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COMMUNIQUÉ
RJLIBAN N°56 du 22
juillet 2005
Le monde arabe mû par
un sentiment d’injustice vis-à-vis de
l’Occident
Les poseurs de bombe ont des
motivations plus politiques que religieuses
par MICHEL MOUTOT (AFP),
publié dans l'Orient-le Jour le 14 juillet 2005
Les
poseurs de bombe, à Londres comme à Madrid ou New
York, sont mus par un sentiment d’injustice, et
leurs motivations sont plus politiques que
religieuses, assurent experts et responsables
musulmans. S’ils condamnent tous irrévocablement
l’usage de la violence aveugle, ces observateurs ou
acteurs sociaux estiment que, pour mieux les
combattre, il est crucial de comprendre les
motivations des terroristes, dominées par la colère
et la frustration envers le monde occidental.
"Nous devons chercher à savoir ce qui pousse ces
personnes à entreprendre de telles actions, comment
ils en viennent à haïr l’Ouest à ce point",
commente Imran Wahid, représentant en Grande-Bretagne
du parti islamiste radical Hizbi Tahrir.
"L’islam interdit le meurtre de civils
innocents, mais ces événements (les attentats de
Londres) interviennent dans un contexte particulier.
La réalité est que la semaine dernière 200 civils
afghans ont été tués (…) et cela n’a pas
provoqué quatre fois plus de chagrin et de peine que
pour les cinquante civils à Londres",
affirme-t-il.
Le chercheur François Burgat, du CNRS (Centre
national de la recherche scientifique), l’un des
meilleurs experts français du monde arabe
contemporain, va dans le même sens : "L’état
d’âme de la rue arabe est assez homogène : ils
partagent tous un profond sentiment d’injustice, de
ressentiment envers les principes à géométrie
variable appliqués par l’Occident (...) C’est
pour 95 % de la population le sens commun." "Ce
qui a radicalisé cette génération, c’est
d’abord la Palestine, avec la communauté
internationale qui s’interdit d’appliquer à Israël
des règles qu’elle énonce comme
universelles", poursuit-il. "Le deuxième
dossier, c’est l’Irak : d’abord les enfants
irakiens morts à cause de l’embargo, puis
l’invasion. Et ensuite le maintien au pouvoir dans
le monde arabe, avec le soutien occidental, de régimes
perçus comme illégitimes."
La rhétorique islamiste, utilisée par Oussama Ben
Laden, compte moins que les revendications politiques,
considère le journaliste anglais Robert Fisk, et
l’un des rares Occidentaux à avoir interviewé
l’homme le plus recherché du monde. "Ils
essaient de pousser l’opinion publique à forcer
Blair à se retirer d’Irak, de son alliance avec les
Etats-Unis et du soutien qu’il apporte aux
politiques de Bush au Proche-Orient",
souligne-t-il. "Il est facile à Tony Blair
de qualifier ces attentats de barbares, mais qu’en
est-il des morts civils de l’invasion anglo-américaine
d’Irak ? Des enfants déchiquetés par les bombes à
fragmentation ? Quand ils meurent, ce sont des
“dommages collatéraux”, quand “nous” mourons,
du “terrorisme barbare” ", poursuit-il. "Oussama
Ben Laden a dit, dans une récente vidéo : “si vous
bombardez nos villes, nous bombarderons les vôtres”
", rappelle Robert Fisk. "Et juste
avant l’élection présidentielle américaine, il
avait dit : “Demandez-vous pourquoi nous ne nous en
prenons pas à la Suède”."
Pour Ghayasuddin Siddiqui, président du Muslim
Parliament of Britain, "le mot-clef est
injustice. Il y a un sentiment permanent que des
injustices sont commises envers les musulmans, en
Palestine, en Tchétchénie ou ailleurs". "Et
il y a des ghettos dans ce pays. Si nous ne nous
attaquons pas à l’exclusion sociale qui frappe une
partie des jeunes musulmans, il sera toujours possible
pour des démagogues au sein de nos communautés de
les utiliser, pour parvenir à leurs fins",
conclut-il.
"Outright
terror", terreur totale
par FRANCOIS REGIS HUTIN, publié
dans Ouest-France le 16 juillet 2005
Après les attentats de New York et
de Madrid, après l'attaque lancée contre les
techniciens de l'arsenal de Cherbourg à Karachi au
Pakistan, nous avons été bouleversés par les
terribles explosions qui ont secoué Londres, la
Grande-Bretagne et, par contrecoup, l'ensemble de
notre Europe. Nous savons bien que nous sommes tous
menacés, mais quand la réalité d'un tel drame
s'impose à nous, quand nous sommes frappés
directement ou dans nos proches, tout devient différent.
Bien sûr, nous nous indignons à juste titre et nous
ne trouvons pas de mots assez forts pour qualifier
l'inqualifiable. En même temps, nous cherchons à
comprendre pourquoi cela, en cet endroit, à ce
moment-là. Qui donc a déclenché ce séisme ?
Comment s'explique une telle volonté de tuer ?
Nous nous observons nous-mêmes et
nous ne voyons pas en nous de raison de susciter une
telle haine. A nos yeux, notre société
occidentale n'est-elle pas la pointe de la
civilisation ? Après des millénaires de
servitude, les hommes et les femmes de nos pays
n'ont-ils pas, dans leur ensemble, retrouvé leur
dignité ? A la force de la brute, nous
avons peu à peu substitué le dialogue entre citoyens
où chacun vaut autant que l'autre dans nos démocraties.
Certes, bien des imperfections demeurent dans nos
relations, nos comportements, nos façons de
travailler, de commercer, de nous exprimer. Mais les
progrès sont évidents. Tout cela est fondé sur des
valeurs auxquelles nous croyons : liberté,
justice, solidarité, égalité dans la dignité.
Alors pourquoi donc s'en prendre à nous ?
"L'homme se prend pour
Dieu et joue au diable"
Peut-être, avons-nous suscité la
jalousie par notre opulence ? Peut-être,
sommes-nous considérés comme des prédateurs,
consommant sans hésiter, sans état d'âme, et en
quantités abusives, les ressources de notre planète
dont les générations futures pourraient bien manquer
un jour. Peut-être sommes-nous vus comme des
destructeurs de l'environnement ? Or, nous savons
bien qu'en ces domaines, nous pratiquons un égoïsme
qui n'ose pas dire son nom vis-à-vis des populations
pauvres de la terre, vis-à-vis même de nos propres
descendants. "La terre nous est prêtée par
nos petits-enfants", rappelle Gilles
Martin-Chauffier dans Paris-Match (N° 2930,
13-20 juillet 2005). Evoquant le philosophe,
Jean-Pierre Dupuy, il ajoute que nous devrions "remplacer
la vieille pensée de progrès universel par celle du
déclin partagé". En effet, la course à la
performance que nous pratiquons en Occident et que le
reste des populations du globe, tentent elles aussi,
conduit à "foncer tête baissée dans le
mur. L'espèce humaine n'aura pas besoin de tsunami
pour disparaître... L'homme se prend pour Dieu et
joue au diable !"
Il se peut que nos agresseurs
d'aujourd'hui aient cela en tête et s'efforcent
d'enrayer notre système qu'ils jugent dangereux pour
l'avenir : le leur, celui de leurs croyances, de
leurs valeurs, bref, celui du monde. Peut-être ne
croient-ils pas à nos valeurs, peut-être veulent-ils
les détruire aussi, peut-être nous jugent-ils irrémédiablement
pervertis puisque nous-mêmes, dans bien des cas, nous
semblons mépriser ces valeurs auxquelles nous prétendons
être attachés. Ainsi, le bus rouge n° 30 qui a sauté
à Tavistock Square, à Londres, le jeudi 7 juillet,
ne portait-il pas, ironie du sort, une affiche
publicitaire collée sur ses flancs, pour des films d'épouvante
intitulés : "The Descent" et "The
Devil's rejects" suivis d'une incitation "Outright
terror... bold and brilliant" que l'on pourrait
traduire par "Terreur totale, terrible, éclatante".
Nous jouons, sans doute trop, avec la dérision envers
nous-mêmes et nos paisibles sociétés. Cela finit
par se retourner contre nous.
La récidive terroriste
plonge Londres dans l'angoisse
paru dans le Temps le 22
juillet 2005
Deux semaines jour pour jour après les attentats
qui ont fait 56 morts, Londres a de nouveau été
visée par une attaque terroriste. Jeudi après-midi,
des attaques quasi simultanées ont pris pour cible
les transports publics de la capitale britannique.
Trois explosions ou "tentatives" ont secoué
des stations de métro, qui ont été fermées,
ainsi qu'un bus... La réplique exacte du scénario
du 7 juillet. Sauf que, cette fois, quelque chose a
mal fonctionné. Les bombes, de plus petite taille,
et peut-être bricolées avec moins de
professionnalisme - l'enquête devra le dire -
n'ont pas explosé correctement. Il n'y a pas eu de
victimes, ni de blessés graves. Le métro fermé,
les voyageurs évacués dans un début de panique,
les sirènes hurlantes dans la City : les Londoniens
sont ébranlés, même s'ils conservent un calme
admirable. Le chef de la police a parlé d'événements
"très graves", "faits pour
effrayer" les gens, a ajouté Tony Blair. Les
poseurs de bombes ont cette fois raté leur coup,
mais ils renvoient la Grande-Bretagne au constat
qu'elle offre un terreau propice aux attentats perpétrés
par des fanatiques islamistes. Qui sont les recrues
du djihad ? Notre enquête tente de cerner comment
des jeunes musulmans en arrivent à épouser une idéologie
nihiliste, résultat d'une dérive religieuse.
Explications
de MTC Touch sur l’interruption des communications
après chaque explosion
paru
dans l'Orient-le Jour le 14 juillet 2005
Pourquoi les communications se
coupent-elles après chaque explosion, même dans des
régions éloignées de l’endroit du sinistre ? La
société MTC a publié hier un communiqué expliquant
que lorsqu’un tel événement a lieu, le nombre
d’appels téléphoniques se multiplie
automatiquement, vu l’inquiétude suscitée par la
situation. Or le réseau de téléphonie mobile au
Liban, créé selon les standards GSM internationaux
et conçu pour un certain nombre d’appels, ne peut
supporter la pression de moments exceptionnels et
s’en trouve paralysé, selon le communiqué. La société
a précisé que le nombre d’appels effectués en même
temps juste après l’explosion était de plus de
quatre fois supérieur à celui des communications
sollicitées en temps normal. Le même phénomène a
été observé à Londres lors des attentats de la
semaine dernière, indique enfin le communiqué.
