rien donné. Mais ce crime a soudé les Libanais, musulmans et chrétiens, et ils réclament la même chose : le retrait de la Syrie du Liban. Spontanément, les gens se dirigent vers le tombeau de Rafic Hariri et là ils s’expriment : les uns prient, les autres pleurent, d’autres encore rient. C’est un sentiment unanime qui a unifié les Libanais.

– L’opposition pourra-t-elle conduire seule cette bataille pour l’indépendance et la souveraineté du Liban ?

Elle n’est pas seule. Il y a aussi les Nations unies, qui ont déjà voté une résolution à ce propos. Il y a la France et les États-Unis, certes, mais les Nations unies en tant que telles sont favorables à ce que le Liban recouvre sa souveraineté, son indépendance et sa capacité de libre décision. Alors, je crois que cela pourrait aboutir. C’est un droit, et cela ne doit pas se faire dans une atmosphère d’inimitié contre la Syrie, au contraire : la Syrie est voisine du Liban, et nous devons nous arranger tous deux pour pouvoir être toujours dans une position qui nous permette de vivre ensemble, mais chacun à l’intérieur de ses propres frontières. Cela n’interdit pas qu’il y ait coopération pour tout ce qui ne regarde pas la vie intérieure de chaque pays.

– Lundi, le président syrien Bachar Al Assad a annoncé qu’il allait redéployer les troupes syriennes dans la Békaa, conformément aux accords de Taëf signés en 1989. Qu’en pensez-vous ?
On ne peut que le juger positivement, parce que les accords de Taëf avaient stipulé que deux ans après leur signature, les Syriens devaient au moins redéployer leurs troupes, ce qui n’avait pas été fait. Nous sommes en l’an 2005, vous voyez. Alors s’il a dit cela, c’est très bien.

– Est-ce suffisant selon vous, alors que la communauté internationale et une grande partie du peuple libanais réclame un retrait immédiat et total ?
Il faut qu’il y ait une marge de compréhension entre le Liban et la Syrie. La Syrie doit retirer ses troupes, mais rien n’empêche qu’il y ait de bonnes relations entre les deux pays.

– Estimez-vous que le gouvernement libanais a la capacité de réclamer ou, en tout cas, la volonté de réclamer que les troupes syriennes se retirent de ce pays ?
Je ne dis rien de nouveau quand j’affirme que le gouvernement actuel du Liban est contrôlé par la Syrie. Alors, il ne peut pas mener son travail comme il devrait le faire.

– Devrait-il démissionner ?
Tôt ou tard, cela va se faire. Après un événement de la dimension d’un attentat contre un premier ministre de cette valeur, on ne peut pas laisser les choses comme si rien ne s’était passé.

– Beaucoup de personnes dans ce pays ont peur d’une reprise de la guerre. Est-ce un risque possible ?
Non, je ne le crois pas. Les Libanais ont été en guerre pendant dix-sept ans, et les malheurs que cette guerre avait charriés sont toujours là dans leurs conséquences. Il y a les estropiés, les blessés, les malades, et beaucoup de destructions n’ont pas été relevées. Les Libanais savent ce que coûte une guerre. Personne n’a plus la disposition ni les moyens de la faire, à moins qu’il n’y ait des interventions extérieures.

– En tant qu’homme d’Eglise, quel est votre message pour sortir ce pays de l’impasse dans laquelle il se trouve aujourd’hui ?
Il faut faire tout son possible pour installer la paix au Liban. La leçon du passé devrait nous imposer de ne pas retourner à la guerre, parce que la guerre a été trop coûteuse ; elle a aussi occasionné le départ de nombre de jeunes. Le Liban se vide, et c’était à cause de la guerre. Tout le monde a intérêt à vivre en paix. Nous souhaitons que les Libanais puissent vivre en paix ensemble, musulmans et chrétiens, parce qu’ils se trouvent dans les mêmes conditions.

