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COMMUNIQUÉ
RJLIBAN N°59 du 25
novembre 2005
Le
Liban doit s'émanciper, par Georges Corm
publié
dans le Monde du 24 novembre 2005
Consultant
économique, Georges Corm a été ministre des
finances du Liban. Il est notamment l'auteur
du Proche-Orient éclaté : 1956-2003
(Folio, 2003).
Depuis
sa naissance dans l'ordre international en 1840,
le Liban est un pays fragile et complexe. Entité
tampon entre toutes les ambitions
contradictoires au Moyen-Orient, il peine à
maintenir le Pacte national défini au moment de
l'indépendance, arrachée à la France en 1943
par des Libanais de toutes confessions
religieuses. Ce Pacte reposait sur un
non-alignement du Liban dans les querelles d'hégémonie
sur la région (ni Orient ni Occident) ou dans
les querelles interarabes, déjà vives à l'époque.
Malgré
cela, le Liban n'a pas échappé aux tourbillons
géopolitiques du Moyen-Orient. A quelques
exceptions près, la culture politique des
notabilités qui gouvernent le pays est restée
prisonnière d'atavismes et de réflexes dus à
la situation de pays tampon. Ces notabilités
sont à la dévotion des ambassades des grands
pays occidentaux, ou à la dévotion de certains
gouvernements arabes puissants dans l'ordre régional
(l'Egypte, l'Arabie saoudite et la Syrie). Elles
peuvent changer leur fusil d'épaule avec une
facilité déconcertante ou bien jouer double
jeu entre différentes puissances actives.
N'oublions pas, pour certains, anciens chefs de
milice entre 1975 et 1990, la cruauté stupéfiante
dont ils ont fait preuve dans les massacres et déplacements
forcés de population et qui n'ont jamais fait
l'objet du moindre jugement ou tout simplement,
comme en Afrique du Sud, d'une repentance.
Les
puissances qui ont voulu exploiter ces
faiblesses de la classe politique libanaise et
son aventurisme pour faire avancer leur cause
dans cette région tourmentée du monde ont
toujours fini par se lasser, car le Liban se
transforme toujours en sables mouvants dont il
est bien difficile de sortir. Le Liban, de son côté,
a payé chaque fois le prix fort de telles
interventions. D'ailleurs, c'est de guerre lasse
et sous haute pression américaine que la
"communauté internationale" a
abandonné le Liban à la tutelle syrienne, une
manière de récompenser la Syrie de sa
participation à la guerre du Golfe, en 1991. A
l'initiative de la France, la "communauté
internationale" a décidé en 2004 de
mettre fin à cette tutelle syrienne. Le prétexte
qui a conduit à la fameuse résolution 1559 du
Conseil de sécurité de septembre 2004 a été
l'extension du mandat du président de la République
libanaise pour trois années. La résolution
condamnait une telle extension ; de plus, elle
exigeait le retrait de l'armée syrienne et le démantèlement
de tout groupe armé, c'est-à-dire le Hezbollah
et les groupuscules palestiniens demeurés au
Liban après le grand exode de 1982 provoqué
par l'invasion israélienne.
L'assassinat
dramatique de Rafic Hariri, en février, dans le
contexte de très grande tension créé entre
Libanais et avec la Syrie par cette première résolution
onusienne, a entraîné une accélération
considérable des événements. La Syrie a retiré
presque du jour au lendemain ses 14.000 soldats
et ses services de sécurité stationnés sur le
sol libanais. Dans ce contexte, malheureusement,
plusieurs personnalités ont été victimes
d'assassinats (et de tentatives d'assassinat) et
des charges de dynamite ont explosé dans des
centres commerciaux de différents quartiers chrétiens
de la banlieue de Beyrouth. Suite à la résolution
1559, pas moins de huit autres résolutions ou déclarations
du Conseil de sécurité sont venues
internationaliser la "question
libanaise" au cours de l'année écoulée.
La dernière, la résolution 1636 d'octobre, crée,
toujours autour de l'enquête internationale sur
l'assassinat de Rafic Hariri, une "question
syrienne", l'internationalise et la lie de
facto à la question libanaise. C'est désormais
l'ensemble syro-libanais qui est mis sous
tutelle internationale, en réalité
principalement celle des Etats-Unis, qui mènent
une politique particulièrement agressive au
Moyen-Orient depuis le début de la présidence
de George Bush.
Les
Libanais vivent, depuis plus d'un an maintenant,
suspendus aux grandes manoeuvres internationales
et au contenu des rapports de Detlev Mehlis, le
procureur allemand chargé de la commission
d'enquête sur l'assassinat de l'ancien premier
ministre libanais, ou à ceux de Terje
Roed-Larsen, diplomate norvégien, envoyé par
Kofi Anan au Liban pour s'assurer de la bonne
application de la résolution 1559. Avec la résolution
1636, les Syriens ont rejoint les Libanais dans
l'anxiété sur le sort réservé à leur pays.
On rappellera ici que la Syrie, avant de se
hisser au rang de puissance régionale sous la
conduite habile, mais cruelle, d'Hafez El-Assad,
dans les années 1970, avait été le pays le
plus instable de la région, en proie aux
divisions entre factions, entre communautés,
sur fond d'oppositions sociales aiguës. De ce
fait, elle était alors, tout autant que le
Liban, exposée aux ambitions des puissances
internationales et régionales ; les coups d'Etat
militaires et tentatives de coup d'Etat ont
caractérisé son histoire entre 1949 et 1969,
date de la prise de pouvoir d'Hafez El-Assad.
