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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°59  du 25 novembre 2005

 

Le Liban doit s'émanciper, par Georges Corm

 

publié dans le Monde du 24 novembre 2005

 

Consultant économique, Georges Corm a été ministre des finances du Liban. Il est notamment l'auteur du Proche-Orient éclaté : 1956-2003 (Folio, 2003).

 

Depuis sa naissance dans l'ordre international en 1840, le Liban est un pays fragile et complexe. Entité tampon entre toutes les ambitions contradictoires au Moyen-Orient, il peine à maintenir le Pacte national défini au moment de l'indépendance, arrachée à la France en 1943 par des Libanais de toutes confessions religieuses. Ce Pacte reposait sur un non-alignement du Liban dans les querelles d'hégémonie sur la région (ni Orient ni Occident) ou dans les querelles interarabes, déjà vives à l'époque.

 

Malgré cela, le Liban n'a pas échappé aux tourbillons géopolitiques du Moyen-Orient. A quelques exceptions près, la culture politique des notabilités qui gouvernent le pays est restée prisonnière d'atavismes et de réflexes dus à la situation de pays tampon. Ces notabilités sont à la dévotion des ambassades des grands pays occidentaux, ou à la dévotion de certains gouvernements arabes puissants dans l'ordre régional (l'Egypte, l'Arabie saoudite et la Syrie). Elles peuvent changer leur fusil d'épaule avec une facilité déconcertante ou bien jouer double jeu entre différentes puissances actives. N'oublions pas, pour certains, anciens chefs de milice entre 1975 et 1990, la cruauté stupéfiante dont ils ont fait preuve dans les massacres et déplacements forcés de population et qui n'ont jamais fait l'objet du moindre jugement ou tout simplement, comme en Afrique du Sud, d'une repentance.

 

Les puissances qui ont voulu exploiter ces faiblesses de la classe politique libanaise et son aventurisme pour faire avancer leur cause dans cette région tourmentée du monde ont toujours fini par se lasser, car le Liban se transforme toujours en sables mouvants dont il est bien difficile de sortir. Le Liban, de son côté, a payé chaque fois le prix fort de telles interventions. D'ailleurs, c'est de guerre lasse et sous haute pression américaine que la "communauté internationale" a abandonné le Liban à la tutelle syrienne, une manière de récompenser la Syrie de sa participation à la guerre du Golfe, en 1991. A l'initiative de la France, la "communauté internationale" a décidé en 2004 de mettre fin à cette tutelle syrienne. Le prétexte qui a conduit à la fameuse résolution 1559 du Conseil de sécurité de septembre 2004 a été l'extension du mandat du président de la République libanaise pour trois années. La résolution condamnait une telle extension ; de plus, elle exigeait le retrait de l'armée syrienne et le démantèlement de tout groupe armé, c'est-à-dire le Hezbollah et les groupuscules palestiniens demeurés au Liban après le grand exode de 1982 provoqué par l'invasion israélienne.

 

L'assassinat dramatique de Rafic Hariri, en février, dans le contexte de très grande tension créé entre Libanais et avec la Syrie par cette première résolution onusienne, a entraîné une accélération considérable des événements. La Syrie a retiré presque du jour au lendemain ses 14.000 soldats et ses services de sécurité stationnés sur le sol libanais. Dans ce contexte, malheureusement, plusieurs personnalités ont été victimes d'assassinats (et de tentatives d'assassinat) et des charges de dynamite ont explosé dans des centres commerciaux de différents quartiers chrétiens de la banlieue de Beyrouth. Suite à la résolution 1559, pas moins de huit autres résolutions ou déclarations du Conseil de sécurité sont venues internationaliser la "question libanaise" au cours de l'année écoulée. La dernière, la résolution 1636 d'octobre, crée, toujours autour de l'enquête internationale sur l'assassinat de Rafic Hariri, une "question syrienne", l'internationalise et la lie de facto à la question libanaise. C'est désormais l'ensemble syro-libanais qui est mis sous tutelle internationale, en réalité principalement celle des Etats-Unis, qui mènent une politique particulièrement agressive au Moyen-Orient depuis le début de la présidence de George Bush.

 

Les Libanais vivent, depuis plus d'un an maintenant, suspendus aux grandes manoeuvres internationales et au contenu des rapports de Detlev Mehlis, le procureur allemand chargé de la commission d'enquête sur l'assassinat de l'ancien premier ministre libanais, ou à ceux de Terje Roed-Larsen, diplomate norvégien, envoyé par Kofi Anan au Liban pour s'assurer de la bonne application de la résolution 1559. Avec la résolution 1636, les Syriens ont rejoint les Libanais dans l'anxiété sur le sort réservé à leur pays. On rappellera ici que la Syrie, avant de se hisser au rang de puissance régionale sous la conduite habile, mais cruelle, d'Hafez El-Assad, dans les années 1970, avait été le pays le plus instable de la région, en proie aux divisions entre factions, entre communautés, sur fond d'oppositions sociales aiguës. De ce fait, elle était alors, tout autant que le Liban, exposée aux ambitions des puissances internationales et régionales ; les coups d'Etat militaires et tentatives de coup d'Etat ont caractérisé son histoire entre 1949 et 1969, date de la prise de pouvoir d'Hafez El-Assad.

 

Face à ce bilan, on peut légitimement s'interroger sur les motivations de tous ceux qui ont poussé à cette internationalisation du Liban, désormais liée à celle de la Syrie. Surtout dans un contexte où les tensions entre ces deux pays sont menées à un paroxysme et où les vieux démons des communautés et des factions peuvent se manifester à nouveau. C'est déjà chose faite au Liban, où les clivages entre pro et anti-occidentaux sont réapparus avec force. Les élections bâclées de l'été au Liban sous l'égide des Nations unies et de l'Union européenne, sans l'adoption d'une loi électorale susceptible de permettre un changement plus que nécessaire dans la classe politique ; la constitution d'un gouvernement fragile basé sur des alliances contre-nature ; l'effacement total de la Chambre des députés ; la mise en cause agressive et à courte vue du rôle de la présidence de la République ; le rapport plutôt brouillon de la commission d'enquête des Nations unies qui a jeté en pâture des noms de hauts responsables libanais et syriens avant l'achèvement de l'enquête et sur la base de témoignages pas toujours crédibles ; les pressions locales et internationales sur le système judiciaire libanais dans cette même enquête : tout cela ne présage rien de bon.

