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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°60  du 16 décembre 2005

 

La Vérité sur la guerre du Liban

 

par NAJI FARAH, directeur de la rédaction

 

Le massacre de plus de 5 millions de juifs d'Europe (3 millions de Pologne et 1 million d'Union Soviétique) par Hitler durant la Seconde guerre mondiale (de 1941 à 1945) a accéléré le processus de transfert en Palestine des juifs d'Europe et de par le monde bénéficiant de l'appui européen et américain (3 millions depuis 1948 dont près de 600.000 des pays arabes autres que la Palestine, la moitié provenant d'Algérie ; de 1919 à 1941, 400.000 juifs s'étaient déjà installés en Palestine ; de 1968 à 1973, 20.000 juifs français sont arrivés en Israël ; de 1990 à 2005, Israël a accueilli un million de juifs russes, 50.000 juifs éthiopiens et 20.000 juifs argentins). Ce transfert a donné lieu à la déportation de 4 millions de Palestiniens (1,5 million en Jordanie et 1,5 million restant en Palestine occupée) dont près de 600.000 se sont réfugiés au Liban (120.000 de 1948 à 1950 et 450.000 en 1967). Privés de leurs droits civiques et vu l'incapacité de l'Etat libanais à les protéger des attaques israéliennes en territoire libanais, les Palestiniens du Liban ont été armés par les pays arabes (1969). Leur cause a été détournée, l'émissaire américain Dean Brown demandant au président libanais Sleiman Frangié le transfert des chrétiens du Liban vers les Etats-Unis et le Canada afin de laisser la place aux Palestiniens pour soulager Israël (1975). La résistance des chrétiens et des Libanais en général a fait échouer ce projet, qui s'est transformé en une longue guerre à aspects multiples faisant intervenir Israël et la Syrie. La Syrie a été mandatée par les Etats-Unis, l'Europe et les pays arabes pour mettre un terme à la guerre au Liban placé sous son protectorat (1989). Les puissances précitées ont décidé de libérer le Liban de la mainmise de la Syrie dont le rôle n'était plus primordial dans la guerre menée contre l'Irak (2004). S'ajoutant à une liste constituée au fil des années de guerre, plusieurs personnalités politiques libanaises militant pour un Liban souverain ont été assassinées par des services étrangers dont l'implantation au Liban a bénéficié de trente ans d'occupation syrienne, alors que la manifestation nationale du 14 mars a démontré la profonde unité du peuple libanais (2005).   

 

Le rapport Mehlis

 

La communauté internationale se penche sur l'assassinat de Rafic Hariri ayant provoqué la mort d'une vingtaine de Libanais le 14 février 2005. Au cours de la guerre du Liban, des centaines de Libanais ont été assassinés, le nombre total de morts s'élevant à plus de 200.000 pour une population libanaise de moins de 4 millions de personnes (1975-1990), dans un pays de petite superficie (10.452 km2), et près d'un million de Libanais se sont établis à l'étranger (les Libanais de la diaspora sont estimés à 12 millions, l'émigration commençant à la fin du 19e siècle). La Vérité sur l'assassinat de Rafic Hariri est en cours de décryptage par une commission spéciale dirigée par le juge allemand Detlev Mehlis qui, accusant la Syrie de retarder l'enquête, vient de rendre public son second rapport remis aux Nations-Unies.  Lire le rapport Mehlis

 


 

Liban : créer une commission internationale d'enquêteurs placée sous l'égide des Nations Unies

 

par BEATRICE PATRIE, député du Parlement européen, diffusé le 13 décembre 2005

 

Gebran Tuéni, député libanais et directeur du journal An-Nahar, a été lâchement assassiné. C'est la liberté de la presse que l'on cherche à bafouer, c'est la souveraineté du Liban que l'on nie. Ce quatorzième attentat d'une longue série démontre qu'il existe une volonté claire et organisée de déstabiliser le processus d'indépendance du Liban. Ces méthodes d'un âge révolu font l'objet d'un rejet unanime de la communauté internationale. Ses auteurs, et ceux qui les commanditent doivent s'attendre à des réactions fortes.

