Je ne
verrai jamais plus la place de l'Etoile à
Saïda, l'ancienne ville qui donne généreusement
sur la Méditerranée. Place de l'Etoile, où
les vendeurs ambulants proposaient à toute
heure de la journée, dans un cliquetis de
deux petites tasses, du café arabe corsé
et parfumé à la cardamone. Mais Saïda,
c'est surtout le souvenir de l'homme avec
qui je partage l'amour inconditionnel pour
notre petite fille. Dans sa pharmacie, place
de l'Etoile, nous avons maintes fois parlé
d'elle, et de sa ville, à laquelle il
tenait tant. C'était il y a cinq ans. J'y
étais de passage, en voyage de recherche.
Comment ne pas tomber sous le charme de
l'hospitalité dont les Arabes - toutes
confessions confondues - possèdent le don
presque infini. Le poisson péché au large
de Saïda que nous avons mangé ce soir-là
fondait dans la bouche. Le citron, avec un
peu d'huile d'olive, lui donnait des lettres
de noblesse. Le sel de la mer, la fleur de
la terre.
Les
combattants du Hezbollah venaient de chasser
les Israéliens du Sud-Liban après 18 ans
d'occupation. Bien qu'identifiée à la
communauté chiite, "la Résistance"
appartenait désormais à tous les Libanais.
Pour la première fois, un mouvement arabe
armé avait infligé une défaite militaire
à l'Etat sioniste, ce fils illégitime de
la déclaration Balfour de 1917. Mon hôte,
Libanais et chrétien, n'avait que des éloges
pour ceux qui ont libéré le pays. Adieu,
Liban !
A Tyr
Je ne verrai jamais plus le port de Tyr, ni
ses jardins fleuris d'orangers et de
bananiers. Jamais plus le petit glacier de
la rue principale où, contre toute attente,
l'imam Mousa al-Sadr, fondateur du Mouvement
des déshérités, qui allait devenir avec
le temps Amal, puis Hezbollah, s'est arrêté
pour manger une glace. C'était un vendredi
midi, après la prière, au milieu des années
70. "Mais, estimé imam, lui a dit le
glacier, on interdit aux musulmans de manger
mes glaces. Je suis chrétien, vous
savez."
"Tes glaces sont halal pour nous",
a-t-il répliqué. Et ainsi tomba la barrière
confessionnelle entretenue pendant des siècles.
L'héritage de l'imam al-Sadr imprégnait
alors la ville de Tyr, la plus méridionale
du Liban, aujourd'hui coupée du monde. Elle
abritait l'école que dirige encore sa soeur
Rabab, où des filles de familles pauvres
venues des villages du Sud peuvent
s'instruire et maîtriser les techniques
d'artisanat et d'économie familiale. Mais
on trouvait là surtout la fierté de
l'identité chiite qu'il a su insuffler à
une population démunie, méprisée et isolée,
qui rassemble, aujourd'hui, près de la
moitié des Libanais. Lui qui a disparu lors
d'un voyage en Libye en 1978 affirmait :
"Le Liban est trop petit pour être
morcelé, trop grand pour être avalé."
Adieu Liban !
A Nabatiyeh
Le centre-ville de
Nabatiyeh n'est plus qu'un champ de
ruines, d'immeubles à logements éventrés
par les bombes israéliennes. Je ne verrai
plus cette ville où la résistance du
Hezbollah à l'occupation israélienne a
commencé, le 16 octobre 1983. L'armée
israélienne marchait alors sur Beyrouth,
dans le cadre d'une autre opération
"pour exciser le cancer du
terrorisme". Elle cherchait à y
extirper l'Organisation pour la libération
de la Palestine pour ensuite créer une
zone de sécurité. L'entrée des Israéliens
coïncidait ce jour-là avec la commémoration
de l'Achoura, la fête chiite du martyr de
l'imam Husseyn, figure emblématique de la
lutte contre l'injustice. Excédés, les
citadins en deuil lancèrent des pierres
et renversèrent un camion militaire. Les
Israéliens ouvrirent le feu, faisant deux
morts et sept blessés. Ainsi débuta la
longue guerre d'usure qui amena 17 ans
plus tard à la retraite de l'occupant.
Une défaite qu'il n'a jamais acceptée et
pour laquelle il chercherait la revanche
aujourd'hui.
Je ne verrai plus l'humble maison d'Ahmed
Obeïd, qui m'a accueilli chez lui à
Nabatiyeh. Peut-être a-t-elle été détruite
aussi. M. Obeïd, dont les yeux étaient
marqués d'une tristesse profonde, a passé
neuf ans de sa vie dans une prison israélienne.
Il fut enlevé par le même commando qui
s'est emparé de son oncle, le cheikh Abd
al-Karim Obeïd. Ce dernier est détenu
depuis 20 ans en Israël sans que la
"communauté internationale"
s'en inquiète. Ce serait pour obtenir sa
liberté, ainsi que celle des centaines de
Libanais et des milliers de Palestiniens détenus,
que les combattants de la Résistance
auraient capturé les deux soldats israéliens
le 12 juillet. Adieu Liban !
A Beyrouth
Du restaurant Felfel al-Khalife, à l'entrée
du quartier Haret Hreik, au sud-est de
Beyrouth, il ne me resterait que des
souvenirs. Le quartier lui-même, qui
grouillait de vie jour et nuit, n'existe
plus : tout est ruines, décombres.
De là, je partais pour une entrevue avec
le cheikh Hussein Fadlallah, le plus
important clerc chiite du Liban. Celui
qui, au début des années 1980, a échappé
par miracle à un attentat à la bombe qui
a tué 80 passants et détruit sa résidence.