 

C'est pourquoi il serait grand temps de calmer le jeu et de redonner une juste mesure aux événements dramatiques survenus depuis quatorze mois au Liban. L'assassinat de Rafic Hariri, si odieux qu'il soit, en étant transformé en une question internationale majeure, a entraîné une internationalisation chaotique du Liban et, dans son sillage, de la Syrie. S'il faut se féliciter du départ des troupes syriennes et de la fin du mandat de la Syrie sur le Liban, on ne peut que déplorer que la dernière résolution des Nations unies lie à nouveau le destin des deux pays, à travers les rebondissements de cette enquête qui désormais, à partir du Liban, va s'étendre à la Syrie, menacée des diverses sanctions et contraintes du chapitre VII de la Charte des Nations unies en cas de non-coopération avec la commission d'enquête qui siège à Beyrouth. Si la communauté internationale désire punir les assassins ou le régime syrien, alors, qu'elle en fasse son affaire, dessaisisse la justice libanaise d'un dossier devenu international et qui, en conséquence, la dépasse. Il serait beaucoup plus prudent que la commission d'enquête siège aux Nations unies à New York, ou à Genève, ou à Chypre, et non plus sur le territoire libanais, où elle demande aux responsables présumés syriens de venir pour être interrogés, et éventuellement être transformés en inculpés. Cela ne peut que compliquer davantage les relations syro-libanaises. A trop vouloir libérer le Liban, on l'a encore exposé à de nouveaux dangers.

 

En fait, l'émancipation définitive du Liban de son statut d'Etat tampon dans la région exige que ce pays puisse jouir d'un statut similaire à celui qui a été fait à l'Autriche après la seconde guerre mondiale : une neutralité reconnue par tous ses voisins. Restant dans le giron de la Ligue arabe, le Liban verrait sa stabilité confortée par des garanties données par les Etats-Unis et Israël sur l'absence d'ambitions israéliennes sur le sud du pays et ses richesses hydrauliques, mais aussi sur le fait que le Liban ne subira pas de pressions pour l'implantation définitive des Palestiniens présents sur son sol et sur la fin de la violation quasi quotidienne de l'espace aérien ou maritime par l'armée israélienne ; des garanties obtenues de la Syrie qu'elle ne s'immiscera plus dans les affaires libanaises et ouvrira une ambassade à Beyrouth. Le Liban, de son côté, pourrait assurer Israël qu'il reconnaîtra cet Etat et acceptera l'ouverture d'ambassades lorsque les autres pays arabes l'auront fait ouvertement ; il devrait, en parallèle, assurer la Syrie que désormais le Liban ou certaines de ses factions ne mèneront pas de campagnes de dénigrement de ce pays au profit d'autres Etats orientaux ou occidentaux. Les grandes puissances occidentales devraient de leur côté renoncer à leurs clientèles dans la classe politique libanaise et demander à leurs ambassadeurs en poste à Beyrouth d'avoir la même réserve sur les affaires intérieures du Liban que celle qu'ont leurs collègues dans les autres capitales du monde.

 

En bref, il faut que la communauté internationale aide le Liban à revenir aux principes mêmes de non-alignement qui ont constitué l'essence du Pacte national ayant uni les citoyens de toutes les communautés et leur ont permis, en 1943, d'obtenir leur indépendance. C'est ainsi que la phase actuelle d'internationalisation du Liban pourra déboucher sur une ère historique vraiment nouvelle pour ce pays. En ce moment, la "communauté internationale" ne fait que rendre le pays à son statut malheureux d'Etat tampon, et elle l'instrumentalise à son profit dans les interminables conflits qui rongent le Proche-Orient depuis bientôt deux cents ans. N'est-il pas temps que cesse ce théâtre de mauvais goût ?

 


 
Thanksgiving, aux sources des guerres américaines ambiguës
 
par ALAIN CAMPIOTTI, publié dans le Temps le 24 novembre 2005
 
C'est le 24 novembre. Cette fête est née de la crainte de la faim et de la destruction, chez des hommes qui n'ont pas cessé de vouloir transformer la réalité par la force. Elle résonne de manière particulière aujourd'hui, au moment où les Etats-Unis sont empêtrés dans le bourbier irakien. Thanksgiving (aujourd'hui) est très américaine, parce que c'est une fête de l'ambiguïté. La légende dit que les premiers immigrants de Nouvelle-Angleterre, au XVIIe siècle, avaient pris l'habitude de se réunir fin novembre, avant l'hiver, pour rendre grâces au ciel d'avoir rempli le garde-manger. Mais quand Abe Lincoln en a fait une fête nationale, en 1863, les Etats-Unis étaient au milieu du plus terrible de leurs nombreux conflits, et le président s'adressait au ciel pour apaiser les souffrances des veuves et des orphelins de la guerre civile.

