M. Abbas presse le Hezbollah de cesser de
financer les groupes armés palestiniens
Un haut responsable palestinien a précisé que les
services de sécurité enquêtaient sur le financement
d'activistes de Gaza et de Cisjordanie par le
Hezbollah
paru dans le Monde du 10 février 2005
Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a dépêché
un émissaire au Liban pour presser les responsables
du Hezbollah chiite d'arrêter de financer les
attaques contre Israël, a-t-on appris mercredi 9 février
de sources politique et sécuritaire.
"M.
Abbas a dépêché au Liban Abdel Fattah Hmayel
(ancien ministre)
pour presser le Hezbollah d'arrêter
le financement des groupes armés palestiniens afin de
donner une chance à l'application du
cessez-le-feu" proclamé mardi à Charm
el-Cheikh à l'issue d'un sommet israélo-palestinien,
ont indiqué ces sources. Selon une source politique,
"Abou
Mazen (surnom de Abbas)
essaie de résoudre
tous les problèmes par le dialogue".
Un
autre dirigeant palestinien, Abbas Zaki, membre du
comité central du Fatah, le mouvement de M. Abbas,
doit aussi se rendre la semaine prochaine au Liban,
selon ces sources. Plusieurs dirigeants politiques et
militaires palestiniens ont accusé mercredi le
mouvement chiite libanais de chercher à saboter les
efforts de paix palestino-israéliens. Selon ces
responsables haut placés, qui souhaitent conserver
l'anonymat, le Hezbollah recrute et finance des
Palestiniens en vue commettre des attentats au nom des
Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, mouvement armé issu
du Fatah. Le mouvement de résistance libanais soutenu
par Damas et Téhéran s'est refusé à commenter ces
allégations.
Un haut responsable
palestinien a précisé que les services de sécurité
enquêtaient sur le financement d'activistes de Gaza et
de Cisjordanie par le Hezbollah, dont la guérilla
sanglante au Sud-Liban a poussé Israël a s'en retirer
totalement en 2000. "Nous savons que le
Hezbollah cherche à recruter des kamikazes pour
commettre au nom des Brigades des martyrs d'Al-Aqsa des
attentats qui torpilleraient la trêve", a déclaré
un des responsables palestiniens. "Le Hezbollah
essaie d'augmenter les attaques à travers tous les
groupes, non seulement islamistes, mais aussi (les
Brigades des martyrs d')Al-Aqsa et le Front
populaire de libération de la Palestine (FPLP)",
a confirmé une source sécuritaire sous le couvert de
l'anonymat. Un représentant des Brigades, Abou Kassa, a
démenti tout lien organique avec le mouvement chiite : "Nous
respectons le Hezbollah, mais la résistance
palestinienne est capable de mener seule sa lutte et de
se soutenir elle-même."
La Syrie montrée du doigt
Mais un responsable palestinien a fait état de
transactions bancaires et de e-mails interceptés
prouvant que le Hezbollah offrait des sommes
croissantes aux activistes palestiniens pour commettre
des attentats-suicides.
"Désormais, ils sont
prêts à payer 100.000 dollars pour l'ensemble d'une
opération, alors qu'avant ils payaient 20.000
dollars, puis 50.000 dollars", a-t-il déclaré
à Reuters. Selon les dirigeants palestiniens,
l'argent du Hezbollah parvient à ses destinataires
dans les territoires occupés via des parents et
proches des bénéficiaires vivant dans les camps de réfugiés
du Liban Les accusations palestiniennes recoupent
celles, formulées de longue date par Israël, d'une
implication du Hezbollah dans la seconde intifada
palestinienne, qui a éclaté juste après le départ
de Tsahal du Liban. Suivi en cela par les Etats-Unis,
Israël a maintes fois mis en cause la Syrie pour son
soutien au Hezbollah et aux groupes
"terroristes"
palestiniens dont elle abrite les chefs à Damas.
De son côté, Nabil
Chaath, ministre des affaires étrangères palestinien,
n'a pas été loin de formuler mardi la même accusation
après l'annonce du cessez-le-feu avec Israël.
Soulignant que cet arrêt des combats était, de la part
de l'Autorité palestinienne, un "engagement
national", il a mis en garde les groupes
radicaux contre sa violation, précisant qu'il ferait
immédiatement parvenir le message à la Syrie. Par la
voix de son ambassadeur aux Etats-Unis, Imad Moustafa,
celle-ci s'est dite "choquée" mardi
d'être montrée du doigt, notamment par le président
Bush lui-même, comme un "obstacle"
à la paix. M. Moustafa a en outre affirmé que Damas
soutenait les efforts de paix de Mahmoud Abbas et exprimé
l'espoir qu'ils conduiraient à une paix globale.
L'espoir né à Charm el-Cheikh : une
majorité d'Israéliens y croient, les Palestiniens se
méfient
par SERGE DUMONT, publié dans le Temps le 10 février
2005
Les groupes radicaux palestiniens ont annoncé qu'ils
ne respecteraient pas le cessez-le-feu proclamé par
Ariel Sharon et Mahmoud Abbas. Le premier ministre
israélien a par ailleurs contredit son chef de la
diplomatie partisan de l'organisation d'un référendum
sur le retrait de la bande de Gaza. Outre le Hamas, le
Djihad islamique, le Front populaire de libération de
la Palestine (FPLP) et le Front démocratique de libération
de la Palestine (FDPLP) ont annoncé qu'ils ne
respecteraient pas le cessez-le-feu proclamé mardi
par Ariel Sharon et Mahmoud Abbas à la fin du Sommet
de Charm el-Cheikh. Le président palestinien se
rendra donc ce jeudi dans la bande de Gaza afin de
tenter d'infléchir leur position. Mais c'est aussi la
majorité de l'opinion palestinienne qu'il devra
convaincre des bienfaits de sa rencontre avec le
premier ministre de l'Etat hébreu, car les débats
organisés en permanence par La Voix de la Palestine
ainsi que par les stations de radio locales montrent
que les Palestiniens de la rue s'attendaient à plus
de gestes de la part d'Israël.