On croyait, à Washington et à Tel-Aviv,
que le cheikh était le guide spirituel de
Hezbollah, qu'il avait cautionné le rapt
d'Américains. Par conséquent, il fallait
le faire taire. Aucune enquête
internationale n'a jamais été lancée
pour trouver les coupables. A
quelques coins de rue de là se situait
une pâtisserie fréquentée par le
personnel d'al-Manar TV, la voix du
Hezbollah. Ses installations ont été détruites
lors des premiers bombardements de
Beyrouth, mais le poste continuait à
diffuser. Certes, al-Manar dérangeait; sa
version des faits et ses analyses ne
cadraient pas avec la version officielle -
lire : américano-israélienne - de
l'actualité. Classé par les Etats-Unis
cible "terroriste", on a signé
son arrêt de mort; Israël s'en occupera.
Ainsi, il n'y aura plus de mauvaises
nouvelles. Adieu Liban !
A Saïda
Je palpe de mes doigts un petit tasbih -
le chapelet musulman - d'ambre foncé,
dont la chaîne est en argent travaillé.
Choisi par M. Nizar, pharmacien à Saïda,
fin connaisseur en la matière, il fait
resurgir mots et regards échangés,
rires, pleurs : rien n'égale la
complicité de deux grand-pères. Tous les
jours il quitte son appartement sur la
colline qui surplombe la ville pour gagner
sa pharmacie, Place de l'Etoile. Les Israéliens
l'avaient détruite lors de la première
occupation; il l'a reconstruite. Tous les
jours il y accueille ses amis, qui s'y arrêtent
prendre une tasse de thé et parler de l'état
du monde. L'armée israélienne approche.
Il pleut des bombes. Citoyen canadien,
muni d'un passeport, il ne quittera pas sa
ville natale. A chaque homme son
heure de résister. A chaque homme
son devoir d'honneur. Sa liberté.
Adieu Liban.
Cana, la revanche des martyrs
par ISSA GORAIEB, publié dans
l'Orient-le Jour le 31 juillet 2006
C’est sur ces mêmes lieux, aiment à
croire les Libanais, que le Christ, convié
à une noce, changea l’eau en vin. Par
deux fois ces dix dernières années,
c’est à des noces de sang qu’aura été
vouée toutefois la localité martyre de
Cana. A deux reprises en effet Israël,
dans de criminels accès de folie, y a
impitoyablement écrasé sous les bombes
des dizaines de civils innocents, dont de
nombreux femmes et enfants. Aveuglé par
la haine, il prétendait punir, intimider,
épouvanter, terroriser, briser les volontés,
à commencer par celle de vivre obstinément
accroché à sa terre. Israël aspirait
par-dessus tout à diviser, à instiller
par le fer et le feu le venin du doute et
de la désunion face à cette guerre que
les Libanais n’ont jamais voulue. Mais
tout ce que réussit à faire tant de
sauvagerie, c’est de réunir au
contraire. De ré-unir plus exactement ;
de faire taire toutes les réserves,
objections ou contestations que suscitait
la poursuite sine die de la Résistance
armée ; d’associer les Libanais, toutes
croyances et tendances confondues, dans
une même dénonciation de la barbarie.
Dans son délire meurtrier, Israël se
serait-il donc mis en tête de faire de
tous les Libanais des hezbollahis ?
Impuissant depuis plus de deux semaines à
imposer sa solution, c’est à tuer tout
espoir de solution qu’œuvre, à l’évidence,
un Ehud Olmert se disant pas pressé de
faire taire le canon. Le Hezbollah faisait
sensation, à la fin de la semaine dernière,
en se ralliant au plan en sept points de
Fouad Siniora, et même Washington n’a
pu que saluer ce développement positif.
Or la boucherie d’hier, dans son atrocité,
est une invite on ne peut plus explicite
à une escalade de la violence, à des
tirs de missiles qui pourraient atteindre
cette fois Tel-Aviv. Elle commandait, en
tout cas, le refus des dirigeants libanais
de recevoir, dans un tel climat de douleur
et de colère, la secrétaire d’Etat américaine.
Le singulier prodige de Cana ne s’arrête
peut-être pas là, cependant. En avril
1996, c’est un vin bien aigre que tira
Israël de l’opération Raisins de la
colère. Le bombardement systématique des
hangars de l’ONU où avaient cherché
refuge les habitants souleva un tel tollé
de protestations dans le monde et en Israël
même qu’il provoqua la chute du
gouvernement de Shimon Peres. Auparavant déjà,
la sanglante bavure de Sabra-Chatila, dont
Israël assumait la responsabilité pour
le moins morale, avait emporté le tandem
Begin-Sharon. A leur tour, Olmert et
ses acolytes ne sont pas à l’abri
d’un tel retour de bâton, lequel serait
en quelque sorte la revanche posthume des
martyrs.
Car d’avoir appelé les habitants de
Cana à se désenraciner de leur maigre
sol, à aller grossir les longues files de
déplacés et de réfugiés ne dédouane
en rien l’agresseur, ne saurait le
soustraire à l’accusation infamante de
crime contre l’enfance et l’humanité
qui lui colle désormais à la peau.