L'enquête sur l'assassinat d'Hariri entravée
La commission de l'ONU sur
l'attentat qui a coûté la vie à l'ex-premier
ministre, le 14 février dernier, accuse des
personnalités prosyriennes de brouiller les pistes
par GEORGES MALBRUNOT, publié
dans le Figaro le 20 juillet 2005
Le 14 février dernier,
l'ex-premier ministre Rafic Hariri était assassiné
à Beyrouth dans un attentat à la voiture piégée.
L'événement allait provoquer un électrochoc dans
le pays, susciter la mobilisation de l'opposition et
entraîner le départ des troupes syriennes du
Liban, fin avril. Entre-temps, le 7 avril, la résolution
1595 adoptée par l'ONU avait décidé la création
d'une commission internationale d'enquête. Le
Figaro fait le point sur ses investigations et révèle
la mise en cause du responsable de la garde présidentielle,
Moustapha Hamdane. Celui-ci aurait fait
"nettoyer" le site de l'attentat pour
brouiller les pistes et protéger les commanditaires
Le nettoyage de la scène de crime
Entre 23 heures et 3 heures du matin, la nuit
suivant l'attentat le 14 février dernier, des dépanneuses
enlèvent les six véhicules du cortège d'Hariri,
tandis que des bulldozers commencent à boucher le
cratère creusé par l'explosion. Les voitures sont
transportées à la caserne Hélou des Forces de sécurité
intérieure (FSI), où elles sont photographiées
puis sommairement bâchées, avant d'être examinées
par des experts libanais et étrangers, mais un mois
plus tard. "Ils étaient pressés", se
souvient le général Ashraf Rifi, le patron des FSI.
Sur place, effarés par un tel vice dans la procédure
d'enquête, certains officiers des FSI téléphonent
au général Rifi. "Faites quelque chose,
ils sont en train de saccager la scène de
crime." Le général Rifi appelle alors le
ministre de l'Intérieur prosyrien Soleiman Frangieh,
qui a refusé de répondre à nos questions. "Si
vous ne stoppez pas ça, vous en serez tenus
responsables devant l'histoire", lui dit
Rifi. Frangieh demande alors à Ali Hajj, le patron
des FSI à l'époque, d'arrêter le déblayage. Ce
qui est fait, mais très tardivement. De nombreuses
preuves ont disparu. "C'était la
pagaille", se souvient un enquêteur. Un
cadavre sera retrouvé quinze jours après sous les
décombres. Ne disposant que de peu de preuves matérielles,
la commission d'enquête se résoudra à prendre le
problème à l'envers : ceux qui ont ordonné le
saccage de la scène de crime conduiront jusqu'aux
commanditaires de l'attentat, qu'ils ont intérêt
à protéger.
Une seule explosion en surface
Un rapport d'une trentaine de pages établi par des
experts en explosifs allemands et suisses conclut à
une seule explosion en surface. "Nous en
sommes sûrs à 99%", déclare Detlev
Mehlis, le chef de la commission d'enquête créée
par l'ONU. C'est l'hypothèse avancée dès le début
par les enquêteurs libanais. Elle est validée très
tôt par Mehlis. "Sans doute pour s'attirer
la collaboration des Libanais", reconnaît
un expert occidental, pourtant dubitatif. Cette thèse
en effet ne convainc pas tout le monde. De nombreux
témoins ont entendu deux explosions. Normal, répondent
les experts, qui invoquent une résonance après une
détonation équivalente à une tonne de TNT.
L'autre thèse, celle d'une double explosion, en
surface et souterraine, est privilégiée au début
par la sécurité d'Hariri, qui comprend des
gendarmes et des policiers français à la retraite.
Explosion souterraine égale crime d'Etat. Après
avoir demandé l'expertise du Hezbollah, la famille
Hariri se range derrière la version officielle. Si
le cratère est aussi large (13 mètres de diamètre
sur 3 de profondeur), c'est parce qu'il y a des
souterrains d'égouts à l'endroit de l'explosion,
donc un sol facilement soufflable.
La piste du kamikaze dans une voiture bourrée
d'explosifs
Pour les experts internationaux, les explosifs ont
été probablement placés à bord d'une camionnette
Mitsubishi blanche, modèle 1995-1996, avec le
volant à droite. C'est la principale conclusion tirée
de l'enregistrement d'une caméra vidéo de
surveillance installée à l'entrée d'une agence de
la banque HSBC, proche du lieu de l'attentat. Sur
cette vidéo, analysée par des policiers allemands,
on voit un camion blanc passer lentement devant la
banque, puis sortir du champ une minute et neuf
secondes avant une explosion lumineuse. Le document
montre un convoi de voitures noires qui avancent
dans la même direction que le camion. Le kamikaze,
après avoir ralenti ou s'être arrêté, aurait
fait exploser la charge au passage de la Mercedes
blindée d'Hariri. Une quasi-certitude : le déclenchement
s'est fait manuellement et non à distance. Le
convoi d'Hariri était équipé en effet d'un système
de brouillage des fréquences, qui venait juste d'être
modernisé. Impossible d'actionner un portable dans
un rayon proche. Selon des fidèles d'Hariri, de
l'explosif plus puissant type C4, un explosif
militaire, pourrait avoir été incorporé à la
charge. D'où proviendrait-il ? Les renseignements
militaires libanais ont transmis à la commission l'écoute
de six appels téléphoniques suspects. Quelques
heures après sa mort, une équipe de la DGSE est
envoyée à Beyrouth sur ordre de Jacques Chirac
pour protéger sa famille. Elle y restera plus d'une
semaine.
La cassette Abou Abbas : une sous-traitance
palestinienne ?
Dix minutes après l'attentat, le correspondant de
la chaîne arabe al-Jezira, Ghassan Ben Jeddo, reçoit
un appel téléphonique à son bureau. Un
interlocuteur parlant avec un accent pakistanais
annonce qu'un mystérieux groupe a commis
l'attentat. Une heure après, nouvel appel téléphonique
d'un correspondant parlant cette fois un arabe
ponctué de références religieuses. "Non
loin de votre immeuble, vous trouverez une cassette
sur un arbre." La cassette VHS montre Abou
Abbas non cagoulé, qui annonce une opération
suicide. Pendant deux heures et demie, al-Jezira hésite
avant de diffuser la vidéo. Qui est Abou Abbas ? Un
réfugié palestinien de 24 ans, d'une banlieue de
Beyrouth, Talik al-Jadidah devenu fondamentaliste
quelques mois avant l'attentat. Il a disparu du
domicile familial un mois avant l'assassinat. Il
devait partir en Irak combattre les Américains.
Mais la question reste posée : Abou Abbas était-il
un kamikaze ou un leurre ?
La chaîne de commandement pour nettoyer la scène
de crime
Le général Ali Hajj a dû quitter le commandement
des FSI après l'attentat. C'est lui qui aurait donné
l'ordre de "salir" la scène de
crime. Le clan Hariri le considère comme un traître.
De 1992 à 1998, puis de nouveau en 2000 lorsque
Hariri redevient premier ministre, Ali Hajj est le
responsable de sa sécurité. Mais Hariri doute de
sa fiabilité. Il le teste en livrant de fausses
informations en sa présence. Peu après, les
Syriens le lui rapportent. Hariri a la preuve qu'Ali
Hajj renseigne directement Rostome Ghazale, le chef
des services de renseignements syriens au Liban. Il
décide alors de s'en séparer. Quand le premier
ministre démissionne en septembre 2004, Ali Hajj
est nommé chef des FSI, il s'empresse d'écarter
des officiers proches d'Hariri. Qui lui a donné
l'ordre de nettoyer la scène de crime ? Devant la
commission Mehlis, le général Hajj aurait couvert
son supérieur en prétendant que c'est le ministre
des Travaux publics, Yassine Jaber, qui lui a demandé
de nettoyer la scène de crime pour rétablir la
circulation routière. Selon un membre de la
commission, Jaber a mis en cause Moustapha Hamdame,
le chef de la garde présidentielle, durant son
audition. Ce dernier, principal suspect aux yeux de
Mehlis, est un ancien "Morabitoun", un
combattant arabe retourné par les Syriens pendant
un séjour en prison à Damas à la fin des années
70. Ses nouveaux parrains le propulseront en 1991 à
la tête de la garde présidentielle, où il dispose
d'une brigade d'élite de 3.500 hommes, bien armés.
"C'est un tueur", se souvient un
superflic français qui entraîna ses hommes aux débuts
des années 2000. Ce qui donne aujourd'hui quelques
sueurs froides aux initiateurs de cette instruction
à haut risque. "Que Hamdame soit soupçonné
de négligence, très bien, reconnaît un
diplomate, mais ça ne suffit pas pour l'accuser
du crime contre Hariri." Reste en effet à
remonter la filière des commanditaires. Très
difficile. "La seule façon est que les
suspects se mettent à table après s'être vu
offrir une protection par la commission Mehlis",
conclut ce diplomate.
Sang-froid
par ANTOINE GAUDEMAR,
publié dans Libération le 8 juillet 2005
New York, Madrid, Londres :
comme un cauchemar à répétition, la liste
sinistre des grandes villes occidentales touchées
par le terrorisme s'allonge et n'est sans doute pas
close. Selon Scotland Yard et l'ensemble des
responsables antiterroristes, le problème désormais
n'est pas de savoir s'il y aura d'autres crimes
similaires, mais quand. Car leur prévention reste
toujours aussi difficile. Surtout lorsque, comme c'était
déjà le cas à Paris en 1995, ce sont les
transports en commun qui sont visés à des heures
de grande affluence. Terrorisme aveugle dans des
lieux publics plutôt qu'attentats ciblés, pour
faire le plus de victimes possible et obtenir un
retentissement maximum. Le résultat est d'autant
plus garanti quand le choix du jour ne doit rien au
hasard. Hier, les attentats ont eu lieu à
l'ouverture du G8, dont trois des membres, Bush,
Blair et Poutine, sont sans doute les pires ennemis
des extrémistes islamistes. Blair n'a d'ailleurs
pas attendu les conclusions de l'enquête pour désigner
les poseurs de bombes, qui portent effectivement la
marque d'Al-Qaeda et de ses épigones, et prouvent
une fois de plus leur redoutable capacité
d'organisation et de nuisance.
Quel contraste d'un jour à
l'autre ! A voir hier le masque déterminé du
Premier ministre britannique, on ne pouvait s'empêcher
de penser à son visage rayonnant de joie avant-hier
à l'annonce du choix du Comité international
olympique. Mais inutile d'attendre de lui un
changement de politique dans sa guerre déclarée au
terrorisme. Son refus de l'intimidation est comme le
parfait reflet du sang-froid observé hier dans les
rues de la capitale anglaise. Une absence de panique
et un flegme impressionnants, à la mesure d'un
peuple qui nous a habitués, depuis 1940 au moins,
à son esprit de résistance. "Londres de
choc", titrait Libération hier après
le succès britannique dans la course aux JO 2012.
