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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°63  du 1er août 2006

 

Adieu Liban !

 

par FRED REED, publié dans le Devoir le 29 juillet 2006

 

L'auteur est spécialiste du Moyen-Orient et auteur de plusieurs essais sur la région

 

Je ne verrai jamais plus la place de l'Etoile à Saïda, l'ancienne ville qui donne généreusement sur la Méditerranée. Place de l'Etoile, où les vendeurs ambulants proposaient à toute heure de la journée, dans un cliquetis de deux petites tasses, du café arabe corsé et parfumé à la cardamone. Mais Saïda, c'est surtout le souvenir de l'homme avec qui je partage l'amour inconditionnel pour notre petite fille. Dans sa pharmacie, place de l'Etoile, nous avons maintes fois parlé d'elle, et de sa ville, à laquelle il tenait tant. C'était il y a cinq ans. J'y étais de passage, en voyage de recherche. Comment ne pas tomber sous le charme de l'hospitalité dont les Arabes - toutes confessions confondues - possèdent le don presque infini. Le poisson péché au large de Saïda que nous avons mangé ce soir-là fondait dans la bouche. Le citron, avec un peu d'huile d'olive, lui donnait des lettres de noblesse. Le sel de la mer, la fleur de la terre.

 

Les combattants du Hezbollah venaient de chasser les Israéliens du Sud-Liban après 18 ans d'occupation. Bien qu'identifiée à la communauté chiite, "la Résistance" appartenait désormais à tous les Libanais. Pour la première fois, un mouvement arabe armé avait infligé une défaite militaire à l'Etat sioniste, ce fils illégitime de la déclaration Balfour de 1917. Mon hôte, Libanais et chrétien, n'avait que des éloges pour ceux qui ont libéré le pays. Adieu, Liban ! 

A Tyr
Je ne verrai jamais plus le port de Tyr, ni ses jardins fleuris d'orangers et de bananiers. Jamais plus le petit glacier de la rue principale où, contre toute attente, l'imam Mousa al-Sadr, fondateur du Mouvement des déshérités, qui allait devenir avec le temps Amal, puis Hezbollah, s'est arrêté pour manger une glace. C'était un vendredi midi, après la prière, au milieu des années 70. "Mais, estimé imam, lui a dit le glacier, on interdit aux musulmans de manger mes glaces. Je suis chrétien, vous savez."

"Tes glaces sont halal pour nous", a-t-il répliqué. Et ainsi tomba la barrière confessionnelle entretenue pendant des siècles. L'héritage de l'imam al-Sadr imprégnait alors la ville de Tyr, la plus méridionale du Liban, aujourd'hui coupée du monde. Elle abritait l'école que dirige encore sa soeur Rabab, où des filles de familles pauvres venues des villages du Sud peuvent s'instruire et maîtriser les techniques d'artisanat et d'économie familiale. Mais on trouvait là surtout la fierté de l'identité chiite qu'il a su insuffler à une population démunie, méprisée et isolée, qui rassemble, aujourd'hui, près de la moitié des Libanais. Lui qui a disparu lors d'un voyage en Libye en 1978 affirmait : "Le Liban est trop petit pour être morcelé, trop grand pour être avalé." Adieu Liban !

A Nabatiyeh

Le centre-ville de Nabatiyeh n'est plus qu'un champ de ruines, d'immeubles à logements éventrés par les bombes israéliennes. Je ne verrai plus cette ville où la résistance du Hezbollah à l'occupation israélienne a commencé, le 16 octobre 1983. L'armée israélienne marchait alors sur Beyrouth, dans le cadre d'une autre opération "pour exciser le cancer du terrorisme". Elle cherchait à y extirper l'Organisation pour la libération de la Palestine pour ensuite créer une zone de sécurité. L'entrée des Israéliens coïncidait ce jour-là avec la commémoration de l'Achoura, la fête chiite du martyr de l'imam Husseyn, figure emblématique de la lutte contre l'injustice. Excédés, les citadins en deuil lancèrent des pierres et renversèrent un camion militaire. Les Israéliens ouvrirent le feu, faisant deux morts et sept blessés. Ainsi débuta la longue guerre d'usure qui amena 17 ans plus tard à la retraite de l'occupant. Une défaite qu'il n'a jamais acceptée et pour laquelle il chercherait la revanche aujourd'hui.

Je ne verrai plus l'humble maison d'Ahmed Obeïd, qui m'a accueilli chez lui à Nabatiyeh. Peut-être a-t-elle été détruite aussi. M. Obeïd, dont les yeux étaient marqués d'une tristesse profonde, a passé neuf ans de sa vie dans une prison israélienne. Il fut enlevé par le même commando qui s'est emparé de son oncle, le cheikh Abd al-Karim Obeïd. Ce dernier est détenu depuis 20 ans en Israël sans que la "communauté internationale" s'en inquiète. Ce serait pour obtenir sa liberté, ainsi que celle des centaines de Libanais et des milliers de Palestiniens détenus, que les combattants de la Résistance auraient capturé les deux soldats israéliens le 12 juillet. Adieu Liban ! 

A Beyrouth
Du restaurant Felfel al-Khalife, à l'entrée du quartier Haret Hreik, au sud-est de Beyrouth, il ne me resterait que des souvenirs. Le quartier lui-même, qui grouillait de vie jour et nuit, n'existe plus : tout est ruines, décombres. De là, je partais pour une entrevue avec le cheikh Hussein Fadlallah, le plus important clerc chiite du Liban. Celui qui, au début des années 1980, a échappé par miracle à un attentat à la bombe qui a tué 80 passants et détruit sa résidence. On croyait, à Washington et à Tel-Aviv, que le cheikh était le guide spirituel de Hezbollah, qu'il avait cautionné le rapt d'Américains. Par conséquent, il fallait le faire taire. Aucune enquête internationale n'a jamais été lancée pour trouver les coupables. A quelques coins de rue de là se situait une pâtisserie fréquentée par le personnel d'al-Manar TV, la voix du Hezbollah. Ses installations ont été détruites lors des premiers bombardements de Beyrouth, mais le poste continuait à diffuser. Certes, al-Manar dérangeait; sa version des faits et ses analyses ne cadraient pas avec la version officielle - lire : américano-israélienne - de l'actualité. Classé par les Etats-Unis cible "terroriste", on a signé son arrêt de mort; Israël s'en occupera. Ainsi, il n'y aura plus de mauvaises nouvelles. Adieu Liban ! 