Horrible, inqualifiable, injustifiable,
choquant : c’est le même jugement sans
appel, d’ailleurs, que la planète tout
entière, ou presque, a prononcé. Hier même
une première brèche est apparue dans le
soutien inconditionnel qu’ont apporté
les Etats-Unis à l’aventureuse expédition
israélienne, quand Condoleezza Rice a
fait part de son mécontentement à Ehud
Olmert, quand elle a enfin constaté
qu’il était temps de parvenir à un
cessez-le-feu. A Londres, Tony Blair
a de plus en plus de mal à endiguer la
fronde qui s’est déclarée au sein de
son propre cabinet. Mais surtout, il
n’est plus exclu que l’opinion
publique israélienne, tenue pour définitivement
acquise par les sondages, en vienne à
contester le bien-fondé d’une guerre
longue, improductive et sale.
Davantage que sur le terrain gorgé du
sang des innocents, c’est au Conseil de
sécurité de l’ONU, réuni d’urgence
dès hier à la double demande de Kofi
Annan et du Liban, que va se jouer
l’issue de cette guerre en tous points démente.
Ce n’est pas l’effet du hasard si le
salut se présente sous la forme d’un
projet de résolution français. Profondément
divisées sur l’Irak, l’Amérique et
l’Europe s’étaient retrouvées en
2004-2005 sur le Liban. Et c’est pour
exorciser le spectre d’un Irak libanais
que les diplomates montent en première
ligne.
La grande désillusion d'Israël
par PIERRE ROUSSELIN, publié dans le
Figaro le 29 juillet 2006
Les Israéliens pensaient en finir assez
vite avec le Hezbollah. Au dix-septième
jour de la guerre, la population du nord
du pays est toujours confinée dans les
abris, l'activité économique de toute la
région est paralysée et les volées de
roquettes continuent de s'abattre à un
rythme tout aussi soutenu en s'enfonçant
de plus en plus profondément dans le
pays. L'état-major était entré dans la
guerre comme s'il s'agissait d'une opération
de routine. L'écrasante puissance de feu
de l'artillerie, une campagne de
bombardements aériens conforme aux
derniers perfectionnements de l'art
militaire devaient, en quelques jours, réduire
à néant les velléités de combat de la
milice chiite, dont les caractéristiques
d'organisation de masse n'ont jamais été
prises en compte. C'était faire fi de la
préparation du Hezbollah, de sa volonté
d'en découdre et de sa capacité
d'atteindre la ville de Haïfa et tout le
nord d'Israël. C'était aussi compter
sans cette bataille acharnée à Bint
Jbeil, qui a révélé les capacités de
l'ennemi et qui, dans l'emphase israélienne,
est en train de tourner à un
mini-Stalingrad pour Tsahal.
Les critiques se font entendre, le doute
s'installe. Il devient difficile
d'imaginer que l'armée, malgré tous ses
moyens militaires, parviendra à détruire
le Hezbollah, son objectif initial.
Lorsque la guerre sera finie, il faudra
sans doute se résoudre à en accepter le
voisinage. Tout au plus les Israéliens
peuvent-ils espérer que les combattants
islamistes seront affaiblis, repoussés
au-delà d'une zone tampon qu'il
reviendra, un jour, à une force
internationale de patrouiller. Que des
centaines de roquettes aient pu tomber sur
Israël, que le Liban ait été à moitié
détruit pour en arriver là n'est pas très
glorieux pour l'une des armées les plus
modernes au monde, qui a su, en d'autres
temps, remporter d'autres victoires
autrement plus délicates. Pour couper
court à ces interrogations, l'état-major
voudrait lancer une opération terrestre,
seul moyen de débusquer le Hezbollah dans
ses retranchements. Mais le souvenir de
l'invasion de 1982 est encore douloureux.
Le Liban reste une malédiction pour
Tsahal. Le gouvernement, qui donne
l'impression de s'être laissé entraîner
dans l'aventure, hésite. Il mobilise
trois divisions de réservistes mais se
garde, pour l'instant, de se lancer dans
une fuite en avant.
Malgré l'appui sans réserve qu'ils ont
reçu de Washington, les Israéliens, dans
leur grande désillusion, s'attendent à
plus de soutien encore de la part de la
communauté internationale. Le Hezbollah
est, pour eux, le bras armé de
l'islamisme mondial et ils se voient en
rempart de l'Occident. Fidèles à leur
attitude, les Etats-Unis laissent faire.
Malgré l'ampleur des destructions au
Liban, ils ont obligé le monde à laisser
du temps à Israël. Il serait dommage que
ce délai, qui va finir par être compté,
aide, en fait, le Hezbollah à se faire le
héros de la résistance anti-israélienne.
Il faut plus qu'un cessez-le-feu
au Proche-Orient
par JEAN-LOUIS ROY, président de
Droits et Démocratie, publié dans le
Devoir le 1er août 2006
Victimes et
captifs les uns des autres depuis plus
d'un demi-siècle, le Liban, la Palestine
et Israël sont à nouveau réduits à
subsister dans la destruction et la
terreur. L'un de ces peuples est cadastré
dans son territoire dévasté ; l'autre
forcé à l'errance sur un sol tuméfié ;
le troisième terré dans ses abris
illusoires. Des milliers de morts et de
blessés, pour l'essentiel des civils
innocents ; des destructions massives de
lieux publics et privés ; un déni commun
des droits les plus fondamentaux "à
la vie", "à la sécurité",
"à la propriété", et tant
d'autres : tels sont les effets de
provocations insensées, de kidnappings
menés dans le territoire de Gaza et en
Israël; d'une réplique sans mesure ;
mais aussi d'une communauté
internationale prostrée, incapable de
dire le droit, de remplir son obligation
de protéger, bref d'imposer ses règles
les plus vitales et de faire respecter ses
décisions les plus indispensables.
Sur ce champ de mort, de ruines et de détresse,
un éventuel cessez-le-feu s'imposera.