Aujourd'hui, entre stupeur et colère, Londres tient
le choc.
Les limites du cynisme britannique
Face à l'extension du théâtre de la guerre
terroriste
par ANTOINE BASBOUS, publié dans le Figaro le
18 juillet 2005
L'auteur
est directeur de l'Observatoire des pays arabes.
Dernier ouvrage paru : "L'Arabie saoudite en
guerre", éd. Perrin, coll. Tempus 2
Tout en admirant le sang-froid des Britanniques
et en saluant leur courage et leur sens de la
dignité dans l'épreuve, on ne peut s'empêcher
de s'interroger sur leur conduite cynique à l'égard
des islamistes. En effet, depuis quinze ans, ces
derniers ont fait de Londres le "Kaboul de
l'Occident". A une différence près : ici
c'est "tout confort" par rapport à la
pauvre et austère Kaboul : eau courante, électricité,
statut de réfugié pour certains, assorti d'aides
au logement, de soutien juridique face au
gouvernement britannique... Et pour couronner le
tout, une liberté d'expression qui n'a d'équivalent
dans aucune capitale islamique : de Karachi à
Riyad en passant par Téhéran et Damas. Que
Londres perpétue sa tradition de terre d'asile
pour les persécutés de la planète, c'est tout
à son honneur. Qu'il accueille des islamistes
condamnés par des régimes tyranniques ou
pourchassés par des gouvernements répressifs et
peu respectueux des droits de l'homme, cela peut
se justifier. En revanche, transformer Londres en
base idéologique du terrorisme islamiste où les
directeurs autoproclamés de la "bonne
conscience islamique" prêchent publiquement
la haine et la guerre sainte tout en appelant les
"mécréants" à se convertir à
l'islam, c'est injustifiable.
Les Abou Katada, Abou Hamza et autres
"Abou" de Londres ont bénéficié d'une
liberté indue pour prêcher le djihad et l'intolérance.
Ce faisant, ils n'étaient plus dans le cadre de
l'expression naturelle de réfugiés politiques
respectueux des valeurs du pays qui leur a offert
une terre d'asile. En décrétant la guerre sainte
et en mobilisant les membres de la "oumma"
islamique pour venir en aide à leurs frères sur
tous les fronts, ils ont franchi bien des lignes
rouges et fait de Londres un sanctuaire idéologique
qui leur a permis d'appeler impunément à la
haine et à la violence. Au milieu des années
1990, le GIA algérien publiait à Londres son
hebdomadaire Al Ansar et y revendiquait les
massacres collectifs de civils algériens tout en
appelant au meurtre des Européens, "fils de
porcs", qui séjournent dans ce pays. Et
quand les attentats de Paris de 1995 mettaient en
cause un terroriste présumé, Rachid Ramda, réfugié
en Grande-Bretagne, Londres a validé des
artifices juridiques et continue, dix ans après,
de priver la justice française de l'entendre et,
le cas échéant, de l'inculper.
Il est très regrettable que les stars de
l'islamisme londonien étaient devenues les
interlocuteurs privilégiés des médias. Ce qui
en a fait des notables et parfois des "modèles"
à imiter, au regard d'une partie de leur
communauté. Le deal présumé, qui
consistait à accorder aux islamistes un
sanctuaire londonien à condition de ne pas s'en
prendre à la Grande-Bretagne, a volé en éclats
avec l'apparition de la force destructrice d'al-Qaida.
Les alertes successives des attentats anti-américains
de Nairobi et de Dar es-Salam, en août 1998, puis
du 11 septembre 2001 ont conduit Londres à revoir
mollement son dispositif juridique. C'était trop
peu, trop tard. Les prêches enflammés des imams
londoniens qui relayaient le discours de Ben Laden
et de Zawahiri ont pénétré et endoctriné les
cerveaux d'une jeunesse prête à
"satisfaire" Allah et à gagner le
paradis. Des hommes ont été acquis à la
"cause" sacrée. Le passage à l'acte
kamikaze n'attendait qu'une opportunité : la
rencontre avec le recruteur et l'artificier. Les
kamikazes peuvent n'avoir jamais croisé les prédicateurs
islamistes de Londres. Néanmoins, ils se sont
imprégnés de leur message. Ainsi, le wahhabisme
saoudien, dont al-Qaida est le vecteur le plus
authentique, aura réalisé sa métastase.
Comment peut-on comprendre que la capitale la
plus libérale de l'Europe ait accepté d'abriter
les prédicateurs les plus obscurantistes d'une
interprétation totalitaire de l'islam, alors
qu'aucune capitale arabe, asiatique ou européenne
n'ait accepté de partager ce triste privilège ?
Cette attitude a été maintenue bien après que
la mouvance islamiste a entamé ses frappes contre
des objectifs civils en Orient, comme en Occident.
Nous faisons face à une nouvelle génération de
terroristes anonymes qui ne laissent transparaître
aucun signe extérieur de leur engagement. Demain,
d'autres capitales, à l'instar de Londres,
Madrid, New York, Istanbul, Riyad ou Casablanca,
risquent de trembler devant les "raids bénis"
des moudjahidin. Car, loin de reculer, les actes
terroristes ont triplé en 2004 par rapport à
l'année précédente, faisant plus de 1.900
morts.
Ayons la lucidité et le courage de le reconnaître
: la dynamique du terrorisme connaît une
trajectoire ascendante. Presque quatre ans se sont
écoulés depuis le 11 Septembre. Le monde, loin
de réduire ce fléau, s'enfonce dans la crise et
est devenu plus dangereux. La partie occidentale
de l'Irak, largement contrôlée par Zarqaoui,
constitue le nouveau sanctuaire d'un djihad proliférant,
après le démantèlement de celui des talibans,
qui abritait les bases de Ben Laden en
Afghanistan. Les pays démocratiques doivent se préparer
à une longue guerre d'usure, d'intensité
variable, qui pourrait occuper toute une génération.
Les terroristes tenteront de peser sur les échéances
électorales, telle l'attaque du 11 mars 2004, à
Madrid, qui a inversé le résultat prévisible
des urnes. La préparation des opinions publiques
devra aussi tenir compte de l'usage possible
d'armes non conventionnelles, fussent-elles
primaires ou artisanales. Au cas où les hommes de
cette mouvance devaient réussir à se les
procurer, ils en feraient usage.
Pour gagner cette guerre, il faudrait surtout y
associer les pays arabes et islamiques et les
inciter à être plus combatifs, mais surtout plus
vertueux dans la gestion de la chose publique.
Leurs graves défaillances, doublées d'une
corruption légendaire, leur sont justement
reprochées par les islamistes qui promettent une
gouvernance selon la charia, le jour où ils accéderaient
au pouvoir. Assainir et réformer ces pays
participent de l'intérêt de leurs peuples et de
la paix internationale. Car ils connaissent mieux
que quiconque les dirigeants de la mouvance
islamiste, leurs méthodes, leur idéologie et ses
ressorts. Et surtout, ils doivent désamorcer la
doctrine du djihad et du takfir qui
transforment les hommes et les femmes en armes de
destruction relative, mais imparable. Faute de
quoi, le conflit en cours tournerait à la guerre
des religions, ardemment souhaitée par Ben Laden.
Lequel rêve de devenir l'unique représentant de
plus d'un milliard de musulmans. En stratège
habile, al-Qaida continuera à frapper
"l'ennemi" là où il ne l'attend pas,
à cibler ses populations civiles. Elle n'a aucun
intérêt à restreindre le théâtre de la guerre
aux pays choisis par les Occidentaux,
essentiellement l'Irak et l'Afghanistan. Bien au
contraire, elle cherchera à frapper leurs arrières,
leurs civils, leur moral et leur économie.
Kofi
Annan veut combler le fossé entre l'Occident et
l'Islam
paru dans la Croix le 14 juillet 2005
Le secrétaire général des Nations Unies, Kofi
Annan, a lancé jeudi une initiative pour une
"alliance des civilisations", destinée à
combattre les préjugés et incompréhensions entre
les cultures, notamment islamiques et occidentales.
Selon son porte-parole, Stéphane Dujarric,
"les événements de ces dernières années ont
accentué l'impression d'un fossé grandissant et
d'un manque de compréhension entre les sociétés
islamiques et occidentales, un environnement qui a
été exploité et exacerbé par des extrémistes
dans toutes ces sociétés". "L'Alliance
des civilisations s'entend comme une coalition
contre ces forces, comme un mouvement pour
promouvoir le respect mutuel pour les croyances et
traditions religieuses et comme une réaffirmation
de l'interdépendance croissante de l'humanité dans
tous les domaines", a-t-il ajouté dans un
communiqué. A l'origine d'une telle idée, se
trouvent le président du gouvernement espagnol José
Luis Rodriguez Zapatero et le Premier ministre turc
Recep Tayyip Erdogan, a indiqué M. Dujarric. Un
Fonds a été créé pour financer cette initiative
et M. Annan invitera d'autres gouvernements et
groupes à s'y joindre. Il mettra sur pied un comité
de "sages" pour guider l'initiative, qui
devrait remettre un rapport avec des recommandations
vers la fin 2006, a-t-il précisé.
