La
Vérité sur la guerre du Liban
par
NAJI FARAH, directeur de la rédaction
Le
massacre de plus de 5 millions de juifs
d'Europe (3 millions de Pologne et 1
million d'Union Soviétique) par Hitler durant
la Seconde guerre mondiale (de 1941 à
1945) a accéléré le processus de
transfert en Palestine des juifs d'Europe
et de par le monde bénéficiant de
l'appui européen et américain (3
millions depuis 1948 dont près de 600.000
des pays arabes autres que la
Palestine, la moitié provenant d'Algérie
; de 1919 à 1941, 400.000 juifs s'étaient
déjà installés en Palestine ; de
1968 à 1973, 20.000 juifs français sont
arrivés en Israël ; de 1990 à
2005, Israël a accueilli un million de
juifs russes, 50.000 juifs éthiopiens
et 20.000 juifs argentins). Ce
transfert a donné lieu à la déportation
de 4 millions de Palestiniens (1,5
million en Jordanie et 1,5 million restant
en Palestine occupée) dont près de
600.000 se sont réfugiés au Liban
(120.000 de 1948 à 1950 et 450.000 en
1967). Privés de leurs droits civiques et
vu l'incapacité de l'Etat libanais
à les protéger des attaques israéliennes
en territoire libanais, les Palestiniens
du Liban ont été armés par les pays
arabes (1969). Leur cause a été détournée,
l'émissaire américain Dean Brown
demandant au président libanais Sleiman
Frangié le transfert des chrétiens du
Liban vers les Etats-Unis et le Canada
afin de laisser la place aux Palestiniens
pour soulager Israël (1975). La résistance
des chrétiens et des Libanais en général
a fait échouer ce projet, qui s'est
transformé en une longue guerre à
aspects multiples faisant intervenir Israël
et la Syrie. La Syrie a été mandatée
par les Etats-Unis, l'Europe et les pays
arabes pour mettre un terme à la
guerre au Liban placé sous son
protectorat (1989). Les puissances précitées
ont décidé de libérer le Liban de
la mainmise de la Syrie dont le rôle
n'était plus primordial dans la guerre menée
contre l'Irak (2004). S'ajoutant à une liste constituée
au fil des années de guerre, plusieurs
personnalités politiques libanaises
militant pour un Liban souverain ont
été assassinées par des services
étrangers dont l'implantation au Liban a
bénéficié de trente ans d'occupation
syrienne, alors que la manifestation
nationale du 14 mars a démontré la profonde
unité du peuple libanais (2005).
Le
rapport Mehlis
La
communauté internationale se penche sur
l'assassinat de Rafic Hariri ayant provoqué
la mort d'une vingtaine de Libanais le 14
février 2005. Au cours de la guerre du
Liban, des centaines de Libanais ont été
assassinés, le nombre total de morts s'élevant
à plus de 200.000 pour une
population libanaise de moins de 4
millions de personnes (1975-1990), dans un
pays de petite superficie (10.452 km2), et
près d'un million de Libanais se sont établis
à l'étranger (les Libanais de la
diaspora sont estimés à 12 millions, l'émigration
commençant à la fin du 19e siècle). La
Vérité sur l'assassinat de Rafic Hariri
est en cours de décryptage par une
commission spéciale dirigée par le juge
allemand Detlev Mehlis qui, accusant la
Syrie de retarder l'enquête, vient
de rendre public son second rapport remis
aux Nations-Unies.
Lire
le rapport Mehlis
Liban
: créer une commission internationale
d'enquêteurs placée sous l'égide des
Nations Unies
par
BEATRICE PATRIE, député du Parlement
européen, diffusé le 13 décembre 2005
Gebran
Tuéni, député libanais et directeur du
journal An-Nahar, a été lâchement
assassiné. C'est la liberté de la presse
que l'on cherche à bafouer, c'est la
souveraineté du Liban que l'on nie. Ce
quatorzième attentat d'une longue série
démontre qu'il existe une volonté claire
et organisée de déstabiliser le
processus d'indépendance du Liban. Ces méthodes
d'un âge révolu font l'objet d'un rejet
unanime de la communauté internationale.
Ses auteurs, et ceux qui les commanditent
doivent s'attendre à des réactions
fortes.
Les parlementaires européens sont très
attentifs à la situation au Liban. En
tant que présidente de la délégation
interparlementaire pour les relations avec
les pays du Mashrek, je considère que cet
odieux attentat ne doit pas rester impuni.