Le premier Thanksgiving lui-même n'était pas si bucolique et innocent. L'indien Tisquantum, de la tribu des Patuxet, y est étroitement associé parce qu'il avait initié les Européens débarqués aux productions, à la pêche et à la chasse sur son continent. Tisquantum avait cependant une autre raison de cultiver l'amitié des envahisseurs : il avait besoin de leur protection pour devenir chef dans sa nation décimée par les maladies importées. L'indien Patuxet, écrit l'historien Charles Mann, était le Ahmed Chalabi des immigrants : il les guidait en territoire inconnu, pour son propre profit. Si Chalabi et l'Irak s'en mêlent, l'ambiguïté sera totale. La preuve par Bill Clinton. L'ancien président vient de dire pour la première fois que la guerre d'Irak fut une "grosse erreur", ajoutant cependant dans la même phrase que l'élimination de Saddam Hussein est une "bonne chose". Difficile de vouloir l'une sans l'autre. Clinton avait signé en 1998 la Loi sur la libération de l'Irak, qui prônait un changement de régime à Bagdad. Mais il avait, la même année, reculé devant le déchaînement de la force.

En fait, depuis la fin confuse de la "Tempête du désert" en 1991, il y avait un désir de guerre américain contre le fauteur de guerre irakien. Mais pour envoyer l'armée, il faut des raisons ou des prétextes. La violence subie du 11 septembre a ouvert une porte. Saddam Hussein ne fricotait-il pas avec les réseaux radicaux ? Et les armes vicieuses qu'il avait produites, il ne pouvait pas ne pas les avoir conservées. Aujourd'hui, à Washington, et pas seulement à la Maison Blanche, chacun tente de se dépêtrer de ces amalgames.

Bill Clinton n'avait pas osé l'Irak, mais il avait voulu (et imposé aux conservateurs) la Bosnie, puis le Kosovo. Là, il y avait une clarté présentable dans l'objectif : faire cesser des massacres. La difficulté était dans l'après-guerre. L'ancien président démocrate a publié mercredi dans le Wall Street Journal (l'adversaire!) un long texte pour rappeler ce que fut cette aventure diplomatique, et ce qu'elle est encore : les trois parties bosniaques, autrefois déterminées à ne pas vivre ensemble, ont signé, juste dix ans après la paix de Dayton, un nouvel accord pour consolider leur vie en commun. Dans son texte, Clinton ne parle que de la Bosnie. Mais l'Irak est en creux. Le démocrate décrit un "engagement américain" (c'est son titre), persévérant, avec des alliés et des partenaires, pour transformer une réalité intolérable. C'est ce qui manque aujourd'hui dans le désordre irakien : l'Amérique est seule avec sa vaisselle cassée. Son président est perdu dans son discours ressassé. Il a l'air un peu hagard, et Thomas Friedman, dans le New York Times, croit qu'il rêve d'un amendement constitutionnel permettant d'abréger son mandat...

Pendant ce temps, tout le pays parle et presse, pour inventer une stratégie : retrait progressif des troupes et engagement - c'est le mot - régional et européen. Les Etats-Unis, en fait, aimeraient ne pas perdre leur nouvelle guerre de transformation. La colonisation de l'Amérique du Nord fut une épreuve de cette nature, violente, pour aboutir à cette république démocratique qui semble aujourd'hui inébranlable. Le charcutage de la guerre civile a effacé dans son sein la contradiction mortelle de l'esclavage. Les néo-conservateurs, au Proche-Orient, avaient un projet du même ordre : entamer la carapace des dictatures qui bloque tout changement. L'Amérique (y compris Clinton) n'a pas encore renoncé à aboutir, en Irak comme en Bosnie, à une stabilisation qui rendrait possible le compromis, le débat, la politique dans le monde arabe. Téméraire ! Ambigu ! Thanksgiving !
 

 
Bush voulait bombarder les locaux d'al-Jazira : des journaux priés de se taire
La presse britannique est bâillonnée sur le contenu d'un mémo secret
 
par PHIL HAZELWOOD, publié dans le Devoir le 24 novembre 2005
 
Trois quotidiens britanniques ont affirmé hier qu'ils avaient été menacés de poursuites s'ils publiaient les détails d'une conversation confidentielle dans laquelle George W. Bush aurait évoqué avec Tony Blair son souhait de bombarder la chaîne de télévision al-Jazira. Dans un mouvement apparemment sans précédent, lord Goldsmith, l'attorney général, a fait savoir au Daily Mirror, qui avait sorti l'affaire mardi, au Guardian et au Times qu'ils risquaient d'être poursuivis s'ils publiaient le détail de cette conversation, rapportée dans un mémorandum classé "top secret" apparemment obtenu par le Mirror. Lord Goldsmith a invoqué la section cinq de la loi sur les secrets officiels, selon les journaux, qui affirment que cette mesure est sans précédent. Aucun des journaux n'a publié hier de nouvelle révélation et le Daily Mirror a précisé qu'il avait accepté de se conformer à la demande des autorités, lesquelles, a-t-il précisé, avaient été prévenues avant la publication de mardi.

 

Ce jour-là, le quotidien populaire avait fait état en première page d'un "mémo top secret" de Downing Street, retraçant une conversation datant selon le quotidien du 16 avril 2004, dans laquelle le premier ministre britannique Tony Blair aurait dissuadé le président américain George W. Bush d'attaquer le siège d'al-Jazira, basée au Qatar. Le quotidien citait un responsable du gouvernement britannique selon lequel la menace de M. Bush n'avait pas de fondement et avait été faite sur le mode humoristique. Mais selon une autre source, "Bush était très sérieux, de même que Blair". Downing Street s'est refusé à tout commentaire. La Maison-Blanche a quant à elle qualifié de "farfelu" et d' "inconcevable" l'article du Daily Mirror dans un courrier électronique adressé à l'AFP. Dans un communiqué publié mardi soir à Doha, al-Jazira a pour sa part indiqué "vérifier" les informations du Daily Mirror pour être "absolument sûre de l'authenticité" du document. "Si le rapport est correct, cela serait à la fois choquant et préoccupant [...] et soulèverait de sérieux doutes en ce qui concerne la version de l'administration américaine sur de précédents incidents ayant impliqué des journalistes et des bureaux d'al-Jazira", a ajouté la chaîne.

