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COMMUNIQUÉ
RJLIBAN N°52 du 29 novembre 2004
www.rjliban.com
La
route de la Palestine passe par Jounieh et se
termine à Paris
par NAJI
FARAH, directeur de la rédaction
Sionisme, islamisme et athéisme,
ont pris récemment pour visages la
publication du rapport Rufin, l'assassinat de
Theo Van Gogh et la démission de Rocco
Buttiglione, constituant des menaces sérieuses
auxquelles les sociétés européennes,
chrétiennes en particulier, sont appelées
à faire face aujourd'hui. Trois défis qui
nous plongent au coeur de l'actualité
proche-orientale, où se maintiennent les
niveaux de violence déclarés depuis la dernière
intifada et l'invasion de l'Irak. En effet, la
réélection de George Bush (le 2
novembre) et la mort de Yasser Arafat (le 11
novembre) n'augurent rien de bon.
Le dernier exil de Yasser
Arafat en France nous rappelle son séjour au
Liban, à l'origine de la guerre dans notre
pays. Au plus fort des combats engagés contre
la population libanaise chrétienne, l'un de
ses commandants n'avait-il pas déclaré :
"La route de la Palestine passe par
Jounieh" ? La Palestine est aujourd'hui
bien plus loin, et sa route vient de se
terminer à Paris. Restent les camps
palestiniens du Liban regorgeant d'armes
lourdes, plus dangereux que la milice locale
du Hezbollah, et dont l'accès est interdit à
l'armée libanaise depuis 35 ans par décision
internationale. Nous vous suggérons de
consulter l'excellent dossier réalisé par
Libération sur la
nouvelle donne au Proche-Orient .
L'affaire Al-Manar en France
relance le débat sur la judéophobie à
partir du Liban, où par ailleurs la résolution
1559 des Nations-unies va donner lieu à
Beyrouth, mardi 30 novembre, à une
manifestation d'autocollaboration de masse
organisée par le pouvoir pro-syrien. La
question libanaise a de nouveau été évoquée
par le président Jacques Chirac, qui vient de
souligner au Sommet de la francophonie à
Ouagadougou que "la préoccupation
française concernant le Liban est pleinement
partagée par la communauté
internationale" et que "l’élection
présidentielle libanaise aurait pu être
l’occasion de montrer que le Liban a retrouvé
sa tradition démocratique, mais cela n’a
pas été le cas".
Concernant notre dernier
communiqué, nous avons reçu une précision
d'importance d'un de nos lecteurs parisiens
que nous publions ci-dessous. Nous le
remercions pour cela. Toutes autres remarques
de nos lecteurs francophones aux quatre coins
du monde seront les bienvenues et pourront
faire l'objet de diffusion.
par ROMAIN SECCO, reçu de Paris le
31 octobre 2004
Bonjour,
Je réponds à ce communiqué ( communiqué
N.51 du 23 octobre 2004 ), que
je reçois avec le plus grand intérêt
depuis plusieurs mois. En effet, Naji Farah mentionne
dans son article "Ouverture de l'Europe
et fermeture du sionisme" que seuls le
catholicisme et l'orthodoxie peuvent
s'opposer au sionisme et au protestantisme
américain. Je pense que c'est oublier deux
choses :
1/ Le protestantisme européen, historique
en tout cas (luthérien et réformé), est
très majoritairement favorable à la création
d'un Etat palestinien viable et particulièrement
hostile à la politique américaine au
Moyen-Orient. Concernant la France et le
protestantisme français, il y a quelques
années des éclaireurs (mouvement de scouts
protestants) français sont partis en
Palestine pour aider les Palestiniens à
irriguer leurs terres, faute de quoi elles
auraient été confisquées par les autorités
israéliennes pour manque d'entretien ! Les
Palestiniens n'avaient évidement pas les
moyens mis à la disposition des colons pour
irriguer leurs champs ; toute aide extérieure
était donc la bienvenue. Lors de sa visite
en Terre sainte, J.A. de Clermont, président
de la fédération protestante de France,
n'a pas manqué de critiquer très sévèrement
la politique de colonisation de la bande de
Gaza et de la Cisjordanie.... voilà pour la
France.
2/ Concernant les Etats-Unis, il faut quant
même préciser que les Eglises va t'en
guerre sont heureusement minoritaires, même
si elles sont particulièrement puissantes
et influentes, après le 11/09 où la très
grande majorité des Américains et même la
presse dans sa quasi majorité étaient
favorables à une intervention violente et
guerrière. Seules les Eglises et notamment
les Eglises protestantes s'y sont opposées
et un certain nombre de pasteurs ont pris la
parole en pleine rue pour condamner
ouvertement toute action militaire aveugle,
ce qui était, vu le contexte très tendu de
l'époque, particulièrement courageux. Les
noirs américains, eux aussi victimes du
système Bush, sont majoritairement
protestants et l'Eglise constitue
souvent pour eux le seul support moral et
social. N'oublions pas le pasteur Martin
Luther King, apôtre de la non-violence,
victime lui aussi de ce système.
Donc je pense que si une opposition chrétienne
au délire mystique de Bush doit s'exprimer,
elle doit s'exprimer avec toutes les Eglises
d'Europe sans oublier le protestantisme qui,
en Europe comme aux Etats Unis, s'est déjà
exprimé sur la question et continue à le
faire.
Si ça intéresse quelqu'un, il y aura le 23
novembre à 19h30 un débat à l'Eglise réformée
de Béthanie, 185 r Pyrénées, 75020 Paris,
concernant les Eglises aux Etats-Unis, avec
la présence d'un pasteur américain et d'Américains
vivant à Paris. Ils répondront aux
questions que nous nous posons sur les
Eglises aux Etats-Unis. L'entrée est libre
et ouverte à tous.
Cordialement.
Paris, capitale de
la Palestine
par PIERRE ROUSSELIN,
publié dans le Figaro le 11 novembre 2004
En accueillant, le 29
octobre, un Arafat moribond, la France a pris le
risque de s'associer d'un peu trop près aux
circonstances de son agonie. Le geste ne pouvait
être plus noble à l'égard de la cause
palestinienne : voici l'homme qui incarne les
souffrances de tout un peuple soigné comme un
chef d'Etat dans l'un des meilleurs hôpitaux
militaires de la République. Pour l'ensemble du
monde arabe, Paris aura été, pendant au moins
douze jours, la capitale de la Palestine. Il
faut sans doute s'en féliciter, et se dire que
la France cultive ainsi son influence dans une région
en plein bouleversement. Sans nous, Arafat, ce
symbole de la résistance arabe, aurait péri
lamentablement, emmuré dans les ruines de la
Moukatta. Pour une fois, nous aurons été aussi
utiles à Israël qu'aux Arabes. L'éloignement
a très certainement aidé à calmer l'émoi
populaire dans les rues de Gaza et de Ramallah.
Par leur silence, les Israéliens nous en savent
gré. Aucune critique, même allusive, ne s'est
exprimée sur les soins apportés chez nous à
celui qui reste, pour eux, le "chef
terroriste".
La valse des communiqués sur
l'état du mourant a parfois pris des allures
tragi-comiques. Fallait-il abréger la fin du
vieil homme ? S'est-on livré à un acharnement
thérapeutique, le temps de préparer la suite ?
Les théories du complot abondent. Elles sont inévitables.
La mort lente de Yasser Arafat aura, en tout
cas, contribué à parfaire sa légende. L'homme
qui a su remettre la Palestine sur la carte du
monde n'en finit pas de partir. Chaque jour nous
amène son lot d'oraisons plus ou moins
posthumes. A chaque fois, l'on en rajoute dans
l'éloge. Il serait temps que cela cesse. Malgré
tout, le temps passé depuis l'hospitalisation
d'Arafat ne s'est pas écoulé en vain. Il a
permis aux populations de se faire à l'idée de
sa disparition. A l'OLP et dans l'Autorité
palestinienne, les héritiers ont pu travailler
calmement à la succession. Impossible il y a
quelques jours, l'idée de l'enterrer à
Ramallah a fait son chemin. Ariel Sharon, lui-même,
a fini par l'accepter.
C'est important. C'est même
la première vraie concession que l'Israélien
fait à son ennemi personnel de quarante ans.
Une concession posthume, certes, mais qui fera
de Ramallah un lieu de pèlerinage pour les
Palestiniens. Un geste, en tout cas, de bon
augure pour la suite. Réussir les funérailles
d'Arafat ne consiste pas seulement à rendre
hommage à un personnage historique. C'est avant
tout un préalable indispensable à une
transition apaisée, que plusieurs pays ont tenté
d'organiser. La France, en recevant très
officiellement à Paris la nouvelle direction
palestinienne et en contribuant à asseoir sa légitimité.
L'Egypte et les Etats-Unis, comme notre pays, en
oeuvrant pour que les adieux à Arafat se
fassent dans la dignité. Il reste à espérer
que ces efforts porteront leurs fruits.
Onu soit qui mal y pense
par
GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 26
novembre 2004
En piste pour
le concours du plus gros bobard : fidèle à son
goût du ronron verbeux, le brave Omar ne cesse
d’ânonner que la prochaine bouffonnerie législative
servira de référendum sur (contre ?) la 1559.
Ainsi, les Libanais appelés à renouveler la ménagerie,
place de l’Etoile, serviront également de
cobayes pour décider de l’avenir du papyrus
onusien. Enfin, un programme électoral clair !
Le signal est en tout cas donné et, l’un après
l’autre, les ministres du landernau sont chargés
de remettre le couvert à toutes les occases.
C’est notamment le cas de Mahmoud Hammoud,
notre ministre des Affres étrangères, payé
pour expliquer aux diplomates occidentaux que le
Liban a un tel respect pour la 1559, qu’il ne
s’assoira dessus qu’avec une infinie délicatesse.
La gymnastique est laborieuse, mais elle
impressionne. Tant et si bien d’ailleurs que
les ambassadeurs se la ramènent régulièrement
avec le chiffre maudit.
Mais tant pis,
il faut meubler. Elias Ferzli sait faire ça
admirablement en moulinant devant les caméras
de belles et fortes phrases de sa fabrication
personnelle. Résumé : "Des menaces pèsent
sur la Syrie et son valeureux président, qui de
ses propres mains s’emploie à désamorcer
l’une après l’autre les mines qui guettent
le Liban." Un démineur aux mains nues,
mais aux pompes bien cirées. Maintenant, y a
plus qu’à attendre la sauterie anti-1559 de
mardi prochain. Les pitbulls sont lâchés : on
prévoit déjà un million d’adorateurs, entre
lahoudolâtres, berryphiles, kanso-mimétiques
et kandilo-compatibles. Brillante idée, en tout
cas, que celle qui consiste à ameuter le populo
à chaque fois qu’un régime décide
d’enjamber une casserole du Conseil de sécu. A
transmettre d’urgence aux Israéliens, qui
pourront eux aussi manifester contre les résolutions
qui leur collent aux miches et sur lesquelles
ils s’essuient les pieds depuis plus de 50
ans. Par sa puissante pensée, Omar prend
sans doute une posture. Mais ne réussit pas
pour autant à masquer l’imposture.
