La route de la Palestine passe par Jounieh et se termine à Paris

par NAJI FARAH,  directeur de la rédaction

Sionisme, islamisme et athéisme, ont pris récemment pour visages la publication du rapport Rufin, l'assassinat de Theo Van Gogh et la démission de Rocco Buttiglione, constituant des menaces sérieuses auxquelles les sociétés européennes, chrétiennes en particulier, sont appelées à faire face aujourd'hui. Trois défis qui nous plongent au coeur de l'actualité proche-orientale, où se maintiennent les niveaux de violence déclarés depuis la dernière intifada et l'invasion de l'Irak. En effet, la réélection de George Bush (le 2 novembre) et la mort de Yasser Arafat (le 11 novembre) n'augurent rien de bon.

Le dernier exil de Yasser Arafat en France nous rappelle son séjour au Liban, à l'origine de la guerre dans notre pays. Au plus fort des combats engagés contre la population libanaise chrétienne, l'un de ses commandants n'avait-il pas déclaré : "La route de la Palestine passe par Jounieh" ? La Palestine est aujourd'hui bien plus loin, et sa route vient de se terminer à Paris. Restent les camps palestiniens du Liban regorgeant d'armes lourdes, plus dangereux que la milice locale du Hezbollah, et dont l'accès est interdit à l'armée libanaise depuis 35 ans par décision internationale. Nous vous suggérons de consulter l'excellent dossier réalisé par Libération sur la nouvelle donne au Proche-Orient .

L'affaire Al-Manar en France relance le débat sur la judéophobie à partir du Liban, où par ailleurs la résolution 1559 des Nations-unies va donner lieu à Beyrouth, mardi 30 novembre, à une manifestation d'autocollaboration de masse organisée par le pouvoir pro-syrien. La question libanaise a de nouveau été évoquée par le président Jacques Chirac, qui vient de souligner au Sommet de la francophonie à Ouagadougou que "la préoccupation française concernant le Liban est pleinement partagée par la communauté internationale" et que "l’élection présidentielle libanaise aurait pu être l’occasion de montrer que le Liban a retrouvé sa tradition démocratique, mais cela n’a pas été le cas".

Concernant notre dernier communiqué, nous avons reçu une précision d'importance d'un de nos lecteurs parisiens que nous publions ci-dessous. Nous le remercions pour cela. Toutes autres remarques de nos lecteurs francophones aux quatre coins du monde seront les bienvenues et pourront faire l'objet de diffusion.


Courrier des lecteurs

 
par ROMAIN SECCO, reçu de Paris le 31 octobre 2004
 
Bonjour,
 
Je réponds à ce communiqué ( communiqué N.51 du 23 octobre 2004 ), que je reçois avec le plus grand intérêt depuis plusieurs mois. En effet, Naji Farah mentionne dans son article "Ouverture de l'Europe et fermeture du sionisme" que seuls le catholicisme et l'orthodoxie peuvent s'opposer au sionisme et au protestantisme américain. Je pense que c'est oublier deux choses :
 
1/ Le protestantisme européen, historique en tout cas (luthérien et réformé), est très majoritairement favorable à la création d'un Etat palestinien viable et particulièrement hostile à la politique américaine au Moyen-Orient. Concernant la France et le protestantisme français, il y a quelques années des éclaireurs (mouvement de scouts protestants) français sont partis en Palestine pour aider les Palestiniens à irriguer leurs terres, faute de quoi elles auraient été confisquées par les autorités israéliennes pour manque d'entretien ! Les Palestiniens n'avaient évidement pas les moyens mis à la disposition des colons pour irriguer leurs champs ; toute aide extérieure était donc la bienvenue. Lors de sa visite en Terre sainte, J.A. de Clermont, président de la fédération protestante de France, n'a pas manqué de critiquer très sévèrement la politique de colonisation de la bande de Gaza et de la Cisjordanie.... voilà pour la France.
 
2/ Concernant les Etats-Unis, il faut quant même préciser que les Eglises va t'en guerre sont heureusement minoritaires, même si elles sont particulièrement puissantes et influentes, après le 11/09 où la très grande majorité des Américains et même la presse dans sa quasi majorité étaient favorables à une intervention violente et guerrière. Seules les Eglises et notamment les Eglises protestantes s'y sont opposées et un certain nombre de pasteurs ont pris la parole en pleine rue pour condamner ouvertement toute action militaire aveugle, ce qui était, vu le contexte très tendu de l'époque, particulièrement courageux. Les noirs américains, eux aussi victimes du système Bush, sont majoritairement protestants et l'Eglise constitue souvent pour eux le seul support moral et social. N'oublions pas le pasteur Martin Luther King, apôtre de la non-violence, victime lui aussi de ce système.
 
Donc je pense que si une opposition chrétienne au délire mystique de Bush doit s'exprimer, elle doit s'exprimer avec toutes les Eglises d'Europe sans oublier le protestantisme qui, en Europe comme aux Etats Unis, s'est déjà exprimé sur la question et continue à le faire.
 
Si ça intéresse quelqu'un, il y aura le 23 novembre à 19h30 un débat à l'Eglise réformée de Béthanie, 185 r Pyrénées, 75020 Paris, concernant les Eglises aux Etats-Unis, avec la présence d'un pasteur américain et d'Américains vivant à Paris. Ils répondront aux questions que nous nous posons sur les Eglises aux Etats-Unis. L'entrée est libre et ouverte à tous.
 
Cordialement.
 

Paris, capitale de la Palestine

par PIERRE ROUSSELIN, publié dans le Figaro le 11 novembre 2004

En accueillant, le 29 octobre, un Arafat moribond, la France a pris le risque de s'associer d'un peu trop près aux circonstances de son agonie. Le geste ne pouvait être plus noble à l'égard de la cause palestinienne : voici l'homme qui incarne les souffrances de tout un peuple soigné comme un chef d'Etat dans l'un des meilleurs hôpitaux militaires de la République. Pour l'ensemble du monde arabe, Paris aura été, pendant au moins douze jours, la capitale de la Palestine. Il faut sans doute s'en féliciter, et se dire que la France cultive ainsi son influence dans une région en plein bouleversement. Sans nous, Arafat, ce symbole de la résistance arabe, aurait péri lamentablement, emmuré dans les ruines de la Moukatta. Pour une fois, nous aurons été aussi utiles à Israël qu'aux Arabes. L'éloignement a très certainement aidé à calmer l'émoi populaire dans les rues de Gaza et de Ramallah. Par leur silence, les Israéliens nous en savent gré. Aucune critique, même allusive, ne s'est exprimée sur les soins apportés chez nous à celui qui reste, pour eux, le "chef terroriste".

La valse des communiqués sur l'état du mourant a parfois pris des allures tragi-comiques. Fallait-il abréger la fin du vieil homme ? S'est-on livré à un acharnement thérapeutique, le temps de préparer la suite ? Les théories du complot abondent. Elles sont inévitables. La mort lente de Yasser Arafat aura, en tout cas, contribué à parfaire sa légende. L'homme qui a su remettre la Palestine sur la carte du monde n'en finit pas de partir. Chaque jour nous amène son lot d'oraisons plus ou moins posthumes. A chaque fois, l'on en rajoute dans l'éloge. Il serait temps que cela cesse. Malgré tout, le temps passé depuis l'hospitalisation d'Arafat ne s'est pas écoulé en vain. Il a permis aux populations de se faire à l'idée de sa disparition. A l'OLP et dans l'Autorité palestinienne, les héritiers ont pu travailler calmement à la succession. Impossible il y a quelques jours, l'idée de l'enterrer à Ramallah a fait son chemin. Ariel Sharon, lui-même, a fini par l'accepter.

C'est important. C'est même la première vraie concession que l'Israélien fait à son ennemi personnel de quarante ans. Une concession posthume, certes, mais qui fera de Ramallah un lieu de pèlerinage pour les Palestiniens. Un geste, en tout cas, de bon augure pour la suite. Réussir les funérailles d'Arafat ne consiste pas seulement à rendre hommage à un personnage historique. C'est avant tout un préalable indispensable à une transition apaisée, que plusieurs pays ont tenté d'organiser. La France, en recevant très officiellement à Paris la nouvelle direction palestinienne et en contribuant à asseoir sa légitimité. L'Egypte et les Etats-Unis, comme notre pays, en oeuvrant pour que les adieux à Arafat se fassent dans la dignité. Il reste à espérer que ces efforts porteront leurs fruits.


 
Onu soit qui mal y pense

par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 26 novembre 2004

En piste pour le concours du plus gros bobard : fidèle à son goût du ronron verbeux, le brave Omar ne cesse d’ânonner que la prochaine bouffonnerie législative servira de référendum sur (contre ?) la 1559. Ainsi, les Libanais appelés à renouveler la ménagerie, place de l’Etoile, serviront également de cobayes pour décider de l’avenir du papyrus onusien. Enfin, un programme électoral clair ! Le signal est en tout cas donné et, l’un après l’autre, les ministres du landernau sont chargés de remettre le couvert à toutes les occases. C’est notamment le cas de Mahmoud Hammoud, notre ministre des Affres étrangères, payé pour expliquer aux diplomates occidentaux que le Liban a un tel respect pour la 1559, qu’il ne s’assoira dessus qu’avec une infinie délicatesse. La gymnastique est laborieuse, mais elle impressionne. Tant et si bien d’ailleurs que les ambassadeurs se la ramènent régulièrement avec le chiffre maudit. 

Mais tant pis, il faut meubler. Elias Ferzli sait faire ça admirablement en moulinant devant les caméras de belles et fortes phrases de sa fabrication personnelle. Résumé : "Des menaces pèsent sur la Syrie et son valeureux président, qui de ses propres mains s’emploie à désamorcer l’une après l’autre les mines qui guettent le Liban." Un démineur aux mains nues, mais aux pompes bien cirées. Maintenant, y a plus qu’à attendre la sauterie anti-1559 de mardi prochain. Les pitbulls sont lâchés : on prévoit déjà un million d’adorateurs, entre lahoudolâtres, berryphiles, kanso-mimétiques et kandilo-compatibles. Brillante idée, en tout cas, que celle qui consiste à ameuter le populo à chaque fois qu’un régime décide d’enjamber une casserole du Conseil de sécu. A transmettre d’urgence aux Israéliens, qui pourront eux aussi manifester contre les résolutions qui leur collent aux miches et sur lesquelles ils s’essuient les pieds depuis plus de 50 ans. Par sa puissante pensée, Omar prend sans doute une posture. Mais ne réussit pas pour autant à masquer l’imposture.


Millionnaires, et alors ?

