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ÉMIGRATION  RJLIBAN  N°1  du 26 août 2004 

 

L’émigration libanaise, un "mal" nécessaire

 

par NAJI FARAH, directeur de la rédaction

 

Que serait le Liban sans ses émigrés ? L’émigration profite-t-elle vraiment au Liban ? Notre nouvelle rubrique "Emigration" abordera plusieurs aspects de ce phénomène qui se poursuit en raison de l’absence de liberté politique et de la corruption qui sévit au Liban, entraînant un appauvrissement de la population et une perte de confiance des jeunes en leur pays.

 

Certes, personne ne souhaiterait voir son pays se vider de ses principales forces vives, à savoir sa jeunesse et sa matière grise, mais il n’en demeure pas moins que la promotion du Liban à l’étranger et l’établissement d’un flux financier d’importance vers le pays sont assurés par ses fils disséminés à travers le monde. Aujourd’hui, avec la stabilisation de la situation sécuritaire au Liban, la baisse des tarifs aériens, la création d’une ligne directe Sao Paulo - Beyrouth, l’instauration d’une carte d’identité spéciale pour émigrés, entre autres bonnes initiatives, le temps est venu de rétablir avec fermeté les relations entre les Libanais du pays et ceux de la diaspora, quatre fois plus nombreux (de l’ordre de 15 millions).

 

Notre association, le Rassemblement de la Jeunesse Libanaise - RJLiban, œuvre pour cela à partir de Paris, depuis 1986, avec comme but "la préservation et la promotion du patrimoine culturel libanais et le renforcement des liens entre les Libanais et les amis du Liban en France". Cette action va s’étendre en 2005 au continent américain, en particulier aux deux grands pays de l’émigration libanaise que sont le Brésil et le Canada.

 

 

Un appel aux Libanais d’outre-mer pour une renaissance culturelle
Malgré tout, j’ose encore rêver
 
par JEAN-CLAUDE TURQUIEH, publié dans l'Orient-le Jour le 14 août 2004
L'auteur est consul honoraire du Liban à San Diego (Californie, USA)
 
Né à Beyrouth et élevé au Liban, je me sens un "Libanais résidant" bien ancré dans cette "terre de lait et de miel". Cependant, j’ai émigré depuis plus de trente ans et je me sens appartenir à ce qu’on appelle le "Liban d’outre-mer". Cette double appartenance me permet néanmoins de faire, en même temps, partie intégrante de ces deux grandes communautés. Aussi, j’ai voulu me pencher sur une question d’une brûlante actualité, celle de l’émigration si chère à mon cœur, afin de clarifier certains aspects qui ne semblent pas avoir été traités avec la profondeur voulue. Tout d’abord, j’ai trouvé que l’émigration libanaise datait de bien avant la dernière guerre du Liban en 1975, fait que beaucoup de politiciens prennent, plutôt à tort qu’à raison, comme une base "réaliste" pour expliquer voire justifier leurs doctrines et stratégies négatives. Elle va même plus loin que la fondation de Carthage par les émigrés libanais (814 AC).

En fait, depuis des millénaires, nos ancêtres, comme nous aujourd’hui, ont vu leurs terres et ressources matérielles et intellectuelles convoitées par leurs voisins proches et lointains. Par conséquent, et vu la faible superficie de leur pays et de ses maigres moyens, ils se sont tournés vers la mer. C’est ainsi qu’ils ont commencé la grande aventure maritime et commerciale qui les a emmenés dans tout le bassin méditerranéen, en Afrique, en Angleterre, et peut-être même dans les Amériques. Aujourd’hui, il n’y a pas un point du globe où on ne trouve des Libanais. Au passage, ils auraient établi, entre autres, les principes de navigation, d’architecture, de commerce, d’industrie, de finance et de communication, couronnés évidemment par l’invention du premier alphabet phonétique (1250 AC). Au début du XXe siècle, ils ont amorcé en Egypte le mouvement de renaissance des lettres arabes. Cette épopée pacifique, que rarement le monde a connue, est à l'honneur du Liban résident et d'outre-mer. C'est un brillant témoignage du courant civilisateur libanais à travers le monde.

En comprenant ce grand contexte historique, on analyse alors mieux les séquelles de la guerre de 1975, à travers un "pragmatisme positif" qui tient compte du grand tableau, au lieu du "réalisme négatif" qui analyse une petite étape de notre histoire sans bien la mettre en valeur. A partir de là, je dis "non" aux réalistes pessimistes : l’émigration libanaise n’est pas un fléau, c’est plutôt une mission honorable pour tous les Libanais et un bienfait pour le reste du monde. Le fait qu’il existe depuis plus de huit mille ans d’histoire, et en dépit de toutes les convoitises, tel "un roseau qui plie mais ne casse pas", le Liban est un témoignage indéniable de la ténacité de son peuple et de son génie. Probablement, le négativisme que je rencontre chez bon nombre de Libanais résidants et d’émigrés nous vient de préjugés datant de l’époque de la cruelle occupation ottomane, qui a duré plus de quatre cents ans et qui a opéré en nous un "lavage de cerveau" néfaste.

