Exposition - Ferveur chrétienne du Levant
Splendeur des icônes arabo-chrétiennes présentées à l'Institut du monde arabe à Paris
 
par ANNE-MARIE ROMERO, publié dans le Figaro le 8 mai 2003
 
"Icônes arabes - Art chrétien du Levant". Du 6 mai au 17 août 2003, à l'Institut du monde arabe. 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, place Mohammed-V, 75005 Paris. Tél. : 01.40.51.39.01.
 

Syriaques et chaldéens orthodoxes ou catholiques, nestoriens, monophysites, maronites, coptes, arméniens, éthiopiens, melkites, églises de rite grec ou latin, les chrétiens d'Orient nous déconcertent souvent. Leurs particularismes minuscules, reliquats de querelles dogmatiques d'un autre temps, nous étonnent. Ce sont elles, pourtant, ces petites Eglises du Levant, qui donnent, à travers l'oecuménisme de leur art, l'exemple édifiant d'un dialogue possible entre les religions. Et les cultures. Témoin : l'icône, cette prière en image qui a essaimé depuis Byzance à travers tout l'Orient, de la Russie à l'Irak, et qui a connu, dans les pays arabes un âge d'or aux XVIIe et XVIIIe siècles. Avec l'exposition "Icônes arabes", une centaine d'entre elles, essentiellement syriennes, sont présentées pour la première fois au public français, à l'Institut du monde arabe (IMA).

 

"On parle d'art melkite ou arabo-chrétien, explique soeur Agnès-Mariam de la Croix. Personnellement, je préfère le mot arabo-chrétien, parce que nos icônes se démarquent de l'art ottoman, qu'elles sont le produit de communautés arabes, arabophones et de peintres qui représentent un décor typiquement arabe." Libanaise, ancienne carmélite, soeur Agnès dirige aujourd'hui, à Qara, dans le désert syrien, une petite communauté de sept religieuses - "une Grecque catholique, une Grecque orthodoxe, une Ethiopienne, une Arménienne, une Latine et une maronite. Il ne nous manque qu'une syriaque !" Soeur Agnès a fondé cet ordre, les Moniales de l'unité d'Antioche, et a choisi de l'installer dans un vieux couvent fortifié du VIe siècle, Saint-Jacques-le-Mutilé, situé sur la piste caravanière de la Békaa à Damas. "Il s'agit d'un saint martyr persan, qui a vécu à Ninive sous les rois sassanides, poursuit la religieuse. Découpé en vingt-neuf morceaux, il symbolise l'unité de l'Eglise. On ne pouvait rêver meilleur patron pour notre communauté !"

 

Iconographe de formation, elle a assuré, avec ses soeurs de la Maison d'Antioche, le Musée des icônes de Francfort et le programme ManuMed de l'Union européenne, tous partenaires de l'IMA dans cette manifestation, la restauration de la plupart des peintures présentées dans l'exposition. "L'art melkite, celui des catholiques arabes, reprend soeur Agnès, se caractérise par un brassage de toutes les cultures locales à un moment béni de l'Histoire, celui de l'Empire ottoman, pluriethnique et ouvert à toutes les cultures." Au XVIIe siècle, toutes les Eglises schismatiques, rejetées à un moment ou un autre par l'Eglise officielle de Byzance, profitent de cette ouverture et dialoguent. L'icône, art orthodoxe par excellence, connaît alors un épanouissement général. Des écoles voient le jour, à Damas, Beyrouth, Jérusalem. Le nom des peintres en témoigne. Il y a Michel le Damascène, Hanna al-Qudsi (de al-Qods, Jérusalem, en arabe), Michel le Crétois, preuve que l'art melkite a influencé en retour les peintres grecs, eux-mêmes à l'origine de l'icône arabe.

 

Mais c'est la dynastie des Moussawir qui va régner sans conteste sur la plus prestigieuse des écoles, celle d'Alep. Depuis l'aïeul, Yusuf al-Mussawir (Joseph l'Iconographe), mort en 1667, jusqu'à son arrière-petit-fils, Girgis, en passant par Nehmet-Allah et Hanania, leur évolution sur un siècle reflète toute l'histoire de l'icône, de la fidélité de Yusuf au classicisme byzantin, à la tentation latinisante de Girgis. Et son oecuménisme : Nemeth savait-il, lorsqu'il peignait, au XVIIIe siècle, que l'Eglise à laquelle il appartenait se séparait de l'orthodoxie pour venir dans le giron du catholicisme ? Comme l'icône russe, l'icône arabe décline des christs, des vierges et des saints : Christ Pantocrator, Vierge orante, "de tendresse", "qui montre le chemin" ou "Mère de Dieu". Mais elle avoue sa prédilection pour les saints militaires, Georges, Théodore, plus rarement Michel, pour les scènes bibliques à plusieurs personnages ou les évocations de saints locaux, comme Siméon le stylite, sur sa colonne. Encore conservée dans le plus vieux sanctuaire de la chrétienté (Ve siècle), ruine somptueuse parmi les ruines de quelque 700 villages chrétiens abandonnés dans la "montagne calcaire", au nord d'Alep.

 

Davantage que les sujets, c'est le style des iconographes arabes qui surprend. La fraîcheur de leurs personnages, qui ont perdu le hiératisme de l'icône byzantine au profit de visages doux, sereins, ou impétueux. Leur liberté, comme le montre cette petite peinture du monastère Saint-Serge et Saint-Bachus de Maaloula, où un saint Jean-Baptiste assis, croise les jambes avec désinvolture. Ou cette Cène, prêtée à l'IMA, où Jésus siège en bout de table et non au centre. A ces hardiesses de représentation s'ajoute l'abandon progressif de l'écriture grecque au profit de légendes exclusivement rédigées en arabe, un choix de couleurs que l'icône européenne n'utilise jamais en à-plat : le vert pastel, le rouge cinabre, le rose garance, les oppositions noir et or, les cartouches semblables à ceux du Coran, les fioritures, bordures et autres arabesques.

 

Perché dans la montagne Kalamoun, au nord de Damas, le couvent de religieuses orthodoxes de Saidnaya conserve des merveilles au fond d'un petit oratoire aveugle. Là, parmi des dizaines d'icônes historiques, noircies par la fumée des cierges, une Vierge du IVe siècle, rescapée de la crise iconoclaste, cachée dans une niche, derrière des chapelets d'ex-voto d'or et d'argent. "Personne n'a le droit de la voir", dit la jeune soeur qui la garde. Car pour tous les chrétiens d'Orient, même pour les catholiques comme soeur Agnès, l'icône n'est pas un "objet archéologique". "C'est le mystère de la Foi chanté en lignes et en couleurs, qui transcende les dogmes et réunit les hommes."

 

 

Saint Pierre et saint Paul, peinture conservée à l'archevêché grec-catholique d'Alep, est une oeuvre de Yusuf al-Mussawir, le fondateur de la dynastie. Les visages ont des traits adoucis, mais les poses demeurent hiératiques, encore très proches de l'icône traditionnelle byzantine.