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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°56  du 22 juillet 2005

 

Le monde arabe mû par un sentiment d’injustice vis-à-vis de l’Occident
 
Les poseurs de bombe ont des motivations plus politiques que religieuses
 
par MICHEL MOUTOT (AFP), publié dans l'Orient-le Jour le 14 juillet 2005
 

Les poseurs de bombe, à Londres comme à Madrid ou New York, sont mus par un sentiment d’injustice, et leurs motivations sont plus politiques que religieuses, assurent experts et responsables musulmans. S’ils condamnent tous irrévocablement l’usage de la violence aveugle, ces observateurs ou acteurs sociaux estiment que, pour mieux les combattre, il est crucial de comprendre les motivations des terroristes, dominées par la colère et la frustration envers le monde occidental. "Nous devons chercher à savoir ce qui pousse ces personnes à entreprendre de telles actions, comment ils en viennent à haïr l’Ouest à ce point", commente Imran Wahid, représentant en Grande-Bretagne du parti islamiste radical Hizbi Tahrir. "L’islam interdit le meurtre de civils innocents, mais ces événements (les attentats de Londres) interviennent dans un contexte particulier. La réalité est que la semaine dernière 200 civils afghans ont été tués (…) et cela n’a pas provoqué quatre fois plus de chagrin et de peine que pour les cinquante civils à Londres", affirme-t-il.


Le chercheur François Burgat, du CNRS (Centre national de la recherche scientifique), l’un des meilleurs experts français du monde arabe contemporain, va dans le même sens : "L’état d’âme de la rue arabe est assez homogène : ils partagent tous un profond sentiment d’injustice, de ressentiment envers les principes à géométrie variable appliqués par l’Occident (...) C’est pour 95 % de la population le sens commun." "Ce qui a radicalisé cette génération, c’est d’abord la Palestine, avec la communauté internationale qui s’interdit d’appliquer à Israël des règles qu’elle énonce comme universelles", poursuit-il. "Le deuxième dossier, c’est l’Irak : d’abord les enfants irakiens morts à cause de l’embargo, puis l’invasion. Et ensuite le maintien au pouvoir dans le monde arabe, avec le soutien occidental, de régimes perçus comme illégitimes."


La rhétorique islamiste, utilisée par Oussama Ben Laden, compte moins que les revendications politiques, considère le journaliste anglais Robert Fisk, et l’un des rares Occidentaux à avoir interviewé l’homme le plus recherché du monde. "Ils essaient de pousser l’opinion publique à forcer Blair à se retirer d’Irak, de son alliance avec les Etats-Unis et du soutien qu’il apporte aux politiques de Bush au Proche-Orient", souligne-t-il. "Il est facile à Tony Blair de qualifier ces attentats de barbares, mais qu’en est-il des morts civils de l’invasion anglo-américaine d’Irak ? Des enfants déchiquetés par les bombes à fragmentation ? Quand ils meurent, ce sont des “dommages collatéraux”, quand “nous” mourons, du “terrorisme barbare” ", poursuit-il. "Oussama Ben Laden a dit, dans une récente vidéo : “si vous bombardez nos villes, nous bombarderons les vôtres” ", rappelle Robert Fisk. "Et juste avant l’élection présidentielle américaine, il avait dit : “Demandez-vous pourquoi nous ne nous en prenons pas à la Suède”."


Pour Ghayasuddin Siddiqui, président du Muslim Parliament of Britain, "le mot-clef est injustice. Il y a un sentiment permanent que des injustices sont commises envers les musulmans, en Palestine, en Tchétchénie ou ailleurs". "Et il y a des ghettos dans ce pays. Si nous ne nous attaquons pas à l’exclusion sociale qui frappe une partie des jeunes musulmans, il sera toujours possible pour des démagogues au sein de nos communautés de les utiliser, pour parvenir à leurs fins", conclut-il.

 


 

"Outright terror", terreur totale

 

par FRANCOIS REGIS HUTIN, publié dans Ouest-France le 16 juillet 2005

 

Après les attentats de New York et de Madrid, après l'attaque lancée contre les techniciens de l'arsenal de Cherbourg à Karachi au Pakistan, nous avons été bouleversés par les terribles explosions qui ont secoué Londres, la Grande-Bretagne et, par contrecoup, l'ensemble de notre Europe. Nous savons bien que nous sommes tous menacés, mais quand la réalité d'un tel drame s'impose à nous, quand nous sommes frappés directement ou dans nos proches, tout devient différent. Bien sûr, nous nous indignons à juste titre et nous ne trouvons pas de mots assez forts pour qualifier l'inqualifiable. En même temps, nous cherchons à comprendre pourquoi cela, en cet endroit, à ce moment-là. Qui donc a déclenché ce séisme ? Comment s'explique une telle volonté de tuer ?

Nous nous observons nous-mêmes et nous ne voyons pas en nous de raison de susciter une telle haine. A nos yeux, notre société occidentale n'est-elle pas la pointe de la civilisation ? Après des millénaires de servitude, les hommes et les femmes de nos pays n'ont-ils pas, dans leur ensemble, retrouvé leur dignité ? A la force de la brute, nous avons peu à peu substitué le dialogue entre citoyens où chacun vaut autant que l'autre dans nos démocraties. Certes, bien des imperfections demeurent dans nos relations, nos comportements, nos façons de travailler, de commercer, de nous exprimer. Mais les progrès sont évidents. Tout cela est fondé sur des valeurs auxquelles nous croyons : liberté, justice, solidarité, égalité dans la dignité. Alors pourquoi donc s'en prendre à nous ?

 

"L'homme se prend pour Dieu et joue au diable"

 

Peut-être, avons-nous suscité la jalousie par notre opulence ? Peut-être, sommes-nous considérés comme des prédateurs, consommant sans hésiter, sans état d'âme, et en quantités abusives, les ressources de notre planète dont les générations futures pourraient bien manquer un jour. Peut-être sommes-nous vus comme des destructeurs de l'environnement ? Or, nous savons bien qu'en ces domaines, nous pratiquons un égoïsme qui n'ose pas dire son nom vis-à-vis des populations pauvres de la terre, vis-à-vis même de nos propres descendants. "La terre nous est prêtée par nos petits-enfants", rappelle Gilles Martin-Chauffier dans Paris-Match (N° 2930, 13-20 juillet 2005). Evoquant le philosophe, Jean-Pierre Dupuy, il ajoute que nous devrions "remplacer la vieille pensée de progrès universel par celle du déclin partagé". En effet, la course à la performance que nous pratiquons en Occident et que le reste des populations du globe, tentent elles aussi, conduit à "foncer tête baissée dans le mur. L'espèce humaine n'aura pas besoin de tsunami pour disparaître... L'homme se prend pour Dieu et joue au diable !"

 

Il se peut que nos agresseurs d'aujourd'hui aient cela en tête et s'efforcent d'enrayer notre système qu'ils jugent dangereux pour l'avenir : le leur, celui de leurs croyances, de leurs valeurs, bref, celui du monde. Peut-être ne croient-ils pas à nos valeurs, peut-être veulent-ils les détruire aussi, peut-être nous jugent-ils irrémédiablement pervertis puisque nous-mêmes, dans bien des cas, nous semblons mépriser ces valeurs auxquelles nous prétendons être attachés. Ainsi, le bus rouge n° 30 qui a sauté à Tavistock Square, à Londres, le jeudi 7 juillet, ne portait-il pas, ironie du sort, une affiche publicitaire collée sur ses flancs, pour des films d'épouvante intitulés : "The Descent" et "The Devil's rejects" suivis d'une incitation "Outright terror... bold and brilliant" que l'on pourrait traduire par "Terreur totale, terrible, éclatante". Nous jouons, sans doute trop, avec la dérision envers nous-mêmes et nos paisibles sociétés. Cela finit par se retourner contre nous.

 


 

La récidive terroriste plonge Londres dans l'angoisse

 

paru dans le Temps le 22 juillet 2005

 

Deux semaines jour pour jour après les attentats qui ont fait 56 morts, Londres a de nouveau été visée par une attaque terroriste. Jeudi après-midi, des attaques quasi simultanées ont pris pour cible les transports publics de la capitale britannique. Trois explosions ou "tentatives" ont secoué des stations de métro, qui ont été fermées, ainsi qu'un bus... La réplique exacte du scénario du 7 juillet. Sauf que, cette fois, quelque chose a mal fonctionné. Les bombes, de plus petite taille, et peut-être bricolées avec moins de professionnalisme - l'enquête devra le dire - n'ont pas explosé correctement. Il n'y a pas eu de victimes, ni de blessés graves. Le métro fermé, les voyageurs évacués dans un début de panique, les sirènes hurlantes dans la City : les Londoniens sont ébranlés, même s'ils conservent un calme admirable. Le chef de la police a parlé d'événements "très graves", "faits pour effrayer" les gens, a ajouté Tony Blair. Les poseurs de bombes ont cette fois raté leur coup, mais ils renvoient la Grande-Bretagne au constat qu'elle offre un terreau propice aux attentats perpétrés par des fanatiques islamistes. Qui sont les recrues du djihad ? Notre enquête tente de cerner comment des jeunes musulmans en arrivent à épouser une idéologie nihiliste, résultat d'une dérive religieuse.
 

 

Explications de MTC Touch sur l’interruption des communications après chaque explosion

 

paru dans l'Orient-le Jour le 14 juillet 2005

 

Pourquoi les communications se coupent-elles après chaque explosion, même dans des régions éloignées de l’endroit du sinistre ? La société MTC a publié hier un communiqué expliquant que lorsqu’un tel événement a lieu, le nombre d’appels téléphoniques se multiplie automatiquement, vu l’inquiétude suscitée par la situation. Or le réseau de téléphonie mobile au Liban, créé selon les standards GSM internationaux et conçu pour un certain nombre d’appels, ne peut supporter la pression de moments exceptionnels et s’en trouve paralysé, selon le communiqué. La société a précisé que le nombre d’appels effectués en même temps juste après l’explosion était de plus de quatre fois supérieur à celui des communications sollicitées en temps normal. Le même phénomène a été observé à Londres lors des attentats de la semaine dernière, indique enfin le communiqué.