Millionnaires,
et alors ?
par ISSA
GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 27
novembre 2004
Au diable
l’avarice, va pour un million ! Aux douteuses
enchères des démonstrations de masse, c’est
cette déferlante de manifestants que nous
promet en effet, pour mardi prochain, le Premier
ministre Omar Karamé : un bon quart de la
population descendant "spontanément"
dans la rue pour clamer son rejet de la résolution
1559 et sa solidarité sans faille avec la
Syrie, n’y a-t-il pas là de quoi confondre
les parrains américain et français du texte
onusien qui s’ingèrent si effrontément dans
nos affaires "intérieures" ; et
rabattre leur caquet à ces indécrottables
nostalgiques de la souveraineté que l’on a vu
défiler il y a quelques jours pour
l’anniversaire de l’indépendance ? Du haut
de son hypothétique million, Karamé reste
cependant un homme bien pauvre en termes de crédibilité
locale et internationale, et l’indigence de
son argumentation n’est pas faite pour
matelasser quelque peu son portefeuille. Omar
Karamé est un Premier ministre de transition
dont la tâche essentielle consiste à préparer,
avec son équipe, les élections législatives
de 2005. En faisant de la résolution 1559 le thème
central de cette consultation populaire, il
commet une imposture, doublée de surcroît
d’une sournoise déclaration de guerre.
Car Karamé
n’est pas sans savoir que dans un pays comme
le nôtre, les considérations familiales ou
claniques, de même que les services escomptés
de la part des candidats, pèsent autant sur les
intentions de vote que les grandes options
politiques. Dès lors, réduire la consultation
de l’an prochain à un référendum sur la résolution
de l’Onu revient à promettre une défaite
garantie à toutes les forces politiques qui réclament
un rééquilibrage des rapports avec la Syrie, même
si elles ne se retrouvent pas pour autant autour
de la 1559. Du coup, le pouvoir local se
condamne lui-même à recourir, s’il le faut,
aux plus flagrants des abus électoraux, seul
comptant à ses yeux un score favorable à la
perpétuation du statu quo : c’est-à-dire de
l’hégémonie syrienne. Mais Beyrouth
n’aurait-il pas ainsi démontré lui-même,
avec un inespéré brio, le bien-fondé de la thèse
onusienne ?
C’est de la même logique, passablement
primaire, que procède la manifestation monstre
projetée par les alliés de Damas et pour
laquelle s’est mobilisé l’Etat dans ses
diverses composantes, publiques et surtout
souterraines : c’est-à-dire ces services de sécurité
si experts, comme leurs semblables dans tant de
capitales arabes, dans l’art de rassembler les
foules. Tant qu’à y faire, peut-être même
grossira-t-on celles-ci avec ces citoyens
syriens, vivant à demeure en Syrie mais qui,
tous les quatre ans, viennent par autobus
entiers déposer ici-même leurs bulletins de
vote, depuis que leur a été impardonnablement
octroyée la nationalité libanaise. Viennent
d’être déterrées par ailleurs, pour la
circonstance, certaines formations intégristes
que l’on cachait pudiquement aux regards
depuis quelque temps ; et avec un peu de chance,
on pourra même repérer dans la masse ces
joyeux drilles qui, il n’y a pas si longtemps
dans le centre-ville de la capitale, menaçaient
de leurs hachettes les "traîtres" :
cela sous le regard absent des agents de
l’ordre, cela à l’ombre de la République
des institutions que s’était engagé à édifier
le président Emile Lahoud.
Pas plus que le prétendu référendum
cependant, ces foules programmées ne peuvent
faire illusion. Elles font, en revanche, du mal
à un tissu national libanais dont le consensus
est l’irremplaçable trame. Aligner de la
sorte les zéros - six en l’occurrence -
pour intimider l’adversaire ? On n’aurait
fait en définitive que lui donner un million de
fois raison.
Paris
et Washington, alliés objectifs contre la
Syrie
par
PATRICE CLAUDE, publié dans le Monde du 13
novembre 2004
On les dit inconciliables sur
l'Irak, divergents sur le dossier israélo-palestinien,
dissonants sur l'appréhension du risque nucléaire
iranien. Sans bruit ni fanfare, pourtant, George
W. Bush et Jacques Chirac sont parvenus cet été
à se mettre d'accord sur au moins un dossier du
Proche-Orient : la Syrie et le Liban. Le 2
septembre, après trois mois de discussions
discrètes, la France et les Etats-Unis ont
parrainé ensemble au Conseil de sécurité des
Nations unies une résolution, la 1559, qui
somme la Syrie de desserrer l'étreinte qu'elle
exerce depuis maintenant vingt-huit ans sur le
pays du Cèdre. Confirmée le 19 octobre par une
déclaration unanime des 15 membres du Conseil
de sécurité, la 1559 réclame le départ des
14.000 soldats syriens qui, quatorze ans après
la fin de la guerre civile et quatre ans après
le retrait militaire israélien des confins sud
du pays, stationnent encore au Liban. Soumise à
révision par le secrétaire général de l'ONU,
qui devra dire le 19 avril 2005 ce qu'il
convient de faire si elle n'est pas respectée,
la résolution réclame aussi "la
dissolution et le désarmement de toutes les
milices libanaises et non libanaises".
Aussitôt rejetée par Damas
et son gouvernement d'affidés à Beyrouth comme
une insupportable ingérence dans leurs affaires
intérieures, la résolution, qui ne comporte
pour l'instant ni date butoir ni menace de
sanction, a été plutôt mal comprise. Dans le
monde arabo-musulman, beaucoup s'étonnent de
cette alliance entre la puissance occidentale la
plus fermement opposée à la guerre préventive
en Irak et l'administration américaine la plus
vilipendée de l'histoire. En Europe, nombre de
diplomates se demandent ouvertement "quelle
mouche a bien pu piquer Jacques Chirac pour
qu'il se jette ainsi dans la gueule du loup américain".
S'agit-il d'un véritable tournant historique
dans la politique arabe de la France ? Est-ce la
fin des illusions entretenues depuis si
longtemps par cette stratégie gaullienne ? Ou
bien, comme on le craint dans certaines
chancelleries amies, la France, prenant acte de
la domination américaine dans la région et
poursuivant des objectifs propres, s'est-elle
laissé entraîner dans un jeu risqué dont elle
ne détient pas toutes les cartes ?
Frontière poreuse avec l'Irak
L'administration Bush, chacun le sait au
Proche-Orient, se moque pour l'instant comme
d'une guigne de ce petit pays compliqué et
sans pétrole d'à peine 5 millions
d'habitants appelé Liban. Il y a pour elle
plus urgent. La Syrie, cent fois plus vaste,
quatre fois plus peuplée et dirigée depuis
des lustres par la dernière dictature
baasiste de la planète, est sa véritable
cible. Elle l'est d'autant plus, depuis deux
ans, qu'il existe 620 km de frontière commune
et poreuse entre la Syrie et l'Irak occupé,
que ces deux pays ont plusieurs grandes tribus
sunnites en commun, que des milliers de
combattants arabes sont passés par Damas pour
rejoindre les résistances anti-américaines
de Fallouja et d'ailleurs, et que le régime héréditaire
dirigé par le jeune Bachar El-Assad depuis la
mort de son père en 2000 n'est crédité, à
Washington, "d'aucune confiance".
Sauf quand elle veut noyer le poisson, la
diplomatie américaine ne pratique plus guère
ce qu'on appelait jadis "l'ambiguïté
constructive". On prête à David
Satterfield, adjoint au sous-secrétaire d'Etat
chargé de la région, d'avoir tenu cet été
à Bachar El-Assad ce propos menaçant : "Monsieur
le président, vous n'avez à nos yeux
que deux options : être Kadhafi ou Saddam
Hussein." En clair, soumission ou
suicide politique.
Accusé à son tour de développer
un programme d'armes de destruction massive et
surtout de ne pas expulser comme on lui en
intime l'ordre les représentants des factions
radicales de lutte contre l'occupation israélienne
des territoires palestiniens, la Syrie, dont la
région du Golan est également occupée par
Israël depuis 1967, subit depuis mai un
programme de sanctions économiques américaines
qui ne peut que s'alourdir si le jeune président
devait rechigner à la collaboration étroite
qu'on attend de lui. Pour l'instant, il coopère.
Le régime a déployé plus de 12.000 soldats
sur sa frontière irakienne, accepté les
patrouilles communes. Il multiplie les gestes de
bonne volonté envers cet empire qui le menace.
Pour Washington, "travaillé" par les
groupes de pression pro-israéliens qui veulent
un renversement complet du régime ennemi à
Damas, la résolution 1559 n'est
vraisemblablement qu'une étape. Pour Paris, le
texte onusien est pratiquement une fin en soi. "Nous
avons voulu marquer une limite, dit-on
dans l'entourage de Jacques Chirac. Après
deux années d'avertissements amicaux, ignorés
à Damas, nous avons voulu dire à Bachar,
"Stop ! Sur le Liban, vous n'irez pas plus
loin." "
La colère de Jacques Chirac
C'est l'histoire d'une confiance trahie.
Unique chef d'Etat occidental présent aux obsèques
de feu Hafez El-Assad, premier président à
recevoir son héritier à l'Elysée, Jacques
Chirac, qui s'est par ailleurs beaucoup
investi pour aider le nouveau venu à réformer
son pays en douceur - processus incidemment
jugé "beaucoup trop lent" à
Paris -, s'est senti purement et simplement
berné, floué par son jeune protégé. "Le
président, explicitent les diplomates de
la région, a constamment été très
clair avec Bachar : nous comprenons les liens
étroits qui unissent depuis toujours Damas et
Beyrouth. Mais le Liban est notre seule assise
régionale et, là-bas, notre allié s'appelle
Rafic Hariri. Il est premier ministre, c'est
un ami personnel de M. Chirac et c'est sur lui
que nous comptons pour assainir le pays,
remettre de l'ordre dans ses structures et
entreprendre les profondes réformes nécessaires
à son sauvetage financier. Alors, s'il vous
plaît, laissez-le travailler en paix !" Lorsque
Jacques Chirac comprend, dès juin, que Damas
qui, par la menace ou la corruption, contrôle
tout à Beyrouth, y compris les nominations
des plus petits fonctionnaires, s'apprête à
faire reconduire son homme lige à la tête de
l'Etat du Cèdre - le général Emile Lahoud,
ennemi intime de Rafic Hariri et opposant
acharné aux réformes -, son sang bouillonne.
En 2002, M. Chirac avait littéralement
mouillé sa chemise pour sauver le Liban de la
banqueroute, téléphonant lui-même aux émirs
du Golfe, aux dirigeants japonais et à d'autres
pour obtenir, sur sa parole et la promesse que
les réformes seraient accomplies, 4 milliards
de dollars. Deux ans après, l'argent s'est
pratiquement envolé, siphonné en partie par la
corruption. Aucune réforme d'importance n'a pu
être menée à terme. Emile Lahoud a été
reconduit le 3 septembre pour trois ans et "l'ami
Hariri" a été poussé à la démission
le 21 octobre. C'est peu dire que "le régime
autiste de Damas", comme on l'appelle
désormais à Paris, a ignoré la France. Et,
comme tous ses familiers le savent, le président
n'aime pas qu'on lui manque. Plus qu'un coup de
sang donc, mais pas de révolution dans la
politique arabe de Paris. La goutte d'eau de
trop, selon les interlocuteurs du Monde dans
les trois capitales concernées, est tombée en
avril quand la Syrie a annoncé qu'un gros
contrat gazier de 750 millions de dollars, guigné
par le groupe Total, était attribué en présélection
à un conglomérat anglo-américain. "Que
voulez-vous, plaide un proche du dossier, on
ne peut pas empêcher un régime aux abois comme
celui-là, dans la conjoncture actuelle, de
faire des cadeaux à ses ennemis plutôt qu'à
ses amis..."
