Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 
Liste                           Numéro suivant                           Numéro précédent                        Format impression

COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°54  du 10 février 2005

 

Vol d'essai
 
par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 9 février 2005
 

Quatre années de perdues - et avec elles plus de quatre mille vies humaines - puis, au bout du compte, l’inéluctable nécessité de repartir à zéro et même à moins de zéro. On n’a sans doute pas fini d’épiloguer sur les séquelles de cette provocante promenade d’Ariel Sharon sur l’esplanade de la mosquée al-Aqsa, laquelle mit le feu aux poudres dans les territoires palestiniens et entraîna une vague sans précédent d’attentats-suicide en Israël et une répression israélienne non moins barbare. Où en serait-on de la paix aujourd’hui en effet si le fatal engrenage ne s’était mis en mouvement, si la violence n’avait implacablement appelé la violence, si les attaques terroristes contre l’Amérique n’avaient achevé de sceller à outrance son alliance avec l’Etat hébreu, si, si ?... Parce qu’il a depuis longtemps son idée sur la question, ce qui lui valait d’ailleurs les crocs-en-jambe de Yasser Arafat alors qu’il n’était encore que Premier ministre, parce c’est lui-même qui a désormais charge de nation, Mahmoud Abbas vient d’arrêter les frais. Cessation totale et mutuelle des opérations militaires, libération de quelques centaines d’activistes palestiniens sur les 8.000 détenus dans les geôles israéliennes, évacuation prochaine de cinq villes majeures de Cisjordanie : c’est, grosso modo, un retour progressif à la situation prévalant à la veille de l’intifada qui a été convenu hier au sommet de Charm el-Cheikh.

On reste évidemment sur sa faim quand on pense à l’impasse faite sur tous les dossiers politiques "chauds" (le mur de séparation, la colonisation juive, Jérusalem, le sort des réfugiés, etc...) ; et c’est cependant énorme. Pourchassés jusque dans leurs habitations par une machine militaire israélienne emballée et peu soucieuse des "dommages collatéraux", leur maigre infrastructure en ruines, les Palestiniens ont avant toute chose besoin, en effet, de reprendre leur souffle ; et de tenter une nouvelle fois, malgré les déceptions passées, de récupérer leurs terres par la seule voie de la négociation. Autant que de normalité toutefois, les Palestiniens ont besoin de considération internationale : celle-là même qu’avait su leur gagner jadis Arafat avant de disparaître en séquestré, en pestiféré, condamné sans appel qu’il était par l’unique superpuissance mondiale. Abou Mazen, lui, est persona grata à Washington, il a droit à l’admiration de George W. Bush et même Sharon se promet de l’accueillir dans sa ferme du Néguev. Il reste que le président de l’Autorité palestinienne va très vite devoir affronter ce même et cruel dilemme que ne pouvait se résoudre à trancher son historique prédécesseur : l’obligation de trêve vaut-elle ou non une action militaire contre les radicaux du Hamas et du Jihad avec tous les risques de guerre civile qu’elle peut impliquer ; surtout quand l’Autorité autonome bénéficie, comme ce sera bientôt le cas, des services d’un haut gradé américain, le général Ward, nommé coordinateur spécial en matière de sécurité ? 

C’est dire que l’accord de Charm el-Cheikh a surtout valeur de test et que même installé aux commandes, Mahmoud Abbas est dans la situation hasardeuse d’un pilote d’essai. Le banc d’essai - Sharon l’a clairement laissé entendre hier -, ce sera pour lui ce misérable bidonville de Gaza où les exactions et destructions israéliennes ne laissent que haine et rancune : Gaza, ce coupe-gorge où pullulent intégristes et jusqu’au-boutistes et que s’apprête à évacuer unilatéralement Israël avant toute réactivation sérieuse de la "feuille de route" établie par les puissances et prévoyant la création, cette année même, d’un Etat palestinien indépendant... Et les intentions de Sharon, qui donc se chargera de les tester ? L’Egyptien Moubarak et le roi de Jordanie, qui participaient au sommet de Charm el-Cheikh, n’auront pas attendu les premiers résultats pour décider le retour à leurs postes de leurs ambassadeurs en Israël, rappelés dès le début de l’intifada. Pour finir se pose, avec une acuité particulière pour nous Libanais, la question de savoir si ce premier pas franchi hier peut à son tour susciter d’autres percées régionales. Autant peuvent impressionner en effet la détermination des Etats-Unis et de la France à obtenir l’application de la résolution 1559 de l’Onu, de même que leur exigence d’élections "transparentes" dans notre pays, autant porte à l’inquiétude l’ostensible oubli dans lequel restent confinés les territoires syriens occupés, malgré les appels répétés de Damas à une négociation sans plus de conditions préalables.

Vous voulez vraiment neutraliser la Syrie et ses menées "déstabilisatrices", Mrs Rice ? Cessez alors de la menacer d’isolement, ce qui ne fait en réalité que la pousser à se cramponner plus farouchement encore à ce même butin libanais que votre pays lui concéda naguère en reconnaissance de ses mérites, eh oui, "stabilisateurs". La carotte libanaise a vécu ? Thank you America ; mais que cela ne vous empêche pas d’aller chercher quelque chose là où il faut : du côté du Golan ! 

 


 

1559 sabords !

 

par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 28 janvier 2005

 

Notre ministre du Dehors, Mahmoud Hammoud, est très remonté contre les ambassadeurs occidentaux, qui commencent sérieusement à lui bassiner les claouis avec la 1559. Le pauvre, il a beau friser l’apoplexie gazeuse en leur expliquant que son application est impossible avant la récupération de la Palestine par les Arabes, des îles Kouriles par les Russes et de la principauté de Monaco par les Français, rien n’y fait. Il a même sorti l’artillerie lourde en menaçant d’aller compter les bulletins électoraux à Oslo, Copenhague et Francfort, bernique ! A chaque fois, les diplomates se retiennent de pouffer et s’en vont lui pondre un communiqué dans le dos, estampillé du label onusien à quatre chiffres. Si le loto était moins compliqué, Mahmoud les aurait joués depuis longtemps... Sale métier ! Ah, le ministère de la Défense... Ça c’était du boulot ! Des mois pépères à siroter du café en lisant al-Jaïch, le passionnant magazine people des bidasses. Le troufion qui lui lavait son linge, lui préparait à bouffer... Le paradis, quoi ! Avec à la clé, dans la cour du bâtiment, des tas de camions bourrés de surprises couleur vert olive, armées jusqu’aux gencives. Certes, il y avait un prix à payer : de temps à autre un galonné lui présentait un papelard, Mahmoud signait sans piper. Les histoires de militaires, il les laissait aux militaires. Il n’y a pas de sot métier.


