Y
a-t-il des cercles vertueux ?
par
FIFI ABOU DIB, publié dans
l'Orient-le Jour le 8 mars 2008
"Comment
transmettre la mémoire de
la Shoah
alors que disparaît la génération
des survivants, des bourreaux et des témoins
?" s’interrogeait Christophe
Barbier dans L’Express, la dernière
semaine de février. En effet, comment
l’homme pourrait-il croire à sa
propre folie, à l’énorme barbarie
dont il est capable, s’il ne garde
dans son disque dur ce message
d’alerte : "Sache ce dont les
tiens ont été capables et ne le répète
pas." C’est sans doute en réfléchissant
au moyen de maintenir cette mémoire
que Nicolas Sarkozy a eu l’idée
pour le moins absurde de faire adopter
un petit fantôme juif par chaque
enfant français.
L’Orient
a cet avantage sur l’Europe qu’il
est totalement innocent de
la Shoah. Jusqu
’à la création, dans les violences
que l’on sait, de l’Etat d’Israël,
les juifs de nos régions vivaient en
paix avec leurs congénères. Au Liban
en particulier, où la liberté de
croyance et d’expression est vitale
aux nombreuses communautés qui
forment le tissu social, nos
compatriotes israélites ont gardé
des souvenirs lumineux d’amitié et
de douceur de vivre. Puis il y eut la
rupture de 1948 et son effet désastreux
sur la cohabitation pacifique. Le
peuple meurtri débarqué sous nos
latitudes à la suite des massacres
hitlériens s’est mué en une volée
de faucons. Les observateurs éclairés
de cette époque, dont Michel Chiha
n’est pas des moindres, avaient bien
vu qu’aucune paix ne serait plus
jamais possible.
Ne
pouvant tourner leur rancœur contre
l’Occident hypocrite qui a su
couvrir sa mesquinerie d’une épaisse
couche de culture, d’écrits,
d’analyses, d’œuvres d’art,
d’autocritique, de débats, de mea
culpa, de pardons demandés à genoux,
c’est sur les Arabes, ces naïfs,
ces paysans, ces mal dégrossis, que
les juifs ont cristallisé la haine et
la violence cumulées dans les camps
de concentration. Bientôt, il n’y
aura peut-être plus de témoins, ni
de victimes vivantes de
la Shoah. Mais
leurs descendants en Israël perpétuent
à leur façon le souvenir. En France,
on veut maintenir l’existence d’un
enfant mort dans la mémoire d’un
enfant vivant. C’est une vue de
l’esprit. A Gaza, c’est le
catafalque d’un camarade déchiqueté
par les bombes israéliennes que des
enfants portent, non pas en mémoire
mais en terre. Ils couvrent de roses
blanches le cadavre d’un bébé décapité,
recousu à la morgue. Cela, ils
n’auront jamais besoin qu’on le
leur rappelle, ni que soient organisées
des sessions pédagogiques pour
qu’ils s’en souviennent. C’est
leur réalité, leur cauchemar
quotidien. Au Liban même, l’ardoise
de l’armée israélienne est
surchargée de noms d’enfants broyés
par sa machine de guerre à Cana ou
ailleurs. On aura beau prétexter les
dommages collatéraux, il y a là des
germes de haine bien plus forts que
l’oubli. La vengeance est inévitable.
Au
lieu de ressasser l’horreur de
la Shoah
, et de multiplier les moyens aussi
abscons qu’artificiels d’en garder
les traces, que n’invite-t-on le
peuple israélien, en mémoire de
l’incommensurable traumatisme vécu
par les siens, à davantage de tolérance,
de justice et de compassion envers son
voisin palestinien ? Celui-ci est
soumis à toutes les humiliations,
systématiquement puni, emprisonné
derrière des murs honteux, coupé du
monde, empêché de circuler, réduit
à survivre. Il étouffe et on lui
reproche son agressivité. Le Liban
lui-même a hérité de cette violence
par effet de carambole. Il y a peu de
chances qu’un jour un enfant israélien
soit invité à perpétuer le souvenir
d’un enfant libanais ou palestinien.
Mais si la paix était le plus bel
hommage à rendre aux victimes du
nazisme ?