 

 


 
"Il n'est pas question de discuter avec un pouvoir fantoche"
Entretien avec Walid Joumblatt, leader druze

Propos recueillis par MOUNA NAIM, publiés dans le Monde du 23 février 2005

- Comment évaluez-vous la situation après les déclarations du secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa et celle du président George Bush concernant le retrait syrien ?
M. Moussa, en sortant de chez le président syrien, a déclaré que ce dernier était disposé à appliquer les accords de Taëf. Cette histoire, on en parle depuis 1991, depuis presque quinze ans. Alors, il faut une application immédiate et le démantèlement de l'appareil sécuritaire syrien conjoint avec les Libanais et le retrait -des forces syriennes- dans la Békaa. Ensuite, et Taëf est très clair à ce sujet, il faut qu'un gouvernement d'union nationale soit formé, un gouvernement libre, et non un gouvernement fantoche sous la tutelle syrienne, pour définir les modalités de la sortie honorable des Syriens du Liban. Cela est écrit dans la Constitution de Taëf.
 
- Les assurances fournies par M. Moussa ne vous paraissent donc pas suffisantes ?
Elles ne sont pas du tout suffisantes. Si le président syrien veut gagner du temps, il a réussi à se mettre à dos presque toute la population libanaise, surtout en couvrant un gouvernement libanais qui est quelque part responsable de l'assassinat de Rafic Hariri -l'ancien premier ministre libanais- et de la tentative d'assassinat de Marouan Hamadé -député et ancien ministre de l'économie-. Quand on parle de gouvernement libanais, c'est d'un gouvernement simplement géré par le Gauleiter syrien, dans la Békaa.
 
- Pensez-vous que la décision du président syrien vise uniquement à gagner du temps ?
Je regrette de dire que je n'ai pas confiance dans la Ligue arabe et je connais un peu la tactique syrienne. Ils font appel au dialogue. On va dialoguer avec qui ? Avec une bande de criminels qui ont hier assassiné Hariri ? Avec un pouvoir fantoche à la solde des services de renseignements syriens ? Il n'en est pas question. Il nous faut des assurances quant au retrait immédiat des Syriens.
 
- Et ces assurances, qui peut vous les donner ? Les Syriens eux-mêmes ?
Il faut d'abord des élections, mais des élections libres, pas à l'ombre des baïonnettes syriennes. Il faut en deuxième lieu le départ de ce régime laquais, Emile Lahoud -le président de la République-, Omar Karamé -le premier ministre- et compagnie. En troisième lieu, il faut définir un calendrier très précis concernant le retrait syrien du Liban.
 
- Le Parlement libanais va discuter de la présence syrienne au Liban le 28 février. Estimez-vous que c'est un bon début ?
Le Parlement libanais, hormis l'opposition, est à la solde des Syriens. On va aller au Parlement, on va discuter et on va exiger des modalités précises pour le retrait syrien. Mais, en même temps, une enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri est indispensable. La commission internationale d'enquête désignée par Kofi Annan est une excellente chose, mais il faut que le commissaire irlandais Fitzgerald puisse interpeller les plus hauts responsables syriens et libanais, et les hommes politiques. Faute de quoi, l'enquête se soldera par un échec.
 
- Il y a quelque temps encore, aussi bien vous que feu Rafic Hariri étiez plutôt conciliants avec les Syriens. Quel a été le point de rupture ?
Le point de rupture a été la tentative d'assassinat de Marouan Hamadé, en octobre 2004, juste après que l'on a pacifiquement osé dire non à la décision de Bachar Al-Assad de prolonger le mandat présidentiel de M. Lahoud. Ils, c'est-à-dire Syriens et Libanais, ont essayé de tuer Marouan. Puis, quand on a demandé l'application de Taëf, ils ont assassiné Hariri.
 
- La position franco-américaine peut-elle vous aider ou est-elle au contraire contre-productive ?
Elle peut aider. Mais qu'on ne se trompe pas, nous ne voulons pas être accusés d'être traîtres. Nous ne réclamons pas les flottes françaises et américaines. Nous demandons, en tant que citoyens libres et libanais, le respect des droits de l'homme. Nous voulons un Liban indépendant et libre, ni plus ni moins. Il faut que le président syrien comprenne que le mur de Berlin est tombé, que l'empire soviétique est tombé.
 
- Craignez-vous pour votre vie ?
Ecoutez, le sacrifice doit être accepté pour l'indépendance de ce pays. Je me souviens de mon père. Il avait prévenu, à l'époque, certains leaders de l'extrême droite chrétienne du danger de l'occupation syrienne. Ils ne l'ont pas écouté. Je rejoins la mémoire de mon père. Après tout, j'ai la conscience tranquille.
 