Palais Bustros : changement de programme. Faut se coltiner ce clampin de Jeffrey Feltman (l'ambassadeur américain), toujours sec et aride comme un sarment de vigne. Et puis le Français, qui lui balance des vannes dans les tatanes, mais toujours avec le sourire. Sans oublier le Rosbif et le Chleu. Y a qu’avec ses homologues arabes que Mahmoud se sent bien. Avec eux au moins, il peut discuter des heures des "problèmes-de-l’heure-à-la-lumière-des-derniers-développements". En diplomatie, c’est comme en cuisine. Tout est dans l’art d’accommoder les restes... Seule consolation finalement : les fermes de Chebaa et l’implantation. Deux dossiers éminemment stratégiques dont notre ami a la charge exclusive. Tant de pouvoirs dans la main d’un seul homme, n’est-ce pas effrayant ? Sûr que la solution de ces deux problèmes va faire repartir la croissance, baisser le prix du mazout, grimper le prix de la livre par rapport aux devises et éponger la dette… En attendant, Mahmoud est content : indiscutablement, il y a des moments où le planétaire est plus confortable que le terre à terre. C’est sûr, le métier commence à rentrer.

 


 

M. Abbas presse le Hezbollah de cesser de financer les groupes armés palestiniens

Un haut responsable palestinien a précisé que les services de sécurité enquêtaient sur le financement d'activistes de Gaza et de Cisjordanie par le Hezbollah
 
paru dans le Monde du 10 février 2005
 
Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a dépêché un émissaire au Liban pour presser les responsables du Hezbollah chiite d'arrêter de financer les attaques contre Israël, a-t-on appris mercredi 9 février de sources politique et sécuritaire. "M. Abbas a dépêché au Liban Abdel Fattah Hmayel (ancien ministre) pour presser le Hezbollah d'arrêter le financement des groupes armés palestiniens afin de donner une chance à l'application du cessez-le-feu" proclamé mardi à Charm el-Cheikh à l'issue d'un sommet israélo-palestinien, ont indiqué ces sources. Selon une source politique, "Abou Mazen (surnom de Abbas) essaie de résoudre tous les problèmes par le dialogue". Un autre dirigeant palestinien, Abbas Zaki, membre du comité central du Fatah, le mouvement de M. Abbas, doit aussi se rendre la semaine prochaine au Liban, selon ces sources. Plusieurs dirigeants politiques et militaires palestiniens ont accusé mercredi le mouvement chiite libanais de chercher à saboter les efforts de paix palestino-israéliens. Selon ces responsables haut placés, qui souhaitent conserver l'anonymat, le Hezbollah recrute et finance des Palestiniens en vue commettre des attentats au nom des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, mouvement armé issu du Fatah. Le mouvement de résistance libanais soutenu par Damas et Téhéran s'est refusé à commenter ces allégations.

 

Un haut responsable palestinien a précisé que les services de sécurité enquêtaient sur le financement d'activistes de Gaza et de Cisjordanie par le Hezbollah, dont la guérilla sanglante au Sud-Liban a poussé Israël a s'en retirer totalement en 2000. "Nous savons que le Hezbollah cherche à recruter des kamikazes pour commettre au nom des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa des attentats qui torpilleraient la trêve", a déclaré un des responsables palestiniens. "Le Hezbollah essaie d'augmenter les attaques à travers tous les groupes, non seulement islamistes, mais aussi (les Brigades des martyrs d')Al-Aqsa et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP)", a confirmé une source sécuritaire sous le couvert de l'anonymat. Un représentant des Brigades, Abou Kassa, a démenti tout lien organique avec le mouvement chiite : "Nous respectons le Hezbollah, mais la résistance palestinienne est capable de mener seule sa lutte et de se soutenir elle-même."

 

La Syrie montrée du doigt
Mais un responsable palestinien a fait état de transactions bancaires et de e-mails interceptés prouvant que le Hezbollah offrait des sommes croissantes aux activistes palestiniens pour commettre des attentats-suicides. "Désormais, ils sont prêts à payer 100.000 dollars pour l'ensemble d'une opération, alors qu'avant ils payaient 20.000 dollars, puis 50.000 dollars", a-t-il déclaré à Reuters. Selon les dirigeants palestiniens, l'argent du Hezbollah parvient à ses destinataires dans les territoires occupés via des parents et proches des bénéficiaires vivant dans les camps de réfugiés du Liban Les accusations palestiniennes recoupent celles, formulées de longue date par Israël, d'une implication du Hezbollah dans la seconde intifada palestinienne, qui a éclaté juste après le départ de Tsahal du Liban. Suivi en cela par les Etats-Unis, Israël a maintes fois mis en cause la Syrie pour son soutien au Hezbollah et aux groupes "terroristes" palestiniens dont elle abrite les chefs à Damas.

 

De son côté, Nabil Chaath, ministre des affaires étrangères palestinien, n'a pas été loin de formuler mardi la même accusation après l'annonce du cessez-le-feu avec Israël. Soulignant que cet arrêt des combats était, de la part de l'Autorité palestinienne, un "engagement national", il a mis en garde les groupes radicaux contre sa violation, précisant qu'il ferait immédiatement parvenir le message à la Syrie. Par la voix de son ambassadeur aux Etats-Unis, Imad Moustafa, celle-ci s'est dite "choquée" mardi d'être montrée du doigt, notamment par le président Bush lui-même, comme un "obstacle" à la paix. M. Moustafa a en outre affirmé que Damas soutenait les efforts de paix de Mahmoud Abbas et exprimé l'espoir qu'ils conduiraient à une paix globale.

 


 

L'espoir né à Charm el-Cheikh : une majorité d'Israéliens y croient, les Palestiniens se méfient

 
par SERGE DUMONT, publié dans le Temps le 10 février 2005
 
Les groupes radicaux palestiniens ont annoncé qu'ils ne respecteraient pas le cessez-le-feu proclamé par Ariel Sharon et Mahmoud Abbas. Le premier ministre israélien a par ailleurs contredit son chef de la diplomatie partisan de l'organisation d'un référendum sur le retrait de la bande de Gaza. Outre le Hamas, le Djihad islamique, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique de libération de la Palestine (FDPLP) ont annoncé qu'ils ne respecteraient pas le cessez-le-feu proclamé mardi par Ariel Sharon et Mahmoud Abbas à la fin du Sommet de Charm el-Cheikh. Le président palestinien se rendra donc ce jeudi dans la bande de Gaza afin de tenter d'infléchir leur position. Mais c'est aussi la majorité de l'opinion palestinienne qu'il devra convaincre des bienfaits de sa rencontre avec le premier ministre de l'Etat hébreu, car les débats organisés en permanence par La Voix de la Palestine ainsi que par les stations de radio locales montrent que les Palestiniens de la rue s'attendaient à plus de gestes de la part d'Israël.