Le
Hezbollah plus que jamais dans une stratégie
de confrontation
Enquête - Avec Mersad 1er et
les missiles Katioucha, une nouvelle équation
se dessine au Sud
par SCARLETT HADDAD,
publié dans l'Orient-le Jour le 26 novembre
2004
A-t-on un peu trop vite
annoncé la fin de l’activité militaire
du Hezbollah, prévoyant sa transformation
imminente en parti politique et son intégration
totale au sein de la société libanaise ?
A-t-on encore plus rapidement enterré ses
liens pourtant vitaux avec l’Iran, évoquant
sa libanisation ou même sa syrianisation ?
Avec le vol de l’ULM "Mersad
1er", la montée de la tension le long
de la frontière avec Israël, ainsi que
certains changements internes au parti, tous
les indices semblent préparer une période
de confrontation, sinon de turbulences. Et
cette fois, le Hezbollah semble plus que
jamais au cœur d’une équation régionale
qui dépasse les frontières du Liban.
Avec un
art consommé de la surprise, qui dans les
stratégies guerrières reste une arme
importante, le secrétaire général du
Hezbollah, qui semblait s’enliser dans une
situation interne confuse oscillant entre le désaveu
du gouvernement et son appui à la
reconduction du mandat présidentiel, a annoncé
une nouvelle équation avec Israël. La première
réaction des milieux concernés a été de ne
pas y accorder trop d’importance, croyant à
une fanfaronnade dans le plus pur style des régimes
arabes. C’était mal connaître sayyed
Hassan Nasrallah, qui n’a pas (encore !)
pris le pli de parler pour ne rien dire. Deux
jours plus tard, au grand dam d’Israël, un
avion sans pilote survolait ses localités du
Nord, sans que ses puissants radars, qui
surveillent la région s’étendant du
Pakistan à Suez, n’aient pu le repérer.
C’était la première fois depuis 1948
qu’un avion décollant du Liban survolait le
territoire israélien et rentrait indemne sur
le sol libanais. La nouvelle avait de quoi
surprendre, d’autant qu’elle signifie
qu’au lieu de commencer à dissimuler ou à
vendre ses armes, le Hezbollah en développe
de nouvelles, brisant un monopole existant
depuis des années et qui réserve les survols
aux seuls avions israéliens.
L’événement est plus qu’étonnant, il
constitue un véritable défi, non seulement
à Israël, mais aussi à la communauté
internationale qui, par la voix des Américains
et des Français, ne cesse de marteler sa détermination
à appliquer la résolution 1559, prévoyant,
entre autres points, le désarmement du
Hezbollah. Mais ceux qui suivent la
situation du parti islamiste savent qu’en
fait ce développement s’inscrit dans le
cadre de l’évolution de sa stratégie.
Pour lui, il est de moins en moins question
de renoncer à la lutte armée et encore
moins de devenir un parti purement local,
doté d’une dimension et ayant des enjeux
internes, surtout au moment où les événements
régionaux, locaux et internationaux
semblent plus que jamais liés.
D’ailleurs, pour lancer Mersad 1er, le
Hezbollah a bien choisi son timing. Alors
que le gouvernement libanais espère
neutraliser la résolution 1559, il adresse
un message clair aux Israéliens : désormais,
la Résistance répondra aux survols par des
survols similaires. Mais au-delà de cette
équation simpliste, le message est plus
stratégique. C’est un nouvel équilibre
militaire qui est en train de s’établir
et plus que jamais, le Hezbollah se place
dans une position de confrontation. Déjà,
lors du dernier congrès du parti, qui
s’est tenu il y a plus de deux mois, des
changements importants ont eu lieu dans l’équipe
des proches collaborateurs du secrétaire général
du parti, et dans l’identité des
candidats que le parti choisira pour mener
la bataille des législatives. Le climat général
est de resserrer les rangs et de promouvoir
des figures combattantes et combatives,
parce que dans sa nouvelle stratégie, le
Hezbollah ne semble plus très intéressé
par la politique interne. Il compte bien sûr
conserver son bloc au Parlement, mais ses
priorités sont ailleurs. Et l’adoption de
la résolution 1559, ainsi que les pressions
internationales sur la Syrie et l’Iran, le
confortent dans ses choix, lui donnant une
plus grande marge de manœuvre.
La question des missiles et les failles du
système
Ayant senti donc le vent souffler à la tempête,
sayyed Nasrallah a donné le ton. Le
Hezbollah continue de développer des armes
stratégiques et Mersad 1er n’est qu’un
début. Cet avion de reconnaissance doté de
systèmes d’observation et de caméras
sophistiquées peut aussi porter 40 kg de
charges explosives, pouvant causer beaucoup
de dégâts dans les localités du nord
d’Israël. De plus, contrairement à ce
qui a été annoncé par la presse israélienne,
des sources proches du Hezbollah affirment
que Mersad 1er est resté dans l’espace aérien
israélien pendant seize minutes et non six,
sans avoir été repéré par les radars de
l’Etat hébreu. Il ne s’agit donc plus
simplement d’une arme d’observation et
de reconnaissance puisqu’elle peut se
transformer en engin guerrier. D’ailleurs,
les mêmes sources indiquent que le
Hezbollah posséderait d’autres avions et
une trentaine de ses combattants auraient reçu
en Iran une formation de pilotes. Au-delà
de l’équation des survols, le message
serait le suivant : si l’Iran ou la Syrie
sont attaqués, le Hezbollah ripostera
contre Israël, à travers les nouveaux
moyens en sa possession. Et même si les
forces américaines peuvent faire très mal
aux installations nucléaires iraniennes ou
en Syrie, elles ne seront pas en mesure
d’assurer la sécurité d’Israël.
De même, toujours selon des sources proches
du parti, le Hezbollah aurait mis le forcing
sur les missiles, qui, selon lui, restent un
point faible dans la défense israélienne.
Bien que les sources officielles affirment
que les deux katiouchas lancées la semaine
dernière sur les localités israéliennes
frontalières auraient été envoyées par
des organisations palestiniennes qui se sont
fait passer pour une cellule portant le nom
de Ghaleb Awali, ce résistant tué par les
Israéliens dans la banlieue-sud, le
Hezbollah a parfaitement les moyens de
lancer des roquettes sur le nord d’Israël.
Cette question est d’ailleurs un enjeu
stratégique depuis au moins dix ans. Israël
a déjà dépensé des sommes énormes pour
renforcer son système de défense
antimissiles, mais le problème est resté
insoluble et les katiouchas ont affaibli la
puissance de l’aviation israélienne.
Surtout maintenant que les Palestiniens ont
développé à leur tour, avec très peu de
moyens, les roquettes "Kassam" et "Misr".
L’Arabie saoudite s’est aussi dotée de
missiles, ainsi que l’Egypte. Ce qui
augmente le sentiment chez les Israéliens
d’être encerclés par une ceinture menaçante.
D’où les négociations pour arrêter
politiquement le lancement de ces missiles,
par le biais des Américains, comme cela
s’était passé en 2001, lorsque le
ministre iranien des Affaires étrangères,
Mohammed Kharazi, était intervenu
personnellement auprès du Hezbollah pour
l’empêcher d’embraser le front de
Chebaa, pour marquer sa solidarité avec les
Palestiniens, au moment où Ariel Sharon réoccupait
la Cisjordanie.
Aujourd’hui, c’est un peu le même scénario
qui se reproduit. Officiellement, l’Iran
et la Syrie négocient avec les Etats-Unis,
mais les deux pays conservent la carte du
Hezbollah, qui reste pour eux une nécessité
stratégique. Et sayyed Nasrallah, qui a vu
les nuages s’amonceler au-dessus de la région,
a parfaitement saisi les grandes lignes de
l’étape future, assumant totalement le rôle
de trublion, qui, d’ailleurs, ne le dérange
pas outre mesure, puisqu’il s’inscrit
dans sa logique de confrontation avec
l’ennemi. Mais le Liban qui continue
d’affirmer son appui à la Résistance,
quel rôle tient-il dans cette équation ?
La réponse est laissée à l’imagination
du lecteur...
La
Syrie prête à reprendre "sans
conditions" les négociations de paix
avec Israël
paru
dans le Figaro le 24 novembre 2004
Le président
syrien Bachar al-Assad est prêt à reprendre
"sans conditions" les négociations
de paix avec Israël, a affirmé mercredi à
Damas le coordinateur de l'Onu pour la paix au
Proche-Orient, Terje Roed-Larsen. "Le président
Assad m'a affirmé aujourd'hui qu'il tendait
la main à son homologue israélien et qu'il
était prêt à aller à la table (des négociations)
sans conditions", a déclaré M.
Roed-Larsen à la presse à l'issue d'un
entretien avec le ministre des Affaires étrangères
Farouk al-Chareh. Auparavant, le responsable
de l'Onu avait été reçu par M. Assad.
"Ceci est très encourageant, car pour
l'Onu une paix qui n'est pas globale ne peut
pas durer. Il faut traiter tous les volets de
la négociation du processus de paix" au
Proche-Orient, a poursuivi M. Roed-Larsen.
"Cependant, a dit le responsable onusien,
nous ne pouvons pas tout faire en même temps,
il faut procéder d'une manière méticuleuse".
A une journaliste qui lui demandait si la
Syrie ne posait plus de conditions à une
reprise des négociations, M. Roed-Larsen a répondu
qu'il "ne pouvait pas parler à la place
du président de Syrie", mais que
"c'est le message que j'ai recu ce matin
du président" Assad. La Syrie avait
jusqu'à présent toujours affirmé qu'elle
voulait reprendre les négociations de paix
avec Israël "au point où elles s'étaient
arrêtées" en janvier 2000. La Syrie
veut récupérer le plateau du Golan occupé
par Israël depuis 1967 et annexé en 1981
avant de conclure un traité de paix avec l'Etat
hébreu.
De la
critique à l'antisémitisme
L'assimilation
des termes antisioniste et antisémite est
aussi reprise dans le rapport Rufin
par PASCAL
BONIFACE, publié dans Libération le 3
novembre 2004
L'auteur
est directeur de
l'Iris (Institut de relations internationales
et stratégiques) - Dernier
ouvrage paru : Est-il permis de critiquer
Israël ?, Robert Laffont, 2003, signé au
Salon du Livre francophone à Beyrouth le 27
octobre 2004
De nombreux
responsables communautaires juifs et des
intellectuels juifs et non juifs ont
largement répandu l'idée que la critique du
gouvernement israélien n'était qu'un alibi
pour exprimer au nom des victimes
palestiniennes un antisémitisme que l'on ne
veut pas afficher franchement. Cette thèse a
été reprise par Jean-Christophe Rufin dans
un rapport au ministre de l'Intérieur sur la
lutte contre le racisme et l'antisémitisme.
Il estime qu'il existe "un
antisionisme moderne né au confluent des
luttes anticoloniales, antimondialisation,
antiracistes, tiers-mondistes et
gauchistes". Selon lui cet "antisionisme
est un antisémitisme par procuration".
Il faut
d'abord définir les termes. Qu'est-ce que
l'antisémitisme ? Qu'est-ce que l'antisionisme
? L'antisémitisme est l'hostilité - et même
parfois la haine - à l'égard des juifs,
pris indifféremment pour la seule raison
qu'ils sont juifs. Dans l'histoire, l'antisémitisme
a conduit à des persécutions, des pogroms et
à la Shoah. L'antisionisme est différent,
c'est le refus de l'existence de l'Etat d'Israël.