Bombe
à retardement
par
CHRISTIAN MERVILLE, publié dans l'Orient-le Jour le
12 juillet 2005
Il
est des signes qui ne trompent pas. Et des coïncidences
qui parlent d’elles-mêmes. Israël vient de révéler
que le tracé du "mur de l’apartheid" -
plus de 650 kilomètres de long et en certains points
10 mètres de hauteur - allait subir une
modification majeure au niveau de Jérusalem afin de
placer 55.000 Palestiniens du côté oriental,
comprendre arabe, de la ville. Le même jour, le
bureau central des statistiques, organisme relevant de
l’Autorité, révélait que la population de
Cisjordanie et de la bande de Gaza était de l’ordre
de 3,8 millions de personnes. En pourcentage, la poussée
démographique dans ces deux territoires a représenté
le chiffre de 3,4 pour cent pour les seuls douze
derniers mois, avec par moments des pointes de 4,4
pour cent. En regard, ils sont 13 millions de juifs
dans le monde, dont 5,28 millions vivent aux
Etats-Unis et 5,25 millions au sein de l’Etat hébreu
lui-même. Le taux de natalité parmi la communauté
prise dans son ensemble est bien faible puisque, dans
quinze ans, celle-ci ne totalisera que 13,6 millions
d’âmes. Et ce n’est pas le maire de la ville
sainte, Uri Lupolianski, qui à lui seul va rétablir
l’équilibre avec ses 12 enfants et 15
petits-enfants…
On
est loin de l’époque, c’était en 1890, où les
juifs constituaient en Palestine 8 pour cent de la
population, passant à 55 pour cent un siècle plus
tard, après une guerre qui vit les organisations
terroristes Irgoun, Haganah et Stern détruire 453
localités palestiniennes et forcer à l’exil
800.000 personnes. Sans pour autant parvenir à éloigner
d’une manière définitive le spectre de
l’engloutissement qui continue de hanter leurs
descendants. L’air du temps aidant, et le souvenir
du Rwanda et des méfaits de l’armée
serbo-bosniaque demeurant vivaces, les membres du
gouvernement Sharon préfèrent parler désormais de
transfert plutôt que de nettoyage ethnique, de
voisinage plutôt que de points de peuplement. Les
projections, les responsables dans les deux camps ne
manquent pas d’en élaborer, avec on imagine quelle
délectation pour les uns et quelle appréhension pour
les autres. Ainsi apprend-on qu’en l’an 2050, la
rive occidentale du Jourdain et l’enclave compteront
près de 14,68 millions d’Arabes, face à une
population israélienne de 11,9 millions, dont 8,78
millions de juifs, en baisse de 35-37 pour cent. Plus
grave, la situation sera alors comparable à celle qui
prévalait vers la fin du mandat britannique, il y a
de cela 60 ans. Mais dès 2020, la proportion aura déjà
été inversée, avait prévu il y a trois ans Dennis
Ross, jadis principal négociateur au Proche-Orient,
aujourd’hui directeur de l’Institut du planning
familial, un organisme relevant de l’Agence juive.
Le président de celle-ci, Sallai Meridor, a aussitôt
saisi l’occasion pour tirer la sonnette d’alarme
face au "danger démographique qui doit
incontestablement déterminer notre politique en matière
de définition de nos frontières".
Rares
sont ceux qui se souviennent encore que, dès son
accession à la présidence du Conseil, en 2001,
Sharon avait promis d’amener dans le pays un million
d’immigrants en l’espace de dix ans. En fait,
moins de trois ans plus tard, le mouvement avait accusé
une baisse de moitié et il est allé en déclinant,
à un rythme accéléré. L’abandon de Gaza et de
quatre colonies de la rive ouest ne suffit pas. David
Landau, rédacteur en chef de l’édition anglaise du
Haaretz , parle de "cataclysme" et met en
garde contre un revirement qui verrait les
Palestiniens renoncer à leur revendication d’un
Etat pour accepter des droits égaux à l’intérieur
d’un Grand Israël où ils seraient largement
majoritaires. Vers la fin des années 80, rappellent
Benjamin Netanyahu et Ehud Barak, Yasser Arafat se
plaisait à affirmer que "les entrailles
palestiniennes" constituaient la principale arme
de son peuple. S’il ne tenait qu’à lui, Arnon
Soffer, universitaire et maître de conférences à
l’école d’état-major de Haifa, serait disposé,
se plaît-il à répéter, à céder entre 85 et 90
pour cent des territoires cisjordaniens ainsi que Jérusalem-Est,
à l’exception du mont du Temple et du mont des
Oliviers. De cette manière, soutient-il, nous aurons
en 2020 une nation de six millions de juifs et
1.300.000 Arabes. Pour justifier les premières opérations
de grignotage, David Ben Gourion et ses proches
compagnons brandissaient il y a longtemps à la face
du monde le slogan célèbre - et combien faux : "Un
peuple sans terre pour une terre sans peuple."
Force pour leurs descendants de convenir que
l’argument a fait long feu. Le choix entre démographie
et démocratie s’étant avéré difficile à
soutenir, ils ont opté pour la pirouette sécuritaire.
S’accordant du coup un répit qui se révèle déjà
bien hypothétique.
Les erreurs de stratégie d'Israël
D'ex-agents reprochent aux
dirigeants de ne pas avoir pris en compte leurs
informations. Des
experts militaires et civils qui n'acceptaient pas
la ligne de l'état-major ont été marginalisés
puis obligés de quitter leurs fonctions
par CHARLES ENDERLAIN,
publié dans Libération le 13 juillet 2005
L'auteur
est journaliste à Jérusalem. Dernier
ouvrage paru, les Secrets des négociations israélo-arabes
(1917-1995), Fayard
Près de cinq ans après le sommet
de Camp David en juillet 2000 et le début de
l'Intifada, les langues se délient en Israël. Des
experts issus de l'armée et des services civils ainsi
que quelques journalistes de renom partent à l'assaut
du narratif consensuel qui guide la stratégie d'Israël
dans le conflit actuel. Ils décrivent une situation
sans précédent dans l'histoire du pays, où les décideurs
ne tiennent pas compte des analyses officielles fondées
sur des renseignements recueillis sur le terrain et
jusque dans l'entourage immédiat de la direction
palestinienne. Ils mettent en cause la politique de
"liquidations ciblées" de militants
palestiniens. Matti Steinberg, qui fut le principal
conseiller pour les affaires palestiniennes du patron
du Shin Beth, le service de sécurité intérieure, évoque
l'assassinat de deux responsables du Hamas, le 31
juillet 2001, à Naplouse : Jamal Salim et Jamal
Mansour. Un hélicoptère avait tiré un missile sur
la maison où ils se trouvaient. Quatre autres
personnes avaient été tuées, parmi lesquelles deux
enfants. Selon Steinberg, Jamal Mansour avait une
influence modératrice au sein du mouvement islamiste.
Il venait de prendre publiquement position contre les
attentats-suicides. En aucun cas, dit-il, ce chef
spirituel ne pouvait être considéré comme un "terroriste
sur le point de commettre une attaque" selon
le critère israélien justifiant une telle mise à
mort sans procès.
Sa disparition a effacé les différences
qui existaient au Hamas entre les politiques et la
branche militaire. Steinberg avait lancé une mise en
garde : la riposte risque d'être très dure. A
Naplouse, 150.000 personnes avaient participé aux obsèques
de Mansour et Salim, aux cris de
"vengeance". Huit jours plus tard, une bombe
humaine explosait dans la pizzeria Sbarro, en plein
centre de Jérusalem, tuant 15 Israéliens et blessant
plus d'une centaine de civils. En réaction, le
gouvernement avait saisi la Maison d'Orient, à Jérusalem-Est,
le siège officieux de l'OLP, qui n'avait aucune
responsabilité dans cet épouvantable attentat. Raviv
Drucker et Ofer Shelah, deux auteurs israéliens, révèlent
dans Boomerang, un ouvrage publié récemment
à Tel-Aviv qui fait du bruit, que des officiers supérieurs
d'Aman (sigle des renseignements militaires) s'étaient
également opposés à l'opération de Naplouse.
Pourquoi, alors, les chefs politiques et militaires
ont-ils donné le feu vert à une liquidation aussi
problématique ? Selon un analyste, l'armée et le
Shin Beth n'avaient pas encore suffisamment
de renseignements sur les réseaux terroristes à
Naplouse ; ils ont donc décidé de frapper une cible
facilement identifiable - les deux chefs du Hamas -
pour "envoyer un message ferme aux
organisations et à la population palestinienne".
Drucker et Shelah racontent dans le
détail l'échec de plusieurs tentatives de
cessez-le-feu. Ainsi, début décembre 2001. Yasser
Arafat est sous la pression des événements. Ariel
Sharon vient de le déclarer "hors jeu". Le
médiateur américain, le général Anthony Zinni, a
quitté la région découragé. Terge Larsen, l'émissaire
des Nations unies au Proche-Orient, et Miguel
Moratinos, son homologue européen, mais aussi
Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, les deux patrons de
la sécurité palestinienne, persuadent le président
palestinien de proclamer un cessez-le-feu ; ce qu'il
fait dans un discours diffusé en arabe. La réaction
officielle d'Israël est négative. C'est de la
"poudre aux yeux", affirme la présidence du
conseil à Jérusalem. Elle expliquera ensuite que la
baisse réelle du nombre des attaques constatée les
jours suivants... "est la preuve qu'Arafat
dirige le terrorisme". Faux affirment
aujourd'hui plusieurs analystes, qui recevaient les
renseignements recueillis sur le terrain. Jamais nous
n'avons eu la preuve de l'implication directe d'Arafat
dans des attentats. Mais, ajoutent-ils, "le
chef de l'OLP porte la lourde responsabilité de
n'avoir pas agi pour faire cesser la violence
lorsqu'il en avait la possibilité".
En tout cas, à l'époque, selon
Drucker et Shelah, le Shin Beth a relevé les ordres
de cessez-le-feu transmis à ses troupes par Marouane
Barghouti, le chef du Fatah pour la Cisjordanie (jugé
depuis en Israël et condamné à vie). Raed Karmi,
qui commandait les Brigades Al Aqsa à Tulkarem, avait
obtempéré et interdit à ses hommes de commettre des
attaques anti-israéliennes. Le 14 janvier 2002, il a
été tué dans l'explosion d'une charge placée sur
son passage par une unité spéciale israélienne.
Karmi était sur la liste noire d'Israël en raison du
meurtre de deux restaurateurs israéliens commis un an
auparavant pour, disait-il, venger la mort de son
oncle, un dirigeant du Fatah abattu par un tireur d'élite
de Tsahal. La "liquidation ciblée" de Karmi
avait été approuvée par Ariel Sharon, par le patron
du Shin Beth et par le chef d'état-major, contre
l'avis de plusieurs experts et de certains généraux.
Certains d'entre eux avaient prévu l'effondrement de
la trêve. Le 27 janvier, une femme, Waffa Idris,
commettait à Jérusalem le premier attentat-suicide
du Fatah. Le général Giora Eiland a alors déclaré,
au cours d'un débat à huis clos : "Nous
avons raté une occasion [de conclure un
cessez-le-feu] qui ne se représentera plus. Jusqu'à
présent nous étions en guerre contre des
organisations terroristes qui ne représentaient pas
la majorité des Palestiniens. A partir de maintenant,
nous avons déclaré la guerre au peuple
palestinien." Benjamin ben Eliezer, à l'époque,
ministre (travailliste) de la Défense, déclarera
plus tard que "la liquidation de Karmi avait
été la plus grande erreur d'Israël durant
l'Intifada".
Le colonel Ephraïm Lavi qui
commandait le "desk palestinien" des
renseignements militaires, affirme que la
confrontation armée avec les Palestiniens n'était
pas inéluctable. "De l'été 1998 jusqu'en
mars 2002, notre service a produit des analyses écrites
décrivant la position de Yasser Arafat. Pour lui, le
problème territorial était le plus important, la
question des réfugiés étant une carte dans la négociation.
