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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°70  du 20 novembre 2007

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Liban, Palestine, arabité et dialogue islamo-chrétien : même combat pour Père Youakim Moubarac

 

Pour mieux comprendre le montage de la chaîne du Mal ayant abouti, de l’Occident à l’Orient, à la guerre de 1975 au Liban, puis au lâchage en juillet-août 2006 de quatre millions de bombes par Israël contre le territoire sacré du Liban, soit 380 bombes au km2, à raison de 120.000 bombes par jour ou 5.000 bombes par heure durant 33 jours, il convient de revenir sur les propos tenus en 1967 par Père Youakim Moubarac, au plus fort de l’injustice commise par la communauté internationale envers la Palestine.

 

Voici quelques extraits du livre : "Youakim Moubarac, un homme d’exception", de GEORGES CORM, ancien ministre de l’Economie, publié en 2004 aux Editions de la Librairie Orientale à Beyrouth.

 

Portrait de Père Youakim Moubarac

 

Père Youakim Moubarac, né en 1924 à Kfarsghab au Liban, mort en 1995 à Montpellier en France, a assis toute sa vision du Liban et de l’Orient arabe dans une culture de nature encyclopédique, bien rare dans ces temps de spécialisation à outrance. Son art suprême consistera à mettre en cohérence sa connaissance profonde de la théologie chrétienne, dans toutes ses variantes historiques, en particulier la théologie des Eglises d’Orient, mais aussi celle de la théologie musulmane et juive, avec une vision dynamique de la modernité européenne et des changements qu’elle a entraînés dans tout l’Orient arabe et musulman.

 

La vigueur intellectuelle de cet ecclésiastique, homme de très haute culture, mais pourtant si modeste et si proche de tous ses amis laïcs, l’avait amené à développer une vision du monde aux horizons élargis. Le Liban, à l’origine de ses racines profondes, était pour lui un lieu privilégié d’où il fallait organiser le dialogue, la paix, le bon sens entre un monde arabe, majoritairement musulman, et l’Europe à l’avant-garde de la modernité politique. Dans cette Europe, la France et la culture française étaient pour lui un espace, bien plus, une demeure physique et intellectuelle, qu’il affectionna toute sa vie. Saint-Sulpice, Saint-Roch, l’Abbaye de Jouarre, l’Université catholique de Louvain en Belgique, mais aussi la Sorbonne, furent ses lieux d’élection en terre européenne.

 

Il y devint cette personnalité riche et complexe, tout à la fois un prodigieux savant maronite, continuateur d’une tradition inaugurée par l’ouverture du Collège maronite de Rome en 1584 et qui donna au Liban et à l’Europe des hommes éminents, ouverts sur l’Eglise universelle et tous ses courants ; un francophile inlassable, même lorsque les actions françaises au Levant qu’il essayait d’influencer au bénéfice du Liban, des Arabes et des Français, ne répondaient pas à ses aspirations ; un islamologue de haut vol pour qui le monothéisme dans ses trois variantes, juive, chrétienne et musulmane, qu’il appelait "abrahamique", n’avait aucun secret.  

 

Liban, Palestine, arabité et dialogue islamo-chrétien : même combat

 

Pour cet esprit libre qu’était Youakim Moubarac, son intérêt pour l’histoire de la communauté dont il était issu avait des prolongements majeurs dans tous les domaines. Ayant montré avec courage, dans ses premières œuvres, comment bâtir le dialogue islamo-chrétien, il n’hésite pas à se lancer très tôt dans une défense sans compromis des droits des Palestiniens et une réfutation des revendications du mouvement sioniste. Pas une ligne de ce qu’il a écrit en mai-juin 1967, dans la conjoncture de la Guerre des six jours, n’a vieilli. Il s’adresse alors dans plusieurs lettres aux grands intellectuels français, tels que François Mauriac, Germaine Tillon, Jacques Maritain et d’autres. L’écriture est bouillonnante, foisonnante et sans détour.

 

Moubarac, en effet, accepte mal que ces personnalités ne voient pas l’injustice qui se commet en Palestine et qu’elles tombent dans le panneau de la propagande israélienne. Il y dénonce donc sans ménagement "la conscience rabbinisée de l’Occident, autant que cléricalisée". Il affirme "détester ceux qui en Israël et dans l’Eglise, rabaissent le dessein de Dieu sur son peuple et, après avoir voulu nous faire croire que ce qui s’est passé le Vendredi Saint n’est qu’un fait divers des annales juives sous Ponce Pilate, veulent maintenant réduire la promesse abrahamique aux dimensions d’une entreprise coloniale et d’une propriété privée".