Mais, pour une grande multitude, rien ne
compensera jamais ce qui habite désormais
les esprits dans les territoires visés,
dans la grande région, et dans le monde,
ce condensé d'atrocités et d'inhumanité.
Ce dernier signe la défaite de tous les
protagonistes, leur défaite et leur
faillite, celles aussi des puissances, les
leurs et la nôtre.
Une initiative de paix
Le carnage actuel doit cesser. Il doit
cesser immédiatement. Il doit être suivi
rapidement d'une initiative de paix lancée
par un collectif d'Etats, qui prenne la
place que les Etats-Unis sont devenus
inaptes à occuper, pour des raisons évidentes.
Cette initiative doit viser les quatre
objectifs suivants :
- La
reconnaissance pleine et mutuelle de l'Etat
d'Israël et de l'Etat palestinien, ainsi
que la reconnaissance de ces deux Etats
par la communauté internationale. C'est
la pierre angulaire, l'évidente nécessité
sans laquelle rien ne se fera.
- La
consolidation de l'autorité des Etats
palestiniens et libanais sur l'ensemble de
leur territoire, et leur contrôle
exclusif sur leurs forces de sécurité.
Dans ces pays, la règle universelle de sécurité
doit prévaloir. Aucun groupe ne saurait détenir
la capacité d'initiatives armées hors de
la puissance publique démocratiquement
constituée. Cette loi ne saurait souffrir
aucune exception. Elle importe pour chaque
Etat en lui-même et pour les pays
voisins.
- La mise en
place d'un programme décennal de
reconstruction de la société et de l'Etat
palestinien, et la reconstruction du
Liban.
- A terme, l'élaboration d'un pacte de
paix entre les Etats parties, dans le but
de fixer les conditions de leur sécurité
commune et le règlement de leurs différends.
Cette
initiative importe en priorité pour les
citoyens des trois Etats en cause, la
stabilité et la sécurité de la grande région
et celles du monde. Elle appelle un
changement de nature dans les relations
avec l'ensemble des protagonistes. On
pense notamment à l'Iran, première
puissance régionale, à la Syrie dont la
situation géographique est
indiscutablement stratégique. On ne fera
pas évoluer la grande région en reléguant
ses composantes dans des postures défensives
et en les isolant.
Un rôle pour le Canada
L'idée de cette initiative et ses
composantes doit être débattue au
parlement canadien. A la vérité,
deux questions essentielles se posent au
gouvernement et au parlement :
- Quel rôle le Canada peut-il et doit-il
jouer dans le règlement de la guerre du
Liban et dans les investissements que
devra faire la communauté internationale
au lendemain du cessez-le-feu ?
- Quel rôle le Canada peut-il et doit-il
jouer s'agissant de l'initiative de paix
évoquée précédemment ?
Ces questions débordent les clivages
partisans. En conséquence, elles ne
doivent pas être traitées à ce niveau
sauf à dévaluer gravement nos
institutions publiques. Elles devraient
normalement être soumises dans l'urgence
aux travaux, délibérations et
propositions du Comité permanent des
Affaires étrangères, et faire, par la
suite, l'objet d'un énoncé de politique
gouvernementale et d'un débat à la
Chambre.
Le risque de la pensée et de
l'action
Il serait stupéfiant et irresponsable que
la guerre du Liban se referme sur les
ferments anciens et actuels qui l'ont fait
naître, et que le repos des morts et des
vivants soit suivi de nouvelles exactions
et de nouveaux carnages fondés sur les mêmes
dogmes, entraînant les même agonies.
Pour que la conjonction des désespoirs ne
se produise plus au Proche-Orient, pour
que les boucheries cessent dans les rues
de la Palestine et d'Israël, pour que les
enfants ne meurent plus implosés par des
obus égarés ou ciblés, ou par des armes
qu'ils ont dans l'esprit avant de les
avoir soudés au corps. Cette exploitation
des esprits doit cesser, et aussi ce qui
la nourrit. Nous savons depuis longtemps,
hors de tout doute, quelles sont les
horreurs à venir si les règles du jeu ne
sont pas changées, si le risque de la
pensée nouvelle et de l'action inédite
n'est pas pleinement assumé.
D'innombrables conflits et situations
dramatiques ont ainsi trouvé leur dénouement :
entre l'Allemagne et la France après la
Seconde guerre mondiale, entre les métropoles
et les colonies dans les années 50, entre
Washington et Beijing en 1972, entre
Nelson Mandela et Frederic de Klerk et les
forces qu'ils représentaient en Afrique
du Sud, pour ne citer que ces exemples.
Pour que cesse de couler le sang mêlé
des juifs et des arabes, le sang mêlé
des Libanais, des Palestiniens et des Israéliens.
A Beyrouth, Philippe Douste-Blazy
prône des contacts avec l'Iran
paru dans le Monde du 1er août 2006
"Nous pensons plus que jamais que les
Iraniens sont un acteur respecté et
important", a déclaré Philippe
Douste-Blazy depuis Beyrouth, lundi 31
juillet. En visite dans la capitale
libanaise pour quelques heures, le
ministre des affaires étrangères français
a estimé "évident que nous ne
devons pas accepter une déstabilisation
du Liban qui pourrait entraîner une déstabilisation
de la région", et rendu un hommage
appuyé à l'Iran, "un grand pays, un
grand peuple et une grande civilisation,
qui est respecté et qui joue un rôle de
stabilisation dans la région." Alors
que les Etats-Unis et Israël accusent
l'Iran et la Syrie de déstabiliser la région
en soutenant le Hezbollah libanais, qui
combat depuis presque trois semaines les
forces israéliennes, M. Douste-Blazy a déclaré
avant son départ, dans un entretien au
Figaro, qu'"il ne faut pas
s'interdire les contacts avec les autorités
de Téhéran". "Quant à la
Syrie, le président de la République a déjà
répondu à ce sujet. Nous estimons qu'il
ne faut pas entrer dans des discussions
avec la Syrie", a-t-il rappelé.