A Saïda
Je palpe de mes doigts un petit tasbih - le chapelet musulman - d'ambre foncé, dont la chaîne est en argent travaillé. Choisi par M. Nizar, pharmacien à Saïda, fin connaisseur en la matière, il fait resurgir mots et regards échangés, rires, pleurs : rien n'égale la complicité de deux grand-pères. Tous les jours il quitte son appartement sur la colline qui surplombe la ville pour gagner sa pharmacie, Place de l'Etoile. Les Israéliens l'avaient détruite lors de la première occupation; il l'a reconstruite. Tous les jours il y accueille ses amis, qui s'y arrêtent prendre une tasse de thé et parler de l'état du monde. L'armée israélienne approche. Il pleut des bombes. Citoyen canadien, muni d'un passeport, il ne quittera pas sa ville natale. A chaque homme son heure de résister. A chaque homme son devoir d'honneur. Sa liberté.

Adieu Liban. 

 


 

Cana, la revanche des martyrs
 
par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 31 juillet 2006
 
C’est sur ces mêmes lieux, aiment à croire les Libanais, que le Christ, convié à une noce, changea l’eau en vin. Par deux fois ces dix dernières années, c’est à des noces de sang qu’aura été vouée toutefois la localité martyre de Cana. A deux reprises en effet Israël, dans de criminels accès de folie, y a impitoyablement écrasé sous les bombes des dizaines de civils innocents, dont de nombreux femmes et enfants. Aveuglé par la haine, il prétendait punir, intimider, épouvanter, terroriser, briser les volontés, à commencer par celle de vivre obstinément accroché à sa terre. Israël aspirait par-dessus tout à diviser, à instiller par le fer et le feu le venin du doute et de la désunion face à cette guerre que les Libanais n’ont jamais voulue. Mais tout ce que réussit à faire tant de sauvagerie, c’est de réunir au contraire. De ré-unir plus exactement ; de faire taire toutes les réserves, objections ou contestations que suscitait la poursuite sine die de la Résistance armée ; d’associer les Libanais, toutes croyances et tendances confondues, dans une même dénonciation de la barbarie. Dans son délire meurtrier, Israël se serait-il donc mis en tête de faire de tous les Libanais des hezbollahis ?

Impuissant depuis plus de deux semaines à imposer sa solution, c’est à tuer tout espoir de solution qu’œuvre, à l’évidence, un Ehud Olmert se disant pas pressé de faire taire le canon. Le Hezbollah faisait sensation, à la fin de la semaine dernière, en se ralliant au plan en sept points de Fouad Siniora, et même Washington n’a pu que saluer ce développement positif. Or la boucherie d’hier, dans son atrocité, est une invite on ne peut plus explicite à une escalade de la violence, à des tirs de missiles qui pourraient atteindre cette fois Tel-Aviv. Elle commandait, en tout cas, le refus des dirigeants libanais de recevoir, dans un tel climat de douleur et de colère, la secrétaire d’Etat américaine. Le singulier prodige de Cana ne s’arrête peut-être pas là, cependant. En avril 1996, c’est un vin bien aigre que tira Israël de l’opération Raisins de la colère. Le bombardement systématique des hangars de l’ONU où avaient cherché refuge les habitants souleva un tel tollé de protestations dans le monde et en Israël même qu’il provoqua la chute du gouvernement de Shimon Peres. Auparavant déjà, la sanglante bavure de Sabra-Chatila, dont Israël assumait la responsabilité pour le moins morale, avait emporté le tandem Begin-Sharon. A leur tour, Olmert et ses acolytes ne sont pas à l’abri d’un tel retour de bâton, lequel serait en quelque sorte la revanche posthume des martyrs.

Car d’avoir appelé les habitants de Cana à se désenraciner de leur maigre sol, à aller grossir les longues files de déplacés et de réfugiés ne dédouane en rien l’agresseur, ne saurait le soustraire à l’accusation infamante de crime contre l’enfance et l’humanité qui lui colle désormais à la peau. Horrible, inqualifiable, injustifiable, choquant : c’est le même jugement sans appel, d’ailleurs, que la planète tout entière, ou presque, a prononcé. Hier même une première brèche est apparue dans le soutien inconditionnel qu’ont apporté les Etats-Unis à l’aventureuse expédition israélienne, quand Condoleezza Rice a fait part de son mécontentement à Ehud Olmert, quand elle a enfin constaté qu’il était temps de parvenir à un cessez-le-feu. A Londres, Tony Blair a de plus en plus de mal à endiguer la fronde qui s’est déclarée au sein de son propre cabinet. Mais surtout, il n’est plus exclu que l’opinion publique israélienne, tenue pour définitivement acquise par les sondages, en vienne à contester le bien-fondé d’une guerre longue, improductive et sale.

Davantage que sur le terrain gorgé du sang des innocents, c’est au Conseil de sécurité de l’ONU, réuni d’urgence dès hier à la double demande de Kofi Annan et du Liban, que va se jouer l’issue de cette guerre en tous points démente. Ce n’est pas l’effet du hasard si le salut se présente sous la forme d’un projet de résolution français. Profondément divisées sur l’Irak, l’Amérique et l’Europe s’étaient retrouvées en 2004-2005 sur le Liban. Et c’est pour exorciser le spectre d’un Irak libanais que les diplomates montent en première ligne.
 