Les parlementaires européens sont très attentifs à la situation au Liban. En tant que présidente de la délégation interparlementaire pour les relations avec les pays du Mashrek, je considère que cet odieux attentat ne doit pas rester impuni. A cet égard, il convient qu'une commission internationale d'enquêteurs placée sous l'égide des Nations Unies, soit saisie au plus tôt, afin de faire toute la lumière, non seulement sur l'assassinat de Gebran Tuéni, mais aussi sur la totalité des quatorze attentats. Cette longue série commencée par l'attentat perpétré contre Marwan Hamadé a ensanglanté le Liban. Les auteurs doivent être identifiés, arrêtés, et traduits devant un tribunal pénal international. La communauté internationale, et au premier rang, l'Union Européenne, doivent soutenir le peuple libanais, dans sa lutte pour la restauration de l'Etat de Droit et de sa souveraineté. 


 

L’UIPF condamne l’assassinat "d’un homme dont la seule épée était sa plume"

 

publié par l'Orient-le Jour le 15 décembre 2005

 

Réagissant à l’assassinat, lundi, du député et journaliste Gebran Tuéni, l’Union internationale de la presse francophone (UIPF) – section Liban, a condamné hier "avec la plus grande fermeté l’odieux attentat qui a coûté la vie à un homme dont la seule épée était sa plume". "Un attentat qui visait, au-delà de Gebran Tuéni, aussi bien l’ensemble des Libanais, chrétiens et musulmans, que le processus de réhabilitation du pays", poursuit le communiqué. "Gebran Tuéni était - et restera - l’un des visages phares de la révolution du Cèdre, ajoute le texte. Un carrefour à lui tout seul, vers lequel convergeaient immanquablement, comme attirés par un aimant, ces concepts sans lesquels il est impossible de ressusciter le Liban : la liberté, l’indépendance, la souveraineté, le droit, la loi, l’équité. Et la démocratie." Enfin, l’UIPF a adressé ses condoléances à la famille de Gebran Tuéni, au personnel du Nahar et à tous les Libanais.

 


 

Liban : l'Onu proroge le mandat de la commission Mehlis

 

publié par l'AFP le 16 décembre 2005

 

Le Conseil de sécurité a maintenu jeudi la pression sur la Syrie en prorogeant le mandat de la commission d'enquête de l'Onu sur l'assassinat de l'ex-Premier ministre libanais Rafic Hariri et en réitérant son exigence d'une pleine coopération de Damas à l'enquête. Dans sa résolution 1644 adoptée à l'unanimité, le Conseil reconduit pour six mois, jusqu'au 15 juin 2006 "dans un premier temps", le mandat de la commission qui expirait jeudi. Cette formule permet une nouvelle prolongation dans six mois si nécessaire. Il autorise également la commission à apporter assistance technique au gouvernement libanais dans ses propres enquêtes sur d'autres meurtres et attentats politiques perpétrés au Liban depuis le 1er octobre 2004. Il demande au secrétaire général de l'Onu, Kofi Annan, de "présenter des recommandations pour élargir le mandat de la commission afin d'y inclure les enquêtes sur ces assassinats".

 

Outre la prorogation du mandat de la commission, Beyrouth avait demandé son élargissement pour englober une série d'attentats commis au Liban contre des personnalités politiques ou des journalistes antisyriens. Le dernier, a coûté la vie lundi au député et journaliste Gebran Tuéni. La résolution "prend note" d'une autre demande libanaise, la création d'un tribunal international pour juger les personnes qui seront accusées du meurtre de Rafic Hariri. Il charge M. Annan d'aider Beyrouth à "définir la nature et le champ de l'aide internationale nécessaire en la matière". La résolution souligne expressément "l'obligation et l'engagement de la Syrie à coopérer pleinement et sans conditions avec la commission et exige qu'elle apporte des réponses immédiates et sans ambigüité" aux questions que la commission considère comme non éclaircies.

