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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°53  du 30 décembre 2004

 

Série de voeux de paix pour Noël
 
Pourquoi le 26 décembre ?
 
par NAJI FARAH, directeur de la rédaction
 

Au lendemain de la date communément choisie pour célébrer la naissance de Jésus-Christ, le monde a basculé une nouvelle fois dans l'horreur, avec le tremblement de terre qui vient de ravager, en ce 26 décembre 2004, les côtes d'Asie du Sud, faisant probablement plus de 150.000 morts. Etrange coïncidence au lendemain de Noël, que chacun interprètera, à défaut d'une étude scientifique, selon son identité et sa culture. Nous ne ferons que rappeler quelques événements récents, la série de catastrophes naturelles à cette date historique pouvant être bien plus longue. Sans oublier le crash de l'avion assurant la liaison Cotonou-Beyrouth qui, le 25 décembre 2003, a fait 139 morts, citons la tempête ravageant, les 26 et 27 décembre 1999, la France, où des vents exceptionnels ont provoqué près de 100 morts et détruit un million d'hectares de forêt - pour plus de précisions, le premier ouragan a touché le Finistère le 26 à 2 heures du matin, pratiquement à la même heure que celle du déclenchement du raz-de-marée asiatique. Suit une série terrifiante de tremblements de terre, commençant le 26 décembre 2003 à Bam, en Iran (41.000 morts). En Chine, une secousse tellurique a endeuillé, le 26 décembre 1932,  la région de Kanzou (70.000 morts), s'ajoutant à celle du 16 décembre 1920 à Tansou (100.000 morts). La région d'Erzincan, en Turquie, a été dévastée le 26 décembre 1939 (45.000 morts), ainsi que le nord-ouest de l'Arménie, le 7 décembre 1988 (30.000 morts). 84.000 personnes ont péri dans la région de Messine (Sicile) en Italie, le 28 décembre 1908. Et enfin, Managua, au Nicaragua, a été ravagée le 23 décembre 1972 (10.000 morts).

 

Remontons dans le temps avec, toujours à cette même période, des séismes tout aussi forts, comme celui du 22 décembre 856, touchant l'Iran (200.000 morts à Damghan) et la Grèce (45.000 morts à Corinthe). Les victimes ont été au nombre de : 2.000 en Espagne (Grenade et Malaga) le 25 décembre 1884, 3.000 au Japon (Tokaido) le 24 décembre 1854, plusieurs milliers au Mexique (Oaxaca et Jalisco) les 21 décembre 1701 et 22 décembre 1568, et 10.000 en Italie (Gênes) le 25 décembre 1222.

 

De nos jours, le séisme ayant fait le plus de victimes est celui qui s'est produit à Tangshan, en Chine, le 28 juillet 1976 (700.000 morts). En Europe, le célèbre séisme de Lisbonne a en partie détruit la capitale du Portugal, le 1er novembre 1755 (60.000 morts). A Alep en Syrie, 230.000 personnes ont trouvé la mort le 9 août 1138. Quant au séisme le plus meurtrier jamais enregistré dans l'Histoire, il a eu lieu en juillet 1201, dans le bassin méditerranéen et au Proche-Orient. Presque toutes les cités de ces régions ont été alors touchées, et le nombre des victimes a été estimé à plus de 1 million. Au Liban, Beyrouth a été détruite en l'an 551, ainsi que Baalbek, le 10 octobre 1759 (20.000 morts). Les célèbres temples romains ont été endommagés et la plupart des maisons de la localité voisine de Ras-Baalbek rasées, ainsi que le monastère Notre-Dame, construit au 4ème siècle, à l'exception de la voûte de l'église sous laquelle s'étaient réfugiés les prêtres et les frères qui ont été sauvés.   

 

L'homme a toujours connu les tremblements de terre, les famines, et diverses autres calamités. Mais, selon beaucoup d'observateurs, l'activité sismique aurait considérablement augmenté durant ces dernières décennies. Lorsque saint Marc demanda au Christ quels seraient les signes annonçant son retour, celui-ci répondit (Marc, XIII, 8) : "[...] il y aura des tremblements de terre en divers lieux, et des famines [... ]." Pour certaines Eglises, 2005-2020 est "la période de la possible venue du Messie et de la subjugation de la planète".