Face
à ce bilan, on peut légitimement s'interroger
sur les motivations de tous ceux qui ont poussé
à cette internationalisation du Liban, désormais
liée à celle de la Syrie. Surtout dans un
contexte où les tensions entre ces deux pays
sont menées à un paroxysme et où les vieux démons
des communautés et des factions peuvent se
manifester à nouveau. C'est déjà chose faite
au Liban, où les clivages entre pro et
anti-occidentaux sont réapparus avec force. Les
élections bâclées de l'été au Liban sous l'égide
des Nations unies et de l'Union européenne,
sans l'adoption d'une loi électorale
susceptible de permettre un changement plus que
nécessaire dans la classe politique ; la
constitution d'un gouvernement fragile basé sur
des alliances contre-nature ; l'effacement total
de la Chambre des députés ; la mise en cause
agressive et à courte vue du rôle de la présidence
de la République ; le rapport plutôt brouillon
de la commission d'enquête des Nations unies
qui a jeté en pâture des noms de hauts
responsables libanais et syriens avant l'achèvement
de l'enquête et sur la base de témoignages pas
toujours crédibles ; les pressions locales et
internationales sur le système judiciaire
libanais dans cette même enquête : tout cela
ne présage rien de bon.
C'est
pourquoi il serait grand temps de calmer le jeu
et de redonner une juste mesure aux événements
dramatiques survenus depuis quatorze mois au
Liban. L'assassinat de Rafic Hariri, si odieux
qu'il soit, en étant transformé en une
question internationale majeure, a entraîné
une internationalisation chaotique du Liban et,
dans son sillage, de la Syrie. S'il faut se féliciter
du départ des troupes syriennes et de la fin du
mandat de la Syrie sur le Liban, on ne peut que
déplorer que la dernière résolution des
Nations unies lie à nouveau le destin des deux
pays, à travers les rebondissements de cette
enquête qui désormais, à partir du Liban, va
s'étendre à la Syrie, menacée des diverses
sanctions et contraintes du chapitre VII de la
Charte des Nations unies en cas de non-coopération
avec la commission d'enquête qui siège à
Beyrouth. Si la communauté internationale désire
punir les assassins ou le régime syrien, alors,
qu'elle en fasse son affaire, dessaisisse la
justice libanaise d'un dossier devenu
international et qui, en conséquence, la dépasse.
Il serait beaucoup plus prudent que la
commission d'enquête siège aux Nations unies
à New York, ou à Genève, ou à Chypre, et non
plus sur le territoire libanais, où elle
demande aux responsables présumés syriens de
venir pour être interrogés, et éventuellement
être transformés en inculpés. Cela ne peut
que compliquer davantage les relations
syro-libanaises. A trop vouloir libérer le
Liban, on l'a encore exposé à de nouveaux
dangers.
En
fait, l'émancipation définitive du Liban de
son statut d'Etat tampon dans la région exige
que ce pays puisse jouir d'un statut similaire
à celui qui a été fait à l'Autriche après
la seconde guerre mondiale : une neutralité
reconnue par tous ses voisins. Restant dans le
giron de la Ligue arabe, le Liban verrait sa
stabilité confortée par des garanties données
par les Etats-Unis et Israël sur l'absence
d'ambitions israéliennes sur le sud du pays et
ses richesses hydrauliques, mais aussi sur le
fait que le Liban ne subira pas de pressions
pour l'implantation définitive des Palestiniens
présents sur son sol et sur la fin de la
violation quasi quotidienne de l'espace aérien
ou maritime par l'armée israélienne ; des
garanties obtenues de la Syrie qu'elle ne
s'immiscera plus dans les affaires libanaises et
ouvrira une ambassade à Beyrouth. Le Liban, de
son côté, pourrait assurer Israël qu'il
reconnaîtra cet Etat et acceptera l'ouverture
d'ambassades lorsque les autres pays arabes
l'auront fait ouvertement ; il devrait, en
parallèle, assurer la Syrie que désormais le
Liban ou certaines de ses factions ne mèneront
pas de campagnes de dénigrement de ce pays au
profit d'autres Etats orientaux ou occidentaux.
Les grandes puissances occidentales devraient de
leur côté renoncer à leurs clientèles dans
la classe politique libanaise et demander à
leurs ambassadeurs en poste à Beyrouth d'avoir
la même réserve sur les affaires intérieures
du Liban que celle qu'ont leurs collègues dans
les autres capitales du monde.
En
bref, il faut que la communauté internationale
aide le Liban à revenir aux principes mêmes de
non-alignement qui ont constitué l'essence du
Pacte national ayant uni les citoyens de toutes
les communautés et leur ont permis, en 1943,
d'obtenir leur indépendance. C'est ainsi que la
phase actuelle d'internationalisation du Liban
pourra déboucher sur une ère historique
vraiment nouvelle pour ce pays. En ce moment, la
"communauté internationale" ne fait
que rendre le pays à son statut malheureux d'Etat
tampon, et elle l'instrumentalise à son profit
dans les interminables conflits qui rongent le
Proche-Orient depuis bientôt deux cents ans.
N'est-il pas temps que cesse ce théâtre de
mauvais goût ?
Thanksgiving,
aux sources des guerres américaines ambiguës
par
ALAIN CAMPIOTTI, publié dans le Temps le
24 novembre 2005
C'est
le 24 novembre. Cette fête est née de la
crainte de la faim et de la destruction,
chez des hommes qui n'ont pas cessé de
vouloir transformer la réalité par la
force. Elle résonne de manière particulière
aujourd'hui, au moment où les Etats-Unis
sont empêtrés dans le bourbier irakien.
Thanksgiving (aujourd'hui) est très américaine,
parce que c'est une fête de l'ambiguïté.
La légende dit que les premiers immigrants
de Nouvelle-Angleterre, au XVIIe siècle,
avaient pris l'habitude de se réunir fin
novembre, avant l'hiver, pour rendre grâces
au ciel d'avoir rempli le garde-manger. Mais
quand Abe Lincoln en a fait une fête
nationale, en 1863, les Etats-Unis étaient
au milieu du plus terrible de leurs nombreux
conflits, et le président s'adressait au
ciel pour apaiser les souffrances des veuves
et des orphelins de la guerre civile.
Le premier Thanksgiving lui-même n'était
pas si bucolique et innocent. L'indien
Tisquantum, de la tribu des Patuxet, y est
étroitement associé parce qu'il avait
initié les Européens débarqués aux
productions, à la pêche et à la chasse
sur son continent. Tisquantum avait
cependant une autre raison de cultiver
l'amitié des envahisseurs : il avait besoin
de leur protection pour devenir chef dans sa
nation décimée par les maladies importées.