"Belles promesses"
Invité mardi soir par la télévision publique israélienne,
le père de Mohamad al-Doura (un enfant palestinien
abattu par des tirs de Tsahal au début de l'Intifada)
a d'ailleurs résumé l'opinion de ses semblables en
exigeant que "les choses bougent enfin sur le
terrain". "Nous en avons assez des
violences, mais nous avons appris à nous méfier des
belles promesses, a-t-il déclaré. Pour nous, le vrai
changement c'est de pouvoir circuler librement sans être
contrôlé aux barrages et de voir nos prisonniers
enfin libérés. Si le Sommet de Charm el-Cheikh nous
donne rapidement ces résultats-là, on pourra peut-être
alors parler d'espoir." En Israël où la Bourse -
euphorique - enregistre une remontée
spectaculaire, tous les journaux ont publié des éditions
spéciales consacrées à l' "espoir de Charm
el-Cheikh". Titrant sur "le langage de la
paix qui remplace celui des armes", le Yediot
Aharonot (le quotidien le plus vendu du pays) a
consacré six pleines pages à "la fin de
l'Intifada" et offert une tribune au chanteur
populaire Shlomo Artzi. "En avons-nous vraiment
fini avec ces images d'autobus pulvérisés et de
corps déchiquetés? Est-ce vraiment terminé?
interroge-t-il. Je lis dans les journaux que 67% des
Israéliens sont favorables à la libération de
prisonniers palestiniens, que 1.306 concitoyens
innocents sont morts depuis le début de l'Intifada et
que 3.592 Palestiniens ont connu le même sort. Mais
je lis aussi que 61% des Israéliens sont optimistes
et je me dis que j'en fais partie. Que peut-être
cette fois sera enfin la bonne."
L'enthousiasme n'est cependant pas général en Israël.
Si le mouvement "La paix maintenant" annonce
pour la mi-février une série de manifestations de
grande ampleur "destinées à soutenir la
politique de Sharon ainsi que le démantèlement des
colonies de la bande de Gaza", le Yecha (le lobby
des colons) lance pour sa part une campagne sur le thème
"Mahmoud Abbas protège les terroristes, n'est
pas un partenaire pour la paix". Le Yecha dénonce
entre autres le fait que le ministre israélien de la
Défense, Chaoul Mofaz, a autorisé mille Palestiniens
de Gaza à revenir travailler dans l'Etat hébreu et
donné l'ordre de lever certains barrages sur les
routes de Cisjordanie. De leur côté, les familles
des victimes israéliennes des attentats viennent de
créer un lobby visant à empêcher la libération de
prisonniers palestiniens ayant ou non du sang sur les
mains. Une centaine d'entre elles a d'ailleurs promis
d'intensifier les poursuites entamées à New York
contre la Arab Bank, un établissement jordanien
qu'elles accusent à tort ou à raison d'avoir fait
transiter de l'argent pour le Hamas.
Conséquence inattendue du sommet de mardi, le
ministre israélien des Affaires étrangères, Silvan
Shalom, est entré en rébellion ouverte contre Ariel
Sharon qui avait, semble-t-il, volontairement
"oublié" de l'inviter à Charm el-Cheikh. Dépité,
le chef de la diplomatie de l'Etat hébreu a alors décidé
de prendre la tête de la coalition de partis de
droite et d'associations de colons menant campagne en
faveur de l'organisation d'un référendum sur le
retrait de la bande de Gaza. Une anecdote ? Pas sûr,
car Silvan Shalom pèse lourd au sein du Likoud et
Ariel Sharon a besoin de lui pour contrer les faucons
de son parti. En outre, il vient d'être rejoint dans
sa campagne par le président de la Knesset, Ruby
Rivlin, qui affirme "appeler à l'organisation de
ce scrutin pour éviter l'éclatement d'une guerre
civile dans le pays". Si la campagne des deux
hommes aboutit, la préparation du référendum
retarderait le démantèlement des colonies de Gaza de
plusieurs mois - voire d'un an - et elle
offrirait aux extrémistes palestiniens une occasion
en or de reprendre leurs campagnes d'attentats.
Les chancelleries mettent discrètement en
garde les loyalistes contre les dérives concernant la
1559
par EMILE KHOURY, publié dans l'Orient-le Jour le
10 février 2005
Le rassemblement prosyrien de Aïn el-Tiné à
Beyrouth s’est dressé contre la 1559. Affirmant
qu’elle mettrait l’unité du pays en danger,
provoquerait des fissures, et que son application,
inopportune, ne doit pas se faire avant l’exécution
des résolutions relatives au conflit régional.
Commentant ces prises de position, un diplomate
occidental rappelle que le Conseil de sécurité n’a
pas eu besoin de prendre l’avis, et encore moins
l’assentiment, de la Syrie et du Liban. Dont les
autorités respectives n’ont donc pas leur mot à
dire en la matière, pas de feu vert, orange ou rouge
à afficher. Tout ce qu’on leur demande, c’est de
s’exécuter. Sans poser de questions, car le Conseil
décide seul des mécanismes d’exécution de ses résolutions
et de leur timing. Il peut laisser traîner les
choses, comme c’est le cas pour la 242 et la 338.
Ou, au contraire, ordonner une exécution
sur-le-champ, comme il le fait pour la 1559.
Ce diplomate exclut que les manifestations de rue,
comme celle dite du million, les meetings et les déclarations
refusant la 1559 ou en réclamant le report aient un
quelconque effet sur le Conseil de sécurité. Il
avertit que les dirigeants libanais risquent, s’ils
continuent à ne pas aider à l’application de la
1559, de faire perdre à leur pays une occasion
historique de recouvrer sa souveraineté et son indépendance.
Car le Conseil de sécurité pourrait bien ne pas
prendre une nouvelle résolution à cet effet, malgré
l’existence d’une coalition nationale libanaise élargie
exigeant l’indépendance. En d’autres termes, par
leur attitude, les responsables locaux font obstacle
manifestement à la réalisation de l’intérêt
national bien compris. Ils devraient éventuellement répondre
du fait que leur pays reste sous tutelle syrienne. Et
d’une profonde, d’une dangereuse division interne,
si le bon droit et la légalité internationale ne
sont pas respectés. Sans compter, souligne cette
source, que certaines voix loyalistes libanaises
commencent à plaider, pour contourner la 1559, en
faveur d’une confédération avec la Syrie, en
attendant une paix globale dans la région.