 


 

L'enquête sur l'assassinat d'Hariri entravée
 
La commission de l'ONU sur l'attentat qui a coûté la vie à l'ex-premier ministre, le 14 février dernier, accuse des personnalités prosyriennes de brouiller les pistes
 
par GEORGES MALBRUNOT, publié dans le Figaro le 20 juillet 2005
 
Le 14 février dernier, l'ex-premier ministre Rafic Hariri était assassiné à Beyrouth dans un attentat à la voiture piégée. L'événement allait provoquer un électrochoc dans le pays, susciter la mobilisation de l'opposition et entraîner le départ des troupes syriennes du Liban, fin avril. Entre-temps, le 7 avril, la résolution 1595 adoptée par l'ONU avait décidé la création d'une commission internationale d'enquête. Le Figaro fait le point sur ses investigations et révèle la mise en cause du responsable de la garde présidentielle, Moustapha Hamdane. Celui-ci aurait fait "nettoyer" le site de l'attentat pour brouiller les pistes et protéger les commanditaires
 
Le nettoyage de la scène de crime
 
Entre 23 heures et 3 heures du matin, la nuit suivant l'attentat le 14 février dernier, des dépanneuses enlèvent les six véhicules du cortège d'Hariri, tandis que des bulldozers commencent à boucher le cratère creusé par l'explosion. Les voitures sont transportées à la caserne Hélou des Forces de sécurité intérieure (FSI), où elles sont photographiées puis sommairement bâchées, avant d'être examinées par des experts libanais et étrangers, mais un mois plus tard. "Ils étaient pressés", se souvient le général Ashraf Rifi, le patron des FSI. Sur place, effarés par un tel vice dans la procédure d'enquête, certains officiers des FSI téléphonent au général Rifi. "Faites quelque chose, ils sont en train de saccager la scène de crime." Le général Rifi appelle alors le ministre de l'Intérieur prosyrien Soleiman Frangieh, qui a refusé de répondre à nos questions. "Si vous ne stoppez pas ça, vous en serez tenus responsables devant l'histoire", lui dit Rifi. Frangieh demande alors à Ali Hajj, le patron des FSI à l'époque, d'arrêter le déblayage. Ce qui est fait, mais très tardivement. De nombreuses preuves ont disparu. "C'était la pagaille", se souvient un enquêteur. Un cadavre sera retrouvé quinze jours après sous les décombres. Ne disposant que de peu de preuves matérielles, la commission d'enquête se résoudra à prendre le problème à l'envers : ceux qui ont ordonné le saccage de la scène de crime conduiront jusqu'aux commanditaires de l'attentat, qu'ils ont intérêt à protéger.
 
Une seule explosion en surface
 
Un rapport d'une trentaine de pages établi par des experts en explosifs allemands et suisses conclut à une seule explosion en surface. "Nous en sommes sûrs à 99%", déclare Detlev Mehlis, le chef de la commission d'enquête créée par l'ONU. C'est l'hypothèse avancée dès le début par les enquêteurs libanais. Elle est validée très tôt par Mehlis. "Sans doute pour s'attirer la collaboration des Libanais", reconnaît un expert occidental, pourtant dubitatif. Cette thèse en effet ne convainc pas tout le monde. De nombreux témoins ont entendu deux explosions. Normal, répondent les experts, qui invoquent une résonance après une détonation équivalente à une tonne de TNT. L'autre thèse, celle d'une double explosion, en surface et souterraine, est privilégiée au début par la sécurité d'Hariri, qui comprend des gendarmes et des policiers français à la retraite. Explosion souterraine égale crime d'Etat. Après avoir demandé l'expertise du Hezbollah, la famille Hariri se range derrière la version officielle. Si le cratère est aussi large (13 mètres de diamètre sur 3 de profondeur), c'est parce qu'il y a des souterrains d'égouts à l'endroit de l'explosion, donc un sol facilement soufflable.
 
La piste du kamikaze dans une voiture bourrée d'explosifs
 
Pour les experts internationaux, les explosifs ont été probablement placés à bord d'une camionnette Mitsubishi blanche, modèle 1995-1996, avec le volant à droite. C'est la principale conclusion tirée de l'enregistrement d'une caméra vidéo de surveillance installée à l'entrée d'une agence de la banque HSBC, proche du lieu de l'attentat. Sur cette vidéo, analysée par des policiers allemands, on voit un camion blanc passer lentement devant la banque, puis sortir du champ une minute et neuf secondes avant une explosion lumineuse. Le document montre un convoi de voitures noires qui avancent dans la même direction que le camion. Le kamikaze, après avoir ralenti ou s'être arrêté, aurait fait exploser la charge au passage de la Mercedes blindée d'Hariri. Une quasi-certitude : le déclenchement s'est fait manuellement et non à distance. Le convoi d'Hariri était équipé en effet d'un système de brouillage des fréquences, qui venait juste d'être modernisé. Impossible d'actionner un portable dans un rayon proche. Selon des fidèles d'Hariri, de l'explosif plus puissant type C4, un explosif militaire, pourrait avoir été incorporé à la charge. D'où proviendrait-il ? Les renseignements militaires libanais ont transmis à la commission l'écoute de six appels téléphoniques suspects. Quelques heures après sa mort, une équipe de la DGSE est envoyée à Beyrouth sur ordre de Jacques Chirac pour protéger sa famille. Elle y restera plus d'une semaine.
 
La cassette Abou Abbas : une sous-traitance palestinienne ?
 
Dix minutes après l'attentat, le correspondant de la chaîne arabe al-Jezira, Ghassan Ben Jeddo, reçoit un appel téléphonique à son bureau. Un interlocuteur parlant avec un accent pakistanais annonce qu'un mystérieux groupe a commis l'attentat. Une heure après, nouvel appel téléphonique d'un correspondant parlant cette fois un arabe ponctué de références religieuses. "Non loin de votre immeuble, vous trouverez une cassette sur un arbre." La cassette VHS montre Abou Abbas non cagoulé, qui annonce une opération suicide. Pendant deux heures et demie, al-Jezira hésite avant de diffuser la vidéo. Qui est Abou Abbas ? Un réfugié palestinien de 24 ans, d'une banlieue de Beyrouth, Talik al-Jadidah devenu fondamentaliste quelques mois avant l'attentat. Il a disparu du domicile familial un mois avant l'assassinat. Il devait partir en Irak combattre les Américains. Mais la question reste posée : Abou Abbas était-il un kamikaze ou un leurre ?
 
La chaîne de commandement pour nettoyer la scène de crime
 
Le général Ali Hajj a dû quitter le commandement des FSI après l'attentat. C'est lui qui aurait donné l'ordre de "salir" la scène de crime. Le clan Hariri le considère comme un traître. De 1992 à 1998, puis de nouveau en 2000 lorsque Hariri redevient premier ministre, Ali Hajj est le responsable de sa sécurité. Mais Hariri doute de sa fiabilité. Il le teste en livrant de fausses informations en sa présence. Peu après, les Syriens le lui rapportent. Hariri a la preuve qu'Ali Hajj renseigne directement Rostome Ghazale, le chef des services de renseignements syriens au Liban. Il décide alors de s'en séparer. Quand le premier ministre démissionne en septembre 2004, Ali Hajj est nommé chef des FSI, il s'empresse d'écarter des officiers proches d'Hariri. Qui lui a donné l'ordre de nettoyer la scène de crime ? Devant la commission Mehlis, le général Hajj aurait couvert son supérieur en prétendant que c'est le ministre des Travaux publics, Yassine Jaber, qui lui a demandé de nettoyer la scène de crime pour rétablir la circulation routière. Selon un membre de la commission, Jaber a mis en cause Moustapha Hamdame, le chef de la garde présidentielle, durant son audition. Ce dernier, principal suspect aux yeux de Mehlis, est un ancien "Morabitoun", un combattant arabe retourné par les Syriens pendant un séjour en prison à Damas à la fin des années 70. Ses nouveaux parrains le propulseront en 1991 à la tête de la garde présidentielle, où il dispose d'une brigade d'élite de 3.500 hommes, bien armés. "C'est un tueur", se souvient un superflic français qui entraîna ses hommes aux débuts des années 2000. Ce qui donne aujourd'hui quelques sueurs froides aux initiateurs de cette instruction à haut risque. "Que Hamdame soit soupçonné de négligence, très bien, reconnaît un diplomate, mais ça ne suffit pas pour l'accuser du crime contre Hariri." Reste en effet à remonter la filière des commanditaires. Très difficile. "La seule façon est que les suspects se mettent à table après s'être vu offrir une protection par la commission Mehlis", conclut ce diplomate.
 

 

Sang-froid

 

par ANTOINE GAUDEMAR, publié dans Libération le 8 juillet 2005
 
New York, Madrid, Londres : comme un cauchemar à répétition, la liste sinistre des grandes villes occidentales touchées par le terrorisme s'allonge et n'est sans doute pas close. Selon Scotland Yard et l'ensemble des responsables antiterroristes, le problème désormais n'est pas de savoir s'il y aura d'autres crimes similaires, mais quand. Car leur prévention reste toujours aussi difficile. Surtout lorsque, comme c'était déjà le cas à Paris en 1995, ce sont les transports en commun qui sont visés à des heures de grande affluence. Terrorisme aveugle dans des lieux publics plutôt qu'attentats ciblés, pour faire le plus de victimes possible et obtenir un retentissement maximum. Le résultat est d'autant plus garanti quand le choix du jour ne doit rien au hasard. Hier, les attentats ont eu lieu à l'ouverture du G8, dont trois des membres, Bush, Blair et Poutine, sont sans doute les pires ennemis des extrémistes islamistes. Blair n'a d'ailleurs pas attendu les conclusions de l'enquête pour désigner les poseurs de bombes, qui portent effectivement la marque d'Al-Qaeda et de ses épigones, et prouvent une fois de plus leur redoutable capacité d'organisation et de nuisance.
 
Quel contraste d'un jour à l'autre ! A voir hier le masque déterminé du Premier ministre britannique, on ne pouvait s'empêcher de penser à son visage rayonnant de joie avant-hier à l'annonce du choix du Comité international olympique. Mais inutile d'attendre de lui un changement de politique dans sa guerre déclarée au terrorisme. Son refus de l'intimidation est comme le parfait reflet du sang-froid observé hier dans les rues de la capitale anglaise. Une absence de panique et un flegme impressionnants, à la mesure d'un peuple qui nous a habitués, depuis 1940 au moins, à son esprit de résistance. "Londres de choc", titrait Libération hier après le succès britannique dans la course aux JO 2012. Aujourd'hui, entre stupeur et colère, Londres tient le choc.
 