L'indien Patuxet, écrit l'historien Charles
Mann, était le Ahmed Chalabi des immigrants
: il les guidait en territoire inconnu, pour
son propre profit. Si Chalabi et l'Irak s'en
mêlent, l'ambiguïté sera totale. La
preuve par Bill Clinton. L'ancien président
vient de dire pour la première fois que la
guerre d'Irak fut une "grosse
erreur", ajoutant cependant dans la même
phrase que l'élimination de Saddam Hussein
est une "bonne chose". Difficile
de vouloir l'une sans l'autre. Clinton avait
signé en 1998 la Loi sur la libération de
l'Irak, qui prônait un changement de régime
à Bagdad. Mais il avait, la même année,
reculé devant le déchaînement de la
force.
En fait, depuis la fin confuse de la
"Tempête du désert" en 1991, il
y avait un désir de guerre américain
contre le fauteur de guerre irakien. Mais
pour envoyer l'armée, il faut des raisons
ou des prétextes. La violence subie du 11
septembre a ouvert une porte. Saddam Hussein
ne fricotait-il pas avec les réseaux
radicaux ? Et les armes vicieuses qu'il
avait produites, il ne pouvait pas ne pas
les avoir conservées. Aujourd'hui, à
Washington, et pas seulement à la Maison
Blanche, chacun tente de se dépêtrer de
ces amalgames.
Bill Clinton n'avait pas osé l'Irak, mais
il avait voulu (et imposé aux
conservateurs) la Bosnie, puis le Kosovo. Là,
il y avait une clarté présentable dans
l'objectif : faire cesser des massacres. La
difficulté était dans l'après-guerre.
L'ancien président démocrate a publié
mercredi dans le Wall Street Journal
(l'adversaire!) un long texte pour rappeler
ce que fut cette aventure diplomatique, et
ce qu'elle est encore : les trois parties
bosniaques, autrefois déterminées à ne
pas vivre ensemble, ont signé, juste dix
ans après la paix de Dayton, un nouvel
accord pour consolider leur vie en commun.
Dans son texte, Clinton ne parle que de la
Bosnie. Mais l'Irak est en creux. Le démocrate
décrit un "engagement américain"
(c'est son titre), persévérant, avec des
alliés et des partenaires, pour transformer
une réalité intolérable. C'est ce qui
manque aujourd'hui dans le désordre irakien
: l'Amérique est seule avec sa vaisselle
cassée. Son président est perdu dans son
discours ressassé. Il a l'air un peu
hagard, et Thomas Friedman, dans le New York
Times, croit qu'il rêve d'un amendement
constitutionnel permettant d'abréger son
mandat...
Pendant ce temps, tout le pays parle et
presse, pour inventer une stratégie :
retrait progressif des troupes et engagement
- c'est le mot - régional et européen. Les
Etats-Unis, en fait, aimeraient ne pas
perdre leur nouvelle guerre de
transformation. La colonisation de l'Amérique
du Nord fut une épreuve de cette nature,
violente, pour aboutir à cette république
démocratique qui semble aujourd'hui inébranlable.
Le charcutage de la guerre civile a effacé
dans son sein la contradiction mortelle de
l'esclavage. Les néo-conservateurs, au
Proche-Orient, avaient un projet du même
ordre : entamer la carapace des dictatures
qui bloque tout changement. L'Amérique (y
compris Clinton) n'a pas encore renoncé à
aboutir, en Irak comme en Bosnie, à une
stabilisation qui rendrait possible le
compromis, le débat, la politique dans le
monde arabe. Téméraire ! Ambigu !
Thanksgiving !
Bush
voulait bombarder les locaux d'al-Jazira : des
journaux priés de se taire
La
presse britannique est bâillonnée sur le
contenu d'un mémo secret
par
PHIL HAZELWOOD, publié dans le Devoir le 24 novembre
2005
Trois
quotidiens britanniques ont affirmé hier
qu'ils avaient été menacés de poursuites
s'ils publiaient les détails d'une
conversation confidentielle dans laquelle
George W. Bush aurait évoqué avec Tony Blair
son souhait de bombarder la chaîne de télévision
al-Jazira. Dans un mouvement apparemment sans
précédent, lord Goldsmith, l'attorney général,
a fait savoir au Daily Mirror, qui avait sorti
l'affaire mardi, au Guardian et au Times
qu'ils risquaient d'être poursuivis s'ils
publiaient le détail de cette conversation,
rapportée dans un mémorandum classé
"top secret" apparemment obtenu par
le Mirror. Lord Goldsmith a invoqué la
section cinq de la loi sur les secrets
officiels, selon les journaux, qui affirment
que cette mesure est sans précédent. Aucun
des journaux n'a publié hier de nouvelle révélation
et le Daily Mirror a précisé qu'il avait
accepté de se conformer à la demande des
autorités, lesquelles, a-t-il précisé,
avaient été prévenues avant la publication
de mardi.
Ce
jour-là, le quotidien populaire avait fait état
en première page d'un "mémo top
secret" de Downing Street, retraçant une
conversation datant selon le quotidien du 16
avril 2004, dans laquelle le premier ministre
britannique Tony Blair aurait dissuadé le président
américain George W. Bush d'attaquer le siège
d'al-Jazira, basée au Qatar. Le quotidien
citait un responsable du gouvernement
britannique selon lequel la menace de M. Bush
n'avait pas de fondement et avait été faite
sur le mode humoristique. Mais selon une autre
source, "Bush était très sérieux, de même
que Blair". Downing Street s'est refusé
à tout commentaire. La Maison-Blanche a quant
à elle qualifié de "farfelu" et d'
"inconcevable" l'article du Daily
Mirror dans un courrier électronique adressé
à l'AFP. Dans un communiqué publié mardi
soir à Doha, al-Jazira a pour sa part indiqué
"vérifier" les informations du
Daily Mirror pour être "absolument sûre
de l'authenticité" du document. "Si
le rapport est correct, cela serait à la fois
choquant et préoccupant [...] et soulèverait
de sérieux doutes en ce qui concerne la
version de l'administration américaine sur de
précédents incidents ayant impliqué des
journalistes et des bureaux d'al-Jazira",
a ajouté la chaîne.