 

La Syrie au Liban : les ambiguïtés d'une si vieille liaison

par SAMUEL GARDAZ, publié dans le Temps le 25 février 2005

L'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri a poussé la communauté internationale à durcir considérablement le ton à l'encontre de Damas, instamment prié d'évacuer dans les plus brefs délais ses troupes du Pays du Cèdre. Mais, sur la question, les Libanais sont partagés. Reportage.

"Que les Syriens partent en gardant des amis au Liban, plutôt que des ennemis. Qu'ils sauvegardent de bonnes relations entre nos deux Etats, car aucun parti d'opposition ne souhaite de mauvaises relations entre eux. La géopolitique nous dicte cette attitude." L'homme qui tient ces propos est Toufiq al-Hindi, ex-conseiller politique de Samir Geagea, l'ancien chef de guerre chrétien du mouvement des Forces libanaises actuellement incarcéré pour crimes. Il a lui-même fait de la prison pour son opposition à l'occupation syrienne au Liban, avant de participer l'an dernier à la fondation de Kornet Chehwane, l'une des composantes de l'opposition anti-syrienne en pleine effervescence aujourd'hui à Beyrouth. Pas franchement ce qu'on peut appeler un "
ami" historique et spontané de la Syrie, donc. Et pourtant... Comme Toufiq al-Hindi, croisé lundi dernier lors de la grande manifestation marquant le septième jour de l'assassinat de l'ex-premier ministre Rafic Hariri, c'est toute l'opposition libanaise à la présence militaire syrienne qui insiste sur cette nécessité de conserver de bonnes relations. Par nécessité géopolitique, mais aussi parce que les liens sont dans la réalité multiples : familiaux, humains, économiques, affectifs. Bref, l'interpénétration de ces deux pays artificiellement constitués par la puissance mandataire française au sortir de la Première Guerre mondiale est telle qu'elle impose ces liens particuliers.

Vu d'Occident, et dans le contexte subit de la résolution 1559 de l'ONU sommant la Syrie de retirer ses troupes – quelque 15.000 hommes –, le président libanais Emile Lahoud fait figure de vil "pro-syrien" inféodé à l'un des derniers "régimes staliniens" de la planète, pour reprendre l'un des leitmotivs d'une partie de l'opposition. A Beyrouth, il se trouve des voix pour défendre en toute indépendance une autre perception. "Lahoud considère qu'Israël ne s'est pas normalisé et conserve des visées hégémoniques dans la région, explique par exemple l'ancien ministre Georges Corm, auteur de nombreux ouvrages de référence sur le Proche et le Moyen-Orient. Sa position consiste donc à coller à la Syrie pour garantir la stabilité du Liban et à accepter la présence du Hezbollah dans le sud comme épouvantail." Subitement, c'est ce positionnement qui se retrouve en pleine redéfinition depuis cette résolution de l'ONU adoptée en septembre dernier et qui exige en outre le désarmement des milices, dont celle du mouvement chiite. "Quel que soit l'avenir, les relations entre la Syrie et le Liban sont vouées à demeurer proches", remarque précisément le Dr Hussein el-Hajj Hassan, l'un des douze députés du Hezbollah au parlement. "Moi-même, je suis Syrien par ma mère, et beaucoup de gens de l'opposition sont eux aussi d'origine syrienne, ou égyptienne. Nous sommes un peu ici dans une région comme l'Alsace, où les liens de toutes sortes sont très forts de part et d'autre de la frontière."

