Pourquoi
la France change-t-elle d'attitude au Liban ?
par
GEORGES CORM, publié dans le Monde du 15
septembre 2004
L'auteur
est ancien ministre des finances du Liban,
consultant économique et financier, historien
du Proche-Orient contemporain, enseigne la coopération
économique internationale et les finances
publiques à l'université Saint-Joseph de
Beyrouth
C'est avec consternation que
la grande majorité des Libanais a vu la France
aux côtés des Etats-Unis participer à la
tentative peu glorieuse de déstabilisation du
Liban que représente la résolution 1559 du
Conseil de sécurité des Nations unies. En réalité,
on a d'autant plus de mal à comprendre la
France que nous n'oublions pas comment elle
avait amené les Etats-Unis, en 1996, à reconnaître
la légitimité de la résistance du Hezbollah
au sud du Liban par les "arrangements
d'avril" qui visaient à limiter les
pertes civiles libanaises et à légitimer les
actions libanaises menées contre l'armée israélienne
occupante. C'est la France aussi, il y a deux
ans environ, qui a organisé un sauvetage
financier du Liban, nécessité par la politique
monétaire et financière inconsidérée de
Rafic Hariri depuis 1992. Elle a fait le geste
exceptionnel de mobiliser sur une garantie
publique française 500 millions de dollars pour
le Liban. C'est encore la France qui s'est mise
courageusement en pointe depuis trois ans pour
empêcher les Etats-Unis de faire du
Moyen-Orient un chaos où règne la loi de la
jungle, comme nous le voyons tous les jours désormais
en Irak et en Palestine.
Or la résolution 1559 du
Conseil de sécurité ouvre, aujourd'hui, la
porte à une déstabilisation complète du
Liban. En effet, le texte de la résolution équivaut
à demander à ce pays qu'il se suicide, car
elle ne fait rien moins que de le sommer, tout
à la fois, de désarmer le Hezbollah (que
d'ailleurs les Etats-Unis considèrent comme une
organisation terroriste, contrairement à 90%
des Libanais), et les organisations
palestiniennes armées dans les camps de réfugiés.
Bien plus, le Liban est requis de procéder à
ces opérations militaires, inconsidérées dans
le contexte actuel, en demandant en même temps
à la Syrie, seule puissance régionale de
poids, de retirer son armée du pays alors que
la présence de cette armée serait nécessaire
pour procéder à ce désarmement ; ce dernier
n'étant possible que lorsque le contentieux
israélo-palestinien sera résolu et que les
Palestiniens auront un Etat digne de ce nom.
Tout cela équivaut vraiment à demander à
notre malheureux pays de recréer la situation
explosive qui, en 1975, a provoqué quinze années
de tueries et de sauvagerie. Mais la résolution
du Conseil de sécurité ne s'arrête pas là.
Elle exige des parlementaires libanais qu'ils
refusent l'amendement de la Constitution
libanaise, même si la procédure
constitutionnelle est respectée, qui
permettrait l'extension ou le renouvellement du
mandat de l'actuel président de la République,
le général Emile Lahoud. Sur ce plan déjà,
le Parlement libanais a enfreint la résolution,
puisque le mandat du chef de l'Etat a été
prolongé de trois années.
Quelles sont les raisons
urgentes et graves qui ont poussé les
promoteurs français et américains de la résolution
à exercer une telle dérive du droit
international en se mêlant de la vie
parlementaire d'un pays et de sa politique intérieure
? Le Liban présente-t-il brusquement un tel
danger pour la communauté internationale que le
Conseil de sécurité se saisisse non seulement
de ses affaires intérieures, mais aussi de ses
relations avec la Syrie ? Ces relations ont déjà
été décrites comme "privilégiées"
dans l'accord de Taëf de 1989, qui a été
approuvé par une déclaration solennelle de ce
même Conseil à l'époque, puis a fait l'objet
d'un traité de coopération auquel aucune
puissance à l'époque n'a trouvé à redire.
Pourquoi le Conseil de sécurité, qui a voulu
empêcher la prolongation du mandat du président
de la République, ne s'en prend-il pas aux pays
arabes dont les chefs d'Etat règnent sans
partage depuis trente ans ou plus. Est-ce pour
punir le chef de l'Etat libanais de l'appui donné
par l'Etat et l'armée libanais au Hezbollah, ce
qui a assuré la libération du sud du Liban en
2000 sans que soit versée une goutte de sang ?
Est-ce que les Etats-Unis
cherchent à amplifier leurs pressions sur la
Syrie en utilisant la carte libanaise qu'ils lui
ont laissée en récompense de son attitude dans
la première guerre du Golfe en 1990-1991 ? Dans
ce cas, on comprend mal pourquoi la France,
puissance traditionnellement amie du Liban,
participerait aussi activement à faire retomber
le Liban dans son rôle de proie sur l'échiquier
régional et donc à le faire basculer, éventuellement,
dans la déstabilisation et la guerre civile. Déjà,
des signes inquiétants se manifestent au Liban,
car l'attitude de la France, qui jouit d'un
grand crédit moral, réveille chez certains chrétiens
de vieux démons d'une "protection"
occidentale et chez certains musulmans
l'hostilité à une puissance autrefois
coloniale qui a donné d'elle-même l'image (pas
vraiment conforme à la réalité) de qui
favorisait les chrétiens au détriment des
musulmans.