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 27 novembre 2004

Au diable l’avarice, va pour un million ! Aux douteuses enchères des démonstrations de masse, c’est cette déferlante de manifestants que nous promet en effet, pour mardi prochain, le Premier ministre Omar Karamé : un bon quart de la population descendant "spontanément" dans la rue pour clamer son rejet de la résolution 1559 et sa solidarité sans faille avec la Syrie, n’y a-t-il pas là de quoi confondre les parrains américain et français du texte onusien qui s’ingèrent si effrontément dans nos affaires "intérieures" ; et rabattre leur caquet à ces indécrottables nostalgiques de la souveraineté que l’on a vu défiler il y a quelques jours pour l’anniversaire de l’indépendance ? Du haut de son hypothétique million, Karamé reste cependant un homme bien pauvre en termes de crédibilité locale et internationale, et l’indigence de son argumentation n’est pas faite pour matelasser quelque peu son portefeuille. Omar Karamé est un Premier ministre de transition dont la tâche essentielle consiste à préparer, avec son équipe, les élections législatives de 2005. En faisant de la résolution 1559 le thème central de cette consultation populaire, il commet une imposture, doublée de surcroît d’une sournoise déclaration de guerre.

Car Karamé n’est pas sans savoir que dans un pays comme le nôtre, les considérations familiales ou claniques, de même que les services escomptés de la part des candidats, pèsent autant sur les intentions de vote que les grandes options politiques. Dès lors, réduire la consultation de l’an prochain à un référendum sur la résolution de l’Onu revient à promettre une défaite garantie à toutes les forces politiques qui réclament un rééquilibrage des rapports avec la Syrie, même si elles ne se retrouvent pas pour autant autour de la 1559. Du coup, le pouvoir local se condamne lui-même à recourir, s’il le faut, aux plus flagrants des abus électoraux, seul comptant à ses yeux un score favorable à la perpétuation du statu quo : c’est-à-dire de l’hégémonie syrienne. Mais Beyrouth n’aurait-il pas ainsi démontré lui-même, avec un inespéré brio, le bien-fondé de la thèse onusienne ? 

C’est de la même logique, passablement primaire, que procède la manifestation monstre projetée par les alliés de Damas et pour laquelle s’est mobilisé l’Etat dans ses diverses composantes, publiques et surtout souterraines : c’est-à-dire ces services de sécurité si experts, comme leurs semblables dans tant de capitales arabes, dans l’art de rassembler les foules. Tant qu’à y faire, peut-être même grossira-t-on celles-ci avec ces citoyens syriens, vivant à demeure en Syrie mais qui, tous les quatre ans, viennent par autobus entiers déposer ici-même leurs bulletins de vote, depuis que leur a été impardonnablement octroyée la nationalité libanaise. Viennent d’être déterrées par ailleurs, pour la circonstance, certaines formations intégristes que l’on cachait pudiquement aux regards depuis quelque temps ; et avec un peu de chance, on pourra même repérer dans la masse ces joyeux drilles qui, il n’y a pas si longtemps dans le centre-ville de la capitale, menaçaient de leurs hachettes les "traîtres" : cela sous le regard absent des agents de l’ordre, cela à l’ombre de la République des institutions que s’était engagé à édifier le président Emile Lahoud.

Pas plus que le prétendu référendum cependant, ces foules programmées ne peuvent faire illusion. Elles font, en revanche, du mal à un tissu national libanais dont le consensus est l’irremplaçable trame. Aligner de la sorte les zéros - six en l’occurrence - pour intimider l’adversaire ? On n’aurait fait en définitive que lui donner un million de fois raison. 


 
Paris et Washington, alliés objectifs contre la Syrie
 
par PATRICE CLAUDE, publié dans le Monde du 13 novembre 2004

On les dit inconciliables sur l'Irak, divergents sur le dossier israélo-palestinien, dissonants sur l'appréhension du risque nucléaire iranien. Sans bruit ni fanfare, pourtant, George W. Bush et Jacques Chirac sont parvenus cet été à se mettre d'accord sur au moins un dossier du Proche-Orient : la Syrie et le Liban. Le 2 septembre, après trois mois de discussions discrètes, la France et les Etats-Unis ont parrainé ensemble au Conseil de sécurité des Nations unies une résolution, la 1559, qui somme la Syrie de desserrer l'étreinte qu'elle exerce depuis maintenant vingt-huit ans sur le pays du Cèdre. Confirmée le 19 octobre par une déclaration unanime des 15 membres du Conseil de sécurité, la 1559 réclame le départ des 14.000 soldats syriens qui, quatorze ans après la fin de la guerre civile et quatre ans après le retrait militaire israélien des confins sud du pays, stationnent encore au Liban. Soumise à révision par le secrétaire général de l'ONU, qui devra dire le 19 avril 2005 ce qu'il convient de faire si elle n'est pas respectée, la résolution réclame aussi "la dissolution et le désarmement de toutes les milices libanaises et non libanaises".

Aussitôt rejetée par Damas et son gouvernement d'affidés à Beyrouth comme une insupportable ingérence dans leurs affaires intérieures, la résolution, qui ne comporte pour l'instant ni date butoir ni menace de sanction, a été plutôt mal comprise. Dans le monde arabo-musulman, beaucoup s'étonnent de cette alliance entre la puissance occidentale la plus fermement opposée à la guerre préventive en Irak et l'administration américaine la plus vilipendée de l'histoire. En Europe, nombre de diplomates se demandent ouvertement "quelle mouche a bien pu piquer Jacques Chirac pour qu'il se jette ainsi dans la gueule du loup américain". S'agit-il d'un véritable tournant historique dans la politique arabe de la France ? Est-ce la fin des illusions entretenues depuis si longtemps par cette stratégie gaullienne ? Ou bien, comme on le craint dans certaines chancelleries amies, la France, prenant acte de la domination américaine dans la région et poursuivant des objectifs propres, s'est-elle laissé entraîner dans un jeu risqué dont elle ne détient pas toutes les cartes ?

Frontière poreuse avec l'Irak
L'administration Bush, chacun le sait au Proche-Orient, se moque pour l'instant comme d'une guigne de ce petit pays compliqué et sans pétrole d'à peine 5 millions d'habitants appelé Liban. Il y a pour elle plus urgent. La Syrie, cent fois plus vaste, quatre fois plus peuplée et dirigée depuis des lustres par la dernière dictature baasiste de la planète, est sa véritable cible. Elle l'est d'autant plus, depuis deux ans, qu'il existe 620 km de frontière commune et poreuse entre la Syrie et l'Irak occupé, que ces deux pays ont plusieurs grandes tribus sunnites en commun, que des milliers de combattants arabes sont passés par Damas pour rejoindre les résistances anti-américaines de Fallouja et d'ailleurs, et que le régime héréditaire dirigé par le jeune Bachar El-Assad depuis la mort de son père en 2000 n'est crédité, à Washington, "d'aucune confiance". Sauf quand elle veut noyer le poisson, la diplomatie américaine ne pratique plus guère ce qu'on appelait jadis "l'ambiguïté constructive". On prête à David Satterfield, adjoint au sous-secrétaire d'Etat chargé de la région, d'avoir tenu cet été à Bachar El-Assad ce propos menaçant : "Monsieur le président, vous n'avez à nos yeux que deux options : être Kadhafi ou Saddam Hussein." En clair, soumission ou suicide politique.

Accusé à son tour de développer un programme d'armes de destruction massive et surtout de ne pas expulser comme on lui en intime l'ordre les représentants des factions radicales de lutte contre l'occupation israélienne des territoires palestiniens, la Syrie, dont la région du Golan est également occupée par Israël depuis 1967, subit depuis mai un programme de sanctions économiques américaines qui ne peut que s'alourdir si le jeune président devait rechigner à la collaboration étroite qu'on attend de lui. Pour l'instant, il coopère. Le régime a déployé plus de 12.000 soldats sur sa frontière irakienne, accepté les patrouilles communes. Il multiplie les gestes de bonne volonté envers cet empire qui le menace. Pour Washington, "travaillé" par les groupes de pression pro-israéliens qui veulent un renversement complet du régime ennemi à Damas, la résolution 1559 n'est vraisemblablement qu'une étape. Pour Paris, le texte onusien est pratiquement une fin en soi. "Nous avons voulu marquer une limite, dit-on dans l'entourage de Jacques Chirac. Après deux années d'avertissements amicaux, ignorés à Damas, nous avons voulu dire à Bachar, "Stop ! Sur le Liban, vous n'irez pas plus loin." "

La colère de Jacques Chirac
C'est l'histoire d'une confiance trahie. Unique chef d'Etat occidental présent aux obsèques de feu Hafez El-Assad, premier président à recevoir son héritier à l'Elysée, Jacques Chirac, qui s'est par ailleurs beaucoup investi pour aider le nouveau venu à réformer son pays en douceur - processus incidemment jugé "beaucoup trop lent" à Paris -, s'est senti purement et simplement berné, floué par son jeune protégé. "Le président, explicitent les diplomates de la région, a constamment été très clair avec Bachar : nous comprenons les liens étroits qui unissent depuis toujours Damas et Beyrouth. Mais le Liban est notre seule assise régionale et, là-bas, notre allié s'appelle Rafic Hariri. Il est premier ministre, c'est un ami personnel de M. Chirac et c'est sur lui que nous comptons pour assainir le pays, remettre de l'ordre dans ses structures et entreprendre les profondes réformes nécessaires à son sauvetage financier. Alors, s'il vous plaît, laissez-le travailler en paix !" Lorsque Jacques Chirac comprend, dès juin, que Damas qui, par la menace ou la corruption, contrôle tout à Beyrouth, y compris les nominations des plus petits fonctionnaires, s'apprête à faire reconduire son homme lige à la tête de l'Etat du Cèdre - le général Emile Lahoud, ennemi intime de Rafic Hariri et opposant acharné aux réformes -, son sang bouillonne. 

En 2002, M. Chirac avait littéralement mouillé sa chemise pour sauver le Liban de la banqueroute, téléphonant lui-même aux émirs du Golfe, aux dirigeants japonais et à d'autres pour obtenir, sur sa parole et la promesse que les réformes seraient accomplies, 4 milliards de dollars. Deux ans après, l'argent s'est pratiquement envolé, siphonné en partie par la corruption. Aucune réforme d'importance n'a pu être menée à terme. Emile Lahoud a été reconduit le 3 septembre pour trois ans et "l'ami Hariri" a été poussé à la démission le 21 octobre. C'est peu dire que "le régime autiste de Damas", comme on l'appelle désormais à Paris, a ignoré la France. Et, comme tous ses familiers le savent, le président n'aime pas qu'on lui manque. Plus qu'un coup de sang donc, mais pas de révolution dans la politique arabe de Paris. La goutte d'eau de trop, selon les interlocuteurs du Monde dans les trois capitales concernées, est tombée en avril quand la Syrie a annoncé qu'un gros contrat gazier de 750 millions de dollars, guigné par le groupe Total, était attribué en présélection à un conglomérat anglo-américain. "Que voulez-vous, plaide un proche du dossier, on ne peut pas empêcher un régime aux abois comme celui-là, dans la conjoncture actuelle, de faire des cadeaux à ses ennemis plutôt qu'à ses amis..."