Ces appels à l'apaisement ne semblent toutefois pas être compris par tous au Liban. Ou, peut-être, le ressentiment accumulé par une partie des Libanais en vingt années d'une présence massive et brutale rend-il simplement inaudibles ces appels au bon sens. La crise politique ouverte par l'assassinat de Rafic Hariri, le 14 février, alimente une atmosphère anti-syrienne. Des travailleurs syriens, très nombreux dans les secteurs de la construction et de l'agriculture, ont été parfois pris à partie par la population, provoquant depuis quelques jours le départ d'un grand nombre d'entre eux. Et, selon des Beyrouthins bien informés, beaucoup de Syriens de la bourgeoisie damascène, habitués des plaisirs et des commodités de Beyrouth, laissent désormais leur voiture à la frontière pour rejoindre la capitale libanaise à bord de véhicules à plaques locales pour éviter les ennuis. "Il est dans l'intérêt des deux pays que ces travailleurs syriens reviennent", affirme Fouad al-Khazel, président du syndicat des entrepreneurs de BTP, qui parle d'un nombre suffisamment important de personnes pour que le phénomène ait des conséquences graves s'il ne s'avérait pas "momentané", comme il veut le croire. "Vous comprenez, beaucoup de gens ici associent cette main-d'œuvre peu qualifiée aux agents des services de renseignement syriens", dit-il encore.

Sous les coups de boutoir des Etats-Unis et de la France, Damas donne des signes de vouloir lâcher prise. Selon le ministre libanais de la Défense, la Syrie aurait décidé de procéder à un dernier redéploiement de ses troupes pour ne plus les cantonner que dans la plaine de la Békaa. Mais sur le plan sécuritaire, et dans un contexte de tension politique tendu, la pression des services de renseignement syriens ne semble pas se relâcher. "Les gens de ma circonscription ont peur de venir me voir par crainte des menaces qui planent sur eux", affirme un député de l'opposition dont les gardes du corps sont équipés de fusils d'assaut. "Oh, des petites choses, comparé à certains de mes collègues..." Des petites choses qui laissent craindre que, dans un pays qui n'a pas soldé les comptes de quinze ans de guerre civile de 1975 à 1990, la redéfinition des relations avec la Syrie ne se fasse dans la violence.

Pour le Hezbollah, l'ennemi reste encore et toujours Israël

Dans  banlieue sud de Beyrouth, le député Hussein el-Hajj Hassan dénonce la pression exercée par la communauté internationale.

Des portraits jaunis de l'ayatollah Khomeiny et de l'actuel leader du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, accrochés le long des artères principales; et, dans l'enchevêtrement des fils électriques et des enseignes bariolées, de discrètes caméras de surveillance, difficiles à distinguer. Bienvenue dans Haret Hreik, un quartier de la banlieue sud de Beyrouth, fief du "Parti de Dieu", le grand mouvement chiite libanais d'inspiration iranienne, qui y possède son quartier général, barricadé derrière de hauts murs surmontés de barbelés, et un peu plus loin, dans une ruelle calme, son centre d'information. C'est là, au troisième étage d'un immeuble d'habitation anonyme, que le Dr Hussein el-Hajj Hassan, l'un des douze députés du parti, reçoit les journalistes étrangers de passage. Patelin, faisant dans l'allusion et l'ellipse, cet ancien responsable du département de l'éducation du Hezbollah participe, dans un français élégamment cultivé dans l'Hexagone, à la riposte de son mouvement face aux pressions internationales. Et il ne cache pas son but : "Nous espérons que la France révisera sa politique en des termes positifs à notre égard", dit-il. Comment? "Nous avons des moyens pour résister à cette pression et négocier", dit-il sur un ton laconique qui permet toutes les interprétations. "Nous défendons une cause juste", dit-il encore. Ou bien, d'une moue sibylline, "nous sommes présents..." Une manière de dire, peut-être, ce que chacun sait ici : l'armée libanaise ne ferait pas le poids si elle devait engager la confrontation avec la puissante milice chiite aguerrie par des années de guerre contre Israël.