 
Les limites du cynisme britannique
 
Face à l'extension du théâtre de la guerre terroriste
 
par ANTOINE BASBOUS, publié dans le Figaro le 18 juillet 2005
L'auteur est directeur de l'Observatoire des pays arabes. Dernier ouvrage paru : "L'Arabie saoudite en guerre", éd. Perrin, coll. Tempus 2
 

Tout en admirant le sang-froid des Britanniques et en saluant leur courage et leur sens de la dignité dans l'épreuve, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur leur conduite cynique à l'égard des islamistes. En effet, depuis quinze ans, ces derniers ont fait de Londres le "Kaboul de l'Occident". A une différence près : ici c'est "tout confort" par rapport à la pauvre et austère Kaboul : eau courante, électricité, statut de réfugié pour certains, assorti d'aides au logement, de soutien juridique face au gouvernement britannique... Et pour couronner le tout, une liberté d'expression qui n'a d'équivalent dans aucune capitale islamique : de Karachi à Riyad en passant par Téhéran et Damas. Que Londres perpétue sa tradition de terre d'asile pour les persécutés de la planète, c'est tout à son honneur. Qu'il accueille des islamistes condamnés par des régimes tyranniques ou pourchassés par des gouvernements répressifs et peu respectueux des droits de l'homme, cela peut se justifier. En revanche, transformer Londres en base idéologique du terrorisme islamiste où les directeurs autoproclamés de la "bonne conscience islamique" prêchent publiquement la haine et la guerre sainte tout en appelant les "mécréants" à se convertir à l'islam, c'est injustifiable.

 

Les Abou Katada, Abou Hamza et autres "Abou" de Londres ont bénéficié d'une liberté indue pour prêcher le djihad et l'intolérance. Ce faisant, ils n'étaient plus dans le cadre de l'expression naturelle de réfugiés politiques respectueux des valeurs du pays qui leur a offert une terre d'asile. En décrétant la guerre sainte et en mobilisant les membres de la "oumma" islamique pour venir en aide à leurs frères sur tous les fronts, ils ont franchi bien des lignes rouges et fait de Londres un sanctuaire idéologique qui leur a permis d'appeler impunément à la haine et à la violence. Au milieu des années 1990, le GIA algérien publiait à Londres son hebdomadaire Al Ansar et y revendiquait les massacres collectifs de civils algériens tout en appelant au meurtre des Européens, "fils de porcs", qui séjournent dans ce pays. Et quand les attentats de Paris de 1995 mettaient en cause un terroriste présumé, Rachid Ramda, réfugié en Grande-Bretagne, Londres a validé des artifices juridiques et continue, dix ans après, de priver la justice française de l'entendre et, le cas échéant, de l'inculper.

 

Il est très regrettable que les stars de l'islamisme londonien étaient devenues les interlocuteurs privilégiés des médias. Ce qui en a fait des notables et parfois des "modèles" à imiter, au regard d'une partie de leur communauté. Le deal présumé, qui consistait à accorder aux islamistes un sanctuaire londonien à condition de ne pas s'en prendre à la Grande-Bretagne, a volé en éclats avec l'apparition de la force destructrice d'al-Qaida. Les alertes successives des attentats anti-américains de Nairobi et de Dar es-Salam, en août 1998, puis du 11 septembre 2001 ont conduit Londres à revoir mollement son dispositif juridique. C'était trop peu, trop tard. Les prêches enflammés des imams londoniens qui relayaient le discours de Ben Laden et de Zawahiri ont pénétré et endoctriné les cerveaux d'une jeunesse prête à "satisfaire" Allah et à gagner le paradis. Des hommes ont été acquis à la "cause" sacrée. Le passage à l'acte kamikaze n'attendait qu'une opportunité : la rencontre avec le recruteur et l'artificier. Les kamikazes peuvent n'avoir jamais croisé les prédicateurs islamistes de Londres. Néanmoins, ils se sont imprégnés de leur message. Ainsi, le wahhabisme saoudien, dont al-Qaida est le vecteur le plus authentique, aura réalisé sa métastase.

 

Comment peut-on comprendre que la capitale la plus libérale de l'Europe ait accepté d'abriter les prédicateurs les plus obscurantistes d'une interprétation totalitaire de l'islam, alors qu'aucune capitale arabe, asiatique ou européenne n'ait accepté de partager ce triste privilège ? Cette attitude a été maintenue bien après que la mouvance islamiste a entamé ses frappes contre des objectifs civils en Orient, comme en Occident. Nous faisons face à une nouvelle génération de terroristes anonymes qui ne laissent transparaître aucun signe extérieur de leur engagement. Demain, d'autres capitales, à l'instar de Londres, Madrid, New York, Istanbul, Riyad ou Casablanca, risquent de trembler devant les "raids bénis" des moudjahidin. Car, loin de reculer, les actes terroristes ont triplé en 2004 par rapport à l'année précédente, faisant plus de 1.900 morts.

 

Ayons la lucidité et le courage de le reconnaître : la dynamique du terrorisme connaît une trajectoire ascendante. Presque quatre ans se sont écoulés depuis le 11 Septembre. Le monde, loin de réduire ce fléau, s'enfonce dans la crise et est devenu plus dangereux. La partie occidentale de l'Irak, largement contrôlée par Zarqaoui, constitue le nouveau sanctuaire d'un djihad proliférant, après le démantèlement de celui des talibans, qui abritait les bases de Ben Laden en Afghanistan. Les pays démocratiques doivent se préparer à une longue guerre d'usure, d'intensité variable, qui pourrait occuper toute une génération. Les terroristes tenteront de peser sur les échéances électorales, telle l'attaque du 11 mars 2004, à Madrid, qui a inversé le résultat prévisible des urnes. La préparation des opinions publiques devra aussi tenir compte de l'usage possible d'armes non conventionnelles, fussent-elles primaires ou artisanales. Au cas où les hommes de cette mouvance devaient réussir à se les procurer, ils en feraient usage.

 

Pour gagner cette guerre, il faudrait surtout y associer les pays arabes et islamiques et les inciter à être plus combatifs, mais surtout plus vertueux dans la gestion de la chose publique. Leurs graves défaillances, doublées d'une corruption légendaire, leur sont justement reprochées par les islamistes qui promettent une gouvernance selon la charia, le jour où ils accéderaient au pouvoir. Assainir et réformer ces pays participent de l'intérêt de leurs peuples et de la paix internationale. Car ils connaissent mieux que quiconque les dirigeants de la mouvance islamiste, leurs méthodes, leur idéologie et ses ressorts. Et surtout, ils doivent désamorcer la doctrine du djihad et du takfir qui transforment les hommes et les femmes en armes de destruction relative, mais imparable. Faute de quoi, le conflit en cours tournerait à la guerre des religions, ardemment souhaitée par Ben Laden. Lequel rêve de devenir l'unique représentant de plus d'un milliard de musulmans. En stratège habile, al-Qaida continuera à frapper "l'ennemi" là où il ne l'attend pas, à cibler ses populations civiles. Elle n'a aucun intérêt à restreindre le théâtre de la guerre aux pays choisis par les Occidentaux, essentiellement l'Irak et l'Afghanistan. Bien au contraire, elle cherchera à frapper leurs arrières, leurs civils, leur moral et leur économie. 

 


 

Kofi Annan veut combler le fossé entre l'Occident et l'Islam

 
paru dans la Croix le 14 juillet 2005

Le secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a lancé jeudi une initiative pour une "alliance des civilisations", destinée à combattre les préjugés et incompréhensions entre les cultures, notamment islamiques et occidentales. Selon son porte-parole, Stéphane Dujarric, "les événements de ces dernières années ont accentué l'impression d'un fossé grandissant et d'un manque de compréhension entre les sociétés islamiques et occidentales, un environnement qui a été exploité et exacerbé par des extrémistes dans toutes ces sociétés". "L'Alliance des civilisations s'entend comme une coalition contre ces forces, comme un mouvement pour promouvoir le respect mutuel pour les croyances et traditions religieuses et comme une réaffirmation de l'interdépendance croissante de l'humanité dans tous les domaines", a-t-il ajouté dans un communiqué. A l'origine d'une telle idée, se trouvent le président du gouvernement espagnol José Luis Rodriguez Zapatero et le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, a indiqué M. Dujarric. Un Fonds a été créé pour financer cette initiative et M. Annan invitera d'autres gouvernements et groupes à s'y joindre. Il mettra sur pied un comité de "sages" pour guider l'initiative, qui devrait remettre un rapport avec des recommandations vers la fin 2006, a-t-il précisé.
 