"Belles promesses"
Invité mardi soir par la télévision publique israélienne, le père de Mohamad al-Doura (un enfant palestinien abattu par des tirs de Tsahal au début de l'Intifada) a d'ailleurs résumé l'opinion de ses semblables en exigeant que "les choses bougent enfin sur le terrain". "Nous en avons assez des violences, mais nous avons appris à nous méfier des belles promesses, a-t-il déclaré. Pour nous, le vrai changement c'est de pouvoir circuler librement sans être contrôlé aux barrages et de voir nos prisonniers enfin libérés. Si le Sommet de Charm el-Cheikh nous donne rapidement ces résultats-là, on pourra peut-être alors parler d'espoir." En Israël où la Bourse - euphorique - enregistre une remontée spectaculaire, tous les journaux ont publié des éditions spéciales consacrées à l' "espoir de Charm el-Cheikh". Titrant sur "le langage de la paix qui remplace celui des armes", le Yediot Aharonot (le quotidien le plus vendu du pays) a consacré six pleines pages à "la fin de l'Intifada" et offert une tribune au chanteur populaire Shlomo Artzi. "En avons-nous vraiment fini avec ces images d'autobus pulvérisés et de corps déchiquetés? Est-ce vraiment terminé? interroge-t-il. Je lis dans les journaux que 67% des Israéliens sont favorables à la libération de prisonniers palestiniens, que 1.306 concitoyens innocents sont morts depuis le début de l'Intifada et que 3.592 Palestiniens ont connu le même sort. Mais je lis aussi que 61% des Israéliens sont optimistes et je me dis que j'en fais partie. Que peut-être cette fois sera enfin la bonne."

L'enthousiasme n'est cependant pas général en Israël. Si le mouvement "La paix maintenant" annonce pour la mi-février une série de manifestations de grande ampleur "destinées à soutenir la politique de Sharon ainsi que le démantèlement des colonies de la bande de Gaza", le Yecha (le lobby des colons) lance pour sa part une campagne sur le thème "Mahmoud Abbas protège les terroristes, n'est pas un partenaire pour la paix". Le Yecha dénonce entre autres le fait que le ministre israélien de la Défense, Chaoul Mofaz, a autorisé mille Palestiniens de Gaza à revenir travailler dans l'Etat hébreu et donné l'ordre de lever certains barrages sur les routes de Cisjordanie. De leur côté, les familles des victimes israéliennes des attentats viennent de créer un lobby visant à empêcher la libération de prisonniers palestiniens ayant ou non du sang sur les mains. Une centaine d'entre elles a d'ailleurs promis d'intensifier les poursuites entamées à New York contre la Arab Bank, un établissement jordanien qu'elles accusent à tort ou à raison d'avoir fait transiter de l'argent pour le Hamas.

Conséquence inattendue du sommet de mardi, le ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan Shalom, est entré en rébellion ouverte contre Ariel Sharon qui avait, semble-t-il, volontairement "oublié" de l'inviter à Charm el-Cheikh. Dépité, le chef de la diplomatie de l'Etat hébreu a alors décidé de prendre la tête de la coalition de partis de droite et d'associations de colons menant campagne en faveur de l'organisation d'un référendum sur le retrait de la bande de Gaza. Une anecdote ? Pas sûr, car Silvan Shalom pèse lourd au sein du Likoud et Ariel Sharon a besoin de lui pour contrer les faucons de son parti. En outre, il vient d'être rejoint dans sa campagne par le président de la Knesset, Ruby Rivlin, qui affirme "appeler à l'organisation de ce scrutin pour éviter l'éclatement d'une guerre civile dans le pays". Si la campagne des deux hommes aboutit, la préparation du référendum retarderait le démantèlement des colonies de Gaza de plusieurs mois - voire d'un an - et elle offrirait aux extrémistes palestiniens une occasion en or de reprendre leurs campagnes d'attentats.
 

 
Les chancelleries mettent discrètement en garde les loyalistes contre les dérives concernant la 1559
 
par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le 10 février 2005
 
Le rassemblement prosyrien de Aïn el-Tiné à Beyrouth s’est dressé contre la 1559. Affirmant qu’elle mettrait l’unité du pays en danger, provoquerait des fissures, et que son application, inopportune, ne doit pas se faire avant l’exécution des résolutions relatives au conflit régional. Commentant ces prises de position, un diplomate occidental rappelle que le Conseil de sécurité n’a pas eu besoin de prendre l’avis, et encore moins l’assentiment, de la Syrie et du Liban. Dont les autorités respectives n’ont donc pas leur mot à dire en la matière, pas de feu vert, orange ou rouge à afficher. Tout ce qu’on leur demande, c’est de s’exécuter. Sans poser de questions, car le Conseil décide seul des mécanismes d’exécution de ses résolutions et de leur timing. Il peut laisser traîner les choses, comme c’est le cas pour la 242 et la 338. Ou, au contraire, ordonner une exécution sur-le-champ, comme il le fait pour la 1559.

Ce diplomate exclut que les manifestations de rue, comme celle dite du million, les meetings et les déclarations refusant la 1559 ou en réclamant le report aient un quelconque effet sur le Conseil de sécurité. Il avertit que les dirigeants libanais risquent, s’ils continuent à ne pas aider à l’application de la 1559, de faire perdre à leur pays une occasion historique de recouvrer sa souveraineté et son indépendance. Car le Conseil de sécurité pourrait bien ne pas prendre une nouvelle résolution à cet effet, malgré l’existence d’une coalition nationale libanaise élargie exigeant l’indépendance. En d’autres termes, par leur attitude, les responsables locaux font obstacle manifestement à la réalisation de l’intérêt national bien compris. Ils devraient éventuellement répondre du fait que leur pays reste sous tutelle syrienne. Et d’une profonde, d’une dangereuse division interne, si le bon droit et la légalité internationale ne sont pas respectés. Sans compter, souligne cette source, que certaines voix loyalistes libanaises commencent à plaider, pour contourner la 1559, en faveur d’une confédération avec la Syrie, en attendant une paix globale dans la région.

Le général Michel Aoun rappelle de son côté que les Libanais veulent que la Syrie retire ses troupes et ses services de renseignements, pour initier des relations de bon voisinage, et qu’elle respecte la volonté de ce peuple et le laisse libre de ses choix. Découvrant ainsi qu’elle se retrouverait bien plus proche des Libanais libres qu’elle ne l’est des Libanais sous contrôle et qui grognent à juste titre. Concernant la 1559, Aoun estime qu’elle découle des nouvelles donnes résultant de la guerre en Irak. A son avis, il est clair que la communauté internationale entend réorganiser la situation, et les rapports, dans la région sur des bases assainies. Dès lors, souligne l’ancien Premier ministre, la résolution 1559 dépasse toutes les parties locales et il est ridicule de soutenir qu’elle est issue des pressions exercées par tel ou tel homme politique libanais, par tel ou tel camp. Du reste, ajoute Aoun, ce sont ceux qui s’accrochent à la présence syrienne, et non leurs vis-à-vis, qui ont causé la 1559. Toutes les retombées ultérieures seraient imputables à ceux qui rejettent l’application de la résolution en question.
 