A cet égard, il convient qu'une
commission internationale d'enquêteurs
placée sous l'égide des Nations Unies,
soit saisie au plus tôt, afin de faire
toute la lumière, non seulement sur
l'assassinat de Gebran Tuéni, mais aussi
sur la totalité des quatorze attentats.
Cette longue série commencée par
l'attentat perpétré contre Marwan Hamadé
a ensanglanté le Liban. Les auteurs
doivent être identifiés, arrêtés, et
traduits devant un tribunal pénal
international. La communauté
internationale, et au premier rang,
l'Union Européenne, doivent soutenir le
peuple libanais, dans sa lutte pour la
restauration de l'Etat de Droit et de sa
souveraineté.
L’UIPF
condamne l’assassinat "d’un homme
dont la seule épée était sa plume"
publié
par l'Orient-le Jour le 15 décembre 2005
Réagissant
à l’assassinat, lundi, du député et
journaliste Gebran Tuéni, l’Union
internationale de la presse francophone
(UIPF) – section Liban, a condamné hier "avec
la plus grande fermeté l’odieux
attentat qui a coûté la vie à un homme
dont la seule épée était sa
plume". "Un attentat qui
visait, au-delà de Gebran Tuéni, aussi
bien l’ensemble des Libanais, chrétiens
et musulmans, que le processus de réhabilitation
du pays", poursuit le communiqué. "Gebran
Tuéni était - et restera -
l’un des visages phares de la révolution
du Cèdre, ajoute le texte. Un carrefour
à lui tout seul, vers lequel
convergeaient immanquablement, comme attirés
par un aimant, ces concepts sans lesquels
il est impossible de ressusciter le Liban
: la liberté, l’indépendance, la
souveraineté, le droit, la loi, l’équité.
Et la démocratie." Enfin, l’UIPF a
adressé ses condoléances à la famille
de Gebran Tuéni, au personnel du Nahar et
à tous les Libanais.
Liban
: l'Onu proroge le mandat de la commission
Mehlis
publié
par l'AFP le 16 décembre 2005
Le
Conseil de sécurité a maintenu jeudi la
pression sur la Syrie en prorogeant le
mandat de la commission d'enquête de
l'Onu sur l'assassinat de l'ex-Premier
ministre libanais Rafic Hariri et en réitérant
son exigence d'une pleine coopération de
Damas à l'enquête. Dans sa résolution
1644 adoptée à l'unanimité, le Conseil
reconduit pour six mois, jusqu'au 15 juin
2006 "dans un premier temps", le
mandat de la commission qui expirait
jeudi. Cette formule permet une nouvelle
prolongation dans six mois si nécessaire.
Il autorise également la commission à
apporter assistance technique au
gouvernement libanais dans ses propres
enquêtes sur d'autres meurtres et
attentats politiques perpétrés au Liban
depuis le 1er octobre 2004. Il demande au
secrétaire général de l'Onu, Kofi Annan,
de "présenter des recommandations
pour élargir le mandat de la commission
afin d'y inclure les enquêtes sur ces
assassinats".
Outre
la prorogation du mandat de la commission,
Beyrouth avait demandé son élargissement
pour englober une série d'attentats
commis au Liban contre des personnalités
politiques ou des journalistes antisyriens.
Le dernier, a coûté la vie lundi au député
et journaliste Gebran Tuéni. La résolution
"prend note" d'une autre demande
libanaise, la création d'un tribunal
international pour juger les personnes qui
seront accusées du meurtre de Rafic
Hariri. Il charge M. Annan d'aider
Beyrouth à "définir la nature et le
champ de l'aide internationale nécessaire
en la matière". La résolution
souligne expressément "l'obligation
et l'engagement de la Syrie à coopérer
pleinement et sans conditions avec la
commission et exige qu'elle apporte des réponses
immédiates et sans ambigüité" aux
questions que la commission considère
comme non éclaircies.
Le
texte, rédigé par la France et coparrainé
par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne,
rappelle la validité de la résolution
1636, qui sommait Damas de coopérer à la
suite de l'enquête sur l'assassinat
d'Hariri, sous peine de sanctions. Dans
son dernier rapport publié lundi, le chef
de la commission, le magistrat allemand
Detlev Mehlis, émettait des doutes sur la
réalité de cette coopération syrienne.
La résolution prévoit que la commission
fasse rapport au Conseil tous les trois
mois sur les progrès de l'enquête,
"y compris sur le niveau de coopération
apportée par la Syrie". Bien que démissionnaire,
M. Mehlis continue de présider la
commission jusqu'à la désignation de son
successeur. Les trois coparrains ont dû
batailler pour obtenir un vote unanime.