Les deux concepts peuvent être liés, mais
ils ne le sont pas automatiquement. Il y a évidemment
des gens qui, étant antisémites, refusent au
peuple juif le droit à disposer d'un Etat.
Mais, en même temps, il y a au sein de la
communauté juive de nombreux juifs
antisionistes. Ils peuvent l'être pour des
raisons religieuses. Au nom de la Torah, des
religieux nient à l'Etat d'Israël le droit
de représenter tous les juifs. Ils estiment même
que la politique d'Israël met les juifs de la
diaspora en danger. D'autres sont
antisionistes pour des raisons politiques. Ils
estiment que les juifs doivent être intégrés
individuellement dans les Etats où ils vivent
et ne se reconnaissent pas dans un Etat qui
serait fondé sur des critères de race ou de
religion. D'autres, enfin, sont sionistes mais
c'est justement leur attachement à Israël
qui les conduit à critiquer Sharon, coupable
à leurs yeux de porter atteinte aux intérêts
à long terme d'Israël.
Il peut y
avoir des sionistes antisémites. Une partie
de l'extrême droite française l'est. Elle préfère
voir les juifs en Israël plutôt qu'en
France. Elle approuve la politique de répression
contre des Palestiniens du fait d'un racisme
antiarabe. Les chrétiens sionistes américains
soutiennent la politique de Sharon. Pour eux,
le retour des juifs en Terre sainte servirait
de prélude à leur adhésion au Christ et,
pour ceux qui ne le font pas, à leur
destruction physique. Ils sont donc antisémites
et sionistes. On le voit, il y a donc de
multiples combinaisons des termes
"sionisme", "antisionisme"
et "antisémitisme". L'assimilation
des termes "antisioniste" et
"antisémite", si elle est possible,
n'est en rien automatique. Dans le cas présent,
elle vise avant tout ceux qui combattent
l'antisémitisme, qui reconnaissent le droit
pour Israël d'exister dans des frontières sûres
et reconnues, qui condamnent les
attentats-suicides mais qui critiquent la
conduite de son gouvernement. Ils ne
reprochent pas à Israël d'exister, ils
critiquent ce que fait Israël. Or le fait de
critiquer le comportement d'un gouvernement ne
revient pas à nier le droit à un Etat
d'exister.
Il est indéniable
que le peuple juif est celui qui a le plus
souffert du racisme, et le génocide juif a un
caractère unique. Cela ne permet pas pour
autant d'accuser d'antisémitisme ceux qui
critiquent le gouvernement de l'Etat d'Israël.
Bien sûr, vos accusateurs affirmeront qu'il
est possible de critiquer Sharon sans être
taxé d'antisémitisme. Ils disent d'ailleurs
qu'eux-mêmes peuvent exprimer des réserves
sur la politique israélienne. Mais, outre le
fait qu'on a du mal à identifier de telles
critiques venant de leur part, ils interdisent
aux autres dans la pratique ce qu'ils disent
tolérer en théorie. Car la critique du
gouvernement israélien est comparable à ce
qu'était la liberté syndicale ou religieuse
dans les pays communistes. C'est théoriquement
possible. Mais, si vous passez à la pratique,
vous allez au-devant de graves problèmes. Si
l'on critique George W. Bush pour son
comportement en Irak, ou pour son refus de
respecter le droit international
d'interdiction de recours à la guerre, on ne
sera pas accusé automatiquement de faire de
l'antiaméricanisme (bien que cela soit de
plus en plus fréquent), ni de faire du
racisme antiaméricain. De même, si l'on
critique le gouvernement Poutine en Tchétchénie,
on ne se verra pas reprocher de faire du
racisme antirusse, on constatera un désaccord
politique avec les exactions des Russes dans
cette région. On pourra critiquer le
gouvernement chinois sans être traité de
racisme antichinois, avoir des jugements très
durs à l'égard d'Arafat sans encourir le
procès d'un racisme antiarabe. Ceux qui par
exemple désapprouvent la politique française
au Proche-Orient ne sont pas accusés de faire
du racisme antifrançais.
On voit bien
le danger d'un tel raisonnement sous couvert
de lutter contre l'antisémitisme, on
criminalise la critique politique d'un
gouvernement. Il y a bel et bien une tentative
d'empêcher le libre exercice du débat démocratique
sous couvert de lutte contre l'antisémitisme.
Cette tactique peut avoir des avantages. Elle
est, dans l'optique du gouvernement israélien,
dans un premier temps efficace. Qui pourrait
assumer l'accusation infamante d'antisémitisme
? L'accusation d'antisémitisme même
injustifiée fait de vous un paria dans de
nombreux cercles. Peu de gens iront vérifier
si les accusations ont un réel fondement ou
si elles sont simplement un moyen d'exclure de
la vie de la cité une personne dont le seul
tort est d'avoir critiqué le gouvernement
israélien. En ce cas, c'est au défenseur
d'apporter la preuve de son innocence et non
à l'accusation de prouver la culpabilité. Il
suffit de l'affirmer. Mais, à terme, cette
politique est catastrophique, elle revient à
banaliser l'antisémitisme. Elle crée une
assimilation entre juifs français et Israéliens
qu'elle condamne par ailleurs et qui ne
correspond pas à la réalité. Si l'on veut
combattre efficacement l'antisémitisme, il ne
faut pas pénaliser la critique de l'Etat
d'Israël. Il ne faut pas établir un lien
automatique entre Juifs français et Israéliens.
Il faut distinguer la lutte contre l'antisémitisme
de la défense d'Israël.
George
W. Bush, l'ultra-président
Longtemps
jugé beaucoup plus médiocre que son père, il
aura pourtant réussi à être réélu,
contrairement à son géniteur • Les attentats
du 11 septembre lui ont conféré une stature
d'homme d'Etat que sa guerre controversée en
Irak n'a que partiellement entamé •
Ultraconservateur, il rempile pour quatre ans à
la tête d'un pays qu'il a profondément divisé
•
paru
dans Libération le 4 novembre 2004
George W. Bush
a tenu tête à John Kerry et va passer quatre
années supplémentaires à la Maison Blanche.
Son approche radicale, à droite toute, aura
finalement payé. Dans cette première présidentielle
depuis les attentats du 11 septembre 2001, il a
sans doute incarné celui qui était le mieux à
même de diriger un pays en guerre en Irak et de
lutter contre le terrorisme. Depuis le début de
sa vie, Bush marchait sur les traces de son père,
George Bush, président de 1988 à 1993. Il
vient enfin de s'en démarquer. Battu par
Clinton, Bush senior n'avait pas réussi à
rempiler pour un deuxième mandat. George W. si.
Malgré une campagne électorale acharnée, qui
aura produit au bout une mobilisation record des
électeurs.
Né dans le Connecticut le 6
juillet 1946, le petit George reçoit le même
prénom que son père. Pour s'en distinguer, il
rajoutera un W pour Walker, nom de jeune fille
de sa grand-mère. L'aîné des enfants Bush
grandit au Texas où son père fait fortune dans
le pétrole. Il est très proche de sa mère
Barbara, surtout après la mort d'une leucémie
en 1953 de sa soeur cadette. Comme papa, il va
faire ses études à Yale, l'une des plus
prestigieuses universités américaines, mais en
se faisant connaître pour ses frasques. Elève
médiocre et sportif moyen, il n'arrive pas à
la cheville de son père. Il évite le Vietnam
en s'engageant dans la Garde nationale du Texas
où il devient pilote de chasse avant de se
faire transférer dans l'Alabama pour aider la
campagne électorale d'un ami de son père. La
rencontre avec Laura, suivie rapidement d'un
mariage, en 1977, change vite sa vie dissolue.
Texane, bibliothécaire, elle donne naissance à
des filles jumelles, Jenna et Barbara,
aujourd'hui âgées de 23 ans et le pousse à
renoncer complètement à l'alcool, un jour de
juillet 1986. Mais c'est surtout sa rencontre
avec un groupe de chrétiens évangélistes de
Midland (Texas) au milieu des années 80 qui le
transforme. De confession protestante, il
devient profondément pieux. Il travaille dans
plusieurs entreprises, principalement pétrolières
et contribue à remonter les Texas Rangers, l'équipe
de base-ball de la banlieue de Dallas.
Toujours sur les traces
paternelles, il se lance en politique. Après un
échec au Congrès, il devient, contre beaucoup
de pronostics, gouverneur républicain du Texas
en 1994. "Shrub" (le petit buisson)
est même réélu en 1998 par 68% des Texans, un
score record. Bush est choisi en 2000 par son
parti pour affronter le démocrate Al Gore,
vice-président sortant. Il ne gagnera que de
justesse, après un recompte des voix en Floride
et une longue bataille juridique se terminant
devant la Cour suprême. Le quarante-troisième
président des Etats-Unis, "le mal-élu",
arrive en janvier 2001 à la Maison-Blanche sans
beaucoup d'intérêt pour les affaires
internationales. Il s'implique moins au
Moyen-Orient que ses prédecesseurs, refuse de
signer une série d'accords internationaux comme
le Protocole de Kyoto, et sera sans considération
pour les alliés des Etats-Unis.
Neuf mois plus tard, les
attentats du 11 septembre sont un réveil
brutal. Il s'emploie à rassurer les Américains
traumatisés et sa cote de popularité approche
les 90%. Il se transforme en chef de guerre en
intervenant militairement en Afghanistan et en
traquant les terroristes d'Al-Qaeda. Il
s'attaque ensuite, au nom de la guerre contre le
terrorisme, au dictateur irakien Saddam Hussein
qu'avait déjà affronté son père. L'accusant
de posséder des armes de destruction massive,
il le renverse après une guerre éclair au
printemps 2003 et sans tenir compte des réserves
de plusieurs pays dont la Russie, l'Allemagne et
la France. La politique économique et sociale
de l'homme qui se déclare partisan d'une
interdiction constitutionnelle du mariage
homosexuel s'avère aussi radicale : réduction
des impôts au profit des plus riches, blocage
des financements fédéraux à la recherche sur
les cellules souches embryonnaires.
Mais plus de 1.100 soldats américains
ont trouvé la mort en Irak où la situation
reste chaotique, provoquant une forte chute de
sa cote de popularité. Son adversaire ne se
sera pas privé pour l'accabler sur ce point. Le
pays n'aura jamais autant été divisé. Le
traumatisme du 11 septembre et la hantise du
terrorisme aura poussé une majorité des Américains
à reconduire l'incarnation de la fermeté.
"Sachant ce que je sais aujourd'hui,
j'aurais pris la même décision. l'Amérique et
le monde sont plus sûr avec Saddam Hussein en
prison", affirme-t-il. L'Amérique a fait
son choix. Bush est reconduit au terme d'une présidentielle
passionnée, qui n'a pas fini de laisser des
traces.