C’est pour cela qu’au stade où nous en sommes, je dirais que nous avons besoin d’une renaissance ! Oui, une Renaissance telle que l’Europe en a connu aux XVe et XVIe siècles, et qui l’a sortie du marasme de son Moyen Age, pour la catapulter de plain-pied dans le monde moderne. Une Renaissance qui nous aiderait à mieux connaître notre propre génie à travers le temps. Comment nos ancêtres ont-ils réussi à nous préserver ce beau Liban si convoité ? Comment ont-ils survécu ? Quels étaient leurs points forts et leurs points faibles ? D'ailleurs Socrate n'a-t-il pas dit : "Connais-toi toi-même, c'est le sommet de la sagesse ?" Nous savons tous que ce dicton est vrai. Ne serait-il pas intéressant de l'appliquer à l'histoire, au présent et à l'avenir de notre nation ? On comprendrait alors mieux notre pluralisme qui date de bien avant le Christianisme et l'Islam ; notre pragmatisme qui nous a permis de vivre ensemble dans la diversité ; notre sens du commerce qui nous a permis de réussir outre-mer... 
 
Dès lors, je lance un appel à tous les intellectuels, penseurs, historiens, philosophes, artistes, hommes de science du Liban résidant et d’outre-mer, pour qu’ils se mettent à l’œuvre immédiatement en vue d’amorcer un mouvement de renaissance culturelle qui nous fera passer le cap de notre propre Moyen Age et nous lancera dans l’engrenage du XXIe siècle.

Je refuse de croire que le peuple qui a inventé l’alphabet phonétique fait partie de ce qu’on appelle, à tort ou à raison, le tiers-monde. Les Libanais méritent, rien que de par leur pluralisme culturel, d’être à l’avant-garde de l’humanisme universel. Au moment où en France, pays de la glorieuse Révolution de 1789, on débat encore, entre chrétiens et musulmans, de la question du port du voile, les Libanais eux, n’ont aucun mal à vivre ensemble, à plus de dix-sept communautés, en respectant la culture et la religion des uns et des autres. Quelle richesse culturelle et quel bel exemple d’humanisme dans un monde qui se veut de plus en plus radical et raciste !
 
J’ai toujours essayé, en tant que Libanais d’outre-mer, de faire quelque chose de positif pour les émigrés entre eux, et en même temps pour aider les Libanais résidants. Voilà quelques idées qui vont dans ce sens :

Côté politique : 

1– Maintenir de bonnes relations entre le pays d’émigration et le Liban.
2– Maintenir de bonnes relations entre les émigrés eux-mêmes.
3– Créer un système de recensement des émigrés (l’Internet en faciliterait la tâche).
4– Créer un processus légal à travers lequel les émigrés qualifiés et qui le désirent pourraient reprendre leur nationalité libanaise.
5– Participer en force aux élections municipales des villes d’émigration, afin d’en influencer les résultats. Un objectif modeste en apparence, mais néanmoins plus facile et plus utile à atteindre que celui qui consisterait à influencer des élections présidentielles. N’oublions pas qu’en général, les élections municipales ne sont pas partisanes, et par conséquent plus faciles pour rallier les voix des émigrés.

Côté commercial :

1– Encourager le jumelage des villes d’émigration avec des villes au Liban. 
2– Encourager les échanges commerciaux, industriels, bancaires, scientifiques, médicaux, artistiques, touristiques, estudiantins, ouvriers, etc. à travers les villes jumelles.
3– Envoyer, par conteneurs, de l’aide médicale, alimentaire et vestimentaire pour les défavorisés au Liban, par le biais des villes jumelles. En organiser la distribution par l’intermédiaire et sous la direction des émigrés eux-mêmes et de volontaires libanais résidants qu’ils auront choisis, afin que l’aide arrive à destination.
4– Créer un programme de tour-vacances pour nos millions d’émigrés et leurs amis à travers le monde, qui leur permettra de participer à titre individuel à ce programme, sans avoir à recourir aux "vols charter". Et ce en vue de renflouer le marché libanais en devises rares, d’une part, et d’encourager les émigrés à renouer avec leur mère patrie, d’autre part. Au passage, le Liban serait mieux connu touristiquement à travers les amis de nos émigrés. Une vraie situation de "Win Win", gagnant sur plusieurs tableaux.
5– Une idée romantique… mais ne sommes-nous pas le peuple de Gibran Khalil Gibran ? Réserver exclusivement aux émigrés libanais un des guichets de la Sûreté générale à l’Aéroport international de Beyrouth, avec une réception folklorique symbolique. N’a-t-on pas une petite dette de reconnaissance envers ces millions de "Hannon libanais" qui sillonnent mers, terres et airs depuis des millénaires, afin que la mère patrie survive aux vicissitudes des siècles, et que le nom du Liban soit porté haut partout dans le monde ? Je laisse au lecteur le soin de méditer sur cette idée romantique...

Pour ma part, je vais commencer à San Diego, en Californie, avec la participation de toute la communauté libanaise là-bas. On essaiera de faire cela en douceur, sans fracas inutile et sans démagogie. Les talents ne nous manquent pas ; c'est l'enthousiasme et la motivation qu'il nous faut. J’invite tous les émigrés de San Diego à mettre leur "five cents" dans cette action. Quand on aura réussi cette tâche, ce sera une expérience formidable pour nous, et un exemple à suivre pour d’autres communautés d’émigrés libanais, un même défi à relever.

 

 

 

L'enlèvement d'Europe, princesse phénicienne du Liban
Assiette à dessert, Manufacture de Sèvres, 1804-1807

 

 
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