 
Le Hezbollah plus que jamais dans une stratégie de confrontation
Enquête - Avec Mersad 1er et les missiles Katioucha, une nouvelle équation se dessine au Sud
 
par SCARLETT HADDAD, publié dans l'Orient-le Jour le 26 novembre 2004
 
A-t-on un peu trop vite annoncé la fin de l’activité militaire du Hezbollah, prévoyant sa transformation imminente en parti politique et son intégration totale au sein de la société libanaise ? A-t-on encore plus rapidement enterré ses liens pourtant vitaux avec l’Iran, évoquant sa libanisation ou même sa syrianisation ? Avec le vol de l’ULM "Mersad 1er", la montée de la tension le long de la frontière avec Israël, ainsi que certains changements internes au parti, tous les indices semblent préparer une période de confrontation, sinon de turbulences. Et cette fois, le Hezbollah semble plus que jamais au cœur d’une équation régionale qui dépasse les frontières du Liban.
 
Avec un art consommé de la surprise, qui dans les stratégies guerrières reste une arme importante, le secrétaire général du Hezbollah, qui semblait s’enliser dans une situation interne confuse oscillant entre le désaveu du gouvernement et son appui à la reconduction du mandat présidentiel, a annoncé une nouvelle équation avec Israël. La première réaction des milieux concernés a été de ne pas y accorder trop d’importance, croyant à une fanfaronnade dans le plus pur style des régimes arabes. C’était mal connaître sayyed Hassan Nasrallah, qui n’a pas (encore !) pris le pli de parler pour ne rien dire. Deux jours plus tard, au grand dam d’Israël, un avion sans pilote survolait ses localités du Nord, sans que ses puissants radars, qui surveillent la région s’étendant du Pakistan à Suez, n’aient pu le repérer. C’était la première fois depuis 1948 qu’un avion décollant du Liban survolait le territoire israélien et rentrait indemne sur le sol libanais. La nouvelle avait de quoi surprendre, d’autant qu’elle signifie qu’au lieu de commencer à dissimuler ou à vendre ses armes, le Hezbollah en développe de nouvelles, brisant un monopole existant depuis des années et qui réserve les survols aux seuls avions israéliens.

L’événement est plus qu’étonnant, il constitue un véritable défi, non seulement à Israël, mais aussi à la communauté internationale qui, par la voix des Américains et des Français, ne cesse de marteler sa détermination à appliquer la résolution 1559, prévoyant, entre autres points, le désarmement du Hezbollah. Mais ceux qui suivent la situation du parti islamiste savent qu’en fait ce développement s’inscrit dans le cadre de l’évolution de sa stratégie. Pour lui, il est de moins en moins question de renoncer à la lutte armée et encore moins de devenir un parti purement local, doté d’une dimension et ayant des enjeux internes, surtout au moment où les événements régionaux, locaux et internationaux semblent plus que jamais liés. 

D’ailleurs, pour lancer Mersad 1er, le Hezbollah a bien choisi son timing. Alors que le gouvernement libanais espère neutraliser la résolution 1559, il adresse un message clair aux Israéliens : désormais, la Résistance répondra aux survols par des survols similaires. Mais au-delà de cette équation simpliste, le message est plus stratégique. C’est un nouvel équilibre militaire qui est en train de s’établir et plus que jamais, le Hezbollah se place dans une position de confrontation. Déjà, lors du dernier congrès du parti, qui s’est tenu il y a plus de deux mois, des changements importants ont eu lieu dans l’équipe des proches collaborateurs du secrétaire général du parti, et dans l’identité des candidats que le parti choisira pour mener la bataille des législatives. Le climat général est de resserrer les rangs et de promouvoir des figures combattantes et combatives, parce que dans sa nouvelle stratégie, le Hezbollah ne semble plus très intéressé par la politique interne. Il compte bien sûr conserver son bloc au Parlement, mais ses priorités sont ailleurs. Et l’adoption de la résolution 1559, ainsi que les pressions internationales sur la Syrie et l’Iran, le confortent dans ses choix, lui donnant une plus grande marge de manœuvre.

La question des missiles et les failles du système

Ayant senti donc le vent souffler à la tempête, sayyed Nasrallah a donné le ton. Le Hezbollah continue de développer des armes stratégiques et Mersad 1er n’est qu’un début. Cet avion de reconnaissance doté de systèmes d’observation et de caméras sophistiquées peut aussi porter 40 kg de charges explosives, pouvant causer beaucoup de dégâts dans les localités du nord d’Israël. De plus, contrairement à ce qui a été annoncé par la presse israélienne, des sources proches du Hezbollah affirment que Mersad 1er est resté dans l’espace aérien israélien pendant seize minutes et non six, sans avoir été repéré par les radars de l’Etat hébreu. Il ne s’agit donc plus simplement d’une arme d’observation et de reconnaissance puisqu’elle peut se transformer en engin guerrier. D’ailleurs, les mêmes sources indiquent que le Hezbollah posséderait d’autres avions et une trentaine de ses combattants auraient reçu en Iran une formation de pilotes. Au-delà de l’équation des survols, le message serait le suivant : si l’Iran ou la Syrie sont attaqués, le Hezbollah ripostera contre Israël, à travers les nouveaux moyens en sa possession. Et même si les forces américaines peuvent faire très mal aux installations nucléaires iraniennes ou en Syrie, elles ne seront pas en mesure d’assurer la sécurité d’Israël.

De même, toujours selon des sources proches du parti, le Hezbollah aurait mis le forcing sur les missiles, qui, selon lui, restent un point faible dans la défense israélienne. Bien que les sources officielles affirment que les deux katiouchas lancées la semaine dernière sur les localités israéliennes frontalières auraient été envoyées par des organisations palestiniennes qui se sont fait passer pour une cellule portant le nom de Ghaleb Awali, ce résistant tué par les Israéliens dans la banlieue-sud, le Hezbollah a parfaitement les moyens de lancer des roquettes sur le nord d’Israël. Cette question est d’ailleurs un enjeu stratégique depuis au moins dix ans. Israël a déjà dépensé des sommes énormes pour renforcer son système de défense antimissiles, mais le problème est resté insoluble et les katiouchas ont affaibli la puissance de l’aviation israélienne. Surtout maintenant que les Palestiniens ont développé à leur tour, avec très peu de moyens, les roquettes "Kassam" et "Misr". L’Arabie saoudite s’est aussi dotée de missiles, ainsi que l’Egypte. Ce qui augmente le sentiment chez les Israéliens d’être encerclés par une ceinture menaçante. D’où les négociations pour arrêter politiquement le lancement de ces missiles, par le biais des Américains, comme cela s’était passé en 2001, lorsque le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammed Kharazi, était intervenu personnellement auprès du Hezbollah pour l’empêcher d’embraser le front de Chebaa, pour marquer sa solidarité avec les Palestiniens, au moment où Ariel Sharon réoccupait la Cisjordanie.

Aujourd’hui, c’est un peu le même scénario qui se reproduit. Officiellement, l’Iran et la Syrie négocient avec les Etats-Unis, mais les deux pays conservent la carte du Hezbollah, qui reste pour eux une nécessité stratégique. Et sayyed Nasrallah, qui a vu les nuages s’amonceler au-dessus de la région, a parfaitement saisi les grandes lignes de l’étape future, assumant totalement le rôle de trublion, qui, d’ailleurs, ne le dérange pas outre mesure, puisqu’il s’inscrit dans sa logique de confrontation avec l’ennemi. Mais le Liban qui continue d’affirmer son appui à la Résistance, quel rôle tient-il dans cette équation ? La réponse est laissée à l’imagination du lecteur...
 

 
La Syrie prête à reprendre "sans conditions" les négociations de paix avec Israël
 
paru dans le Figaro le 24 novembre 2004
 
Le président syrien Bachar al-Assad est prêt à reprendre "sans conditions" les négociations de paix avec Israël, a affirmé mercredi à Damas le coordinateur de l'Onu pour la paix au Proche-Orient, Terje Roed-Larsen. "Le président Assad m'a affirmé aujourd'hui qu'il tendait la main à son homologue israélien et qu'il était prêt à aller à la table (des négociations) sans conditions", a déclaré M. Roed-Larsen à la presse à l'issue d'un entretien avec le ministre des Affaires étrangères Farouk al-Chareh. Auparavant, le responsable de l'Onu avait été reçu par M. Assad. "Ceci est très encourageant, car pour l'Onu une paix qui n'est pas globale ne peut pas durer. Il faut traiter tous les volets de la négociation du processus de paix" au Proche-Orient, a poursuivi M. Roed-Larsen. "Cependant, a dit le responsable onusien, nous ne pouvons pas tout faire en même temps, il faut procéder d'une manière méticuleuse".

A une journaliste qui lui demandait si la Syrie ne posait plus de conditions à une reprise des négociations, M. Roed-Larsen a répondu qu'il "ne pouvait pas parler à la place du président de Syrie", mais que "c'est le message que j'ai recu ce matin du président" Assad. La Syrie avait jusqu'à présent toujours affirmé qu'elle voulait reprendre les négociations de paix avec Israël "au point où elles s'étaient arrêtées" en janvier 2000. La Syrie veut récupérer le plateau du Golan occupé par Israël depuis 1967 et annexé en 1981 avant de conclure un traité de paix avec l'Etat hébreu.
 

 
De la critique à l'antisémitisme
L'assimilation des termes antisioniste et antisémite est aussi reprise dans le rapport Rufin
 
par PASCAL BONIFACE, publié dans Libération le 3 novembre 2004
L'auteur est directeur de l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) - Dernier ouvrage paru : Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Laffont, 2003, signé au Salon du Livre francophone à Beyrouth le 27 octobre 2004

De nombreux responsables communautaires juifs et des intellectuels ­ juifs et non juifs ­ ont largement répandu l'idée que la critique du gouvernement israélien n'était qu'un alibi pour exprimer au nom des victimes palestiniennes un antisémitisme que l'on ne veut pas afficher franchement. Cette thèse a été reprise par Jean-Christophe Rufin dans un rapport au ministre de l'Intérieur sur la lutte contre le racisme et l'antisémitisme. Il estime qu'il existe "un antisionisme moderne né au confluent des luttes anticoloniales, antimondialisation, antiracistes, tiers-mondistes et gauchistes". Selon lui cet "antisionisme est un antisémitisme par procuration".