 

Ce communiqué est consacré à cette tragédie ainsi qu'aux festivités de Noël. Nous vous souhaitons une bonne lecture et un bon réveillon du Nouvel An, en espérant que l'année 2005 soit heureuse et prospère pour tous. Signalons pour terminer que les Petits Chanteurs de Saint Marc, du film français à grand succès "Les Choristes", se produisent actuellement au Liban (du 29 au 31 décembre, Festival Al Bustan).

 


 

Série de voeux de paix pour Noël

Le pape a appelé à la paix au Proche-Orient et en Irak, alors que George Bush a remercié ses soldats pour leurs sacrifices

 

paru dans Libération le 27 décembre 2004

 

En guise de cadeau de Noël, George W. Bush a offert à sa femme des assiettes à dessert pour compléter son service de porcelaine et a reçu en retour un imperméable. C'est la Maison Blanche qui l'affirme, annonçant en outre que le chef de l'Etat a aussi remercié les 150.000 soldats américains stationnés en Irak, exprimant sa gratitude pour leurs "sacrifices" : "En apportant la liberté aux opprimés, nos soldats nous aident à remporter la guerre contre le terrorisme et ils défendent la liberté et la sécurité de nous tous."

 

"Gratitude"

Pour la première fois en cinquante-deux ans de règne, la reine Elisabeth II a adressé, samedi, un message de Noël aux troupes britanniques basées au Royaume-Uni et à l'étranger, exprimant sa "fierté" et sa "gratitude". Mais il n'y a pas de trêve sur le terrain, et durant la seule journée de Noël, onze personnes ont été tuées. En outre, selon une vidéo diffusée par la chaîne de télévision turque NTV, l'un des hommes les plus riches de Turquie, Kahraman Sadikoglu, ainsi qu'un de ses employés ont été enlevés près de Bassora par des ravisseurs qui exigent 25 millions de dollars. Les chrétiens d'Irak ont fêté Noël profil bas et la ministre irakienne aux Réfugiés et Immigrés, Pascale Ouarda, a relevé qu' "il y avait beaucoup de places vides au coeur de l'église" : "C'est un signe que les gens ont eu peur de sortir, mais cela s'est bien passé."

Comme tous les ans, le pape Jean Paul II a lancé un appel à éteindre les foyers de tension sur la planète, notamment au Proche-Orient et en Irak. "Partout, nous avons besoin de paix", a lancé, essoufflé, le souverain pontife dans son message de Noël, le vingt-septième de son pontificat, lu samedi sur le parvis de la basilique Saint-Pierre à Rome devant plusieurs milliers de fidèles massés sous une pluie battante.

 
Défi
Dans de nombreux pays, au-delà du commerce, la foi est demeurée présente, mais, parfois, la pratiquer est resté un défi. Comme en Indonésie, où les chrétiens se sont rendus nombreux dans les églises malgré l'attaque d'un religieux, vendredi, et la crainte de violences islamistes dans le plus grand pays musulman du monde. Au Pakistan, pays musulman où des attentats ont parfois visé des chrétiens, le président Pervez Musharraf avait pris les devants, invitant dans un message de Noël les adeptes de toutes les religions à faire la paix. En Chine, des foules importantes se sont rendues dans les églises officielles pour célébrer une fête dont la popularité grandit en dépit des efforts du gouvernement pour promouvoir l'athéisme et contrôler la religion.