L'ancien
secrétaire d'Etat britannique à la Défense,
Peter Kilfoyle (travailliste), qui s'était
opposé à la guerre en Irak, a appelé Tony
Blair à s'expliquer devant les députés si
un tel mémo existait. Mais l'affaire n'a pas
été abordée lors de la séance
traditionnelle de questions au premier
ministre hier à la Chambre. Le mémo, a
rapporté le Mirror, avait fait surface en mai
2004 dans le bureau d'un ancien député
travailliste Tony Clarke. La semaine dernière,
un de ses collaborateurs, Leo O'Connor, a été
inculpé pour l'avoir obtenu illégalement et
un troisième homme, David Keogh, a été
inculpé pour le lui avoir remis. Les deux
hommes doivent comparaître la semaine
prochaine. Le Mirror a précisé que le mémo
avait été rendu à Downing Street depuis.
L'Europe
démunie face à l'Iran
par
PIERRE ROUSSELIN, publié dans le Figaro
le 24 novembre 2005
Pendant
tout l'été dernier, la diplomatie européenne
a menacé de transférer le dossier du nucléaire
iranien au Conseil de sécurité de l'ONU, si
Téhéran ne respectait pas ses engagements.
Trois mois plus tard, il n'en est plus
question. Pourtant, rien n'a changé dans
l'attitude iranienne. Les activités de
conversion de l'uranium se poursuivent depuis
le 8 août à Ispahan, au mépris de l'accord
de Paris de novembre 2004, qui fixait les
conditions de la négociation avec les Européens.
Français, Allemands et Britanniques vont même
reprendre leurs discussions avec l'Iran le 6 décembre,
sans même exiger que Téhéran fasse semblant
de se plier à la règle du jeu. Dans
l'intervalle, le président Mahmoud
Ahmadinejad s'est permis d'affirmer qu' "Israël
devrait être rayé de la carte", ne
suscitant que quelques réactions horrifiées
dans les chancelleries. On se consolera en se
disant qu'en diplomatie, le ridicule ne tue
pas. En espérant que le dialogue à tout prix
avec Téhéran servira, au moins, à retarder
le moment où la République islamique sera en
mesure de se doter de l'arme atomique.
Si
les Européens sont obligés d'avaler tant de
couleuvres, c'est tout simplement qu'ils n'ont
pas les moyens de leur politique. Leurs
interlocuteurs à Téhéran savent très bien
que les décisions qui comptent sont prises
par les Etats-Unis. La médiation qui vient d'être
proposée à Moscou n'a de chance de réussir
que parce qu'elle a le soutien de Washington.
Il s'agit d'obliger les Iraniens à effectuer
en Russie l'enrichissement de leur uranium,
qui sera ainsi étroitement contrôlé. En échange
de quoi, ils seront autorisés à poursuivre
à Ispahan la phase moins sensible du
processus, celle de la conversion. Compte tenu
des intérêts convergents des Russes et des
Iraniens, il n'est pas impossible que cette
proposition aboutisse. La diplomatie russe
aura réussi là où notre diplomatie, décidément
inopérante, aura échoué.
Ce
nouveau camouflet, s'il a lieu, ne doit pas
pour autant condamner l'initiative européenne.
Elle a eu le grand mérite, en 2003, d'établir
le contact avec Téhéran sur le dossier nucléaire,
au moment où Washington ne parlait que de
"changement de régime" et de
menaces militaires. Depuis, le programme
iranien est beaucoup mieux connu. Les
inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie
atomique ont accumulé des données sur toutes
les activités que les Iraniens avaient
dissimulées depuis vingt ans. Paradoxalement,
les choses se sont compliquées, pour les
Européens, à partir du moment où les Américains
ont publiquement appuyé leur démarche, au début
de cette année. Depuis lors, on a le
sentiment que le vrai marchandage a lieu entre
Téhéran et Washington et concerne aussi
l'avenir de l'Irak, auquel l'Iran attache évidemment
le plus vif intérêt. Il ne resterait plus,
alors, aux Européens qu'à jouer leur rôle
avec la plus grande humilité.
Salma
Hayek maîtresse de cérémonie pour le
concert du Nobel
paru
dans l'Orient-le Jour le 24 novembre 2005
L’actrice
mexicaine Salma Hayek dirigera les festivités
lors du concert donné le mois prochain à
Oslo en l’honneur des lauréats du prix
Nobel de la paix 2005, l’AIEA et son
directeur Mohammed el-Baradei, ont annoncé
hier les organisateurs. La star hollywoodienne
de 39 ans a accepté d’être la maîtresse
de cérémonie le 11 décembre lors du concert
qui mettra en scène des artistes tels que
Duran Duran, Sugababes ou encore Westlife. Née
en 1966 au Mexique, de père libanais et de mère
mexicaine, Salma Hayek a été remarquée dans
Frida, la biographie filmée de sa compatriote
l’artiste Frida Kahlo, un rôle pour lequel
elle a été nominée à l’Oscar de la
meilleur actrice en 2003. Les organisateurs réfléchissent
encore à la possibilité de lui adjoindre un
maître de cérémonie, à l’instar de l’édition
2004 lorsque l’acteur Tom Cruise et la
vedette de la télévision américaine Oprah
Winfrey avaient dirigé le concert donné en
l’honneur de l’écologiste kenyane Wangari
Maathai.
Le
désengagement de Sharon produira-t-il la paix
?
par
PASCAL DE CROUSAZ, publié dans le Temps le 24
novembre 2005
Il
y a quelques jours, les responsables du Centre
d'études de sécurité nationale, dont les idées
ont contribué à convaincre Ariel Sharon
d'abandonner le Grand Israël et de se désengager
de Gaza, se félicitaient de la première étape
réalisée. Ils exhortaient les dirigeants
d'Israël à passer dès 2007-2008 à la
seconde étape, le désengagement de
Cisjordanie puis, à l'horizon 2010, de
certains quartiers arabes de Jérusalem. Ils
levaient ainsi le voile sur les étapes
ultimes de leur plan. Au final, sur les
220.000 colons qu'ils dénombrent en
Cisjordanie et les 180.000 entre Jérusalem-Est
et sa banlieue, 320.000 resteraient chez eux,
dans leurs colonies rattachées définitivement
à Israël. 10 à 15% de la Cisjordanie
seraient ainsi annexés à Israël. Mais 30 à
40 colonies, soit quelque 60.000 colons,
devraient être évacués. Une gageure, quand
on sait la mobilisation des partisans du Grand
Israël contre l'évacuation de 8.500 colons
de Gaza.