Il faut d'abord définir les termes. Qu'est-ce que l'antisémitisme ? Qu'est-ce que l'antisionisme ? L'antisémitisme est l'hostilité ­- et même parfois la haine ­- à l'égard des juifs, pris indifféremment pour la seule raison qu'ils sont juifs. Dans l'histoire, l'antisémitisme a conduit à des persécutions, des pogroms et à la Shoah. L'antisionisme est différent, c'est le refus de l'existence de l'Etat d'Israël. Les deux concepts peuvent être liés, mais ils ne le sont pas automatiquement. Il y a évidemment des gens qui, étant antisémites, refusent au peuple juif le droit à disposer d'un Etat. Mais, en même temps, il y a au sein de la communauté juive de nombreux juifs antisionistes. Ils peuvent l'être pour des raisons religieuses. Au nom de la Torah, des religieux nient à l'Etat d'Israël le droit de représenter tous les juifs. Ils estiment même que la politique d'Israël met les juifs de la diaspora en danger. D'autres sont antisionistes pour des raisons politiques. Ils estiment que les juifs doivent être intégrés individuellement dans les Etats où ils vivent et ne se reconnaissent pas dans un Etat qui serait fondé sur des critères de race ou de religion. D'autres, enfin, sont sionistes mais c'est justement leur attachement à Israël qui les conduit à critiquer Sharon, coupable à leurs yeux de porter atteinte aux intérêts à long terme d'Israël.

Il peut y avoir des sionistes antisémites. Une partie de l'extrême droite française l'est. Elle préfère voir les juifs en Israël plutôt qu'en France. Elle approuve la politique de répression contre des Palestiniens du fait d'un racisme antiarabe. Les chrétiens sionistes américains soutiennent la politique de Sharon. Pour eux, le retour des juifs en Terre sainte servirait de prélude à leur adhésion au Christ et, pour ceux qui ne le font pas, à leur destruction physique. Ils sont donc antisémites et sionistes. On le voit, il y a donc de multiples combinaisons des termes "sionisme", "antisionisme" et "antisémitisme". L'assimilation des termes "antisioniste" et "antisémite", si elle est possible, n'est en rien automatique. Dans le cas présent, elle vise avant tout ceux qui combattent l'antisémitisme, qui reconnaissent le droit pour Israël d'exister dans des frontières sûres et reconnues, qui condamnent les attentats-suicides mais qui critiquent la conduite de son gouvernement. Ils ne reprochent pas à Israël d'exister, ils critiquent ce que fait Israël. Or le fait de critiquer le comportement d'un gouvernement ne revient pas à nier le droit à un Etat d'exister.

Il est indéniable que le peuple juif est celui qui a le plus souffert du racisme, et le génocide juif a un caractère unique. Cela ne permet pas pour autant d'accuser d'antisémitisme ceux qui critiquent le gouvernement de l'Etat d'Israël. Bien sûr, vos accusateurs affirmeront qu'il est possible de critiquer Sharon sans être taxé d'antisémitisme. Ils disent d'ailleurs qu'eux-mêmes peuvent exprimer des réserves sur la politique israélienne. Mais, outre le fait qu'on a du mal à identifier de telles critiques venant de leur part, ils interdisent aux autres dans la pratique ce qu'ils disent tolérer en théorie. Car la critique du gouvernement israélien est comparable à ce qu'était la liberté syndicale ou religieuse dans les pays communistes. C'est théoriquement possible. Mais, si vous passez à la pratique, vous allez au-devant de graves problèmes. Si l'on critique George W. Bush pour son comportement en Irak, ou pour son refus de respecter le droit international d'interdiction de recours à la guerre, on ne sera pas accusé automatiquement de faire de l'antiaméricanisme (bien que cela soit de plus en plus fréquent), ni de faire du racisme antiaméricain. De même, si l'on critique le gouvernement Poutine en Tchétchénie, on ne se verra pas reprocher de faire du racisme antirusse, on constatera un désaccord politique avec les exactions des Russes dans cette région. On pourra critiquer le gouvernement chinois sans être traité de racisme antichinois, avoir des jugements très durs à l'égard d'Arafat sans encourir le procès d'un racisme antiarabe. Ceux qui par exemple désapprouvent la politique française au Proche-Orient ne sont pas accusés de faire du racisme antifrançais.

On voit bien le danger d'un tel raisonnement sous couvert de lutter contre l'antisémitisme, on criminalise la critique politique d'un gouvernement. Il y a bel et bien une tentative d'empêcher le libre exercice du débat démocratique sous couvert de lutte contre l'antisémitisme. Cette tactique peut avoir des avantages. Elle est, dans l'optique du gouvernement israélien, dans un premier temps efficace. Qui pourrait assumer l'accusation infamante d'antisémitisme ? L'accusation d'antisémitisme même injustifiée fait de vous un paria dans de nombreux cercles. Peu de gens iront vérifier si les accusations ont un réel fondement ou si elles sont simplement un moyen d'exclure de la vie de la cité une personne dont le seul tort est d'avoir critiqué le gouvernement israélien. En ce cas, c'est au défenseur d'apporter la preuve de son innocence et non à l'accusation de prouver la culpabilité. Il suffit de l'affirmer. Mais, à terme, cette politique est catastrophique, elle revient à banaliser l'antisémitisme. Elle crée une assimilation entre juifs français et Israéliens qu'elle condamne par ailleurs et qui ne correspond pas à la réalité. Si l'on veut combattre efficacement l'antisémitisme, il ne faut pas pénaliser la critique de l'Etat d'Israël. Il ne faut pas établir un lien automatique entre Juifs français et Israéliens. Il faut distinguer la lutte contre l'antisémitisme de la défense d'Israël.


George W. Bush, l'ultra-président

Longtemps jugé beaucoup plus médiocre que son père, il aura pourtant réussi à être réélu, contrairement à son géniteur • Les attentats du 11 septembre lui ont conféré une stature d'homme d'Etat que sa guerre controversée en Irak n'a que partiellement entamé • Ultraconservateur, il rempile pour quatre ans à la tête d'un pays qu'il a profondément divisé •

paru dans Libération le 4 novembre 2004

George W. Bush a tenu tête à John Kerry et va passer quatre années supplémentaires à la Maison Blanche. Son approche radicale, à droite toute, aura finalement payé. Dans cette première présidentielle depuis les attentats du 11 septembre 2001, il a sans doute incarné celui qui était le mieux à même de diriger un pays en guerre en Irak et de lutter contre le terrorisme. Depuis le début de sa vie, Bush marchait sur les traces de son père, George Bush, président de 1988 à 1993. Il vient enfin de s'en démarquer. Battu par Clinton, Bush senior n'avait pas réussi à rempiler pour un deuxième mandat. George W. si. Malgré une campagne électorale acharnée, qui aura produit au bout une mobilisation record des électeurs.

Né dans le Connecticut le 6 juillet 1946, le petit George reçoit le même prénom que son père. Pour s'en distinguer, il rajoutera un W pour Walker, nom de jeune fille de sa grand-mère. L'aîné des enfants Bush grandit au Texas où son père fait fortune dans le pétrole. Il est très proche de sa mère Barbara, surtout après la mort d'une leucémie en 1953 de sa soeur cadette. Comme papa, il va faire ses études à Yale, l'une des plus prestigieuses universités américaines, mais en se faisant connaître pour ses frasques. Elève médiocre et sportif moyen, il n'arrive pas à la cheville de son père. Il évite le Vietnam en s'engageant dans la Garde nationale du Texas où il devient pilote de chasse avant de se faire transférer dans l'Alabama pour aider la campagne électorale d'un ami de son père. La rencontre avec Laura, suivie rapidement d'un mariage, en 1977, change vite sa vie dissolue. Texane, bibliothécaire, elle donne naissance à des filles jumelles, Jenna et Barbara, aujourd'hui âgées de 23 ans et le pousse à renoncer complètement à l'alcool, un jour de juillet 1986. Mais c'est surtout sa rencontre avec un groupe de chrétiens évangélistes de Midland (Texas) au milieu des années 80 qui le transforme. De confession protestante, il devient profondément pieux. Il travaille dans plusieurs entreprises, principalement pétrolières et contribue à remonter les Texas Rangers, l'équipe de base-ball de la banlieue de Dallas.

Toujours sur les traces paternelles, il se lance en politique. Après un échec au Congrès, il devient, contre beaucoup de pronostics, gouverneur républicain du Texas en 1994. "Shrub" (le petit buisson) est même réélu en 1998 par 68% des Texans, un score record. Bush est choisi en 2000 par son parti pour affronter le démocrate Al Gore, vice-président sortant. Il ne gagnera que de justesse, après un recompte des voix en Floride et une longue bataille juridique se terminant devant la Cour suprême. Le quarante-troisième président des Etats-Unis, "le mal-élu", arrive en janvier 2001 à la Maison-Blanche sans beaucoup d'intérêt pour les affaires internationales. Il s'implique moins au Moyen-Orient que ses prédecesseurs, refuse de signer une série d'accords internationaux comme le Protocole de Kyoto, et sera sans considération pour les alliés des Etats-Unis.

Neuf mois plus tard, les attentats du 11 septembre sont un réveil brutal. Il s'emploie à rassurer les Américains traumatisés et sa cote de popularité approche les 90%. Il se transforme en chef de guerre en intervenant militairement en Afghanistan et en traquant les terroristes d'Al-Qaeda. Il s'attaque ensuite, au nom de la guerre contre le terrorisme, au dictateur irakien Saddam Hussein qu'avait déjà affronté son père. L'accusant de posséder des armes de destruction massive, il le renverse après une guerre éclair au printemps 2003 et sans tenir compte des réserves de plusieurs pays dont la Russie, l'Allemagne et la France. La politique économique et sociale de l'homme qui se déclare partisan d'une interdiction constitutionnelle du mariage homosexuel s'avère aussi radicale : réduction des impôts au profit des plus riches, blocage des financements fédéraux à la recherche sur les cellules souches embryonnaires.

Mais plus de 1.100 soldats américains ont trouvé la mort en Irak où la situation reste chaotique, provoquant une forte chute de sa cote de popularité. Son adversaire ne se sera pas privé pour l'accabler sur ce point. Le pays n'aura jamais autant été divisé. Le traumatisme du 11 septembre et la hantise du terrorisme aura poussé une majorité des Américains à reconduire l'incarnation de la fermeté. "Sachant ce que je sais aujourd'hui, j'aurais pris la même décision. l'Amérique et le monde sont plus sûr avec Saddam Hussein en prison", affirme-t-il. L'Amérique a fait son choix. Bush est reconduit au terme d'une présidentielle passionnée, qui n'a pas fini de laisser des traces.


