
Destructions
dans la
localité
frontalière
de Khiam, le
lundi 18
septembre 2006
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Article de NAJI FARAH,
directeur de la rédaction
Un mois après l'application du
cessez-le-feu, la vie reprend
son cours au Liban sud, les gens
retournent à leur travail et
les sourires reviennent aux
visages. Mais les Libanais sont
toujours sous le choc de la
violence des bombardements israéliens
et de la lenteur de la réaction
de la communauté
internationale, qui a mis 33
jours pour stopper l'agression
israélienne. Alors que les pays
occidentaux avaient très vite réagi
en évacuant des milliers de
leurs ressortissants bloqués au
Liban, ce qui n'a pas manqué de
créer une psychose générale
chez la population. Une des
explications que l'on peut
donner à ces évacuations est
que les pays concernés
s'attendaient à une nouvelle
occupation du Liban par Israël,
accompagnée d'une conflagration
régionale généralisée, qui
à notre avis a échoué grâce
à la combativité de la Résistance
libanaise très bien implantée
dans le sud du pays. L'armée
israélienne n'a ainsi pu pénétrer
que très peu de kilomètres
dans la bande frontalière, ce
qui est risible si l'on compare
les moyens militaires à la
disposition des deux camps.
Certains affirment qu'Israël
n'a jamais voulu occuper au
cours de cette guerre le Liban
sud, mais nous pensons que le
gouvernement israélien a changé
de politique en se rendant
compte que le nombre de victimes
dans l'armée israélienne
allait être très élevé, ce
qui n'aurait pas été
compatible avec le but initial
de la guerre, à savoir la libération
des deux soldats israéliens
faits prisonniers le 12 juillet
et qui le sont toujours.
D'autres insistent sur le fait
que la provocation du Hezbollah,
à savoir l'attaque ayant abouti
à l'emprisonnement des soldats
précités en plus de la mort de
plusieurs autres, a été le déclencheur
de l'agression israélienne qui
n'aurait pas eu lieu sans cela.
Nous répondons qu'en juin 1982,
alors que régnait l'OLP sur le
Liban méridional, une prétendue
tentative d'assassinat contre
l'ambassadeur d'Israël à
Londres a été à la base de
l'invasion israélienne, qui a
fait plus de 20.000 morts au
Liban. Et comme l'ont souligné
de nombreux observateurs
occidentaux et israéliens au
tout début de la guerre, cette
fois-ci aussi, "c'était le bon
timing". Un très bon timing,
deux jours après la finale du
Mondial de football et un mois
après le début de l'agression
sauvage contre Gaza, qui
d'ailleurs se poursuit en toute
impunité. Un très bon timing
aussi pour montrer à l'opinion
internationale la faiblesse et
les dissensions au sein de l'Etat
d'Israël dont le terrorisme a
éclaté au grand jour, faisant
planer le doute sur sa viabilité.
C'est ainsi que l'on voit
affluer "au secours d'Israël",
selon les propos d'Angela Merkel,
les soldats et les bateaux
allemands occupant les eaux et
les territoires libanais. Il en
est probablement de même de
l'armée française, Nicolas
Sarkozy affirmant que le
Hezbollah est une
"organisation
terroriste". Et voici aussi
venus les soldats italiens, au
moment où le nouveau pape Benoît
XVI fait une malencontreuse
confusion entre "violence
et Islam". Une nouvelle
croisade en perspective ?!! Mais
qui n'ébranle en rien l'unité
des Libanais. Quant aux
Espagnols, ils redoutent une
attaque d' "Al-Qaïda".
Est-ce que ce "machin"
existe vraiment ? Dans tous les
cas, les groupuscules armés
incontrôlés au Liban ne
peuvent se trouver que dans les
camps palestiniens des régions
de Saïda et de Tripoli. Si les
soldats européens, sous l'égide
des Nations unies, veulent être
vraiment efficaces, il faudrait
en priorité qu'ils renforcent
l'armée libanaise inactive
depuis des décennies, et qu'ils
l'aident à pénétrer dans les
camps palestiniens surarmés qui
échappent à tout contrôle par
décision internationale, en
attendant que le problème israélo-palestinien,
source de tous les conflits dans
la région, soit réglé équitablement.
Nous ne pouvons que remercier
les Etats européens et autres
s'investissant dans l'actuelle
mission de paix au Liban, en
souhaitant que certains de leurs
gouvernants évitent dorénavant
les déclarations intempestives
pouvant jeter le quiproquo sur
le but véritable de leur
action, qui tend effectivement
à servir en priorité le Liban
et sa population.
Nous
voilà donc partis sur la route
du Liban sud, avec des
autoroutes par endroits défoncées,
des voies utilisées de jour
comme de nuit à double
sens, des déviations au gré
des ponts détruits, de nouveaux
ponts installés par les armées
française et libanaise, les
premiers points de contrôle
italiens à Qasmiyeh et Jouaya,
les patrouilles françaises à
Saïda, Marjayoun et Baraachit.
