Qui
veut détruire le Liban
?
BÉATRICE
PATRIE & EMMANUEL ESPAÑOL,
Sindbad/Actes Sud coll.
"L’Actuel",
mars 2007, 295 p.
Béatrice
Patrie est députée européenne.
Cette ancienne présidente
du Syndicat français de
la magistrature dirige
actuellement la délégation
interparlementaire pour
les relations avec les
pays du Machreq (Jordanie,
Liban, Syrie, Égypte).
Emmanuel Español est
historien. Tous deux
furent parmi les
observateurs européens
qui garantirent le bon déroulement
des élections législatives
de juin 2005 au Liban. Ils
sont donc les mieux placés.
Les plus crédibles pour
nous décrire le bourbier
libanais de ces
trois dernières années.
Car les journalistes et
les politiques oublient
trop souvent d’embrasser
dans sa globalité les événements
rapportés, commentés.
Car sans vision globale,
personne ne peut rien y
comprendre. Ainsi cet
essai est-il essentiel.
Indispensable pour dénouer
les fils, voir la réalité
des faits. Et nous
proposer un projet
d’avenir cohérent.
Avant
toute chose, le postulat
de départ. Unique. Froid.
Imparable mais
authentique. La guerre de
l’été 2006 n’était
pas le fruit du hasard.
Malgré l’assassinat de
Rafic Hariri la ferveur de
la rue avait engendré une
dynamique. Un acte insensé
mais un résultat probant
: le départ de l’armée
syrienne du sol libanais.
Puis les élections législatives
avaient consacré la
victoire du Front du 14
mars. La coalition
favorable à l’indépendance
était au pouvoir.
L’avenir semblait enfin
possible. Certes les
assassinats politiques
avaient encore cours (Bassel
Fleihane, Georges Haoui,
Samir Kassir, Gebran Tuéni...).
Mais Fouad Siniora, le
Premier ministre, donnait
l’impulsion. Le décollage
économique se concrétisait.
La saison touristique
s’annonçait
florissante... La guerre
arriva donc à point nommé
pour briser l’élan du
printemps de Beyrouth.
Et la
planification de ce
conflit par Israël est
une hypothèse plausible
tant elle correspond aux méthodes
et aux objectifs
traditionnels des
dirigeants de ce pays :
pousser à l’explosion
communautaire pour tenter
de demeurer la seule démocratie
régionale, user d’un châtiment
collectif pour punir les
Libanais d’héberger les
milices du Hezbollah. Tout
comme Israël punit les
Palestiniens pour avoir
porté démocratiquement
au pouvoir le Hamas.
Le
Liban fait de l’ombre à
son voisin. Et pas
seulement sur le plan économique.
Israël veut saper son modèle
de coexistence démocratique.
L’État hébreu ne tolère
plus l’affirmation à
ses frontières d’une démocratie
pluraliste.
Multiconfessionnelle. Et
multiculturelle. Car le
mensonge israélien repose
sur l’impossibilité des
peuples arabes à vivre
selon un standard démocratique.
Or, comme les Palestiniens
qui sont arrivés à mener
à terme leur processus électoral
législatif (on sait
comment Tsahal a réprimé
les nouveaux élus), les
Libanais démontrent également
que leurs institutions
fonctionnent. C’était là
crime de lèse majesté.
La démonstration
qu’Israël n’était
pas le seul État démocratique
de la région.
Diviser
pour régner. Cela
pourrait être l’une des
manœuvres tentées lors
de la guerre de l’été
2006. Avec insuccès. La
division des communautés
libanaises était un
objectif stratégique.
Confirmé par les déclarations
du numéro 2 de l’état-major
en février 2006. Ce qui
explique les bombardements
ciblés (villages chiites
du Sud rasés, villages
chrétiens voisins de
quelques kilomètres, épargnés).
Mais au final,
l’implosion attendue
n’arriva pas. Au
contraire. Ce fut un élan
de solidarité nationale
qui souda le peuple. Une
nouvelle fois, la volonté
de briser l’âme
libanaise - ce à quoi
visait l’assassinat de
Hariri - échouait
lamentablement. Le Liban
parvenait même à rendre
vie à un semblant
d’unité nationale.
Israël
n’agit jamais seul.