Sa position concernant la résolution 1559 de l'ONU est claire : elle comporte des exigences réclamées de longue date par l'Etat hébreu – le retrait syrien du Liban et le désarmement des "milices" – et s'avère donc inacceptable. A ses yeux, la Syrie n'occupe pas son voisin mais y est "présente" légitimement en vertu d'un accord passé entre les deux gouvernements. "Ceux qui parlent d'occupation aujourd'hui sont ceux-là mêmes qui ont demandé aux Syriens de venir", rappelle-t-il en outre. "Quant à nous, nous aussi sommes des Libanais. Nous respectons la souveraineté du Liban que nous avons défendue contre Israël." Un dernier argument difficilement contestable. Les trophées de guerre du Hezbollah, ces chars de Tsahal capturés puis exhibés dans les rues de Beyrouth au plus fort de la guerre contre Israël, ont même suscité l'admiration et l'enthousiasme jusque dans la communauté chrétienne. Il n'en demeure pas moins que le Hezbollah, après avoir fondé sa légitimité dans le combat contre Israël et son exigence du respect des résolutions de l'ONU sur la Palestine, se retrouve en porte-à-faux face à la résolution 1559. D'où ses contorsions rhétoriques pour défendre l'idée que cette dernière est inacceptable. Contrairement à l'accord de Taëf, auquel il faut revenir, dit celui qui est élu de la Békaa depuis 1996. Le temps presse. Une équipe de télévision française attend El-Hajj Hassan dans une pièce voisine. Nul doute qu'à elle aussi, il dira qu' "on ne peut pas faire confiance au Pharaon américain". Dans sa bouche, la formule, qui reprend la terminologie de l'islamisme sunnite des années 60-70 pour désigner les régimes arabes, aurait presque un charme désuet. "On sait communiquer", disait-il aussi...

"Pitié ! Ce pays ne doit plus servir d'Etat tampon"

Georges Corm, ancien ministre libanais des Finances et auteur de nombreux ouvrages de référence sur le Proche et le Moyen-Orient, décrit un "climat d'hystérie". Interview.

- Qu'est-ce qui explique que la Syrie continue d'occuper le Liban aujourd'hui? Est-ce la mise en œuvre par Damas du projet de "Grande Syrie" ?
Je n'ai jamais beaucoup cru à cette idée. Je pense plutôt que cette occupation découle d'une vision stratégique directement liée au conflit israélo-palestinien. Pour compenser le fait que l'Egypte ait signé la paix avec Israël en 1978, la Syrie a cherché à pallier cette défection en essayant de coordonner de façon très étroite l'action des pays qui entourent l'Etat hébreu. Au Liban, toute la politique de Damas a été de mettre au pas l'OLP, ce qui coïncidait avec les intérêts américains, avant de faire du Liban un partenaire à sa botte. Et le Liban a eu de plus en plus d'importance à ses yeux au fur et à mesure que la résistance du Hezbollah dans le sud s'avérait efficace. L'alliance entre la Syrie et le Liban est donc devenue un élément fondamental, que les Etats-Unis eux-mêmes ont contribué à consolider. Dans le contexte de la première guerre du Golfe de 1991 et en contrepartie de l'adhésion de la Syrie à la coalition anti-Saddam, les Américains ont d'autant plus accepté cette mise sous tutelle syrienne qu'ils ne voulaient pas de problèmes sur la scène libanaise.

- Ce furent les années Hariri.
Oui, et l'arrivée d'une nouvelle équipe dirigeante au Liban, dont Rafic Hariri était le catalyseur, qui a énormément profité de ces relations libano-syriennes pour installer un régime économique tout à fait condamnable. Au lieu de réparer les dégâts de la guerre et de restaurer le potentiel productif du pays, son slogan a été : "Enrichissez-vous !" Le résultat a été une crise sociale majeure, l'explosion de la dette publique et la fuite des cerveaux.

- L'occupation syrienne ne s'explique-t-elle pas aussi par les avantages économiques qu'elle en tire ?
Bien sûr, la Syrie a ponctionné le Liban pendant la guerre, mais tout le monde l'a fait : les Palestiniens, les milices libanaises, les Israéliens, tout le monde. Mais après la guerre, ce sont les Libanais eux-mêmes qui ont mis en place des systèmes de corruption, auxquels ils ont associé les Syriens.

- Vous évoquez la responsabilité des Etats-Unis dans cet état de fait. La France non plus n'est pas exempte de reproches.
Elle a même des responsabilités majeures. Elle a poussé le général Aoun dans une aventure insensée en 1989 (ndlr: une guerre de libération), avant de se taire complètement. Et puis, subitement, elle se manifeste de nouveau avec une espèce d'hystérie.

