Il y a 110 ans, les
premiers massacres d'Arméniens
par les Turcs se
produisirent en Anatolie,
en prélude au génocide
de 1915.
Télégrammes
chiffrés entre
Gustave Meyrier,
Vice-Consul de France à
Diarbékir, et Paul
Cambon, ambassadeur de
France à Constantinople
* De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 31
octobre 1895 [Diarbékir]
"La situation
devient de plus en plus
grave. Les musulmans ne
cachent plus leurs
intentions de se venger
sur les chrétiens des réformes
acceptées par le
Sultan. Ils ont adressé
à ce dernier un télégramme
de protestation, dont
une copie a été remise
au Vali, et ils ont décidé,
dit-on, si la réponse
n'est pas satisfaisante,
de mettre immédiatement,
c'est-à-dire demain
vendredi, leurs projets
à exécution. Il est
dit, dans cette pièce, que
l'Arménie a été
conquise par le
sang et qu'on ne la
livrera que par le sang.
Les chefs des tribus
auraient promis le
concours de 10.000
Kurdes.
Les chrétiens sont dans
une crainte extrême ;
ils ont fermé leurs
boutiques, hier, plus tôt
que d'habitude et ils
appréhendent de les
ouvrir aujourd'hui. Ils
sont convaincus qu'une
action rapide et énergique
du Gouvernement peut
seule les sauver.
Malgré cela, le Vali
m'a assuré, hier soir,
qu'il ne craignait rien
du côté des musulmans
et que, si les chrétiens
restaient tranquilles,
il pouvait répondre de
l'ordre dans tout le
vilayet."
* De
Gustave Meyrier à
Paul Cambon, le 2
novembre 1895 [Diarbékir]
urgent
"La ville est à
feu et à sang.
Sauvez-nous."
* De
Paul Cambon à
Gustave Meyrier, le
2 novembre 1895
[Constantinople]
"Faites-moi
savoir, urgent, d'où
est venue la première
provocation. Les Arméniens
seuls sont-ils menacés
? La protection du
Consulat et des établissements
catholiques est-elle
assurée par le Vali
? Si elle ne l'est
pas, faites réquisition
énergique. Donnez
à tous l'exemple du
sang-froid.
Sur la communication
de vos précédents
télégrammes, le
Grand Vizir avait
promis de prendre
des dispositions
pour maintenir
l'ordre ; les événements
l'ont prévenu. En
attendant l'arrivée
des troupes,
bornez-vous à
assurer la sécurité
de nos établissements
nationaux et de nos
protégés."
* De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 2 novembre 1895
[Diarbékir]
"Les Kurdes de la
campagne sont entrés,
hier matin, dans la ville
et, sans provocation, ont,
avec de nombreux musulmans
de Diarbékir, pillé le
marché, l'ont entièrement
incendié et massacrent
encore un grand nombre de
chrétiens de toutes
religions. Depuis, le
mouvement ne fait
qu'augmenter. Toute la
population est menacée,
nous comme les autres.
Nous sommes bloqués dans
nos maisons et ce serait
courir à une mort
certaine que d'en sortir.
J'ai adressé au Vali une
réquisition pour la garde
du Consulat et des établissements
religieux. Il m'a envoyé
d'abord 10 zaptiés et sur
une autre demande il m'en
envoie 10 autres. J'ai pu
savoir que la garde des Pères
est insuffisante et, sur
mes instances, il vient de
l'augmenter.
Plus de 500 chrétiens,
que je n'ai pas eu le
coeur de refuser, se sont
réfugiés au Consulat. Je
fais tout mon possible
pour rassurer les chrétiens qui
se considèrent, non sans
raison, comme
perdus."
* De Paul
Cambon à Gustave Meyrier,
le 2 novembre 1895
[Constantinople]
"Le Grand Vizir a
donné l'ordre au Vali
d'assurer votre protection
et celle des Capucins. Il
prétend que le conflit
est né d'une invasion des
mosquées par les Arméniens.
Est-ce vrai ?"