A ce sujet, il ferait preuve de souplesse en
atteignant son but, c'est-à-dire un Etat palestinien
sur la base des lignes d'avant la guerre de
1967." Son chef, le général Amos Malka, a révélé
l'analyse officielle présentée par son service au
Premier ministre Ehoud Barak avant le sommet de Camp
David, en juillet 2000. "Nous avions défini
la marge de manoeuvre de Yasser Arafat. Un Etat sur
Gaza et la totalité de la Cisjordanie, avec la
possibilité d'échanger des territoires pour
permettre le maintien de blocs d'implantation. Par
exemple, si nous gardions 3 % ou 4 % de la
Cisjordanie, il fallait lui donner un territoire équivalent
ailleurs. A Jérusalem-Est "capitale de l'Etat
palestinien" Arafat ne ferait pas de concession
si ce n'est pour le quartier juif de la vieille ville
et les nouveaux quartiers juifs. Au sujet des réfugiés
palestiniens, [il aurait] une position sans concession
sur la déclaration [de responsabilité israélienne]
mais une flexibilité sur les nombres, [acceptant que]
seul un certain nombre de réfugiés pourrait revenir
en Israël."
Le postulat selon lequel Yasser
Arafat a repoussé "les propositions généreuses
d'Ehoud Barak et tenté de détruire l'Etat juif"
a produit des résultats catastrophiques en plaçant
les Palestiniens devant un seul choix : la reddition
ou combattre le diktat israélien, affirme encore
Matti Steinberg. Il considère que ce concept rejetant
l'existence "du partenaire palestinien pour la
paix" est comparable aux erreurs du
renseignement militaire israélien avant la guerre
d'octobre 1973, lorsque les analystes recherchaient
dans la réalité... la confirmation de leurs fausses
théories. Drucker et Shelah, eux, révèlent qu'au
fil des ans des experts militaires et civils qui
n'acceptaient pas la ligne de l'état-major et de la
présidence du conseil ont été d'abord marginalisés,
puis obligés de quitter leurs fonctions. Leurs voix
n'ont pas été entendues par les politiques, qui
n'ont finalement accepté que l'analyse correspondant
à leur vision du monde, à leur idéologie. La
question fondamentale du pluralisme dans le travail du
renseignement se pose en Israël.
We're not afraid
par EDWY PLENEL, publié dans le Monde du 16
juillet 2005
C'est, de longue date, l'une de nos photos préférées.
On ne connaît pas son auteur, seulement ses
circonstances. Nous sommes à Londres, en octobre
1940, la guerre a plusieurs mois, les bombardements
allemands sont quotidiens et des bombes incendiaires
viennent de ravager un quartier de la capitale
britannique. Dans les décombres d'une bibliothèque,
des hommes impassibles inspectent consciencieusement
les rayonnages, choisissent des livres en
connaisseurs et les ouvrent comme s'ils reprenaient
leur activité coutumière, la lecture. La scène
paraît immobile, suspendue hors du temps. Irréelle
surtout, tant les contrastes entre la violence des
destructions, le calme des lecteurs et l'objet même
de leur passion semblent relever de l'imagination.
Ce décalage suffit à lui donner une sourde ironie,
non pas moqueuse ou mordante, mais de distance et de
hauteur.
Sociétés à l'épreuve
Cet instantané anonyme sauve un
instant d'éternité. Il dit ce qui reste quand tout
est détruit : la pensée, cette liberté qui ne dépend
que de chacun d'entre nous, au risque de la solitude,
capacité de réfléchir et d'analyser, envie
d'expliquer et de comprendre. Il dit aussi que cela ne
va pas de soi : c'est ce qui reste seulement si l'on
ne s'affole pas, si l'on ne cède pas à la peur. Il
dit enfin, avec ces trois personnages qui, loin d'être
oisifs, paraissent s'être arrêtés dans cette
bibliothèque sur le chemin ou au retour de leur
travail, que cette activité d'apparence passive ne
contredit pas l'action ni ne nuit à la détermination.
Pour bien agir, de façon pertinente, efficace et
durable, mieux vaut prendre le temps de la réflexion.
Cette image d'un autre âge ne nous
a pas quittés depuis les attentats de Londres tant la
réaction immédiate du peuple britannique a confirmé
son actualité. Ce flegme paisible, cette tranquille
assurance, cette absence d'excès et d'apitoiement, ce
refus de toute panique qu'a résumés ce refrain
spontané : nous n'avons pas peur. Nous ne tomberons
pas dans le piège tendu par les terroristes, nous ne
laisserons pas la peur nous changer, répète à
l'envi l'initiateur de We're not afraid, le site
internet qui popularise cette attitude. Affichant une
solide confiance démocratique, elle est à l'opposé
de la stupeur américaine en 2001, dont l'une des conséquences
fut la remise en cause de libertés fondamentales par
l'adoption du Patriot Act.
Il faut espérer que, malgré la
dureté des temps à venir, cet héritage lointain du
Blitz et de la résistance collective aux assauts
nazis continuera d'inspirer le peuple britannique et,
du coup, fera école ailleurs, à Paris comme à
Washington. Car le terrorisme va mettre durablement
nos sociétés à l'épreuve. Or il ne menace pas que
nos vies. Il menace surtout nos libertés. Cette
terreur indistincte est une provocation à sortir de
nous-mêmes, de nos gonds et de nos défenses, à
perdre confiance dans cela même qu'elle vise : la démocratie,
cette force fragile, cette apparente faiblesse qui est
ainsi mise au défi de prouver sa force tranquille.
Une fois la stupeur passée, c'est d'ailleurs des
Etats-Unis que nous sont venues les plus vives mises
en garde sur ce risque tant l'administration Bush y a
cédé. "Ce n'est pas le terrorisme mais la
peur qui est l'ennemi, et au final la peur ne vaincra
pas la peur, écrit ainsi Benjamin Barber,
ex-conseiller de Bill Clinton (L'empire de
la peur, Fayard, 2003). L'empire de la peur ne
fait aucune place à la démocratie, tandis que la démocratie
refuse d'en faire une à la peur."
Et d'ajouter, ce que la suite,
d'Afghanistan en Irak, a amplement confirmé : "La
guerre préventive n'empêchera pas le terrorisme au
bout du compte ; seule la démocratie préventive peut
le faire." Nicolas Sarkozy, qui, décidément,
nous invite à le contredire, pourrait avantageusement
y réfléchir. "Il n'y a aucune explication au
terrorisme", a martelé le ministre de l'intérieur
en réaction aux attentats de Londres. Seulement des
assassins qu'il faut châtier. On espère qu'il s'est
seulement trompé de mot, confondant justification et
explication. Sinon, c'est une phrase aussi dangereuse
que vide de sens. Bien sûr qu'il y a des explications
à ce terrorisme, des origines et des causes à cette
inhumaine humanité. Et la victoire du terrorisme
serait qu'en ne les cherchant pas nous le combattions
dans le noir, à l'aveugle, en ayant renoncé à
penser.
Beyrouth a été prévenu par les
Occidentaux : 48 personnalités sont menacées par
les terroristes
Les noms des personnes concernées n’ont pas été
communiqués, mais certaines d’entre elles ont reçu
de discrets "conseils"
par
KHALIL FLEYHANE, publié dans l'Orient-le Jour le 15 juillet
2005
Le chiffre est énorme, voire
affolant : 48 personnalités libanaises sont
inscrites sur la mystérieuse liste des cibles à
abattre par les terroristes. C’est, semble-t-il,
un Etat occidental favorable au processus de
changement initié dans le pays après
l’assassinat de l’ancien Premier ministre,
Rafic Hariri, qui détient ces informations, sans
pour autant divulguer les noms des personnes qui
risquent de faire l’objet de nouveaux attentats
terroristes. De sources bien informées, on
indique qu’un responsable de cet Etat a récemment
visité le Liban et a fait part à un nombre limité
de dirigeants libanais de ces informations
rassemblées par les services de renseignements de
son pays et fondées sur des investigations
minutieuses. Si ce responsable a pris soin
d’avertir ses interlocuteurs de ce qui se
tramait contre le Liban, il a refusé de remettre
cette liste aux autorités libanaises. Il a
cependant souligné que la réussite, même
partielle, du plan des terroristes risque de déstabiliser
sérieusement le Liban, surtout si les forces de
l’ombre parviennent à liquider des dirigeants
en poste ou des personnalités partisanes.
Selon les mêmes sources,
plusieurs dirigeants libanais ont essayé, sans
succès, de savoir si des noms déterminés
figurent sur cette liste, mais le responsable
occidental n’a rien voulu dire, laissant
entendre toutefois que l’ambassadeur du pays
qu’il représente essaie de faire comprendre à
certaines figures proches de son pays qu’elles
doivent faire attention durant leurs déplacements,
leurs visites de certains lieux, voire de certains
mohafazats. Parce qu’il est primordial de déjouer
le plan terroriste en gestation, le responsable
occidental, a-t-on indiqué de mêmes sources, a
insisté devant ses interlocuteurs libanais sur la
nécessité de former rapidement un gouvernement
et de nommer des directeurs compétents à la tête
des services de sécurité, afin de pouvoir réhabiliter
leurs effectifs dont la compétence est reconnue
par l’Etat qu’il représente. Pour ces
sources, la structure et la composition de chacun
de ces services de sécurité sont fiables. Le
problème est qu’ils ont été mal utilisés ou
qu’ils n’ont pas été dotés des informations
appropriées pour accomplir leur mission, ce qui a
permis aux auteurs des actes terroristes de
poursuivre leurs assassinats sans être démasqués.
Le responsable occidental a en outre insisté sur
la nécessité d’une coordination entre ces
services et mis en garde contre un "effondrement
de la situation" si les échanges
d’accusations et le laisser-aller perdurent.
Toujours selon les mêmes
sources, les informations alarmistes sur ce plan
terroriste ont été communiquées à un certain
nombre de pays occidentaux ainsi qu’au Conseil
de sécurité qui s’est empressé de dénoncer,
rappelle-t-on, la tentative d’attentat contre le
ministre sortant de la Défense, Elias Murr, et
d’avertir "ceux qui sont responsables
de tels actes terroristes au Liban qu’il ne leur
sera pas permis de saper la stabilité, l’unité
nationale, la pleine souveraineté et l’indépendance
politique du Liban". La vague d’assassinats
risque de toucher également le corps diplomatique
accrédité au Liban, et plus particulièrement le
représentant d’une puissance occidentale, ce
qui explique les mesures de sécurité
draconiennes prises par les chancelleries,
ajoute-t-on de mêmes sources, en précisant que
des services de sécurité occidentaux rassemblent
des informations aussi bien au Liban qu’en
Grande-Bretagne au sujet des deux attentats qui se
sont déroulés à Rabieh et à Londres, afin de
pouvoir établir un plan susceptible de faire face
à des opérations terroristes.