Témoignages - Démesure
et paradoxes : l’expérience libanaise de
Yasser Arafat
par MICHEL HAJJI GEORGIOU,
publié dans l'Orient-le Jour le 13 novembre
2004
La disparition de Yasser Arafat
n’est pas sans ouvrir à nouveau la boîte
à souvenirs souvent douloureux, jamais
totalement close, de la guerre du Liban. Ainsi
le personnage continue-t-il de susciter les réactions
les plus vives plus de vingt ans après son départ
du pays du Cèdre. Le temps, qui passe pour
cicatriser les plaies les plus profondes,
n’a apparemment toujours pas fait son
office. Les personnalités libanaises
interrogées hier par L’Orient-Le Jour ont
bien connu Arafat, directement ou
indirectement. Certaines ont été ses alliées
face aux milices chrétiennes, puis à Israël,
d’autres l’ont combattu férocement
jusqu’à l’épuisement. Les témoignages
et les impressions concernant le leader défunt
sont contradictoires, même si tous mettent en
évidence l’intelligence, la ruse et la ténacité
de Arafat.
Antoine Najm, ancien compagnon de Béchir
Gemayel au sein des Forces libanaises, exprime
immédiatement sa haine de Arafat jusqu’à
ce jour. Il en est de même pour Fouad Chémaly,
jadis représentant du Tanzim au sein du Front
libanais, ou de Obad Zouein, autrefois membre
du bureau politique de cette formation, qui a
combattu les fedayine palestiniens, notamment
à Tallet el-Mir, lors de la bataille de Tall
el-Zaatar. "C’était mon ennemi, je
l’ai combattu. Nous l’avons accueilli chez
nous, au Liban, il nous a tiré dessus. Si
j’ai pris les armes à cette époque, c’était
pour me battre contre les Palestiniens. Sinon,
je ne l’aurais probablement jamais
fait", dit-il, estimant que le mythe de
la résistance palestinienne au Liban a été
"créé de toutes pièces par les régimes
arabes pour faire oublier la défaite de
1967". Egalement témoin de cette époque,
puisqu’il s’est battu dans les rangs du
PNL, Dory Chamoun se souvient de trois
rencontres entre Camille Chamoun et Arafat en
sa présence, rue de Verdun, en 1975. "Il
y avait eu une tentative de rapprochement
entre les deux camps. Arafat était pour une
solution. Mais son initiative avait irrité
Kamal Joumblatt et l’URSS, et, par suite,
n’avait plus abouti", se souvient-il. Joseph
Abou Khalil évoque, de son côté, une réunion
en 1968-1969 entre Arafat, Pierre, Amine et Béchir
Gemayel à déjeuner. "Je me souviens
qu’il nous avait dit : “Vous verrez, l’Etat
palestinien n’est qu’une question de
temps”. Je ne l’avais pas trop pris au sérieux.
En réalité, nous avons tenté à plusieurs
reprises d’aboutir à une solution, mais
c’était difficile : nous avions tous les
deux raison", indique-t-il, en évoquant
une tentative de rapprochement entre Yasser
Arafat et Béchir Gemayel à l’ambassade du
Koweït, en 1976.
Dans la même perspective, Michel Aoun, qui a
combattu les Palestiniens, notamment à Tall
el-Zaatar et à Saïda, indique : "Nous
voulions les contrôler sans briser leur
cause. Il fallait qu’ils rentrent en
Palestine. Arafat est à l’origine de
beaucoup de dérives au Liban, mais il revient
désormais à l’histoire de le juger. En
fait, nous étions tous perdants dans ce
conflit." Aoun évoque sa rencontre avec
Arafat à Tunis, en 1989 : "Je lui
ai dit que la cause palestinienne n’avait
pas sa place au Liban et qu’elle n’y
courait donc aucun danger. Il m’a indiqué
qu’il mettait son fusil à ma disposition.
Et il n’y a pas eu de problèmes avec les
Palestiniens durant cette période."
L’ancien président Amine Gemayel rappelle
que Arafat a été "critiqué par les uns
et les autres tout au long de son parcours,
tout en étant respecté comme symbole de la
cause palestinienne, qu’il a su garder
vivante dans les cœurs et les esprits".
Et d’évoquer trois rencontres : "La
première lors de l’enlèvement de Béchir,
en 1975. Pour nous, il était le diable. Mais
j’avais été sidéré par son accueil. Il
nous a reçus comme des alliés, des amis de
longue date, comme s’il n’y avait jamais
eu de problèmes entre nous. Il avait la
capacité de concilier les inconciliables.
Ensuite, je l’ai vu durant le siège de
Beyrouth, en 1982. C’était une rencontre
pathétique. Il ne savait pas s’il serait
toujours en vie ou prisonnier des Israéliens
le lendemain. Il se sentait seul, abandonné
par ses alliés. Il recherchait le martyre, le
sacrifice ultime. Cette rencontre était un
testament. Il avait fait son mea culpa et
j’avais essayé, paradoxalement, de le réconforter.
Il pensait que les Palestiniens avaient fait
une erreur en trempant dans la politique
libanaise, qu’ils avaient mal agi avec les
Libanais. Enfin, je l’ai revu à Tunis. Il
m’a contacté par téléphone, il y a
quelque mois, lorsqu’il était assiégé. Il
m’avait confié ses déboires avec les Israéliens.
Il bénéficiait de cette baraka contre tous
les mauvais sorts."
Comment Béchir Gemayel a sauvé la vie de
Arafat
La première rencontre de Karim Pakradouni
avec le "khitiar", en Jordanie,
remonte à l’époque où il était à la
section estudiantine des Kataëb : "Je me
souviens de cette phrase lors de cette première
réunion : “Jérusalem sera la capitale de
l’Etat palestinien, et le Liban le modèle
(de coexistence)”. Pakradouni évoque également
la détermination de Arafat d’arrêter la
guerre en 1976 pour éviter à tout prix
l’entrée des Syriens au Liban. Il rappelle
ensuite les vives inquiétudes du leader
palestinien avant l’élection de Béchir
Gemayel à la présidence, en 1982. "Mais
une fois Béchir élu, il m’a dit :
“Maintenant qu’il est président, je
voudrais que chacun de nous assume ses
responsabilités”. Il se souvient ensuite
d’efforts déployés pour une dernière réunion
entre le président-élu et Arafat, avant le départ
des Palestiniens de Beyrouth : "Tout
avait été arrangé avec Elie Hobeika et
Johnny Abdo. Mais Béchir a disparu à
l’heure de la réunion. Pour réapparaître
seulement douze heures plus tard. Interrogé
sur son absence, il a répondu qu’il pensait
qu’il était peut-être pisté par les Israéliens
et que sa présence à cette réunion aurait
mis en danger la vie de Arafat. Ces derniers
voulaient l’éliminer. Il s’est donc
abstenu." Enfin, Pakradouni évoque cette
phrase que lui a confiée Arafat en 1986 à
Tunis : "Au Liban, nous avons perdu
la route de la Palestine."
"J’ai épousé la révolution"
Elias Atallah, ancien compagnon de Arafat
puisque membre du PCL et du Mouvement
national, a combattu à ses côtés :"Il
avait un style de vie semblable à celui des
combattants palestiniens, avec les mêmes
besoins minimaux. Il négociait avec Philip
Habib jusque dans les plus petits détails,
avec une mallette reliée à des satellites.
Il était froid, cohérent avec lui-même. Je
me souviens qu’en 1982, il était entré
dans une colère froide lorsque George Habache
et Nayef Hawatmeh refusaient de quitter
Beyrouth. Il détestait la surenchère."
Atallah et Nadim Abdel Samad, autre
responsable communiste à l’époque, se
souviennent que Arafat a dormi avec eux durant
une semaine dans le sous-sol du QG du PCL, à
Beyrouth, sur des matelas de fortune, qu’il
refusait de vivre dans la clandestinité et
qu’il prenait des risques. Abdel Samad, qui
l’a très bien connu, évoque l’obsession
principale du chef palestinien durant toutes
ces années : rentrer en Palestine. "Il
m’a dit un jour : “Plutôt être moukhtar
en Palestine que chef de n’importe quel Etat
arabe”. Il voulait regagner la Palestine à
tout prix, contrairement à la célèbre
formule d’Abou Ayad sur Jounieh." "Il
m’a dit aussi un jour, durant le siège de
Beyrouth : “Le coup qui ne me brise pas me
renforce”. Il tenait à transformer sa défaite
en renaissance politique", poursuit-il en
évoquant la longue lutte de Arafat pour préserver
la cause palestinienne de sa récupération
par les régimes arabes, notamment la Syrie. Une
autre phrase qui a marqué Abdel Samad :
"On lui a demandé un jour combien de
temps il allait continuer à vivre ainsi, sans
s’installer. S’il ne pensait pas au
mariage, à fonder un foyer. Et il a répondu
: “J’ai épousé la révolution”. Des
noces de platine, pour le meilleur et,
souvent, pour le pire.
L'Eglise
catholique est satisfaite du bilan de la semaine
d' "évangélisation" à Paris
par HENRI
TINCQ, publié dans le Monde du 2 novembre 2004
Les veillées ont attiré près de 100.000
personnes dans les paroisses. Les évêques,
sur le modèle pentecôtiste, cherchent
comment faire entendre le "discours chrétien"
dans les grandes villes. Entre les saints et
les sorcières, la guerre était déclarée.
Le succès médiatique et commercial de la
vieille fête païenne, américanisée sous le
nom d'Halloween, suivait la perte du sens de
la fête chrétienne de la Toussaint. Holy
wins ("le saint gagne") : avec un
jeu de mots, à la Toussaint 2002, de jeunes
catholiques parisiens, sur la place
Saint-Sulpice, avaient relevé le défi.
Concerts, témoignages, distributions dans les
rues de tracts montrant une croix qui
transperce une citrouille ! Ils ont recommencé
samedi 30 octobre. Pour eux, "Toussaint
2004" a écrasé Halloween. Mais faute de
combattant : le succès d'Halloween, selon les
commerçants, subit un net déclin. Ce n'est
bien sûr pas cette concurrence qui a mobilisé
les catholiques, du samedi 23 octobre au lundi
1er novembre, pour une
"campagne d'évangélisation" sans
précédent - "Toussaint 2004" - à
Paris. Mais Halloween a servi d'aiguillon. "Plutôt
que de crier au voleur" contre une fête
celte christianisée, il faut
"redonner un sens à la Toussaint et à
la Fête des morts le 2 novembre".
Cesser de
diaboliser Halloween, réinvestir la Toussaint.
Message reçu. A l'invitation de Mgr Jean-Marie
Lustiger, archevêque de Paris, et des quatre
archevêques de Vienne, Bruxelles, Lisbonne et
Budapest, venus en France avec des centaines de
fidèles, les églises de Paris ont connu des
records d'affluence. Une semaine durant, des
"missionnaires", reconnaissables à
leur coupe-vent rouge, ont bravé le froid et le
scepticisme de passants accueillis autour de
petits chapiteaux sur le parvis de Notre-Dame,
au Trocadéro ou au métro Pasteur. Ils ont
chanté, débattu au pied de la croix de 17 m
dressée devant la cathédrale par l'architecte
Jean-Marie Dutilleul. "Il était temps
que l'Eglise se réveille", dit sèchement
une vieille Parisienne. "On est là pour
parler de notre foi et partager la parole de
Dieu", répond Isabelle à des
touristes étonnés. Toute la semaine, les
communautés charismatiques (Emmanuel, Béatitudes,
etc.), fers de lance de l'opération - un peu
trop au goût de certains -, ont animé
concerts, débats, soirées. Avec des
"vedettes" aussi diverses que Sœur
Emmanuelle, les franciscains du Bronx, l'acteur
Michael Lonsdale ou Jean Vanier, fondateur de
l'Arche. Jusqu'à la nuit, dimanche, les
paroisses de Paris ont aussi défilé jusqu'à
Notre-Dame pour y déposer des intentions de prières
- 300.000 au total - "pour les vivants
et les morts", enregistrées sur des
"livres de vie" dans des lieux les
plus divers, y compris les prisons. Dans les églises,
restées ouvertes toute la semaine, près de
100.000 personnes ont participé à des veillées.