* De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 2 novembre 1895
[Diarbékir] urgent
"La prétention du
Grand Vizir est mensongère.
Les chrétiens en général,
car il ne s'agit pas ici
d'Arméniens en
particulier, étaient
tranquilles et avaient
peur. Depuis plusieurs
jours, les musulmans préparent
ce massacre ; ils l'ont
mis à exécution de leur
plein gré et sans
provocation. L'invasion
des mosquées par les Arméniens
est de pure invention.
Le massacre a duré encore
toute la journée et ne
semblerait pas près de
finir. On dit que 2.000
Kurdes sont prêts à
entrer dans la
ville."
* De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 5 novembre
1895 [Diarbékir] urgent
"Après trois jours
de carnage, ces misérables
semblent avoir arrêté
leur oeuvre de
destruction. Plus de
15.000 personnes ont péri,
5.000 rien qu'à Diarbékir.
J'ai la conscience d'avoir
fait mon devoir jusqu'au
bout et d'avoir préservé
de la mort des centaines
et peut-être des milliers
d'individus, en montant,
plusieurs fois par jour,
sur la terrasse, avec un
cawas et en criant aux chrétiens,
le drapeau français à la
main, d'arrêter le feu.
Je n'ai pas une faiblesse
à me reprocher, mais
maintenant, livré à
moi-même, je suis accablé
d'émotion et d'horreur.
Ma femme et moi, nous Vous
supplions de nous retirer
de ce pays.
C'est Vous qui nous avez
tous sauvés. Vous avez la
reconnaissance éternelle
de toute la malheureuse
population chrétienne de
la ville.
Tous nos protégés sont
sains et saufs. Nous
organisons des secours ;
j'ai souscrit pour 1.000
francs.
Je prie Votre Excellence
de tranquilliser ma
famille qui est à
Macrikeuï.
La situation est toujours
très grave."
* De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 8 novembre
1895 [Diarbékir]
"La situation s'est
un peu améliorée
aujourd'hui. Beaucoup de
chrétiens dont les
maisons n'ont pas été détruites,
sont retournés chez eux.
Les pertes sont
innombrables ; la ville
est complètement ruinée.
Plus de 1.000 familles
sont sans pain et sans gîte.
Je prie Votre Excellence
de faire mettre à ma
disposition un crédit
aussi élevé que possible
pour contribuer à
soulager ces misères.
D'un autre côté, les
preuves de dévouement au
Consulat ont été
nombreuses. Cinq fois, les
Kurdes sont venus pour
nous attaquer ; ils ont dû
toujours se retirer en présence
de l'attitude énergique
de la garde, de son
officier, Fariz Effendi,
et du personnel du
Consulat.
Je dois signaler la
conduite digne d'éloges
de deux voisins musulmans,
Riza Effendi et Mustapha
Effendi, et surtout celle
des deux drogmans, M.
Cassabian et Youssouf
Effendi, du chaouch Ahmed
et des deux cawas,
Cachadour et Ahmed, dont
le courageux concours m'a
été précieux. Je serais
profondément
reconnaissant à Votre
Excellence si elle voulait
bien récompenser ces
services en décernant à
ceux qui les ont rendus
des médailles d'honneur.
Ces faveurs feraient un
excellent effet dans la
ville. On parle de 30 à
40.000 victimes dans le
vilayet."
* De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 10
novembre 1895 [Diarbékir]
- extrait
"...Il est impossible
de préciser encore le
nombre de morts, beaucoup
de cadavres ayant été
jetés dans l'incendie du
marché et les autres brûlés,
après les événements,
par ordre de l'autorité.
Je donnerai ces détails
aussitôt que possible.
Beaucoup de chrétiens
sont retournés chez eux,
mais ils craignent
toujours."
De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 11
novembre 1895 [Diarbékir]
"J'ai oublié de
proposer pour une médaille
l'officier Mohamed Aga,
qui est resté au
Consulat pendant les
trois jours du massacre
et que je n'avais plus
revu depuis. Il m'a donné
des preuves de son dévouement
; je désirerais
beaucoup qu'il soit récompensé.