Nous le savons. Seuls les
sots pensent le contraire.
Il faut donc regarder du côté
des USA. Et de leurs alliés
dans la région. Mais qui
veut détruire le Liban,
alors ? Et pourquoi ? Et
qui serait en mesure de
montrer une réelle volonté
politique forte pour faire
œuvre de bâtisseur ?
C’est à ces questions
que ce livre se propose de
fournir des éléments de
réponse. Clairs,
pragmatiques, logiques et
argumentés, tous les éléments
avancés font mouche. Le
phénix du Levant se relèvera,
mais doit aussi être aidé.
Car, comme le disait
Ghassan Tuéni, Le
Liban, ce si petit pays,
mais si grand par le
message qu’il délivre...
ne doit pas être
sacrifié sur l’autel
capitaliste. Car l’économie
ne fait pas tout. Le Liban
n’a pas seulement un
destin. Il doit se
construire une destinée.
Celle de devenir le phare
de la démocratie au
Proche-Orient. Pour cela,
il doit avant tout
questionner son histoire.
Même la plus récente.
Et ne
pas céder à la résignation.
Car, devant tant de
malheurs, c’est le
sentiment d’impuissance
qui prédomine. Comme nous
le rappelait si justement
Samir Kassir dans son
ouvrage Considérations
sur le malheur arabe : L'impuissance,
incontestablement, est
l’emblème du malheur
arabe aujourd’hui.
Impuissance à être ce
que l’on pense devoir être.
Impuissance à agir pour
affirmer ce qu’on pense
devoir être. Impuissance
à agir pour affirmer
votre volonté d’être,
ne serait-ce que comme une
possibilité, face à
l’Autre qui vous nie,
vous méprise et,
maintenant de nouveau,
vous domine. Impuissance
à faire taire le
sentiment que vous n’êtes
plus que quantité négligeable
sur l’échiquier planétaire,
quand la partie se joue
chez vous...
C’est contre
cette vision-là que le
Liban doit aujourd’hui
se construire.
Qui
veut détruire le Liban ?
LES
AUTEURS
Juriste,
ancienne présidente du
Syndicat de la
magistrature, Béatrice
Patrie est
actuellement députée
européenne. Elue en 1999,
réélue en 2004, elle préside
la délégation
interparlementaire pour
les relations avec les
pays du Machrek, couvrant
la Jordanie, le Liban, la
Syrie et l'Egypte. Elle a
participé à la mission
d'assistance européenne
pour les élections législatives
libanaises de juin 2005.
Emmanuel
Español est
historien. Chargé des études
politiques auprès de
Jean-Pierre Chevènement
pendant dix ans, il a
suivi celui-ci au ministère
de l'Intérieur en tant
qu'expert des questions électorales.
Travaillant au Parlement
européen sur le
Proche-Orient, il a
participé à
l'observation européenne
des élections législatives
de juin 2005 au Liban.
TABLE
DES MATIERES
Introduction
Première
partie : - Du printemps de
Beyrouth à la guerre des
Trente-trois jours
- LA REVOLUTION DU
CEDRE
- L'assassinat
du Premier
ministre Hariri :
la rupture
- Le
retrait syrien
- L'application
des accords de Taëf
- LES ELECTIONS
LEGISLATIVES
- Des
élections ?
- La
campagne électorale
- Les
alliances
- Le
nouveau panorama
politique
- Les
conclusions de la
mission
d'observation
européenne
- LE
DIALOGUE NATIONAL
- La
genèse du
dialogue
- Les
réticences de
Walid Joumblatt
- Les
armes intérieures
- Les
frontières
- La
présidence de la
République
- LA
GUERRE DES
TRENTE-TROIS JOURS
- La
phase aérienne
- La
phase terrestre
- Le
tournant de Cana
- La
synthèse du
conflit
- LES
ASPECTS MARQUANTS DE
LA GUERRE
- Une
guerre préméditée
- Les
buts de la guerre
- L'attitude
des belligérants
- Le
rôle des médias
- Le
désastre
humanitaire
- L'utilisation
des munitions
prohibées
- La
marée noire de
Jieh
Seconde partie :
- Pour un Liban phare de
la démocratie au
Moyen-Orient
- QUEL AVENIR POUR LE
HEZBOLLAH ?