Le ministre des affaires étrangères a
réitéré l'appel de la France à un
cessez-le-feu immédiat, soulignant que
l'option militaire menait à une impasse
et qu'une solution à la crise ne pouvait
être que politique. Il s'adressait aux
journalistes après un entretien avec son
homologue libanais, Faouzi Salloukh. Il
devait ensuite rencontrer le premier
ministre, Fouad Siniora, et le président
du Parlement, Nabih Berri, un allié du
Hezbollah. Interrogé sur la possibilité
d'une rencontre avec son homologue
iranien, Manouchehr Mottaki, attendu lundi
à Beyrouth, M. Douste-Blazy a jugé
"tout à fait normal que les
responsables politiques qui veulent un
accord politique puissent se rencontrer
les uns et les autres". Mais une
entrevue s'annonçait finalement peu
probable, le chef de la diplomatie
iranienne ayant dû retarder son arrivée.
Visite de Manoucher Mottaki au
Liban
De passage à Damas pour rencontrer son
homologue syrien, Walid Mouallem, le
ministre des affaires étrangères
iranien, Manouchehr Mottaki, a indiqué
lundi que sa visite au Liban – la première
depuis le début du conflit –
"s'inscrit dans le cadre du soutien
du peuple et du gouvernement iraniens au
peuple et au gouvernement libanais".
Il compte aussi "exprimer la
tristesse et le regret devant ce crime
haineux perpétré par l'entité sioniste
à Cana". Son collègue de la défense,
Mostafa Mohammad Najjar, a pour sa part déclaré
depuis Téhéran, selon la télévision
iranienne, qu'un sort "pire que celui
d'Hitler et de Saddam [Hussein] attend les
criminels sionistes et ceux qui les
soutiennent".
Nouvelle manifestion pro-libanaise
à Montréal
paru dans le Devoir le 31 juillet 2006
Plusieurs centaines de
personnes ont manifesté hier devant le
consulat israélien de Montréal pour
protester contre le bombardement du
village libanais de Cana, qui a fait une
soixantaine de morts, a rapporté la télévision
de Radio-Canada. Les manifestants, pour la
plupart des Canadiens d'origine libanaise,
ont appelé le premier ministre Stephen
Harper à "agir comme premier
ministre du Canada" en arrêtant
d'exprimer son soutien à Israël, selon
la chaîne de télévision publique. M.
Harper a pris fermement parti pour Israël
dans le conflit au Liban et avait, au début
des opérations, jugé "mesurée la
riposte israélienne". Il n'a pas
voulu condamner Israël, même après le décès
de neuf Canadiens dans le sud du Liban,
dont un observateur des Nations unies. Les
Libano-Canadiens ont manifesté à
plusieurs reprises dans différentes
villes du Canada, depuis le début de
l'offensive israélienne au Liban, le 12
juillet. Samedi, plusieurs centaines de
personnes ont participé à des
rassemblements réclamant l'instauration
d'un cessez-le-feu au Proche-Orient,
notamment à Toronto, Québec et Halifax.
Les autorités canadiennes n'avaient pas
encore réagi à l'attaque de Cana.
Craintes du B'nai Brith
Par ailleurs, un groupe juif canadien a
mis en garde hier contre la généralisation
de la violence hors du Proche-Orient,
citant l'attentat perpétré vendredi dans
un centre communautaire juif de Seattle.
"Nous espérons que la nature brutale
du Hezbollah et son appel à la guerre
sainte globale contre l'Etat juif ne se
traduiront pas par des actes mortels comme
ce qu'on a vu à Seattle", écrit le
B'nai Brith dans un communiqué.
"Dans la crainte que les cellules
dormantes du groupe à l'étranger ne
soient en train de planifier des attaques
pour se venger, nous réitérons notre
alerte de sécurité à la communauté"
juive du Canada, poursuit-il. Le Hezbollah
a affirmé hier que "l'ennemi israélien
assumera les conséquences de ses
massacres, à Cana et ailleurs, comme s'y
est engagée la Résistance
islamique", la branche armée du
mouvement. Les Brigades des martyrs
al-Aqsa, un groupe armé palestinien, ont
quant à elles déclaré qu'elles considéraient
"les Etats-Unis et certains pays
occidentaux" comme des cibles après
Cana.
Une tragédie et un tournant
par DIDIER EUGENE, publié dans
Ouest-France le 31 juillet 2006
La nuit
de bombardements sur la ville de Cana, au
Sud-Liban, ajoute la tragédie au drame vécu
depuis près de trois semaines par le Liban.
Les obus israéliens ont tué plus de
soixante civils parmi lesquels trente
enfants et des handicapés qui n'avaient pu
fuir à temps. Les réactions indignées qui
tentent de percer la torpeur estivale
occidentale ne demandent qu'une chose après
un tel massacre : le cessez-le-feu immédiat.