 

 

Bombe à retardement

 

par CHRISTIAN MERVILLE, publié dans l'Orient-le Jour le 12 juillet 2005

 

Il est des signes qui ne trompent pas. Et des coïncidences qui parlent d’elles-mêmes. Israël vient de révéler que le tracé du "mur de l’apartheid" - plus de 650 kilomètres de long et en certains points 10 mètres de hauteur - allait subir une modification majeure au niveau de Jérusalem afin de placer 55.000 Palestiniens du côté oriental, comprendre arabe, de la ville. Le même jour, le bureau central des statistiques, organisme relevant de l’Autorité, révélait que la population de Cisjordanie et de la bande de Gaza était de l’ordre de 3,8 millions de personnes. En pourcentage, la poussée démographique dans ces deux territoires a représenté le chiffre de 3,4 pour cent pour les seuls douze derniers mois, avec par moments des pointes de 4,4 pour cent. En regard, ils sont 13 millions de juifs dans le monde, dont 5,28 millions vivent aux Etats-Unis et 5,25 millions au sein de l’Etat hébreu lui-même. Le taux de natalité parmi la communauté prise dans son ensemble est bien faible puisque, dans quinze ans, celle-ci ne totalisera que 13,6 millions d’âmes. Et ce n’est pas le maire de la ville sainte, Uri Lupolianski, qui à lui seul va rétablir l’équilibre avec ses 12 enfants et 15 petits-enfants…

 

On est loin de l’époque, c’était en 1890, où les juifs constituaient en Palestine 8 pour cent de la population, passant à 55 pour cent un siècle plus tard, après une guerre qui vit les organisations terroristes Irgoun, Haganah et Stern détruire 453 localités palestiniennes et forcer à l’exil 800.000 personnes. Sans pour autant parvenir à éloigner d’une manière définitive le spectre de l’engloutissement qui continue de hanter leurs descendants. L’air du temps aidant, et le souvenir du Rwanda et des méfaits de l’armée serbo-bosniaque demeurant vivaces, les membres du gouvernement Sharon préfèrent parler désormais de transfert plutôt que de nettoyage ethnique, de voisinage plutôt que de points de peuplement. Les projections, les responsables dans les deux camps ne manquent pas d’en élaborer, avec on imagine quelle délectation pour les uns et quelle appréhension pour les autres. Ainsi apprend-on qu’en l’an 2050, la rive occidentale du Jourdain et l’enclave compteront près de 14,68 millions d’Arabes, face à une population israélienne de 11,9 millions, dont 8,78 millions de juifs, en baisse de 35-37 pour cent. Plus grave, la situation sera alors comparable à celle qui prévalait vers la fin du mandat britannique, il y a de cela 60 ans. Mais dès 2020, la proportion aura déjà été inversée, avait prévu il y a trois ans Dennis Ross, jadis principal négociateur au Proche-Orient, aujourd’hui directeur de l’Institut du planning familial, un organisme relevant de l’Agence juive. Le président de celle-ci, Sallai Meridor, a aussitôt saisi l’occasion pour tirer la sonnette d’alarme face au "danger démographique qui doit incontestablement déterminer notre politique en matière de définition de nos frontières".

 

Rares sont ceux qui se souviennent encore que, dès son accession à la présidence du Conseil, en 2001, Sharon avait promis d’amener dans le pays un million d’immigrants en l’espace de dix ans. En fait, moins de trois ans plus tard, le mouvement avait accusé une baisse de moitié et il est allé en déclinant, à un rythme accéléré. L’abandon de Gaza et de quatre colonies de la rive ouest ne suffit pas. David Landau, rédacteur en chef de l’édition anglaise du Haaretz , parle de "cataclysme" et met en garde contre un revirement qui verrait les Palestiniens renoncer à leur revendication d’un Etat pour accepter des droits égaux à l’intérieur d’un Grand Israël où ils seraient largement majoritaires. Vers la fin des années 80, rappellent Benjamin Netanyahu et Ehud Barak, Yasser Arafat se plaisait à affirmer que "les entrailles palestiniennes" constituaient la principale arme de son peuple. S’il ne tenait qu’à lui, Arnon Soffer, universitaire et maître de conférences à l’école d’état-major de Haifa, serait disposé, se plaît-il à répéter, à céder entre 85 et 90 pour cent des territoires cisjordaniens ainsi que Jérusalem-Est, à l’exception du mont du Temple et du mont des Oliviers. De cette manière, soutient-il, nous aurons en 2020 une nation de six millions de juifs et 1.300.000 Arabes. Pour justifier les premières opérations de grignotage, David Ben Gourion et ses proches compagnons brandissaient il y a longtemps à la face du monde le slogan célèbre - et combien faux : "Un peuple sans terre pour une terre sans peuple." Force pour leurs descendants de convenir que l’argument a fait long feu. Le choix entre démographie et démocratie s’étant avéré difficile à soutenir, ils ont opté pour la pirouette sécuritaire. S’accordant du coup un répit qui se révèle déjà bien hypothétique.

 


 

Les erreurs de stratégie d'Israël
 
D'ex-agents reprochent aux dirigeants de ne pas avoir pris en compte leurs informations. Des experts militaires et civils qui n'acceptaient pas la ligne de l'état-major ont été marginalisés puis obligés de quitter leurs fonctions
 
par CHARLES ENDERLAIN, publié dans Libération le 13 juillet 2005
L'auteur est journaliste à Jérusalem. Dernier ouvrage paru, les Secrets des négociations israélo-arabes (1917-1995), Fayard

 

Près de cinq ans après le sommet de Camp David en juillet 2000 et le début de l'Intifada, les langues se délient en Israël. Des experts issus de l'armée et des services civils ainsi que quelques journalistes de renom partent à l'assaut du narratif consensuel qui guide la stratégie d'Israël dans le conflit actuel. Ils décrivent une situation sans précédent dans l'histoire du pays, où les décideurs ne tiennent pas compte des analyses officielles fondées sur des renseignements recueillis sur le terrain et jusque dans l'entourage immédiat de la direction palestinienne. Ils mettent en cause la politique de "liquidations ciblées" de militants palestiniens. Matti Steinberg, qui fut le principal conseiller pour les affaires palestiniennes du patron du Shin Beth, le service de sécurité intérieure, évoque l'assassinat de deux responsables du Hamas, le 31 juillet 2001, à Naplouse : Jamal Salim et Jamal Mansour. Un hélicoptère avait tiré un missile sur la maison où ils se trouvaient. Quatre autres personnes avaient été tuées, parmi lesquelles deux enfants. Selon Steinberg, Jamal Mansour avait une influence modératrice au sein du mouvement islamiste. Il venait de prendre publiquement position contre les attentats-suicides. En aucun cas, dit-il, ce chef spirituel ne pouvait être considéré comme un "terroriste sur le point de commettre une attaque" selon le critère israélien justifiant une telle mise à mort sans procès.

 

Sa disparition a effacé les différences qui existaient au Hamas entre les politiques et la branche militaire. Steinberg avait lancé une mise en garde : la riposte risque d'être très dure. A Naplouse, 150.000 personnes avaient participé aux obsèques de Mansour et Salim, aux cris de "vengeance". Huit jours plus tard, une bombe humaine explosait dans la pizzeria Sbarro, en plein centre de Jérusalem, tuant 15 Israéliens et blessant plus d'une centaine de civils. En réaction, le gouvernement avait saisi la Maison d'Orient, à Jérusalem-Est, le siège officieux de l'OLP, qui n'avait aucune responsabilité dans cet épouvantable attentat. Raviv Drucker et Ofer Shelah, deux auteurs israéliens, révèlent dans Boomerang, un ouvrage publié récemment à Tel-Aviv qui fait du bruit, que des officiers supérieurs d'Aman (sigle des renseignements militaires) s'étaient également opposés à l'opération de Naplouse. Pourquoi, alors, les chefs politiques et militaires ont-ils donné le feu vert à une liquidation aussi problématique ? Selon un analyste, l'armée et le Shin Beth n'avaient pas encore suffisamment de renseignements sur les réseaux terroristes à Naplouse ; ils ont donc décidé de frapper une cible facilement identifiable ­- les deux chefs du Hamas ­- pour "envoyer un message ferme aux organisations et à la population palestinienne".

 

Drucker et Shelah racontent dans le détail l'échec de plusieurs tentatives de cessez-le-feu. Ainsi, début décembre 2001. Yasser Arafat est sous la pression des événements. Ariel Sharon vient de le déclarer "hors jeu". Le médiateur américain, le général Anthony Zinni, a quitté la région découragé. Terge Larsen, l'émissaire des Nations unies au Proche-Orient, et Miguel Moratinos, son homologue européen, mais aussi Mohammed Dahlan et Jibril Rajoub, les deux patrons de la sécurité palestinienne, persuadent le président palestinien de proclamer un cessez-le-feu ; ce qu'il fait dans un discours diffusé en arabe. La réaction officielle d'Israël est négative. C'est de la "poudre aux yeux", affirme la présidence du conseil à Jérusalem. Elle expliquera ensuite que la baisse réelle du nombre des attaques constatée les jours suivants... "est la preuve qu'Arafat dirige le terrorisme". Faux affirment aujourd'hui plusieurs analystes, qui recevaient les renseignements recueillis sur le terrain. Jamais nous n'avons eu la preuve de l'implication directe d'Arafat dans des attentats. Mais, ajoutent-ils, "le chef de l'OLP porte la lourde responsabilité de n'avoir pas agi pour faire cesser la violence lorsqu'il en avait la possibilité".

 

En tout cas, à l'époque, selon Drucker et Shelah, le Shin Beth a relevé les ordres de cessez-le-feu transmis à ses troupes par Marouane Barghouti, le chef du Fatah pour la Cisjordanie (jugé depuis en Israël et condamné à vie). Raed Karmi, qui commandait les Brigades Al Aqsa à Tulkarem, avait obtempéré et interdit à ses hommes de commettre des attaques anti-israéliennes. Le 14 janvier 2002, il a été tué dans l'explosion d'une charge placée sur son passage par une unité spéciale israélienne. Karmi était sur la liste noire d'Israël en raison du meurtre de deux restaurateurs israéliens commis un an auparavant pour, disait-il, venger la mort de son oncle, un dirigeant du Fatah abattu par un tireur d'élite de Tsahal. La "liquidation ciblée" de Karmi avait été approuvée par Ariel Sharon, par le patron du Shin Beth et par le chef d'état-major, contre l'avis de plusieurs experts et de certains généraux. Certains d'entre eux avaient prévu l'effondrement de la trêve. Le 27 janvier, une femme, Waffa Idris, commettait à Jérusalem le premier attentat-suicide du Fatah. Le général Giora Eiland a alors déclaré, au cours d'un débat à huis clos : "Nous avons raté une occasion [de conclure un cessez-le-feu] qui ne se représentera plus. Jusqu'à présent nous étions en guerre contre des organisations terroristes qui ne représentaient pas la majorité des Palestiniens. A partir de maintenant, nous avons déclaré la guerre au peuple palestinien." Benjamin ben Eliezer, à l'époque, ministre (travailliste) de la Défense, déclarera plus tard que "la liquidation de Karmi avait été la plus grande erreur d'Israël durant l'Intifada".