 

L'ancien secrétaire d'Etat britannique à la Défense, Peter Kilfoyle (travailliste), qui s'était opposé à la guerre en Irak, a appelé Tony Blair à s'expliquer devant les députés si un tel mémo existait. Mais l'affaire n'a pas été abordée lors de la séance traditionnelle de questions au premier ministre hier à la Chambre. Le mémo, a rapporté le Mirror, avait fait surface en mai 2004 dans le bureau d'un ancien député travailliste Tony Clarke. La semaine dernière, un de ses collaborateurs, Leo O'Connor, a été inculpé pour l'avoir obtenu illégalement et un troisième homme, David Keogh, a été inculpé pour le lui avoir remis. Les deux hommes doivent comparaître la semaine prochaine. Le Mirror a précisé que le mémo avait été rendu à Downing Street depuis.

 


 
L'Europe démunie face à l'Iran
 
par PIERRE ROUSSELIN, publié dans le Figaro le 24 novembre 2005

 

Pendant tout l'été dernier, la diplomatie européenne a menacé de transférer le dossier du nucléaire iranien au Conseil de sécurité de l'ONU, si Téhéran ne respectait pas ses engagements. Trois mois plus tard, il n'en est plus question. Pourtant, rien n'a changé dans l'attitude iranienne. Les activités de conversion de l'uranium se poursuivent depuis le 8 août à Ispahan, au mépris de l'accord de Paris de novembre 2004, qui fixait les conditions de la négociation avec les Européens. Français, Allemands et Britanniques vont même reprendre leurs discussions avec l'Iran le 6 décembre, sans même exiger que Téhéran fasse semblant de se plier à la règle du jeu. Dans l'intervalle, le président Mahmoud Ahmadinejad s'est permis d'affirmer qu' "Israël devrait être rayé de la carte", ne suscitant que quelques réactions horrifiées dans les chancelleries. On se consolera en se disant qu'en diplomatie, le ridicule ne tue pas. En espérant que le dialogue à tout prix avec Téhéran servira, au moins, à retarder le moment où la République islamique sera en mesure de se doter de l'arme atomique.

 

Si les Européens sont obligés d'avaler tant de couleuvres, c'est tout simplement qu'ils n'ont pas les moyens de leur politique. Leurs interlocuteurs à Téhéran savent très bien que les décisions qui comptent sont prises par les Etats-Unis. La médiation qui vient d'être proposée à Moscou n'a de chance de réussir que parce qu'elle a le soutien de Washington. Il s'agit d'obliger les Iraniens à effectuer en Russie l'enrichissement de leur uranium, qui sera ainsi étroitement contrôlé. En échange de quoi, ils seront autorisés à poursuivre à Ispahan la phase moins sensible du processus, celle de la conversion. Compte tenu des intérêts convergents des Russes et des Iraniens, il n'est pas impossible que cette proposition aboutisse. La diplomatie russe aura réussi là où notre diplomatie, décidément inopérante, aura échoué.

 

Ce nouveau camouflet, s'il a lieu, ne doit pas pour autant condamner l'initiative européenne. Elle a eu le grand mérite, en 2003, d'établir le contact avec Téhéran sur le dossier nucléaire, au moment où Washington ne parlait que de "changement de régime" et de menaces militaires. Depuis, le programme iranien est beaucoup mieux connu. Les inspecteurs de l'Agence internationale de l'énergie atomique ont accumulé des données sur toutes les activités que les Iraniens avaient dissimulées depuis vingt ans. Paradoxalement, les choses se sont compliquées, pour les Européens, à partir du moment où les Américains ont publiquement appuyé leur démarche, au début de cette année. Depuis lors, on a le sentiment que le vrai marchandage a lieu entre Téhéran et Washington et concerne aussi l'avenir de l'Irak, auquel l'Iran attache évidemment le plus vif intérêt. Il ne resterait plus, alors, aux Européens qu'à jouer leur rôle avec la plus grande humilité.

 


 

Salma Hayek maîtresse de cérémonie pour le concert du Nobel
 
paru dans l'Orient-le Jour le 24 novembre 2005
 
L’actrice mexicaine Salma Hayek dirigera les festivités lors du concert donné le mois prochain à Oslo en l’honneur des lauréats du prix Nobel de la paix 2005, l’AIEA et son directeur Mohammed el-Baradei, ont annoncé hier les organisateurs. La star hollywoodienne de 39 ans a accepté d’être la maîtresse de cérémonie le 11 décembre lors du concert qui mettra en scène des artistes tels que Duran Duran, Sugababes ou encore Westlife. Née en 1966 au Mexique, de père libanais et de mère mexicaine, Salma Hayek a été remarquée dans Frida, la biographie filmée de sa compatriote l’artiste Frida Kahlo, un rôle pour lequel elle a été nominée à l’Oscar de la meilleur actrice en 2003. Les organisateurs réfléchissent encore à la possibilité de lui adjoindre un maître de cérémonie, à l’instar de l’édition 2004 lorsque l’acteur Tom Cruise et la vedette de la télévision américaine Oprah Winfrey avaient dirigé le concert donné en l’honneur de l’écologiste kenyane Wangari Maathai.
 

 
Le désengagement de Sharon produira-t-il la paix ?
 
par PASCAL DE CROUSAZ, publié dans le Temps le 24 novembre 2005
 
Il y a quelques jours, les responsables du Centre d'études de sécurité nationale, dont les idées ont contribué à convaincre Ariel Sharon d'abandonner le Grand Israël et de se désengager de Gaza, se félicitaient de la première étape réalisée. Ils exhortaient les dirigeants d'Israël à passer dès 2007-2008 à la seconde étape, le désengagement de Cisjordanie puis, à l'horizon 2010, de certains quartiers arabes de Jérusalem. Ils levaient ainsi le voile sur les étapes ultimes de leur plan. Au final, sur les 220.000 colons qu'ils dénombrent en Cisjordanie et les 180.000 entre Jérusalem-Est et sa banlieue, 320.000 resteraient chez eux, dans leurs colonies rattachées définitivement à Israël. 10 à 15% de la Cisjordanie seraient ainsi annexés à Israël. Mais 30 à 40 colonies, soit quelque 60.000 colons, devraient être évacués. Une gageure, quand on sait la mobilisation des partisans du Grand Israël contre l'évacuation de 8.500 colons de Gaza.