 
La grande désillusion d'Israël
 
par PIERRE ROUSSELIN, publié dans le Figaro le 29 juillet 2006
 
Les Israéliens pensaient en finir assez vite avec le Hezbollah. Au dix-septième jour de la guerre, la population du nord du pays est toujours confinée dans les abris, l'activité économique de toute la région est paralysée et les volées de roquettes continuent de s'abattre à un rythme tout aussi soutenu en s'enfonçant de plus en plus profondément dans le pays. L'état-major était entré dans la guerre comme s'il s'agissait d'une opération de routine. L'écrasante puissance de feu de l'artillerie, une campagne de bombardements aériens conforme aux derniers perfectionnements de l'art militaire devaient, en quelques jours, réduire à néant les velléités de combat de la milice chiite, dont les caractéristiques d'organisation de masse n'ont jamais été prises en compte. C'était faire fi de la préparation du Hezbollah, de sa volonté d'en découdre et de sa capacité d'atteindre la ville de Haïfa et tout le nord d'Israël. C'était aussi compter sans cette bataille acharnée à Bint Jbeil, qui a révélé les capacités de l'ennemi et qui, dans l'emphase israélienne, est en train de tourner à un mini-Stalingrad pour Tsahal.
 
Les critiques se font entendre, le doute s'installe. Il devient difficile d'imaginer que l'armée, malgré tous ses moyens militaires, parviendra à détruire le Hezbollah, son objectif initial. Lorsque la guerre sera finie, il faudra sans doute se résoudre à en accepter le voisinage. Tout au plus les Israéliens peuvent-ils espérer que les combattants islamistes seront affaiblis, repoussés au-delà d'une zone tampon qu'il reviendra, un jour, à une force internationale de patrouiller. Que des centaines de roquettes aient pu tomber sur Israël, que le Liban ait été à moitié détruit pour en arriver là n'est pas très glorieux pour l'une des armées les plus modernes au monde, qui a su, en d'autres temps, remporter d'autres victoires autrement plus délicates. Pour couper court à ces interrogations, l'état-major voudrait lancer une opération terrestre, seul moyen de débusquer le Hezbollah dans ses retranchements. Mais le souvenir de l'invasion de 1982 est encore douloureux. Le Liban reste une malédiction pour Tsahal. Le gouvernement, qui donne l'impression de s'être laissé entraîner dans l'aventure, hésite. Il mobilise trois divisions de réservistes mais se garde, pour l'instant, de se lancer dans une fuite en avant.
 
Malgré l'appui sans réserve qu'ils ont reçu de Washington, les Israéliens, dans leur grande désillusion, s'attendent à plus de soutien encore de la part de la communauté internationale. Le Hezbollah est, pour eux, le bras armé de l'islamisme mondial et ils se voient en rempart de l'Occident. Fidèles à leur attitude, les Etats-Unis laissent faire. Malgré l'ampleur des destructions au Liban, ils ont obligé le monde à laisser du temps à Israël. Il serait dommage que ce délai, qui va finir par être compté, aide, en fait, le Hezbollah à se faire le héros de la résistance anti-israélienne.
 

 
Il faut plus qu'un cessez-le-feu au Proche-Orient 
 
par JEAN-LOUIS ROY, président de Droits et Démocratie, publié dans le Devoir le 1er août 2006
 
Victimes et captifs les uns des autres depuis plus d'un demi-siècle, le Liban, la Palestine et Israël sont à nouveau réduits à subsister dans la destruction et la terreur. L'un de ces peuples est cadastré dans son territoire dévasté ; l'autre forcé à l'errance sur un sol tuméfié ; le troisième terré dans ses abris illusoires. Des milliers de morts et de blessés, pour l'essentiel des civils innocents ; des destructions massives de lieux publics et privés ; un déni commun des droits les plus fondamentaux "à la vie", "à la sécurité", "à la propriété", et tant d'autres : tels sont les effets de provocations insensées, de kidnappings menés dans le territoire de Gaza et en Israël; d'une réplique sans mesure ; mais aussi d'une communauté internationale prostrée, incapable de dire le droit, de remplir son obligation de protéger, bref d'imposer ses règles les plus vitales et de faire respecter ses décisions les plus indispensables.

Sur ce champ de mort, de ruines et de détresse, un éventuel cessez-le-feu s'imposera. Mais, pour une grande multitude, rien ne compensera jamais ce qui habite désormais les esprits dans les territoires visés, dans la grande région, et dans le monde, ce condensé d'atrocités et d'inhumanité. Ce dernier signe la défaite de tous les protagonistes, leur défaite et leur faillite, celles aussi des puissances, les leurs et la nôtre.

Une initiative de paix
Le carnage actuel doit cesser. Il doit cesser immédiatement. Il doit être suivi rapidement d'une initiative de paix lancée par un collectif d'Etats, qui prenne la place que les Etats-Unis sont devenus inaptes à occuper, pour des raisons évidentes. Cette initiative doit viser les quatre objectifs suivants :
- La reconnaissance pleine et mutuelle de l'Etat d'Israël et de l'Etat palestinien, ainsi que la reconnaissance de ces deux Etats par la communauté internationale. C'est la pierre angulaire, l'évidente nécessité sans laquelle rien ne se fera.
- La consolidation de l'autorité des Etats palestiniens et libanais sur l'ensemble de leur territoire, et leur contrôle exclusif sur leurs forces de sécurité. Dans ces pays, la règle universelle de sécurité doit prévaloir. Aucun groupe ne saurait détenir la capacité d'initiatives armées hors de la puissance publique démocratiquement constituée. Cette loi ne saurait souffrir aucune exception. Elle importe pour chaque Etat en lui-même et pour les pays voisins.
- La mise en place d'un programme décennal de reconstruction de la société et de l'Etat palestinien, et la reconstruction du Liban.
- A terme, l'élaboration d'un pacte de paix entre les Etats parties, dans le but de fixer les conditions de leur sécurité commune et le règlement de leurs différends.
Cette initiative importe en priorité pour les citoyens des trois Etats en cause, la stabilité et la sécurité de la grande région et celles du monde. Elle appelle un changement de nature dans les relations avec l'ensemble des protagonistes. On pense notamment à l'Iran, première puissance régionale, à la Syrie dont la situation géographique est indiscutablement stratégique. On ne fera pas évoluer la grande région en reléguant ses composantes dans des postures défensives et en les isolant.