Le général Michel Aoun rappelle de son côté que
les Libanais veulent que la Syrie retire ses troupes
et ses services de renseignements, pour initier des
relations de bon voisinage, et qu’elle respecte la
volonté de ce peuple et le laisse libre de ses choix.
Découvrant ainsi qu’elle se retrouverait bien plus
proche des Libanais libres qu’elle ne l’est des
Libanais sous contrôle et qui grognent à juste
titre. Concernant la 1559, Aoun estime qu’elle découle
des nouvelles donnes résultant de la guerre en Irak. A
son avis, il est clair que la communauté
internationale entend réorganiser la situation, et
les rapports, dans la région sur des bases assainies.
Dès lors, souligne l’ancien Premier ministre, la résolution
1559 dépasse toutes les parties locales et il est
ridicule de soutenir qu’elle est issue des pressions
exercées par tel ou tel homme politique libanais, par
tel ou tel camp. Du reste, ajoute Aoun, ce sont ceux
qui s’accrochent à la présence syrienne, et non
leurs vis-à-vis, qui ont causé la 1559. Toutes les
retombées ultérieures seraient imputables à ceux
qui rejettent l’application de la résolution en
question.
Farid
Abboud , pour une application "graduelle et
prudente" de la 1559
par IRENE MOSALLI,
publié dans l'Orient-le Jour le 10 février 2005
Les ambassadeurs du Liban (Farid Abboud) et de Syrie (Imad
Moustapha) ont abordé à l’Institut James Baker de
l’Université de Rice (Houston) l’actuel contexte
du processus de paix au Proche-Orient. Tous deux ont
exprimé leur optimisme quant à l’accord survenu
entre le leader palestinien Mahmoud Abbas et le
Premier ministre Ariel Sharon concernant l’arrêt de
violence entre les deux parties. Mais les deux
ambassadeurs ont souligné que les trois mois à venir
allaient être critiques. M. Abboud a néanmoins
souligné que c’était là "une occasion à
saisir", et pour M. Moustapha, cette initiative démontre
"un certain engagement". Et tous deux
restent sur leurs gardes en attendant des résultats
plus tangibles. M. Moustapha s’est dit choqué par
cette phrase prononcée par le président Bush durant
son discours sur l’état de l’Union et qui accuse
la Syrie de tolérer "des terroristes qui
cherchent à saboter toute chance de paix dans la région".
Il a ajouté que ce commentaire était fait à des
fins politiques et que la Syrie avait fait plusieurs
gestes d’ouverture envers Israël qui les a tous
rejetés. Pour ce qui est de la présence militaire
syrienne, il a fait valoir que son pays était en
train de retirer ses troupes dont il ne reste plus que
15.000 membres.
De cette présence, l’ambassadeur du Liban a dit
qu’elle constituait un contentieux et qu’elle
serait probablement le point central des élections législatives
libanaises qui se dérouleront au printemps prochain.
Selon lui, le pays expérimente un important processus
démocratique accompagné d’une liberté de presse
et de débats. Interrogé sur le rôle du Hezbollah,
il a répondu qu’il faisait partie de la vie
politique du pays, qu’il participe aux élections et
que, par conséquent, il ne fallait pas le percevoir
uniquement sous un angle sécuritaire. Pour M. Abboud,
les différentes clauses de la résolution 1559
doivent être appliquées "graduellement et
prudemment". Il a également réitéré la volonté
du Liban de voir le problème palestinien traité dans
le cadre d’une solution régionale globale. Quant au
Syria Accountability Act que le Congrès a voté il y
a deux ans, M. Moustapha considère qu’il s’agit là
"d’une législation injustifiée... Nous ne
sommes pas l’ennemi des Etats-Unis... Je ne pense
pas que les Etats-Unis aient besoin d’un autre
ennemi". Pour lui, la Syrie a toujours la volonté
de dialoguer avec les Etats-Unis et elle attend un
signal de ce côté-là.
Mme Rice à l'Europe : écrivons ensemble un
"nouveau chapitre"
par ALAIN FRACHON, publié dans le Monde du 9 février
2005
A Paris mardi 8 février, la secrétaire d'Etat américaine
a exhorté les Européens à oublier les divisions
passées et à travailler avec les Etats-Unis pour étendre
"la liberté". Puis elle a énoncé les
dossiers prioritaires : Irak, conflit israélo-palestinien,
Liban et "Grand Moyen-Orient". Dans un lieu
où l'on enseigne volontiers le scepticisme éclairé
et la realpolitik, l'Institut d'études politiques de
Paris, la secrétaire d'Etat américaine, Condoleezza
Rice, a appelé les Européens à se joindre à la
bataille que les Etats-Unis disent mener au
Proche-Orient pour y propager les idéaux de la liberté
et de la démocratie.
"La démocratisation de
cette région sera difficile, elle se fera par à-coups
(...)
la liberté devra venir d'une aspiration des
peuples, elle devra être choisie, elle ne peut être
apportée telle quelle et certainement pas imposée",
a-t-elle expliqué. Mais cette mission requiert une
impulsion volontariste des Américains et des Européens.
Le grand amphi de
Sciences Po était plein pour entendre l'appel du
professeur Rice - elle a enseigné les relations
internationales - à bousculer le "statu
quo" - expression employée à trois reprises -
dans une région dont les peuples supportent de moins en
moins, a-t-elle dit, d'être victimes d'un cruel "déficit
de liberté". Ce furent trente minutes d'une
exhortation à transformer le Proche-Orient prononcée
sur un ton aussi courtois que ferme et convaincu,
parfois passionné, devant un parterre de politiques,
diplomates, chercheurs et étudiants qui fit au premier
secrétaire d'Etat américain à s'exprimer à l'IEP un
accueil des plus chaleureux. Tailleur sombre et collier
de perles classique, très "républicain", Mme
Rice a convoqué les idéaux des révolutions américaine
et française pour dire que le partenariat
transatlantique devait connaître "un nouveau
chapitre" : porter la réforme et la liberté
au Sud.