- Un
peu d'histoire
- Une
force sociale
- Une
force militaire
- Une
force politique
- L'accord
entre le Hezbollah
et le Courant
patriotique libre
de Michel Aoun
- LES
DEFIS A AFFRONTER
- Remédier
aux déséquilibres
territoriaux
- L'énergie
- Les
transports et les
infrastructures
- Les
télécommunications
- L'agriculture,
progrès économique
et social
- L'eau
- LA
REFORME
INSTITUTIONNELLE
- La
nécessaire réforme
électorale
- L'élection
des députés au
scrutin
majoritaire dans
les caza
- Les
modalités et les
conséquences de
l'élection des députés
à la
proportionnelle
- Les
évolutions proposées
par le processus
électoral
- Aller
plus loin sur la
route de Taëf
- POUR
UNE PRIORITE
EUROPEENNE VERS LA
MEDITERRANEE
- La
vision de
Barcelone
- L'Est
et le Sud
- L'Europe
et les Etats-Unis
- Le
partenariat européen
Conclusion
Annexes
-
Les
accords de Taëf
-
La
résolution 1559
-
Explication
du vote du représentant
permanent de la
France au Conseil
de sécurité
-
Le
plan Siniora en
sept points du 28
juillet
-
La
résolution 1701
-
La
résolution du
Parlement européen
du 4 septembre
2006
-
Les
électeurs chrétiens
et musulmans par
circonscription en
2005
-
Tableau
des inscrits par
confession pour
les élections législatives
de 2005
Bibliographie
EXTRAITS
L'observation
attentive des événements
de la période de
l'histoire du Liban qui
va de l'assassinat de
Rafic Hariri à celui de
Pierre Gemayel démontre
la pertinence de la
question initiale. Qui
veut détruire le Liban
? La guerre de l'été
2006 n'était pas le
fruit du hasard. La mort
du très populaire
ancien Premier ministre
avait bouleversé les
Libanais. La ferveur de
la rue avait engendré
une dynamique inédite
et permis ce que l'on
n'aurait pas cru
possible, quelques
semaines plus tôt : le
repli en règle de l'armée
syrienne. La "révolution
du Cèdre" avait
ouvert au peuple
libanais la voie de la
reconquête de sa
souveraineté.
Contrairement aux
augures de quelques
Cassandre, l'unité
nationale avait été préservée.
Le Hezbollah, en
particulier, avait joué
le jeu de la démocratie.
Les élections législatives
avaient été tenues
dans les délais, sous
observation européenne,
et avaient consacré la
victoire du Front du 14
Mars, coalition des
formations politiques
favorables à l'indépendance
et à la souveraineté
nationales.
Certes
tout n'était pas
idyllique dans le
nouveau paysage
politique. Le maintien
au pouvoir du président
Emile Lahoud, dont le
mandat avait été
prorogé jusqu'en 2007
sur injonction de Bachar
al-Assad, empêchait
encore le pays de
tourner définitivement
la page de l'occupation
syrienne. L'application
de la vieille loi électorale
de 2000 aux élections législatives
de 2005 avait été dénoncée
comme laissant sur le
bord du chemin la représentation
de franges entières de
la population, en
particulier par le général
Michel Aoun, rentré au
pays après un exil de
plus de quinze ans.
Cependant, rompant avec
leurs habitudes passées
d'affrontement,
l'ensemble des leaders
politiques, hier encore
ennemis jurés, avaient
accepté l'invitation du
président de la
chambre, Nabih Berri, à
se mettre autour de la
table de la "conférence
du dialogue
national" pour débattre
des questions d'intérêt
collectif, y compris les
plus épineuses, comme
celle des frontières
syro-libanaises ou celle
du maintien de milices
armées en territoire
libanais.
La
pratique des assassinats
politiques avait
malheureusement toujours
cours. Mais un consensus
avait été élaboré
entre les acteurs
politiques libanais pour
réclamer la mise en
place d'un tribunal
international. Enfin,
sous l'impulsion du
Premier ministre Fouad
Siniora, le pays
connaissait un début de
décollage économique
et on attendait beaucoup
de la saison touristique
qui s'annonçait. La
guerre était donc venue
à point nommé pour
briser l'élan du
printemps de Beyrouth.