Un rôle pour le Canada
L'idée de cette initiative et ses composantes doit être débattue au parlement canadien. A la vérité, deux questions essentielles se posent au gouvernement et au parlement :
- Quel rôle le Canada peut-il et doit-il jouer dans le règlement de la guerre du Liban et dans les investissements que devra faire la communauté internationale au lendemain du cessez-le-feu ?
- Quel rôle le Canada peut-il et doit-il jouer s'agissant de l'initiative de paix évoquée précédemment ?
Ces questions débordent les clivages partisans. En conséquence, elles ne doivent pas être traitées à ce niveau sauf à dévaluer gravement nos institutions publiques. Elles devraient normalement être soumises dans l'urgence aux travaux, délibérations et propositions du Comité permanent des Affaires étrangères, et faire, par la suite, l'objet d'un énoncé de politique gouvernementale et d'un débat à la Chambre.

Le risque de la pensée et de l'action
Il serait stupéfiant et irresponsable que la guerre du Liban se referme sur les ferments anciens et actuels qui l'ont fait naître, et que le repos des morts et des vivants soit suivi de nouvelles exactions et de nouveaux carnages fondés sur les mêmes dogmes, entraînant les même agonies. Pour que la conjonction des désespoirs ne se produise plus au Proche-Orient, pour que les boucheries cessent dans les rues de la Palestine et d'Israël, pour que les enfants ne meurent plus implosés par des obus égarés ou ciblés, ou par des armes qu'ils ont dans l'esprit avant de les avoir soudés au corps. Cette exploitation des esprits doit cesser, et aussi ce qui la nourrit. Nous savons depuis longtemps, hors de tout doute, quelles sont les horreurs à venir si les règles du jeu ne sont pas changées, si le risque de la pensée nouvelle et de l'action inédite n'est pas pleinement assumé.

D'innombrables conflits et situations dramatiques ont ainsi trouvé leur dénouement : entre l'Allemagne et la France après la Seconde guerre mondiale, entre les métropoles et les colonies dans les années 50, entre Washington et Beijing en 1972, entre Nelson Mandela et Frederic de Klerk et les forces qu'ils représentaient en Afrique du Sud, pour ne citer que ces exemples. Pour que cesse de couler le sang mêlé des juifs et des arabes, le sang mêlé des Libanais, des Palestiniens et des Israéliens.
 

 
A Beyrouth, Philippe Douste-Blazy prône des contacts avec l'Iran
 
paru dans le Monde du 1er août 2006
 
"Nous pensons plus que jamais que les Iraniens sont un acteur respecté et important", a déclaré Philippe Douste-Blazy depuis Beyrouth, lundi 31 juillet. En visite dans la capitale libanaise pour quelques heures, le ministre des affaires étrangères français a estimé "évident que nous ne devons pas accepter une déstabilisation du Liban qui pourrait entraîner une déstabilisation de la région", et rendu un hommage appuyé à l'Iran, "un grand pays, un grand peuple et une grande civilisation, qui est respecté et qui joue un rôle de stabilisation dans la région." Alors que les Etats-Unis et Israël accusent l'Iran et la Syrie de déstabiliser la région en soutenant le Hezbollah libanais, qui combat depuis presque trois semaines les forces israéliennes, M. Douste-Blazy a déclaré avant son départ, dans un entretien au Figaro, qu'"il ne faut pas s'interdire les contacts avec les autorités de Téhéran". "Quant à la Syrie, le président de la République a déjà répondu à ce sujet. Nous estimons qu'il ne faut pas entrer dans des discussions avec la Syrie", a-t-il rappelé. 

Le ministre des affaires étrangères a réitéré l'appel de la France à un cessez-le-feu immédiat, soulignant que l'option militaire menait à une impasse et qu'une solution à la crise ne pouvait être que politique. Il s'adressait aux journalistes après un entretien avec son homologue libanais, Faouzi Salloukh. Il devait ensuite rencontrer le premier ministre, Fouad Siniora, et le président du Parlement, Nabih Berri, un allié du Hezbollah. Interrogé sur la possibilité d'une rencontre avec son homologue iranien, Manouchehr Mottaki, attendu lundi à Beyrouth, M. Douste-Blazy a jugé "tout à fait normal que les responsables politiques qui veulent un accord politique puissent se rencontrer les uns et les autres". Mais une entrevue s'annonçait finalement peu probable, le chef de la diplomatie iranienne ayant dû retarder son arrivée.

 

Visite de Manoucher Mottaki au Liban
De passage à Damas pour rencontrer son homologue syrien, Walid Mouallem, le ministre des affaires étrangères iranien, Manouchehr Mottaki, a indiqué lundi que sa visite au Liban – la première depuis le début du conflit – "s'inscrit dans le cadre du soutien du peuple et du gouvernement iraniens au peuple et au gouvernement libanais".  Il compte aussi "exprimer la tristesse et le regret devant ce crime haineux perpétré par l'entité sioniste à Cana". Son collègue de la défense, Mostafa Mohammad Najjar, a pour sa part déclaré depuis Téhéran, selon la télévision iranienne, qu'un sort "pire que celui d'Hitler et de Saddam [Hussein] attend les criminels sionistes et ceux qui les soutiennent".
 

 
Nouvelle manifestion pro-libanaise à Montréal
 
paru dans le Devoir le 31 juillet 2006

Plusieurs centaines de personnes ont manifesté hier devant le consulat israélien de Montréal pour protester contre le bombardement du village libanais de Cana, qui a fait une soixantaine de morts, a rapporté la télévision de Radio-Canada. Les manifestants, pour la plupart des Canadiens d'origine libanaise, ont appelé le premier ministre Stephen Harper à "agir comme premier ministre du Canada" en arrêtant d'exprimer son soutien à Israël, selon la chaîne de télévision publique. M. Harper a pris fermement parti pour Israël dans le conflit au Liban et avait, au début des opérations, jugé "mesurée la riposte israélienne". Il n'a pas voulu condamner Israël, même après le décès de neuf Canadiens dans le sud du Liban, dont un observateur des Nations unies. Les Libano-Canadiens ont manifesté à plusieurs reprises dans différentes villes du Canada, depuis le début de l'offensive israélienne au Liban, le 12 juillet. Samedi, plusieurs centaines de personnes ont participé à des rassemblements réclamant l'instauration d'un cessez-le-feu au Proche-Orient, notamment à Toronto, Québec et Halifax. Les autorités canadiennes n'avaient pas encore réagi à l'attaque de Cana.