L'aspect le plus polémique du plan de désengagement que promeuvent Arnon Soffer et ses amis concerne des territoires à l'intérieur d'Israël. Sous le prétexte de vouloir "compenser" les Palestiniens pour les territoires qu'Israël annexerait en Cisjordanie, les stratèges du Centre d'études de sécurité nationale proposent de transférer des poches de populations palestiniennes d'Israël adjacentes à la Cisjordanie (en particulier la zone de Tulkarem et de Wadi Ara) à l'Etat palestinien. Peu importe que deux tiers des populations concernées préfèrent rester en Israël. Arnon Soffer et ses collègues se défendent de déporter des populations civiles ou de pratiquer de la purification ethnique : ces Palestiniens d'Israël resteraient en leurs terres, maisons, villages et villes qui eux-mêmes seraient transférés à l'Etat palestinien. De même, Israël céderait des quartiers arabes adjacents à Jérusalem, annexés en juin 1967.
 
Au total, Israël se débarrasserait de plusieurs centaines de milliers de ses citoyens arabes. Du coup, le péril démographique que dénonce Arnon Soffer serait écarté. Israël resterait un Etat juif et démocratique. Arnon Soffer et son collègue Dan Schueftan sont conscients cependant de l'extrême difficulté de la manœuvre : il s'agit ni plus ni moins de priver des centaines de milliers de citoyens israéliens de leur nationalité ! Le gouvernement Sharon tâte d'ores et déjà le terrain : une étude sur les aspects juridiques aurait été commandée et, à Jérusalem, une bonne partie des quartiers dont Soffer aimerait se débarrasser ont déjà été placés de l'autre côté du Mur. Quant à la vieille ville et aux lieux saints, ils resteraient en mains israéliennes, au grand dam des Palestiniens qui ont mené la seconde Intifada et sacrifié des milliers des leurs pour la libération de la Jérusalem arabe...

Les Palestiniens ne sont pas consultés. Partenaires jugés non fiables par les stratèges israéliens, ils seraient confinés dans le rôle de spectateurs des actions unilatérales d'Israël. Dan Schueftan, directeur adjoint du Centre d'études de sécurité nationale, leur lançait récemment : "Si vous vous mettez en travers de notre route, nous vous écraserons. Si vous coopérez, nous vous donnerons quelques miettes." De fait, l'Autorité palestinienne n'a que peu de marge de manœuvre. Tant que Mahmoud Abbas ne parvient pas à imposer son autorité à Gaza et à mettre au pas les groupes armés (Ariel Sharon ne lui facilite pas la tâche dans cette mission à hauts risques), il a peu de chances de se faire entendre et d'obtenir de substantielles concessions israéliennes.

De telles conditions et un tel unilatéralisme ne sauraient produire la paix. La guerre continuerait, mais le long du Mur, et dans une configuration beaucoup plus favorable à Israël. Dans une interview célèbre au Jerusalem Post, le 29 mai 2004, Arnon Soffer a déclaré : "Les Palestiniens vont nous bombarder avec des tirs d'artillerie et nous devrons riposter. Mais au moins la guerre sera "à la barrière" et non dans des cours d'école de Tel-Aviv et de Haïfa. [...] Premièrement, la barrière n'est pas bâtie comme le mur de Berlin. C'est une barrière que nous allons surveiller et garder des deux côtés. Et au lieu d'entrer à Gaza [...], nous dirons aux Palestiniens que si un seul missile est tiré de l'autre côté de la barrière, nous riposterons en en lançant 10. Et des femmes et des enfants seront tués, et des maisons seront détruites. Après disons cinq incidents de ce genre, les mères palestiniennes n'autoriseront plus leur mari à lancer des missiles Kassam, parce qu'elles sauront ce qui les attend.

"Deuxièmement, lorsque 2,5 millions de personnes vivront dans un Gaza isolé, ce sera une catastrophe humaine. Ces gens deviendront des animaux encore plus féroces, et ce avec l'aide d'un islam insensé. La tension à la frontière sera épouvantable. Cela va être une guerre terrible. Ainsi, si nous voulons rester en vie, nous allons devoir tuer et tuer et tuer. Toute la journée, tous les jours. [...] Si nous ne le faisons pas, nous cesserons d'exister. La seule chose qui m'inquiète est de savoir comment faire pour que les hommes, jeunes et moins jeunes, à qui incomberont ces meurtres pourront rentrer chez eux, au sein de leurs familles, et se comporter comme des êtres humains normaux." Sous ces prémices, le Proche-Orient semble condamné à ne jamais connaître autre chose que la guerre. Mais faut-il désespérer de voir le plan de désengagement évoluer et rendre possible une paix réelle? Pas forcément, pour deux raisons.

La première tient à la diplomatie américaine. En effet, si les Américains se gardent bien de toute pression spectaculaire et brutale sur Israël, s'ils ont admis en avril 2004 déjà, à l'encontre des principes du droit international que l'Etat hébreu pourrait garder des territoires acquis par la force - les principaux blocs de colonies -, s'ils laissent du temps à Ariel Sharon pour mener son désengagement, ils imposent cependant de manière feutrée mais insistante certaines limites à l'unilatéralisme israélien. L'exemple le plus patent pourrait être la vallée du Jourdain. Les stratèges israéliens aimeraient la garder comme glacis contre une éventuelle coalition arabe sur le front oriental d'Israël, et aussi pour éviter qu'un jour l'Etat palestinien de Cisjordanie se rattache à la Jordanie. Mais ce faisant, les Israéliens transformeraient de facto l'Etat palestinien en un bantoustan entièrement encerclé par Israël, coupé du monde arabe et privé d'un nécessaire grenier agricole et horticole.
 