L'aspect le plus polémique du plan de désengagement
que promeuvent Arnon Soffer et ses amis
concerne des territoires à l'intérieur
d'Israël. Sous le prétexte de vouloir
"compenser" les Palestiniens pour
les territoires qu'Israël annexerait en
Cisjordanie, les stratèges du Centre d'études
de sécurité nationale proposent de transférer
des poches de populations palestiniennes
d'Israël adjacentes à la Cisjordanie (en
particulier la zone de Tulkarem et de Wadi
Ara) à l'Etat palestinien. Peu importe que
deux tiers des populations concernées préfèrent
rester en Israël. Arnon Soffer et ses collègues
se défendent de déporter des populations
civiles ou de pratiquer de la purification
ethnique : ces Palestiniens d'Israël
resteraient en leurs terres, maisons, villages
et villes qui eux-mêmes seraient transférés
à l'Etat palestinien. De même, Israël céderait
des quartiers arabes adjacents à Jérusalem,
annexés en juin 1967.
Au
total, Israël se débarrasserait de plusieurs
centaines de milliers de ses citoyens arabes.
Du coup, le péril démographique que dénonce
Arnon Soffer serait écarté. Israël
resterait un Etat juif et démocratique. Arnon
Soffer et son collègue Dan Schueftan sont
conscients cependant de l'extrême difficulté
de la manœuvre : il s'agit ni plus ni moins
de priver des centaines de milliers de
citoyens israéliens de leur nationalité ! Le
gouvernement Sharon tâte d'ores et déjà le
terrain : une étude sur les aspects
juridiques aurait été commandée et, à Jérusalem,
une bonne partie des quartiers dont Soffer
aimerait se débarrasser ont déjà été placés
de l'autre côté du Mur. Quant à la vieille
ville et aux lieux saints, ils resteraient en
mains israéliennes, au grand dam des
Palestiniens qui ont mené la seconde Intifada
et sacrifié des milliers des leurs pour la
libération de la Jérusalem arabe...
Les Palestiniens ne sont pas consultés.
Partenaires jugés non fiables par les stratèges
israéliens, ils seraient confinés dans le rôle
de spectateurs des actions unilatérales
d'Israël. Dan Schueftan, directeur adjoint du
Centre d'études de sécurité nationale, leur
lançait récemment : "Si vous vous
mettez en travers de notre route, nous vous écraserons.
Si vous coopérez, nous vous donnerons
quelques miettes." De fait, l'Autorité
palestinienne n'a que peu de marge de manœuvre.
Tant que Mahmoud Abbas ne parvient pas à
imposer son autorité à Gaza et à mettre au
pas les groupes armés (Ariel Sharon ne lui
facilite pas la tâche dans cette mission à
hauts risques), il a peu de chances de se
faire entendre et d'obtenir de substantielles
concessions israéliennes.
De telles conditions et un tel unilatéralisme
ne sauraient produire la paix. La guerre
continuerait, mais le long du Mur, et dans une
configuration beaucoup plus favorable à Israël.
Dans une interview célèbre au Jerusalem
Post, le 29 mai 2004, Arnon Soffer a déclaré
: "Les Palestiniens vont nous bombarder
avec des tirs d'artillerie et nous devrons
riposter. Mais au moins la guerre sera "à
la barrière" et non dans des cours d'école
de Tel-Aviv et de Haïfa. [...] Premièrement,
la barrière n'est pas bâtie comme le mur de
Berlin. C'est une barrière que nous allons
surveiller et garder des deux côtés. Et au
lieu d'entrer à Gaza [...], nous dirons aux
Palestiniens que si un seul missile est tiré
de l'autre côté de la barrière, nous
riposterons en en lançant 10. Et des femmes
et des enfants seront tués, et des maisons
seront détruites. Après disons cinq
incidents de ce genre, les mères
palestiniennes n'autoriseront plus leur mari
à lancer des missiles Kassam, parce qu'elles
sauront ce qui les attend.
"Deuxièmement, lorsque 2,5 millions de
personnes vivront dans un Gaza isolé, ce sera
une catastrophe humaine. Ces gens deviendront
des animaux encore plus féroces, et ce avec
l'aide d'un islam insensé. La tension à la
frontière sera épouvantable. Cela va être
une guerre terrible. Ainsi, si nous voulons
rester en vie, nous allons devoir tuer et tuer
et tuer. Toute la journée, tous les jours.
[...] Si nous ne le faisons pas, nous
cesserons d'exister. La seule chose qui
m'inquiète est de savoir comment faire pour
que les hommes, jeunes et moins jeunes, à qui
incomberont ces meurtres pourront rentrer chez
eux, au sein de leurs familles, et se
comporter comme des êtres humains
normaux." Sous ces prémices, le
Proche-Orient semble condamné à ne jamais
connaître autre chose que la guerre. Mais
faut-il désespérer de voir le plan de désengagement
évoluer et rendre possible une paix réelle?
Pas forcément, pour deux raisons.
La première tient à la diplomatie américaine.
En effet, si les Américains se gardent bien
de toute pression spectaculaire et brutale sur
Israël, s'ils ont admis en avril 2004 déjà,
à l'encontre des principes du droit
international que l'Etat hébreu pourrait
garder des territoires acquis par la force -
les principaux blocs de colonies -, s'ils
laissent du temps à Ariel Sharon pour mener
son désengagement, ils imposent cependant de
manière feutrée mais insistante certaines
limites à l'unilatéralisme israélien.