Craintes du B'nai Brith
Par ailleurs, un groupe juif canadien a mis en garde hier contre la généralisation de la violence hors du Proche-Orient, citant l'attentat perpétré vendredi dans un centre communautaire juif de Seattle. "Nous espérons que la nature brutale du Hezbollah et son appel à la guerre sainte globale contre l'Etat juif ne se traduiront pas par des actes mortels comme ce qu'on a vu à Seattle", écrit le B'nai Brith dans un communiqué. "Dans la crainte que les cellules dormantes du groupe à l'étranger ne soient en train de planifier des attaques pour se venger, nous réitérons notre alerte de sécurité à la communauté" juive du Canada, poursuit-il. Le Hezbollah a affirmé hier que "l'ennemi israélien assumera les conséquences de ses massacres, à Cana et ailleurs, comme s'y est engagée la Résistance islamique", la branche armée du mouvement. Les Brigades des martyrs al-Aqsa, un groupe armé palestinien, ont quant à elles déclaré qu'elles considéraient "les Etats-Unis et certains pays occidentaux" comme des cibles après Cana.

 


 
Une tragédie et un tournant
 
par DIDIER EUGENE, publié dans Ouest-France le 31 juillet 2006
 

La nuit de bombardements sur la ville de Cana, au Sud-Liban, ajoute la tragédie au drame vécu depuis près de trois semaines par le Liban. Les obus israéliens ont tué plus de soixante civils parmi lesquels trente enfants et des handicapés qui n'avaient pu fuir à temps. Les réactions indignées qui tentent de percer la torpeur estivale occidentale ne demandent qu'une chose après un tel massacre : le cessez-le-feu immédiat. Exception notable : les Etats-Unis qui laissent la bride sur le cou à Israël, se contentant de l'appeler "à la plus grande retenue". Quant au Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, il souhaiterait mener sa première guerre encore deux semaines, selon des propos officieux, aussitôt démentis. L'Etat hébreu cherche à se faire pardonner en proposant d'indemniser les familles des victimes de Cana et à se dédouaner en accusant le Hezbollah d'avoir laissé sciemment des civils exposés au feu, alors qu'ils avaient été incités depuis plusieurs jours au départ.

 

Vraie ou fausse, l'accusation n'exonère pas Tsahal, l'armée israélienne. Le commandement n'ignore rien des risques qu'il fait courir aux civils. Déjà, lors de l'opération Raisins de la colère, en 1996, Israël s'était fait piéger à Cana, y causant la mort d'une centaine de civils. Aujourd'hui, les témoignages recueillis par notre correspondante sur place sont accablants. Acte calculé ou manqué ? Le martyre de Cana arrive au plus mauvais moment pour les Etats-Unis. George Bush avait, en effet, demandé à Condoleezza Rice de faire étape au Proche-Orient à son retour du sommet du Sud-Est asiatique à Kuala-Lumpur (Malaisie) où, au lieu du récital Rachmaninov que cette pianiste virtuose avait prévu d'interpréter, elle a dû affronter la colère de ses alliés. L'étape proche-orientale aura tourné court. Le gouvernement de Beyrouth jugeant inopportun de la recevoir, Mme Rice s'est contentée de rester à Jérusalem. Des manifestations du Hezbollah rendaient d'autant plus risqué un passage à Beyrouth.

 

Cette tragédie va-t-elle transformer la donne à l'Onu ? Le Conseil de sécurité s'est réuni - chose exceptionnelle - dès dimanche, à la demande du Liban. La France a préparé un texte de résolution appelant à la "cessation immédiate des hostilités" et énumérant les conditions d'un "cessez-le-feu permanent et d'une solution durable au conflit entre Israël et le Liban". Cela va de la libération des soldats israéliens otages à une délimitation des frontières, notamment l'enclave israélienne des fermes de Chebaa, en passant par le désarmement des milices et le déploiement d'une force internationale. Parti pour prendre de vitesse la résolution française, le duo Bush-Blair avait annoncé, vendredi soir, son propre projet qui comportait deux temps : une force internationale pour permettre le retrait d'Israël du Liban, puis une force élargie déployée avec l'armée libanaise et chargée d'assurer le désarmement du Hezbollah, conformément à la résolution 1559 de l'Onu.

 

Ni le Hezbollah, ni le Liban, ni la France ne veulent d'un tel scénario. "Pas de force internationale sans cessez-le-feu préalable" aujourd'hui "encore plus nécessaire", a réaffirmé Paris qui cherche à impliquer l'Iran dans une stabilisation régionale. Cosignataires de la résolution 1559, Paris et Washington divergent sur les moyens de son application au Hezbollah. La tragédie de Cana sera-t-elle le tournant accélérant la résolution du problème libanais ? On n'ose y croire.

 


 

L’inqualifiable tuerie
 
par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 1er août 2006
 
L’inqualifiable tuerie. Ce que cette guerre a révélé de façon éclatante, c’est le visage terroriste d’Israël. Celui de l’Irgoun, celui de Deir Yassine. Certes, l’étincelle qui a provoqué cet incendie est venue du Liban. Mais par l’ampleur de la riposte israélienne, on s’est très vite rendu compte qu’il s’agissait d’un plan d’agression plutôt que d’une réaction de défense. La politique israélienne est une politique de domination, de conquête, non de défense. Mais quelle que soit la barbarie dont Israël a fait preuve, les civils devraient toujours être tenus à l’écart d’actions qui pourraient entraîner des représailles qui les affecteraient, prévoit la convention de Genève. Cela dit, affirmons haut et fort qu’il n’y a pas d’issue à cette guerre. Nous sommes en présence d’un conflit stérile dont un pays tout entier est l’otage. Le Premier ministre israélien se fait des illusions : on ne brise pas une Résistance qui fait preuve d’autant de pugnacité que de mobilité. La seule issue du conflit est une issue négociée, et le seul plan de règlement viable est le plan en sept points approuvé par le gouvernement, qui commence par un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel et s’achève par l’extension de l’autorité de l’Etat au Liban-Sud.