Ils ont édulcoré le texte initial, qui
prévoyait de charger la commission d'enquêter
également sur les autres attentats commis
au Liban. Cette idée s'est heurtée à
l'opposition de la Russie, la Chine et
l'Algérie. Ces pays souhaitaient éviter
de donner l'impression que le Conseil présumait
d'une implication de la Syrie dans les
autres attentats, alors que Damas n'a été
pointé du doigt par la commission Mehlis
que pour l'assassinat de Rafic Hariri,
selon des diplomates.
Le
vote "envoie à la Syrie le signal
fort que nous continuons d'exiger d'elle
une pleine coopération. Il est clair
qu'ils (les Syriens) ne l'ont pas encore
fait", a déclaré l'ambassadeur américain
à l'Onu, John Bolton. "Nous sommes
très contents que cette importante résolution
ait été adoptée à l'unanimité",
a dit son homologue français, Jean-Marc
de La Sablière. L'ambassadeur russe,
Andreï Denisov, s'est dit opposé à
l'imposition de "pressions
indues" sur la Syrie, soulignant que
Damas avait commencé à coopérer à
l'enquête. Dans les amendements apportés
au texte initial, l'ambassadeur syrien,
Fayssal Mekdad, a vu "la preuve que
la Syrie a beaucoup d'amis au
Conseil". Réitérant que "la
Syrie est innocente", il a promis la
pleine coopération de son pays à l'enquête.
Au
bout, la liberté
par
DOMINIQUE QUINIO, publié dans la Croix le
13 décembre 2005
Quand
ce petit coin du monde verra-t-il la fin
de la violence ? Depuis des mois, le Liban
se trouve en proie aux attaques du
terrorisme. Hier encore, un nouvel
attentat à la voiture piégée a provoqué
la mort d'un député chrétien,
journaliste d'influence, Gebran Tuéni.
C'est le treizième depuis l'explosion qui
coûta la vie à l'ancien premier ministre
Rafic Hariri, en février dernier. Tous
ont visé des personnalités franchement
antisyriennes. La Syrie, une fois de plus,
se trouve immédiatement suspectée (même
si elle dément toute implication,
retournant l'accusation contre ceux qui
veulent voir son influence diminuer au
Liban et, au-delà, dans tout le
Proche-Orient). La mort de Gebran Tuéni,
en effet, survient alors que se réunit
aujourd'hui le Conseil de sécurité de
l'ONU pour examiner les conclusions de la
commission d'enquête internationale sur
l'assassinat de Rafic Hariri.
Or,
le rapport d'étape avait clairement mis
en cause les services secrets syriens
et libanais, et l'ONU avait exigé de la
Syrie une coopération entière pour faire
toute la lumière sur les circonstances de
cet attentat. Déjà ont été évoquées des
menaces de sanctions et la création d'un
tribunal international pour juger les
coupables. L'assassinat de Gebran Tuéni
ne peut que renforcer la détermination de
ceux - Nations unies, Europe,
Etats-Unis - qui veulent aider le Liban à
se libérer de toute ingérence étrangère
et à désarmer les milices sur son propre
sol. Pour conquérir définitivement
une indépendance et une liberté si chèrement
espérée, si chèrement payées. Après
la mort d'Hariri, la mobilisation des
Libanais dans la rue, appuyée par les
efforts de la communauté internationale,
avait abouti, notamment au retrait des
forces syriennes du territoire libanais.
Beaucoup
rêvent pour le Liban, au milieu d'un
Proche-Orient convulsé, d'une sorte de
"miracle" de coexistence entre
communautés différentes, d'un
"miracle" de démocratie.
Certains s'emploient à le rendre
impossible. Seuls, les Libanais, encore
fragiles et encore divisés, ne sortiront
pas du cauchemar de la terreur. La
communauté internationale, et la France
particulièrement, leur doit un soutien
sans faille. En hommage à ceux qui ont
perdu la vie pour que vive le rêve.
