Jack Straw pour un ménage à trois avec l'Allemagne et la France
 
Jack Straw était à Paris hier pour le lever de rideau des cérémonies qui, en avril, vont célébrer le centenaire de l' "entente cordiale" entre le Royaume-Uni et la France. A cette occasion, le ministre britannique des Affaires étrangères a répondu aux questions du "Figaro".
 
par CHARLES LAMBROSCHINI, publié dans le Figaro le 14 janvier 2004 

- Au centième anniversaire de l' "entente cordiale", les désaccords persistants, qui opposent la France et la Grande-Bretagne à propos de la guerre en Irak et de la construction européenne, ne rendent-ils pas nécessaire une redéfinition de cette alliance ?
Nos récentes difficultés n'ont rien de nouveau. L'entente cordiale est née des problèmes qu'il y avait à l'époque entre Londres et Paris. Comme puissances coloniales, nous étions en compétition en Afrique et en Asie. L'accord de 1904 a permis de calmer cette rivalité et de créer des rapports apaisés qui ont survécu à un siècle d'une histoire européenne particulièrement troublée. Nous devons donc mettre à profit ce centenaire pour renforcer nos relations. Il ne faut pas que notre querelle de principe à propos de l'Irak aboutisse à des divisions irréparables.

- Lors du 26e sommet franco-britannique, Jacques Chirac a parlé de "confiance cordiale". Ce qui impose des preuves quotidiennes de l'amitié entre les deux pays. Partagez-vous cette analyse ?
Pour préserver une relation, pour l'approfondir, il faut y travailler. Ce qui est vrai d'un mariage l'est aussi des relations franco-britanniques. Or les preuves concrètes de notre harmonie ne manquent pas. Aujourd'hui, on compte 250.000 citoyens français vivant en Grande Bretagne et 100.000 Britanniques qui sont propriétaires de maisons en France. Quelque 1.300 sociétés françaises ont investi dans le Royaume-Uni et 1.800 sociétés britanniques en France. Entre nos deux gouvernements, la collaboration est d'autant plus intense que, dans mon cabinet, par exemple, plusieurs de mes collaborateurs sont passés par l'ENA. Et les actes s'ajoutent aux mots : ainsi pour le règlement de l'affaire des réfugiés de Sangatte.

- Apparemment, Londres a conclu de l'élargissement de l'Europe que le moteur franco-allemand est désormais trop faible pour faire tourner une Union à vingt-cinq. Alors, n'êtes-vous pas en train de pousser à l'organisation d'un ménage à trois avec la Grande-Bretagne ?
Je ne dirai pas que le moteur franco-allemand est trop faible. Ces deux pays pèsent un poids considérable : 140 millions d'habitants et la moitié du PIB de l'Union. Les difficultés économiques qu'ils connaissent aujourd'hui finiront donc par être surmontées. Mais associer le Royaume-Uni au moteur franco-allemand correspond à la logique puisque l'Europe passe de 15 à 25 membres. Ce qui explique que Gordon Brown, notre ministre des Finances, ait approuvé la France et l'Allemagne dans leur décision de s'affranchir du pacte de stabilité qui encadre l'euro. Dans le domaine économique, quand il y a collision entre les règlements et la réalité, c'est toujours la réalité qui gagne.

- Ce ménage à trois a pu donner toute sa mesure lorsque, de concert avec Dominique de Villepin et Joschka Fischer, vous vous êtes rendu en Iran pour tenter de convaincre ce pays de renoncer à ses ambitions nucléaires. La Grande-Bretagne a aidé ses partenaires à court-circuiter les néoconservateurs de Washington qui étaient hostiles à toute négociation avec Téhéran. Ce faisant, votre pays ne s'est-il pas rallié à la thèse d'une politique étrangère commune ?
La politique étrangère de l'Union européenne est inscrite sur un morceau de papier. Avec notre mission à Téhéran, nous lui avons donné une substance. Nous représentions trois pays qui, disposant d'une industrie nucléaire à usage civil, pouvaient offrir un accès crédible à cette technologie de pointe. Quant à soupçonner Londres d'avoir participé à un mouvement tournant contre les Américains, c'est faux. Grâce à nos relations étroites avec les Etats-Unis, nous avons pu dire aux responsables de Washington : "Nous pensons qu'en approchant l'Iran de cette manière nous avons une chance de réussir."

- Mais Javier Solana, qui est supposé tenir le rôle de ministre des Affaires étrangères de l'Union européenne, a été laissé sur le bord de la route.
Pas du tout. Il est simplement exclu que la politique étrangère de l'Europe puisse être faite par la seule Union européenne. Il y aura toujours une double action : celle des Etats membres et celle de l'Union. C'est particulièrement vrai pour des nations comme le Royaume-Uni et la France : nos gouvernements ne renonceront jamais à la décision finale parce qu'au centre de tout il y a la défense.

- Votre gouvernement participe activement au chantier d'une défense commune. Mais pour rassurer les Américains, inquiets que l'Otan puisse être concurrencée, la Grande-Bretagne a esquivé toute réponse précise au problème d'un quartier général européen distinct. Combien de temps supporterez-vous ce grand écart ?
Nous n'avons pas esquivé le problème du QG. Nous sommes convaincus que tout dépend des missions que l'Europe entreprend. La coexistence du Shape, pour l'Otan, et des états-majors nationaux n'entraîne alors aucune difficulté. L'opération européenne de Bunia au Congo, qui est pilotée par la France, se trouve naturellement organisée par un état-major national. De son côté, Jacques Chirac a souligné, lors du sommet franco-britanique de novembre, que l'Otan se trouve effectivement au coeur du système de défense.

- La capture de Saddam Hussein, officiellement applaudie par la France, va-t-elle faciliter un règlement du contentieux irakien entre Londres et Paris ?
Le passé est le passé. Ce qui m'intéresse c'est que la situation en Irak s'améliore. Il y a moins d'opérations terroristes. L'Irak restera uni dans ses frontières. Enfin, ce pays va se doter d'un système plus représentatif qui, avec le temps, débouchera sur la démocratie. Rappelons-nous qu'il a fallu à la France et à la Grande-Bretagne des siècles et beaucoup de sang versé pour se transformer en démocraties. 
 

- Qu'en est-il du remodelage du Proche-Orient dont, selon les néoconservateurs, la libération de l'Irak devait être la première étape ?
Depuis la capture de Saddam Hussein, nous avons eu de bonnes nouvelles en provenance de l'Iran et de la Libye, soudain plus disposés à négocier. Quant au conflit israélo-palestinien, il faut bien voir que, paradoxalement, George W. Bush a accompli de grands pas vers l'analyse européenne. C'est lui qui s'est fait l'avocat d'un Etat palestinien. Pas Bill Clinton. Il peut y avoir des différences tactiques avec la Maison-Blanche. Mais l'objectif stratégique reste le même. Nous devons travailler avec les Américains car l'Europe seule ne peut rien. Il est inutile de prétendre le contraire.