D’ores et déjà, c’est aux retombées de cette guerre sur l’équilibre des forces internes au Liban qu’il faut accorder toute notre attention. C’est la tâche délicate qui va incomber au Premier ministre. Le salut réside dans l’intégration à l’Etat de la Résistance. Mais à quel prix, cela reste à discuter. Une chose est sûre, l’équilibre communautaire sur lequel repose le Liban n’en sera pas modifié, car cela signifierait le naufrage même du Liban. Walid Joumblatt a affirmé craindre les retombées d’une "victoire" du Hezbollah sur le pluralisme et les libertés publiques. Comme lui, avec lui, on a le droit de poser certaines questions au Hezbollah, et d’en attendre des réponses claires. Ses forces sont-elles proportionnelles aux besoins "défensifs" du Liban ? Que veut exactement le Hezbollah ? Défendre le Liban ou détruire Israël ? Jusqu’où compte-t-il remonter dans la chaîne des causes et effets ? Cherche-t-il à inscrire le conflit dans une problématique sans autre solution qu’une défaite absolue ou une victoire absolue ? Ce serait se diriger droit vers un "combat final" qui ressemble à un suicide collectif.

Enfin, au sujet de la présence de Tarek Mitri à l’ONU. Homme de culture et de dialogue, il sait mieux que personne les enjeux culturels et religieux de l’affrontement en cours. Un affrontement qui, qu’on le reconnaisse ou non, est un choc entre deux cultures théocentriques, quel que soit le degré de sécularisation de la société israélienne. Qui mieux que le vrai Liban, "le Liban message de pluralisme", peut se poser en meilleur médiateur pour résoudre ce conflit au niveau non des armes, mais des valeurs ?
 
Le Liban pleure ses morts
Le Liban a observé hier un jour de deuil officiel, au lendemain de la mort de plus de 60 civils, dont 30 enfants, dans le bombardement israélien d’un immeuble dans le village de Cana. Toutes les administrations publiques et les banques ont ainsi fermé leurs portes et les drapeaux ont été mis en berne. De son côté, l’Organisation arabe du travail a déclaré un deuil officiel de trois jours et a mis les drapeaux en berne, "en guise de protestation contre l’horrible carnage commis par Israël contre les enfants et les civils". Dénonçant "cet acte barbare", l’organisation a déploré "le silence du Conseil de sécurité face aux tueries que commet Israël, et qui ne se seraient pas poursuivies sans le soutien total de grands Etats qui appellent au respect des droits de l’homme, sans pour autant les appliquer".
 

 

Un Liban libre, uni et stable, c'est possible

 

par BEATRICE PATRIE, publié dans le Figaro le 27 juillet 2006

 

L'auteur est Député Européen, présidente de la délégation du Parlement européen pour la région du Mashrek, membre de l'Assemblée parlementaire euroméditéranéenne

L'Histoire ne repasse pas les plats. Tout au moins, tentons de le croire, et dans le concert des Cassandre qui prédisent ou souhaitent déjà une nouvelle guerre civile au Liban et un embrasement de la région, croyons possible de faire entendre un contrepoint plus optimiste sur l'avenir de ce pays cher au coeur de la France. Certes, la provocation unilatérale du Hezbollah, et la riposte aussi brutale que disproportionnée d'Israël semblent plonger le Liban dans une spirale meurtrière d'autant plus inquiétante que l'on voit trop bien à qui peut profiter potentiellement le crime : l'Iran qui fournit les armes trouve dans l'affrontement matière à négocier plus avantageusement les conditions de son programme nucléaire ; la Syrie par laquelle transite le matériel diffère le moment de rendre des comptes à la justice internationale sur l'assassinat de l'ancien premier ministre Rafic Hariri. Si l'on ajoute à cela le développement d'un antagonisme entre communautés chiite et sunnite dans la région - la fameuse thèse du croissant chiite, tous les ingrédients du drame semblent, une fois de plus, en place.

 

C'est peut-être un peu vite oublier que, malgré ces constances malheureuses, le Liban n'est plus le pays sorti exsangue de la guerre de 1975. Répéter, à l'envi, que le Liban, une fois encore, va être le terrain de jeu des conflits régionaux, c'est faire l'affront au pays du Cèdre d'occulter le formidable travail de reconquête de sa souveraineté et de reconstruction démocratique, engagé depuis 2004, malgré les attentats meurtriers qui ont constamment assombri son histoire récente. Ne voir, aujourd'hui au Liban, que des chrétiens désespérés et des sunnites exaspérés prêts à se coaliser contre des chiites tétanisés, c'est ignorer l'extraordinaire mobilisation populaire du 14 mars 2005 autour du mot d'ordre d'unité nationale. C'est surtout faire l'impasse sur un événement passé, il est vrai, assez inaperçu aux yeux de l'opinion publique internationale : l'organisation, ce printemps, sur l'initiative de Nabih Berri, président du Parlement libanais, d'un "dialogue national", au cours duquel on a vu, durant plusieurs semaines, l'ensemble des responsables politiques libanais se mettre autour d'une table pour aborder toutes les questions d'intérêt national, y compris les plus épineuses comme la mise en oeuvre de la résolution 1559 des Nations unies, la délimitation de la frontière syro-libanaise, et le problème des armes de la résistance. Pour la première fois depuis 1975, les anciens chefs de guerre, naguère ennemis, se concertaient en toute indépendance et rompaient avec la pratique habituelle libanaise des négociations bilatérales n'aboutissant qu'à des compromis partiels. Le Hezbollah qui n'avait pas participé aux manifestations du 14 mars avait accepté de s'asseoir à la table des négociations.