 

Le recueil de ses textes permet très bien de voir la liaison intellectuelle et spirituelle que Moubarac fait entre la défense de l’Islam, "protestation de tous les exclus de la promesse", la cause palestinienne, la défense du Liban, cœur des libertés de la Syrie et du monde arabe, plate-forme principale du dialogue islamo-chrétien, l’arabité comme œcuménisme culturel. Il envoie à ses interlocuteurs divers mémorandums pour régler le problème palestinien. Il y plaide la cause d’une Palestine judéo-arabe, à l’égal du Liban islamo-chrétien, qui scellerait la réconciliation des trois monothéismes. Il sent fort bien d’ailleurs la menace que la politique israélienne de force et d’expansion, mais aussi d’exclusion des Palestiniens, fait peser sur le Liban. C’est pourquoi il s’agit pour lui d’un même et seul combat.  

 

Défendre la Palestine, c’est défendre le Liban, c’est aussi défendre l’arabité et la modernité, c’est réaliser son beau rêve de la réconciliation de tous les fils d’Abraham, sans distinction entre Israël et Ismaël. Il n’hésite pas d’ailleurs, dans ses plaidoyers vibrants de passion, à rappeler le patrimoine islamique de la Palestine, et plus particulièrement celui de Jérusalem. Moubarac sera un acteur important de la Conférence mondiale des Chrétiens pour la Palestine qui se tient à Beyrouth en mai 1970. Il y fera une communication sur "La signification de Jérusalem".

 

En réalité, les vues de Youakim Moubarac sur les rapports de l’œcuménisme et de la Palestine ont un caractère quasi-prophétique. Il a déjà l’intuition exceptionnelle de la montée d’un fondamentalisme chrétien d’origine anglo-saxonne qui s’accommode de l’injustice faite au Palestinien, du rétrécissement du Judaïsme dans le sionisme, de l’exclusion de l’Islam du monde monothéiste.

 

"Quand l’attention de la chrétienté est ramenée vers la Terre Sainte du seul point de vue archéologique ou folklorique, écrit-il, l’emprise qui s’exerce sur elle n’est plus en fin de compte à l’Europe, mais à l’Amérique. C’est dans le Christianisme américain, en effet, catholique aussi bien que protestant, que se manifeste davantage un fondamentalisme biblique élémentaire, un philo-sémitisme en tout point opposé à l’anti-sémitisme, mais de la même veine, et un culte du succès, sinon du triomphe de la chrétienté qui essuie ailleurs tant de déboires". 

 

La vocation des Chrétiens d’Orient et plus particulièrement des Libanais doit aboutir, de ce fait, pour Moubarac, au rétablissement d’un véritable esprit œcuménique en Palestine, c’est-à-dire "y promouvoir une fraternité nouvelle avec les Musulmans et les Juifs réconciliés, pour voir poindre à la hauteur de Jérusalem cet astre royal qui, par-dessus la nuit des peuples, se lève à l’Orient".

 

Mais déjà, en ce début des années soixante-dix, Moubarac décrit le malaise du Liban, ou comme il le dira "le Liban malade de la Palestine". Avec son sens exceptionnel de la formule toujours juste et percutante, il estime que le Liban, "ce pays le plus faible et le plus démuni en face d’Israël, en est l’adversaire le plus implacable". "Bien plus, je dirai plutôt que l’existence même du Liban, multiracial et multiconfessionnel, est la plus grande offense à l’Etat juif, et je comprends parfaitement qu’ayant ménagé jusqu’ici ce voisin fragile entre tous, de par son équilibre interne difficile à tenir, à cause des multiples pressions qui s’exercent sur lui, Israël ne lui ait prodigué que quelques coups de semonce, en attendant le coup de massue".

 

Moubarac dénonce alors la tendance de certains Libanais à vouloir isoler le Liban de son environnement arabe, à vouloir se "recroqueviller" sur lui-même, ne rester ouvert que sur l’Occident "pour bien s’accommoder de l’enclave juive à ses côtés".

 

Ses ambitions humanistes et œcuméniques pour le Liban apparaissent en pleine lumière dans ce "Dossier palestinien" écrit peu de temps après la Conférence mondiale des Chrétiens pour la Palestine. "Il ne s’agit pas comme certains le prétendent, écrit-il, de vouloir tourner le dos à l’Occident pour s’immerger dans le monde arabe et s’enfoncer dans la masse des pays sous-développés. C’est une opération-suicide de rupture qui répugne fondamentalement à l’être libanais et qui serait un appauvrissement de l’arabité. Il n’en reste pas moins vrai que, tant sur le plan culturel, social ou économique, le Liban doit promouvoir une politique entièrement nouvelle, où ses attaches traditionnelles, loin de le détourner ou de le retenir, l’engagent à fond dans le processus de libération des pays arabes au sein du Tiers-Monde. Il y appartient non seulement par la majeure partie de sa population démunie, mais encore par sa place de trait d’union entre deux mondes, compromettant l’un avec l’autre et engageant les mieux pourvus au service des pauvres".