Selon Soffer, l'Administration américaine aurait laissé entendre qu'il ne saurait en être question. La Maison-Blanche a également discrètement mais fermement fait suspendre des travaux entamés par les Israéliens pour couper définitivement Jérusalem-Est de l'arrière-pays palestinien. Et la semaine dernière, Condoleezza Rice se mêlait d'arracher l'accord sur l'ouverture des frontières de Gaza avec l'Egypte et le passage des Palestiniens entre Gaza et la Cisjordanie pour désenclaver le territoire à peine libéré. George Bush verrait d'un bon œil de terminer sa présidence avec une réussite au Proche-Orient. Vu la volonté de Sharon et de ses stratèges de préserver à tout prix les bonnes relations avec l'Amérique, il a un levier pour modérer le "plan de désengagement" et le rapprocher des idées plus généreuses du plan Clinton, si ce n'est de l'Initiative de Genève.

L'autre espoir pourrait venir du jeu démocratique israélien. Ariel Sharon vient de se séparer des membres du Likoud les plus opposés au désengagement pour fonder un parti qu'il veut centriste, "ouvert à une coalition avec les travaillistes" disaient ses proches amis politiques lundi matin. Amir Peretz, le nouveau chef du Parti travailliste, est une colombe. Croyant au dialogue avec les Palestiniens, il ne soutient pas les aspects les plus durs du plan de Sharon. Si, à l'issue des élections de la fin de cet hiver, les deux hommes devaient mettre en place une coalition, la coopération d'un faucon qui inspire la sécurité à la majeure partie des Israéliens, le seul à même d'oser faire évacuer des dizaines de colonies, et d'une colombe plus ouverte au dialogue entre égaux avec les Palestiniens, pourrait ouvrir les perspectives de paix les plus favorables qu'ait connues le Proche-Orient depuis l'assassinat d'Yitzhak Rabin.

 


Une fondation pour resserrer les liens entre la France et Israël
 
par  PIERRE PRIER, publié dans le Figaro le 24 novembre 2005
 
Le réchauffement se poursuit entre la France et Israël. Le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, et la directrice Europe des Affaires étrangères israéliennes, Osnat Bar-Yossef, doivent donner aujourd'hui à Paris le coup d'envoi de la Fondation France-Israël, qui devrait commencer ses activités au printemps 2006. Organisme de droit privé français, la fondation aura son siège à Paris et recevra, entre autres, des fonds des deux Etats. Née d'une décision prise en 2002 lors de la visite en Israël de Dominique de Villepin, alors chef de la diplomatie française, le nouvel organisme devrait poursuivre l'amélioration des relations entre les deux pays, qui avaient atteint à l'époque du voyage de Villepin une température glaciale. La Fondation France-Israël devrait s'occuper d'échanges culturels ou universitaires, mais surtout, insiste-t-on des deux côtés, "travailler à redresser la mauvaise image mutuelle" qu'entretiennent les sociétés des deux pays, et à faire disparaître "les stéréotypes". Israël n'a pas oublié les déclarations du général de Gaulle au moment de la guerre des Six Jours en 1967, sur le "peuple d'élite, dominateur et sûr de lui".

 

La voie ouverte à l'amitié

Les dirigeants des deux Etats ont rarement résisté à la tentation de manier les "stéréotypes" pour servir leur politique étrangère. En janvier 2002, à la suite d'une série d'attaques contre des institutions juives lancées dans les banlieues par des Beurs s'identifiant à la cause palestinienne, le gouvernement israélien avait accusé la France d'être "le pire pays pour l'antisémitisme". Ces accusations, que Paris jugeait officieusement liées à la politique française de soutien à Yasser Arafat, avaient culminé en juillet 2004. Ariel Sharon lui-même avait appelé les Juifs de France à immigrer "d'urgence" en Israël, pour échapper à "l'antisémitisme déchaîné" supposé ravager la France. Mais un an plus tard, Ariel Sharon est venu en visite officielle à Paris, où il a rendu un hommage appuyé à Jacques Chirac "pour sa lutte très ferme contre l'antisémitisme". Arafat disparu, et son successeur Mahmoud Abbas s'en remettant à Washington pour la reprise du processus de paix, la voie est aujourd'hui ouverte à l'amitié entre Français et Israéliens.

 


 
Les "emmurés" de Palestine

 

par STEPHANIE LE BARS, publié dans le Monde du 25 novembre 2005

 

Armé d'une badine, le professeur de biologie hurle ses appels au calme, essaie désespérément de faire refluer ses dizaines d'élèves surexcités dans le hall de l'établissement. En vain. Les garçons, âgés de 11 à 18 ans, s'avancent par vagues et lancent des volées de pierres sur la Jeep militaire israélienne garée le long du mur du lycée. Les soldats filment les élèves, les mettent en joue, puis reculent avant de s'engouffrer dans leur véhicule, qui démarre en trombe sous une dernière salve de cailloux. Ce matin-là, les échauffourées s'achèveront sans tirs de grenades lacrymogènes. Echaudés, beaucoup d'élèves avaient pourtant pris soin de se munir d'un oignon. L'inhaler est censé réduire l'irritation due aux gaz.