- Pour quelles raisons ? Tout d'abord, du fait des relations très personnelles entre le président français Jacques Chirac et Rafic Hariri ; ensuite, pour se rapprocher à bon compte des Etats-Unis ; enfin, pour essayer de délimiter une zone d'influence au Moyen-Orient, où elle a été complètement marginalisée dans le règlement du conflit israélo-palestinien. Il est urgent de calmer ce climat d'hystérie et que le Liban sorte de ce statut d'Etat tampon, qui sert aux grands joueurs régionaux et internationaux pour la domination du Moyen-Orient, de ce statut d'espace symbolique où chacun marque ses points au prix de cataclysmes terribles pour les Libanais. Pitié pour le Liban !

- Trouve-t-on dans l'héritage de Rafic Hariri une volonté de sortir de ce statut ?
Absolument pas. Il a laissé en suspens des questions fondamentales pendant les quatorze années pendant lesquelles il a été omniprésent sur la scène politique. Il n'a entrepris aucune réforme de quelque sorte que ce soit sous prétexte qu'on ne le laissait pas faire. Or, le problème du Liban, c'est précisément que son système communautaire est à la base de cet Etat tampon, qu'il a une classe dirigeante qui bénéficie de ce statut et qui n'a donc aucun intérêt à le remettre en cause.

- C'est-à-dire ?
Les communautés religieuses ont cessé depuis le XIXe de ne s'occuper que de vie spirituelle pour devenir des organes d'expression politique qui se sont insérés dans les réseaux des puissances régionales et internationales, dont elles sont devenues le symbole. C'est ainsi que les maronites ont longtemps représenté la France, les sunnites les relais du nationalisme arabe de type nassérien, avant d'être happés par l'Arabie saoudite puis récupéré un peu par la Syrie. Quant aux chiites, longtemps délaissés, ils ont fini eux aussi par rentrer dans ces réseaux.

– Aujourd'hui au Liban, existe-t-il des hommes capables de remettre en cause ce statut d'Etat tampon?
Tous ceux qui, depuis l'indépendance, ont essayé, ont soulevé l'hostilité de la classe politique traditionnelle et ont fini par être écartés : le président de l'indépendance, Béchir el-Khoury, qui a refusé d'entrer dans le Pacte de Bagdad en 1955, le général Fouad Chehab entre 1958 et 1964.

- Ou le général Aoun en 1989...
Oui, lui aussi a beaucoup dérangé, à commencer par ses propres coreligionnaires.

- A l'inverse, faut-il craindre un renforcement de ce statut, en dépit des appels de la communauté internationale au respect de la souveraineté libanaise, voire la multiplication de ce type d'entités ?
C'est vrai qu'il existe aujourd'hui une école de pensée israélienne qui a une vision extrêmement détaillée de la nécessité de morceler les grands Etats du Moyen-Orient en petits Etats communautaires ou ethniques. La guerre du Liban de 1975 à 1990, de ce point de vue, était largement un galop d'essai, avec ces quasi-Etats qui ont émergé après le retrait israélien. L'Irak est aussi un champ d'expérimentation de cette vision. Je n'exclus pas du tout qu'on essaie de remettre en œuvre cette dynamique au Liban, mais je pense que ce sera beaucoup plus difficile car les Libanais ont trop payé ces années de guerre.

Dernier ouvrage de Georges Corm : "Orient-Occident, la fracture imaginaire", Ed. La Découverte, Paris, 2005.


 

Satterfield : Donner plus de force encore à un message US déjà connu
Le sous-secrétaire d’Etat US entame son séjour libanais par un briefing de presse

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 28 février 2005

"Souligner, étoffer, renforcer un message qui vous est désormais familier, à savoir la nécessité absolue d’une mise en application de la résolution 1559 de l’Onu" : tel est l’objet de l’actuel séjour du sous-secrétaire d’Etat américain David Satterfield, ainsi qu’il l’a défini lui-même hier matin devant une dizaine de représentants de la presse libanaise invités à le rencontrer pour un "briefing" à l’ambassade des Etats-Unis à Awkar. M. Satterfield, qui a occupé dans le passé les fonctions de conseiller puis d’ambassadeur à Beyrouth, s’est dit pleinement confiant de l’aptitude du peuple libanais à décider de son propre destin, pourvu seulement que lui en soient donnés les moyens et qu’il soit mis fin à toute influence étrangère dans ses affaires. Auquel cas, estime le responsable US, les Libanais seront à même de régler entre eux le problème du désarmement du parti intégriste. Le terme de "c’est assez", formulé avec force, est revenu comme un leitmotiv tout au long de cette rencontre, à laquelle assistait également l’ambassadeur Jeffrey Feltman et qui a comporté une brève partie non destinée à la publication. L’agenda officiel de M. Satterfield, qui séjournera quatre jours dans notre pays, se limite pour le moment à un entretien avec le ministre des Affaires étrangères Mahmoud Hammoud ; il rencontrera toutefois "un vaste éventail" de personnalités libanaises. Ci-dessous sont résumées les principales idées-force développées par M. Satterfield :