 

Pour lui, le Liban ne peut rester éloigné du conflit palestinien. Il prêche un engagement non violent du Liban dans le conflit, afin d’éviter "la paix bâtarde des égoïstes qui sont encore contents, quand à côté d’eux un monde crève". Il récuse aussi la possibilité d’une neutralité ; pour lui, "la paix des neutres" est celle de ceux qui "ayant tiré leur épingle du jeu, comptent les coups du malheur qui les épargne, alors même qu’il les menace en premier lieu". Le Liban, dans sa vision du conflit palestinien, doit être comme "la cellule radioactive qui désintègre le processus de la violence, enlève au système sioniste sa raison d’être et contribue en Palestine à la réintégration des Juifs, sur le même pied d’égalité que les Chrétiens et les Musulmans dans tout le monde arabe." Le grand visionnaire ajoute alors : "Tant que ce rêve n’est pas réalisé, tant que cette utopie n’est pas le berceau de notre renaissance, nous dirons que "le Liban est malade de la Palestine"."

 

Voici des paroles qui ont aujourd’hui une résonance toute particulière quand on sait dans quel état de délabrement moral et physique le Liban est sorti de ses guerres gigognes, ayant abandonné tout rêve et toute utopie pour se replier sur l’affairisme et la corruption, cependant que seul "le parti de Dieu" qui a réussi à libérer le sud du Liban par ses sacrifices, continue dans son optique particulière de rêver de la libération de Jérusalem.


 

Appel à François Mauriac le 13 juin 1967

 

"Cher Mauriac,

 

Je ne pensais pas que vous livreriez aux lecteurs du Figaro Littéraire d’hier la suggestion que je sollicitais de vous au sujet d’un projet d’Etat palestinien judéo-arabe, faisant justice aux aspirations légitimes du peuple juif, sans mettre en cause les droits du peuple arabe. Mais puisque vous estimiez, il y a une semaine, que c’était une utopie, vous aurez depuis la preuve à l’appui de ce que je disais entre-temps à ceux qui, maîtres et amis, me répondaient dans le même sens que vous. Une entité palestinienne unifiée est sans doute une utopie illusoire. Mais l’utopie réelle, le défi intolérable à la conscience du monde arabe, chrétien aussi bien que musulman, c’est cet Israël que vous avez voulu nous faire prendre pour un agneau, alors que, sous la férule sioniste, "tanquam leo rugiens circuit quaerens quem devorer", il ne fait qu’expier, bouc émissaire de toujours, le péché des nations dites chrétiennes.

 

Le temps n’est plus cependant aux protestations indignées, quand nous subissons la plus grave des offenses, pour les Lieux saints de l’Islam, autant que pour les Lieux saints des Juifs et des Chrétiens. Je vous ai câblé en ce jour cette offense, et sa violence n’a fait que s’amplifier dans la pensée pourtant compatissante de Germaine Tillion. Que cela ne m’empêche pas encore de jeter avec vous un regard douloureux sur le passé récent, dût-il vous paraître insolent. Notre offense ne saurait vous offenser.

 

Vous ne me ferez jamais croire qu’en signant l’appel pour Israël, vous avez agi sans être abusé, selon votre cœur et en conformité avec la politique du Général de Gaulle qu’une fois de plus vous soutenez si fermement et justement. C’est par vous, en effet, que je sais d’expérience que l’Académie, les Lettres et "la gauche bien pensante" françaises ne résistent pas indéfiniment et impunément aux pressions des puissances de publicité plus encore que d’argent, qui s’étalent sur les pages du Figaro et du Figaro Littéraire, dernière couverture comprise.

 

Souvenez-vous, c’est contre cette même "conscience française" que Louis Massignon dont vous invoquez la mémoire a refusé de signer sur la demande de Thierry Maulnier, un appel pour Budapest pourtant écrasée sous la botte soviétique, et lui a répondu par cette outrance incroyable : "Je ne suis pas spécialiste des questions magyares". Car cet homme libre entre et contre tous ne pouvait accepter, en dénonçant un crime qui pourtant criait contre le ciel, de paraître avaliser l’atlantisme militariste, mercantile et toujours lâche des supporters de ce candidat à l’Académie d’abord. Massignon estimait que les crimes de Staline n’avaient pas plus besoin d’être dénoncés que ceux d’Hitler, après coup. La conscience universelle les réprouve, quand il est, hélas, trop tard.