 

Le colonel Ephraïm Lavi qui commandait le "desk palestinien" des renseignements militaires, affirme que la confrontation armée avec les Palestiniens n'était pas inéluctable. "De l'été 1998 jusqu'en mars 2002, notre service a produit des analyses écrites décrivant la position de Yasser Arafat. Pour lui, le problème territorial était le plus important, la question des réfugiés étant une carte dans la négociation. A ce sujet, il ferait preuve de souplesse en atteignant son but, c'est-à-dire un Etat palestinien sur la base des lignes d'avant la guerre de 1967." Son chef, le général Amos Malka, a révélé l'analyse officielle présentée par son service au Premier ministre Ehoud Barak avant le sommet de Camp David, en juillet 2000. "Nous avions défini la marge de manoeuvre de Yasser Arafat. Un Etat sur Gaza et la totalité de la Cisjordanie, avec la possibilité d'échanger des territoires pour permettre le maintien de blocs d'implantation. Par exemple, si nous gardions 3 % ou 4 % de la Cisjordanie, il fallait lui donner un territoire équivalent ailleurs. A Jérusalem-Est "capitale de l'Etat palestinien" Arafat ne ferait pas de concession si ce n'est pour le quartier juif de la vieille ville et les nouveaux quartiers juifs. Au sujet des réfugiés palestiniens, [il aurait] une position sans concession sur la déclaration [de responsabilité israélienne] mais une flexibilité sur les nombres, [acceptant que] seul un certain nombre de réfugiés pourrait revenir en Israël."

 

Le postulat selon lequel Yasser Arafat a repoussé "les propositions généreuses d'Ehoud Barak et tenté de détruire l'Etat juif" a produit des résultats catastrophiques en plaçant les Palestiniens devant un seul choix : la reddition ou combattre le diktat israélien, affirme encore Matti Steinberg. Il considère que ce concept rejetant l'existence "du partenaire palestinien pour la paix" est comparable aux erreurs du renseignement militaire israélien avant la guerre d'octobre 1973, lorsque les analystes recherchaient dans la réalité... la confirmation de leurs fausses théories. Drucker et Shelah, eux, révèlent qu'au fil des ans des experts militaires et civils qui n'acceptaient pas la ligne de l'état-major et de la présidence du conseil ont été d'abord marginalisés, puis obligés de quitter leurs fonctions. Leurs voix n'ont pas été entendues par les politiques, qui n'ont finalement accepté que l'analyse correspondant à leur vision du monde, à leur idéologie. La question fondamentale du pluralisme dans le travail du renseignement se pose en Israël.

 


 

We're not afraid
 
par EDWY PLENEL, publié dans le Monde du 16 juillet 2005
 
C'est, de longue date, l'une de nos photos préférées. On ne connaît pas son auteur, seulement ses circonstances. Nous sommes à Londres, en octobre 1940, la guerre a plusieurs mois, les bombardements allemands sont quotidiens et des bombes incendiaires viennent de ravager un quartier de la capitale britannique. Dans les décombres d'une bibliothèque, des hommes impassibles inspectent consciencieusement les rayonnages, choisissent des livres en connaisseurs et les ouvrent comme s'ils reprenaient leur activité coutumière, la lecture. La scène paraît immobile, suspendue hors du temps. Irréelle surtout, tant les contrastes entre la violence des destructions, le calme des lecteurs et l'objet même de leur passion semblent relever de l'imagination. Ce décalage suffit à lui donner une sourde ironie, non pas moqueuse ou mordante, mais de distance et de hauteur.

 

Sociétés à l'épreuve

 

Cet instantané anonyme sauve un instant d'éternité. Il dit ce qui reste quand tout est détruit : la pensée, cette liberté qui ne dépend que de chacun d'entre nous, au risque de la solitude, capacité de réfléchir et d'analyser, envie d'expliquer et de comprendre. Il dit aussi que cela ne va pas de soi : c'est ce qui reste seulement si l'on ne s'affole pas, si l'on ne cède pas à la peur. Il dit enfin, avec ces trois personnages qui, loin d'être oisifs, paraissent s'être arrêtés dans cette bibliothèque sur le chemin ou au retour de leur travail, que cette activité d'apparence passive ne contredit pas l'action ni ne nuit à la détermination. Pour bien agir, de façon pertinente, efficace et durable, mieux vaut prendre le temps de la réflexion.

 

Cette image d'un autre âge ne nous a pas quittés depuis les attentats de Londres tant la réaction immédiate du peuple britannique a confirmé son actualité. Ce flegme paisible, cette tranquille assurance, cette absence d'excès et d'apitoiement, ce refus de toute panique qu'a résumés ce refrain spontané : nous n'avons pas peur. Nous ne tomberons pas dans le piège tendu par les terroristes, nous ne laisserons pas la peur nous changer, répète à l'envi l'initiateur de We're not afraid, le site internet qui popularise cette attitude. Affichant une solide confiance démocratique, elle est à l'opposé de la stupeur américaine en 2001, dont l'une des conséquences fut la remise en cause de libertés fondamentales par l'adoption du Patriot Act.

 

Il faut espérer que, malgré la dureté des temps à venir, cet héritage lointain du Blitz et de la résistance collective aux assauts nazis continuera d'inspirer le peuple britannique et, du coup, fera école ailleurs, à Paris comme à Washington. Car le terrorisme va mettre durablement nos sociétés à l'épreuve. Or il ne menace pas que nos vies. Il menace surtout nos libertés. Cette terreur indistincte est une provocation à sortir de nous-mêmes, de nos gonds et de nos défenses, à perdre confiance dans cela même qu'elle vise : la démocratie, cette force fragile, cette apparente faiblesse qui est ainsi mise au défi de prouver sa force tranquille. Une fois la stupeur passée, c'est d'ailleurs des Etats-Unis que nous sont venues les plus vives mises en garde sur ce risque tant l'administration Bush y a cédé. "Ce n'est pas le terrorisme mais la peur qui est l'ennemi, et au final la peur ne vaincra pas la peur, écrit ainsi Benjamin Barber, ex-conseiller de Bill Clinton (L'empire de la peur, Fayard, 2003). L'empire de la peur ne fait aucune place à la démocratie, tandis que la démocratie refuse d'en faire une à la peur." 

 

Et d'ajouter, ce que la suite, d'Afghanistan en Irak, a amplement confirmé : "La guerre préventive n'empêchera pas le terrorisme au bout du compte ; seule la démocratie préventive peut le faire." Nicolas Sarkozy, qui, décidément, nous invite à le contredire, pourrait avantageusement y réfléchir. "Il n'y a aucune explication au terrorisme", a martelé le ministre de l'intérieur en réaction aux attentats de Londres. Seulement des assassins qu'il faut châtier. On espère qu'il s'est seulement trompé de mot, confondant justification et explication. Sinon, c'est une phrase aussi dangereuse que vide de sens. Bien sûr qu'il y a des explications à ce terrorisme, des origines et des causes à cette inhumaine humanité. Et la victoire du terrorisme serait qu'en ne les cherchant pas nous le combattions dans le noir, à l'aveugle, en ayant renoncé à penser.

 


 

Beyrouth a été prévenu par les Occidentaux : 48 personnalités sont menacées par les terroristes
 
Les noms des personnes concernées n’ont pas été communiqués, mais certaines d’entre elles ont reçu de discrets "conseils"
 
par KHALIL FLEYHANE, publié dans l'Orient-le Jour le 15 juillet 2005

 

Le chiffre est énorme, voire affolant : 48 personnalités libanaises sont inscrites sur la mystérieuse liste des cibles à abattre par les terroristes. C’est, semble-t-il, un Etat occidental favorable au processus de changement initié dans le pays après l’assassinat de l’ancien Premier ministre, Rafic Hariri, qui détient ces informations, sans pour autant divulguer les noms des personnes qui risquent de faire l’objet de nouveaux attentats terroristes. De sources bien informées, on indique qu’un responsable de cet Etat a récemment visité le Liban et a fait part à un nombre limité de dirigeants libanais de ces informations rassemblées par les services de renseignements de son pays et fondées sur des investigations minutieuses. Si ce responsable a pris soin d’avertir ses interlocuteurs de ce qui se tramait contre le Liban, il a refusé de remettre cette liste aux autorités libanaises. Il a cependant souligné que la réussite, même partielle, du plan des terroristes risque de déstabiliser sérieusement le Liban, surtout si les forces de l’ombre parviennent à liquider des dirigeants en poste ou des personnalités partisanes.

 

Selon les mêmes sources, plusieurs dirigeants libanais ont essayé, sans succès, de savoir si des noms déterminés figurent sur cette liste, mais le responsable occidental n’a rien voulu dire, laissant entendre toutefois que l’ambassadeur du pays qu’il représente essaie de faire comprendre à certaines figures proches de son pays qu’elles doivent faire attention durant leurs déplacements, leurs visites de certains lieux, voire de certains mohafazats. Parce qu’il est primordial de déjouer le plan terroriste en gestation, le responsable occidental, a-t-on indiqué de mêmes sources, a insisté devant ses interlocuteurs libanais sur la nécessité de former rapidement un gouvernement et de nommer des directeurs compétents à la tête des services de sécurité, afin de pouvoir réhabiliter leurs effectifs dont la compétence est reconnue par l’Etat qu’il représente. Pour ces sources, la structure et la composition de chacun de ces services de sécurité sont fiables. Le problème est qu’ils ont été mal utilisés ou qu’ils n’ont pas été dotés des informations appropriées pour accomplir leur mission, ce qui a permis aux auteurs des actes terroristes de poursuivre leurs assassinats sans être démasqués. Le responsable occidental a en outre insisté sur la nécessité d’une coordination entre ces services et mis en garde contre un "effondrement de la situation" si les échanges d’accusations et le laisser-aller perdurent. 

 

Toujours selon les mêmes sources, les informations alarmistes sur ce plan terroriste ont été communiquées à un certain nombre de pays occidentaux ainsi qu’au Conseil de sécurité qui s’est empressé de dénoncer, rappelle-t-on, la tentative d’attentat contre le ministre sortant de la Défense, Elias Murr, et d’avertir "ceux qui sont responsables de tels actes terroristes au Liban qu’il ne leur sera pas permis de saper la stabilité, l’unité nationale, la pleine souveraineté et l’indépendance politique du Liban". La vague d’assassinats risque de toucher également le corps diplomatique accrédité au Liban, et plus particulièrement le représentant d’une puissance occidentale, ce qui explique les mesures de sécurité draconiennes prises par les chancelleries, ajoute-t-on de mêmes sources, en précisant que des services de sécurité occidentaux rassemblent des informations aussi bien au Liban qu’en Grande-Bretagne au sujet des deux attentats qui se sont déroulés à Rabieh et à Londres, afin de pouvoir établir un plan susceptible de faire face à des opérations terroristes.