La résolution 1559
– Les Etats-Unis sont intraitables sur la nécessité de sa mise en application. Cette visite fait suite à celle effectuée au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri à Beyrouth par le numéro deux du département d’Etat, qui a exprimé le soutien américain au droit des Libanais de décider pour eux-mêmes. C’est bien là le propos de la résolution 1559 du Conseil de sécurité, qui stipule le départ de toutes les forces étrangères, c’est-à-dire syriennes, du pays, et l’arrêt des ingérences dans ses affaires. Ce message est clair, dénué de toute équivoque, il est bien connu désormais et cependant cette visite est loin d’être inutile, puisqu’elle a précisément pour objet de lui conférer plus de force encore. Nous voulons un avenir différent pour le peuple libanais, sans que nul ne prenne les décisions qui lui appartiennent : cela vaut mieux pour les Libanais bien sûr ; pour les Syriens aussi, mais chez eux et sans ingérence dans les affaires de leur voisin. M. Satterfield a évoqué à un moment un "délai" (timeline) pour l’exécution de la résolution 1559, mais s’est refusé à se montrer plus précis ; pressé de questions, et à celle de savoir si une telle période pouvait s’étaler sur deux années comme le veulent certaines rumeurs, il a instantanément répondu : "Oh non, beaucoup moins." Quant aux accusations d’ingérence portées contre les Etats-Unis eux-mêmes, elles appellent une seule réponse, a dit M. Satterfield : s’il faut qualifier d’intervention la mise en œuvre d’une résolution internationale, alors oui, il y a bien intervention de Washington. Tous les peuples de la terre ont le droit de se gouverner eux-mêmes, le Liban n’est pas une exception et il mérite encore mieux. Aux yeux de l’Amérique, la résolution 1559 reflète parfaitement, de surcroît, la lettre et l’esprit de l’accord de Taëf.

Le dossier libanais – Pourquoi cet intérêt relativement récent pour le Liban, après tant d’années d’acceptation du statu quo, sinon d’indifférence ? "Précisément parce que quinze années se sont écoulées et qu’assez, c’est assez." "Depuis la vingtaine d’années que je m’occupe du Liban, souligne à ce propos M. Satterfield, des Libanais m’ont souvent fait part de leur crainte d’être victimes de quelque marché régional." Beaucoup d’erreurs ont été commises, poursuit-il, et une fois de plus c’est assez, nous sommes en 2005 et le Liban et la Syrie doivent changer. Les Etats-Unis sont fortement engagés déjà, ils ne soutiennent pas des individus libanais ou des groupements d’individus, mais des idées et des principes, et ce sont les peuples eux-mêmes, non l’Amérique, qui doivent assumer leurs responsabilités. Washington est confiant que les Libanais sont mûrs pour cela, et considère avec confiance la perspective d’élections libres. Comment les Etats-Unis réagiraient-ils à d’éventuelles fraudes électorales et autres abus dont est devenu coutumier l’Etat libanais ? Se bornant à réitérer l’exigence d’un environnement sain, d’une atmosphère normale autorisant le libre choix, de même que la confiance US dans l’aptitude du peuple libanais à se prendre en charge, M. Satterfield a résolument écarté tout risque d’une reprise des affrontements entre Libanais "lesquels, en effet, en ont déjà trop vu". Il n’a pas manqué de dénoncer "les intimidations et menaces", les propos "extrêmement destructeurs" proférés à ce sujet, et a pris soin de préciser que "ce jugement vaut aussi pour tous les officiels". 