 

Chaque jour ou presque depuis un mois et demi, à l'heure de la récréation, c'est la même tension qui s'empare du lycée d'Anata, une petite ville désordonnée édifiée dans le prolongement de la partie orientale arabe de Jérusalem. Motif ? Au matin du 1er octobre, les 750 élèves et les 33 enseignants de l'établissement ont découvert en arrivant qu'un mur de 8 mètres de haut avait été construit au beau milieu de leur terrain de volley-ball. Depuis, la vie du lycée est confinée sur 400 mètres carrés, maigre territoire pour canaliser l'énergie de tant d'adolescents. Mais la politique sécuritaire d'Israël ne transige pas. A Anata, comme sur toute la lisière orientale de la Ville sainte, les Israéliens construisent ce qu'ils appellent "l'enveloppe de Jérusalem", avatar urbain de la "barrière de sécurité" érigée en Cisjordanie, "en réponse aux attentats palestiniens". Mais, à Jérusalem, le tracé de la clôture - un mur de béton haut de 8 mètres qui court sur plusieurs dizaines de kilomètres - emprunte une route discutable.

 

Au fil des décennies, pour des raisons éminemment politiques, Israël a redessiné les frontières du Grand Jérusalem, dont la partie orientale, et bien au-delà à l'est, a été annexée après la conquête militaire de 1967. Peuplée de 17.000 habitants, essentiellement des Palestiniens employés à Jérusalem-Est, Anata, selon ce découpage, appartient à la Cisjordanie. En dépit des liens familiaux, administratifs, religieux ou commerciaux qui la reliaient naturellement aux quartiers arabes de Jérusalem, la ville est aujourd'hui coupée, physiquement, de la "Cité sainte". Par malchance, le lycée dirigé par Youssef Elayan se trouve sur la "frontière municipale". "Construire le mur précisément ici n'a rien de sécuritaire, explique le proviseur. Le but des Israéliens est de protéger les colonies (notamment l'important quartier de colonisation de Pisgat Zeev, qui fait face au lycée) et de couper la Cisjordanie de Jérusalem, notre future capitale." Ici, comme en de nombreux endroits de la clôture, le tracé retenu semble lui donner raison. Frôlant les maisons palestiniennes et, de manière caricaturale, le lycée, l'ouvrage laisse, côté israélien annexé, plusieurs hectares de terres inhabitées au pied de Pisgat Zeev.

 

A quelques kilomètres au sud, la première portion de "l'enveloppe de Jérusalem", sortie de terre fin 2002, se fraye aussi un chemin entre les habitations et empoisonne depuis trois ans la vie des habitants d'Abou Dis. Au pied du mur, la maison de retraite Notre-Dame des douleurs résiste tant bien que mal à cet étonnant cloisonnement qui sépare des Palestiniens d'autres Palestiniens, des parents de leurs enfants, des salariés de leur lieu de travail, des étudiants de leur université. "La plupart de nos 18 pensionnaires originaires de Cisjordanie ne reçoivent plus de visites, déplore l'une des religieuses de cette institution catholique. Leurs enfants ne parviennent pas à obtenir les permis pour traverser le mur." Circulant entre des rangées de fauteuils roulants alignés face à un téléviseur, la jeune femme égrène les drames personnels qui se sont noués au fil des mois. "A une époque, on accueillait une femme qui suivait une dialyse en Cisjordanie. Ses déplacements sont devenus trop compliqués, on a dû renoncer à la garder. Une autre possédait une maison juste de l'autre côté du mur et s'y rendait tous les jours. Elle a dû faire une croix dessus." La vieille dame reste désormais cloîtrée entre les murs de l'institution.

 

Les quinze employés résidant en Cisjordanie n'ont pas encore renoncé à venir travailler. Mais leurs trajets matinaux restent soumis au bon vouloir des soldats. L'une a choisi de vivre sur place et ne rentre plus chez elle qu'une fois par mois. Munis ou non de permis, les employés doivent parfois attendre des heures avant d'être autorisés à passer. Ou alors, il faut emprunter des chemins de traverse. Car, à Abou Dis, contrairement à ce que pense l'opinion publique israélienne, convaincue de son efficacité contre les terroristes, le mur recèle encore quelques brèches. Majoritairement favorables à une séparation physique d'avec les Palestiniens, les Israéliens, meurtris par les attentats, ont accueilli avec soulagement la décision d'Ariel Sharon de mettre en œuvre ce chantier pharaonique.

 

Conçu à l'origine par la gauche israélienne, qui entendait tracer une frontière sur la "ligne verte" proprement dite qui séparait jusqu'en 1949 Israël de la Cisjordanie, le projet a été dénaturé par la droite. Sous la pression des colons, M. Sharon a opté pour une clôture sinueuse de 620 kilomètres - le double de la "ligne verte" -, de façon à intégrer, côté israélien, le maximum de colonies juives. Au bout de trois ans de travaux, 190 kilomètres sont sortis de terre. Ils rendent la vie infernale à des dizaines de milliers de Palestiniens, mais n'isolent toujours pas Israël des territoires occupés. En surplomb de ce qui, il y a encore trois ans, constituait la rue principale reliant Abou Dis à Jérusalem, une porte bricolée dans le mur est gardée par les soldats. Mais, 200 mètres plus haut, le mur, qui serpente au milieu de propriétés privées, n'est plus parfaitement étanche. Le passage n'est certes pas aisé, il faut enjamber des barbelés, escalader un muret puis s'assurer qu'aucune patrouille ne guette, mais il fait le bonheur des valides.

 

Déstabilisés par ces difficultés, les responsables de Notre-Dame des douleurs ont décidé, il y a trois mois, de refuser les candidats cisjordaniens. Un comble pour la religieuse, qui rappelle que la mission de sa maison est justement d'accueillir "les plus pauvres, lesquels sont en Cisjordanie puisque le statut de résident à Jérusalem confère encore une certaine protection". La construction de la barrière de séparation établit entre Palestiniens une bien cruelle hiérarchie. Annexion de Jérusalem oblige, les résidents arabes de la partie est de la ville bénéficient de l'assurance sociale israélienne et d'une liberté de déplacements interdite à leurs concitoyens et parents de Cisjordanie. Pour conserver ces privilèges, beaucoup sont prêts à tous les sacrifices, y compris à renoncer à leurs propriétés en Cisjordanie. Comme Nazeeh, père de six enfants qui s'entassent avec leurs parents dans 60 mètres carrés à Jérusalem-Est, alors que la maison familiale d'Anata demeure inhabitée. "Si les Israéliens peuvent prouver que je vis en Cisjordanie, ils me retirent ma carte de Jérusalem et je reste bloqué de l'autre côté", se désole-t-il.