 

Farid Abboud , pour une application "graduelle et prudente" de la 1559

 

par IRENE MOSALLI, publié dans l'Orient-le Jour le 10 février 2005

 

Les ambassadeurs du Liban (Farid Abboud) et de Syrie (Imad Moustapha) ont abordé à l’Institut James Baker de l’Université de Rice (Houston) l’actuel contexte du processus de paix au Proche-Orient. Tous deux ont exprimé leur optimisme quant à l’accord survenu entre le leader palestinien Mahmoud Abbas et le Premier ministre Ariel Sharon concernant l’arrêt de violence entre les deux parties. Mais les deux ambassadeurs ont souligné que les trois mois à venir allaient être critiques. M. Abboud a néanmoins souligné que c’était là "une occasion à saisir", et pour M. Moustapha, cette initiative démontre "un certain engagement". Et tous deux restent sur leurs gardes en attendant des résultats plus tangibles. M. Moustapha s’est dit choqué par cette phrase prononcée par le président Bush durant son discours sur l’état de l’Union et qui accuse la Syrie de tolérer "des terroristes qui cherchent à saboter toute chance de paix dans la région". Il a ajouté que ce commentaire était fait à des fins politiques et que la Syrie avait fait plusieurs gestes d’ouverture envers Israël qui les a tous rejetés. Pour ce qui est de la présence militaire syrienne, il a fait valoir que son pays était en train de retirer ses troupes dont il ne reste plus que 15.000 membres.

De cette présence, l’ambassadeur du Liban a dit qu’elle constituait un contentieux et qu’elle serait probablement le point central des élections législatives libanaises qui se dérouleront au printemps prochain. Selon lui, le pays expérimente un important processus démocratique accompagné d’une liberté de presse et de débats. Interrogé sur le rôle du Hezbollah, il a répondu qu’il faisait partie de la vie politique du pays, qu’il participe aux élections et que, par conséquent, il ne fallait pas le percevoir uniquement sous un angle sécuritaire. Pour M. Abboud, les différentes clauses de la résolution 1559 doivent être appliquées "graduellement et prudemment". Il a également réitéré la volonté du Liban de voir le problème palestinien traité dans le cadre d’une solution régionale globale. Quant au Syria Accountability Act que le Congrès a voté il y a deux ans, M. Moustapha considère qu’il s’agit là "d’une législation injustifiée... Nous ne sommes pas l’ennemi des Etats-Unis... Je ne pense pas que les Etats-Unis aient besoin d’un autre ennemi". Pour lui, la Syrie a toujours la volonté de dialoguer avec les Etats-Unis et elle attend un signal de ce côté-là.
 

 
Mme Rice à l'Europe : écrivons ensemble un "nouveau chapitre"
 
par ALAIN FRACHON, publié dans le Monde du 9 février 2005
 
A Paris mardi 8 février, la secrétaire d'Etat américaine a exhorté les Européens à oublier les divisions passées et à travailler avec les Etats-Unis pour étendre "la liberté". Puis elle a énoncé les dossiers prioritaires : Irak, conflit israélo-palestinien, Liban et "Grand Moyen-Orient". Dans un lieu où l'on enseigne volontiers le scepticisme éclairé et la realpolitik, l'Institut d'études politiques de Paris, la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza Rice, a appelé les Européens à se joindre à la bataille que les Etats-Unis disent mener au Proche-Orient pour y propager les idéaux de la liberté et de la démocratie."La démocratisation de cette région sera difficile, elle se fera par à-coups (...) la liberté devra venir d'une aspiration des peuples, elle devra être choisie, elle ne peut être apportée telle quelle et certainement pas imposée", a-t-elle expliqué. Mais cette mission requiert une impulsion volontariste des Américains et des Européens.

 

Le grand amphi de Sciences Po était plein pour entendre l'appel du professeur Rice - elle a enseigné les relations internationales - à bousculer le "statu quo" - expression employée à trois reprises - dans une région dont les peuples supportent de moins en moins, a-t-elle dit, d'être victimes d'un cruel "déficit de liberté". Ce furent trente minutes d'une exhortation à transformer le Proche-Orient prononcée sur un ton aussi courtois que ferme et convaincu, parfois passionné, devant un parterre de politiques, diplomates, chercheurs et étudiants qui fit au premier secrétaire d'Etat américain à s'exprimer à l'IEP un accueil des plus chaleureux. Tailleur sombre et collier de perles classique, très "républicain", Mme Rice a convoqué les idéaux des révolutions américaine et française pour dire que le partenariat transatlantique devait connaître "un nouveau chapitre" : porter la réforme et la liberté au Sud.

 

Des principes à la réalité
Oubliés les différends Paris-Washington sur l'Irak, oubliées quatre années de passivité américaine dans le conflit israélo-palestinien de même que les petites phrases sur la vieille Europe, le temps est à un renouveau transatlantique ambitieux : "Notre travail ensemble ne fait que commencer", "ensemble nous avons l'occasion historique de façonner un équilibre des pouvoirs qui favorise la liberté et qui, ce faisant, étendra et consolidera la paix". Car il y a un lien entre la nature d'un régime et son comportement sur la scène internationale : "Ces Etats où règnent la corruption, le chaos et la cruauté sont ceux qui invariablement menacent à la fois leurs voisins, leur région et potentiellement l'ensemble de la communauté internationale", s'entendent expliquer les cinq cents auditeurs de l'amphithéâtre Emile Boutmy, au premier rang desquels Valéry Giscard d'Estaing, Alain Juppé, Francis Mer et d'autres qui ont eu l'occasion d'éprouver au pouvoir le difficile ajustement des principes à la réalité.
 

Américains et Européens ont "un mandat clair". "Nous qui sommes du bon côté de la division du monde, celui de la liberté, avons pour obligation d'aider ceux des peuples qui ont la malchance d'être du mauvais côté", a observé Mme Rice. C'est affaire de fidélité à leurs principes et à leur Histoire puisque "les partenaires transatlantiques ont eu leurs plus grands succès, pour eux et pour les autres, lorsqu'ils ont refusé les statu quo inacceptables et mis en commun leurs valeurs au service de la liberté". C'est pour Washington affaire d'efficacité, a poursuivi la secrétaire d'Etat, citant le président George Bush, attendu le 21 février en Europe et qui assurait au début du mois : "Tout ce que nous voulons réaliser dans le monde requiert que l'Amérique et l'Europe restent des proches partenaires". De cette profession de foi renouvelée dans les mérites de la coopération transatlantique, Mme Rice tire une conclusion en forme de ferme injonction à l'adresse des Européens : comme "l'Amérique est prête à travailler avec l'Europe, l'Europe doit être prête à travailler avec l'Amérique". Et elle trace un programme de travail commun en quatre points :

 