Exception notable : les Etats-Unis qui
laissent la bride sur le cou à Israël, se
contentant de l'appeler "à la plus
grande retenue". Quant au Premier
ministre israélien, Ehoud Olmert, il
souhaiterait mener sa première guerre
encore deux semaines, selon des propos
officieux, aussitôt démentis. L'Etat hébreu
cherche à se faire pardonner en proposant
d'indemniser les familles des victimes de
Cana et à se dédouaner en accusant le
Hezbollah d'avoir laissé sciemment des
civils exposés au feu, alors qu'ils avaient
été incités depuis plusieurs jours au départ.
Vraie ou
fausse, l'accusation n'exonère pas Tsahal,
l'armée israélienne. Le commandement
n'ignore rien des risques qu'il fait courir
aux civils. Déjà, lors de l'opération Raisins
de la colère, en 1996, Israël s'était
fait piéger à Cana, y causant la mort
d'une centaine de civils. Aujourd'hui, les témoignages
recueillis par notre correspondante sur
place sont accablants. Acte calculé ou
manqué ? Le martyre de Cana arrive au
plus mauvais moment pour les Etats-Unis.
George Bush avait, en effet, demandé à
Condoleezza Rice de faire étape au
Proche-Orient à son retour du sommet du
Sud-Est asiatique à Kuala-Lumpur (Malaisie)
où, au lieu du récital Rachmaninov que
cette pianiste virtuose avait prévu
d'interpréter, elle a dû affronter la colère
de ses alliés. L'étape proche-orientale
aura tourné court. Le gouvernement de
Beyrouth jugeant inopportun de la recevoir,
Mme Rice s'est contentée de rester à
Jérusalem. Des manifestations du Hezbollah
rendaient d'autant plus risqué un passage
à Beyrouth.
Cette
tragédie va-t-elle transformer la donne à
l'Onu ? Le Conseil de sécurité s'est
réuni - chose exceptionnelle - dès
dimanche, à la demande du Liban. La France
a préparé un texte de résolution appelant
à la "cessation immédiate des
hostilités" et énumérant les
conditions d'un "cessez-le-feu
permanent et d'une solution durable au
conflit entre Israël et le Liban".
Cela va de la libération des soldats israéliens
otages à une délimitation des frontières,
notamment l'enclave israélienne des fermes
de Chebaa, en passant par le désarmement
des milices et le déploiement d'une force
internationale. Parti pour prendre de
vitesse la résolution française, le duo
Bush-Blair avait annoncé, vendredi soir,
son propre projet qui comportait deux temps :
une force internationale pour permettre le
retrait d'Israël du Liban, puis une force
élargie déployée avec l'armée libanaise
et chargée d'assurer le désarmement du
Hezbollah, conformément à la résolution
1559 de l'Onu.
Ni le
Hezbollah, ni le Liban, ni la France ne
veulent d'un tel scénario. "Pas de
force internationale sans cessez-le-feu préalable"
aujourd'hui "encore plus nécessaire",
a réaffirmé Paris qui cherche à impliquer
l'Iran dans une stabilisation régionale.
Cosignataires de la résolution 1559, Paris
et Washington divergent sur les moyens de
son application au Hezbollah. La tragédie
de Cana sera-t-elle le tournant accélérant
la résolution du problème libanais ?
On n'ose y croire.
L’inqualifiable
tuerie
par FADY
NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 1er
août 2006
L’inqualifiable tuerie. Ce que cette
guerre a révélé de façon éclatante,
c’est le visage terroriste d’Israël.
Celui de l’Irgoun, celui de Deir Yassine.
Certes, l’étincelle qui a provoqué cet
incendie est venue du Liban. Mais par
l’ampleur de la riposte israélienne, on
s’est très vite rendu compte qu’il
s’agissait d’un plan d’agression
plutôt que d’une réaction de défense.
La politique israélienne est une
politique de domination, de conquête, non
de défense. Mais quelle que soit la
barbarie dont Israël a fait preuve, les
civils devraient toujours être tenus à
l’écart d’actions qui pourraient
entraîner des représailles qui les
affecteraient, prévoit la convention de
Genève. Cela dit, affirmons haut et fort
qu’il n’y a pas d’issue à cette
guerre. Nous sommes en présence d’un
conflit stérile dont un pays tout entier
est l’otage. Le Premier ministre israélien
se fait des illusions : on ne brise pas
une Résistance qui fait preuve d’autant
de pugnacité que de mobilité. La seule
issue du conflit est une issue négociée,
et le seul plan de règlement viable est
le plan en sept points approuvé par le
gouvernement, qui commence par un
cessez-le-feu immédiat et inconditionnel
et s’achève par l’extension de
l’autorité de l’Etat au Liban-Sud.
D’ores et déjà, c’est aux retombées
de cette guerre sur l’équilibre des
forces internes au Liban qu’il faut
accorder toute notre attention. C’est la
tâche délicate qui va incomber au
Premier ministre. Le salut réside dans
l’intégration à l’Etat de la Résistance.
Mais à quel prix, cela reste à discuter.
Une chose est sûre, l’équilibre
communautaire sur lequel repose le Liban
n’en sera pas modifié, car cela
signifierait le naufrage même du Liban.
Walid Joumblatt a affirmé craindre les
retombées d’une "victoire" du
Hezbollah sur le pluralisme et les libertés
publiques. Comme lui, avec lui, on a le
droit de poser certaines questions au
Hezbollah, et d’en attendre des réponses
claires. Ses forces sont-elles
proportionnelles aux besoins "défensifs"
du Liban ? Que veut exactement le
Hezbollah ? Défendre le Liban ou détruire
Israël ? Jusqu’où compte-t-il remonter
dans la chaîne des causes et effets ?