Quels que soient les liens étroits
du chef de l'Etat français et du premier
ministre libanais, qui s'est opposé avec une
virulence peu commune au maintien du général
Lahoud à la tête de l'Etat, on a du mal à
penser que le virage brutal de la politique de
la France pourrait être dicté par une relation
personnelle. Faut-il rappeler ici que M. Hariri
avait œuvré avec le plus grand enthousiasme,
en 1995, à la prolongation du mandat d'Elias
Hraoui, le prédécesseur du général Lahoud à
la présidence de la République, sans que la
France s'en émeuve outre mesure, à l'époque où,
d'ailleurs, la conjoncture régionale était
plutôt calme. La fièvre coloniale qui s'est
emparée des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne
avec l'invasion de l'Irak aurait-elle gagné la
France, qui, dans un vieux réflexe historique,
n'entend pas perdre son influence sur la Syrie
et le Liban au profit du couple anglo-saxon, qui
gère le Moyen-Orient de façon si maladroite et
sanglante ? Peut-on penser que la diplomatie
française n'a pas vu dans la résolution
onusienne une ingérence peu commune dans les
affaires intérieures d'un Etat qui ne représente
aucune menace pour la communauté internationale
?
Aujourd'hui, la question est
: la diplomatie française a-t-elle abandonné
brusquement la politique d'équilibre qu'elle
s'est toujours efforcée de maintenir dans ses
relations avec les différentes sensibilités
politiques libanaises ? "Le manifeste de
Beyrouth", publié de façon surprenante en
première page du Monde du 22 juin,
pouvait laisser croire qu'il représentait
l'opinion de la majorité des Libanais. La
diplomatie française aurait-elle été influencée
par la publicité faite à ce document ? Si la
corruption dont tout le monde se plaint au Liban
(y compris, bien sûr, les politiciens les plus
notoirement corrompus) est dénoncée à juste
titre dans "Le manifeste de Beyrouth"
et dans le dernier communiqué des évêques
maronites, en attribuer exclusivement la
responsabilité à la Syrie est une analyse un
peu courte. La corruption au Liban est d'abord
le fait des Libanais, dont certains n'hésitent
pas certes à cacher leur propre cupidité derrière
tel ou tel petit ou grand personnage en Syrie.
En faire supporter la responsabilité exclusive
à notre voisin, c'est se démettre vraiment à
bon compte de sa propre responsabilité
nationale, aussi bien politique que morale.
On aurait aimé, en tout cas,
que ce souci pointilleux de démocratie et de
constitutionnalisme, exprimé dans la résolution
1559, ait été aussi ardent lorsque nous avons
eu deux présidents élus sous la menace des
canons israéliens entourant le Parlement en
1982 ou lorsque l'Etat d'Israël durant
vingt-deux ans n'a pas respecté la résolution
425 du Conseil de sécurité lui enjoignant de
retirer toutes ses troupes du sud du Liban occupé
en 1978. C'est pourquoi de très nombreux
Libanais ne sont pas prêts aujourd'hui à se
laisser intimider par ce dérapage de la mission
de l'ONU, même si la France que nous aimons s'y
est associée par des calculs qui restent à élucider.
La situation au Moyen-Orient (Liban)
Résolution 1559 adoptée par le
Conseil de sécurité des Nations unies
New York, le 2 septembre
2004
Le Conseil de sécurité,
Rappelant toutes ses résolutions antérieures
sur le Liban, en particulier les résolutions
425 (1978) et 426 (1978) du 19 mars 1978, 520
(1982) du 17 septembre 1982 et 1553 (2004) du
29 juillet 2004, ainsi que les déclarations
de son président sur la situation au Liban,
en particulier celle du 18 juin 2000 (S/PRST/2000/21),
Réaffirmant qu'il appuie vigoureusement l'intégrité
territoriale, la souveraineté et l'indépendance
politique du Liban à l'intérieur de ses
frontières internationalement reconnues,
Notant que le Liban est déterminé à assurer
le retrait de son territoire de toutes les
forces non libanaises,
Gravement préoccupé par la persistance de la
présence au Liban de milices armées, qui empêche
le gouvernement libanais d'exercer pleinement
sa souveraineté sur tout le territoire du
pays,
Réaffirmant combien il importe que le contrôle
exercé par le gouvernement libanais s'étende
à la totalité du territoire du pays,
Ayant à l'esprit l'approche d'élections présidentielles
au Liban et soulignant qu'il importe qu'elles
soient libres et régulières et se déroulent
conformément à des règles
constitutionnelles libanaises élaborées en
dehors de toute interférence ou influence étrangère,
1. Demande à nouveau que soient strictement
respectées la souveraineté, l'intégrité
territoriale, l'unité et l'indépendance
politique du Liban, placé sous l'autorité
exclusive du gouvernement libanais s'exerçant
sur l'ensemble du territoire libanais ;
2. Demande instamment à toutes les forces étrangères
qui y sont encore de se retirer du Liban ;
3. Demande que toutes les milices libanaises
et non libanaises soient dissoutes et désarmées
;
4. Soutient l'extension du contrôle exercé
par le gouvernement libanais à l'ensemble du
territoire du pays ;
5. Se déclare favorable à ce que les
prochaines élections présidentielles au
Liban se déroulent selon un processus électoral
libre et régulier, conformément à des règles
constitutionnelles libanaises élaborées en
dehors de toute interférence ou influence étrangère
;
6. Demande instamment à toutes les parties
concernées de coopérer avec lui pleinement
et sans attendre afin que la présente résolution
et toutes les résolutions relatives au plein
rétablissement de l'intégrité territoriale,
de la souveraineté et de l'indépendance
politique du Liban soient appliquées intégralement
;
7. Prie le Secrétaire général de lui faire
rapport dans les 30 jours sur la manière dont
les parties auront mis en œuvre la présente
résolution et décide de demeurer activement
saisi de la question./.