Il n'accepterait pas
d'argent.
De
Gustave Meyrier à Paul
Cambon, le 12
novembre 1895 [Diarbékir]
"On craint que le
massacre ne recommence.
Tous les musulmans sont
armés. Ne peut-on rien
faire pour calmer ces
forcenés ?"
Postface, par Anne
Coldefy-Faucard
"Il faut lire le
rapport de M. Meyrier,
notre consul à Diarbékir...",
déclarait Georges
Clemenceau en 1897.
Dix-huit mois s'étaient
alors écoulés depuis ces
jours de folie meurtrière
de 1895, qui avaient vu
des dizaines de milliers
d'Arméniens de l'Empire
ottoman se faire massacrer
par les Turcs - sorte de répétition
générale du génocide de
1915. Dix-huit mois s'étaient
écoulés, mais l'émotion
était encore grande dans
l'opinion publique française
et européenne.
Octobre 1894 : Gustave
Meyrier est nommé
vice-consul de France à
Diarbékir où il restera
avec sa famille, jusqu'en
juillet 1896. Très vite,
il sent monter la tension
dans la région et, fin
connaisseur de
"l'Homme
malade", il comprend
que les Arméniens
risquent de faire les
frais de l'incapacité de
Abdul Hamid II, le
"Sultan rouge",
à sauver son empire.
Gustave Meyrier, en outre,
n'ignore rien de ce qui se
joue, pour les Grandes
Puissances, autour de
l'Empire ottoman aux
abois. Cependant, s'il ne
nourrit peut-être pas
d'illusions sur la volonté
d'intervention des Etats
européens, il n'en lance
pas moins tous les signaux
d'alarme possibles.
Le présent ouvrage réunit
les dépêches, télégrammes
et rapports adressés par
Gustave Meyrier à
l'ambassade de France à
Constantinople et, bien
souvent, les réponses qui
lui furent faites.
Document unique, cette
correspondance fait
revivre, sur le terrain,
au jour le jour, des événements
terribles que le diplomate
Gustave Meyrier s'efforce
de comprendre et
d'expliquer, tandis que
l'homme Gustave Meyrier en
est bouleversé au plus
profond de lui-même. Elle
révèle aussi le courage
du vice-consul et de son
épouse, qui sauvèrent la
vie de centaines de
personnes. Il faut en
effet lire le rapport de
M. Meyrier, vice-consul de
France à Diarbékir...
Cette correspondance a
été éditée par Claire
Mouradian, historienne,
chercheur au CNRS et par
Michel Durand-Meyrier,
ancien élève de
l'Institut d'Etudes
politiques de Paris,
avocat et arrière
petit-fils de Gustave
Meyrier.
Annexe - Extrait
de Victor Bérard, La
Politique du Sultan,
Paris, Armand Colin, 1900
(rééd.)
Les événements de Diarbékir
eurent pour témoin des
missionnaires catholiques
et un Vice-Consul français.
Ici encore, bien que notre
gouvernement n'ait pas
daigné communiquer au
public les rapports de son
Consul, nous pouvons
reconstituer, jour par
jour, l'histoire des
massacres, sans faire
appel à des documents
anglais.
Diarbékir est en pleine
Arménie kurde. Bâtie
dans un coin de la plaine
du Haut-Tigre, entourée
de murailles, c'est une
ville à moitié chrétienne,
où toutes les nationalités
et toutes les Eglises,
indigènes et étrangères,
étaient représentées :
Arméniens grégoriens et
Arméniens catholiques,
Syriens orthodoxes et
Syriens catholiques, Chaldéens,
Grecs, protestants. On ne
distinguait pas les Arméniens
des autres communautés
chrétiennes, ni les
Kurdes des autres
nationalités musulmanes,
turque, arabe ou syrienne.
Il n'y avait en présence
que des musulmans et des
chrétiens, où ils
vivaient en parfait accord
jusqu'à ces années dernières.