L'exemple le plus patent pourrait être la
vallée du Jourdain. Les stratèges israéliens
aimeraient la garder comme glacis contre une
éventuelle coalition arabe sur le front
oriental d'Israël, et aussi pour éviter
qu'un jour l'Etat palestinien de Cisjordanie
se rattache à la Jordanie. Mais ce faisant,
les Israéliens transformeraient de facto l'Etat
palestinien en un bantoustan entièrement
encerclé par Israël, coupé du monde arabe
et privé d'un nécessaire grenier agricole et
horticole.
Selon
Soffer, l'Administration américaine aurait
laissé entendre qu'il ne saurait en être
question. La Maison-Blanche a également discrètement
mais fermement fait suspendre des travaux
entamés par les Israéliens pour couper définitivement
Jérusalem-Est de l'arrière-pays palestinien.
Et la semaine dernière, Condoleezza Rice se mêlait
d'arracher l'accord sur l'ouverture des frontières
de Gaza avec l'Egypte et le passage des
Palestiniens entre Gaza et la Cisjordanie pour
désenclaver le territoire à peine libéré.
George Bush verrait d'un bon œil de terminer
sa présidence avec une réussite au
Proche-Orient. Vu la volonté de Sharon et de
ses stratèges de préserver à tout prix les
bonnes relations avec l'Amérique, il a un
levier pour modérer le "plan de désengagement"
et le rapprocher des idées plus généreuses
du plan Clinton, si ce n'est de l'Initiative
de Genève.
L'autre espoir pourrait venir du jeu démocratique
israélien. Ariel Sharon vient de se séparer
des membres du Likoud les plus opposés au désengagement
pour fonder un parti qu'il veut centriste,
"ouvert à une coalition avec les
travaillistes" disaient ses proches amis
politiques lundi matin. Amir Peretz, le
nouveau chef du Parti travailliste, est une
colombe. Croyant au dialogue avec les
Palestiniens, il ne soutient pas les aspects
les plus durs du plan de Sharon. Si, à
l'issue des élections de la fin de cet hiver,
les deux hommes devaient mettre en place une
coalition, la coopération d'un faucon qui
inspire la sécurité à la majeure partie des
Israéliens, le seul à même d'oser faire évacuer
des dizaines de colonies, et d'une colombe
plus ouverte au dialogue entre égaux avec les
Palestiniens, pourrait ouvrir les perspectives
de paix les plus favorables qu'ait connues le
Proche-Orient depuis l'assassinat d'Yitzhak
Rabin.
Une
fondation pour resserrer les liens entre la
France et Israël
par
PIERRE PRIER, publié dans le Figaro le
24 novembre 2005
Le
réchauffement se poursuit entre la France
et Israël. Le ministre des Affaires étrangères,
Philippe Douste-Blazy, et la directrice
Europe des Affaires étrangères israéliennes,
Osnat Bar-Yossef, doivent donner
aujourd'hui à Paris le coup d'envoi de la
Fondation France-Israël, qui devrait
commencer ses activités au printemps
2006. Organisme de droit privé français,
la fondation aura son siège à Paris et
recevra, entre autres, des fonds des deux
Etats. Née d'une décision prise en 2002
lors de la visite en Israël de Dominique
de Villepin, alors chef de la diplomatie
française, le nouvel organisme devrait
poursuivre l'amélioration des relations
entre les deux pays, qui avaient atteint
à l'époque du voyage de Villepin une
température glaciale. La Fondation
France-Israël devrait s'occuper d'échanges
culturels ou universitaires, mais surtout,
insiste-t-on des deux côtés, "travailler
à redresser la mauvaise image
mutuelle" qu'entretiennent les
sociétés des deux pays, et à faire
disparaître "les stéréotypes".
Israël n'a pas oublié les déclarations
du général de Gaulle au moment de la
guerre des Six Jours en 1967, sur le "peuple
d'élite, dominateur et sûr de lui".
La
voie ouverte à l'amitié
Les
dirigeants des deux Etats ont rarement résisté
à la tentation de manier les "stéréotypes"
pour servir leur politique étrangère. En
janvier 2002, à la suite d'une série
d'attaques contre des institutions juives lancées
dans les banlieues par des Beurs s'identifiant
à la cause palestinienne, le gouvernement israélien
avait accusé la France d'être "le pire
pays pour l'antisémitisme". Ces
accusations, que Paris jugeait officieusement liées
à la politique française de soutien à Yasser
Arafat, avaient culminé en juillet 2004. Ariel
Sharon lui-même avait appelé les Juifs de
France à immigrer "d'urgence" en
Israël, pour échapper à "l'antisémitisme
déchaîné" supposé ravager la
France. Mais un an plus tard, Ariel Sharon est
venu en visite officielle à Paris, où il a
rendu un hommage appuyé à Jacques Chirac
"pour sa lutte très ferme contre
l'antisémitisme". Arafat disparu, et
son successeur Mahmoud Abbas s'en remettant à
Washington pour la reprise du processus de paix,
la voie est aujourd'hui ouverte à l'amitié
entre Français et Israéliens.
Les
"emmurés" de Palestine
par
STEPHANIE LE BARS, publié dans le Monde du 25
novembre 2005
Armé
d'une badine, le professeur de biologie
hurle ses appels au calme, essaie désespérément
de faire refluer ses dizaines d'élèves
surexcités dans le hall de l'établissement.
En vain. Les garçons, âgés de 11 à 18
ans, s'avancent par vagues et lancent des
volées de pierres sur la Jeep militaire
israélienne garée le long du mur du lycée.
Les soldats filment les élèves, les
mettent en joue, puis reculent avant de
s'engouffrer dans leur véhicule, qui démarre
en trombe sous une dernière salve de
cailloux. Ce matin-là, les échauffourées
s'achèveront sans tirs de grenades lacrymogènes.
Echaudés, beaucoup d'élèves avaient
pourtant pris soin de se munir d'un oignon.
L'inhaler est censé réduire l'irritation
due aux gaz.
