Syriaques et chaldéens
orthodoxes ou catholiques,
nestoriens, monophysites,
maronites, coptes, arméniens,
éthiopiens, melkites, églises
de rite grec ou latin, les chrétiens
d'Orient nous déconcertent
souvent. Leurs particularismes
minuscules, reliquats de
querelles dogmatiques d'un
autre temps, nous étonnent.
Ce sont elles, pourtant, ces
petites Eglises du Levant, qui
donnent, à travers l'oecuménisme
de leur art, l'exemple édifiant
d'un dialogue possible entre
les religions. Et les
cultures. Témoin : l'icône,
cette prière en image qui a
essaimé depuis Byzance à
travers tout l'Orient, de la
Russie à l'Irak, et qui a
connu, dans les pays arabes un
âge d'or aux XVIIe
et XVIIIe siècles.
Avec l'exposition "Icônes
arabes", une centaine
d'entre elles, essentiellement
syriennes, sont présentées
pour la première fois au
public français, à
l'Institut du monde arabe
(IMA).
"On parle d'art
melkite ou arabo-chrétien, explique
soeur Agnès-Mariam de la
Croix. Personnellement, je
préfère le mot arabo-chrétien,
parce que nos icônes se démarquent
de l'art ottoman, qu'elles
sont le produit de communautés
arabes, arabophones et de
peintres qui représentent un
décor typiquement
arabe." Libanaise,
ancienne carmélite, soeur Agnès
dirige aujourd'hui, à Qara,
dans le désert syrien, une
petite communauté de sept
religieuses - "une
Grecque catholique, une
Grecque orthodoxe, une
Ethiopienne, une Arménienne,
une Latine et une maronite. Il
ne nous manque qu'une syriaque
!" Soeur Agnès a
fondé cet ordre, les Moniales
de l'unité d'Antioche, et a
choisi de l'installer dans un
vieux couvent fortifié du VIe
siècle,
Saint-Jacques-le-Mutilé, situé
sur la piste caravanière de
la Békaa à Damas. "Il
s'agit d'un saint martyr
persan, qui a vécu à Ninive
sous les rois sassanides, poursuit
la religieuse. Découpé
en vingt-neuf morceaux, il
symbolise l'unité de l'Eglise.
On ne pouvait rêver meilleur
patron pour notre communauté
!"
Iconographe de formation,
elle a assuré, avec ses
soeurs de la Maison
d'Antioche, le Musée des icônes
de Francfort et le programme
ManuMed de l'Union européenne,
tous partenaires de l'IMA dans
cette manifestation, la
restauration de la plupart des
peintures présentées dans
l'exposition. "L'art
melkite, celui des catholiques
arabes, reprend soeur Agnès,
se caractérise par un
brassage de toutes les
cultures locales à un moment
béni de l'Histoire, celui de
l'Empire ottoman,
pluriethnique et ouvert à
toutes les cultures."
Au XVIIe siècle,
toutes les Eglises
schismatiques, rejetées à un
moment ou un autre par l'Eglise
officielle de Byzance,
profitent de cette ouverture
et dialoguent. L'icône, art
orthodoxe par excellence,
connaît alors un épanouissement
général. Des écoles voient
le jour, à Damas, Beyrouth, Jérusalem.
Le nom des peintres en témoigne.
Il y a Michel le Damascène,
Hanna al-Qudsi (de al-Qods, Jérusalem,
en arabe), Michel le Crétois,
preuve que l'art melkite a
influencé en retour les
peintres grecs, eux-mêmes à
l'origine de l'icône arabe.
Mais c'est la dynastie des
Moussawir qui va régner sans
conteste sur la plus
prestigieuse des écoles,
celle d'Alep. Depuis l'aïeul,
Yusuf al-Mussawir (Joseph
l'Iconographe), mort en 1667,
jusqu'à son arrière-petit-fils,
Girgis, en passant par
Nehmet-Allah et Hanania, leur
évolution sur un siècle reflète
toute l'histoire de l'icône,
de la fidélité de Yusuf au
classicisme byzantin, à la
tentation latinisante de
Girgis. Et son oecuménisme :
Nemeth savait-il, lorsqu'il
peignait, au XVIIIe
siècle, que l'Eglise à
laquelle il appartenait se séparait
de l'orthodoxie pour venir
dans le giron du catholicisme
? Comme l'icône russe, l'icône
arabe décline des christs,
des vierges et des saints :
Christ Pantocrator, Vierge
orante, "de
tendresse", "qui
montre le chemin" ou
"Mère de Dieu".
Mais elle avoue sa prédilection
pour les saints militaires,
Georges, Théodore, plus
rarement Michel, pour les scènes
bibliques à plusieurs
personnages ou les évocations
de saints locaux, comme Siméon
le stylite, sur sa colonne.
Encore conservée dans le plus
vieux sanctuaire de la chrétienté
(Ve siècle), ruine
somptueuse parmi les ruines de
quelque 700 villages chrétiens
abandonnés dans la
"montagne calcaire",
au nord d'Alep.
Davantage que les sujets,
c'est le style des
iconographes arabes qui
surprend. La fraîcheur de
leurs personnages, qui ont
perdu le hiératisme de l'icône
byzantine au profit de visages
doux, sereins, ou impétueux.
Leur liberté, comme le montre
cette petite peinture du
monastère Saint-Serge et
Saint-Bachus de Maaloula, où
un saint Jean-Baptiste assis,
croise les jambes avec désinvolture.
Ou cette Cène, prêtée à
l'IMA, où Jésus siège en
bout de table et non au
centre. A ces hardiesses de
représentation s'ajoute
l'abandon progressif de l'écriture
grecque au profit de légendes
exclusivement rédigées en
arabe, un choix de couleurs
que l'icône européenne
n'utilise jamais en à-plat :
le vert pastel, le rouge
cinabre, le rose garance, les
oppositions noir et or, les
cartouches semblables à ceux
du Coran, les fioritures,
bordures et autres arabesques.
Perché dans la montagne
Kalamoun, au nord de Damas, le
couvent de religieuses
orthodoxes de Saidnaya
conserve des merveilles au
fond d'un petit oratoire
aveugle. Là, parmi des
dizaines d'icônes
historiques, noircies par la
fumée des cierges, une Vierge
du IVe siècle,
rescapée de la crise
iconoclaste, cachée dans une
niche, derrière des chapelets
d'ex-voto d'or et d'argent. "Personne
n'a le droit de la voir",
dit la jeune soeur qui la
garde. Car pour tous les chrétiens
d'Orient, même pour les
catholiques comme soeur Agnès,
l'icône n'est pas un "objet
archéologique".
"C'est le mystère de la
Foi chanté en lignes et en
couleurs, qui transcende les
dogmes et réunit les
hommes."