 
Témoignages - Démesure et paradoxes : l’expérience libanaise de Yasser Arafat
 
par MICHEL HAJJI GEORGIOU, publié dans l'Orient-le Jour le 13 novembre 2004
 
La disparition de Yasser Arafat n’est pas sans ouvrir à nouveau la boîte à souvenirs souvent douloureux, jamais totalement close, de la guerre du Liban. Ainsi le personnage continue-t-il de susciter les réactions les plus vives plus de vingt ans après son départ du pays du Cèdre. Le temps, qui passe pour cicatriser les plaies les plus profondes, n’a apparemment toujours pas fait son office. Les personnalités libanaises interrogées hier par L’Orient-Le Jour ont bien connu Arafat, directement ou indirectement. Certaines ont été ses alliées face aux milices chrétiennes, puis à Israël, d’autres l’ont combattu férocement jusqu’à l’épuisement. Les témoignages et les impressions concernant le leader défunt sont contradictoires, même si tous mettent en évidence l’intelligence, la ruse et la ténacité de Arafat. 

Antoine Najm, ancien compagnon de Béchir Gemayel au sein des Forces libanaises, exprime immédiatement sa haine de Arafat jusqu’à ce jour. Il en est de même pour Fouad Chémaly, jadis représentant du Tanzim au sein du Front libanais, ou de Obad Zouein, autrefois membre du bureau politique de cette formation, qui a combattu les fedayine palestiniens, notamment à Tallet el-Mir, lors de la bataille de Tall el-Zaatar. "C’était mon ennemi, je l’ai combattu. Nous l’avons accueilli chez nous, au Liban, il nous a tiré dessus. Si j’ai pris les armes à cette époque, c’était pour me battre contre les Palestiniens. Sinon, je ne l’aurais probablement jamais fait", dit-il, estimant que le mythe de la résistance palestinienne au Liban a été "créé de toutes pièces par les régimes arabes pour faire oublier la défaite de 1967". Egalement témoin de cette époque, puisqu’il s’est battu dans les rangs du PNL, Dory Chamoun se souvient de trois rencontres entre Camille Chamoun et Arafat en sa présence, rue de Verdun, en 1975. "Il y avait eu une tentative de rapprochement entre les deux camps. Arafat était pour une solution. Mais son initiative avait irrité Kamal Joumblatt et l’URSS, et, par suite, n’avait plus abouti", se souvient-il. Joseph Abou Khalil évoque, de son côté, une réunion en 1968-1969 entre Arafat, Pierre, Amine et Béchir Gemayel à déjeuner. "Je me souviens qu’il nous avait dit : “Vous verrez, l’Etat palestinien n’est qu’une question de temps”. Je ne l’avais pas trop pris au sérieux. En réalité, nous avons tenté à plusieurs reprises d’aboutir à une solution, mais c’était difficile : nous avions tous les deux raison", indique-t-il, en évoquant une tentative de rapprochement entre Yasser Arafat et Béchir Gemayel à l’ambassade du Koweït, en 1976. 

Dans la même perspective, Michel Aoun, qui a combattu les Palestiniens, notamment à Tall el-Zaatar et à Saïda, indique : "Nous voulions les contrôler sans briser leur cause. Il fallait qu’ils rentrent en Palestine. Arafat est à l’origine de beaucoup de dérives au Liban, mais il revient désormais à l’histoire de le juger. En fait, nous étions tous perdants dans ce conflit." Aoun évoque sa rencontre avec Arafat à Tunis, en 1989 : "Je lui ai dit que la cause palestinienne n’avait pas sa place au Liban et qu’elle n’y courait donc aucun danger. Il m’a indiqué qu’il mettait son fusil à ma disposition. Et il n’y a pas eu de problèmes avec les Palestiniens durant cette période." L’ancien président Amine Gemayel rappelle que Arafat a été "critiqué par les uns et les autres tout au long de son parcours, tout en étant respecté comme symbole de la cause palestinienne, qu’il a su garder vivante dans les cœurs et les esprits". Et d’évoquer trois rencontres : "La première lors de l’enlèvement de Béchir, en 1975. Pour nous, il était le diable. Mais j’avais été sidéré par son accueil. Il nous a reçus comme des alliés, des amis de longue date, comme s’il n’y avait jamais eu de problèmes entre nous. Il avait la capacité de concilier les inconciliables. Ensuite, je l’ai vu durant le siège de Beyrouth, en 1982. C’était une rencontre pathétique. Il ne savait pas s’il serait toujours en vie ou prisonnier des Israéliens le lendemain. Il se sentait seul, abandonné par ses alliés. Il recherchait le martyre, le sacrifice ultime. Cette rencontre était un testament. Il avait fait son mea culpa et j’avais essayé, paradoxalement, de le réconforter. Il pensait que les Palestiniens avaient fait une erreur en trempant dans la politique libanaise, qu’ils avaient mal agi avec les Libanais. Enfin, je l’ai revu à Tunis. Il m’a contacté par téléphone, il y a quelque mois, lorsqu’il était assiégé. Il m’avait confié ses déboires avec les Israéliens. Il bénéficiait de cette baraka contre tous les mauvais sorts."

Comment Béchir Gemayel a sauvé la vie de Arafat

La première rencontre de Karim Pakradouni avec le "khitiar", en Jordanie, remonte à l’époque où il était à la section estudiantine des Kataëb : "Je me souviens de cette phrase lors de cette première réunion : “Jérusalem sera la capitale de l’Etat palestinien, et le Liban le modèle (de coexistence)”. Pakradouni évoque également la détermination de Arafat d’arrêter la guerre en 1976 pour éviter à tout prix l’entrée des Syriens au Liban. Il rappelle ensuite les vives inquiétudes du leader palestinien avant l’élection de Béchir Gemayel à la présidence, en 1982. "Mais une fois Béchir élu, il m’a dit : “Maintenant qu’il est président, je voudrais que chacun de nous assume ses responsabilités”. Il se souvient ensuite d’efforts déployés pour une dernière réunion entre le président-élu et Arafat, avant le départ des Palestiniens de Beyrouth : "Tout avait été arrangé avec Elie Hobeika et Johnny Abdo. Mais Béchir a disparu à l’heure de la réunion. Pour réapparaître seulement douze heures plus tard. Interrogé sur son absence, il a répondu qu’il pensait qu’il était peut-être pisté par les Israéliens et que sa présence à cette réunion aurait mis en danger la vie de Arafat. Ces derniers voulaient l’éliminer. Il s’est donc abstenu." Enfin, Pakradouni évoque cette phrase que lui a confiée Arafat en 1986 à Tunis : "Au Liban, nous avons perdu la route de la Palestine."

"J’ai épousé la révolution"

Elias Atallah, ancien compagnon de Arafat puisque membre du PCL et du Mouvement national, a combattu à ses côtés :"Il avait un style de vie semblable à celui des combattants palestiniens, avec les mêmes besoins minimaux. Il négociait avec Philip Habib jusque dans les plus petits détails, avec une mallette reliée à des satellites. Il était froid, cohérent avec lui-même. Je me souviens qu’en 1982, il était entré dans une colère froide lorsque George Habache et Nayef Hawatmeh refusaient de quitter Beyrouth. Il détestait la surenchère." Atallah et Nadim Abdel Samad, autre responsable communiste à l’époque, se souviennent que Arafat a dormi avec eux durant une semaine dans le sous-sol du QG du PCL, à Beyrouth, sur des matelas de fortune, qu’il refusait de vivre dans la clandestinité et qu’il prenait des risques. Abdel Samad, qui l’a très bien connu, évoque l’obsession principale du chef palestinien durant toutes ces années : rentrer en Palestine. "Il m’a dit un jour : “Plutôt être moukhtar en Palestine que chef de n’importe quel Etat arabe”. Il voulait regagner la Palestine à tout prix, contrairement à la célèbre formule d’Abou Ayad sur Jounieh." "Il m’a dit aussi un jour, durant le siège de Beyrouth : “Le coup qui ne me brise pas me renforce”. Il tenait à transformer sa défaite en renaissance politique", poursuit-il en évoquant la longue lutte de Arafat pour préserver la cause palestinienne de sa récupération par les régimes arabes, notamment la Syrie. Une autre phrase qui a marqué Abdel Samad : "On lui a demandé un jour combien de temps il allait continuer à vivre ainsi, sans s’installer. S’il ne pensait pas au mariage, à fonder un foyer. Et il a répondu : “J’ai épousé la révolution”. Des noces de platine, pour le meilleur et, souvent, pour le pire. 
 

L'Eglise catholique est satisfaite du bilan de la semaine d' "évangélisation" à Paris

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 2 novembre 2004

Les veillées ont attiré près de 100.000 personnes dans les paroisses. Les évêques, sur le modèle pentecôtiste, cherchent comment faire entendre le "discours chrétien" dans les grandes villes. Entre les saints et les sorcières, la guerre était déclarée. Le succès médiatique et commercial de la vieille fête païenne, américanisée sous le nom d'Halloween, suivait la perte du sens de la fête chrétienne de la Toussaint. Holy wins ("le saint gagne") : avec un jeu de mots, à la Toussaint 2002, de jeunes catholiques parisiens, sur la place Saint-Sulpice, avaient relevé le défi. Concerts, témoignages, distributions dans les rues de tracts montrant une croix qui transperce une citrouille ! Ils ont recommencé samedi 30 octobre. Pour eux, "Toussaint 2004" a écrasé Halloween. Mais faute de combattant : le succès d'Halloween, selon les commerçants, subit un net déclin. Ce n'est bien sûr pas cette concurrence qui a mobilisé les catholiques, du samedi 23 octobre au lundi 1er novembre, pour une "campagne d'évangélisation" sans précédent - "Toussaint 2004" - à Paris. Mais Halloween a servi d'aiguillon. "Plutôt que de crier au voleur" contre une fête celte christianisée, il faut "redonner un sens à la Toussaint et à la Fête des morts le 2 novembre".

Cesser de diaboliser Halloween, réinvestir la Toussaint. Message reçu. A l'invitation de Mgr Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, et des quatre archevêques de Vienne, Bruxelles, Lisbonne et Budapest, venus en France avec des centaines de fidèles, les églises de Paris ont connu des records d'affluence. Une semaine durant, des "missionnaires", reconnaissables à leur coupe-vent rouge, ont bravé le froid et le scepticisme de passants accueillis autour de petits chapiteaux sur le parvis de Notre-Dame, au Trocadéro ou au métro Pasteur. Ils ont chanté, débattu au pied de la croix de 17 m dressée devant la cathédrale par l'architecte Jean-Marie Dutilleul. "Il était temps que l'Eglise se réveille", dit sèchement une vieille Parisienne. "On est là pour parler de notre foi et partager la parole de Dieu", répond Isabelle à des touristes étonnés. Toute la semaine, les communautés charismatiques (Emmanuel, Béatitudes, etc.), fers de lance de l'opération - un peu trop au goût de certains -, ont animé concerts, débats, soirées. Avec des "vedettes" aussi diverses que Sœur Emmanuelle, les franciscains du Bronx, l'acteur Michael Lonsdale ou Jean Vanier, fondateur de l'Arche. Jusqu'à la nuit, dimanche, les paroisses de Paris ont aussi défilé jusqu'à Notre-Dame pour y déposer des intentions de prières - 300.000 au total - "pour les vivants et les morts", enregistrées sur des "livres de vie" dans des lieux les plus divers, y compris les prisons. Dans les églises, restées ouvertes toute la semaine, près de 100.000 personnes ont participé à des veillées. Des concerts (musique sacrée, mais aussi reggae, rock, gospel), des temps de prière et de débat - sur le pardon, la solidarité, la pauvreté, etc. - ont permis de tisser quelques liens, dans les quartiers, avec des personnes étrangères à l'Eglise.