Mais, depuis 1890, des
cheiks et des hadjis, amenés
par le gouvernement, avaient
réveillé le fanatisme.
Le cheikh de Zeilan, qui
s'était déjà illustré
au Sassoun, était venu
organiser les bandes, et
le Consul avait signalé
ses excitations au meurtre
et au pillage. Les autorités
montraient un mauvais
vouloir évident contre
toutes les communautés
chrétiennes ; à partir
de 1895, ce fut de
l'hostilité, sous un
nouveau Gouverneur, nommé
Eniz-Pacha.
Ce pacha était un
mamin, un de ces Juifs macédoniens
dont les pères se
convertirent à l'Islam au
lendemain de la conquête,
mais qui gardent toujours
la renommée douteuse des
renégats. Obligés par là
même d'afficher un grand
zèle, ils se vengent, sur
le dos de leurs anciens
coreligionnaires, du mépris
de leurs coreligionnaires
actuels et, sur le dos des
chrétiens, ils se
vengent, en outre, des
anciennes persécutions et
des malheurs de leur race.
Dans tout l'Empire et dans
toute l'histoire turque,
ils se sont toujours
signalés par leur
tyrannie. Eniz-Pacha
avait, pour parfaire, une
rancune personnelle contre
les chrétiens d'Europe :
les Consuls avaient dénoncé
ses exactions comme préfet
de Mardin et les
Ambassades avaient demandé
son changement...
Nommé Gouverneur intérimaire
de Diarbékir, il avait
bientôt montré de telles
intentions que
l'ambassadeur français,
prévenu par son Consul,
avait fait des
remontrances : Eniz avait
été aussitôt confirmé
à son poste. Pour détruire
les rapports du Consul, en
octobre 1895, il força
les chefs des chrétientés
indigènes à signer un télégramme
qui remerciait le Sultan
de sa nomination. Mais ce
télégramme amena la
discorde ; les fidèles
reprochèrent violemment
à leurs évêques cette lâcheté,
menacèrent de fermer le
bazar et envoyèrent des
protestations à
Constantinople.
Eniz-Pacha se tourna du côté
des musulmans. Il les
excita contre les chrétiens,
en leur racontant que
ceux-ci préparaient un
coup de main sur les mosquées
et que les réformes
demandées par eux et
promises par le Sultan
sous la pression de
l'Europe, auraient pour
effet de mettre l'Islam à
la merci de la chrétienté...
Annexe -
Extrait d'un
article de Georges
Clemenceau paru dans l'Echo
de Paris, le 7
avril 1897
Notre civilisation est
bien moins outillée
qu'il ne semble. Nous
avons des chemins de
fer, des bateaux à
vapeur, des télégraphes
qui sillonnent le globe
en tous sens, traversent
les montagnes,
franchissent les mers,
rapprochent les hommes
de toutes les couleurs
et de tous les climats,
leur préparent
dans la diversité des
sentiments une
magnifique unité de
pensée, élaborent, en
de tumultueuses
rencontres d'intérêts
contraires, les premiers
éléments de la grande
solidarité humaine, qui
remplacera - peut-être
- l'insuffisante
solidarité de race et
de religion, pour les siècles
à venir...
Ces progrès sont forts
beaux et il ne nous
reste plus guère à découvrir
sur notre planète que
les pôles. Hier encore
nous fêtions Nansen au
retour d'une héroïque
expédition qui, après
tant d'années, fait
superbement éclater la
plus belle volonté de
connaître. Eh bien !
tout cela, j'en suis fâché,
n'est qu'une apparence,
un décor somptueux de
l'inachèvement humain,
ou, si vous aimez mieux,
des possibilités
individuelles de savoir
et de faire, que détruit
ou paralyse en partie,
au fur et à mesure de
leur réalisation,
l'effort des intérêts
fondés sur la
toute-puissante inertie
des masses engourdies
d'ignorance. Du moins
peut-on parler ainsi de
l'ensemble de la terre où
vaguent,
encore inconscients,
d'immenses troupeaux
humains sous le bâton
de primitifs pasteurs,
à qui l'homme civilisé
n'apporte d'abord, avec
des charges d'alcool et
de poudre, que des
moyens perfectionnés de
barbarie. Cependant un
progrès se fait, mais
non pas tel que nous le
célébrons dans notre
orgueil hâtif d'hommes
civilisés.
