L’émigration
libanaise, un
"mal" nécessaire
par NAJI FARAH,
directeur de la rédaction
Que serait le Liban sans
ses émigrés ? L’émigration
profite-t-elle vraiment au
Liban ? Notre nouvelle
rubrique "Emigration"
abordera plusieurs aspects
de ce phénomène qui se
poursuit en raison de
l’absence de liberté
politique et de la
corruption qui sévit au
Liban, entraînant un
appauvrissement de la
population et une perte de
confiance des jeunes en leur
pays.
Certes, personne ne
souhaiterait voir son pays
se vider de ses principales
forces vives, à savoir sa
jeunesse et sa matière
grise, mais il n’en
demeure pas moins que la
promotion du Liban à l’étranger
et l’établissement d’un
flux financier
d’importance vers le pays
sont assurés par ses fils
disséminés à travers le
monde. Aujourd’hui, avec
la stabilisation de la
situation sécuritaire au
Liban, la baisse des tarifs
aériens, la création
d’une ligne directe Sao
Paulo - Beyrouth,
l’instauration d’une
carte d’identité spéciale
pour émigrés, entre autres
bonnes initiatives, le temps
est venu de rétablir avec
fermeté les relations entre
les Libanais du pays et ceux
de la diaspora, quatre fois
plus nombreux (de l’ordre
de 15 millions).
Notre association, le
Rassemblement de la Jeunesse
Libanaise - RJLiban, œuvre
pour cela à partir de
Paris, depuis 1986, avec
comme but "la préservation
et la promotion du
patrimoine culturel libanais
et le renforcement des liens
entre les Libanais et les
amis du Liban en
France". Cette action
va s’étendre en 2005 au
continent américain, en
particulier aux deux grands
pays de l’émigration
libanaise que sont le Brésil
et le Canada.
Un
appel aux Libanais
d’outre-mer pour une
renaissance culturelle
Malgré
tout, j’ose encore rêver
par
JEAN-CLAUDE TURQUIEH, publié
dans l'Orient-le Jour le 14
août 2004
L'auteur
est consul honoraire du
Liban à San Diego
(Californie, USA)
Né
à Beyrouth et élevé au
Liban, je me sens un
"Libanais résidant"
bien ancré dans cette
"terre de lait et de
miel". Cependant,
j’ai émigré depuis plus
de trente ans et je me sens
appartenir à ce qu’on
appelle le "Liban
d’outre-mer". Cette
double appartenance me
permet néanmoins de faire,
en même temps, partie intégrante
de ces deux grandes
communautés. Aussi, j’ai
voulu me pencher sur une
question d’une brûlante
actualité, celle de l’émigration
si chère à mon cœur, afin
de clarifier certains
aspects qui ne semblent pas
avoir été traités avec la
profondeur voulue. Tout
d’abord, j’ai trouvé
que l’émigration
libanaise datait de bien
avant la dernière guerre du
Liban en 1975, fait que
beaucoup de politiciens
prennent, plutôt à tort
qu’à raison, comme une
base "réaliste"
pour expliquer voire
justifier leurs doctrines et
stratégies négatives. Elle
va même plus loin que la
fondation de Carthage par
les émigrés libanais (814
AC).
En fait, depuis des millénaires,
nos ancêtres, comme nous
aujourd’hui, ont vu leurs
terres et ressources matérielles
et intellectuelles convoitées
par leurs voisins proches et
lointains. Par conséquent,
et vu la faible superficie
de leur pays et de ses
maigres moyens, ils se sont
tournés vers la mer.
C’est ainsi qu’ils ont
commencé la grande aventure
maritime et commerciale qui
les a emmenés dans tout le
bassin méditerranéen, en
Afrique, en Angleterre, et
peut-être même dans les Amériques.
Aujourd’hui, il n’y a
pas un point du globe où on
ne trouve des Libanais. Au
passage, ils auraient établi,
entre autres, les principes
de navigation,
d’architecture, de
commerce, d’industrie, de
finance et de communication,
couronnés évidemment par
l’invention du premier
alphabet phonétique (1250
AC). Au début du XXe siècle,
ils ont amorcé en Egypte le
mouvement de renaissance des
lettres arabes. Cette épopée
pacifique, que rarement le
monde a connue, est à
l'honneur du Liban résident
et d'outre-mer. C'est un
brillant témoignage du
courant civilisateur
libanais à travers le
monde.
En comprenant ce grand
contexte historique, on
analyse alors mieux les séquelles
de la guerre de 1975, à
travers un "pragmatisme
positif" qui tient
compte du grand tableau, au
lieu du "réalisme négatif"
qui analyse une petite étape
de notre histoire sans bien
la mettre en valeur. A
partir de là, je dis
"non" aux réalistes
pessimistes : l’émigration
libanaise n’est pas un fléau,
c’est plutôt une mission
honorable pour tous les
Libanais et un bienfait pour
le reste du monde. Le fait
qu’il existe depuis plus
de huit mille ans
d’histoire, et en dépit
de toutes les convoitises,
tel "un roseau qui plie
mais ne casse pas", le
Liban est un témoignage indéniable
de la ténacité de son
peuple et de son génie.
Probablement, le négativisme
que je rencontre chez bon
nombre de Libanais résidants
et d’émigrés nous vient
de préjugés datant de l’époque
de la cruelle occupation
ottomane, qui a duré plus
de quatre cents ans et qui a
opéré en nous un
"lavage de
cerveau" néfaste.