 

Même si cette tentative de concertation reste inachevée, elle a montré que le Liban avait la volonté et la capacité de maîtriser son destin national. Aussi, la responsabilité de la communauté internationale, et surtout celle de l'Union européenne, est aujourd'hui de redonner au Liban les moyens d'exercer pleinement sa souveraineté. Cela passe, bien entendu, par un cessez-le-feu immédiat de la part des protagonistes, la restitution des prisonniers et par la garantie mutuelle du respect des frontières israélo-libanaises. Il faut, à cet égard, convaincre Israël d'accepter le principe d'une force multinationale d'interposition : confier ce rôle à l'armée libanaise risque, en effet, de monter dangereusement les chiites, première communauté démographique du Liban contre l'armée nationale. Il faudra ensuite amener les parties à la table des négociations. Ce sera le moment de rappeler à Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah, ses déclarations tenues lors du dialogue national : "Le parti de Dieu ne va pas se barricader derrière des constantes, nous serons positifs." Les conditions du désarmement des "forces de la résistance" sont connues : la sécurité des frontières et des territoires, et l'assurance pour les populations chiites du sud de pouvoir exercer leurs droits sur l'eau, mis à mal par les pilonnages israéliens.

 

Mais il ne faudra pas en rester là. L'Union européenne devra poursuivre son travail de soutien à la construction d'un véritable Etat au Liban, embryonnaire à ce jour. A cet égard, rappelons à Israël qu'il est paradoxal de fustiger "l'Etat dans l'Etat" incarné par le Hezbollah à travers ses multiples institutions sociales, et de détruire le peu d'infrastructures étatiques existant au Liban (réserves d'eau, centrales électriques, ponts, routes ou usines). La garantie, sur le long terme, de l'unité nationale passera par la réforme des institutions, et la mise en place de services publics de base. C'est d'ailleurs le chantier que le gouvernement Siniora engageait au moment même où Israël a décidé de la destruction systématique du pays. Face aux Etats-Unis dont elle n'est pas tenue de partager les visions hégémoniques, l'Europe doit être un acteur essentiel de l'avenir du Moyen-Orient. Aujourd'hui, elle doit agir pour que le Liban ne soit plus la victime sacrificielle de ses voisins, mais devienne, au contraire, un pôle de paix, de stabilité et de démocratie de la région.

 


 

Lettre à Wajdi Mouawad : Le Liban n'est pas à genoux tout seul...

 

par JACQUES NADEAU, publié dans le Devoir le 29 juillet 2006

 

Mon cher Wadji, C'est du fond de mon coeur que je t'écris pour oser prétendre qu'il y aura toujours "assez de mots pour dire...". Pour dire que les Libanais ne sont pas seuls puisque nous les aimons, même si la communauté internationale se détourne carrément de son obligation de trouver une issue à cette crise ; pour dire que M. Siniora mérite notre admiration et notre respect puisqu'il sait incarner avec élégance ce très jeune Liban démocratique, né en 2005, après je ne sais plus combien d'occupations depuis Nabuchodonosor II ou Alexandre le Grand jusqu'aux plus récentes incursions de Tsahal dans le sud du Liban, à Bint Jbail ou Sûr (Tyr) ; pour te dire enfin que tu n'es pas seul, toi non plus. Tu n'auras à basculer ni dans la "haine", ni dans la "folie".

Moi aussi, je marche depuis quelques jours à la recherche de mots pour te consoler, pour te dire que je suis avec toi à l'intérieur de ta douleur. Et je les ai trouvés, ces mots, dans la bouche d'un de tes frères en création : Gérald Godin. Et voici ce que ces mots-là disent avec candeur, simplicité et puissance : "La langue du coeur / en espagnol, on dit corazon / en grec, on dit gardia / en italien, on dit cuore / en français, on dit coeur / en anglais, on dit heart / en allemand, on dit herz / en portugais, on dit coraçaon / en yiddish, on dit herts / Dans toutes les langues, on parle du coeur / la racine est le mot sanscrit Kerd / les humains ne parlent qu'une seule langue / quand ils laissent parler leur coeur [...]". Alors, voilà tout bonnement la tape amicale que je voulais te donner pour faire taire tes angoisses et toutes les armes du monde tout en laissant parler mon coeur.

Cela dit, j'aimerais finir avec une touche d'humour d'un écrivain libanais : "D'autres pays ont des ouragans, des volcans cracheurs de lave, des tsunamis, des tremblements de terre, des canicules. Nous, nous avons des voisins." Cordialement.

 


 

A Beyrouth, un concerto pour trompette et bombes israéliennes

 

paru dans l'Orient-le Jour le 29 juillet 2006

 

Un trompettiste libanais, Mazen Kerbaj, a enregistré un duo avec l’armée de l’air israélienne en se postant sur son balcon, à Beyrouth, pendant des bombardements. Le morceau qu’il a réalisé combine sa propre musique et le bruit des explosions. "J’étais à environ trois kilomètres (des bombes), je les voyais exploser et je les entendais, mais je savais que j’étais en sécurité", a expliqué Kerbaj à la BBC. "C’est un peu éprouvant pour les nerfs, mais j’ai vite compris que si je jouais de la musique en même temps, ce serait mieux que d’entendre simplement ce qui se passe. D’une certaine façon, mon attention était détournée et je me suis concentré entièrement sur la musique." Interrogé sur l’opportunité d’une telle démarche artistique au beau milieu d’un conflit meurtrier, il a répondu : "Lâcher des bombes sur des enfants qui fuient leurs villages est bien pire, en matière de mauvais goût." Il espère que cet enregistrement permettra aux gens de se rendre compte de ce que vit Beyrouth au quotidien. "Ce n’est pas comme sur CNN. Ce n’est pas un film hollywoodien, c’est la réalité", a-t-il dit.

 


 

Tout est de la faute des Italiens !

 

(vieil adage libanais datant de la 2e guerre mondiale qui trouve aujourd'hui sa confirmation)

En juillet 1982, l'Italie gagne le mondial de football alors que l'invasion israélienne du Liban a commencé un mois plus tôt, faisant 20.000 morts. En juillet 2006, l'Italie gagne le mondial et Israël envahit le Liban, faisant à ce jour 900 morts. Espérons que l'Italie ne gagnera plus le mondial avant longtemps ! 