 


 

Ultime hommage à Samir Kassir, "un penseur qui appartient à l’avenir"

 

Libanais, Palestiniens et Syriens commémorent la disparition du journaliste assassiné

 

par SAMER GHAMROUN, publié dans l'Orient-le Jour le 16 juillet 2005

 

Impossible était la tâche de tous ceux qui ont voulu rendre hommage, hier à l’AUB, à Samir Kassir, assassiné il y a plus de quarante jours dans une rue de Beyrouth. Impossible parce qu’il fallait d’abord définir, cerner et comprendre un intellectuel - l’un des plus brillants de sa génération - qui a de son vivant, mais encore plus après sa disparition, déjoué toutes les configurations mentales préfabriquées qui nous aident d’habitude à évoquer une personne qui n’est plus là. "Homme-idée qui a conquis les esprits, de Jérusalem à Damas", "homme-multiple" dans son génie de journaliste, d’écrivain, d’historien, de professeur, pour ne citer que ceux-là, "héros", "guerrier", "architecte" d’un passé glorieux, celui du 14 mars, mais aussi fécondateur d’un futur "beau", où l’homme et la femme arabes retrouvent leur dignité perdue, Samir Kassir est désormais "un penseur qui appartient à l’avenir". Et l’avenir, n’en déplaise aux esprits sombres qui rêvaient de voir Kassir muselé par la mort, ne perd pas ses batailles.

 

Il semblait le réaliser, lui qui, du haut de son portrait rouge et géant surplombant une salle archipleine, armé de son sourire le plus pénétrant, le plus ironique, regardait venir penseurs, étudiants et décideurs de Palestine, de Syrie et du Liban lui rendre hommage. Il a vu ses propres paroles, transmises par un montage réalisé spécialement pour l’occasion, imposer le silence à une assistance trop impatiente, exactement comme il le faisait, ces soirs de février à la place des Martyrs, lorsqu’il jugulait avec des mots d’acier les dérives xénophobes d’une foule déchaînée. Il a vu son ami et collègue Elias Khoury qualifier sa pensée d’ "essence de parfum de Jaffa, mélangée à celui des roses de Damas", et versée dans des mots qui ont fait de Beyrouth le cœur du printemps arabe. Il l’a vu dénonçant cette "vengeance contre la vie" qu’a été son assassinat. Il a entendu Ghassan Tuéni, s’exprimant au nom du Nahar, faire de son profil à lui, Samir Kassir, l’idéal de toute une génération de jeunes penseurs, et raconter non seulement l’histoire amoureuse qui a toujours lié la famille Kassir à la Palestine et au Liban, mais aussi se demander, avec l’amertume de celui qui se pose trop de questions, s’il a bien fait lorsqu’il l’a convaincu de quitter Paris pour venir se jeter dans la fournaise des despotes orientaux.

 

Ce fut ensuite le tour du poète Mahmoud Darwich qui, dans une intervention enregistrée à partir de Ramallah, se consolait et consolait "les amants de Beyrouth" pour la perte de "l’enfant génial", de celui qui "dansait, svelte, dans les champs de mines", de celui que "la liberté a sauvagement assassiné, elle qui assassine ses amants la nuit de noces venue". Quant au journaliste américain Jonathan Randall, et son collègue français de France Inter, ils se sont arrêtés à chacun des journalistes libanais qui, comme Samir Kassir, ont péri pour avoir trop bien et trop justement écrit, et pour avoir invité les lecteurs à "mesurer les évènements à l’échelle de l’histoire". Ils ont particulièrement évoqué le souvenir de l’ancien rédacteur en chef du Jour et puis de L’Orient-Le Jour, Edouard Saab, qui a été selon eux l’un des rares Libanais à voir, en 1975, que le Liban s’engouffrait dans un long passage obscur de son histoire, avant de mourir assassiné par la balle d’un franc-tireur au croisement du Musée.

 

La Palestine, patrie d’origine de Samir Kassir, devait bien s’exprimer. Et c’est Yasser Abed Rabbo, le célèbre ex-ministre palestinien de l’Information, qui s’est intéressé, non sans émotion, au "symbole" Samir Kassir, "dont les articles étaient des oracles", puisqu’il a "appelé depuis 2003 les peuples arabes à se soulever contre leurs tyrans avant qu’on ne vienne, de l’étranger, les destituer et en prendre prétexte pour occuper leurs pays". "Samir Kassir, ce pont vers le rêve pour les peuples de la région, qui les appelait à secouer le despotisme et l’archaïsme, et qui nous appelait à nous redéfinir", a-t-il ajouté. Quant à la Syrie, c’est Riad Terk et un représentant des intellectuels syriens, Akram Banna, qui ont parlé en son nom. M. Terk, à qui le régime syrien interdit depuis 40 ans l’accès au Liban, et qui n’a connu Kassir qu’à travers ses écrits ou le téléphone, a remercié ce dernier, ainsi que le supplément culturel du Nahar, al-Molhak, d’avoir permis aux penseurs syriens d’écrire lorsque les portes de la presse syrienne leur étaient fermées, et elles le sont toujours, on sait bien pourquoi. Soulignant "la responsabilité politique" de Damas dans les attentats qui ont tué Kassir et Georges Haoui, il a déclaré, à partir de la Syrie puisqu’il s’exprimait via caméra : "La démocratie libanaise ne sera pas tranquille tant que le régime totalitaire syrien est en place."

 

C’est alors qu’une étudiante de Kassir, Yara Yassine, dans une intervention extrêmement bouleversante, la meilleure peut-être, a rendu hommage à un professeur hors du commun. "Ils ont tué beaucoup de personnes ce matin-là", a-t-elle dit, avant de conclure : "Les militaires (al- Askar) ne vaincront pas." Même Walid Joumblatt, dans une allocution enregistrée, semblait serein lorsqu’il saluait "la mémoire de Samir Kassir", le père de l’intifada, sans qu’il ne puisse cependant s’empêcher de lancer une boutade contre Michel Aoun. Enfin, et après le réquisitoire d’Elias Atallah contre "le régime sécuritaire syro-libanais", ce fut le oud de Marcel Khalifé qui raconta le rêve de Kassir, avant que Gisèle Khoury ne s’engage, majestueuse, à poursuivre l’œuvre de son "héros", partout et toujours, au service de la liberté et de la justice. Enfin, Elias Khoury a annoncé la création de l’association culturelle Samir Kassir, qui militera pour la liberté de la presse dans le monde arabe. Il a également indiqué que le jardin public de la place des Martyrs portera désormais le nom de l’écrivain. Mais c’est sans doute autrement, et bien plus fondamentalement, que Samir Kassir marquera à jamais la conscience libanaise et arabe.

 

Béatrice Patrie à Samir Kassir : "Ton combat sera mené à son terme"

 

Voici la lettre que Béatrice Patrie, membre du Parlement européen et présidente de la délégation interparlementaire pour l’Egypte, la Jordanie, le Liban et la Syrie, a adressé à titre posthume à l’intellectuel assassiné, Samir Kassir : "Des forces obscures, venant d’une nuit noire, ont abattu un cèdre. Le souffle de ce meurtre, le meurtre de Samir Kassir, a retenti dans toute l’Europe. C’est la liberté, celle qui bat dans le cœur de l’humanité durant tous les siècles, que l’on tente ainsi d’étouffer. Des Thermopyles à la Révolution française, de l’immense lutte contre la barbarie nazie à la décolonisation de la Méditerranée, des bords de l’Èbre à Srebrenica, de la disparition de Socrate, mort d’une expression libre, au 2 juin 2005 à Beyrouth, c’est la même bataille universelle, celle du progrès, du respect des principes fondamentaux de l’humanité, celle de la liberté. Samir Kassir, journaliste engagé, est un témoin de cette histoire commune. Que ses assassins sachent que leur forfait ne restera pas impuni ; que la démocratie progresse inéluctablement autour de notre mer commune, la Méditerranée ; que ce geste unit toute cette communauté de destin méditerranéenne autour du peuple libanais. Que ses assassins sachent que Samir Kassir vit, plus immense encore, dans le cœur et l’esprit de la presse libre et de tous les peuples d’Europe et du Sud, que son combat sera mené à son terme, celui de la disparition de la violence, de l’intolérance, de l’autoritarisme."

 


 

L'Irak à Londres

 

par SERGE TRUFFAUT, publié dans le Devoir le 14 juillet 2005

 

Le pire des scénarios s'est avéré : les auteurs des attentats de Londres étaient des kamikazes nés en Grande-Bretagne, éduqués dans ce pays, fanatisés et manipulés par des personnes étrangères. Qui plus est, le lien avec l'Irak est de plus en plus évident. Le Royaume-Uni est à la fois saisi et inquiet. L'Europe l'est tout autant. En effet, c'est la première fois dans l'histoire récente du continent que certains de ses ressortissants acceptent de se suicider tout en prenant soin de laisser sur le lieu du carnage qu'ils ont provoqué un indice particulier. Lequel ? Leurs cartes d'identité. Pour les experts en terrorisme islamiste, il ne fait aucun doute qu'en agissant ainsi, les auteurs de ces attentats et leurs commanditaires ont voulu communiquer le message suivant : d'autres nationaux sont prêts à nous imiter.

Ainsi se confirment les appréhensions détaillées dans un rapport confidentiel remis aux plus hautes autorités britanniques il y a un an. Dans ce document intitulé Relations with the Muslim Community, qui accorde une place prépondérante, en nombre de pages, aux jeunes musulmans, on précisait que le réseau al-Qaïda poursuivait une campagne active de recrutement de candidats au suicide. Les signataires de cette étude allaient jusqu'à affirmer qu'au moins 3.000 détenteurs de la citoyenneté anglaise, pouvant donc circuler en toute tranquillité dans les 25 pays membres de l'Union européenne, étaient allés s'entraîner dans les camps de Ben Laden. On avançait même que le nombre de terroristes potentiels vivant à Londres, Leeds, Manchester ou Liverpool avoisinait les 16.000.