 

Le texte, rédigé par la France et coparrainé par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, rappelle la validité de la résolution 1636, qui sommait Damas de coopérer à la suite de l'enquête sur l'assassinat d'Hariri, sous peine de sanctions. Dans son dernier rapport publié lundi, le chef de la commission, le magistrat allemand Detlev Mehlis, émettait des doutes sur la réalité de cette coopération syrienne. La résolution prévoit que la commission fasse rapport au Conseil tous les trois mois sur les progrès de l'enquête, "y compris sur le niveau de coopération apportée par la Syrie". Bien que démissionnaire, M. Mehlis continue de présider la commission jusqu'à la désignation de son successeur. Les trois coparrains ont dû batailler pour obtenir un vote unanime. Ils ont édulcoré le texte initial, qui prévoyait de charger la commission d'enquêter également sur les autres attentats commis au Liban. Cette idée s'est heurtée à l'opposition de la Russie, la Chine et l'Algérie. Ces pays souhaitaient éviter de donner l'impression que le Conseil présumait d'une implication de la Syrie dans les autres attentats, alors que Damas n'a été pointé du doigt par la commission Mehlis que pour l'assassinat de Rafic Hariri, selon des diplomates.

 

Le vote "envoie à la Syrie le signal fort que nous continuons d'exiger d'elle une pleine coopération. Il est clair qu'ils (les Syriens) ne l'ont pas encore fait", a déclaré l'ambassadeur américain à l'Onu, John Bolton. "Nous sommes très contents que cette importante résolution ait été adoptée à l'unanimité", a dit son homologue français, Jean-Marc de La Sablière. L'ambassadeur russe, Andreï Denisov, s'est dit opposé à l'imposition de "pressions indues" sur la Syrie, soulignant que Damas avait commencé à coopérer à l'enquête. Dans les amendements apportés au texte initial, l'ambassadeur syrien, Fayssal Mekdad, a vu "la preuve que la Syrie a beaucoup d'amis au Conseil". Réitérant que "la Syrie est innocente", il a promis la pleine coopération de son pays à l'enquête.

 


 

Au bout, la liberté

 

par DOMINIQUE QUINIO, publié dans la Croix le 13 décembre 2005

 

Quand ce petit coin du monde verra-t-il la fin de la violence ? Depuis des mois, le Liban se trouve en proie aux attaques du terrorisme. Hier encore, un nouvel attentat à la voiture piégée a provoqué la mort d'un député chrétien, journaliste d'influence, Gebran Tuéni. C'est le treizième depuis l'explosion qui coûta la vie à l'ancien premier ministre Rafic Hariri, en février dernier. Tous ont visé des personnalités franchement antisyriennes. La Syrie, une fois de plus, se trouve immédiatement suspectée (même si elle dément toute implication, retournant l'accusation contre ceux qui veulent voir son influence diminuer au Liban et, au-delà, dans tout le Proche-Orient). La mort de Gebran Tuéni, en effet, survient alors que se réunit aujourd'hui le Conseil de sécurité de l'ONU pour examiner les conclusions de la commission d'enquête internationale sur l'assassinat de Rafic Hariri.

 

Or, le rapport d'étape avait clairement mis en cause les services secrets syriens et libanais, et l'ONU avait exigé de la Syrie une coopération entière pour faire toute la lumière sur les circonstances de cet attentat. Déjà ont été évoquées des menaces de sanctions et la création d'un tribunal international pour juger les coupables. L'assassinat de Gebran Tuéni ne peut que renforcer la détermination de ceux - Nations unies, Europe, Etats-Unis - qui veulent aider le Liban à se libérer de toute ingérence étrangère et à désarmer les milices sur son propre sol. Pour conquérir définitivement une indépendance et une liberté si chèrement espérée, si chèrement payées. Après la mort d'Hariri, la mobilisation des Libanais dans la rue, appuyée par les efforts de la communauté internationale, avait abouti, notamment au retrait des forces syriennes du territoire libanais.