Des principes à la réalité
Oubliés les différends Paris-Washington sur l'Irak,
oubliées quatre années de passivité américaine
dans le conflit israélo-palestinien de même que les
petites phrases sur la vieille Europe, le temps est à
un renouveau transatlantique ambitieux : "Notre
travail ensemble ne fait que commencer", "ensemble
nous avons l'occasion historique de façonner un équilibre
des pouvoirs qui favorise la liberté et qui, ce
faisant, étendra et consolidera la paix".
Car il y a un lien entre la nature d'un régime et son
comportement sur la scène internationale : "Ces
Etats où règnent la corruption, le chaos et la
cruauté sont ceux qui invariablement menacent à la
fois leurs voisins, leur région et potentiellement
l'ensemble de la communauté internationale",
s'entendent expliquer les cinq cents auditeurs de
l'amphithéâtre Emile Boutmy, au premier rang
desquels Valéry Giscard d'Estaing, Alain Juppé,
Francis Mer et d'autres qui ont eu l'occasion d'éprouver
au pouvoir le difficile ajustement des principes à la
réalité.
Américains et Européens
ont "un mandat clair". "Nous
qui sommes du bon côté de la division du monde, celui
de la liberté, avons pour obligation d'aider ceux des
peuples qui ont la malchance d'être du mauvais côté",
a observé Mme Rice. C'est affaire de fidélité à
leurs principes et à leur Histoire puisque "les
partenaires transatlantiques ont eu leurs plus grands
succès, pour eux et pour les autres, lorsqu'ils ont
refusé les statu quo inacceptables et mis en commun
leurs valeurs au service de la liberté". C'est
pour Washington affaire d'efficacité, a poursuivi la
secrétaire d'Etat, citant le président George Bush,
attendu le 21 février en Europe et qui assurait au début
du mois : "Tout ce que nous voulons réaliser
dans le monde requiert que l'Amérique et l'Europe
restent des proches partenaires". De cette
profession de foi renouvelée dans les mérites de la
coopération transatlantique, Mme Rice tire une
conclusion en forme de ferme injonction à l'adresse des
Européens : comme "l'Amérique est prête à
travailler avec l'Europe, l'Europe doit être prête à
travailler avec l'Amérique". Et elle trace un
programme de travail commun en quatre points :
1- Le grand Moyen-Orient, région qui s'étend du
Maroc à l'Afghanistan, où il s'agit d'aider les sociétés
civiles à accéder aux libertés politiques, économiques
et sociales. Mme Rice rend hommage au travail de précurseur
des Européens qui avec le processus dit de Barcelone
ont ouvert un dialogue euroméditerranéen.
2- L'Irak, dont la population, après les élections
du 30 janvier, mérite qu'on lui manifeste "solidarité
et générosité", sous forme "d'appui
politique et d'aide à la reconstruction".
Mme Rice ne mentionne pas le soutien militaire. Elle
se dit confiante que la victoire des chiites aux élections
ne débouchera pas sur une théocratie.
3- Le conflit israélo-palestinien, où "l'Amérique
et l'Europe défendent ensemble le principe de deux
Etats vivant côte à côte" et où, au
lendemain des élections palestiniennes et à la
veille du retrait israélien de Gaza, "se présente
la meilleure chance de paix que nous ayons eue depuis
de nombreuses années".
4- Le Liban que Mme Rice veut voir recouvrer sa "pleine
souveraineté" le plus vite, appelant, sans
la nommer, la Syrie à se retirer du pays du Cèdre et
à laisser s'y dérouler des élections vraiment
libres au printemps. Là encore, Washington se félicite
de la coopération avec Paris.
A aucun moment de son discours, Mme Rice n'a mentionné
l'affaire nucléaire iranienne comme devant figurer au
nombre des tâches qu'Américains et Européens
doivent entreprendre ensemble au Proche-Orient. Oubli
pur et simple ? Message de scepticisme à l'égard des
efforts diplomatiques déployés par les Européens ?
Exporter ou non la démocratie
Musclée pour les Etats-Unis,
plus politique pour l'UE, la promotion de nos valeurs
ne va pas de soi
par KAROLINE POSTEL-VINAY,
publié dans Libération le 9 février 2005
L'auteur
est chercheur au Centre d'études et de
recherches internationales (Ceri, Sciences-Po)
Dernier ouvrage paru : l'Occident
et sa bonne parole. Nos représentations du monde, de
l'Europe coloniale à l'Amérique hégémonique, Flammarion
(2005)
"La guerre finale pour la
liberté humaine a commencé", déclarait
Woodrow Wilson en 1917, lors de l'entrée des Etats-Unis
dans le premier conflit mondial. L'illustre prédécesseur
de George W. Bush considérait que les Américains ne se
battaient pas pour de triviales questions de territoire,
à l'instar de leurs cousins européens, mais pour défendre
la Liberté face à son ennemie du jour, la tyrannie
germanique. En évoquant aujourd'hui "l'honorable
accomplissement de nos pères", le président
des Etats-Unis n'exprime pas seulement des sentiments
filiaux complexes, mais également sa foi en "la
grande tradition libératrice de la nation américaine".
La notion de "destinée manifeste" (manifest
destiny), apparue à la fin du XIXe siècle, était
d'abord à usage interne : le peuple anglo-saxon était
censé disposer d'un droit supérieur à celui des indigènes
pour occuper l'espace nord-américain. Woodrow Wilson
lui a donné une définition internationale.
L'interventionnisme wilsonien, ce n'était
pas simplement s'occuper des affaires des autres, mais
obéir à une volonté transcendante : "faire
du monde un lieu sûr pour la démocratie",
car telle était la vocation de l'Amérique, elle-même
née de ce principe. Avec la Seconde Guerre mondiale,
Franklin Roosevelt développait l'argument : "Nous
combattons, comme nos pères ont combattu, pour défendre
la doctrine que tous les hommes sont égaux devant
Dieu." C'était plus qu'un devoir. C'était
une mission : "Les peuples libres du monde
recherchent notre soutien pour préserver leur liberté.