Des concerts (musique sacrée, mais aussi
reggae, rock, gospel), des temps de prière et
de débat - sur le pardon, la solidarité, la
pauvreté, etc. - ont permis de tisser quelques
liens, dans les quartiers, avec des personnes étrangères
à l'Eglise.
Notre-Dame bondée
Bien plus qu'Halloween, la question qui
taraude les catholiques est de savoir comment
annoncer la foi face à la perte des repères
éducatifs, dans un environnement qui leur
semble hostile, et dans le climat d'anonymat
et d'indifférence des grandes villes. Comment
montrer sa foi dans la rue, sans choquer et
sans évangélisation forcée ? "Les
chrétiens sont redescendus, comme aux
premiers siècles, dans les catacombes",
admettait le cardinal Godfried Danneels,
archevêque de Bruxelles, samedi, dans une
cathédrale Notre-Dame bondée. "Des
gens sont saturés par le discours chrétien,
ajoutait Mgr Lustiger. D'autres
sont blessés et ont des comptes à régler
avec l'Eglise. En même temps, je vois des
hommes et des femmes qui ont faim de
Dieu." Alors que faire,
interrogeaient les jeunes, assis devant
l'autel ? "Attendre que la blessure guérisse
et montrer que Dieu, loin d'être un carcan,
est une source de liberté." Calqué
sur les modèles pentecôtiste et évangélique
(en pleine croissance dans les mégapoles
modernes), un mode d'évangélisation s'est
imposé pendant une semaine à Paris : annonce
directe de la foi, accent mis sur la "visibilité"
du témoignage, rassemblements fondés sur
la chaleur, la ferveur et l'émotion. Feu de
paille ? Il reste tant à faire, disait au Monde,
dimanche, l'un des organisateurs, Mgr
Pierre d'Ornellas, évêque auxiliaire : "L'homme
moderne se façonne dans la ville. A cette
humanité nouvelle l'Eglise doit trouver des réponses
nouvelles. Sa première tâche est de rétablir
de vraies relations humaines." Et
ceux qui confondent cette initiative avec une
nouvelle volonté de prosélytisme catholique
devraient aller se faire peur plutôt chez les
sorcières d'Halloween !
L'islamisme brise
le modèle hollandais
L'assassinat de Theo Van
Gogh et les attentats racistes creusent le
fossé entre musulmans et Néerlandais de
souche
par
LAURE MANDEVILLE, publié dans le Figaro le 10
novembre 2004
Des centaines de personnes
rassemblées devant des écrans géants,
retransmission en direct à la télévision et
à la radio publiques, un vice-premier
ministre parmi les proches : le cinéaste
provocateur Theo Van Gogh, assassiné au nom
de l'islam radical, a eu droit à des funérailles
presque nationales, mardi, aux Pays-Bas. C'était
le pays le plus tolérant du monde. C'est en
tout cas ainsi que les Pays-Bas se rêvaient. Un
"jardin hollandais multiculturel", où
les communautés, protestante, juive, musulmane
ou gay, cohabitent en liberté. Un pays qui
avait ouvert en grand ses portes à
l'immigration étrangère, supprimé les cartes
d'identité et misé sur la "police
sociale" et la libéralisation des drogues
pour réduire la délinquance. Les Néerlandais
s'offensaient de voir des pays plus
"policiers", comme la France, dénoncer
une forme de naïveté politique, voire
d'inconscience. Présentant les banlieues françaises
comme un repoussoir, les Pays-Bas étaient fiers
de voir leurs ministres se rendre en vélo à
leur travail en toute sérénité. L'assassinat
en pleine rue, mardi dernier, par un jeune
Marocain de la deuxième génération, lié à
des réseaux islamistes radicaux, du cinéaste
Theo Van Gogh, personnage provocateur auteur
d'un pamphlet sur l'islam, n'en a été que plus
ravageur, dans une société qui croyait avoir résolu
pour de bon les problèmes d'identité et de
religion. Le fait que l'on ait retrouvé sur le
corps de la victime un document annonçant
d'autres cibles, notamment parmi des députés,
a traumatisé l'opinion. Et les actes racistes
perpétrés par des extrémistes néerlandais
contre des mosquées et une école musulmane en
réaction au meurtre ont ajouté au désarroi général.
Ebahis, les Néerlandais réalisent
que leur fameux "modèle" a volé en
éclats et qu'un dangereux fossé se creuse
entre les Néerlandais de souche et leur
communauté musulmane, forte de 900.000 âmes
sur 16 millions d'habitants. Beaucoup s'inquiètent
d'une montée des extrêmes, menaçant l'idéologie
de tolérance qui constituait le socle politique
et social du pays. "Dans un pays où
tout est modéré, l'alarmisme des derniers
jours est frappant, note un observateur
occidental. Après avoir dit longtemps qu'il
n'y avait aucun problème, on entend les
politiciens affirmer que le pays est en
guerre." Selon un sondage publié hier
par plusieurs journaux régionaux, quelque 40%
des Néerlandais souhaitent que les musulmans ne
se sentent plus chez eux aux Pays-Bas, tandis
que 90% réclament un renforcement de la lutte
contre le terrorisme, même au détriment des
libertés individuelles. 80% des personnes
interrogées veulent une politique d'intégration
"plus dure". Il s'agit là d'
"un énorme durcissement et d'une grande
polarisation", commentait hier le
quotidien Brabants Dagblad.
Cela fait en réalité plus
de deux ans que ce tremblement de terre
politique est en cours. La première secousse, décisive,
avait eu lieu en 2002, année qui avait vu la
montée en puissance de Pim Fortuyn puis son
brutal assassinat. Surgi sur une scène
politique néerlandaise assoupie, osant lier le
succès de l'intégration à un strict contrôle
de l'immigration, cet homosexuel libertaire
favorable à la laïcité à la française
s'attaqua au modèle communautaire et aux "dangers"
d'un "islam arriéré".
"Les Pays-Bas sont pleins", osait-il.
Au pays du politiquement correct, c'était un
coup de tonnerre. Quelques mois plus tard, Pim
était assassiné par un Néerlandais illuminé,
membre d'une association de défense des
animaux. Mais l'incroyable succès remporté par
son tout jeune parti montra qu'il avait vu
juste. Depuis, le monde politique ne parle plus
que de défendre les "valeurs néerlandaises"
et d' "instaurer une distinction très
claire entre tolérance et laisser-faire", note
l'intellectuel Paul Scheffer. Le parti chrétien-démocrate
du premier ministre, Jan Balkenende, s'est allié
au parti libéral VVD pour durcir la politique
d'immigration et mettre à l'ordre du jour la "tolérance
zéro" en matière de sécurité. Le
nombre de déboutés du droit d'asile est en
forte augmentation.
Beaucoup d'intellectuels
immigrés ont participé à ce séisme
politique. Et parmi eux, Ayaan Hirshi Ali, députée
musulmane d'origine somalienne, devenue un
symbole de la lutte contre l'islam radical. "Les
Pays-Bas se sont vus comme un modèle de tolérance,
mais cantonner les immigrés dans leurs
communautés, laisser les femmes musulmanes
prisonnières du carcan fondamentaliste et de
l'excision, est-ce de la tolérance ou de
l'aveuglement ?", tempête la jeune
femme, qui est gardée vingt-quatre heures sur
vingt-quatre par des policiers, en raison des
menaces de mort qu'elle ne cesse de recevoir.
L'assassinat du cinéaste Van Gogh, avec lequel
Hirshi Ali avait réalisé un film controversé,
a remis à l'ordre du jour la question de la sécurité
de la députée, le Parlement n'étant pas sécurisé
contre de possibles attaques terroristes. Au-delà
de cette question, la classe politique semble
avoir le plus grand mal, en raison de ses
traditions, à trouver une réponse pragmatique.
"Ce vide politique profite à l'extrême
droite, qui occupe le terrain", s'inquiète
un observateur occidental. Il y a pourtant fort
à faire, notamment en matière de législation
antiterroriste, ajoute-t-il. Jusqu'au mois d'août
dernier, la qualification pour crime terroriste
n'existait même pas en droit hollandais. "La
répression n'était pas pour nous, car nous
pensions que le Djihad était réservé aux
autres, pas aux Pays-Bas, note une
journaliste hollandaise. C'est la fin d'une
illusion."
Un
virus "homosexuel" bloque les écrans
des sénateurs italiens
par
JEAN-JACQUES BOZONNET, publié dans le Monde du
28 novembre 2004
Considérée
comme un "péché" par l'éphémère
candidat commissaire européen Rocco Buttiglione,
l'homosexualité a pris la forme d'un virus,
lundi 22 novembre, pour les sénateurs italiens.
Un pirate s'est introduit dans le système
informatique du Sénat, bloquant tous les
ordinateurs des parlementaires. En fond d'écran,
les élus ont eu la surprise de découvrir une
image représentant les ébats amoureux d'un
couple d'hommes. Farce de mauvais goût ou acte
politique ? Certains locataires du Palais
Madame, qui abrite le Sénat, ont évoqué la
possibilité d'un lien avec une affaire qui a
fait grand bruit depuis l'été : le
licenciement par le vice-président du Sénat,
Domenico Fisichella, d'un de ses collaborateurs
soupçonné d'être homosexuel.
L'homme en
question, Dario Mattiello, avait été
photographié début juillet lors d'une soirée
au Gay Village, l'une des animations estivales
de la ville de Rome. Quelques jours après la
publication du cliché par l'hebdomadaire Panorama,
il avait été prié de faire ses valises.
Pourtant, le sénateur a toujours nié que les
orientations sexuelles supposées de son employé
soient le motif du licenciement. Il a mis en
cause ses comportements sur le lieu de travail,
notamment la fréquentation de sites Internet "inopportuns".
Les dénégations de M. Fisichella, sénateur
d'Alliance nationale, n'ont pas convaincu la très
berlusconienne ministre pour la parité,
Stefania Prestigiacomo. Elle a annoncé, le 19
novembre, qu'elle avait recruté Dario Mattiello
dans son propre cabinet. "Personne ne
peut être discriminé sur son lieu de
travail", a-t-elle déclaré. Aussitôt,
son collègue Roberto Castelli, ministre de la
justice (Ligue du Nord), s'était inquiété de
savoir s'il avait été embauché pour ses
seules compétences. "Sinon,
avait-il dit, il pourrait s'agir d'une
discrimination à l'égard des hétérosexuels."
Mme Prestigiacomo nie avoir voulu faire un
exemple : "C'est un fonctionnaire de très
haut niveau qui parle six langues",
a-t-elle précisé. Un collectif pour les
droits des homosexuels a manifesté récemment
devant le Sénat. Mais l'idée d'un virus
vengeur est exclue par le sénateur de centre
gauche Franco Grillini : "La communauté
gay n'a jamais utilisé de tels moyens de
lutte", estime-t-il. Les informaticiens
ont dû batailler plus de 24 heures pour retirer
l'image et débloquer les ordinateurs des
parlementaires.