 


 

Les Nations unies responsables du bombardement de l'usine Candia Liban Lait

 

En 2002, les forces des Nations unies stationnées au Liban sud ont suspendu leurs commandes de lait auprès d'Israël, signant un contrat de 1,5 millions de dollars annuel avec la nouvelle usine franco-libanaise ultramoderne Candia Liban Lait ouverte dans la plaine de la Békaa près de Baalbek. Un chasseur-bombardier israélien l'a visée de plein fouet au début du conflit, la rendant hors de fonction pour un an. Coût estimé des réparations : 8 millions de dollars. Heureusement, les vaches hollandaises venues de France ont été épargnées. Ce qui n'a pas été le cas, une semaine plus tard, des 4 observateurs des Nations unies canadien, chinois, autrichien et finlandais qui, après deux heures de discussions ayant excédé les généraux israéliens, se sont vus balancer sur leur QG de Khiam des bombes bien ciblées les pulvérisant. Le souffle de l'explosion a atteint New York, empêchant les membres du Conseil de sécurité de l'ONU de voir clair pour écrire un texte adapté à la situation. 

 


 

La 6e guerre israélo-arabe - Le Canada ne serait-il pas à l'origine de la crise ?

 

Pour un pays comme le Canada, succès proclamé de la coexistence des cultures et des religions, le simplisme politique des derniers temps est affligeant

 
par JEAN-CLAUDE LECLERC, publié dans le Devoir le 31 juillet 2006
 
L'auteur enseigne le journalisme à l'Université de Montréal
 
Pour les uns, c'est une affaire de pétrole, pour d'autres, une guerre de religion, pour d'autres encore, une machination étrangère. Depuis 60 ans que dure le conflit du Proche-Orient, alors que même les spécialistes s'y perdent, plus d'un commentateur prend parti sans parfois s'arrêter aux causes. Aussi le public cherche-t-il, plus qu'une simple chronologie, le fil des événements. De Damas où affluent les réfugiés libanais, le journaliste Doug Saunders, dépêché en Syrie par le Globe and Mail, s'est essayé récemment à une analyse provocatrice : le Canada ne serait-il pas à l'origine de la crise ? Pour les vieux routiers de l'actualité internationale - 1948, 1956, 1967, 1973, 1982, 2006, on est rendu à la 6e guerre israélo-arabe -, le film de cette histoire n'est pas neuf. Toutefois, pour qui serait porté à n'y voir qu'une absurdité, le rappel des événements est éclairant.

Saunders en remonte le cours pour expliquer un conflit qui est - fondamentalement - resté le même. En voici l'essentiel. Pourquoi Israël et ses bombardements font-il aujourd'hui reculer le Liban au siècle passé ? Parce que l'Etat libanais a été pris en otage par les militants du Hezbollah, qui veulent détruire l'Etat hébreu. Et comment ce "Parti de Dieu" en est-il venu à détenir au Liban un si grand pouvoir ? En raison du fait qu'Israël a envahi ce pays en 1982, y ruinant la société civile. Mais pourquoi donc Israël a-t-il alors agi de la sorte ? C'est que le Liban était devenu une base pour l'Organisation de libération de la Palestine, cette OLP de Yasser Arafat qui y lançait des attaques contre Israël. Et pourquoi donc l'OLP était-elle au Liban ? Parce que 300.000 Palestiniens s'y étaient réfugiés, chassés par la guerre de 1967. Mais pourquoi cette guerre d'Israël contre ses voisins arabes ? Parce que ces Etats se préparaient à l'envahir.
 

Mais alors d'où vient que ces Etats étaient en conflit avec Israël ? C'est parce qu'ils n'ont pas accepté la création d'un Etat hébreu, ni la victoire militaire d'Israël en 1948, ni la catastrophe humaine et politique qui en a résulté : dépossession et dispersion de populations arabes, morcellement du territoire, un abcès d'hostilité générateur d'autres crises. Or, pourquoi la création d'un pays juif a-t-elle, dès le début, suscité un pareil chaos ? Depuis quinze ans, juifs et arabes s'y disputaient le contrôle de la Palestine en même temps qu'ils s'efforçaient d'en faire partir l'armée britannique, alors puissance mandataire. (Des "terroristes" sionistes firent sauter son quartier général, installé à l'hôtel King David de Jérusalem, entraînant la mort de 91 personnes.) Les Nations unies, nouvellement créées, durent former un comité en vue de trouver une solution.

La partition
Pour Saunders, c'est dès le départ que tout s'est gâté. Deux solutions étaient possibles. La partition de la Palestine entre un Etat juif et un Etat arabe. Ou la création d'une fédération comportant deux provinces, un parlement paritaire, une capitale neutre, un Etat non confessionnel et des droits garantis aux deux communautés. La Yougoslavie, l'Iran et l'Inde proposèrent la fédération. Mais le Canada, représenté par Yvan Rand, un juge de la Cour suprême, réussit à faire passer la partition, ouvrant ainsi la voie à des décennies de souffrance et de violence. Peut-être une Palestine fédérale aurait-elle mal tourné également. Nul ne le sait. Le journaliste du Globe ne s'aventure pas dans ce scénario politique. Par contre, à l'époque, les pays arabes ne comprenaient pas que les juifs d'Europe veuillent s'installer au Proche-Orient. Les sionistes, eux, promettaient que juifs et arabes vivraient en paix au sein du futur Etat hébreu, comme on peut le lire dans leur mémoire aux Nations unies.

La guerre des Six jours allait faire encore plus de réfugiés arabes et agrandir le territoire contrôlé par Israël. Occupation et terrorisme, deux vocables de 1947, redevinrent, après 1967, les mots clés de cette terre déchirée - et de la lutte qui s'y est amplifiée jusque sur la scène internationale. Enhardis par leurs gains militaires, des dirigeants sionistes se sont mis à rêver d'un "grand Israël" et ont implanté des colonies dans des territoires qu'ils auraient, autrement, laissés aux populations palestiniennes. Puis Israël, foyer national offert aux juifs opprimés d'Europe, est aussi devenu une nouvelle "terre promise", même aux juifs libres et prospères d'Amérique. Tout juif pieux devait, croyait-on, s'y