Le charme du Liban, de son
climat et de ses paysages provençaux
en cette douce période de fin
d'été, contraste avec
l'horreur de la guerre, les
carcasses de voitures et les
maisons détruites, dont on ne
peut réaliser l'ampleur qu'une
fois sur place. En voyant les
villages frontaliers dévastés nous rappelant
la guerre de 1975 qui a duré
quinze ans, nous nous rendons
compte de la haine et de la
jalousie qu'Israël en
particulier voue au Liban, pays
de paix et de coexistence. Après
30 années de guerres puis
d'occupations israélienne et syrienne,
on venait à peine de respirer !
Mais l'espoir est toujours là,
avec l'image de ces dizaines de
milliers de réfugiés en
majorité chiites accueillis
durant un mois dans toutes les régions
sunnites, druzes et chrétiennes
du Liban, dans les maisons, les
écoles et les couvents. Le
Liban continue de se
reconstruire, et ses amis
deviennent aussi nombreux que
ses descendants à travers
le monde.
Les pauses
photo se succèdent, complétées
par des dialogues avec les gens
que la guerre a placés dans des
situations absurdes. Voici Hussein, dont le père a installé
il y a quatre ans un grand manège
au pied du Château de Beaufort,
seul avec un ouvrier, dans un
paysage de rêve, en train de déblayer
son restaurant partiellement détruit
par l'aviation israélienne, et
qui me conseille de ne pas me
rendre plus loin en raison
des bombes à fragmentation.
Puis Mohammad et son frère, à
Debbine, posant à côté
de leurs meubles entreposés
sur le bord de la route, face
à leur maison soufflée
par les explosions ; ce petit
village, détruit aux
trois-quarts, a reçu 600 bombes dans
la nuit du 29 au 30 juillet. Ali,
coordinateur au Lycée la
Finesse de Khiam en grande
partie démoli, m'offre des
cahiers d'enfants sur les fêtes
des Mères et de Ramadan, alors
que les bulldozers commencent à
raser les classes rendues
inutilisables, obligeant les 800
élèves de ce collège francophone
et anglophone à se disperser
dans les écoles de la région
pour cette année scolaire,
qui commence le 9 octobre ;
ce gros bourg n'a pas pu être
envahi par l'armée israélienne,
malgré sa proximité de la
frontière. A Marjayoun, les
portraits d'Elie, tué lors de
l'évacuation de la ville, sont
présents partout ; les premiers
soldats
français fraîchement arrivés font
un arrêt dans un restaurant
avant de prendre position dans
la région : "Je ne
peux rien vous dire de
plus", me répond l'un
d'entre eux à qui je souhaite
la bienvenue. Cette situation m'était
arrivée une semaine auparavant
à Tyr, au milieu de
vrombissements d'hélicoptères,
avec un soldat italien qui
gardait la place improvisée en
héliport près de la plage de
sable où ont débarqué mille
militaires, venant par bateau
d'Italie.
Puis nous
longeons la frontière avec Israël,
avec des colonies à jet de
pierres, traversons Maïss
el-Jabal et son nouveau musée
de voitures brûlées placées
autour du lac artificiel au
milieu du village. A Aïtaroun, la
jolie Salwa ouvre tous les jours
son magasin de jouets, qui n'a
plus de porte et dont les jouets
inutilisables sont sens dessus
dessous. A Bint-Jbeil, Toufic et
son petit-fils du même nom
veillent sur leur magasin de
chaussures dans un décor
d'apocalypse ; cette ville a
connu les plus forts combats et
ressemble au centre-ville de
Beyrouth en 1990 ; de quoi
inspirer bien des cinéastes. A
Safad el-Battikh, la première
bombe a touché la fosse
septique, faisant heureusement
fuir tous les habitants du vieux
quartier qui ont échappé au
raid de l'aviation ayant immédiatement
suivi, ne faisant qu'un mort ;
l'église du village est complètement
détruite. A Baraachit, où les
quartiers musulman et chrétien
ont été très touchés, le curé
Fadi ne
sait pas, malgré le ruban rouge
et blanc placé par des
observateurs des Nations unies
en son absence, qu'une
dangereuse petite bombe, à deux
mètres de son église légèrement
endommagée, n'a pas encore
explosé ; les premiers soldats
français viennent de prendre
position à l'entrée de la
localité.