Notre-Dame bondée
Bien plus qu'Halloween, la question qui taraude les catholiques est de savoir comment annoncer la foi face à la perte des repères éducatifs, dans un environnement qui leur semble hostile, et dans le climat d'anonymat et d'indifférence des grandes villes. Comment montrer sa foi dans la rue, sans choquer et sans évangélisation forcée ? "Les chrétiens sont redescendus, comme aux premiers siècles, dans les catacombes", admettait le cardinal Godfried Danneels, archevêque de Bruxelles, samedi, dans une cathédrale Notre-Dame bondée. "Des gens sont saturés par le discours chrétien, ajoutait Mgr Lustiger. D'autres sont blessés et ont des comptes à régler avec l'Eglise. En même temps, je vois des hommes et des femmes qui ont faim de Dieu." Alors que faire, interrogeaient les jeunes, assis devant l'autel ? "Attendre que la blessure guérisse et montrer que Dieu, loin d'être un carcan, est une source de liberté." Calqué sur les modèles pentecôtiste et évangélique (en pleine croissance dans les mégapoles modernes), un mode d'évangélisation s'est imposé pendant une semaine à Paris : annonce directe de la foi, accent mis sur la "visibilité" du témoignage, rassemblements fondés sur la chaleur, la ferveur et l'émotion. Feu de paille ? Il reste tant à faire, disait au Monde, dimanche, l'un des organisateurs, Mgr Pierre d'Ornellas, évêque auxiliaire : "L'homme moderne se façonne dans la ville. A cette humanité nouvelle l'Eglise doit trouver des réponses nouvelles. Sa première tâche est de rétablir de vraies relations humaines." Et ceux qui confondent cette initiative avec une nouvelle volonté de prosélytisme catholique devraient aller se faire peur plutôt chez les sorcières d'Halloween !
 

 
L'islamisme brise le modèle hollandais
L'assassinat de Theo Van Gogh et les attentats racistes creusent le fossé entre musulmans et Néerlandais de souche

par LAURE MANDEVILLE, publié dans le Figaro le 10 novembre 2004

Des centaines de personnes rassemblées devant des écrans géants, retransmission en direct à la télévision et à la radio publiques, un vice-premier ministre parmi les proches : le cinéaste provocateur Theo Van Gogh, assassiné au nom de l'islam radical, a eu droit à des funérailles presque nationales, mardi, aux Pays-Bas. C'était le pays le plus tolérant du monde. C'est en tout cas ainsi que les Pays-Bas se rêvaient. Un "jardin hollandais multiculturel", où les communautés, protestante, juive, musulmane ou gay, cohabitent en liberté. Un pays qui avait ouvert en grand ses portes à l'immigration étrangère, supprimé les cartes d'identité et misé sur la "police sociale" et la libéralisation des drogues pour réduire la délinquance. Les Néerlandais s'offensaient de voir des pays plus "policiers", comme la France, dénoncer une forme de naïveté politique, voire d'inconscience. Présentant les banlieues françaises comme un repoussoir, les Pays-Bas étaient fiers de voir leurs ministres se rendre en vélo à leur travail en toute sérénité. L'assassinat en pleine rue, mardi dernier, par un jeune Marocain de la deuxième génération, lié à des réseaux islamistes radicaux, du cinéaste Theo Van Gogh, personnage provocateur auteur d'un pamphlet sur l'islam, n'en a été que plus ravageur, dans une société qui croyait avoir résolu pour de bon les problèmes d'identité et de religion. Le fait que l'on ait retrouvé sur le corps de la victime un document annonçant d'autres cibles, notamment parmi des députés, a traumatisé l'opinion. Et les actes racistes perpétrés par des extrémistes néerlandais contre des mosquées et une école musulmane en réaction au meurtre ont ajouté au désarroi général.

Ebahis, les Néerlandais réalisent que leur fameux "modèle" a volé en éclats et qu'un dangereux fossé se creuse entre les Néerlandais de souche et leur communauté musulmane, forte de 900.000 âmes sur 16 millions d'habitants. Beaucoup s'inquiètent d'une montée des extrêmes, menaçant l'idéologie de tolérance qui constituait le socle politique et social du pays. "Dans un pays où tout est modéré, l'alarmisme des derniers jours est frappant, note un observateur occidental. Après avoir dit longtemps qu'il n'y avait aucun problème, on entend les politiciens affirmer que le pays est en guerre." Selon un sondage publié hier par plusieurs journaux régionaux, quelque 40% des Néerlandais souhaitent que les musulmans ne se sentent plus chez eux aux Pays-Bas, tandis que 90% réclament un renforcement de la lutte contre le terrorisme, même au détriment des libertés individuelles. 80% des personnes interrogées veulent une politique d'intégration "plus dure". Il s'agit là d' "un énorme durcissement et d'une grande polarisation", commentait hier le quotidien Brabants Dagblad.

Cela fait en réalité plus de deux ans que ce tremblement de terre politique est en cours. La première secousse, décisive, avait eu lieu en 2002, année qui avait vu la montée en puissance de Pim Fortuyn puis son brutal assassinat. Surgi sur une scène politique néerlandaise assoupie, osant lier le succès de l'intégration à un strict contrôle de l'immigration, cet homosexuel libertaire favorable à la laïcité à la française s'attaqua au modèle communautaire et aux "dangers" d'un "islam arriéré". "Les Pays-Bas sont pleins", osait-il. Au pays du politiquement correct, c'était un coup de tonnerre. Quelques mois plus tard, Pim était assassiné par un Néerlandais illuminé, membre d'une association de défense des animaux. Mais l'incroyable succès remporté par son tout jeune parti montra qu'il avait vu juste. Depuis, le monde politique ne parle plus que de défendre les "valeurs néerlandaises" et d' "instaurer une distinction très claire entre tolérance et laisser-faire", note l'intellectuel Paul Scheffer. Le parti chrétien-démocrate du premier ministre, Jan Balkenende, s'est allié au parti libéral VVD pour durcir la politique d'immigration et mettre à l'ordre du jour la "tolérance zéro" en matière de sécurité. Le nombre de déboutés du droit d'asile est en forte augmentation.

Beaucoup d'intellectuels immigrés ont participé à ce séisme politique. Et parmi eux, Ayaan Hirshi Ali, députée musulmane d'origine somalienne, devenue un symbole de la lutte contre l'islam radical. "Les Pays-Bas se sont vus comme un modèle de tolérance, mais cantonner les immigrés dans leurs communautés, laisser les femmes musulmanes prisonnières du carcan fondamentaliste et de l'excision, est-ce de la tolérance ou de l'aveuglement ?", tempête la jeune femme, qui est gardée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par des policiers, en raison des menaces de mort qu'elle ne cesse de recevoir. L'assassinat du cinéaste Van Gogh, avec lequel Hirshi Ali avait réalisé un film controversé, a remis à l'ordre du jour la question de la sécurité de la députée, le Parlement n'étant pas sécurisé contre de possibles attaques terroristes. Au-delà de cette question, la classe politique semble avoir le plus grand mal, en raison de ses traditions, à trouver une réponse pragmatique. "Ce vide politique profite à l'extrême droite, qui occupe le terrain", s'inquiète un observateur occidental. Il y a pourtant fort à faire, notamment en matière de législation antiterroriste, ajoute-t-il. Jusqu'au mois d'août dernier, la qualification pour crime terroriste n'existait même pas en droit hollandais. "La répression n'était pas pour nous, car nous pensions que le Djihad était réservé aux autres, pas aux Pays-Bas, note une journaliste hollandaise. C'est la fin d'une illusion."

 


Un virus "homosexuel" bloque les écrans des sénateurs italiens

par JEAN-JACQUES BOZONNET, publié dans le Monde du 28 novembre 2004

Considérée comme un "péché" par l'éphémère candidat commissaire européen Rocco Buttiglione, l'homosexualité a pris la forme d'un virus, lundi 22 novembre, pour les sénateurs italiens. Un pirate s'est introduit dans le système informatique du Sénat, bloquant tous les ordinateurs des parlementaires. En fond d'écran, les élus ont eu la surprise de découvrir une image représentant les ébats amoureux d'un couple d'hommes. Farce de mauvais goût ou acte politique ? Certains locataires du Palais Madame, qui abrite le Sénat, ont évoqué la possibilité d'un lien avec une affaire qui a fait grand bruit depuis l'été : le licenciement par le vice-président du Sénat, Domenico Fisichella, d'un de ses collaborateurs soupçonné d'être homosexuel.

L'homme en question, Dario Mattiello, avait été photographié début juillet lors d'une soirée au Gay Village, l'une des animations estivales de la ville de Rome. Quelques jours après la publication du cliché par l'hebdomadaire Panorama, il avait été prié de faire ses valises. Pourtant, le sénateur a toujours nié que les orientations sexuelles supposées de son employé soient le motif du licenciement. Il a mis en cause ses comportements sur le lieu de travail, notamment la fréquentation de sites Internet "inopportuns". Les dénégations de M. Fisichella, sénateur d'Alliance nationale, n'ont pas convaincu la très berlusconienne ministre pour la parité, Stefania Prestigiacomo. Elle a annoncé, le 19 novembre, qu'elle avait recruté Dario Mattiello dans son propre cabinet. "Personne ne peut être discriminé sur son lieu de travail", a-t-elle déclaré. Aussitôt, son collègue Roberto Castelli, ministre de la justice (Ligue du Nord), s'était inquiété de savoir s'il avait été embauché pour ses seules compétences. "Sinon, avait-il dit, il pourrait s'agir d'une discrimination à l'égard des hétérosexuels." Mme Prestigiacomo nie avoir voulu faire un exemple : "C'est un fonctionnaire de très haut niveau qui parle six langues", a-t-elle précisé. Un collectif pour les droits des homosexuels a manifesté récemment devant le Sénat. Mais l'idée d'un virus vengeur est exclue par le sénateur de centre gauche Franco Grillini : "La communauté gay n'a jamais utilisé de tels moyens de lutte", estime-t-il. Les informaticiens ont dû batailler plus de 24 heures pour retirer l'image et débloquer les ordinateurs des parlementaires.