Si nous n'assumons pas notre mandat, nous risquons de
mettre la paix du monde en péril", disait également
Roosevelt. Ce n'était pas nécessairement le point de
vue des nombreux peuples, en particulier africains et
asiatiques, soumis à la colonisation occidentale, ou,
aux Etats-Unis mêmes, de la minorité noire subissant
des discriminations dignes de l'apartheid. Pourtant, le
mythe de la "destinée manifeste" de l'Amérique
dans le monde était établi. En 1947, face à la menace
communiste, George Kennan, l'inventeur de la stratégie
de containment de l'URSS, remerciait la Providence "d'offrir
au peuple américain ce défi implacable",
l'amenant à "accepter la responsabilité du
commandement moral et politique que l'Histoire entendait
manifestement lui faire porter".
Depuis le 11 septembre 2001, Bush, et
de nombreux Américains avec lui, considère que les
Etats-Unis sont entrés dans la quatrième guerre
mondiale. Le Président n'a de cesse de se référer à
Wilson, Roosevelt et Truman (pour la guerre froide, la
troisième). Sa diplomate en chef, Condoleezza Rice,
affirmait récemment que "l'Amérique et le
monde libre sont, une fois de plus, engagés dans une
lutte de longue durée contre une idéologie de terreur
et de tyrannie". L'ancien directeur de la CIA,
James Woosley, a été plus explicite encore : "Pour
la quatrième fois en cent ans, ce pays et ses alliés
sont mobilisés." Il y a donc deux données
fondamentales pour la politique étrangère américaine.
D'une part, les Etats-Unis ont pour mission de répandre
la liberté à travers la planète. D'autre part, ils
accomplissent leur mandat dans un contexte de guerre.
L'Amérique n'est pas seulement en guerre contre la
tyrannie, elle est en guerre dans l'absolu. Comme le
notait Zbigniew Brzezinski, les Européens ont imputé
trop hâtivement la réélection de George W. Bush à la
montée d'un christianisme intégriste, alors que c'est
plutôt le sentiment largement partagé aux Etats-Unis,
y compris par les démocrates, d'être un pays en guerre
et le désir d'avoir un vrai chef prêt à se battre,
qui expliquent la victoire républicaine.
Ceci pose, pour le reste du monde, et
particulièrement pour nous autres Européens, plusieurs
questions. Tout d'abord, la "guerre contre la
terreur", pour reprendre la terminologie de la
Maison Blanche, est-elle aussi notre guerre ?
Manifestement pas, pour bon nombre de pays européens.
La France et l'UE elle-même considèrent le terrorisme
international comme un fléau qui doit être combattu,
mais au même titre que d'autres activités criminelles,
tels le trafic de drogue, d'armes, ou le trafic d'êtres
humains, dont le caractère destructeur est également
considérable. Le terrorisme n'a pas acquis, comme aux
Etats-Unis, le statut de menace surplombante, exigeant
une mobilisation générale des citoyens et une réorganisation
complète de l'agenda politique mondial. Le rapport de
la Commission du 11 septembre propose de combattre le
terrorisme par une propagation active de la démocratie
dans le monde. George Bush II est clairement en phase
avec ses conclusions. Pour le moment, l'opinion publique
européenne n'a pas été convaincue par le projet américain
de démocratisation de l'Irak. Toutefois, que penser
d'une politique d'exportation pacifique de la démocratie,
comme l'annonce à présent George Bush ? En réalité
c'est une politique que nous pratiquons déjà. L'UE
finance depuis plusieurs années des programmes de
promotion de la démocratie dans les pays en développement.
La Banque mondiale aussi. Et l'administration américaine
également : Bill Clinton considérait déjà que la sécurité
du monde passait par l'élargissement de la communauté
internationale des démocraties.
Il nous paraît si naturel de voir
les Occidentaux exporter leur modèle politique à
travers le monde que la question n'est pratiquement
jamais débattue. Pourtant, plus que jamais, elle
devrait l'être. Les journalistes Alain Frachon et
Daniel Vernet posaient cette question dans un livre (l'Amérique
messianique, Seuil), paru l'année dernière : "La
promotion de la démocratie est-elle un devoir du monde
occidental ?" Si oui, la fin justifie-t-elle
les moyens ? Pour une majorité d'Américains, l'absence
de démocratie au Moyen-Orient est devenue un problème
de sécurité nationale, et le changement de régime (regime
change) par la force des canons, une option
acceptable. La majorité des Européens désapprouvent
cette forme musclée d'exportation de la démocratie.
Mais que proposons-nous par ailleurs ? Pourquoi tolérer
l'autoritarisme en Chine et la dégradation des libertés
fondamentales en Russie, et en revanche accepter
l'intervention occidentale pour la construction de la démocratie
en Afghanistan ? Où passent les frontières de l'ingérence
politique ?
"L'Otan au Proche-Orient, pourquoi pas
?"
Un entretien avec JAAP DE HOOP
SCHEFFER, le secrétaire général de l'Alliance, qui
reçoit aujourd'hui à Bruxelles Condoleezza Rice
Propos recueillis par
ALEXANDRINE BOUILHET, publiés dans le Figaro le 9 février
2005
Attendue
aujourd'hui à Bruxelles, Condoleezza Rice participera
à un déjeuner de travail au siège de l'Otan, axé sur
l'Irak et le Proche-Orient. Elle rencontrera ensuite le
président de la commission européenne, José-Manuel
Barroso, puis Jean-Claude Juncker, président en
exercice de l'Union. Préparant la visite de Bush, le
chef de la diplomatie américaine vient sonder les Européens
sur l'aide promise à l'entraînement des forces
irakiennes et sur un éventuel partage des tâches pour
soutenir l'effort de paix au Proche-Orient. A la veille
de la réunion informelle des ministres de la Défense
de l'Alliance à Nice, le secrétaire général de
l'Otan, Jaap de Hoop Scheffer espère faire jouer à
l'Alliance un rôle moteur dans les retrouvailles
transatlantiques.