C’est pour cela qu’au
stade où nous en sommes, je
dirais que nous avons besoin
d’une renaissance ! Oui,
une Renaissance telle que
l’Europe en a connu aux
XVe et XVIe siècles, et qui
l’a sortie du marasme de
son Moyen Age, pour la
catapulter de plain-pied
dans le monde moderne. Une
Renaissance qui nous
aiderait à mieux connaître
notre propre génie à
travers le temps. Comment
nos ancêtres ont-ils réussi
à nous préserver ce beau
Liban si convoité ? Comment
ont-ils survécu ? Quels étaient
leurs points forts et leurs
points faibles ? D'ailleurs
Socrate n'a-t-il pas dit :
"Connais-toi toi-même,
c'est le sommet de la
sagesse ?" Nous savons
tous que ce dicton est vrai.
Ne serait-il pas intéressant
de l'appliquer à
l'histoire, au présent et
à l'avenir de notre nation
? On comprendrait alors
mieux notre pluralisme qui
date de bien avant le
Christianisme et l'Islam ;
notre pragmatisme qui nous a
permis de vivre ensemble
dans la diversité ; notre
sens du commerce qui nous a
permis de réussir
outre-mer...
Dès
lors, je lance un appel à
tous les intellectuels,
penseurs, historiens,
philosophes, artistes,
hommes de science du Liban résidant
et d’outre-mer, pour
qu’ils se mettent à l’œuvre
immédiatement en vue
d’amorcer un mouvement de
renaissance culturelle qui
nous fera passer le cap de
notre propre Moyen Age et
nous lancera dans
l’engrenage du XXIe siècle.
Je refuse de croire que le
peuple qui a inventé
l’alphabet phonétique
fait partie de ce qu’on
appelle, à tort ou à
raison, le tiers-monde. Les
Libanais méritent, rien que
de par leur pluralisme
culturel, d’être à
l’avant-garde de
l’humanisme universel. Au
moment où en France, pays
de la glorieuse Révolution
de 1789, on débat encore,
entre chrétiens et
musulmans, de la question du
port du voile, les Libanais
eux, n’ont aucun mal à
vivre ensemble, à plus de
dix-sept communautés, en
respectant la culture et la
religion des uns et des
autres. Quelle richesse
culturelle et quel bel
exemple d’humanisme dans
un monde qui se veut de plus
en plus radical et raciste !
J’ai
toujours essayé, en tant
que Libanais d’outre-mer,
de faire quelque chose de
positif pour les émigrés
entre eux, et en même temps
pour aider les Libanais résidants.
Voilà quelques idées qui
vont dans ce sens :
Côté politique :
1– Maintenir de bonnes
relations entre le pays d’émigration
et le Liban.
2– Maintenir de bonnes
relations entre les émigrés
eux-mêmes.
3– Créer un système de
recensement des émigrés
(l’Internet en
faciliterait la tâche).
4– Créer un processus légal
à travers lequel les émigrés
qualifiés et qui le désirent
pourraient reprendre leur
nationalité libanaise.
5– Participer en force aux
élections municipales des
villes d’émigration, afin
d’en influencer les résultats.
Un objectif modeste en
apparence, mais néanmoins
plus facile et plus utile à
atteindre que celui qui
consisterait à influencer
des élections présidentielles.
N’oublions pas qu’en général,
les élections municipales
ne sont pas partisanes, et
par conséquent plus faciles
pour rallier les voix des émigrés.
Côté commercial :
1– Encourager le jumelage
des villes d’émigration
avec des villes au Liban.
2– Encourager les échanges
commerciaux, industriels,
bancaires, scientifiques, médicaux,
artistiques, touristiques,
estudiantins, ouvriers, etc.
à travers les villes
jumelles.
3– Envoyer, par
conteneurs, de l’aide médicale,
alimentaire et vestimentaire
pour les défavorisés au
Liban, par le biais des
villes jumelles. En
organiser la distribution
par l’intermédiaire et
sous la direction des émigrés
eux-mêmes et de volontaires
libanais résidants qu’ils
auront choisis, afin que
l’aide arrive à
destination.
4– Créer un programme de
tour-vacances pour nos
millions d’émigrés et
leurs amis à travers le
monde, qui leur permettra de
participer à titre
individuel à ce programme,
sans avoir à recourir aux
"vols charter". Et
ce en vue de renflouer le
marché libanais en devises
rares, d’une part, et
d’encourager les émigrés
à renouer avec leur mère
patrie, d’autre part. Au
passage, le Liban serait
mieux connu touristiquement
à travers les amis de nos
émigrés. Une vraie
situation de "Win Win",
gagnant sur plusieurs
tableaux.
5– Une idée romantique…
mais ne sommes-nous pas le
peuple de Gibran Khalil
Gibran ? Réserver
exclusivement aux émigrés
libanais un des guichets de
la Sûreté générale à
l’Aéroport international
de Beyrouth, avec une réception
folklorique symbolique.
N’a-t-on pas une petite
dette de reconnaissance
envers ces millions de
"Hannon libanais"
qui sillonnent mers, terres
et airs depuis des millénaires,
afin que la mère patrie
survive aux vicissitudes des
siècles, et que le nom du
Liban soit porté haut
partout dans le monde ? Je
laisse au lecteur le soin de
méditer sur cette idée
romantique...
Pour ma part, je vais
commencer à San Diego, en
Californie, avec la
participation de toute la
communauté libanaise là-bas.
On essaiera de faire cela en
douceur, sans fracas inutile
et sans démagogie. Les
talents ne nous manquent pas
; c'est l'enthousiasme et la
motivation qu'il nous faut.
J’invite tous les émigrés
de San Diego à mettre leur
"five cents" dans
cette action. Quand on aura
réussi cette tâche, ce
sera une expérience
formidable pour nous, et un
exemple à suivre pour
d’autres communautés d’émigrés
libanais, un même défi à
relever.