 

Beaucoup rêvent pour le Liban, au milieu d'un Proche-Orient convulsé, d'une sorte de "miracle" de coexistence entre communautés différentes, d'un "miracle" de démocratie. Certains s'emploient à le rendre impossible. Seuls, les Libanais, encore fragiles et encore divisés, ne sortiront pas du cauchemar de la terreur. La communauté internationale, et la France particulièrement, leur doit un soutien sans faille. En hommage à ceux qui ont perdu la vie pour que vive le rêve. 

 


 

Le Liban handicapé

 

par SERGE TRUFFAUT, publié dans le Devoir le 14 décembre 2005

 

Le député et journaliste libanais Gebran Tuéni est la troisième personnalité politique du pays à trouver la mort dans un attentat depuis celui qui a coûté la vie à l'ex-premier ministre Rafic Hariri en février dernier. Ces victimes avaient en commun une volonté : gommer toute influence syrienne de l'horizon politique. Cette soif pour une indépendance pleine et entière a conduit l'actuel chef du gouvernement, Fouad Siniora, à faire un geste à la fois inusité et courageux. En effet, ce dernier a demandé à l'ONU d'enquêter sur tous les attentats commis au cours des dix derniers mois. Siniora voudrait donc que cette institution élargisse le mandat accordé à la commission présidée par le juge allemand Detlev Mehlis et mise sur pied dans la foulée de l'explosion qui, outre Hariri, avait fait 22 morts. Autrement dit, le premier ministre libanais ne veut pas que les services policiers de son pays se mêlent du cas Tuéni.

 

Il faut le souligner, lorsque le cabinet Siniora a étudié le dossier Tuéni, tous les ministres membres du Hezbollah et de la milice Amal se sont retirés. Mieux ou pis, cela dépend, ils ont décidé de suspendre leurs activités pour marquer leur opposition à l'internationalisation du sujet. Ce faisant, ils collent ou plutôt obéissent aux diktats des dictateurs syriens qui eux... Qui eux assurent que l'attentat visant le journaliste Tuéni a été programmé pour que la Syrie soit accusée le jour même où le rapport Mehlis sur Hariri était remis aux ambassadeurs siégeant au Conseil de sécurité de l'ONU. Fichtre ! Une fois encore, l'attitude choisie par Bachir al-Assad et ses sbires relève du grand guignol. Qu'on se le dise : selon Assad, les sympathisants ou héritiers politiques de Hariri sont "des marchands de sang qui font de la spéculation boursière autour de la mort". Et ce, afin de transformer le Liban "en un lieu de conspiration" contre la Syrie. Évidemment !

 

S'il est vrai que les soldats syriens ont été forcés de se replier aux alentours de Damas après avoir occupé le Liban pendant plus de vingt-cinq ans, les agents de la sécurité et du renseignement syriens sont toujours dans les environs de Beyrouth. A cela, il faut ajouter que les milices instrumentalisées par la Syrie n'ont toujours pas désarmé, comme l'exigeait et l'exige toujours la résolution de l'ONU adoptée au printemps dernier. Cela étant, dans le rapport qu'il vient tout juste de livrer, Mehlis recommande une prolongation d'au moins six mois de l'enquête consacrée à l'affaire Hariri. Cette reconduction, le magistrat allemand l'estime nécessaire à cause de la mauvaise foi et de la mauvaise volonté qui habitent les autorités syriennes depuis le début de cet épisode. Celles-ci ont multiplié "les manoeuvres procédurières, parfois contradictoires", pour freiner tout le processus. En fait, jamais les Syriens n'ont collaboré.

 

Or, selon le travail accompli jusqu'à présent par Mehlis, il est clair que des responsables syriens de haut rang ont participé à l'organisation et à l'exécution du complot contre Hariri. On se rappellera qu'en éliminant Hariri, les Syriens et leurs vassaux libanais espéraient tuer dans l'oeuf les velléités d'indépendance manifestées par une majorité de citoyens du pays du cèdre. En l'état actuel des choses, espérons que l'ONU adoptera une résolution plus contraignante que les précédentes.