Ultime hommage à Samir
Kassir, "un penseur qui appartient à
l’avenir"
Libanais, Palestiniens et
Syriens commémorent la disparition du journaliste
assassiné
par SAMER GHAMROUN, publié
dans l'Orient-le Jour le 16 juillet 2005
Impossible était la tâche de
tous ceux qui ont voulu rendre hommage, hier à
l’AUB, à Samir Kassir, assassiné il y a plus
de quarante jours dans une rue de Beyrouth.
Impossible parce qu’il fallait d’abord définir,
cerner et comprendre un intellectuel - l’un
des plus brillants de sa génération - qui a
de son vivant, mais encore plus après sa
disparition, déjoué toutes les configurations
mentales préfabriquées qui nous aident
d’habitude à évoquer une personne qui n’est
plus là. "Homme-idée qui a conquis les
esprits, de Jérusalem à Damas", "homme-multiple"
dans son génie de journaliste, d’écrivain,
d’historien, de professeur, pour ne citer que
ceux-là, "héros", "guerrier", "architecte"
d’un passé glorieux, celui du 14 mars, mais
aussi fécondateur d’un futur "beau",
où l’homme et la femme arabes retrouvent leur
dignité perdue, Samir Kassir est désormais "un
penseur qui appartient à l’avenir". Et
l’avenir, n’en déplaise aux esprits sombres
qui rêvaient de voir Kassir muselé par la mort,
ne perd pas ses batailles.
Il semblait le réaliser, lui
qui, du haut de son portrait rouge et géant
surplombant une salle archipleine, armé de son
sourire le plus pénétrant, le plus ironique,
regardait venir penseurs, étudiants et décideurs
de Palestine, de Syrie et du Liban lui rendre
hommage. Il a vu ses propres paroles, transmises
par un montage réalisé spécialement pour
l’occasion, imposer le silence à une assistance
trop impatiente, exactement comme il le faisait,
ces soirs de février à la place des Martyrs,
lorsqu’il jugulait avec des mots d’acier les dérives
xénophobes d’une foule déchaînée. Il a vu
son ami et collègue Elias Khoury qualifier sa
pensée d’ "essence de parfum de
Jaffa, mélangée à celui des roses de
Damas", et versée dans des mots qui ont fait
de Beyrouth le cœur du printemps arabe. Il l’a
vu dénonçant cette "vengeance contre
la vie" qu’a été son assassinat. Il a
entendu Ghassan Tuéni, s’exprimant au nom du
Nahar, faire de son profil à lui, Samir Kassir,
l’idéal de toute une génération de jeunes
penseurs, et raconter non seulement l’histoire
amoureuse qui a toujours lié la famille Kassir à
la Palestine et au Liban, mais aussi se demander,
avec l’amertume de celui qui se pose trop de
questions, s’il a bien fait lorsqu’il l’a
convaincu de quitter Paris pour venir se jeter
dans la fournaise des despotes orientaux.
Ce fut ensuite le tour du poète
Mahmoud Darwich qui, dans une intervention
enregistrée à partir de Ramallah, se consolait
et consolait "les amants de
Beyrouth" pour la perte de "l’enfant
génial", de celui qui "dansait,
svelte, dans les champs de mines", de celui
que "la liberté a sauvagement assassiné,
elle qui assassine ses amants la nuit de noces
venue". Quant au journaliste américain
Jonathan Randall, et son collègue français de
France Inter, ils se sont arrêtés à chacun des
journalistes libanais qui, comme Samir Kassir, ont
péri pour avoir trop bien et trop justement écrit,
et pour avoir invité les lecteurs à "mesurer
les évènements à l’échelle de
l’histoire". Ils ont particulièrement évoqué
le souvenir de l’ancien rédacteur en chef du
Jour et puis de L’Orient-Le Jour, Edouard Saab,
qui a été selon eux l’un des rares Libanais à
voir, en 1975, que le Liban s’engouffrait dans
un long passage obscur de son histoire, avant de
mourir assassiné par la balle d’un franc-tireur
au croisement du Musée.
La Palestine, patrie
d’origine de Samir Kassir, devait bien
s’exprimer. Et c’est Yasser Abed Rabbo, le célèbre
ex-ministre palestinien de l’Information, qui
s’est intéressé, non sans émotion, au
"symbole" Samir Kassir, "dont
les articles étaient des oracles",
puisqu’il a "appelé depuis 2003 les
peuples arabes à se soulever contre leurs tyrans
avant qu’on ne vienne, de l’étranger, les
destituer et en prendre prétexte pour occuper
leurs pays". "Samir Kassir, ce pont
vers le rêve pour les peuples de la région, qui
les appelait à secouer le despotisme et l’archaïsme,
et qui nous appelait à nous redéfinir",
a-t-il ajouté. Quant à la Syrie, c’est
Riad Terk et un représentant des intellectuels
syriens, Akram Banna, qui ont parlé en son nom.
M. Terk, à qui le régime syrien interdit depuis
40 ans l’accès au Liban, et qui n’a connu
Kassir qu’à travers ses écrits ou le téléphone,
a remercié ce dernier, ainsi que le supplément
culturel du Nahar, al-Molhak, d’avoir permis aux
penseurs syriens d’écrire lorsque les portes de
la presse syrienne leur étaient fermées, et
elles le sont toujours, on sait bien pourquoi.
Soulignant "la responsabilité
politique" de Damas dans les attentats qui
ont tué Kassir et Georges Haoui, il a déclaré,
à partir de la Syrie puisqu’il s’exprimait
via caméra : "La démocratie libanaise
ne sera pas tranquille tant que le régime
totalitaire syrien est en place."
C’est alors qu’une étudiante
de Kassir, Yara Yassine, dans une intervention
extrêmement bouleversante, la meilleure peut-être,
a rendu hommage à un professeur hors du commun. "Ils
ont tué beaucoup de personnes ce matin-là",
a-t-elle dit, avant de conclure : "Les
militaires (al- Askar) ne vaincront pas." Même
Walid Joumblatt, dans une allocution enregistrée,
semblait serein lorsqu’il saluait "la
mémoire de Samir Kassir", le père de l’intifada,
sans qu’il ne puisse cependant s’empêcher de
lancer une boutade contre Michel Aoun. Enfin, et
après le réquisitoire d’Elias Atallah contre "le
régime sécuritaire syro-libanais", ce fut
le oud de Marcel Khalifé qui raconta le rêve de
Kassir, avant que Gisèle Khoury ne s’engage,
majestueuse, à poursuivre l’œuvre de son "héros",
partout et toujours, au service de la liberté et
de la justice. Enfin, Elias Khoury a annoncé la
création de l’association culturelle Samir
Kassir, qui militera pour la liberté de la presse
dans le monde arabe. Il a également indiqué que
le jardin public de la place des Martyrs portera désormais
le nom de l’écrivain. Mais c’est sans doute
autrement, et bien plus fondamentalement, que
Samir Kassir marquera à jamais la conscience
libanaise et arabe.
Béatrice Patrie à
Samir Kassir : "Ton combat sera mené à son
terme"
Voici la lettre que Béatrice
Patrie, membre du Parlement européen et présidente
de la délégation interparlementaire pour l’Egypte,
la Jordanie, le Liban et la Syrie, a adressé à
titre posthume à l’intellectuel assassiné,
Samir Kassir : "Des forces obscures,
venant d’une nuit noire, ont abattu un cèdre.
Le souffle de ce meurtre, le meurtre de Samir
Kassir, a retenti dans toute l’Europe. C’est
la liberté, celle qui bat dans le cœur de
l’humanité durant tous les siècles, que l’on
tente ainsi d’étouffer. Des Thermopyles à la Révolution
française, de l’immense lutte contre la
barbarie nazie à la décolonisation de la Méditerranée,
des bords de l’Èbre à Srebrenica, de la
disparition de Socrate, mort d’une expression
libre, au 2 juin 2005 à Beyrouth, c’est la même
bataille universelle, celle du progrès, du
respect des principes fondamentaux de l’humanité,
celle de la liberté. Samir Kassir, journaliste
engagé, est un témoin de cette histoire commune.
Que ses assassins sachent que leur forfait ne
restera pas impuni ; que la démocratie progresse
inéluctablement autour de notre mer commune, la Méditerranée
; que ce geste unit toute cette communauté de
destin méditerranéenne autour du peuple
libanais. Que ses assassins sachent que Samir
Kassir vit, plus immense encore, dans le cœur et
l’esprit de la presse libre et de tous les
peuples d’Europe et du Sud, que son combat sera
mené à son terme, celui de la disparition de la
violence, de l’intolérance, de
l’autoritarisme."
L'Irak à Londres
par SERGE TRUFFAUT, publié
dans le Devoir le 14 juillet 2005
Le pire des scénarios s'est avéré
: les auteurs des attentats de Londres étaient
des kamikazes nés en Grande-Bretagne, éduqués
dans ce pays, fanatisés et manipulés par des
personnes étrangères. Qui plus est, le lien avec
l'Irak est de plus en plus évident. Le
Royaume-Uni est à la fois saisi et inquiet.
L'Europe l'est tout autant. En effet, c'est la
première fois dans l'histoire récente du
continent que certains de ses ressortissants
acceptent de se suicider tout en prenant soin de
laisser sur le lieu du carnage qu'ils ont provoqué
un indice particulier. Lequel ? Leurs cartes
d'identité. Pour les experts en terrorisme
islamiste, il ne fait aucun doute qu'en agissant
ainsi, les auteurs de ces attentats et leurs
commanditaires ont voulu communiquer le message
suivant : d'autres nationaux sont prêts à
nous imiter.
Ainsi se confirment les appréhensions détaillées
dans un rapport confidentiel remis aux plus hautes
autorités britanniques il y a un an. Dans ce
document intitulé Relations with the Muslim
Community, qui accorde une place prépondérante,
en nombre de pages, aux jeunes musulmans, on précisait
que le réseau al-Qaïda poursuivait une campagne
active de recrutement de candidats au suicide. Les
signataires de cette étude allaient jusqu'à
affirmer qu'au moins 3.000 détenteurs de la
citoyenneté anglaise, pouvant donc circuler en
toute tranquillité dans les 25 pays membres de
l'Union européenne, étaient allés s'entraîner
dans les camps de Ben Laden. On avançait même
que le nombre de terroristes potentiels vivant à
Londres, Leeds, Manchester ou Liverpool avoisinait
les 16.000.