L'islamisme gagnera-t-il la bataille de l'Europe ?

par GILLES KEPEL, publié dans le Monde du 2 novembre 2004
L'auteur est professeur à l'Institut d'études politiques de Paris (chaire Moyen-Orient Méditerrannée)

Venant à Paris plaider la cause de l'intégration de la Turquie à l'Europe, M. Erdogan fit savoir que ses deux filles, dûment voilées, étudiaient aux Etats-Unis, faute de pouvoir se présenter à l'université turque, où la laïcité héritée d'Atatürk prohibe le port du hidjab. Au même moment, le président de l'Union des organisations islamiques de France déclarait que son mouvement ne se sentait plus lié par la trêve consécutive à l'enlèvement de Christian Chesnot et Georges Malbrunot en Irak. La guerre scolaire - version islamiste - était rallumée avec le passage en conseil de discipline des premières parmi les 70 élèves voilées irréductibles des collèges et lycées. La coïncidence de ces deux événements jette une lumière crue sur l'imbroglio dans lequel est pris le devenir des populations d'origine musulmane en Europe. Qu'il s'agisse de la dizaine de millions de citoyens des Etats de l'Union, descendants d'immigrés du Maghreb, d'Afrique, de Turquie et du sous-continent indien, ou des 70 millions de Turcs, le jour où leur pays rejoindrait l'Europe. Elle inscrit ce devenir au croisement d'enjeux de politique intérieure et de civilisation qui déterminent l'évolution de l'islam. L'européanisation de cette religion est-elle porteuse d'un aggiornamento à valeur exemplaire pour le reste du monde ? Ou bien est-elle l'occasion pour les militants islamistes et salafistes d'établir les têtes de pont d'un prosélytisme qui, à en croire les plus exaltés, assurerait la troisième - et victorieuse - expansion islamique sur le sol européen après l'échec sanctionné par la Reconquista espagnole au XVe siècle et la défaite ottomane au siège de Vienne en 1683 ?

Deux événements dramatiques portent ce dilemme au paroxysme : l'attentat de Madrid et la mobilisation des Français d'origine musulmane en faveur des deux journalistes. Le premier a été perpétré, avec l'appui logistique de "professionnels" du réseau Al-Qaida, par de jeunes immigrés marocains. A côté des marginalisés et des délinquants qui sont la proie usuelle des prédicateurs salafistes-djihadistes, on comptait aussi des individus socialement intégrés, comme l'était Mohammed Atta, étudiant appliqué à Hambourg et chef des terroristes du 11-Septembre. L'émergence de ces personnalités schizophrènes transfigurées par l'islamisme radical en assassins de masse ne concerne que quelques individus. Mais, par-delà les centaines de morts qu'ils causent, leur impact est dévastateur sur le devenir d'un islam européen pris en otage. Au-delà de la capacité des affidés de Ben Laden de changer le résultat du scrutin ou d'obtenir le retrait d'Irak de l'armée de Madrid, on trouve cette certitude que l'Espagne est "terre d'islam" depuis l'Andalousie musulmane, et que le djihad y est licite contre les "occupants". Dans cette logique, le 11-Mars n'est que la première bataille d'une Reconquista à l'envers, dont l'Europe est l'horizon.

Face à cela s'inscrit la mobilisation des Français d'origine ou de confession musulmane - quelle que soit leur foi ou incroyance, dont la République, au contraire des Etats islamiques, leur donne la liberté - en soutien aux journalistes menacés de mort par d'autres salafistes-djihadistes si la loi sur la laïcité à l'école n'était pas retirée. On s'interroge souvent sur l'incapacité des musulmans non islamistes à se faire entendre. En l'occurrence, elle s'est exprimée avec force et a eu un effet remarquable sur les sociétés du Moyen-Orient, où les preneurs d'otages, mis en porte-à-faux, ont dû renoncer à exécuter leur menace. La plupart de nos concitoyens d'origine musulmane, lorsqu'ils ont le sentiment d'une insertion satisfaisante dans leur environnement politique, social, économique ou culturel, n'éprouvent pas davantage la nécessité de faire de leur confession un étendard identitaire que la majorité de leurs compatriotes d'origine catholique, juive ou protestante. Cela laisse le champ libre aux entrepreneurs religieux radicaux pour investir le tissu d'associations culturelles ou communautaires dont ils se proclament les représentants, un phénomène qui ne se limite pas à l'islam. Cette réaction massive au chantage exprime aussi le refus d'une "société civile d'origine musulmane" de se voir représentée par les courants issus des Frères musulmans. Ceux-ci, à travers leur prépondérance dans le CFCM, dessinent jour après jour les contours confessionnels d'une fragmentation de la société française en communautés figées dans des identités religieuses défensives. Ils attisent les braises de l'affaire du voile, bannière identitaire par excellence de cette fragmentation.

Tant que les grands partis français refuseront de présenter en position éligible aux élections législatives, socle de la représentation nationale, des candidats au patronyme musulman - sans que ceux-ci aient vocation à être "députés des beurs" plus que les élus d'origine juive sont "députés des feujs" ou leurs collègues d'origine catholique ceux "des Gaulois" -, la représentation nationale sera biaisée et les islamistes auront beau jeu. En ce domaine, la France républicaine et assimilatrice a un retard paradoxal sur l'Allemagne et sur le Royaume-Uni. L'enjeu n'est pourtant pas mince : il s'agit de la capacité de l'Europe à démontrer au monde islamique que ses citoyens d'origine musulmane sont la première génération à participer à une société démocratique dont les bienfaits sont interdits à l'immense majorité des parents demeurés au pays. Chacun au Maghreb, en Afrique, au Pakistan, en Turquie, a un cousin à Marseille, Birmingham, Düsseldorf ou Barcelone. On a l'attention fixée sur le devenir de ce membre de la famille, qui participe de plain-pied à l'aggiornamento de la civilisation musulmane tandis qu'on vit cela au bled par procuration, à travers la télévision par satellite, Internet, et leurs effets de distorsion. Cette dimension exemplaire reste aussi trop fréquemment obérée par les difficultés de l'ascension sociale des jeunes issus des dernières générations immigrées.

Ce malaise est un terrain de prédilection pour les islamistes. Ils s'emploient à retourner le découragement en rejet de la société "impie" et en réification identitaire défensive qui se projette dans une Umma - communauté des croyants - dont le mécanisme n'est pas sans rappeler l'internationalisme prolétarien d'antan. On s'étonnera peu que les survivants du communisme et du gauchisme aient contracté, au sein du Forum social européen comme dans des associations de banlieue, une alliance avec les hérauts du port du voile. Le dynamisme militant de ces derniers transforme les premiers en "compagnons de route" et met crûment en lumière leur panne de projet. Cette bataille qui se déroule autour du devenir des musulmans en Europe, et où la conquête des médias est un enjeu de pouvoir crucial car il s'agit aussi d'un combat d'images, se joue avec force autour de la question turque. D'un côté, l'effet d'attraction de l'Europe a contraint le parti AKP au pouvoir - dont beaucoup de membres sont issus des Frères musulmans - à dissoudre dans le creuset démocratique de Bruxelles l'idéologie islamiste qui faisait décrire à M. Erbakan - la figure tutélaire de l'islamisme turc - l'Europe comme un "club judéo-chrétien" auquel il opposait un "M8" regroupant les grands pays musulmans.

Ce facteur est dû à la pression de l'électorat de l'AKP, des classes montantes pieuses anatoliennes désireuses de faire les concessions nécessaires pour se fondre dans la prospérité européenne, comme au tropisme européen ancien des élites laïques. Celles-ci sont en grand nombre européennes "de souche", car issues de la Roumélie (ancienne partie européenne de l'Empire ottoman) et installées en Turquie à l'occasion des échanges de population des années 1920. L'intégration européenne est par ailleurs, selon une ironique logique à fronts renversés, l'occasion pour les islamistes turcs de lutter contre la laïcité issue d'Atatürk. Ils utilisent les libertés européennes pour rendre licite puis promouvoir, par exemple, le port du voile à l'université turque, tout en apportant leur appui aux Frères musulmans et salafistes européens qui luttent pour le voile à l'école. Comme toutes les batailles politiques, celle qui concerne l'islam et l'Europe ne verra pas les différents protagonistes comme le dit le proverbe arabe - "sortir du hammam comme ils y sont entrés". Mais encore en faut-il poser les enjeux d'une manière claire, afin que chacun sache comment se définir et à qui s'identifier.


Un millier de personnes ont assisté à la naissance de l'Amitié judéo-musulmane de France à la Cité des sciences à Paris

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 23 novembre 2004

Eitima et amitié : l'arabe, comme l'hébreu, se lit de droite à gauche. Sous ce signe, l'Amitié judéo-musulmane de France (AJMF) est née dimanche 21 novembre à la Cité des sciences, à Paris, devant un millier de personnes. Plus de cinquante ans après la création de l'Amitié judéo-chrétienne. Non pas qu'il n'y ait jamais eu d' "amitié" entre juifs et musulmans. "Ravivons les nostalgies d'autrefois", s'est même écrié Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), en rappelant l'affection que se portaient après-guerre le grand rabbin Jacob Kaplan et Hamza Boubakeur, père de l'actuel recteur de la Mosquée de Paris. Que d' "amitiés" vécues aussi par les juifs séfarades et les musulmans d'Afrique du Nord : "Nous avions la même nourriture, le même soleil, la même mer !" Parler aujourd'hui d' "amitié judéo-musulmane"semble pourtant presque incongru. L'islamophobie et l'antisémitisme ont pris une ampleur telle qu'il fallait aux initiateurs une bonne dose d'optimisme et de ténacité pour conduire pareil projet. Michel Serfaty, rabbin de Ris-Orangis (Essonne), victime il y a un an d'une agression antisémite - dont l'auteur doit être jugé lundi 22 novembre devant le tribunal correctionnel d'Evry -, n'en manque pas.

Dès juillet 2003, il avait fait venir au Consistoire de Paris une trentaine de représentants musulmans, et, depuis, malgré les sceptiques, il s'est assuré de larges soutiens dans les deux communautés. La création de l'Amitié judéo-musulmane avait, dimanche, l'enthousiasme de tous les commencements. Celui de Simone Veil d'abord, venue apporter son soutien : "Cessons de diaboliser le juif. Mais aussi d'avoir peur de l'islam !", dit-elle. L'essentiel, pour elle, est de combattre l'ignorance, "terreau de toutes les barbaries". "Faisons le djihad, mais le djihad contre l'ignorance !", surenchérit Tareq Obrou, imam de Bordeaux, dans un réquisitoire contre les fondamentalistes : "Ne pas tenir compte des circonstances historiques de la Révélation, c'est absolutiser l'islam", s'écrie-t-il, distinguant les "versets principiels" du Coran - qui prescrivent "la tolérance, le pardon, l'ouverture" - des "versets circonstanciels".