 

Faute de trouver à se loger décemment dans la partie orientale de la Ville sainte, 60.000 Palestiniens, détenteurs de la fameuse carte de résident à Jérusalem, vivaient naguère tout près, mais en Cisjordanie. Craignant d'être expulsés, ils ont commencé une lente migration au coeur de Jérusalem-Est, augmentant ainsi le nombre de Palestiniens présents dans la partie annexée de la capitale. Précisément ce que l'Etat juif voulait éviter. Dans les campagnes de Cisjordanie, la construction de la muraille a aussi des incidences sur le droit de propriété. Surtout, les tranchées ouvertes par l'immense chantier dévastent des milliers d'hectares de terres agricoles. A Biddo, dans le district de Ramallah, les cinq frères Ayach ont définitivement perdu leurs 6 hectares d'oliviers. Les travaux nécessaires à la construction de la clôture et de son no man's land ont ravagé leurs terres expropriées. A quelques dizaines de mètres de la maison familiale, deux soldats surveillent la fin des travaux. Ahmad, l'aîné, préfère ne pas s'attarder. A Biddo, durant les manifestations "anti-mur" qui ont jalonné les premiers mois du chantier, trois personnes ont été tuées par les soldats. Un appel en justice a permis de sauver quelques dizaines d'hectares, les villageois ayant obtenu que le tracé passe à 1 kilomètre de la localité.

 

Pour Khalid, le frère d'Ahmad, cette victoire est dérisoire. "Le mur nous renvoie au Moyen Age. Il est impossible de trouver du travail en Cisjordanie", assure ce jeune homme qui, avant l'Intifada, débitait des poulets sur le grand marché israélien de Jérusalem. "Quand les enfants sont malades, nous leur donnons des infusions de plantes, car les médicaments coûtent trop cher. En tant que réfugiés (de 1948), nous avons le droit de nous faire soigner gratuitement dans l'un des grands hôpitaux de Jérusalem-Est. Mais, à présent, on ne peut plus y accéder. On doit aller à Ramallah et payer." Personne ne comprend cette "punition collective" infligée par Israël. "La Palestine est devenue le cimetière des vivants", assure Walid, le cadet des frères. Désespéré, son bébé sur les genoux, il "regrette de ne pas être mort en martyr" durant les manifestations.

 

Plus au nord, dans la région de Qalqiliya, la détresse d'Ahmad Abdallah Aïssa fait peine à voir. Il n'y a pas si longtemps, cinq minutes suffisaient à cet agriculteur pour dévaler la colline où il a construit sa maison et accéder à ses champs d'oliviers. Depuis plusieurs mois, une route, protégée par un grillage électronique, balafre le paysage à 30 mètres de son habitation et lui interdit l'entrée sur ses terres. "Il me faut deux heures pour y aller. Et encore, je dois obtenir un permis des Israéliens", se plaint l'imposant quinquagénaire, qui est à la tête d'une famille de dix-sept personnes. Comme un bon millier de ses voisins, Ahmad est englué dans une situation kafkaïenne due à la clôture. A cet endroit, cinq hameaux sont coincés entre la "ligne verte" et les barbelés du mur. Frappés de l'interdiction d'entrer en Israël depuis le début de l'Intifada, les villageois ne peuvent pas non plus se rendre librement en Cisjordanie. Depuis des mois, ils sont coincés dans une zone fermée de quelques dizaines de kilomètres carrés, dont ils ne peuvent sortir qu'avec un permis israélien ou en prenant le risque de passer illégalement par le territoire israélien. Pour le moindre déplacement, ils sont dépendants des heures d'ouverture des portails contrôlés par l'armée.

 

"Les Israéliens voulaient nous forcer à quitter les lieux", juge Rafik Marabeh, l'un des responsables du Comité de lutte contre le mur pour le district de Qalqiliya. "Dans certains hameaux, le transfert a marché : plus de la moitié des gens sont partis. Moi-même j'ai quitté Ras-at-Tira pour vivre à Qalqiliya, où je travaille. Certains matins, j'attendais deux heures au portail, sans raison." Mais les habitants de ces minuscules villages n'ont pas baissé les bras. Soutenus par l'Association israélienne de défense des droits civils (ACRI), ils ont porté leur cas devant la Cour suprême, qui, le 15 septembre, a exigé de l'armée qu'elle détruise plusieurs kilomètres de l'ouvrage et propose un tracé alternatif. "D'un point de vue pratique, c'est une victoire, reconnaît M. Marabeh. Nous allons pouvoir de nouveau accéder à nos terres. Mais, sur le plan politique, c'est une défaite, car la Cour suprême a aussi reconnu aux Israéliens le droit de construire leur mur en territoire palestinien pour protéger leurs colonies."

 

Dans cette partie de la Cisjordanie, les méandres de la "barrière", qui s'enfoncent de plusieurs kilomètres en territoire palestinien occupé, épousent en effet les besoins des colons et témoignent de la politique israélienne de confiscation des terres, notamment dénoncée dans un récent rapport de l'organisation israélienne B'Tselem. Pourtant, en dépit des condamnations internationales, le chantier avance. Les paysages bibliques de Cisjordanie en seront à jamais défigurés.

 

 

        Le mur est là, et la tentation de voir ce qui se passe derrière est forte...

 

 

 
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