Qui aurait cru, par
exemple, qu'il ne nous
fallait pas moins de
dix-huit mois, en dépit
du télégraphe aux
mains d'une presse libre
et d'un Gouvernement
humanitaire, pour avoir
la relation officielle
des massacres d'Asie
Mineure ? Cela paraît
incroyable et c'est
pourtant ce qui arrive.
Car c'est aujourd'hui
seulement que notre République
apprend de ses hommes d'Etat,
par la publication d'un
nouveau Livre jaune,
les effroyables atrocités
dont furent témoins, il
y aura bientôt deux
ans, des villes qui sont
à quelques jours de
Paris, et où flotte le
drapeau français sur
nos maisons consulaires.
Quand on lit le récit
des scènes de folle
sauvagerie racontée par
des hommes dignes de
foi, on se demande en
quels temps nous vivons,
et ce que vaut au juste
la civilisation raffinée
dont nous vantons à
toute heure les
bienfaits. Non que je m'étonne
des Turcs qui ont
conquis depuis longtemps
le droit d'être comptés
dans l'histoire au rang
des plus notables
massacreurs. Mais
comment ne pas admirer
les puissances civilisées
qui se mettent en six,
en ce moment, pour
bombarder la Crète en
compagnie du Turc, et qui
n'ont pas pu, dans
l'espace de deux ans,
s'accorder pour arrêter
net un développement de
barbarie dont la honte
rejaillit sur nous.
Ce fait étranger, il
faut bien l'admettre
puisqu'il est. Mais le
miracle, c'est que
la presse libre et le
Gouvernement humanitaire
ci-dessus mentionnés
aient eu besoin de
dix-huit mois pour nous
donner des nouvelles
authentiques des ports
de la mer Noire et des côtes
de Syrie où tous les
jours font escale
nos navires de
Marseille.
Car les faits établis
aujourd'hui au-dessus de
toute discussion
possible sortent
vraiment de l'ordinaire.
Deux années durant,
dans toute l'étendue de
l'Asie Mineure, le
massacre, le viol,
l'incendie, le pillage
se déchaînent régulièrement,
à des heures déterminées
d'avance, sur un ordre
venu des autorités,
sans autre motif que la
haine hautement invoquée
des croyances d'Europe
confondues sous l'unique
dénomination du
christianisme venu lui-même
d'Asie. De Trébizonde,
d'Erzeroum, de Diarbékir,
de Sivas, de Malatia, d'Orfa,
de Césarée, d'Angora,
d'Alexandrette et
d'Alep, les récits sont
toujours les mêmes. Il
n'y a point de variété
dans l'horreur. Toujours
les chrétiens désarmés
par ordre du Gouverneur
; puis, dès le
lendemain, les bazars
envahis, les marchands
égorgés, le pillage
organisé, les maisons mises
à sac, les habitants
torturés, massacrés,
les femmes violées puis
éventrées ou emmenées
en troupeau pour être
vendues, les enfants
coupés en morceaux, les
villages incendiés, les
tas de morts pourrissant
au soleil, et, sur tout
cela, planant, le Dieu
de l'univers au nom de
qui des hommes, pour
gagner l'éternelle félicité,
accomplissent des actes,
réputés d'hommage.
Il faut lire le rapport
de M. Meyrier, notre
Consul à Diarbékir :
"Ce n'est en réalité
que le samedi matin que
le massacre en règle a
eu lieu. Jusqu'alors on
égorgeait les chrétiens
dans la rue, on les
tuait sur les terrasses
en tirant des minarets et
des fenêtres, mais on
n'avait pas encore
attaqué les maisons. Ce
jour-là, au lever du
soleil, le carnage a
commencé et duré
jusqu'au dimanche soir.