 

On soutenait également, voire surtout, que l'intervention militaire en Irak était le sergent recruteur par excellence de candidats au djihad. A ce propos, il faut rappeler et souligner que dans un mémo rédigé par le Joint Intelligence Committee, on prévenait le 10 Downing Street que le déclenchement de la guerre se traduirait inévitablement par une augmentation prononcée de la menace terroriste et non par sa réduction. A la lumière des événements survenus la semaine dernière, on constate que les craintes formulées il y a trois ans par les partisans de la guerre au terrorisme mais adversaires de l'offensive en Irak sont devenues - hélas ! - des réalités. Brent Scowcroft avait été le premier à tirer la sonnette d'alarme ; James Baker y a donné suite avant que le duo Chirac-Villepin n'y fasse écho. La thèse de Scowcroft ? Le gouvernement américain doit concentrer forces et énergies dans le combat contre le terrorisme ; toute guerre à l'Irak se solderait par une désastreuse confusion des objectifs en plus de convaincre des milliers de musulmans à rejoindre al-Qaïda et autres.

 

Faut-il rappeler que Scowcroft n'était ni un illuminé ni un gauchiste mais bien ce général américain qui fut le patron du Conseil national de sécurité sous l'administration de Bush père ? Faut-il rappeler que Baker est cet Américain qui fut le secrétaire d'Etat de la même administration ? Les partisans de l'intervention en Irak, qui, au fond, se sont faits les militants du choc des civilisations, devraient méditer là-dessus. Peut-être qu'après coup, ils comprendront le principe de réalité et abandonneront dans le caniveau les thèses farfelues de Robert Kagan, William Kristol et consorts. Car... Car les explosifs utilisés pour saigner des civils britanniques étaient... militaires ! Après analyse, les policiers ont découvert que les bombes choisies avaient été préparées par des spécialistes ayant acquis leur savoir-faire dans l'armée. Plusieurs avancent même l'hypothèse que le matériel transporté dans les sacs à dos des kamikazes provenait de... l'Irak, ce pays où, comme chacun sait, fleurit la démocratie.

Le bizarre, si on ose dire, se conjuguant au pluriel dans cette histoire, on mentionnera que dans un article du quotidien Le Monde publié une semaine avant le carnage, il était indiqué que les juges antiterroristes ainsi que les policiers avaient décidé de hausser la cote d'alerte parce qu'ils avaient la quasi-certitude qu'un attentat aurait lieu sur le territoire de l'Union. Pas seulement la France, mais bien l'Union. Pendant ce temps, le gouvernement britannique abaissait la cote en question au niveau le plus bas depuis le 11 septembre 2001. Le moins que l'on puisse dire, c'est que quelqu'un au royaume de sa majesté est un irresponsable. Mais c'est vrai : on avait oublié que la démocratie était en train de fleurir partout. Du Proche au Moyen-Orient. Bref, que l'avenir s'annonce radieux. Lamentable !  

 


 

TATP, l'explosif artisanal qui a terrorisé Londres
 
Les bombes ont été fabriquées avec des produits disponibles dans le commerce. Le "chimiste" a été arrêté au Caire
 
par SYLVAIN BESSON, publié dans le Temps le 16 juillet 2005 
 
L'enquête sur les attentats du 7 juillet à Londres a connu un nouveau développement spectaculaire avec l'annonce de l'arrestation au Caire de Madgi el-Nashar, 33 ans, qui pourrait être le chimiste du groupe kamikaze. La police britannique recherchait cet Egyptien, étudiant en chimie de l'Université de Leeds, après avoir constaté qu'il louait l'appartement où ont été fabriquées les bombes utilisées lors des attentats. Selon la chaîne NBC, qui a révélé l'arrestation, l'homme a aussi étudié aux Etats-Unis, à l'Université de Caroline du Nord, en l'an 2000. Début juillet, il avait quitté la Grande-Bretagne en affirmant que son visa avait expiré, ce qui est faux. Arrêté il y a plusieurs jours dans un quartier populaire du Caire, il est interrogé par les services de sécurité égyptiens. Une connaissance l'a décrit dans un journal local comme un homme "extrêmement charmant et intelligent", très bien éduqué et brillant chimiste. Selon les autorités égyptiennes, il a nié toute implication dans les attentats.

Savon, engrais, acide...

Selon la BBC, l'explosif utilisé dans les attentats est du peroxyde de triacétone ou TATP. Puissante et dangereuse à manipuler, cette substance a été retrouvée dans la chaussure piégée de Richard Reid, un Britannique qui avait tenté de faire sauter un avion reliant Paris à Miami en décembre 2001. Des produits chimiques entrant dans sa composition ont été découverts en décembre 2000 en Allemagne, lors du démantèlement d'une cellule qui projetait un attentat sur le marché de Noël à Strasbourg, et aux Etats-Unis un an plus tôt, lors de l'arrestation d'un homme qui s'apprêtait à attaquer l'aéroport de Los Angeles. Un document de la justice française, dont Le Temps a reçu copie, explique que le TATP apparaît "dans de nombreuses procédures où des individus ayant effectué un stage en Afghanistan [sont] impliqués". Ainsi, le 13 septembre 2001, la formule du TATP avait été découverte à Bruxelles dans l'appartement de l'ancien footballeur Nizar Trabelsi, un vétéran des camps afghans d'Al-Qaida. Ce dernier a ensuite été condamné pour avoir projeté un attentat à la base militaire de Kleine Brogel, où sont déployés des militaires américains.

Les produits chimiques qui servent à fabriquer le TATP peuvent tous s'acheter dans le commerce : acétone - pour dissoudre le vernis à ongles -, eau oxygénée, phosphate agricole, engrais, savon, acide sulfurique, poudre d'aluminium... Mais la concoction de ce mélange volatil et instable, sensible à la chaleur et aux chocs, nécessite un soin et des compétences particulières. L'utilisation du TATP est un lien de plus entre les attentats du 7 juillet à Londres et les réseaux "historiques" d'Al-Qaida, l'organisation terroriste d'Oussama Ben Laden. "Nous nous attendons à trouver un lien clair avec Al-Qaida", a déclaré le chef de Scotland Yard, Ian Blair, "parce que les quatre hommes qui sont morts, ceux dont nous pensons qu'ils sont les auteurs des attentats, se classent dans la catégorie des fantassins. Donc, nous devons trouver ceux qui les ont encouragés, ceux qui les ont entraînés, et qui est le chimiste." Le policier a brièvement évoqué les ramifications internationales de l'enquête en déclarant qu'elle met en évidence des liens avec le Pakistan - d'où sont originaires trois des kamikazes - "mais aussi avec d'autres pays", sans préciser lesquels.
 

 

Mission kamikaze accomplie sur la comète Tempel
 
Avant de s'écraser volontairement hier matin à 37.000 km/h, le projectile de la sonde Deep Impact a envoyé des images inédites d'un noyau cométaire
 

par CYRILLE VANLERBERGHE, publié dans le Figaro le 5 juillet 2005

 

Les astronavigateurs de la Nasa au Jet Propulsion Laboratory (JPL) en Californie n'ont pas raté leur feu d'artifice du 4 Juillet, la fête nationale américaine : le projectile de la sonde Deep Impact a brièvement illuminé la surface de la comète Tempel 1 lors d'un violent impact qui a eu lieu hier à 7h52 (heure française). La trajectoire de collision était presque parfaite et l'impacteur, un engin de la taille d'un gros lave-linge, n'a eu besoin que de deux manoeuvres sur les trois prévues lors de la dernière heure pour venir percuter sa cible de seulement quelques kilomètres de côté, au terme d'un voyage de 431 millions de kilomètres dans le système solaire. "La mission est un succès retentissant," a félicité Andy Dantzler, directeur de la division système solaire de la Nasa. L'intérêt de cette mission spatiale de 330 millions de dollars, lancée en janvier depuis la Floride, consiste à étudier la composition interne d'une comète afin de remonter aux premiers instants du système solaire.

 

Le résultat de l'impact, photographié à 500 km de là par le vaisseau-mère Deep Impact, montre un brillant flash lumineux sur le bord d'un étrange corps sombre et allongé : la comète Tempel 1. Pendant le quart d'heure qui a suivi, le vaisseau n'a cessé de se rapprocher et d'observer la gerbe de gaz et de poussières soulevées par l'énergie de l'impact. Le choc de l'impacteur, 370 kg voyageant à 37.100 km/h, a émis autant d'énergie que l'explosion de 4,5 tonnes de dynamite. Apparemment, la quantité de matière éjectée n'a pas permis à la caméra à haute résolution de Deep Impact de bien voir la forme et la taille du cratère créé à cette occasion. Pour compléter les brèves mais précieuses observations in situ de Deep Impact, ce rendez-vous cosmique a aussi été observé par tous les plus grands télescopes de la planète, ainsi que par les observatoires spatiaux de la Nasa, Hubble en tête. La sonde européenne Rosetta, en route dans l'espace vers une autre comète, a elle aussi enregistré le spectacle : "Nous avons observé une augmentation de la brillance d'un facteur 2 à 3 dans la partie centrale de la comète", racontait hier Philippe Lamy, chercheur au Laboratoire d'astrophysique de Marseille, après avoir reçu les premières images de la sonde européenne. La comparaison des images avant et après le choc va permettre aux astrophysiciens d'estimer la quantité de matière émise lors de l'impact, et d'en déduire la densité de matière de la comète elle-même.

 

On sait depuis quelques années que les comètes ont des surfaces très sombres recouvrant un mélange de glace, de poussières et de roches. En réussissant à passer la croûte extérieure, les rayons du Soleil réussissent parfois à sublimer la glace interne, émettant dans l'espace les grandes queues de gaz et de poussières qui sont si caractéristiques des comètes. Cette fois, "Deep Impact a provoqué un sursaut d'activité artificiel, ce qui va nous permettre d'analyser la composition de la surface, mais surtout de l'intérieur de la comète", commente Philippe Lamy. Encore une fois, en comparant les spectres lumineux de l'astre, avant et après la collision, les astrophysiciens vont pouvoir déterminer avec précision la composition des gaz et des poussières provenant de l'intérieur de Tempel 1. Cette analyse est d'autant plus importante que la matière cométaire interne est un des rares indicateurs de la composition du système solaire tout juste après sa formation, il y a 4,5 milliards d'années. Le fait que les comètes soient des corps gelés prouve qu'ils sont primitifs, et qu'ils n'ont pas été modifiés par la chaleur du Soleil ou d'autres corps depuis la création de notre étoile et de son cortège de planètes.