Cherche-t-il à inscrire le conflit dans
une problématique sans autre solution
qu’une défaite absolue ou une victoire
absolue ? Ce serait se diriger droit vers
un "combat final" qui ressemble
à un suicide collectif.
Enfin, au sujet de la présence de Tarek
Mitri à l’ONU. Homme de culture et de
dialogue, il sait mieux que personne les
enjeux culturels et religieux de
l’affrontement en cours. Un affrontement
qui, qu’on le reconnaisse ou non, est un
choc entre deux cultures théocentriques,
quel que soit le degré de sécularisation
de la société israélienne. Qui mieux
que le vrai Liban, "le Liban message
de pluralisme", peut se poser en
meilleur médiateur pour résoudre ce
conflit au niveau non des armes, mais des
valeurs ?
Le Liban pleure ses morts
Le Liban a observé hier un jour de deuil
officiel, au lendemain de la mort de plus
de 60 civils, dont 30 enfants, dans le
bombardement israélien d’un immeuble
dans le village de Cana. Toutes les
administrations publiques et les banques
ont ainsi fermé leurs portes et les
drapeaux ont été mis en berne. De son côté,
l’Organisation arabe du travail a déclaré
un deuil officiel de trois jours et a mis
les drapeaux en berne, "en guise de
protestation contre l’horrible carnage
commis par Israël contre les enfants et
les civils". Dénonçant "cet
acte barbare", l’organisation a déploré
"le silence du Conseil de sécurité
face aux tueries que commet Israël, et
qui ne se seraient pas poursuivies sans le
soutien total de grands Etats qui
appellent au respect des droits de
l’homme, sans pour autant les
appliquer".
Un
Liban libre, uni et stable, c'est possible
par
BEATRICE PATRIE, publié dans le Figaro le
27 juillet 2006
L'auteur
est Député Européen, présidente de la délégation
du Parlement européen pour la région du
Mashrek, membre de l'Assemblée
parlementaire euroméditéranéenne
L'Histoire
ne repasse pas les plats. Tout au moins,
tentons de le croire, et dans le concert des
Cassandre qui prédisent ou souhaitent déjà
une nouvelle guerre civile au Liban et un
embrasement de la région, croyons possible
de faire entendre un contrepoint plus
optimiste sur l'avenir de ce pays cher au
coeur de la France. Certes, la provocation
unilatérale du Hezbollah, et la riposte
aussi brutale que disproportionnée d'Israël
semblent plonger le Liban dans une spirale
meurtrière d'autant plus inquiétante que
l'on voit trop bien à qui peut profiter
potentiellement le crime : l'Iran qui
fournit les armes trouve dans l'affrontement
matière à négocier plus avantageusement
les conditions de son programme nucléaire ;
la Syrie par laquelle transite le matériel
diffère le moment de rendre des comptes à
la justice internationale sur l'assassinat
de l'ancien premier ministre Rafic Hariri.
Si l'on ajoute à cela le développement
d'un antagonisme entre communautés chiite
et sunnite dans la région - la fameuse
thèse du croissant chiite, tous les ingrédients
du drame semblent, une fois de plus, en
place.
C'est
peut-être un peu vite oublier que, malgré
ces constances malheureuses, le Liban n'est
plus le pays sorti exsangue de la guerre de
1975. Répéter, à l'envi, que le Liban,
une fois encore, va être le terrain de jeu
des conflits régionaux, c'est faire
l'affront au pays du Cèdre d'occulter le
formidable travail de reconquête de sa
souveraineté et de reconstruction démocratique,
engagé depuis 2004, malgré les attentats
meurtriers qui ont constamment assombri son
histoire récente. Ne voir, aujourd'hui au
Liban, que des chrétiens désespérés et
des sunnites exaspérés prêts à se
coaliser contre des chiites tétanisés,
c'est ignorer l'extraordinaire mobilisation
populaire du 14 mars 2005 autour du mot
d'ordre d'unité nationale. C'est surtout
faire l'impasse sur un événement passé,
il est vrai, assez inaperçu aux yeux de
l'opinion publique internationale :
l'organisation, ce printemps, sur
l'initiative de Nabih Berri, président du
Parlement libanais, d'un "dialogue
national", au cours duquel on a vu,
durant plusieurs semaines, l'ensemble des
responsables politiques libanais se mettre
autour d'une table pour aborder toutes les
questions d'intérêt national, y compris
les plus épineuses comme la mise en oeuvre
de la résolution 1559 des Nations unies, la
délimitation de la frontière
syro-libanaise, et le problème des armes de
la résistance. Pour la première fois
depuis 1975, les anciens chefs de guerre,
naguère ennemis, se concertaient en toute
indépendance et rompaient avec la pratique
habituelle libanaise des négociations bilatérales
n'aboutissant qu'à des compromis partiels.
Le Hezbollah qui n'avait pas participé aux
manifestations du 14 mars avait accepté de
s'asseoir à la table des négociations.
Même si
cette tentative de concertation reste
inachevée, elle a montré que le Liban
avait la volonté et la capacité de maîtriser
son destin national. Aussi, la responsabilité
de la communauté internationale, et surtout
celle de l'Union européenne, est
aujourd'hui de redonner au Liban les moyens
d'exercer pleinement sa souveraineté. Cela
passe, bien entendu, par un cessez-le-feu
immédiat de la part des protagonistes, la
restitution des prisonniers et par la
garantie mutuelle du respect des frontières
israélo-libanaises. Il faut, à cet égard,
convaincre Israël d'accepter le principe
d'une force multinationale d'interposition :
confier ce rôle à l'armée libanaise
risque, en effet, de monter dangereusement
les chiites, première communauté démographique
du Liban contre l'armée nationale. Il
faudra ensuite amener les parties à la
table des négociations. Ce sera le moment
de rappeler à Hassan Nasrallah, chef du
Hezbollah, ses déclarations tenues lors du
dialogue national : "Le parti de
Dieu ne va pas se barricader derrière des
constantes, nous serons positifs." Les
conditions du désarmement des "forces
de la résistance" sont connues :
la sécurité des frontières et des
territoires, et l'assurance pour les
populations chiites du sud de pouvoir
exercer leurs droits sur l'eau, mis à mal
par les pilonnages israéliens.