On soutenait également, voire
surtout, que l'intervention militaire en Irak était
le sergent recruteur par excellence de candidats
au djihad. A ce propos, il faut rappeler et
souligner que dans un mémo rédigé par le Joint
Intelligence Committee, on prévenait le 10
Downing Street que le déclenchement de la guerre
se traduirait inévitablement par une augmentation
prononcée de la menace terroriste et non par sa réduction. A
la lumière des événements survenus la semaine
dernière, on constate que les craintes formulées
il y a trois ans par les partisans de la guerre au
terrorisme mais adversaires de l'offensive en Irak
sont devenues - hélas ! - des réalités.
Brent Scowcroft avait été le premier à tirer la
sonnette d'alarme ; James Baker y a donné suite
avant que le duo Chirac-Villepin n'y fasse écho.
La thèse de Scowcroft ? Le gouvernement américain
doit concentrer forces et énergies dans le combat
contre le terrorisme ; toute guerre à l'Irak se
solderait par une désastreuse confusion des
objectifs en plus de convaincre des milliers de
musulmans à rejoindre al-Qaïda et autres.
Faut-il rappeler que Scowcroft
n'était ni un illuminé ni un gauchiste mais bien
ce général américain qui fut le patron du
Conseil national de sécurité sous
l'administration de Bush père ? Faut-il
rappeler que Baker est cet Américain qui fut le
secrétaire d'Etat de la même administration ?
Les partisans de l'intervention en Irak, qui, au
fond, se sont faits les militants du choc des
civilisations, devraient méditer là-dessus.
Peut-être qu'après coup, ils comprendront le
principe de réalité et abandonneront dans le
caniveau les thèses farfelues de Robert Kagan,
William Kristol et consorts. Car... Car les
explosifs utilisés pour saigner des civils
britanniques étaient... militaires ! Après
analyse, les policiers ont découvert que les
bombes choisies avaient été préparées par des
spécialistes ayant acquis leur savoir-faire dans
l'armée. Plusieurs avancent même l'hypothèse
que le matériel transporté dans les sacs à dos
des kamikazes provenait de... l'Irak, ce pays où,
comme chacun sait, fleurit la démocratie.
Le bizarre, si on ose dire, se conjuguant au
pluriel dans cette histoire, on mentionnera que
dans un article du quotidien Le Monde publié une
semaine avant le carnage, il était indiqué que
les juges antiterroristes ainsi que les policiers
avaient décidé de hausser la cote d'alerte parce
qu'ils avaient la quasi-certitude qu'un attentat
aurait lieu sur le territoire de l'Union. Pas
seulement la France, mais bien l'Union. Pendant ce
temps, le gouvernement britannique abaissait la
cote en question au niveau le plus bas depuis le
11 septembre 2001. Le moins que l'on puisse dire,
c'est que quelqu'un au royaume de sa majesté est
un irresponsable. Mais c'est vrai : on avait
oublié que la démocratie était en train de
fleurir partout. Du Proche au Moyen-Orient. Bref,
que l'avenir s'annonce radieux. Lamentable !
TATP, l'explosif artisanal qui a
terrorisé Londres
Les bombes ont été fabriquées avec des
produits disponibles dans le commerce. Le
"chimiste" a été arrêté au Caire
par SYLVAIN BESSON, publié dans le Temps le
16 juillet 2005
L'enquête sur les attentats du 7 juillet à
Londres a connu un nouveau développement
spectaculaire avec l'annonce de l'arrestation au
Caire de Madgi el-Nashar, 33 ans, qui pourrait être
le chimiste du groupe kamikaze. La police
britannique recherchait cet Egyptien, étudiant en
chimie de l'Université de Leeds, après avoir
constaté qu'il louait l'appartement où ont été
fabriquées les bombes utilisées lors des
attentats. Selon la chaîne NBC, qui a révélé
l'arrestation, l'homme a aussi étudié aux
Etats-Unis, à l'Université de Caroline du Nord,
en l'an 2000. Début juillet, il avait quitté la
Grande-Bretagne en affirmant que son visa avait
expiré, ce qui est faux. Arrêté il y a
plusieurs jours dans un quartier populaire du
Caire, il est interrogé par les services de sécurité
égyptiens. Une connaissance l'a décrit dans un
journal local comme un homme "extrêmement
charmant et intelligent", très bien éduqué
et brillant chimiste. Selon les autorités égyptiennes,
il a nié toute implication dans les attentats.
Savon, engrais, acide...
Selon la BBC, l'explosif utilisé dans les
attentats est du peroxyde de triacétone ou TATP.
Puissante et dangereuse à manipuler, cette
substance a été retrouvée dans la chaussure piégée
de Richard Reid, un Britannique qui avait tenté
de faire sauter un avion reliant Paris à Miami en
décembre 2001. Des produits chimiques entrant
dans sa composition ont été découverts en décembre
2000 en Allemagne, lors du démantèlement d'une
cellule qui projetait un attentat sur le marché
de Noël à Strasbourg, et aux Etats-Unis un an
plus tôt, lors de l'arrestation d'un homme qui
s'apprêtait à attaquer l'aéroport de Los
Angeles. Un document de la justice française,
dont Le Temps a reçu copie, explique que le TATP
apparaît "dans de nombreuses procédures où
des individus ayant effectué un stage en
Afghanistan [sont] impliqués". Ainsi, le 13
septembre 2001, la formule du TATP avait été découverte
à Bruxelles dans l'appartement de l'ancien
footballeur Nizar Trabelsi, un vétéran des camps
afghans d'Al-Qaida. Ce dernier a ensuite été
condamné pour avoir projeté un attentat à la
base militaire de Kleine Brogel, où sont déployés
des militaires américains.
Les produits chimiques qui servent à fabriquer le
TATP peuvent tous s'acheter dans le commerce : acétone -
pour dissoudre le vernis à ongles -, eau oxygénée,
phosphate agricole, engrais, savon, acide
sulfurique, poudre d'aluminium... Mais la
concoction de ce mélange volatil et instable,
sensible à la chaleur et aux chocs, nécessite un
soin et des compétences particulières.
L'utilisation du TATP est un lien de plus entre
les attentats du 7 juillet à Londres et les réseaux
"historiques" d'Al-Qaida, l'organisation
terroriste d'Oussama Ben Laden. "Nous nous
attendons à trouver un lien clair avec Al-Qaida",
a déclaré le chef de Scotland Yard, Ian Blair,
"parce que les quatre hommes qui sont morts,
ceux dont nous pensons qu'ils sont les auteurs des
attentats, se classent dans la catégorie des
fantassins. Donc, nous devons trouver ceux qui les
ont encouragés, ceux qui les ont entraînés, et
qui est le chimiste." Le policier a brièvement
évoqué les ramifications internationales de
l'enquête en déclarant qu'elle met en évidence
des liens avec le Pakistan - d'où sont
originaires trois des kamikazes - "mais
aussi avec d'autres pays", sans préciser
lesquels.
Mission kamikaze accomplie sur la comète
Tempel
Avant de s'écraser volontairement hier matin à
37.000 km/h, le projectile de la sonde Deep Impact
a envoyé des images inédites d'un noyau cométaire
par
CYRILLE VANLERBERGHE, publié dans le Figaro le 5
juillet 2005
Les astronavigateurs de la Nasa
au Jet Propulsion Laboratory (JPL) en Californie
n'ont pas raté leur feu d'artifice du 4 Juillet, la
fête nationale américaine : le projectile de la
sonde Deep Impact a brièvement illuminé la surface
de la comète Tempel 1 lors d'un violent impact qui
a eu lieu hier à 7h52 (heure française). La
trajectoire de collision était presque parfaite et
l'impacteur, un engin de la taille d'un gros
lave-linge, n'a eu besoin que de deux manoeuvres sur
les trois prévues lors de la dernière heure pour
venir percuter sa cible de seulement quelques kilomètres
de côté, au terme d'un voyage de 431 millions de
kilomètres dans le système solaire. "La
mission est un succès retentissant," a félicité
Andy Dantzler, directeur de la division système
solaire de la Nasa. L'intérêt de cette mission
spatiale de 330 millions de dollars, lancée en
janvier depuis la Floride, consiste à étudier la
composition interne d'une comète afin de remonter
aux premiers instants du système solaire.
Le résultat de l'impact,
photographié à 500 km de là par le vaisseau-mère
Deep Impact, montre un brillant flash lumineux sur
le bord d'un étrange corps sombre et allongé : la
comète Tempel 1. Pendant le quart d'heure qui a
suivi, le vaisseau n'a cessé de se rapprocher et
d'observer la gerbe de gaz et de poussières soulevées
par l'énergie de l'impact. Le choc de l'impacteur,
370 kg voyageant à 37.100 km/h, a émis autant d'énergie
que l'explosion de 4,5 tonnes de dynamite.
Apparemment, la quantité de matière éjectée n'a
pas permis à la caméra à haute résolution de
Deep Impact de bien voir la forme et la taille du
cratère créé à cette occasion. Pour compléter
les brèves mais précieuses observations in situ
de Deep Impact, ce rendez-vous cosmique a aussi
été observé par tous les plus grands télescopes
de la planète, ainsi que par les observatoires
spatiaux de la Nasa, Hubble en tête. La sonde européenne
Rosetta, en route dans l'espace vers une autre comète,
a elle aussi enregistré le spectacle : "Nous
avons observé une augmentation de la brillance d'un
facteur 2 à 3 dans la partie centrale de la comète",
racontait hier Philippe Lamy, chercheur au
Laboratoire d'astrophysique de Marseille, après
avoir reçu les premières images de la sonde européenne.
La comparaison des images avant et après le choc va
permettre aux astrophysiciens d'estimer la quantité
de matière émise lors de l'impact, et d'en déduire
la densité de matière de la comète elle-même.
On sait depuis quelques années
que les comètes ont des surfaces très sombres
recouvrant un mélange de glace, de poussières et
de roches. En réussissant à passer la croûte extérieure,
les rayons du Soleil réussissent parfois à
sublimer la glace interne, émettant dans l'espace
les grandes queues de gaz et de poussières qui sont
si caractéristiques des comètes. Cette fois,
"Deep Impact a provoqué un sursaut
d'activité artificiel, ce qui va nous permettre
d'analyser la composition de la surface, mais
surtout de l'intérieur de la comète", commente
Philippe Lamy. Encore une fois, en comparant les
spectres lumineux de l'astre, avant et après la
collision, les astrophysiciens vont pouvoir déterminer
avec précision la composition des gaz et des poussières
provenant de l'intérieur de Tempel 1. Cette analyse
est d'autant plus importante que la matière cométaire
interne est un des rares indicateurs de la
composition du système solaire tout juste après sa
formation, il y a 4,5 milliards d'années. Le fait
que les comètes soient des corps gelés prouve
qu'ils sont primitifs, et qu'ils n'ont pas été
modifiés par la chaleur du Soleil ou d'autres corps
depuis la création de notre étoile et de son cortège
de planètes.