Chaque
jour ou presque depuis un mois et demi, à
l'heure de la récréation, c'est la même
tension qui s'empare du lycée d'Anata, une
petite ville désordonnée édifiée dans le
prolongement de la partie orientale arabe de
Jérusalem. Motif ? Au matin du 1er
octobre, les 750 élèves et les 33
enseignants de l'établissement ont découvert
en arrivant qu'un mur de 8 mètres de haut
avait été construit au beau milieu de leur
terrain de volley-ball. Depuis, la vie du
lycée est confinée sur 400 mètres carrés,
maigre territoire pour canaliser l'énergie
de tant d'adolescents. Mais la politique sécuritaire
d'Israël ne transige pas. A Anata, comme
sur toute la lisière orientale de la Ville
sainte, les Israéliens construisent ce
qu'ils appellent "l'enveloppe de Jérusalem",
avatar urbain de la "barrière de sécurité"
érigée en Cisjordanie, "en réponse
aux attentats palestiniens". Mais,
à Jérusalem, le tracé de la clôture -
un mur de béton haut de 8 mètres qui court
sur plusieurs dizaines de kilomètres -
emprunte une route discutable.
Au
fil des décennies, pour des raisons éminemment
politiques, Israël a redessiné les frontières
du Grand Jérusalem, dont la partie
orientale, et bien au-delà à l'est, a été
annexée après la conquête militaire de
1967. Peuplée de 17.000 habitants,
essentiellement des Palestiniens employés
à Jérusalem-Est, Anata, selon ce découpage,
appartient à la Cisjordanie. En dépit des
liens familiaux, administratifs, religieux
ou commerciaux qui la reliaient
naturellement aux quartiers arabes de Jérusalem,
la ville est aujourd'hui coupée,
physiquement, de la "Cité
sainte". Par malchance, le lycée dirigé
par Youssef Elayan se trouve sur la
"frontière municipale".
"Construire le mur précisément ici
n'a rien de sécuritaire, explique le
proviseur. Le but des Israéliens est de
protéger les colonies (notamment
l'important quartier de colonisation de
Pisgat Zeev, qui fait face au lycée) et
de couper la Cisjordanie de Jérusalem,
notre future capitale." Ici, comme
en de nombreux endroits de la clôture, le
tracé retenu semble lui donner raison. Frôlant
les maisons palestiniennes et, de manière
caricaturale, le lycée, l'ouvrage laisse, côté
israélien annexé, plusieurs hectares de
terres inhabitées au pied de Pisgat Zeev.
A
quelques kilomètres au sud, la première
portion de "l'enveloppe de Jérusalem",
sortie de terre fin 2002, se fraye aussi un
chemin entre les habitations et empoisonne
depuis trois ans la vie des habitants d'Abou
Dis. Au pied du mur, la maison de retraite
Notre-Dame des douleurs résiste tant bien
que mal à cet étonnant cloisonnement qui sépare
des Palestiniens d'autres Palestiniens, des
parents de leurs enfants, des salariés de
leur lieu de travail, des étudiants de leur
université. "La plupart de nos 18
pensionnaires originaires de Cisjordanie ne
reçoivent plus de visites, déplore
l'une des religieuses de cette institution
catholique. Leurs enfants ne parviennent
pas à obtenir les permis pour traverser le
mur." Circulant entre des rangées
de fauteuils roulants alignés face à un téléviseur,
la jeune femme égrène les drames
personnels qui se sont noués au fil des
mois. "A une époque, on accueillait
une femme qui suivait une dialyse en
Cisjordanie. Ses déplacements sont devenus
trop compliqués, on a dû renoncer à la
garder. Une autre possédait une maison
juste de l'autre côté du mur et s'y
rendait tous les jours. Elle a dû faire une
croix dessus." La vieille dame
reste désormais cloîtrée entre les murs
de l'institution.
Les
quinze employés résidant en Cisjordanie
n'ont pas encore renoncé à venir
travailler. Mais leurs trajets matinaux
restent soumis au bon vouloir des soldats.
L'une a choisi de vivre sur place et ne
rentre plus chez elle qu'une fois par mois.
Munis ou non de permis, les employés
doivent parfois attendre des heures avant d'être
autorisés à passer. Ou alors, il faut
emprunter des chemins de traverse. Car, à
Abou Dis, contrairement à ce que pense
l'opinion publique israélienne, convaincue
de son efficacité contre les terroristes,
le mur recèle encore quelques brèches.
Majoritairement favorables à une séparation
physique d'avec les Palestiniens, les Israéliens,
meurtris par les attentats, ont accueilli
avec soulagement la décision d'Ariel Sharon
de mettre en œuvre ce chantier pharaonique.
Conçu
à l'origine par la gauche israélienne, qui
entendait tracer une frontière sur la
"ligne verte" proprement dite qui
séparait jusqu'en 1949 Israël de la
Cisjordanie, le projet a été dénaturé
par la droite. Sous la pression des colons,
M. Sharon a opté pour une clôture sinueuse
de 620 kilomètres - le double de la
"ligne verte" -, de façon à intégrer,
côté israélien, le maximum de colonies
juives. Au bout de trois ans de travaux, 190
kilomètres sont sortis de terre. Ils
rendent la vie infernale à des dizaines de
milliers de Palestiniens, mais n'isolent
toujours pas Israël des territoires occupés.
En surplomb de ce qui, il y a encore trois
ans, constituait la rue principale reliant
Abou Dis à Jérusalem, une porte bricolée
dans le mur est gardée par les soldats.
Mais, 200 mètres plus haut, le mur, qui
serpente au milieu de propriétés privées,
n'est plus parfaitement étanche. Le passage
n'est certes pas aisé, il faut enjamber des
barbelés, escalader un muret puis s'assurer
qu'aucune patrouille ne guette, mais il fait
le bonheur des valides.
Déstabilisés
par ces difficultés, les responsables de
Notre-Dame des douleurs ont décidé, il y a
trois mois, de refuser les candidats
cisjordaniens. Un comble pour la religieuse,
qui rappelle que la mission de sa maison est
justement d'accueillir "les plus
pauvres, lesquels sont en Cisjordanie
puisque le statut de résident à Jérusalem
confère encore une certaine
protection". La construction de la
barrière de séparation établit entre
Palestiniens une bien cruelle hiérarchie.