 

Les images les plus saisissantes de la mission proviennent de l'impacteur lui-même, qui a transmis des images de sa cible jusqu'à trois secondes avant son crash final. Le sacrifice de l'engin n'aura pas été vain, puisqu'il aura délivré les images les plus précises jamais obtenues de la surface d'une comète. Le 2 janvier 2004, une autre sonde spatiale américaine, Stardust, avait survolé la comète Wild 2 à 200 km de distance, révélant un corps sombre marqué de cratères, ressemblant au premier regard à un astéroïde. Deep Impact révèle cette fois un astre à la surface tourmentée, parsemée de zones lisses, marqué par des lignes de fractures et par quelques cratères. "Les cratères à fond plat que l'on voit juste avant l'impact ne sont pas des marques d'impact, mais clairement des traces laissées par la vaporisation de la matière cométaire", commente Philippe Lamy.

 


 

Il y a 60 ans explosait la première bombe atomique de l'Histoire

 

Cette première bombe expérimentale fut suivie par les attaques meurtrières de Hiroshima et Nagasaki

 

par JULIEN BOURDET, publié dans le Figaro le 16 juillet 2005

 

"Un nuage compact, massif se forma, puis monta en fluctuations en hauteur avec une puissance effrayante. A la première explosion se succédèrent deux autres, de moindre luminosité. Le nuage monta à une grande hauteur, il prit une forme de globe, puis celle d'un champignon, puis s'allongea en forme de cheminée et, finalement, s'éparpilla en plusieurs directions sous les vents qui soufflaient aux diverses altitudes." C'est en ces termes que le général Leslie Groves, maître d'oeuvre du projet Manhattan - qui visait à développer la bombe atomique aux Etats-Unis -, raconte la première explosion nucléaire de l'histoire de l'humanité, le 15 juillet 1945, peu après cinq heures du matin, dans le ciel d'Alamogordo en plein désert du Nouveau-Mexique. Démarré moins de quatre ans auparavant par le président Roosevelt, le projet Manhattan venait d'atteindre son objectif : construire la bombe avant l'Allemagne nazie.

 

C'est le 16 décembre 1941, après l'agression de la flotte américaine par les Japonais à Pearl Harbor, que Franklin Roosevelt décide de doter son pays de la puissance atomique. Dès 1939, le principe de la bombe était établi. En 1934, Frédéric et Irène Joliot-Curie avaient découvert la radioactivité artificielle et, en 1938, les Allemands Otto Hahn et Fritz Strassman avaient compris que le noyau d'uranium, bombardé de neutrons, se casse en deux en libérant deux neutrons et une énergie considérable, un phénomène appelé fission nucléaire. Un an plus tard, Frédéric Joliot puis les Américains Enrico Fermi et Leo Szilard découvraient le principe de réaction en chaîne (les neutrons libérés cassent à leur tour d'autres atomes d'uranium, et ainsi de suite libérant une énergie encore plus grande), celui-là même qui serait utilisé pour la bombe.

 

Le physicien Szilard, d'origine hongroise, ayant fui le régime nazi en 1933, est l'un des premiers à avoir l'idée de la bombe. Il alerte les autorités américaines sur le risque de voir les Allemands développer les premiers cette arme de destruction massive et préconise de lancer un grand projet américain pour devancer les Nazis. C'est grâce à Einstein, qui accepte de signer une lettre adressée à Roosevelt affirmant la nécessité de développer la bombe, qu'il est entendu. Le physicien d'origine suisse le regrettera d'ailleurs amèrement après le bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki le 6 et le 9 août 1945. Mais le projet Manhattan était né et plus rien ne devait l'arrêter. Ce fut sans aucun doute le projet scientifique le plus ambitieux de l'Histoire. En moins de quatre ans, il allait engloutir 2 milliards de dollars (de l'époque) et mobiliser quelque 150.000 chercheurs et ingénieurs américains, pour la plupart, et anglais. Parmi eux, une vingtaine sont ou seront Prix Nobel.

 

Mi-septembre 1942, le général Groves est nommé à la tête du projet. Il choisit Robert Oppenheimer, physicien américain de Berkeley comme responsable scientifique. En décembre 1942, Fermi, un physicien italien émigré aux Etats-Unis, réussit à faire fonctionner la première pile atomique au monde qui produit de l'énergie grâce à la fission nucléaire. La possibilité de construire la bombe venait ainsi d'être démontrée. Les scientifiques indiquent alors deux pistes qui correspondent chacune à un élément chimique capable de subir la fission : l'uranium et le plutonium. Ce seront donc deux bombes différentes qui seront construites. Trois sites sont alors choisis où les équipes travailleront dans le plus grand secret : Oak Ridge pour la production d'uranium, Hanford pour celle du plutonium et le célèbre Los Alamos, "camp de concentration des Prix Nobel", selon l'expression du physicien Bertrand Goldschmidt, auteur de l'Aventure atomique (Fayard, 1962). C'est ici que les savants étudieront et mettront au point les trois bombes, Fat Man (largué à Nagasaki), Little Boy (largué à Hiroshima) et enfin la première à exploser le 15 juillet 1945, sous le nom de code Trinity.

 

Bien que connaissant l'énergie qui allait être libérée par l'explosion (21.000 tonnes de TNT), les acteurs du projet rassemblés à Alamogordo ce jour-là dans un abri bétonné à 8 km du point zéro sont stupéfaits par le phénomène. A l'image du général Farrel : "Le déplacement d'air frappa violemment les gens et puis, presque immédiatement, un coup de tonnerre assourdissant, terrifiant, interminable suivi, qui nous révéla que nous étions de petits êtres blasphémateurs qui avaient osé toucher aux forces jusqu'alors réservées au Tout-Puissant".

 

Devant cette démonstration de puissance, certains scientifiques s'inquiètent des conséquences de leur acte. Szilard et d'autres des collègues s'opposent alors à toute utilisation militaire de la bombe. "N'ouvrons pas l'ère atomique par une explosion cruelle, faisons leur une démonstration, cela suffira peut-être à persuader les Japonais de se rendre", déclarent-ils dans une pétition commune. Mais le sort était déjà joué. Truman et l'état-major américain, soutenus par Oppenheimer, voulaient en finir avec la guerre et éviter à l'Amérique d'autres pertes humaines massives. Soit en envahissant militairement le Japon. Soit en utilisant la bombe atomique. C'est cette dernière option tragique qui a été choisie. Les deux sites japonais furent alors sélectionnés pour faire le maximum de dégâts, 250.000 personnes moururent à Hiroshima et 150.000 à Nagasaki.

 


 

Une voiture piégée tue des enfants irakiens

 

Un kamikaze a foncé sur des soldats américains qui distribuaient des bonbons à un groupe de jeunes

 

paru dans le Devoir le 14 juillet 2005

 

Vingt-sept jeunes Irakiens, dont au moins une dizaine d'enfants, ont été tués par un kamikaze qui a fait exploser hier sa voiture piégée contre des soldats américains qui leur offraient du chocolat à Bagdad. Au moins 70 personnes ont également été blessées, dont trois soldats américains. L'attaque s'est produite en fin de matinée dans un quartier pauvre essentiellement peuplé de musulmans chiites et de chrétiens. Elle a provoqué un incendie dans une maison à proximité. Il s'agit du deuxième attentat suicide de grande ampleur à Bagdad en l'espace de quelques jours. Dimanche, un kamikaze avait frappé un centre de recrutement de l'armée, faisant 25 morts.

 

Hier, le kamikaze a foncé sur des soldats américains qui distribuaient des bonbons à des enfants irakiens. "Il y avait des soldats américains qui bloquaient la route lorsqu'un Humvee s'est approché d'un groupe d'enfants, et les GI ont commencé à leur donner des bonbons, a raconté Karim Shukir, 42 ans. Soudain, une voiture piégée roulant à vive allure est arrivée et a frappé le Humvee et les enfants." Les soldats américains étaient venus bloquer les issues du quartier Bagdad al-Jadida après avoir été prévenus de la présence d'un kamikaze circulant à bord d'une voiture piégée et ont demandé aux habitants de rester chez eux. Les GI, rassurés après une fouille des véhicules dans le secteur, avaient commencé à distribuer jouets et friandises aux enfants du quartier. En septembre dernier, 35 enfants avaient été tués par des bombes qui avaient explosé alors que des soldats américains distribuaient des bonbons à l'occasion d'une fête parrainée par le gouvernement irakien pour célébrer l'inauguration d'une station d'épuration à Bagdad.

Par ailleurs, un haut responsable du ministère irakien de l'Intérieur a reconnu hier qu'une dizaine d'Arabes sunnites étaient morts par suffocation dans un véhicule de police, précisant que les responsables seraient jugés. Les victimes, neuf ou dix hommes, auraient été détenues plusieurs heures dans le véhicule surchauffé et manquant d'oxygène après une attaque contre une patrouille du ministère de l'Intérieur, dimanche à Bagdad. L'incident a provoqué la colère de nombreux Irakiens sur fond de tension croissante entre les sunnites et le gouvernement irakien, dominé par les chiites. Beaucoup dénoncent des mauvais traitements de la part des forces de sécurité irakiennes formées par les Américains.

D'autre part, les enquêtes du Tribunal spécial irakien chargé de juger l'ancien dictateur Saddam Hussein, capturé en décembre 2003 et accusé de crimes contre l'humanité, et plusieurs de ses proches semblaient rapidement progresser, l'instruction étant "terminée à plus de 80 %", a affirmé un juge important du tribunal, Raëd Jouhi. Composé de magistrats irakiens, le Tribunal spécial irakien a été mis sur pied par les Américains pour juger les crimes du régime de Saddam Hussein sept mois après son effondrement, en avril 2003. Enfin, une des principales instances sunnites du pays, le Waqf (Biens religieux), a demandé au gouvernement irakien l'ouverture d'une enquête sur la mort de 11 sunnites retrouvés tués d'une balle dans la tête quelques jours après leur arrestation par la police. Elle a exigé la publication des résultats.

 

 

 

 

 
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