 


 

A l’écoute des martyrs

 

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 15 décembre 2005

 

Il est des clichés qui ne mentent pas : qui ne servent pas seulement à adoucir une dure réalité, qui ne sont pas que dérisoires lots de consolation, que fruits doux-amers de l’émotion et du lyrisme funèbre. Il est bien vrai, ainsi, que les martyrs de la nation ne meurent jamais : non contents de hanter les mémoires, ils éclairent de leur sacrifice la route de lendemains meilleurs, ils écrivent en lettres de sang une ébauche de l’histoire en marche. Ils donnent de salutaires coups de fouet à l’histoire, quand il arrive à celle-ci de traîner la patte. Même morts et par l’incommensurable stupidité de leurs assassins, ces martyrs continuent de façonner l’événement. 

 

On l’avait bien vu avec l’assassinat de Rafic Hariri : séisme à l’échelle planétaire dont les ondes de choc n’ont pas fini, dix mois plus tard, de renverser les règles les plus solidement établies, de faire vaciller les plus coriaces des dictatures. Ce n’est certes pas porter atteinte aux qualités et aux mérites du grand homme que de le constater : au plan de l’émancipation nationale du pays, le martyre de Rafic Hariri a fait aller très vite les choses. Plus vite et plus loin qu’eurent sans doute pu le faire tous les efforts que déployait, de son vivant, ce chef politique. Car s’il étouffait sous le poids de la tutelle, Hariri était tenu de prendre en compte les rapports de force aussi bien régionaux qu’internes.

 

Des contraintes politiciennes et de précautions de style, Gebran Tuéni, lui, n’avait cure. Son discours tranchait sur le magma de déclarations à la langue de bois encombrant l’actualité locale. Et son immense popularité de leader d’opinion, de réformateur, de journaliste de combat, c’est de son incroyable courage, de son langage direct, de son refus de toute compromission qu’il la tirait. Même dans la mort, cet homme d’exception, décidément anticonventionnel jusqu’au bout, réussit l’exploit de secouer vigoureusement la baraque vermoulue.

 

De fait, la déferlante du 14 mars, exploitée avant que d’être prestement escamotée par l’establishment politique, dévoyée par plus d’un manipulateur, contenue par les digues des rivalités claniques, des intérêts électoraux et autres alliances contre nature, est redevenue réalité hier. Une nouvelle fois elle a lancé, pour Gebran, ses flots furieux dans les rues. Alors, venger le champion terrassé par les lâches criminels ? Non, plutôt s’unir pour défendre la cause : cet admirable appel - admirable car transcendant la terrible souffrance, il oppose à la barbarie l’essence même du Liban -, c’est le vieux lion blessé, le patriarche de la presse locale et arabe, l’infatigable pionnier de la lutte pour les libertés Ghassan Tuéni qui le lançait hier, devant le cercueil du dernier enfant qu’il lui restait. Et c’est la même détermination à poursuivre la vocation et la mission du journal an-Nahar qu’a montrée, à travers ses juvéniles sanglots, la fille du martyr, Nayla, journaliste comme lui, battante comme lui.

 

Cette union sacrée des Libanais face aux assauts répétés des forces du mal, comment faire pour qu’elle devienne effective, opérante et agissante, pour qu’elle ne se limite pas aux beaux discours et aux condoléances d’usage ? Et suffirait-elle vraiment pour enrayer cette machine infernale qui, implacablement, happe ses proies l’une après l’autre sous les yeux pourtant grands ouverts de la communauté internationale ? C’est une situation des plus mortellement absurdes, en vérité, qui règne aujourd’hui dans notre pays. Le Liban désyrianisé conserve néanmoins un président proche de Damas, et cela par la grâce des susceptibilités communautaires, des intérêts égoïstes des uns et du blocage pratiqué par les autres. Et si les services de sécurité sont incapables de neutraliser les tueurs ou même d’enquêter efficacement sur les attentats passés, c’est vraisemblablement parce que le ver est toujours dans le fruit et que le conflit des intérêts claniques empêche toute réorganisation en profondeur des polices.