Le
Liban handicapé
par
SERGE TRUFFAUT, publié dans le Devoir le
14 décembre 2005
Le
député et journaliste libanais Gebran Tuéni
est la troisième personnalité politique
du pays à trouver la mort dans un
attentat depuis celui qui a coûté la vie
à l'ex-premier ministre Rafic Hariri en février
dernier. Ces victimes avaient en commun
une volonté : gommer toute influence
syrienne de l'horizon politique. Cette
soif pour une indépendance pleine et entière
a conduit l'actuel chef du gouvernement,
Fouad Siniora, à faire un geste à la
fois inusité et courageux. En effet, ce
dernier a demandé à l'ONU d'enquêter
sur tous les attentats commis au cours des
dix derniers mois. Siniora voudrait donc
que cette institution élargisse le mandat
accordé à la commission présidée par
le juge allemand Detlev Mehlis et mise sur
pied dans la foulée de l'explosion qui,
outre Hariri, avait fait 22 morts.
Autrement dit, le premier ministre
libanais ne veut pas que les services
policiers de son pays se mêlent du cas Tuéni.
Il
faut le souligner, lorsque le cabinet
Siniora a étudié le dossier Tuéni, tous
les ministres membres du Hezbollah et de
la milice Amal se sont retirés. Mieux ou
pis, cela dépend, ils ont décidé de
suspendre leurs activités pour marquer
leur opposition à l'internationalisation
du sujet. Ce faisant, ils collent ou plutôt
obéissent aux diktats des dictateurs
syriens qui eux... Qui eux assurent que
l'attentat visant le journaliste Tuéni a
été programmé pour que la Syrie soit
accusée le jour même où le rapport
Mehlis sur Hariri était remis aux
ambassadeurs siégeant au Conseil de sécurité
de l'ONU. Fichtre ! Une fois encore,
l'attitude choisie par Bachir al-Assad et
ses sbires relève du grand guignol. Qu'on
se le dise : selon Assad, les
sympathisants ou héritiers politiques de
Hariri sont "des marchands de sang
qui font de la spéculation boursière
autour de la mort". Et ce, afin de
transformer le Liban "en un lieu de
conspiration" contre la Syrie. Évidemment
!
S'il
est vrai que les soldats syriens ont été
forcés de se replier aux alentours de
Damas après avoir occupé le Liban
pendant plus de vingt-cinq ans, les agents
de la sécurité et du renseignement
syriens sont toujours dans les environs de
Beyrouth. A cela, il faut ajouter que
les milices instrumentalisées par la
Syrie n'ont toujours pas désarmé, comme
l'exigeait et l'exige toujours la résolution
de l'ONU adoptée au printemps dernier.
Cela étant, dans le rapport qu'il vient
tout juste de livrer, Mehlis recommande
une prolongation d'au moins six mois de
l'enquête consacrée à l'affaire Hariri.
Cette reconduction, le magistrat allemand
l'estime nécessaire à cause de la
mauvaise foi et de la mauvaise volonté
qui habitent les autorités syriennes
depuis le début de cet épisode.
Celles-ci ont multiplié "les
manoeuvres procédurières, parfois
contradictoires", pour freiner tout
le processus. En fait, jamais les Syriens
n'ont collaboré.
Or,
selon le travail accompli jusqu'à présent
par Mehlis, il est clair que des
responsables syriens de haut rang ont
participé à l'organisation et à l'exécution
du complot contre Hariri. On se rappellera
qu'en éliminant Hariri, les Syriens et
leurs vassaux libanais espéraient tuer
dans l'oeuf les velléités d'indépendance
manifestées par une majorité de citoyens
du pays du cèdre. En l'état actuel des
choses, espérons que l'ONU adoptera une résolution
plus contraignante que les précédentes.
A l’écoute
des martyrs
par
ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le
Jour le 15 décembre 2005
Il
est des clichés qui ne mentent pas : qui
ne servent pas seulement à adoucir une
dure réalité, qui ne sont pas que dérisoires
lots de consolation, que fruits doux-amers
de l’émotion et du lyrisme funèbre. Il
est bien vrai, ainsi, que les martyrs de
la nation ne meurent jamais : non contents
de hanter les mémoires, ils éclairent de
leur sacrifice la route de lendemains
meilleurs, ils écrivent en lettres de
sang une ébauche de l’histoire en
marche. Ils donnent de salutaires coups de
fouet à l’histoire, quand il arrive à
celle-ci de traîner la patte. Même morts
et par l’incommensurable stupidité de
leurs assassins, ces martyrs continuent de
façonner l’événement.