A Tebnine,
la place du village au haut de
la colline est totalement détruite
et la population s'affaire pour
tout remettre en ordre ; la
belle église fait face à une
mosquée ainsi qu'à la
forteresse des Croisés, toutes
trois épargnées par les bombes
; nous découvrons une
merveilleuse petite forêt aux
arbres centenaires. Sur le
chemin, le vieux Ihsane, qui a
échappé aux trois bombes pulvérisant
sa station, sert toujours
de l'essence aux automobilistes
et aux motocyclistes dans un décor
hallucinant haut en couleurs et
en destructions. De retour à
Bint-Jbeil, la petite Ysrâ' est
adossée contre un mur criblé
de balles ; effarouchée, elle
court rejoindre sa mère la
belle Abir qui nous présente fièrement
ses quatre enfants. Il y a aussi
la vieille Amné ployant sur sa
chaise, seule devant un ensemble
de magasins éventrés, et le
jeune Ali qui aide ses parents
à déblayer leur maison au
milieu de champs brûlés où
des boîtes de conserves ont
été abandonnées par les
combattants. Et voilà Maroun
al-Râs, où s'est déroulée la
mère des batailles ; sort un
homme qui nous invite dans sa maison portant
des signalisations et une tête
de mort peints en noir par les
soldats israéliens ; mais nous
poursuivons la route pour
atteindre un restaurant fantôme
où le vent soufflant parmi les
décombres joue une étrange
musique, puis faisons demi-tour
devant le dernier poste des
Nations unies, face à un beau
paysage de la Palestine
occupée.
Le retour
vers la côte a lieu rapidement,
avec la traversée de Rmeich,
grosse bourgade chrétienne,
ainsi que Aïn-Ebel, qui n'ont
pas été touchés directement,
puis Aïta el-Chaab, village
chiite qui a connu de très
violentes batailles. Un paysage
féerique avec vue sur le
village de Debel nous arrête
avant d'arriver à Marouahine,
aux habitants sunnites, qui a
connu la première tragédie de
la guerre. Il y a six ans, le
climat était à l'euphorie après
la libération de ces
territoires occupés durant
vingt-deux ans par une armée
israélienne vaincue.
Aujourd'hui, l'heure est à la
recomposition sérieuse du Liban
dans toutes ses communautés
qui, malgré des tensions
persistantes, aspirent à un
Liban fort et uni. Devant nous
enfin, la Méditerranée au bleu
azur où trône un paquebot
italien duquel un hélicoptère
effectue des navettes vers la
terre ferme : nous sommes à
Naqoura, bastion des
Nations unies, où une
nouvelle autoroute en
construction rend la circulation
un peu difficile. Et nous voilà
sur la falaise blanche de
Bayada, à la luminosité éclatante, avec
une vue imprenable sur Tyr au
milieu des flots.
L'émigration
durant ces deux derniers mois
s'est amplifiée au Liban,
touchant notamment la jeunesse
musulmane. Les habitants restés
sur place, et que nous avons
rencontrés brièvement au cours
de notre fascinant périple,
ainsi que tous les autres, ont
urgemment besoin aujourd'hui du
soutien de leurs compatriotes :
un sourire, un petit mot, une
photo, un dialogue, un regard,
tant de gestes aux valeurs
inestimables, que nous demandons
avec insistance à tous les
Libanais de Beyrouth et des
autres régions d'accomplir, en
se rendant pour une journée
dans une de ces zones sinistrées.
Il est conseillé de partir
avant 8h du matin, d'éviter de
sortir hors des voies
asphaltées, et de faire en
sorte que le retour ait lieu avant
la tombée de la nuit, les
routes, par endroits en assez
mauvais état mais
praticables, étant mal éclairées.
Une véritable assistance
sociale est de plus nécessaire
au niveau de l'Etat libanais,
les aides des diverses parties
libanaises et internationales
demeurant minimes devant
l'ampleur des dégâts.
Nous
arrivons enfin à Tyr, qui se
transforme peu à peu en base
principale pour les 15.000
militaires attendus au sein
de la FINUL, qui viendront se
promener, se restaurer et se
baigner, ainsi que pour les
correspondants de presse étrangers
qui emplissent les hôtels
depuis deux mois. Un autre genre
de tourisme, n'incluant plus les
visiteurs locaux et
internationaux qui avaient pris
l'habitude de se rendre régulièrement
dans la presqu'île historique
aux couchers de soleil magiques.
C'est là que le Haut
Commissariat des Nations Unies
pour les Réfugiés s'est
installé, avec une cinquantaine
de membres de toutes les
nationalités, dont en
particulier des Suédois et
des Norvégiens, qui arpentent
de jour les villages sinistrés
en fournissant de l'aide et en installant des
tentes provisoires à
l'attention des habitants aux
maisons rasées ou endommagées.
L'automne vient de commencer et
les premières grosses pluies
sont tombées hier. Pas de prévisions
possibles, ni de solutions
durables en vue, à l'image du
Liban et de toute la région
voguant au gré des ondes
occultes.
La
petite Ysrâ' dans les décombres
de Bint-Jbeil, le lundi
25 septembre 2006

Panorama
du village de Debel, à 5km au
nord d'Israël, le lundi
25 septembre 2006