 

Pour clore la procession de martyrs, pour que soient épargnés les condamnés au martyre, le sang de Gebran Tuéni appelle du mouvement, de l’action, plutôt que de beaux discours et des pluies de pétales de rose. En se plaçant sous la protection du Hezbollah après avoir fustigé nommément les assassins pathologiques gouvernant à Damas, Walid Joumblatt a réussi à responsabiliser spectaculairement un parti qui, s’il a héroïquement libéré le Liban-Sud, est en voie de perdre la faveur et du Sud, et du Nord et de tout le reste, par son obstination à soutenir inconditionnellement ceux qui font figure d’accusés. Et c’est le chef d’Amal Nabih Berry, inamovible président de l’Assemblée, autre et inexplicable survivance institutionnelle de l’ère de la tutelle, que le ministre Marwan Hamadé a pratiquement mis au pied du mur en l’appelant, en plein Parlement, à rompre enfin la loi du silence : ce même et scandaleux silence qui couvrait naguère, qui couvre encore, la sale besogne des assassins.

 

Un juste a rejoint sa dernière demeure hier, sous les clameurs. Si ce pays doit vivre, c’est l’ambiguïté qu’il faut porter en terre maintenant.

 


 
Tirs palestiniens contre des avions israéliens
 
paru dans l'Orient-le Jour le 15 décembre 2005

 

Des avions de combat israéliens ont violé hier l’espace aérien libanais et un groupe palestinien prosyrien, installé au sud de Beyrouth, a ouvert le feu en leur direction, a indiqué une source militaire libanaise à l’AFP. Sept chasseurs-bombardiers israéliens ont survolé le pays pendant une heure en milieu de journée, depuis le Liban-Sud, en passant par la montagne autour de Beyrouth et jusqu’au Liban-Nord. Là, cinq appareils ont survolé la zone située entre le littoral de Chekka et la montagne des Cèdres, avant de quitter l’espace aérien en direction de la mer, a précisé cette source. Toujours selon cette source, des tirs de batteries antiaériennes ont été dirigés vers les avions à hauteur de Naamé, à une quinzaine de kilomètres au sud de Beyrouth, où se trouve une base du Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG). Par ailleurs, dans un communiqué, le commandement de l’armée a indiqué que mardi dernier, à 18h15, deux avions de reconnaissance israéliens ont violé l’espace aérien libanais au Nord, survolant la région allant de Jbeil (Byblos) à Chekka.

 

 
L'enjeu libanais
 
par PIERRE ROUSSELIN, publié dans le Figaro le 14 décembre 2005

 

Le Liban n'en finit pas de payer dans le sang la périlleuse "désyrianisation" entreprise depuis l'assassinat de Rafic Hariri, le 14 février dernier. Le meurtre, lundi à Beyrouth, de Gebran Tuéni, directeur du quotidien An Nahar, montre à quel point Damas ne peut plus maintenir que par la terreur son emprise sur le Liban. Les sceptiques et les impatients diront que ce nouveau crime prouve, au contraire, que rien ne change au pays du Cèdre. Que la pression internationale, menée pour une fois conjointement depuis Washington et Paris, ne sert qu'à pousser le régime de Bachar el-Assad dans des retranchements où il est plus dangereux que jamais. Barricadé dans son splendide isolement, le dictateur syrien peut crier au "complot" international, tenter de jeter le discrédit sur l'enquête de l'ONU, jouer sur la corde nationaliste de son opinion et se moquer de l'impuissance d'une Amérique ensablée dans les déserts de l'Irak voisin. Certains iront peut-être, à Paris, jusqu'à dénoncer notre ralliement jusqu'ici infructueux à une diplomatie américaine décidée à faire bouger les lignes au Proche-Orient.