 

De nombreux "parrains"
Même émotion chez le rabbin Gilles Bernheim pour dire que "l'absolu n'appartient à personne. Car il est à tous". Et, plutôt que de se lancer dans l'apologie des religions, il souligne que leurs prescriptions doivent avoir un sens pour le monde. L' "amitié" ne doit pas commencer par la relecture d'histoires douloureuses, mais par une réflexion sur la responsabilité commune des religions, le devoir qu'elles ont d'apporter de la "fraternité" au mouvement d'une société qui revendique toujours plus de liberté. Les "parrains" étaient nombreux à se pencher sur le berceau de la jeune Amitié judéo-musulmane : Armand Abecassis, Moïse Cohen, Khaled Bentounes, David Messas, Dalil Boubakeur, Salah Stetié, ancien ambassadeur du Liban, puis les "frères" chrétiens, Mgr Olivier de Berranger, représentant l'épiscopat, Olivier Abel, de la Fédération protestante.

On n'a pas évité les sujets qui fâchent, comme la guerre israélo-palestinienne. Ni l'absence regrettée du Conseil français du culte musulman (CFCM), représenté seulement par la Mosquée de Paris, alors que le CRIF et les Consistoires, eux, étaient présents à part entière. Mais l'essentiel a été dit : juifs et musulmans doivent s'employer à combattre les comportements d'exclusion fondés sur la race et la religion ; à substituer à la violence la compréhension, le vivre ensemble et l'action commune. Et pour prouver qu'ils ne se payaient pas de mots - avant de faire monter à la tribune des groupes de musiques arabe et juive - les initiateurs avaient ouvert une exposition permettant aux fidèles des deux traditions de mieux connaître celle de l'autre : sur le mariage, la circoncision, les livres sacrés, etc. Scouts musulmans et éclaireurs unionistes avaient uni leurs forces. Comme pour une sorte de trêve, avec l'espoir qu'elle ne soit pas qu'un feu de paille.


Bienvenue sur Al-Manar, chaîne judéophobe
En autorisant sa diffusion sur le câble et le satellite, Paris laisse s'exprimer une des principales sources d'appel au terrorisme

par SYLVAIN ATTAL, publié dans Libération le 26 novembre 2004
L'auteur est journaliste, auteur de la Plaie, enquête sur le nouvel antisémitisme (Denoël)

La chaîne de télévision libanaise du Hezbollah était déjà accessible via le satellite Arabsat. Elle sera bientôt disponible sur les opérateurs câble et satellite tels que CanalSatellite ou TPS, au même titre (par exemple) que LCI, Planète ou Pink TV. A moins qu'elle ne soit proposée gratuitement... Le CSA l'a voulu. En effet, en échange d'un engagement de pure forme et dont la réalité de l'exécution sera de facto invérifiable, Al-Manar, qui avait tant choqué le gouvernement français pour avoir diffusé, lors du ramadan 2003, le feuilleton antisémite Al-Shatat ("Diaspora"), inspiré des Protocoles des sages de Sion, se voit intronisé dans notre paysage audiovisuel national. Les leçons à tirer de ce revirement sont multiples. La première est qu'il s'agit d'une nouvelle mesure d'apaisement en direction des promoteurs du terrorisme, qu'il s'agisse d'enlèvements ou d'opérations-suicides. S'exprimant sous condition d'anonymat, un interlocuteur du CSA a avoué qu'autant que le souci de préserver de bonnes relations avec le Liban, le sort des otages français (Chesnot et Malbrunot) "avait été pris en considération" (le Figaro du 19 novembre). Les membres du CSA ne sont donc pas complètement stupides au point de croire qu'Al-Manar va complètement changer de nature pour leur faire plaisir, en veillant (selon la condition posée) à "s'abstenir d'inciter à la haine, à la violence ou à la discrimination pour des raisons de race, de sexe, de religion ou de nationalité".

Contentons-nous de constater le sort de nos otages depuis que la France a mis à profit ses "bonnes relations avec le monde arabe", y compris avec des mouvements comme le Hezbollah, que Paris s'obstine à ne considérer que comme un "mouvement politique et spirituel disposant de députés au Parlement libanais". Le Hezbollah est tout cela, mais c'est aujourd'hui surtout une organisation dont, notamment à travers sa chaîne de télévision, le fonds de commerce est l'apologie des opérations-suicides contre les civils israéliens, considérés comme des combattants. "Le mérite [de ces opérations] est de nous redonner espoir, disait le 8 avril 2004 sur Al-Manar, l'un des principaux dirigeants des Frères musulmans. Une nation qui n'excelle pas dans l'industrie de la mort ne mérite pas de vivre." La deuxième leçon, c'est que le CSA (qui affirme, comme il se doit, n'avoir subi aucune pression du gouvernement français) vient de sacrifier la lutte contre l'antisémitisme dans notre pays, en ignorant l'une de ses sources principales, à savoir les chaînes satellitaires arabes. Car l'autre mission que s'est fixée Al-Manar (qui n'est pas un cas d'espèce) est en effet d'alimenter, sous couvert de lutte contre "l'entité sioniste", la judéophobie planétaire. Quelques exemples ?

Le 22 avril 2004, invité de la chaîne, le cheikh Taha al-Sabouji, mufti de Tripoli, disait : "Les responsables des désordres sociaux, tout au long de l'histoire, ont toujours été les juifs. Cela est mentionné dans les écrits de toutes les religions, et spécialement dans le Coran." Face à lui, le docteur Jafar Abd el-Salim, secrétaire général de l'Association des universités islamiques, se référant au Protocole des sages de Sion, décidément un must d'Al-Manar, ajoutait : "Il leur est dit [aux juifs] de répandre la corruption dans les sociétés humaines afin de mieux y dicter leur loi. Ainsi, tous les films pornographiques du monde sont réalisés par des sociétés juives. Il en va de même pour le trafic de drogue" (Source : Memri - Middle East Media Research Institute). Voici ce qui est, le plus naturellement du monde, expliqué aux téléspectateurs de cette chaîne, sans parler des appels quotidiens à la destruction d'Israël, sous forme de clips, de discours politiques ou de prêches dans les mosquées. C'est ainsi qu'au lendemain de l'annonce de la décision du CSA, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, violait déjà les engagements pris en s'exclamant : "Nous avons triomphé du lobby sioniste ! Mort à Israël ! La fin de cet abcès purulent, mort à Israël !" (Relevé par Proche-orient.info). Voilà ce qui, désormais, sera demain accessible le plus simplement du monde.

La troisième leçon, qui est sans doute la plus grave, c'est que la France est devenue totalement schizophrène. Alors que ses services de renseignements et de sécurité sont parmi les plus actifs dans la lutte contre les réseaux terroristes, dont chaque jour montre à quel point ils sont bien implantés dans notre pays, elle autorise la diffusion d'une des sources principales d'appel au martyr et au terrorisme. Indépendance ne saurait rimer avec irresponsabilité. Il est temps que le gouvernement, que le président de la République, s'expliquent sur ce coupable renoncement.


 
Al-Manar : François Hollande écrit au CSA
Le premier secrétaire du PS s'interroge sur "les raisons qui ont conduit" le CSA à autoriser la diffusion en France de la chaîne proche du Hezbollah

paru dans le Nouvel Observateur le 27 novembre 2004

Le premier secrétaire du PS François Hollande a écrit vendredi 26 novembre au CSA pour lui demander "les raisons qui ont conduit" cette instance à autoriser par convention la diffusion en France de la chaîne TV Al Manar, proche du Hezbollah. Le numéro deux du parti Laurent Fabius et le porte-parole, Julien Dray, s'étaient déjà émus de cette initiative. Dans une lettre au président du CSA Dominique Baudis, François Hollande se demande "comment imaginer sérieusement que la chaîne du Hezbollah, qui diffuse en boucle durant des heures des clips incitant les enfants à la haine et au martyre, reconsidère de fond en comble des programmes conçus pour relayer une phraséologie incompatible avec les valeurs qui fondent l'Union européenne". Il juge "d'ores et déjà nécessaire que le CSA reconsidère sa position". Dimanche dernier sur Radio J, Laurent Fabius s'était déclaré "choqué" par "un certain double langage du gouvernement", dans la mesure où celui-ci avait été "interrogé" par le CSA sur ce dossier. Laurent Fabius, comme Julien Dray jeudi, avait réclamé "des explications". Le CSA a fait valoir que la convention signée avec Al Manar contenait "des dispositions très strictes quant à la nature des programmes" de cette chaîne, qui sera sanctionnée en cas de manquement à ses engagements, selon Dominique Baudis.

Un feuilleton inspiré du "Protocole"
La chaîne de télévision par satellite Al-Manar, proche du Hezbollah chiite libanais, a signé vendredi dernier 19 novembre une convention avec le Conseil supérieur de l'audiovisuel. Le Conseil d'Etat avait ordonné au mois d'août à Al-Manar de se mettre en conformité avec les exigences légales françaises, à savoir de conclure une convention avec le CSA, sous peine d'une interdiction de diffusion en France. Le CSA avait auparavant demandé au Conseil d'Etat d'interdire cette chaîne, qui avait diffusé en novembre 2003, en plein ramadan, un feuilleton intitulé "Al-Shatat" (diaspora ou exil en arabe) qui s'inspire du "Protocole des sages de Sion", un faux écrit israélite du 19e siècle censé montrer que les juifs régissent le monde. Le Conseil d'Etat ne l'avait pas interdite, mais lui avait imposé de déposer un dossier complet de conventionnement avant le 1er octobre 2004.

Droit français
Al-Manar a adressé le 21 septembre dernier une demande de conventionnement au CSA, qui lui a envoyé mardi 16 novembre une convention pour la diffusion de son service en Europe. Ce document était accompagné d'une lettre de Dominique Baudis, le président du CSA, rappelant que certains programmes d'Al-Manar ne sont pas compatibles avec la convention et doivent donc être abandonnés. Certaines émissions "présentent de manière favorable des actions violentes à l'encontre de populations civiles, sont de nature à inciter à la haine ou à la violence pour des raisons de religion ou de nationalité et sont susceptibles d'entraîner des troubles à l'ordre public, en attisant les tensions ou antagonismes entre communautés vivant en Europe". "La signature par vos soins de cette convention implique donc que vous renonciez formellement à la diffusion de programmes de cette nature sur le signal empruntant un satellite relevant du droit français", ajoute Dominique Baudis.

Colère du CRIF
Al-Manar a signé la convention vendredi 19. Ce qui a provoqué la colère des institutions juives. "On est en train de légaliser une chaîne qui délivre un message antisémite qui est en contradiction totale avec la politique annoncée par le gouvernement de lutte contre l'antisémitisme", s'est insurgé Roger Cukierman, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF).

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