1- Le grand Moyen-Orient, région qui s'étend du Maroc à l'Afghanistan, où il s'agit d'aider les sociétés civiles à accéder aux libertés politiques, économiques et sociales. Mme Rice rend hommage au travail de précurseur des Européens qui avec le processus dit de Barcelone ont ouvert un dialogue euroméditerranéen.
2- L'Irak, dont la population, après les élections du 30 janvier, mérite qu'on lui manifeste "solidarité et générosité", sous forme "d'appui politique et d'aide à la reconstruction". Mme Rice ne mentionne pas le soutien militaire. Elle se dit confiante que la victoire des chiites aux élections ne débouchera pas sur une théocratie.
3- Le conflit israélo-palestinien, où "l'Amérique et l'Europe défendent ensemble le principe de deux Etats vivant côte à côte" et où, au lendemain des élections palestiniennes et à la veille du retrait israélien de Gaza, "se présente la meilleure chance de paix que nous ayons eue depuis de nombreuses années".
4- Le Liban que Mme Rice veut voir recouvrer sa "pleine souveraineté" le plus vite, appelant, sans la nommer, la Syrie à se retirer du pays du Cèdre et à laisser s'y dérouler des élections vraiment libres au printemps. Là encore, Washington se félicite de la coopération avec Paris.
A aucun moment de son discours, Mme Rice n'a mentionné l'affaire nucléaire iranienne comme devant figurer au nombre des tâches qu'Américains et Européens doivent entreprendre ensemble au Proche-Orient. Oubli pur et simple ? Message de scepticisme à l'égard des efforts diplomatiques déployés par les Européens ?
 

 
Exporter ou non la démocratie
Musclée pour les Etats-Unis, plus politique pour l'UE, la promotion de nos valeurs ne va pas de soi
 
par KAROLINE POSTEL-VINAY, publié dans Libération le 9 février 2005
L'auteur est chercheur au Centre d'études et de recherches internationales (Ceri, Sciences-Po)
Dernier ouvrage paru : l'Occident et sa bonne parole. Nos représentations du monde, de l'Europe coloniale à l'Amérique hégémonique, Flammarion (2005)

 

"La guerre finale pour la liberté humaine a commencé", déclarait Woodrow Wilson en 1917, lors de l'entrée des Etats-Unis dans le premier conflit mondial. L'illustre prédécesseur de George W. Bush considérait que les Américains ne se battaient pas pour de triviales questions de territoire, à l'instar de leurs cousins européens, mais pour défendre la Liberté face à son ennemie du jour, la tyrannie germanique. En évoquant aujourd'hui "l'honorable accomplissement de nos pères", le président des Etats-Unis n'exprime pas seulement des sentiments filiaux complexes, mais également sa foi en "la grande tradition libératrice de la nation américaine". La notion de "destinée manifeste" (manifest destiny), apparue à la fin du XIXe siècle, était d'abord à usage interne : le peuple anglo-saxon était censé disposer d'un droit supérieur à celui des indigènes pour occuper l'espace nord-américain. Woodrow Wilson lui a donné une définition internationale.

 

L'interventionnisme wilsonien, ce n'était pas simplement s'occuper des affaires des autres, mais obéir à une volonté transcendante : "faire du monde un lieu sûr pour la démocratie", car telle était la vocation de l'Amérique, elle-même née de ce principe. Avec la Seconde Guerre mondiale, Franklin Roosevelt développait l'argument : "Nous combattons, comme nos pères ont combattu, pour défendre la doctrine que tous les hommes sont égaux devant Dieu." C'était plus qu'un devoir. C'était une mission : "Les peuples libres du monde recherchent notre soutien pour préserver leur liberté. Si nous n'assumons pas notre mandat, nous risquons de mettre la paix du monde en péril", disait également Roosevelt. Ce n'était pas nécessairement le point de vue des nombreux peuples, en particulier africains et asiatiques, soumis à la colonisation occidentale, ou, aux Etats-Unis mêmes, de la minorité noire subissant des discriminations dignes de l'apartheid. Pourtant, le mythe de la "destinée manifeste" de l'Amérique dans le monde était établi. En 1947, face à la menace communiste, George Kennan, l'inventeur de la stratégie de containment de l'URSS, remerciait la Providence "d'offrir au peuple américain ce défi implacable", l'amenant à "accepter la responsabilité du commandement moral et politique que l'Histoire entendait manifestement lui faire porter".

 

Depuis le 11 septembre 2001, Bush, et de nombreux Américains avec lui, considère que les Etats-Unis sont entrés dans la quatrième guerre mondiale. Le Président n'a de cesse de se référer à Wilson, Roosevelt et Truman (pour la guerre froide, la troisième). Sa diplomate en chef, Condoleezza Rice, affirmait récemment que "l'Amérique et le monde libre sont, une fois de plus, engagés dans une lutte de longue durée contre une idéologie de terreur et de tyrannie". L'ancien directeur de la CIA, James Woosley, a été plus explicite encore : "Pour la quatrième fois en cent ans, ce pays et ses alliés sont mobilisés." Il y a donc deux données fondamentales pour la politique étrangère américaine. D'une part, les Etats-Unis ont pour mission de répandre la liberté à travers la planète. D'autre part, ils accomplissent leur mandat dans un contexte de guerre. L'Amérique n'est pas seulement en guerre contre la tyrannie, elle est en guerre dans l'absolu. Comme le notait Zbigniew Brzezinski, les Européens ont imputé trop hâtivement la réélection de George W. Bush à la montée d'un christianisme intégriste, alors que c'est plutôt le sentiment largement partagé aux Etats-Unis, y compris par les démocrates, d'être un pays en guerre et le désir d'avoir un vrai chef prêt à se battre, qui expliquent la victoire républicaine.

 

Ceci pose, pour le reste du monde, et particulièrement pour nous autres Européens, plusieurs questions. Tout d'abord, la "guerre contre la terreur", pour reprendre la terminologie de la Maison Blanche, est-elle aussi notre guerre ? Manifestement pas, pour bon nombre de pays européens. La France et l'UE elle-même considèrent le terrorisme international comme un fléau qui doit être combattu, mais au même titre que d'autres activités criminelles, tels le trafic de drogue, d'armes, ou le trafic d'êtres humains, dont le caractère destructeur est également considérable. Le terrorisme n'a pas acquis, comme aux Etats-Unis, le statut de menace surplombante, exigeant une mobilisation générale des citoyens et une réorganisation complète de l'agenda politique mondial. Le rapport de la Commission du 11 septembre propose de combattre le terrorisme par une propagation active de la démocratie dans le monde. George Bush II est clairement en phase avec ses conclusions. Pour le moment, l'opinion publique européenne n'a pas été convaincue par le projet américain de démocratisation de l'Irak. Toutefois, que penser d'une politique d'exportation pacifique de la démocratie, comme l'annonce à présent George Bush ? En réalité c'est une politique que nous pratiquons déjà. L'UE finance depuis plusieurs années des programmes de promotion de la démocratie dans les pays en développement. La Banque mondiale aussi. Et l'administration américaine également : Bill Clinton considérait déjà que la sécurité du monde passait par l'élargissement de la communauté internationale des démocraties.