Mais il
ne faudra pas en rester là. L'Union européenne
devra poursuivre son travail de soutien à
la construction d'un véritable Etat au
Liban, embryonnaire à ce jour. A cet
égard, rappelons à Israël qu'il est
paradoxal de fustiger "l'Etat dans
l'Etat" incarné par le Hezbollah
à travers ses multiples institutions
sociales, et de détruire le peu
d'infrastructures étatiques existant au
Liban (réserves d'eau, centrales électriques,
ponts, routes ou usines). La garantie, sur
le long terme, de l'unité nationale passera
par la réforme des institutions, et la mise
en place de services publics de base. C'est
d'ailleurs le chantier que le gouvernement
Siniora engageait au moment même où Israël
a décidé de la destruction systématique
du pays. Face aux Etats-Unis dont elle n'est
pas tenue de partager les visions hégémoniques,
l'Europe doit être un acteur essentiel de
l'avenir du Moyen-Orient. Aujourd'hui, elle
doit agir pour que le Liban ne soit plus la
victime sacrificielle de ses voisins, mais
devienne, au contraire, un pôle de paix, de
stabilité et de démocratie de la région.
Lettre
à Wajdi Mouawad : Le Liban n'est pas à
genoux tout seul...
par
JACQUES NADEAU, publié dans le Devoir le 29
juillet 2006
Mon cher
Wadji, C'est du fond de mon coeur que je t'écris
pour oser prétendre qu'il y aura toujours
"assez de mots pour dire...". Pour
dire que les Libanais ne sont pas seuls
puisque nous les aimons, même si la
communauté internationale se détourne carrément
de son obligation de trouver une issue à
cette crise ; pour dire que M. Siniora mérite
notre admiration et notre respect puisqu'il
sait incarner avec élégance ce très jeune
Liban démocratique, né en 2005, après je
ne sais plus combien d'occupations depuis
Nabuchodonosor II ou Alexandre le Grand
jusqu'aux plus récentes incursions de
Tsahal dans le sud du Liban, à Bint Jbail
ou Sûr (Tyr) ; pour te dire enfin que tu
n'es pas seul, toi non plus. Tu n'auras à
basculer ni dans la "haine", ni
dans la "folie".
Moi aussi,
je marche depuis quelques jours à la
recherche de mots pour te consoler, pour te
dire que je suis avec toi à l'intérieur de
ta douleur. Et je les ai trouvés, ces mots,
dans la bouche d'un de tes frères en création :
Gérald Godin. Et voici ce que ces mots-là
disent avec candeur, simplicité et
puissance : "La langue du coeur /
en espagnol, on dit corazon / en grec, on
dit gardia / en italien, on dit cuore / en
français, on dit coeur / en anglais, on dit
heart / en allemand, on dit herz / en
portugais, on dit coraçaon / en yiddish, on
dit herts / Dans toutes les langues, on
parle du coeur / la racine est le mot
sanscrit Kerd / les humains ne parlent
qu'une seule langue / quand ils laissent
parler leur coeur [...]". Alors, voilà
tout bonnement la tape amicale que je
voulais te donner pour faire taire tes
angoisses et toutes les armes du monde tout
en laissant parler mon coeur.
Cela dit, j'aimerais finir avec une touche
d'humour d'un écrivain libanais :
"D'autres pays ont des ouragans, des
volcans cracheurs de lave, des tsunamis, des
tremblements de terre, des canicules. Nous,
nous avons des voisins." Cordialement.
A Beyrouth, un
concerto pour trompette et bombes israéliennes
paru dans l'Orient-le
Jour le 29 juillet 2006
Un trompettiste libanais,
Mazen Kerbaj, a enregistré un duo avec
l’armée de l’air israélienne en se
postant sur son balcon, à Beyrouth, pendant
des bombardements. Le morceau qu’il a réalisé
combine sa propre musique et le bruit des
explosions. "J’étais à environ
trois kilomètres (des bombes), je les
voyais exploser et je les entendais, mais je
savais que j’étais en sécurité", a
expliqué Kerbaj à la BBC. "C’est un
peu éprouvant pour les nerfs, mais j’ai
vite compris que si je jouais de la musique
en même temps, ce serait mieux que
d’entendre simplement ce qui se passe.
D’une certaine façon, mon attention était
détournée et je me suis concentré entièrement
sur la musique." Interrogé sur
l’opportunité d’une telle démarche
artistique au beau milieu d’un conflit
meurtrier, il a répondu : "Lâcher des
bombes sur des enfants qui fuient leurs
villages est bien pire, en matière de
mauvais goût." Il espère que cet
enregistrement permettra aux gens de se
rendre compte de ce que vit Beyrouth au
quotidien. "Ce n’est pas comme sur
CNN. Ce n’est pas un film hollywoodien,
c’est la réalité", a-t-il dit.
Tout est de la faute des Italiens
!
(vieil
adage libanais datant de la 2e guerre
mondiale qui trouve aujourd'hui sa
confirmation)