L'islamisme
gagnera-t-il la bataille de l'Europe ?
par GILLES KEPEL, publié dans le Monde du
2 novembre 2004
L'auteur est
professeur à l'Institut d'études politiques
de Paris (chaire Moyen-Orient Méditerrannée)
Venant à
Paris plaider la cause de l'intégration de la
Turquie à l'Europe, M. Erdogan fit savoir que
ses deux filles, dûment voilées, étudiaient
aux Etats-Unis, faute de pouvoir se présenter
à l'université turque, où la laïcité héritée
d'Atatürk prohibe le port du hidjab. Au même
moment, le président de l'Union des
organisations islamiques de France déclarait
que son mouvement ne se sentait plus lié par la
trêve consécutive à l'enlèvement de
Christian Chesnot et Georges Malbrunot en Irak.
La guerre scolaire - version islamiste - était
rallumée avec le passage en conseil de
discipline des premières parmi les 70 élèves
voilées irréductibles des collèges et lycées.
La coïncidence de ces deux événements jette
une lumière crue sur l'imbroglio dans lequel
est pris le devenir des populations d'origine
musulmane en Europe. Qu'il s'agisse de la
dizaine de millions de citoyens des Etats de
l'Union, descendants d'immigrés du Maghreb,
d'Afrique, de Turquie et du sous-continent
indien, ou des 70 millions de Turcs, le jour où
leur pays rejoindrait l'Europe. Elle inscrit ce
devenir au croisement d'enjeux de politique intérieure
et de civilisation qui déterminent l'évolution
de l'islam. L'européanisation de cette religion
est-elle porteuse d'un aggiornamento à valeur
exemplaire pour le reste du monde ? Ou bien
est-elle l'occasion pour les militants
islamistes et salafistes d'établir les têtes
de pont d'un prosélytisme qui, à en croire les
plus exaltés, assurerait la troisième - et
victorieuse - expansion islamique sur le sol
européen après l'échec sanctionné par la
Reconquista espagnole au XVe siècle et la défaite
ottomane au siège de Vienne en 1683 ?
Deux événements
dramatiques portent ce dilemme au paroxysme :
l'attentat de Madrid et la mobilisation des Français
d'origine musulmane en faveur des deux
journalistes. Le premier a été perpétré,
avec l'appui logistique de "professionnels"
du réseau Al-Qaida, par de jeunes immigrés
marocains. A côté des marginalisés et des délinquants
qui sont la proie usuelle des prédicateurs
salafistes-djihadistes, on comptait aussi des
individus socialement intégrés, comme l'était
Mohammed Atta, étudiant appliqué à Hambourg
et chef des terroristes du 11-Septembre. L'émergence
de ces personnalités schizophrènes transfigurées
par l'islamisme radical en assassins de masse ne
concerne que quelques individus. Mais, par-delà
les centaines de morts qu'ils causent, leur
impact est dévastateur sur le devenir d'un
islam européen pris en otage. Au-delà de la
capacité des affidés de Ben Laden de changer
le résultat du scrutin ou d'obtenir le retrait
d'Irak de l'armée de Madrid, on trouve cette
certitude que l'Espagne est "terre
d'islam" depuis l'Andalousie musulmane,
et que le djihad y est licite contre les "occupants".
Dans cette logique, le 11-Mars n'est que la
première bataille d'une Reconquista à
l'envers, dont l'Europe est l'horizon.
Face à cela
s'inscrit la mobilisation des Français
d'origine ou de confession musulmane - quelle
que soit leur foi ou incroyance, dont la République,
au contraire des Etats islamiques, leur donne la
liberté - en soutien aux journalistes menacés
de mort par d'autres salafistes-djihadistes si
la loi sur la laïcité à l'école n'était pas
retirée. On s'interroge souvent sur l'incapacité
des musulmans non islamistes à se faire
entendre. En l'occurrence, elle s'est exprimée
avec force et a eu un effet remarquable sur les
sociétés du Moyen-Orient, où les preneurs
d'otages, mis en porte-à-faux, ont dû renoncer
à exécuter leur menace. La plupart de nos
concitoyens d'origine musulmane, lorsqu'ils ont
le sentiment d'une insertion satisfaisante dans
leur environnement politique, social, économique
ou culturel, n'éprouvent pas davantage la nécessité
de faire de leur confession un étendard
identitaire que la majorité de leurs
compatriotes d'origine catholique, juive ou
protestante. Cela laisse le champ libre aux
entrepreneurs religieux radicaux pour investir
le tissu d'associations culturelles ou
communautaires dont ils se proclament les représentants,
un phénomène qui ne se limite pas à l'islam.
Cette réaction massive au chantage exprime
aussi le refus d'une "société civile
d'origine musulmane" de se voir représentée
par les courants issus des Frères musulmans.
Ceux-ci, à travers leur prépondérance dans le
CFCM, dessinent jour après jour les contours
confessionnels d'une fragmentation de la société
française en communautés figées dans des
identités religieuses défensives. Ils attisent
les braises de l'affaire du voile, bannière
identitaire par excellence de cette
fragmentation.
Tant que les
grands partis français refuseront de présenter
en position éligible aux élections législatives,
socle de la représentation nationale, des
candidats au patronyme musulman - sans que
ceux-ci aient vocation à être "députés
des beurs" plus que les élus d'origine
juive sont "députés des feujs"
ou leurs collègues d'origine catholique ceux "des
Gaulois" -, la représentation
nationale sera biaisée et les islamistes auront
beau jeu. En ce domaine, la France républicaine
et assimilatrice a un retard paradoxal sur
l'Allemagne et sur le Royaume-Uni. L'enjeu n'est
pourtant pas mince : il s'agit de la capacité
de l'Europe à démontrer au monde islamique que
ses citoyens d'origine musulmane sont la première
génération à participer à une société démocratique
dont les bienfaits sont interdits à l'immense
majorité des parents demeurés au pays. Chacun
au Maghreb, en Afrique, au Pakistan, en Turquie,
a un cousin à Marseille, Birmingham, Düsseldorf
ou Barcelone. On a l'attention fixée sur le
devenir de ce membre de la famille, qui
participe de plain-pied à l'aggiornamento de la
civilisation musulmane tandis qu'on vit cela au
bled par procuration, à travers la télévision
par satellite, Internet, et leurs effets de
distorsion. Cette dimension exemplaire reste
aussi trop fréquemment obérée par les
difficultés de l'ascension sociale des jeunes
issus des dernières générations immigrées.
Ce malaise
est un terrain de prédilection pour les
islamistes. Ils s'emploient à retourner le découragement
en rejet de la société "impie" et
en réification identitaire défensive qui se
projette dans une Umma - communauté des
croyants - dont le mécanisme n'est pas sans
rappeler l'internationalisme prolétarien
d'antan. On s'étonnera peu que les survivants
du communisme et du gauchisme aient contracté,
au sein du Forum social européen comme dans des
associations de banlieue, une alliance avec les
hérauts du port du voile. Le dynamisme militant
de ces derniers transforme les premiers en "compagnons
de route" et met crûment en lumière
leur panne de projet. Cette bataille qui se déroule
autour du devenir des musulmans en Europe, et où
la conquête des médias est un enjeu de pouvoir
crucial car il s'agit aussi d'un combat
d'images, se joue avec force autour de la
question turque. D'un côté, l'effet
d'attraction de l'Europe a contraint le parti
AKP au pouvoir - dont beaucoup de membres sont
issus des Frères musulmans - à dissoudre dans
le creuset démocratique de Bruxelles l'idéologie
islamiste qui faisait décrire à M. Erbakan -
la figure tutélaire de l'islamisme turc -
l'Europe comme un "club judéo-chrétien"
auquel il opposait un "M8"
regroupant les grands pays musulmans.
Ce facteur
est dû à la pression de l'électorat de l'AKP,
des classes montantes pieuses anatoliennes désireuses
de faire les concessions nécessaires pour se
fondre dans la prospérité européenne, comme
au tropisme européen ancien des élites laïques.
Celles-ci sont en grand nombre européennes
"de souche", car issues de la Roumélie
(ancienne partie européenne de l'Empire
ottoman) et installées en Turquie à l'occasion
des échanges de population des années 1920.
L'intégration européenne est par ailleurs,
selon une ironique logique à fronts renversés,
l'occasion pour les islamistes turcs de lutter
contre la laïcité issue d'Atatürk. Ils
utilisent les libertés européennes pour rendre
licite puis promouvoir, par exemple, le port du
voile à l'université turque, tout en apportant
leur appui aux Frères musulmans et salafistes
européens qui luttent pour le voile à l'école.
Comme toutes les batailles politiques, celle qui
concerne l'islam et l'Europe ne verra pas les
différents protagonistes comme le dit le
proverbe arabe - "sortir du hammam comme
ils y sont entrés". Mais encore en
faut-il poser les enjeux d'une manière claire,
afin que chacun sache comment se définir et à
qui s'identifier.
Un millier de personnes ont assisté
à la naissance de l'Amitié judéo-musulmane de
France à la Cité des sciences à Paris
par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du
23 novembre 2004
Eitima et amitié
: l'arabe, comme l'hébreu, se lit de droite à
gauche. Sous ce signe, l'Amitié judéo-musulmane
de France (AJMF) est née dimanche 21 novembre
à la Cité des sciences, à Paris, devant un
millier de personnes. Plus de cinquante ans après
la création de l'Amitié judéo-chrétienne.
Non pas qu'il n'y ait jamais eu d'
"amitié" entre juifs et
musulmans. "Ravivons les nostalgies
d'autrefois", s'est même écrié Roger
Cukierman, président du Conseil représentatif
des institutions juives de France (CRIF), en
rappelant l'affection que se portaient après-guerre
le grand rabbin Jacob Kaplan et Hamza Boubakeur,
père de l'actuel recteur de la Mosquée de
Paris. Que d' "amitiés" vécues
aussi par les juifs séfarades et les musulmans
d'Afrique du Nord : "Nous avions la même
nourriture, le même soleil, la même mer
!" Parler aujourd'hui d' "amitié
judéo-musulmane"semble pourtant
presque incongru. L'islamophobie et l'antisémitisme
ont pris une ampleur telle qu'il fallait aux
initiateurs une bonne dose d'optimisme et de ténacité
pour conduire pareil projet. Michel Serfaty,
rabbin de Ris-Orangis (Essonne), victime il y a
un an d'une agression antisémite - dont
l'auteur doit être jugé lundi 22 novembre
devant le tribunal correctionnel d'Evry -, n'en
manque pas.
Dès juillet 2003, il avait
fait venir au Consistoire de Paris une trentaine
de représentants musulmans, et, depuis, malgré
les sceptiques, il s'est assuré de larges
soutiens dans les deux communautés. La création
de l'Amitié judéo-musulmane avait, dimanche,
l'enthousiasme de tous les commencements. Celui
de Simone Veil d'abord, venue apporter son
soutien : "Cessons de diaboliser le
juif. Mais aussi d'avoir peur de l'islam
!", dit-elle. L'essentiel, pour elle,
est de combattre l'ignorance, "terreau
de toutes les barbaries". "Faisons
le djihad, mais le djihad contre l'ignorance
!", surenchérit Tareq Obrou, imam de
Bordeaux, dans un réquisitoire contre les
fondamentalistes : "Ne pas tenir compte
des circonstances historiques de la Révélation,
c'est absolutiser l'islam", s'écrie-t-il,
distinguant les "versets principiels"
du Coran - qui prescrivent "la tolérance,
le pardon, l'ouverture" - des "versets
circonstanciels".