Les images les plus saisissantes
de la mission proviennent de l'impacteur lui-même,
qui a transmis des images de sa cible jusqu'à trois
secondes avant son crash final. Le sacrifice de
l'engin n'aura pas été vain, puisqu'il aura délivré
les images les plus précises jamais obtenues de la
surface d'une comète. Le 2 janvier 2004, une autre
sonde spatiale américaine, Stardust, avait survolé
la comète Wild 2 à 200 km de distance, révélant
un corps sombre marqué de cratères, ressemblant au
premier regard à un astéroïde. Deep Impact révèle
cette fois un astre à la surface tourmentée,
parsemée de zones lisses, marqué par des lignes de
fractures et par quelques cratères. "Les
cratères à fond plat que l'on voit juste avant
l'impact ne sont pas des marques d'impact, mais
clairement des traces laissées par la vaporisation
de la matière cométaire", commente
Philippe Lamy.
Il y a 60 ans explosait
la première bombe atomique de l'Histoire
Cette première bombe expérimentale
fut suivie par les attaques meurtrières de
Hiroshima et Nagasaki
par JULIEN BOURDET, publié
dans le Figaro le 16 juillet 2005
"Un nuage compact,
massif se forma, puis monta en fluctuations en
hauteur avec une puissance effrayante. A la première
explosion se succédèrent deux autres, de moindre
luminosité. Le nuage monta à une grande hauteur,
il prit une forme de globe, puis celle d'un
champignon, puis s'allongea en forme de cheminée
et, finalement, s'éparpilla en plusieurs directions
sous les vents qui soufflaient aux diverses
altitudes." C'est en ces termes que le général
Leslie Groves, maître d'oeuvre du projet Manhattan -
qui visait à développer la bombe atomique aux
Etats-Unis -, raconte la première explosion nucléaire
de l'histoire de l'humanité, le 15 juillet 1945,
peu après cinq heures du matin, dans le ciel d'Alamogordo
en plein désert du Nouveau-Mexique. Démarré moins
de quatre ans auparavant par le président
Roosevelt, le projet Manhattan venait d'atteindre
son objectif : construire la bombe avant l'Allemagne
nazie.
C'est le 16 décembre 1941, après
l'agression de la flotte américaine par les
Japonais à Pearl Harbor, que Franklin Roosevelt décide
de doter son pays de la puissance atomique. Dès
1939, le principe de la bombe était établi. En
1934, Frédéric et Irène Joliot-Curie avaient découvert
la radioactivité artificielle et, en 1938, les
Allemands Otto Hahn et Fritz Strassman avaient
compris que le noyau d'uranium, bombardé de
neutrons, se casse en deux en libérant deux
neutrons et une énergie considérable, un phénomène
appelé fission nucléaire. Un an plus tard, Frédéric
Joliot puis les Américains Enrico Fermi et Leo
Szilard découvraient le principe de réaction en
chaîne (les neutrons libérés cassent à leur tour
d'autres atomes d'uranium, et ainsi de suite libérant
une énergie encore plus grande), celui-là même
qui serait utilisé pour la bombe.
Le physicien Szilard, d'origine
hongroise, ayant fui le régime nazi en 1933, est
l'un des premiers à avoir l'idée de la bombe. Il
alerte les autorités américaines sur le risque de
voir les Allemands développer les premiers cette
arme de destruction massive et préconise de lancer
un grand projet américain pour devancer les Nazis.
C'est grâce à Einstein, qui accepte de signer une
lettre adressée à Roosevelt affirmant la nécessité
de développer la bombe, qu'il est entendu. Le
physicien d'origine suisse le regrettera d'ailleurs
amèrement après le bombardement d'Hiroshima et de
Nagasaki le 6 et le 9 août 1945. Mais le projet
Manhattan était né et plus rien ne devait l'arrêter.
Ce fut sans aucun doute le projet scientifique le
plus ambitieux de l'Histoire. En moins de quatre
ans, il allait engloutir 2 milliards de dollars (de
l'époque) et mobiliser quelque 150.000 chercheurs
et ingénieurs américains, pour la plupart, et
anglais. Parmi eux, une vingtaine sont ou seront
Prix Nobel.
Mi-septembre 1942, le général
Groves est nommé à la tête du projet. Il choisit
Robert Oppenheimer, physicien américain de Berkeley
comme responsable scientifique. En décembre 1942,
Fermi, un physicien italien émigré aux Etats-Unis,
réussit à faire fonctionner la première pile
atomique au monde qui produit de l'énergie grâce
à la fission nucléaire. La possibilité de
construire la bombe venait ainsi d'être démontrée.
Les scientifiques indiquent alors deux pistes qui
correspondent chacune à un élément chimique
capable de subir la fission : l'uranium et le
plutonium. Ce seront donc deux bombes différentes
qui seront construites. Trois sites sont
alors choisis où les équipes travailleront dans le
plus grand secret : Oak Ridge pour la production
d'uranium, Hanford pour celle du plutonium et le célèbre
Los Alamos, "camp de concentration des Prix
Nobel", selon l'expression du physicien
Bertrand Goldschmidt, auteur de l'Aventure
atomique (Fayard, 1962). C'est ici que les
savants étudieront et mettront au point les trois
bombes, Fat Man (largué à Nagasaki), Little
Boy (largué à Hiroshima) et enfin la première
à exploser le 15 juillet 1945, sous le nom de code Trinity.
Bien que connaissant l'énergie
qui allait être libérée par l'explosion (21.000
tonnes de TNT), les acteurs du projet rassemblés à
Alamogordo ce jour-là dans un abri bétonné à 8
km du point zéro sont stupéfaits par le phénomène.
A l'image du général Farrel : "Le déplacement
d'air frappa violemment les gens et puis, presque
immédiatement, un coup de tonnerre assourdissant,
terrifiant, interminable suivi, qui nous révéla
que nous étions de petits êtres blasphémateurs
qui avaient osé toucher aux forces jusqu'alors réservées
au Tout-Puissant".
Devant cette démonstration de
puissance, certains scientifiques s'inquiètent des
conséquences de leur acte. Szilard et d'autres des
collègues s'opposent alors à toute utilisation
militaire de la bombe. "N'ouvrons pas l'ère
atomique par une explosion cruelle, faisons leur une
démonstration, cela suffira peut-être à persuader
les Japonais de se rendre", déclarent-ils
dans une pétition commune. Mais le sort était déjà
joué. Truman et l'état-major américain, soutenus
par Oppenheimer, voulaient en finir avec la guerre
et éviter à l'Amérique d'autres pertes humaines
massives. Soit en envahissant militairement le
Japon. Soit en utilisant la bombe atomique. C'est
cette dernière option tragique qui a été choisie.
Les deux sites japonais furent alors sélectionnés
pour faire le maximum de dégâts, 250.000 personnes
moururent à Hiroshima et 150.000 à Nagasaki.
Une
voiture piégée tue des enfants irakiens
Un
kamikaze a foncé sur des soldats américains qui
distribuaient des bonbons à un groupe de jeunes
paru
dans le Devoir le 14 juillet 2005
Vingt-sept
jeunes Irakiens, dont au moins une dizaine
d'enfants, ont été tués par un kamikaze qui a
fait exploser hier sa voiture piégée contre des
soldats américains qui leur offraient du chocolat
à Bagdad. Au moins 70 personnes ont également été
blessées, dont trois soldats américains. L'attaque
s'est produite en fin de matinée dans un quartier
pauvre essentiellement peuplé de musulmans chiites
et de chrétiens. Elle a provoqué un incendie dans
une maison à proximité. Il s'agit du deuxième
attentat suicide de grande ampleur à Bagdad en
l'espace de quelques jours. Dimanche, un kamikaze
avait frappé un centre de recrutement de l'armée,
faisant 25 morts.
Hier,
le kamikaze a foncé sur des soldats américains qui
distribuaient des bonbons à des enfants irakiens.
"Il y avait des soldats américains qui
bloquaient la route lorsqu'un Humvee s'est approché
d'un groupe d'enfants, et les GI ont commencé à
leur donner des bonbons, a raconté Karim Shukir, 42
ans. Soudain, une voiture piégée roulant à vive
allure est arrivée et a frappé le Humvee et les
enfants." Les soldats américains étaient
venus bloquer les issues du quartier Bagdad
al-Jadida après avoir été prévenus de la présence
d'un kamikaze circulant à bord d'une voiture piégée
et ont demandé aux habitants de rester chez eux.
Les GI, rassurés après une fouille des véhicules
dans le secteur, avaient commencé à distribuer
jouets et friandises aux enfants du quartier. En
septembre dernier, 35 enfants avaient été tués
par des bombes qui avaient explosé alors que des
soldats américains distribuaient des bonbons à
l'occasion d'une fête parrainée par le
gouvernement irakien pour célébrer l'inauguration
d'une station d'épuration à Bagdad.
Par ailleurs, un haut responsable
du ministère irakien de l'Intérieur a reconnu hier
qu'une dizaine d'Arabes sunnites étaient morts par
suffocation dans un véhicule de police, précisant
que les responsables seraient jugés. Les victimes,
neuf ou dix hommes, auraient été détenues
plusieurs heures dans le véhicule surchauffé et
manquant d'oxygène après une attaque contre une
patrouille du ministère de l'Intérieur, dimanche
à Bagdad. L'incident a provoqué la colère de
nombreux Irakiens sur fond de tension croissante
entre les sunnites et le gouvernement irakien, dominé
par les chiites. Beaucoup dénoncent des mauvais
traitements de la part des forces de sécurité
irakiennes formées par les Américains.
D'autre part, les enquêtes du
Tribunal spécial irakien chargé de juger l'ancien
dictateur Saddam Hussein, capturé en décembre 2003
et accusé de crimes contre l'humanité, et
plusieurs de ses proches semblaient rapidement
progresser, l'instruction étant "terminée à
plus de 80 %", a affirmé un juge
important du tribunal, Raëd Jouhi. Composé de
magistrats irakiens, le Tribunal spécial irakien a
été mis sur pied par les Américains pour juger
les crimes du régime de Saddam Hussein sept mois
après son effondrement, en avril 2003. Enfin, une
des principales instances sunnites du pays, le Waqf
(Biens religieux), a demandé au gouvernement
irakien l'ouverture d'une enquête sur la mort de 11
sunnites retrouvés tués d'une balle dans la tête
quelques jours après leur arrestation par la
police. Elle a exigé la publication des résultats.
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