Annexion de Jérusalem oblige, les résidents
arabes de la partie est de la ville bénéficient
de l'assurance sociale israélienne et d'une
liberté de déplacements interdite à leurs
concitoyens et parents de Cisjordanie. Pour
conserver ces privilèges, beaucoup sont prêts
à tous les sacrifices, y compris à
renoncer à leurs propriétés en
Cisjordanie. Comme Nazeeh, père de six
enfants qui s'entassent avec leurs parents
dans 60 mètres carrés à Jérusalem-Est,
alors que la maison familiale d'Anata
demeure inhabitée. "Si les Israéliens
peuvent prouver que je vis en Cisjordanie,
ils me retirent ma carte de Jérusalem et je
reste bloqué de l'autre côté",
se désole-t-il.
Faute
de trouver à se loger décemment dans la
partie orientale de la Ville sainte, 60.000
Palestiniens, détenteurs de la fameuse
carte de résident à Jérusalem, vivaient
naguère tout près, mais en Cisjordanie.
Craignant d'être expulsés, ils ont commencé
une lente migration au coeur de Jérusalem-Est,
augmentant ainsi le nombre de Palestiniens
présents dans la partie annexée de la
capitale. Précisément ce que l'Etat juif
voulait éviter. Dans les campagnes de
Cisjordanie, la construction de la muraille
a aussi des incidences sur le droit de
propriété. Surtout, les tranchées
ouvertes par l'immense chantier dévastent
des milliers d'hectares de terres agricoles.
A Biddo, dans le district de Ramallah, les
cinq frères Ayach ont définitivement perdu
leurs 6 hectares d'oliviers. Les travaux nécessaires
à la construction de la clôture et de son no
man's land ont ravagé leurs terres
expropriées. A quelques dizaines de mètres
de la maison familiale, deux soldats
surveillent la fin des travaux. Ahmad, l'aîné,
préfère ne pas s'attarder. A Biddo, durant
les manifestations "anti-mur" qui
ont jalonné les premiers mois du chantier,
trois personnes ont été tuées par les
soldats. Un appel en justice a permis de
sauver quelques dizaines d'hectares, les
villageois ayant obtenu que le tracé passe
à 1 kilomètre de la localité.
Pour
Khalid, le frère d'Ahmad, cette victoire
est dérisoire. "Le mur nous renvoie
au Moyen Age. Il est impossible de trouver
du travail en Cisjordanie", assure
ce jeune homme qui, avant l'Intifada, débitait
des poulets sur le grand marché israélien
de Jérusalem. "Quand les enfants
sont malades, nous leur donnons des
infusions de plantes, car les médicaments
coûtent trop cher. En tant que réfugiés (de
1948), nous avons le droit de nous faire
soigner gratuitement dans l'un des grands hôpitaux
de Jérusalem-Est. Mais, à présent, on ne
peut plus y accéder. On doit aller à
Ramallah et payer." Personne ne
comprend cette "punition
collective" infligée par Israël. "La
Palestine est devenue le cimetière des
vivants", assure Walid, le cadet
des frères. Désespéré, son bébé sur
les genoux, il "regrette de ne pas
être mort en martyr" durant les
manifestations.
Plus
au nord, dans la région de Qalqiliya, la détresse
d'Ahmad Abdallah Aïssa fait peine à voir.
Il n'y a pas si longtemps, cinq minutes
suffisaient à cet agriculteur pour dévaler
la colline où il a construit sa maison et
accéder à ses champs d'oliviers. Depuis
plusieurs mois, une route, protégée par un
grillage électronique, balafre le paysage
à 30 mètres de son habitation et lui
interdit l'entrée sur ses terres. "Il
me faut deux heures pour y aller. Et encore,
je dois obtenir un permis des Israéliens",
se plaint l'imposant quinquagénaire, qui
est à la tête d'une famille de dix-sept
personnes. Comme un bon millier de ses
voisins, Ahmad est englué dans une
situation kafkaïenne due à la clôture. A
cet endroit, cinq hameaux sont coincés
entre la "ligne verte" et les
barbelés du mur. Frappés de l'interdiction
d'entrer en Israël depuis le début de
l'Intifada, les villageois ne peuvent pas
non plus se rendre librement en Cisjordanie.
Depuis des mois, ils sont coincés dans une
zone fermée de quelques dizaines de kilomètres
carrés, dont ils ne peuvent sortir qu'avec
un permis israélien ou en prenant le risque
de passer illégalement par le territoire
israélien. Pour le moindre déplacement,
ils sont dépendants des heures d'ouverture
des portails contrôlés par l'armée.
"Les
Israéliens voulaient nous forcer à quitter
les lieux",
juge Rafik Marabeh, l'un des responsables du
Comité de lutte contre le mur pour le
district de Qalqiliya. "Dans
certains hameaux, le transfert a marché :
plus de la moitié des gens sont partis.
Moi-même j'ai quitté Ras-at-Tira pour
vivre à Qalqiliya, où je travaille.
Certains matins, j'attendais deux heures au
portail, sans raison." Mais les
habitants de ces minuscules villages n'ont
pas baissé les bras. Soutenus par
l'Association israélienne de défense des
droits civils (ACRI), ils ont porté leur
cas devant la Cour suprême, qui, le 15
septembre, a exigé de l'armée qu'elle détruise
plusieurs kilomètres de l'ouvrage et
propose un tracé alternatif. "D'un
point de vue pratique, c'est une victoire,
reconnaît M. Marabeh. Nous allons
pouvoir de nouveau accéder à nos terres.
Mais, sur le plan politique, c'est une défaite,
car la Cour suprême a aussi reconnu aux
Israéliens le droit de construire leur mur
en territoire palestinien pour protéger
leurs colonies."
Dans
cette partie de la Cisjordanie, les méandres
de la "barrière", qui s'enfoncent
de plusieurs kilomètres en territoire
palestinien occupé, épousent en effet les
besoins des colons et témoignent de la
politique israélienne de confiscation des
terres, notamment dénoncée dans un récent
rapport de l'organisation israélienne B'Tselem.
Pourtant, en dépit des condamnations
internationales, le chantier avance. Les
paysages bibliques de Cisjordanie en seront
à jamais défigurés.
Le mur est là, et la tentation de voir ce qui se
passe derrière est forte...
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