- Après l'Irak, où elle a
commencé à mettre un pied, l'Otan va-t-elle
s'impliquer au Proche-Orient ?
Je pense que l'Otan peut jouer un rôle au
Proche-Orient. Pourquoi pas ? Comme je l'ai dit lors
d'une réunion avec l'Union européenne, l'Otan pourrait
venir soutenir l'application de l'accord de paix entre
Israéliens et Palestiniens. Mais avant d'en débattre sérieusement
à l'Otan, à Bruxelles, il faut que trois conditions
soient réunies : un accord de paix entre les deux
parties ; une demande émanant des deux camps pour que
l'Otan vienne garantir cet accord ; et, bien sûr, un
mandat de l'ONU. Nous n'en sommes pas là pour le
moment...
- Votre récente tournée dans la
région vous conforte-t-elle dans cette voie ? L'Otan
n'est-elle pas regardée, dans cette partie du monde,
comme le bras armé de Washington ?
Bien sûr, il y a un travail d'explication à faire,
mais en Algérie, en Jordanie, au Maroc, en Israël, où
je suis allé récemment, l'Otan est très bien
accueillie. Nous voulons renforcer nos liens politiques
avec ces pays du "dialogue méditerranéen".
Et je dois dire que les réponses à nos offres de coopération
dans le domaine militaire, dans la formation, l'échange
de renseignements, ou la lutte antiterroriste, sont très
positives. Car à travers ce projet, agréé au sommet
d'Istanbul, l'Otan ne cherche pas à imposer quoi que ce
soit. Elle respecte les spécificités de chaque pays,
et leur propose à chaque fois une offre de coopération
sur mesure.
- L'Algérie va-t-elle vraiment
participer à "Active Endeavour", votre opération
de surveillance en mer Méditerranée ?
Le président Bouteflika s'est montré intéressé. Nous
sommes en discussions avec les autorités algériennes
pour définir les modalités de leur soutien.
- L'Otan n'est-elle pas en train
de marcher sur les plate-bandes de l'Union européenne ?
Non. Il n'y a pas de duplication. Et ce n'est pas le but
de notre démarche dans le "grand
Moyen-Orient". Nous apportons notre valeur ajoutée
: l'Otan est unique et différente de l'UE, car nous
avons les Etats-Unis à notre table. L'Otan et l'Union
européenne sont complémentaires, pas concurrentes ! On
l'a vu en Bosnie avec la passation de pouvoir entre
l'Otan et l'UE. Je suis atlantiste, mais aussi européen,
donc très favorable au développement de la politique
de sécurité et de défense de l'Union. Mais la défense
européenne ne pourra pas exister sans une vraie
politique étrangère commune...
- L'idée d'entraîner la Force
rapide de l'Otan dans le désert mauritanien n'a
pourtant pas plu aux Européens. L'Afrique n'est-elle
pas la chasse gardée de la défense européenne ?
Pour cette affaire de Mauritanie, la décision n'a pas
été prise. L'exercice de la NRF aura lieu l'année
prochaine. Certains alliés préféreraient que la NRF
s'entraîne dans les pays de l'Alliance et pas ailleurs,
mais cela reste à discuter. En ce qui concerne
l'Afrique, soyons très clairs : ce continent n'est pas
une chasse gardée pour tel pays ou telle organisation !
On ne doit pas exclure a priori l'Otan de l'Afrique.
C'est ridicule. L'Otan n'a pas l'ambition, ni même la
capacité, de jouer les gendarmes du monde, mais on ne
peut pas exclure un continent de notre champ d'action.
En cas de certaines crises nécessitant une action
urgente et rapide, l'Otan est la seule organisation à bénéficier
d'un commandement intégré, d'une structure et de
forces adéquates.
- Compte tenu de l'insécurité en
Irak, ne craignez-vous pas que l'engagement de l'Otan
reste limité et cantonné à l'extérieur du pays ?
J'espère que chacun des vingt-six pays membres
participera à la mission de formation des forces
irakiennes. La France devrait le faire à l'extérieur
du pays. L'Allemagne y contribue déjà dans les Emirats.
D'autres peuvent apporter encore leur contribution
financière à un fonds spécial. Quelle que soit
l'option choisie, je souhaiterais que les formations, où
qu'elles se déroulent, se fassent selon des normes
communes, avec un drapeau allié. L'Otan espère entraîner
mille officiers irakiens par an. J'attends des alliés
qu'ils transforment leurs promesses en actes.
Iran, une crise accoucheuse de stabilité ?
Alors que Washington doute de la
stratégie européenne pour détourner pacifiquement Téhéran
de ses ambitions nucléaires
par FRANCOIS GÉRÉ, publié dans le Figaro le 9 février
2005
L'auteur est président
de l'Institut français d'analyse stratégique (Ifas)
(web site : www.strato-analyse.org
). Signe La Nouvelle Géopolitique de la guerre et
de la paix, à paraître le mois prochain aux éditions
Larousse
"Il est inconcevable
d'utiliser la force pour régler le problème
iranien", disait, la semaine dernière, Jack
Straw, ministre britannique des Affaires étrangères,
tandis que Tony Blair, comme en écho inversé, déclarait
: "Il est inconcevable que l'Iran acquière
l'arme nucléaire." Entre ces deux propos que
l'on pourrait entendre aussi bien à Paris qu'à Berlin,
on conçoit que la marge de manoeuvre est si étroite
qu'elle pourrait bien se révéler être une impasse.
Sans doute entend-on des voix pour suggérer que l'usage
de la force est inévitable et que lui seul permettra
d'en finir une fois pour toutes, avec les risques du
nucléaire militaire iranien. A l'opposé, d'autres
voix, moins nombreuses, suggèrent qu'un Iran doté de
l'arme nucléaire se sanctuariserait en adoptant une
stratégie de dissuasion et que le monde n'en
deviendrait pas plus dangereux pour autant. Mais dès
lors que l'on prétend écarter ces deux scénarios
aussi extrêmes qu'hasardeux, il importe de savoir
pourquoi la négociation diplomatique entreprise par les
trois Européens depuis l'été 2003 constitue la
meilleure et la seule approche. Par-delà les polémiques
et les arguties des uns et des autres, une rigoureuse évaluation
des bénéfices à espérer au regard des pertes à
redouter en montre le bien-fondé.