On l’avait bien vu avec l’assassinat
de Rafic Hariri : séisme à l’échelle
planétaire dont les ondes de choc n’ont
pas fini, dix mois plus tard, de renverser
les règles les plus solidement établies,
de faire vaciller les plus coriaces des
dictatures. Ce n’est certes pas porter
atteinte aux qualités et aux mérites du
grand homme que de le constater : au plan
de l’émancipation nationale du pays, le
martyre de Rafic Hariri a fait aller très
vite les choses. Plus vite et plus loin
qu’eurent sans doute pu le faire tous
les efforts que déployait, de son vivant,
ce chef politique. Car s’il étouffait
sous le poids de la tutelle, Hariri était
tenu de prendre en compte les rapports de
force aussi bien régionaux qu’internes.
Des contraintes politiciennes et de précautions
de style, Gebran Tuéni, lui, n’avait
cure. Son discours tranchait sur le magma
de déclarations à la langue de bois
encombrant l’actualité locale. Et son
immense popularité de leader d’opinion,
de réformateur, de journaliste de combat,
c’est de son incroyable courage, de son
langage direct, de son refus de toute
compromission qu’il la tirait. Même
dans la mort, cet homme d’exception, décidément
anticonventionnel jusqu’au bout, réussit
l’exploit de secouer vigoureusement la
baraque vermoulue.
De fait, la déferlante du 14 mars,
exploitée avant que d’être prestement
escamotée par l’establishment
politique, dévoyée par plus d’un
manipulateur, contenue par les digues des
rivalités claniques, des intérêts électoraux
et autres alliances contre nature, est
redevenue réalité hier. Une nouvelle
fois elle a lancé, pour Gebran, ses flots
furieux dans les rues. Alors, venger le
champion terrassé par les lâches
criminels ? Non, plutôt s’unir pour défendre
la cause : cet admirable appel -
admirable car transcendant la terrible
souffrance, il oppose à la barbarie
l’essence même du Liban -, c’est le
vieux lion blessé, le patriarche de la
presse locale et arabe, l’infatigable
pionnier de la lutte pour les libertés
Ghassan Tuéni qui le lançait hier,
devant le cercueil du dernier enfant
qu’il lui restait. Et c’est la même détermination
à poursuivre la vocation et la mission du
journal an-Nahar qu’a montrée, à
travers ses juvéniles sanglots, la fille
du martyr, Nayla, journaliste comme lui,
battante comme lui.
Cette union sacrée des Libanais face aux
assauts répétés des forces du mal,
comment faire pour qu’elle devienne
effective, opérante et agissante, pour
qu’elle ne se limite pas aux beaux
discours et aux condoléances d’usage ?
Et suffirait-elle vraiment pour enrayer
cette machine infernale qui,
implacablement, happe ses proies l’une
après l’autre sous les yeux pourtant
grands ouverts de la communauté
internationale ? C’est une situation des
plus mortellement absurdes, en vérité,
qui règne aujourd’hui dans notre pays.
Le Liban désyrianisé conserve néanmoins
un président proche de Damas, et cela par
la grâce des susceptibilités
communautaires, des intérêts égoïstes
des uns et du blocage pratiqué par les
autres. Et si les services de sécurité
sont incapables de neutraliser les tueurs
ou même d’enquêter efficacement sur
les attentats passés, c’est
vraisemblablement parce que le ver est
toujours dans le fruit et que le conflit
des intérêts claniques empêche toute réorganisation
en profondeur des polices.
Pour clore la procession de martyrs, pour
que soient épargnés les condamnés au
martyre, le sang de Gebran Tuéni appelle
du mouvement, de l’action, plutôt que
de beaux discours et des pluies de pétales
de rose. En se plaçant sous la protection
du Hezbollah après avoir fustigé nommément
les assassins pathologiques gouvernant à
Damas, Walid Joumblatt a réussi à
responsabiliser spectaculairement un parti
qui, s’il a héroïquement libéré le
Liban-Sud, est en voie de perdre la faveur
et du Sud, et du Nord et de tout le reste,
par son obstination à soutenir
inconditionnellement ceux qui font figure
d’accusés. Et c’est le chef d’Amal
Nabih Berry, inamovible président de
l’Assemblée, autre et inexplicable
survivance institutionnelle de l’ère de
la tutelle, que le ministre Marwan Hamadé
a pratiquement mis au pied du mur en
l’appelant, en plein Parlement, à
rompre enfin la loi du silence : ce même
et scandaleux silence qui couvrait naguère,
qui couvre encore, la sale besogne des
assassins.
Un
juste a rejoint sa dernière demeure hier,
sous les clameurs. Si ce pays doit vivre,
c’est l’ambiguïté qu’il faut
porter en terre
maintenant.