 

Mais ce que Massignon essayait alors, en vain, de faire réprouver par la conscience des Français, c’étaient les agissements non moins criminels, mais dont ils étaient davantage responsables, de ceux-là qui, ne cassant pas suffisamment de fellagha en Algérie, allaient démontrer leur puissance sur les paysans et les hommes de Nasser, en se faisant couvrir par les légions de Dayan. Vous ne vous rendez donc pas compte, cher Mauriac, que ce sont ces hommes-là, les mêmes de Guy Mollet à Lecanuet, qui ont juré la mort de de Gaulle et le renversement de sa politique dans l’un et l’autre cas ?

 

Il n’est pas exact que Massignon aimait d’un même amour Ismaël et Israël. Je dirais plutôt que ce chrétien a essayé de guérir dans son cœur abrahamique le cœur incirconcis d’Israël, en aimant passionnément les Musulmans. Les Musulmans, identiquement tous les non-juifs, tous les non-chrétiens, tous ceux qui n’ont pas de part dans la promesse et ses privilèges, tous les exclus, humiliés et offensés, à l’intérieur du peuple juif, comme des peuples musulmans, et partout. Massignon a défendu passionnément la protestation coranique contre les exclusivismes arrogants des Juifs et les égoïsmes, criminellement oppresseurs, de ceux qui se disent chrétiens. Il avait en effet compris que le Coran n’était pas ismaélite et anti-israélite. Le Coran est arabe comme la Déclaration des Droits de l’Homme est française, avant d’être universelle. Le Coran arabe est la protestation de tous les exclus de la promesse, contre les Juifs de Médine et les impérialistes de Byzance, dans la conscience d’une humanité parvenue alors à sa majorité religieuse et révoltée, tout comme la Révolution française est la protestation véhémente d’une humanité au seuil de sa majorité politique et laïque.

 

Avant Muhammad, Paul avait fait entendre la même protestation et affirmé que la bénédiction d’Abraham était impartie non à une race mais à tous les croyants. Mais Paul de Tarse était encore juif, citoyen romain et de culture grecque. Il a fallu un analphabète du Désert d’Arabie pour appuyer à Jérusalem comme à Damas, et sur la foi de la virginité de Marie, que la promesse était étendue aux masses des peuples d’Asie et d’Afrique, bientôt islamisées, parce que les nations dites chrétiennes n’avaient enlevé la promesse aux Juifs que pour mieux oppresser ces mêmes masses jusqu’à nos jours.

 

Je ne pousserai pas davantage l’histoire du salut sous l’effet de la colère. Mais ne voilà-t-il pas que ces mêmes masses, aujourd’hui islamisées ou non, et les Indiens aussi bien que les Chinois ou les Soviétiques, appuient la cause des Arabes contre la cause des Israéliens, appuyés par les Anglo-Américains, et "lâchés" comme disent vos cosignataires, par la seule France ? Cela ne vous trouble-t-il pas plus et ne voyez-vous aucun rapport quelconque entre cette cause de la croisade en Moyen-Orient, et celle prêchée par le Cardinal Spellman en Asie du Sud-Est ? Alors, laissez-moi vous faire une suggestion. Demandez à vos cosignataires en faveur d’Israël de vous signer quelque bref appel, selon Paul VI ou selon U Thant, pour le Vietnam, et vous verrez ce qu’il vous en restera dans le creux de la main, pas plus que le nombre de vos doigts.

 

Comment enfin, pouvez-vous écrire que des siècles d’égorgement empêchent les Juifs de cohabiter avec les Arabes de Palestine ? Si l’Islam a égorgé des Juifs, il a égorgé davantage de Chrétiens, et ceux-ci le lui ont bien rendu. Cela ne nous dissuade pas, nous maronites et catholiques, une petite "nation" jadis protégée par la France et toujours son amie, mais ne comptant désormais plus que sur Dieu et nous-mêmes, pour faire succéder à des siècles d’égorgement mutuel, une ère de cohabitation pacifique et de collaboration active en tous domaines avec les Musulmans, dans le même Liban, un et indivisible, comme la Palestine, assurés que nous sommes de notre bon droit, de notre puissance irréductible de résistance sur ce sol jamais abandonné et de notre passion de fraternité.

 

Ce faisant, nous ne donnons pas de leçon aux Juifs qui devraient en savoir davantage avec les Prophètes d’Israël. Mais comme Chrétiens, nous condamnons comme les Musulmans, et sans appel, le sionisme israélien."

 

Père Youakim Moubarac

 

 

 
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