L'échec d'un accord avec l'Iran déboucherait
sur une épreuve de force qui, enflammant le
Moyen-Orient, aurait des répercussions mondiales dépassant
par leur portée les guerres d'Irak, de Corée et même
du Vietnam. Or les options militaires rationnelles sont
limitées. L'invasion terrestre n'est pas à la mesure
des forces américaines que bien peu d'alliés
soutiendraient en une telle aventure. Pour s'en
convaincre, il suffit de considérer l'opposition catégorique
de la Turquie. Des frappes aériennes sur les sites nucléaires
seraient à la fois militairement insuffisantes et
politiquement intolérables. Ces installations sont en
effet trop nombreuses pour être toutes détruites avec
certitude et, de plus, les réacteurs connus étant en
activité, leur explosion répandrait des flux
radioactifs dans les zones peuplées qui les entourent.
Des raids de forces spéciales n'ont guère de chance de
succès dès lors que l'effet de surprise est nul, car
les installations se trouvent sous la surveillance de
l'armée iranienne. Ces obstacles sont également
valables pour Israël si son gouvernement en venait à
considérer l'option militaire. Quant au blocus, qui
pourrait suivre une condamnation de l'Iran par le
Conseil de sécurité des Nations unies, il n'a aucune
chance d'apporter des résultats rapides si jamais il
devait en produire. Dans tous les cas de figure, l'Iran
attaqué dispose d'une capacité de riposte redoutable.
On mesure souvent mal l'importance de
l'Iran, parce que son isolement a fait perdre de vue
l'exceptionnelle dimension géopolitique et géoéconomique
de cet Etat. Une des erreurs majeures de
l'Administration Bush a été de placer sur le même axe
l'Iran, l'Irak et la Corée du Nord. Après un quart de
siècle de non-communication, Washington a perdu toute
perception de la réalité iranienne. De leur côté, ce
n'est guère plus rassurant, les responsables iraniens
ne comprennent que difficilement les Etats-Unis. L'idée
d'un renversement du régime constitue une dangereuse
illusion entretenue à la Maison-Blanche par des experts
improvisés. Les forces sociales qui forment une
nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale en Iran ne
souhaitent pas voir se reproduire un bouleversement
comparable à celui de 1979. Soucieux de prospérer
paisiblement, ils n'ont de regard que pour l'OMC et la
Banque mondiale. Peu intéressés par la dimension nucléaire,
ils recherchent la prospérité dans le développement
des relations commerciales avec l'Europe, l'Amérique du
Nord, la Chine. Depuis le 11 septembre 2001,
paradoxalement, toutes les interventions américaines
ont joué en faveur de Téhéran en le débarrassant de
ses adversaires voisins : les talibans, et surtout le
baas irakien. L'affaiblissement général de la Syrie,
et plus particulièrement au Liban, joue en faveur du
renforcement du Hezbollah lié à Téhéran. De ce fait,
l'Iran a pu redevenir un acteur majeur dans la région
en raison de son influence sur l'Afghanistan et l'Asie
centrale, sur l'Irak et le Kurdistan. Ce n'est pas un
hasard si la Turquie s'alarme aujourd'hui avec véhémence
de toute agression contre Téhéran. Disposant d'une
capacité de nuisance qui tient autant aux intérêts
locaux qu'à l'influence idéologique via l'islam
chiite, l'Iran pourrait donc faire payer très cher une
éventuelle agression, même limitée.
A l'opposé, que peut-on espérer
d'un rapprochement profond et durable entre l'Iran,
l'Union européenne et l'Amérique du Nord ? D'abord,
une amélioration de la situation du marché énergétique
qui se sentirait prémuni contre une soudaine flambée
des prix provoquée par l'Iran. Ensuite, la
stabilisation progressive de l'Irak dont Téhéran
souhaite éviter la partition sous réserve de la
reconnaissance de la réalité du chiisme, qui a
vocation à reconstruire le pays. Enfin, une force de
stabilisation de l'Afghanistan qui permettra de contrer
la circulation des organisations terroristes liées à
al-Qaida et de neutraliser le trafic de drogue. Il
convient donc de ne pas se tromper sur la finalité du
dialogue euro-iranien : il ne s'agit pas de faire apparaître
l'Iran comme un menteur nucléaire contrevenant à ses
engagements à l'égard du Traité de non-prolifération
(TNP), il ne s'agit même pas de suspendre aussi
longtemps que possible le cheminement de l'Iran vers
l'arme nucléaire. L'enjeu est d'une tout autre
dimension, cruciale pour la région et pour le monde : réintégrer
l'Iran dans le concert des nations qui cherchent à
stabiliser le Moyen-Orient pour en faire une zone de
prospérité dont les ressources ne soient plus assises
sur le baril de poudre de la rébellion islamiste. Afin
de réduire les avantages que Téhéran peut envisager
de l'acquisition d'armes nucléaires il est essentiel
que les Etats-Unis s'engagent dans un dialogue
diplomatique avec l'Iran. Il est vrai que le Département
d'Etat préfère imposer son calendrier et ses
objectifs. Il ne lui est certes pas agréable de
s'engager dans une voie ouverte par d'autres, en
l'occurrence, les Européens. Mais une fois sur les
rails, la diplomatie américaine aura tôt fait de
trouver ses marques d'autant plus que Téhéran est
disposé à reprendre la discussion. Une fois ce
dialogue établi, l'option nucléaire militaire présentera
moins d'attraits pour l'Iran.
L'importance des enjeux crée pour
l'Iran un devoir de responsabilité à leur mesure. Il
serait contre-productif d'essayer de jouer la politique
du pire. Téhéran perdrait dans l'affaire ses
principales espérances de gain pour plusieurs décennies.