 

Il nous paraît si naturel de voir les Occidentaux exporter leur modèle politique à travers le monde que la question n'est pratiquement jamais débattue. Pourtant, plus que jamais, elle devrait l'être. Les journalistes Alain Frachon et Daniel Vernet posaient cette question dans un livre (l'Amérique messianique, Seuil), paru l'année dernière : "La promotion de la démocratie est-elle un devoir du monde occidental ?" Si oui, la fin justifie-t-elle les moyens ? Pour une majorité d'Américains, l'absence de démocratie au Moyen-Orient est devenue un problème de sécurité nationale, et le changement de régime (regime change) par la force des canons, une option acceptable. La majorité des Européens désapprouvent cette forme musclée d'exportation de la démocratie. Mais que proposons-nous par ailleurs ? Pourquoi tolérer l'autoritarisme en Chine et la dégradation des libertés fondamentales en Russie, et en revanche accepter l'intervention occidentale pour la construction de la démocratie en Afghanistan ? Où passent les frontières de l'ingérence politique ?

 


 
"L'Otan au Proche-Orient, pourquoi pas ?"
Un entretien avec JAAP DE HOOP SCHEFFER, le secrétaire général de l'Alliance, qui reçoit aujourd'hui à Bruxelles Condoleezza Rice

Propos recueillis par ALEXANDRINE BOUILHET, publiés dans le Figaro le 9 février 2005
 

Attendue aujourd'hui à Bruxelles, Condoleezza Rice participera à un déjeuner de travail au siège de l'Otan, axé sur l'Irak et le Proche-Orient. Elle rencontrera ensuite le président de la commission européenne, José-Manuel Barroso, puis Jean-Claude Juncker, président en exercice de l'Union. Préparant la visite de Bush, le chef de la diplomatie américaine vient sonder les Européens sur l'aide promise à l'entraînement des forces irakiennes et sur un éventuel partage des tâches pour soutenir l'effort de paix au Proche-Orient. A la veille de la réunion informelle des ministres de la Défense de l'Alliance à Nice, le secrétaire général de l'Otan, Jaap de Hoop Scheffer espère faire jouer à l'Alliance un rôle moteur dans les retrouvailles transatlantiques.

 

- Après l'Irak, où elle a commencé à mettre un pied, l'Otan va-t-elle s'impliquer au Proche-Orient ?
Je pense que l'Otan peut jouer un rôle au Proche-Orient. Pourquoi pas ? Comme je l'ai dit lors d'une réunion avec l'Union européenne, l'Otan pourrait venir soutenir l'application de l'accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Mais avant d'en débattre sérieusement à l'Otan, à Bruxelles, il faut que trois conditions soient réunies : un accord de paix entre les deux parties ; une demande émanant des deux camps pour que l'Otan vienne garantir cet accord ; et, bien sûr, un mandat de l'ONU. Nous n'en sommes pas là pour le moment...

 

- Votre récente tournée dans la région vous conforte-t-elle dans cette voie ? L'Otan n'est-elle pas regardée, dans cette partie du monde, comme le bras armé de Washington ?
Bien sûr, il y a un travail d'explication à faire, mais en Algérie, en Jordanie, au Maroc, en Israël, où je suis allé récemment, l'Otan est très bien accueillie. Nous voulons renforcer nos liens politiques avec ces pays du "dialogue méditerranéen". Et je dois dire que les réponses à nos offres de coopération dans le domaine militaire, dans la formation, l'échange de renseignements, ou la lutte antiterroriste, sont très positives. Car à travers ce projet, agréé au sommet d'Istanbul, l'Otan ne cherche pas à imposer quoi que ce soit. Elle respecte les spécificités de chaque pays, et leur propose à chaque fois une offre de coopération sur mesure.

 

- L'Algérie va-t-elle vraiment participer à "Active Endeavour", votre opération de surveillance en mer Méditerranée ?
Le président Bouteflika s'est montré intéressé. Nous sommes en discussions avec les autorités algériennes pour définir les modalités de leur soutien.

 

- L'Otan n'est-elle pas en train de marcher sur les plate-bandes de l'Union européenne ?
Non. Il n'y a pas de duplication. Et ce n'est pas le but de notre démarche dans le "grand Moyen-Orient". Nous apportons notre valeur ajoutée : l'Otan est unique et différente de l'UE, car nous avons les Etats-Unis à notre table. L'Otan et l'Union européenne sont complémentaires, pas concurrentes ! On l'a vu en Bosnie avec la passation de pouvoir entre l'Otan et l'UE. Je suis atlantiste, mais aussi européen, donc très favorable au développement de la politique de sécurité et de défense de l'Union. Mais la défense européenne ne pourra pas exister sans une vraie politique étrangère commune...

 

- L'idée d'entraîner la Force rapide de l'Otan dans le désert mauritanien n'a pourtant pas plu aux Européens. L'Afrique n'est-elle pas la chasse gardée de la défense européenne ?
Pour cette affaire de Mauritanie, la décision n'a pas été prise. L'exercice de la NRF aura lieu l'année prochaine. Certains alliés préféreraient que la NRF s'entraîne dans les pays de l'Alliance et pas ailleurs, mais cela reste à discuter. En ce qui concerne l'Afrique, soyons très clairs : ce continent n'est pas une chasse gardée pour tel pays ou telle organisation ! On ne doit pas exclure a priori l'Otan de l'Afrique. C'est ridicule. L'Otan n'a pas l'ambition, ni même la capacité, de jouer les gendarmes du monde, mais on ne peut pas exclure un continent de notre champ d'action. En cas de certaines crises nécessitant une action urgente et rapide, l'Otan est la seule organisation à bénéficier d'un commandement intégré, d'une structure et de forces adéquates.

 

- Compte tenu de l'insécurité en Irak, ne craignez-vous pas que l'engagement de l'Otan reste limité et cantonné à l'extérieur du pays ?
J'espère que chacun des vingt-six pays membres participera à la mission de formation des forces irakiennes. La France devrait le faire à l'extérieur du pays. L'Allemagne y contribue déjà dans les Emirats. D'autres peuvent apporter encore leur contribution financière à un fonds spécial. Quelle que soit l'option choisie, je souhaiterais que les formations, où qu'elles se déroulent, se fassent selon des normes communes, avec un drapeau allié. L'Otan espère entraîner mille officiers irakiens par an. J'attends des alliés qu'ils transforment leurs promesses en actes.

 


 

Iran, une crise accoucheuse de stabilité ?