Ils s'étaient divisés
systématiquement en
bandes, et procédaient
systématiquement,
maison par maison, en
ayant bien soin de ne pas
toucher à celles des
musulmans. On défonçait
la porte, on pillait
tout, et si les
habitants s'y
trouvaient, on les égorgeait.
On a tué tout ce qui se
présentait sous la
main, hommes, femmes et
enfants ; les filles étaient
enlevées. Presque tous
les musulmans de la
ville, les soldats, les
zaptiés (gendarmes) et
les Kurdes du pays
ont pris part à cette
horrible
boucherie..." Cent
dix-neuf villages dépendant
du sandjak de Diarbékir
ont été pillés et brûlés.
Ils contenaient six
mille familles composées
d'environ trente mille
chrétiens morts ou
disparus. Dans la ville,
les boutiques et les
maisons pillées se
comptent par milliers
ainsi que les cadavres. "Les
musulmans ont
eu cent
quatre-vingt-quinze
morts, parmi lesquels
soixante-dix se sont tués
entre eux pour le
partage du butin...
Le Gouverneur Aniz-Pacha
a pris la tâche de protéger
les coupables et de
punir les victimes... Les
événements que je
viens de raconter étaient
décidés depuis
longtemps à Diarbékir."
Ainsi, du reste, je note
un joli trait. A Sivas,
les soldats réquisitionnés
pour garder le Consulat
de France se plaignaient
de perdre leur temps "pendant
que leurs camarades
s'enrichissaient au
pillage" et
gagnaient le paradis par
surcroît.
A Orfa, 3.000 soldats et
1.500 Hamidiés cernent
le quartier chrétien,
saccagent, tuent, brûlent
tout, et, "fatigués, se
retirent chargés de
butin, chassant devant
eux un grand nombre de
femmes et de jeunes filles
qu'ils vendirent sur les
places publiques presque
nues, de trois méjidiés
à une livre turque.
Tout cela se faisait en
invoquant la grâce du
Prophète et celle du
Sultan, l'ombre de Dieu
sur la terre". Le
lendemain, les mêmes
soldats envahirent l'église
arménienne où se
trouvaient réunis des
femmes, des vieillards,
des enfants au nombre de
3.000, "tuèrent
tant que leurs bras
purent résister à la fatigue"
finalement mirent le feu
au bâtiment après
l'avoir enduit de pétrole.
"Tous ceux qui
n'avaient pas péri par
le fer moururent dans
les flammes." En
deux jours, le 16 et le
17 juin 1896, le chiffre
officiellement constaté
des victimes fut, dans
la seule ville d'Orfa,
de 10.000 personnes. On
ne peut pas décrire le
dénuement et la misère
des survivants. A Césarée,
il fallut soixante-dix
charrettes pour enlever
les cadavres. A Alep, écrit
le Consul de France, les
jeunes filles arméniennes
enlevées à Diarbékir
et à Orfa se vendent
presque publiquement
dans le quartier de
Bab-Nérab pendant
plusieurs semaines.
Je signale enfin un
curieux chapitre sur les
conversions forcées à
l'islamisme. M.
Berthelot demande à
notre Ambassadeur auprès
de notre allié de Pétersbourg
d'obtenir du prince
Lobanoff que "les
Ambassadeurs à
Constantinople soient
autorisés à prendre
des mesures pour vérifier
l'exactitude des faits
relatés, en vue
d'adresser à la Porte
des représentations
collectives si ces faits
étaient confirmés".
Ce n'est pas bien méchant.
Ecoutez la réponse de
M. de Montebello. Le
prince Lobanoff consent
à ce qu'on vérifie
l'exactitude des faits
allégués, "mais
il m'a déclaré ne s'être
nullement engagé en ce
qui concerne les représentations
collectives qu'il
s'agirait d'adresser à
la Porte dans le cas où
ces faits seraient
confirmés. Le prince
Lobanoff est d'avis
aujourd'hui, comme il
l'a toujours été, qu'on
ne saurait exercer à
tout propos une pression
sur le Sultan pour tous
les INCIDENTS qui
peuvent surgir encore en
Arménie". L'euphémisme
d'incidents pour
désigner les faits que
je viens de raconter
n'est-il pas admirable ?