C'est pourquoi, une fois constitué un cadre complet
d'engagements techniques et politiques, les autorités
iraniennes auront à fournir les garanties permettant
pour l'ensemble des partenaires de retrouver une pleine
confiance dans les activités nucléaires civiles. Elles
doivent être placées, au moins pour une période de
dix ans, sous un contrôle d'extrême rigueur, dans le
respect de la souveraineté nationale, régime auquel
les autorités iraniennes se déclarent prêtes. Il
convient aussi, enfin, de clarifier la finalité des
programmes de missiles balistiques et de croisière.
Pour y parvenir différentes mesures de confiance, non
contraignantes, peuvent être définies. Cette confiance
ne proviendra pas des seules inspections, au demeurant
indispensables de l'AIEA, mais tout autant des évolutions
politiques que favorisera l'Iran grâce à sa puissance
régionale désormais rassurée sur son avenir. La crise
actuelle constitue une occasion inespérée de ramener
l'Iran dans le concert de la communauté internationale,
ce que souhaite la société iranienne et une large
fraction de ses dirigeants. Il est donc essentiel
d'exploiter à fond cette opportunité et de convaincre
les Etats-Unis de rejoindre les chemins de la diplomatie
réaliste et rationnelle.
Télévision - Une oratrice exaltée en
tailleur sombre et perles sages
par DOMINIQUE DHOMBRES, publié dans le Monde du
10 février 2005
La partition est la même que celle
de George Bush, mais l'interprétation n'est pas
strictement identique. Le grand air de la liberté,
chanté à Paris par Condoleezza Rice dans un amphithéâtre
bondé de Sciences-Po, est aussi lyrique que celui du président
américain, mais moins religieux, plus séculier en
quelque sorte. Il y est fait davantage allusion aux idéaux
des révolutions américaine et française qu'à la
Bible. Le discours était retransmis en direct, mardi
après-midi, sur LCI. Le lieu avait été soigneusement
choisi. L'ambassadrice de l'Empire du Bien, avec son
tailleur sombre et ses perles sages, venait porter la
bonne parole au cœur même de l'Empire du scepticisme.
Il s'agissait de présenter le nouvel activisme américain
là même où il est accueilli avec le plus de réserve.
L'événement avait été annoncé à l'avance comme un
moment historique. Condoleezza Rice était chargée d'énoncer,
sur le Vieux Continent, où l'on n'y croit guère, la
nouvelle doctrine américaine selon laquelle il vaut
mieux attaquer les régimes tyranniques avant qu'ils ne
deviennent trop dangereux pour l'humanité tout entière.
La secrétaire d'Etat américaine
insiste sur le fait qu'il s'agit davantage d'un combat
idéologique que militaire. Les défenseurs de la liberté
n'ont pas à mettre leur drapeau dans leur poche, ils
doivent parler haut et fort. Ils ne doivent pas avoir
peur de s'en prendre aux situations établies, au statu
quo fixé depuis des décennies, aux obstacles
apparemment infranchissables. "La liberté est
en mouvement des villages de l'Afghanistan aux grandes
places de l'Ukraine, des rues des territoires
palestiniens aux bureaux de vote d'Irak",
affirme-t-elle. Tout cela est dit sur un ton
d'exaltation qui n'est pas habituellement celui de la
diplomatie. Au pays de Vergennes et de Talleyrand, cela
surprend évidemment. "Nous savons que nous
devons faire face au monde tel qu'il est, mais nous ne
devons pas accepter ce monde tel qu'il est",
dit-elle encore. Ce n'est pas un programme d'action précis,
mais un énoncé de principes. On ne sait pas davantage
quelles sont les intentions immédiates des Etats-Unis
vis-à-vis de la Syrie, de l'Iran ou de la Corée du
Nord. L'ambassadrice de l'Empire autoproclamé du Bien a
été dûment applaudie. Mais on attend de voir où mènent
concrètement tout cet idéalisme et toute cette
exaltation.
Le ton est une chose. Le fond en est une autre.
A-t-il changé ? L'Amérique diviseur d'un
continent européen qui cherche à s'organiser ?
"L'Amérique a tout à gagner d'une Europe
forte comme partenaire dans la construction d'un
monde meilleur et sûr", a déclaré la secrétaire
d'Etat. Autisme de l'hyperpuissance, qui n'a écouté
aucun avertissement avant de se lancer dans
l'aventure irakienne ? Là aussi Condoleezza
Rice s'affirme prête à tourner la page. "Que
chacun de nous mette sur la table des idées, son
expérience et ses ressources, discutons et décidons
ensemble de la meilleure façon de les mettre en
ouvre en vue de changements démocratiques"
dans le monde. S'ensuit un appel au
"partenariat transatlantique" pour qu'il
"relève le défi devant lequel nous a placé
le peuple irakien" après les élections du 30
janvier. Un appel que réitérera aujourd'hui à
Nice Donald Rumsfeld, le ministre de la Défense
va-t-en-guerre américain devant ses collègues de
l'Otan.
Après sa rencontre, la veille, avec Mahmoud Abbas,
le nouveau président de l'Autorité palestinienne
et celle avec Ariel Sharon, le Premier ministre israélien,
"Condi" Rice a également promis une réunion
rapide du quartette (Onu, Europe, Etats-Unis,
Russie) pour réactiver la "feuille de
route" destinée à faire reprendre le chemin
de la paix aux belligérants du Proche-Orient. Leur
décision, hier, à Charm-el-Cheikh, de cesser le
feu est la première bonne nouvelle depuis longtemps
dans cette région qui est restée une poudrière.
Une poudrière que lui dispute aujourd'hui l'Irak.
C'est cette "meilleure chance pour la
paix", que les Etats-Unis veulent aujourd'hui
saisir avec leurs alliés en affirmant que "le
peuple arabe mérite un meilleur avenir" et que
cette partie du monde "ne peut être tenue à
l'écart de la prospérité qu'apportent les libertés."
Reste à y rendre crédible ce discours. Condoleezza
Rice termine aujourd'hui sa tournée par Bruxelles
et Luxembourg.