 

Certes, le rapport d'enquête sur l'assassinat de Rafic Hariri, soumis hier au Conseil de sécurité par le procureur Mehlis, n'apporte pas de preuve flagrante de l'implication de la Syrie. Il désigne néanmoins cinq suspects syriens qui ont été interrogés à Vienne, et en mentionne un sixième, dont le nom est maintenu secret, mais dont on sait qu'il s'agit du général Assef Shawkat, chef du renseignement militaire syrien et beau-frère du président Bachar el-Assad. La pleine coopération de Damas, exigée sous peine de sanctions par la résolution 1636, n'est manifestement pas au rendez-vous.

 

Mais un faisceau d'indices est en train d'émerger. Pour que l'étau puisse se resserrer encore davantage sur les coupables, le Conseil de sécurité se doit de prolonger l'enquête. Le mandat de la commission devra être étendu à l'ensemble de la campagne d'attentats conduite au Liban depuis plus d'un an. A défaut, une autre enquête de l'ONU s'impose. Rien ni personne ne devraient s'opposer à ce qu'un tribunal international puisse juger les responsables de la mainmise de la terreur sur le Liban. Le premier ministre Fouad Siniora a eu l'immense courage d'en faire lui-même la demande, mettant au défi ses ministres prosyriens. La France et les Etats-Unis doivent faire en sorte que sa requête aboutisse. C'est seulement en allant jusqu'au bout de la logique judiciaire que l'on pourra, dans un esprit de consensus, mettre un point final à la liste des martyrs de l'indépendance. Le sacrifice de Gebran Tuéni montre que le combat pour l'indépendance du Liban sera encore long. Mais ce serait trahir l'espoir de toute une jeunesse que de s'arrêter à mi-chemin. Et quel exemple pour les autres pays soumis à l'arbitraire lorsque la justice triomphera ! 

 


 
Nous avons perdu un ami
 
par FRANCOIS REGIS HUTTIN,  publié dans Ouest-France le 14 décembre 2005
 

Notre ami Gebran Tuéni ( www.gebrantueni.com ) vient d'être assassiné à Beyrouth par ceux qui s'efforcent d'empêcher la renaissance du Liban. Gebran Tuéni était membre du conseil d'administration de l'Association mondiale des journaux (AMJ), où ses compétences, la finesse de ses analyses, son sens de la confraternité lui valaient les amitiés de tous. Nous nous étions encore rencontrés, voici quelques jours, et il nous avait fait part des menaces dont il était l'objet. "Il avait choisi néanmoins de rester à la tête de son journal, An-Nahar, qui, sous sa direction, était un véritable phare pour le journalisme indépendant dans le monde arabe", a déclaré Timothy Balding, directeur général de l'AMJ. Quand on lui avait demandé comment il trouvait le courage de continuer à travailler, alors qu'il courait un si grave danger, il avait répondu, précise Timothy Balding : "Que pourrais-je faire d'autre. Mon journal, en disant la vérité, a été un catalyseur décisif dans le processus conduisant à une réelle indépendance pour mon pays. Après toutes ces années de conflit, c'est une chose dont nous pouvons être fiers."

 

Nous stigmatisons évidemment, avec la plus grande vigueur, la lâcheté de ces hommes de main et la haine de ceux qui les inspirent. Voici une enquête qui, avec celle concernant la mort de Rafic Hariri, devra être conduite jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au tueur, quel qu'il soit. Ouest-France a perdu un ami. Nous disons à Madame Siham Tuéni toute la part que nous prenons à sa peine et nous la prions, ainsi que toute sa famille, d'agréer toutes nos condoléances. Nous assurons nos confrères du journal An-Nahar de nos pensées et de notre amitié en ces heures douloureuses. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gebran, 48 ans, était père de 

quatre filles : Nayla (24 ans), 
Michelle (20 ans, en photo),
Gabriella et Nadia (jumelles,
nées cet été)

 

 
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