De nombreux "parrains"
Même émotion chez le rabbin Gilles Bernheim
pour dire que "l'absolu n'appartient
à personne. Car il est à tous". Et,
plutôt que de se lancer dans l'apologie des
religions, il souligne que leurs prescriptions
doivent avoir un sens pour le monde. L'
"amitié" ne doit pas commencer
par la relecture d'histoires douloureuses,
mais par une réflexion sur la responsabilité
commune des religions, le devoir qu'elles ont
d'apporter de la "fraternité" au
mouvement d'une société qui revendique
toujours plus de liberté. Les
"parrains" étaient nombreux à se
pencher sur le berceau de la jeune Amitié judéo-musulmane
: Armand Abecassis, Moïse Cohen, Khaled
Bentounes, David Messas, Dalil Boubakeur,
Salah Stetié, ancien ambassadeur du Liban,
puis les "frères" chrétiens, Mgr
Olivier de Berranger, représentant l'épiscopat,
Olivier Abel, de la Fédération protestante.
On n'a pas évité les sujets
qui fâchent, comme la guerre israélo-palestinienne.
Ni l'absence regrettée du Conseil français du
culte musulman (CFCM), représenté seulement
par la Mosquée de Paris, alors que le CRIF et
les Consistoires, eux, étaient présents à
part entière. Mais l'essentiel a été dit :
juifs et musulmans doivent s'employer à
combattre les comportements d'exclusion fondés
sur la race et la religion ; à substituer à la
violence la compréhension, le vivre ensemble et
l'action commune. Et pour prouver qu'ils ne se
payaient pas de mots - avant de faire monter à
la tribune des groupes de musiques arabe et
juive - les initiateurs avaient ouvert une
exposition permettant aux fidèles des deux
traditions de mieux connaître celle de l'autre
: sur le mariage, la circoncision, les livres
sacrés, etc. Scouts musulmans et éclaireurs
unionistes avaient uni leurs forces. Comme pour
une sorte de trêve, avec l'espoir qu'elle ne
soit pas qu'un feu de paille.
Bienvenue
sur Al-Manar, chaîne judéophobe
En autorisant sa
diffusion sur le câble et le satellite, Paris
laisse s'exprimer une des principales sources
d'appel au terrorisme
par SYLVAIN ATTAL,
publié dans Libération le 26 novembre 2004
L'auteur
est journaliste, auteur de la Plaie, enquête
sur le nouvel antisémitisme (Denoël)
La chaîne de télévision libanaise du
Hezbollah était déjà accessible via le
satellite Arabsat. Elle sera bientôt
disponible sur les opérateurs câble et
satellite tels que CanalSatellite ou TPS, au même
titre (par exemple) que LCI, Planète ou Pink
TV. A moins qu'elle ne soit proposée
gratuitement... Le CSA l'a voulu. En effet, en
échange d'un engagement de pure forme et dont
la réalité de l'exécution sera de facto
invérifiable, Al-Manar, qui avait tant choqué
le gouvernement français pour avoir diffusé,
lors du ramadan 2003, le feuilleton antisémite
Al-Shatat ("Diaspora"),
inspiré des Protocoles des sages de Sion,
se voit intronisé dans notre paysage
audiovisuel national. Les leçons à tirer de
ce revirement sont multiples. La première est
qu'il s'agit d'une nouvelle mesure
d'apaisement en direction des promoteurs du
terrorisme, qu'il s'agisse d'enlèvements ou
d'opérations-suicides. S'exprimant sous
condition d'anonymat, un interlocuteur du CSA
a avoué qu'autant que le souci de préserver
de bonnes relations avec le Liban, le sort des
otages français (Chesnot et Malbrunot) "avait
été pris en considération" (le
Figaro du 19 novembre). Les membres du CSA
ne sont donc pas complètement stupides au
point de croire qu'Al-Manar va complètement
changer de nature pour leur faire plaisir, en
veillant (selon la condition posée) à "s'abstenir
d'inciter à la haine, à la violence ou à la
discrimination pour des raisons de race, de
sexe, de religion ou de nationalité".
Contentons-nous de constater
le sort de nos otages depuis que la France a mis
à profit ses "bonnes relations avec le
monde arabe", y compris avec des
mouvements comme le Hezbollah, que Paris
s'obstine à ne considérer que comme un "mouvement
politique et spirituel disposant de députés au
Parlement libanais". Le Hezbollah est
tout cela, mais c'est aujourd'hui surtout une
organisation dont, notamment à travers sa chaîne
de télévision, le fonds de commerce est
l'apologie des opérations-suicides contre les
civils israéliens, considérés comme des
combattants. "Le mérite [de ces
opérations] est de nous redonner espoir, disait
le 8 avril 2004 sur Al-Manar, l'un des
principaux dirigeants des Frères musulmans. Une
nation qui n'excelle pas dans l'industrie de la
mort ne mérite pas de vivre." La deuxième
leçon, c'est que le CSA (qui affirme, comme il
se doit, n'avoir subi aucune pression du
gouvernement français) vient de sacrifier la
lutte contre l'antisémitisme dans notre pays,
en ignorant l'une de ses sources principales, à
savoir les chaînes satellitaires arabes. Car
l'autre mission que s'est fixée Al-Manar (qui
n'est pas un cas d'espèce) est en effet
d'alimenter, sous couvert de lutte contre
"l'entité sioniste", la judéophobie
planétaire. Quelques exemples ?
Le 22 avril 2004, invité de
la chaîne, le cheikh Taha al-Sabouji, mufti de
Tripoli, disait : "Les responsables des
désordres sociaux, tout au long de l'histoire,
ont toujours été les juifs. Cela est mentionné
dans les écrits de toutes les religions, et spécialement
dans le Coran." Face à lui, le docteur
Jafar Abd el-Salim, secrétaire général de
l'Association des universités islamiques, se référant
au Protocole des sages de Sion, décidément
un must d'Al-Manar, ajoutait : "Il
leur est dit [aux juifs] de répandre la
corruption dans les sociétés humaines afin de
mieux y dicter leur loi. Ainsi, tous les films
pornographiques du monde sont réalisés par des
sociétés juives. Il en va de même pour le
trafic de drogue" (Source :
Memri - Middle East Media Research Institute). Voici
ce qui est, le plus naturellement du monde,
expliqué aux téléspectateurs de cette chaîne,
sans parler des appels quotidiens à la
destruction d'Israël, sous forme de clips, de
discours politiques ou de prêches dans les
mosquées. C'est ainsi qu'au lendemain de
l'annonce de la décision du CSA, Hassan
Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah,
violait déjà les engagements pris en
s'exclamant : "Nous avons triomphé du
lobby sioniste ! Mort à Israël ! La fin de cet
abcès purulent, mort à Israël !" (Relevé
par Proche-orient.info). Voilà ce qui, désormais,
sera demain accessible le plus simplement du
monde.
La troisième leçon, qui est
sans doute la plus grave, c'est que la France
est devenue totalement schizophrène. Alors que
ses services de renseignements et de sécurité
sont parmi les plus actifs dans la lutte contre
les réseaux terroristes, dont chaque jour
montre à quel point ils sont bien implantés
dans notre pays, elle autorise la diffusion
d'une des sources principales d'appel au martyr
et au terrorisme. Indépendance ne saurait rimer
avec irresponsabilité. Il est temps que le
gouvernement, que le président de la République,
s'expliquent sur ce coupable renoncement.
Al-Manar : François
Hollande écrit au CSA
Le premier secrétaire du PS
s'interroge sur "les raisons qui ont
conduit" le CSA à autoriser la diffusion
en France de la chaîne proche du Hezbollah
paru dans
le Nouvel Observateur le 27 novembre 2004
Le premier secrétaire du PS
François Hollande a écrit vendredi 26
novembre au CSA pour lui demander "les
raisons qui ont conduit" cette instance
à autoriser par convention la diffusion en
France de la chaîne TV Al Manar, proche du
Hezbollah. Le numéro deux du parti Laurent
Fabius et le porte-parole, Julien Dray, s'étaient
déjà émus de cette initiative. Dans une
lettre au président du CSA Dominique Baudis,
François Hollande se demande "comment
imaginer sérieusement que la chaîne du
Hezbollah, qui diffuse en boucle durant des
heures des clips incitant les enfants à la
haine et au martyre, reconsidère de fond en
comble des programmes conçus pour relayer une
phraséologie incompatible avec les valeurs
qui fondent l'Union européenne". Il juge
"d'ores et déjà nécessaire que le CSA
reconsidère sa position". Dimanche
dernier sur Radio J, Laurent Fabius s'était déclaré
"choqué" par "un certain
double langage du gouvernement", dans la
mesure où celui-ci avait été "interrogé"
par le CSA sur ce dossier. Laurent Fabius,
comme Julien Dray jeudi, avait réclamé
"des explications". Le CSA a fait
valoir que la convention signée avec Al Manar
contenait "des dispositions très
strictes quant à la nature des
programmes" de cette chaîne, qui sera
sanctionnée en cas de manquement à ses
engagements, selon Dominique Baudis.
Un feuilleton inspiré du
"Protocole"
La chaîne de télévision par satellite
Al-Manar, proche du Hezbollah chiite libanais,
a signé vendredi dernier 19 novembre une
convention avec le Conseil supérieur de
l'audiovisuel. Le Conseil d'Etat avait ordonné
au mois d'août à Al-Manar de se mettre en
conformité avec les exigences légales françaises,
à savoir de conclure une convention avec le
CSA, sous peine d'une interdiction de
diffusion en France. Le CSA avait auparavant
demandé au Conseil d'Etat d'interdire cette
chaîne, qui avait diffusé en novembre 2003,
en plein ramadan, un feuilleton intitulé
"Al-Shatat" (diaspora ou exil en
arabe) qui s'inspire du "Protocole des
sages de Sion", un faux écrit israélite
du 19e siècle censé montrer que les juifs régissent
le monde. Le Conseil d'Etat ne l'avait pas
interdite, mais lui avait imposé de déposer
un dossier complet de conventionnement avant
le 1er octobre 2004.
Droit français
Al-Manar a adressé le 21 septembre dernier
une demande de conventionnement au CSA, qui
lui a envoyé mardi 16 novembre une convention
pour la diffusion de son service en Europe. Ce
document était accompagné d'une lettre de
Dominique Baudis, le président du CSA,
rappelant que certains programmes d'Al-Manar
ne sont pas compatibles avec la convention et
doivent donc être abandonnés. Certaines émissions
"présentent de manière favorable des
actions violentes à l'encontre de populations
civiles, sont de nature à inciter à la haine
ou à la violence pour des raisons de religion
ou de nationalité et sont susceptibles
d'entraîner des troubles à l'ordre public,
en attisant les tensions ou antagonismes entre
communautés vivant en Europe". "La
signature par vos soins de cette convention
implique donc que vous renonciez formellement
à la diffusion de programmes de cette nature
sur le signal empruntant un satellite relevant
du droit français", ajoute Dominique
Baudis.
Colère du CRIF
Al-Manar a signé la convention vendredi 19.
Ce qui a provoqué la colère des institutions
juives. "On est en train de légaliser
une chaîne qui délivre un message antisémite
qui est en contradiction totale avec la
politique annoncée par le gouvernement de
lutte contre l'antisémitisme", s'est
insurgé Roger Cukierman, président du
Conseil représentatif des institutions juives
de France (CRIF).
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