Affirmant que l’Administration US a "les contacts adéquats" avec les autorités libanaises, le sous-secrétaire d’Etat a indiqué que le programme de ses rencontres avec les officiels se limitait à un entretien avec le ministre des Affaires étrangères. A la question de savoir toutefois si quelque rôle spécifique pouvait encore être joué par le président de la République, il a répondu en soulignant la volonté des Etats-Unis "de venir en aide à toute institution libanaise en mesure de parvenir à l’objectif souhaité". A propos des déclarations israéliennes relatives à la résolution 1559 - et qui risquent d’être source d’embarras pour une opposition libanaise déjà en butte aux accusations de "collusion" des prosyriens - M. Satterfield, qui va rencontrer un vaste éventail de personnalités politiques locales, s’est borné à dégager toute responsabilité des Etats-Unis. Il a toutefois qualifié d’insensée l’idée, attribuée par un journal de Tel-Aviv au chef de la diplomatie israélienne, d’une quelconque paternité israélienne de ladite résolution.

L’assassinat de Hariri – L’attentat du 14 février a hâté un processus déjà en marche et Beyrouth doit coopérer pleinement avec les enquêteurs internationaux. L’assassinat de Rafic Hariri tombe sous le coup de la résolution 1556 des Nations unies qui fait obligation à tous les Etats de coopérer dans la lutte contre le terrorisme, et les Etats-Unis attendent du Liban et de la Syrie qu’ils s’acquittent de leurs obligations (l’ambassadeur Feltman est intervenu à ce moment pour signaler que sur les 12 conventions internationales que renferme la résolution 1556, deux attendent encore d’être signées par l’État libanais).

Le Hezbollah – Les Etats-Unis exigent l’application intégrale de la résolution 1559 stipulant la dissolution de toutes les milices armées. Washington a des vues très claires sur le terrorisme, qu’il soit exercé sur ou à partir du territoire libanais, ou hors de celui-ci, à partir de Gaza par exemple ou d’autres régions palestiniennes. C’est là un problème qui inquiète non seulement Israël et les Etats-Unis, mais aussi les chefs palestiniens eux-mêmes. L’Iran et le Hezbollah n’ont pas intérêt à la paix, et les Etats-Unis ne voient pas en quoi de telles actions peuvent servir les intérêts du Liban, mais aussi de la Syrie. Quant à savoir qui procédera un jour au désarmement du Hezbollah, il a assuré qu’il s’agit là d’une question libanaise, ajoutant : "Nous avons la certitude que si un libre choix, un climat différent leur est offert, les Libanais seront capables d’assumer leurs décisions."

La Syrie et la paix – Damas a abusé de rhétorique, c’est des actions concrètes qu’il faut et la mise en application de la résolution 1559 ne souffre aucun compromis. Toute mesure concrète sur le territoire libanais, tel un repli sur la plaine de la Békaa, serait la bienvenue ; ce serait un pas positif mais non suffisant, puisque la résolution onusienne doit être appliquée dans toutes ses clauses. M. Satterfield a paru minimiser la portée des initiatives déployées notamment par l’Egypte et l’Arabie saoudite, en vue d’apporter une couverture arabe au retrait des forces syriennes : "C’est leur affaire", a-t-il assuré. Il a de même affirmé que les Etats-Unis ne recherchent pas un changement de régime à Damas, mais un changement de politique et de comportement. A plus d’une reprise, a-t-il dit, le président Bachar el-Assad a exprimé sa quête d’une paix globale au Proche-Orient. Or pour y parvenir, la Syrie ne peut plus continuer de s’impliquer aux côtés de groupes terroristes. Si elle persiste dans son attitude, il ne sera jamais possible pour les Etats-Unis de l’aider ; et quand des mesures concrètes de désengagement auront été prises, l’assistance US deviendra possible. Les Etats-Unis sont loin d’avoir oublié la résolution 242 et les autres textes onusiens relatifs au conflit arabo-israélien, mais c’est bien la politique syrienne qui empêche que l’on y vienne. Il existe aujourd’hui une sérieuse chance de paix au Proche-Orient, et beaucoup est en train d’être fait dans le sens d’une application de la résolution 242 datant de 1967.

 
 
Manifestation à Paris, mardi 29 mars à 19h30, place d'Iéna, pour le 40ème de la mort de Rafic Hariri