Alors que Washington doute de la stratégie européenne pour détourner pacifiquement Téhéran de ses ambitions nucléaires
 
par FRANCOIS GÉRÉ, publié dans le Figaro le 9 février 2005
L'auteur est président de l'Institut français d'analyse stratégique (Ifas) (web site : www.strato-analyse.org ). Signe La Nouvelle Géopolitique de la guerre et de la paix, à paraître le mois prochain aux éditions Larousse

 

"Il est inconcevable d'utiliser la force pour régler le problème iranien", disait, la semaine dernière, Jack Straw, ministre britannique des Affaires étrangères, tandis que Tony Blair, comme en écho inversé, déclarait : "Il est inconcevable que l'Iran acquière l'arme nucléaire." Entre ces deux propos que l'on pourrait entendre aussi bien à Paris qu'à Berlin, on conçoit que la marge de manoeuvre est si étroite qu'elle pourrait bien se révéler être une impasse. Sans doute entend-on des voix pour suggérer que l'usage de la force est inévitable et que lui seul permettra d'en finir une fois pour toutes, avec les risques du nucléaire militaire iranien. A l'opposé, d'autres voix, moins nombreuses, suggèrent qu'un Iran doté de l'arme nucléaire se sanctuariserait en adoptant une stratégie de dissuasion et que le monde n'en deviendrait pas plus dangereux pour autant. Mais dès lors que l'on prétend écarter ces deux scénarios aussi extrêmes qu'hasardeux, il importe de savoir pourquoi la négociation diplomatique entreprise par les trois Européens depuis l'été 2003 constitue la meilleure et la seule approche. Par-delà les polémiques et les arguties des uns et des autres, une rigoureuse évaluation des bénéfices à espérer au regard des pertes à redouter en montre le bien-fondé.

 

L'échec d'un accord avec l'Iran déboucherait sur une épreuve de force qui, enflammant le Moyen-Orient, aurait des répercussions mondiales dépassant par leur portée les guerres d'Irak, de Corée et même du Vietnam. Or les options militaires rationnelles sont limitées. L'invasion terrestre n'est pas à la mesure des forces américaines que bien peu d'alliés soutiendraient en une telle aventure. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer l'opposition catégorique de la Turquie. Des frappes aériennes sur les sites nucléaires seraient à la fois militairement insuffisantes et politiquement intolérables. Ces installations sont en effet trop nombreuses pour être toutes détruites avec certitude et, de plus, les réacteurs connus étant en activité, leur explosion répandrait des flux radioactifs dans les zones peuplées qui les entourent. Des raids de forces spéciales n'ont guère de chance de succès dès lors que l'effet de surprise est nul, car les installations se trouvent sous la surveillance de l'armée iranienne. Ces obstacles sont également valables pour Israël si son gouvernement en venait à considérer l'option militaire. Quant au blocus, qui pourrait suivre une condamnation de l'Iran par le Conseil de sécurité des Nations unies, il n'a aucune chance d'apporter des résultats rapides si jamais il devait en produire. Dans tous les cas de figure, l'Iran attaqué dispose d'une capacité de riposte redoutable.

 

On mesure souvent mal l'importance de l'Iran, parce que son isolement a fait perdre de vue l'exceptionnelle dimension géopolitique et géoéconomique de cet Etat. Une des erreurs majeures de l'Administration Bush a été de placer sur le même axe l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord. Après un quart de siècle de non-communication, Washington a perdu toute perception de la réalité iranienne. De leur côté, ce n'est guère plus rassurant, les responsables iraniens ne comprennent que difficilement les Etats-Unis. L'idée d'un renversement du régime constitue une dangereuse illusion entretenue à la Maison-Blanche par des experts improvisés. Les forces sociales qui forment une nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale en Iran ne souhaitent pas voir se reproduire un bouleversement comparable à celui de 1979. Soucieux de prospérer paisiblement, ils n'ont de regard que pour l'OMC et la Banque mondiale. Peu intéressés par la dimension nucléaire, ils recherchent la prospérité dans le développement des relations commerciales avec l'Europe, l'Amérique du Nord, la Chine. Depuis le 11 septembre 2001, paradoxalement, toutes les interventions américaines ont joué en faveur de Téhéran en le débarrassant de ses adversaires voisins : les talibans, et surtout le baas irakien. L'affaiblissement général de la Syrie, et plus particulièrement au Liban, joue en faveur du renforcement du Hezbollah lié à Téhéran. De ce fait, l'Iran a pu redevenir un acteur majeur dans la région en raison de son influence sur l'Afghanistan et l'Asie centrale, sur l'Irak et le Kurdistan. Ce n'est pas un hasard si la Turquie s'alarme aujourd'hui avec véhémence de toute agression contre Téhéran. Disposant d'une capacité de nuisance qui tient autant aux intérêts locaux qu'à l'influence idéologique via l'islam chiite, l'Iran pourrait donc faire payer très cher une éventuelle agression, même limitée.

 

A l'opposé, que peut-on espérer d'un rapprochement profond et durable entre l'Iran, l'Union européenne et l'Amérique du Nord ? D'abord, une amélioration de la situation du marché énergétique qui se sentirait prémuni contre une soudaine flambée des prix provoquée par l'Iran. Ensuite, la stabilisation progressive de l'Irak dont Téhéran souhaite éviter la partition sous réserve de la reconnaissance de la réalité du chiisme, qui a vocation à reconstruire le pays. Enfin, une force de stabilisation de l'Afghanistan qui permettra de contrer la circulation des organisations terroristes liées à al-Qaida et de neutraliser le trafic de drogue. Il convient donc de ne pas se tromper sur la finalité du dialogue euro-iranien : il ne s'agit pas de faire apparaître l'Iran comme un menteur nucléaire contrevenant à ses engagements à l'égard du Traité de non-prolifération (TNP), il ne s'agit même pas de suspendre aussi longtemps que possible le cheminement de l'Iran vers l'arme nucléaire. L'enjeu est d'une tout autre dimension, cruciale pour la région et pour le monde : réintégrer l'Iran dans le concert des nations qui cherchent à stabiliser le Moyen-Orient pour en faire une zone de prospérité dont les ressources ne soient plus assises sur le baril de poudre de la rébellion islamiste. Afin de réduire les avantages que Téhéran peut envisager de l'acquisition d'armes nucléaires il est essentiel que les Etats-Unis s'engagent dans un dialogue diplomatique avec l'Iran. Il est vrai que le Département d'Etat préfère imposer son calendrier et ses objectifs. Il ne lui est certes pas agréable de s'engager dans une voie ouverte par d'autres, en l'occurrence, les Européens. Mais une fois sur les rails, la diplomatie américaine aura tôt fait de trouver ses marques d'autant plus que Téhéran est disposé à reprendre la discussion. Une fois ce dialogue établi, l'option nucléaire militaire présentera moins d'attraits pour l'Iran.