Des représentations
collectives jugées
dangereuses ! Saisit-on
sur le vif la protection
avouée du chrétien sur
le Sultan massacreur ?
Qu'attendre, dans ces
conditions, du
Gouvernement turc, qui
ne saurait évidemment
se montrer plus chrétien
que le tsar, pape chrétien
de l'orthodoxie grecque
? M. Cambon demande le
déplacement d'Aniz-Pacha
qui, ouvertement, d'après
notre Consul, a organisé
le massacre de Diarbékir.
Une dépêche de M.
Cambon en date du 5
janvier 1896 est ainsi
conçue : "Hier, le
ministre des Affaires étrangères
m'a dit que le rappel d'Aniz-Pacha
était décidé."
Et c'est après dix mois
de démarches
incessantes qu'une
nouvelle dépêche de
novembre suivant annonce enfin
qu'Aniz-Pacha est
remplacé par Halid Bey.
Je ne dis rien de la comédie
des réformes où
s'obstine l'innocence de
notre Hanotaux. Il
suffit pour la juger
d'une dépêche de M.
Cambon au Consul de
France à Trébizonde.
"Le Sultan a
approuvé le projet de réformes
conseillé par les
Ambassadeurs de France,
de Russie et
d'Angleterre pour les
six vilayets orientaux
d'Asie Mineure. Ces réformes profitent
aux chrétiens comme aux
musulmans. Elles sont
applicables dans toutes
les cazas où se
trouvent des agglomérations
chrétiennes
importantes." Cela
est daté du 23 octobre
1895. Il y a de cela
dix-huit mois, et les
Ambassadeurs délibèrent
toujours sur le projet
de réformes approuvé
par le Sultan... Peut-être
quelques Français
pensent-ils que nous
nous laissons vraiment
berner de trop bonne grâce.
Résumons. Le tsar ne
veut pas qu'on fasse de représentations
collectives aux
assassins. Notre
Gouvernement ne nous
laisse savoir la vérité
qu'après dix-huit mois
d'un silence coupé de
mensonges, et lorsque
nous avons en temps
utile dénoncé les
massacres, on nous a répondu
que nous nous faisions
les agents des manoeuvres
anglaises. Aujourd'hui
il faut avouer.
Qu'importe ! Il est trop
tard et le tour est joué.
Un tour assez sanglant,
auprès duquel la
Saint-Barthélemy de
Charles IX ne paraît
plus qu'un petit
mouvement d'humeur.
Enfin, pour encourager
plus sûrement le Sultan
à recommencer, nous
bombardons de conserve
avec lui les Hellènes
de Crète insurgés
(c'est le mot officiel)
contre le régime de
Diarbékir et d'Orfa.
On appelle cela de la
politique. Je crains que
ce ne soit tout
simplement un crime, et
même une sottise."
Annales du
CENTRE d'HISTOIRE
ARMENIENNE CONTEMPORAINE
Union Générale Arménienne
de Bienfaisance
Depuis une vingtaine
d’années, la
connaissance historique
portant sur l’Arménie
ottomane et le génocide
arménien s’est considérablement
approfondie. La Revue
d’Histoire Arménienne
Contemporaine, dirigée
par R.H. Kévorkian, a
pour vocation de favoriser
cette recherche en offrant
aux spécialistes de la
question un lieu d’échanges,
et la possibilité de
s’ouvrir aux historiens
d’autres spécialités,
ainsi qu'aux lecteurs
avertis.
Cette possibilité est
aujourd’hui accrue grâce
à Internet, permettant
notamment à un plus large
public d’accéder à ces
connaissances.
(Les tomes I à IV sont
accessibles en ligne, le
tome V est à commander).