 

L'importance des enjeux crée pour l'Iran un devoir de responsabilité à leur mesure. Il serait contre-productif d'essayer de jouer la politique du pire. Téhéran perdrait dans l'affaire ses principales espérances de gain pour plusieurs décennies. C'est pourquoi, une fois constitué un cadre complet d'engagements techniques et politiques, les autorités iraniennes auront à fournir les garanties permettant pour l'ensemble des partenaires de retrouver une pleine confiance dans les activités nucléaires civiles. Elles doivent être placées, au moins pour une période de dix ans, sous un contrôle d'extrême rigueur, dans le respect de la souveraineté nationale, régime auquel les autorités iraniennes se déclarent prêtes. Il convient aussi, enfin, de clarifier la finalité des programmes de missiles balistiques et de croisière. Pour y parvenir différentes mesures de confiance, non contraignantes, peuvent être définies. Cette confiance ne proviendra pas des seules inspections, au demeurant indispensables de l'AIEA, mais tout autant des évolutions politiques que favorisera l'Iran grâce à sa puissance régionale désormais rassurée sur son avenir. La crise actuelle constitue une occasion inespérée de ramener l'Iran dans le concert de la communauté internationale, ce que souhaite la société iranienne et une large fraction de ses dirigeants. Il est donc essentiel d'exploiter à fond cette opportunité et de convaincre les Etats-Unis de rejoindre les chemins de la diplomatie réaliste et rationnelle.

 


 

Télévision - Une oratrice exaltée en tailleur sombre et perles sages

 

par DOMINIQUE DHOMBRES, publié dans le Monde du 10 février 2005 

 

La partition est la même que celle de George Bush, mais l'interprétation n'est pas strictement identique. Le grand air de la liberté, chanté à Paris par Condoleezza Rice dans un amphithéâtre bondé de Sciences-Po, est aussi lyrique que celui du président américain, mais moins religieux, plus séculier en quelque sorte. Il y est fait davantage allusion aux idéaux des révolutions américaine et française qu'à la Bible. Le discours était retransmis en direct, mardi après-midi, sur LCI. Le lieu avait été soigneusement choisi. L'ambassadrice de l'Empire du Bien, avec son tailleur sombre et ses perles sages, venait porter la bonne parole au cœur même de l'Empire du scepticisme. Il s'agissait de présenter le nouvel activisme américain là même où il est accueilli avec le plus de réserve. L'événement avait été annoncé à l'avance comme un moment historique. Condoleezza Rice était chargée d'énoncer, sur le Vieux Continent, où l'on n'y croit guère, la nouvelle doctrine américaine selon laquelle il vaut mieux attaquer les régimes tyranniques avant qu'ils ne deviennent trop dangereux pour l'humanité tout entière.

 

La secrétaire d'Etat américaine insiste sur le fait qu'il s'agit davantage d'un combat idéologique que militaire. Les défenseurs de la liberté n'ont pas à mettre leur drapeau dans leur poche, ils doivent parler haut et fort. Ils ne doivent pas avoir peur de s'en prendre aux situations établies, au statu quo fixé depuis des décennies, aux obstacles apparemment infranchissables. "La liberté est en mouvement des villages de l'Afghanistan aux grandes places de l'Ukraine, des rues des territoires palestiniens aux bureaux de vote d'Irak", affirme-t-elle. Tout cela est dit sur un ton d'exaltation qui n'est pas habituellement celui de la diplomatie. Au pays de Vergennes et de Talleyrand, cela surprend évidemment. "Nous savons que nous devons faire face au monde tel qu'il est, mais nous ne devons pas accepter ce monde tel qu'il est", dit-elle encore. Ce n'est pas un programme d'action précis, mais un énoncé de principes. On ne sait pas davantage quelles sont les intentions immédiates des Etats-Unis vis-à-vis de la Syrie, de l'Iran ou de la Corée du Nord. L'ambassadrice de l'Empire autoproclamé du Bien a été dûment applaudie. Mais on attend de voir où mènent concrètement tout cet idéalisme et toute cette exaltation.

 


 
Condi Rice à l'écoute de l'Europe
Paris temps fort de sa première tournée de secrétaire d'Etat
 
par DIDIER EUGENE, publié dans Ouest-France le 9 février 2005

Condoleezza Rice a mis de l'eau dans son vin. Pour sa première visite à Paris comme secrétaire d'Etat, elle a utilisé un ton conciliant, dit du bien d'une "Europe forte" et appelé celle-ci à ouvrir un "nouveau chapitre" de l'alliance Europe-Etats-Unis. Dans l'amphi plein à craquer de Sciences-Po, l'ancienne responsable de l'université de Stanford a retrouvé un univers familier. Est-ce pour cela que son discours a tourné la page des "désaccords du passé" pour ouvrir un "nouveau chapitre" dans les "relations" et "l'alliance" entre l'Europe et les Etats-Unis en vue de construire "un monde meilleur" ? La nouvelle secrétaire d'Etat américaine avait fait de ce passage à Paris le temps fort de sa tournée européenne destinée à déblayer le terrain avant la visite de George Bush à Bruxelles, le 22 février prochain. C'est bien sûr le discours à l'Union européenne du président américain qui donnera le ton aux relations transatlantiques pour les quatre prochaines années. Mais, d'ores et déjà, celui de sa proche conseillère, promue à la tête de la diplomatie américaine pour ce second mandat présidentiel, fera référence. Il couronne, en tout cas, de succès le travail de rapprochement mené par le ministre français des Affaires étrangères.
 
Le ton et le fond
Le ton est une chose. Le fond en est une autre. A-t-il changé ? L'Amérique diviseur d'un continent européen qui cherche à s'organiser ? "L'Amérique a tout à gagner d'une Europe forte comme partenaire dans la construction d'un monde meilleur et sûr", a déclaré la secrétaire d'Etat. Autisme de l'hyperpuissance, qui n'a écouté aucun avertissement avant de se lancer dans l'aventure irakienne ? Là aussi Condoleezza Rice s'affirme prête à tourner la page. "Que chacun de nous mette sur la table des idées, son expérience et ses ressources, discutons et décidons ensemble de la meilleure façon de les mettre en ouvre en vue de changements démocratiques" dans le monde. S'ensuit un appel au "partenariat transatlantique" pour qu'il "relève le défi devant lequel nous a placé le peuple irakien" après les élections du 30 janvier. Un appel que réitérera aujourd'hui à Nice Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense va-t-en-guerre américain devant ses collègues de l'Otan.
 
Après sa rencontre, la veille, avec Mahmoud Abbas, le nouveau président de l'Autorité palestinienne et celle avec Ariel Sharon, le Premier ministre israélien, "Condi" Rice a également promis une réunion rapide du quartette (Onu, Europe, Etats-Unis, Russie) pour réactiver la "feuille de route" destinée à faire reprendre le chemin de la paix aux belligérants du Proche-Orient. Leur décision, hier, à Charm-el-Cheikh, de cesser le feu est la première bonne nouvelle depuis longtemps dans cette région qui est restée une poudrière. Une poudrière que lui dispute aujourd'hui l'Irak. C'est cette "meilleure chance pour la paix", que les Etats-Unis veulent aujourd'hui saisir avec leurs alliés en affirmant que "le peuple arabe mérite un meilleur avenir" et que cette partie du monde "ne peut être tenue à l'écart de la prospérité qu'apportent les libertés." Reste à y rendre crédible ce discours. Condoleezza Rice termine aujourd'hui sa tournée par Bruxelles et Luxembourg.
 

 

 

 

 
Copyright 2005 RJLiban