 


 
Comme la guerre
 
par CHARLES LAMBROSCHINI, publié dans le Figaro le 27 décembre 2004
 
George W. Bush et Oussama Ben Laden prétendent se disputer le titre du maître du monde. Mais, devant la colère de la nature, ces grands chefs semblent de bien petits hommes. A presque 9 sur l'échelle de Richter, le séisme qui s'est produit au large de Sumatra était neuf cents fois plus puissant que la bombe de Hiroshima. Mais cent fois moins que le précédent record du monde : celui du tremblement de terre qui frappa le Chili en 1960. En quelques instants, une vague énorme courant sur un front de trois mille kilomètres a donc semé la mort et la désolation depuis l'Indonésie jusqu'au Sri Lanka, et de Phuket, en Thaïlande, jusqu'à Madras sur la côte indienne. Les dix mille victimes d'un bilan qui était encore provisoire, hier, représentent trois fois le total des Américains tués lors des attaques terroristes du 11 septembre et sept fois celui des GI tombés en Irak.
 

Triste consolation, cette catastrophe démontre que notre planète est bien vivante. Contrairement à la Lune ou à Mars, astres morts, nos continents ne représentent qu'une mince croûte terrestre en déplacement permanent sur un coeur brûlant. Parce qu'ils sont imprévisibles, ces mouvements sismiques se soldent souvent par des hécatombes : 250.000 Chinois périrent en 1976 dans la province de Tangshan, un million quatre siècles plus tôt dans le Shanxi. On ne peut se protéger que contre les raz de marée que déclenchent les séismes quand ceux-ci se produisent sous la mer. Il y a quarante ans, celui du Chili donna naissance à un tsunami qui, quatre heures après, noya les rivages du Japon. De chaque côté du Pacifique, les Américains et les Japonais, qui ont l'habitude de ces immenses rouleaux, savent qu'à la première alerte il faut se réfugier dans les collines. Quant aux habitants du Bangladesh, trop longtemps martyrisés par les débordements du Gange, ils peuvent désormais se précipiter dans les abris antityphons qui ont été financés par l'aide internationale.

 

Malheureusement, les pays frappés cette fois-ci ignoraient ce phénomène marin. Face à l'immense vague, les autorités locales ont été totalement surprises. Les touristes aussi puisque, fuyant l'hiver européen, ils n'imaginaient pas que les superbes plages de la baie du Bengale pourraient se transformer en pièges fatals. Cette violence des éléments réduit à peu de chose les ravages infligés par une flotte de bombardiers ou une armée en campagne. Pourtant, l'homme reste toujours plus destructeur. Si l'effet de serre bouscule l'équilibre fragile de l'air que nous respirons, une secousse aussi terrible que celle de Sumatra assure paradoxalement l'harmonie des échanges gazeux entre la surface du globe et son noyau. Seule certitude : qu'elle soit le fait d'une catastrophe naturelle ou d'une guerre fratricide, la mort des innocents est toujours insupportable.

 


 

Le séisme indonésien est le résultat d'un processus de 85 millions d'années
Le passage de la plaque indo-australienne océanique sous la plaque continentale provoque des chocs gigantesques
 
par CHRISTIANE GALUS, publié dans le Monde du 30 décembre 2004
 
Le séisme de magnitude 9 qui s'est produit, dimanche 26 décembre, sur la côte ouest du nord de Sumatra est le fruit d'une histoire tectonique qui a commencé il y a 85 millions d'années. A cette époque - après la formation de l'océan Indien - la plaque indo-australienne qui porte l'Inde s'est séparée de l'Afrique. Elle a alors "traversé" l'océan en direction du nord à la vitesse de 10 cm/an. Puis, il y a 50 millions d'années, l'Inde est entrée en collision avec l'Eurasie et continue d'exercer ce mouvement au rythme de 5 à 6 cm/an. Cet événement a créé la chaîne himalayenne, les plus hautes montagnes du monde, et aussi fait glisser le bloc Indochine - qui porte l'archipel indonésien - vers le sud-est. Résultat de cet affrontement titanesque, l'Indonésie - 17.000 îles réparties sur 5.000 km de long - est extraordinairement volcanique et très souvent sismique. En août 1883, la région a subi une des plus importantes explosions volcaniques de l'histoire : le volcan Krakatau a provoqué un puissant raz de marée et la mort de 36.000 personnes.
 

Actuellement, un mouvement de subduction s'exerce le long de l'île de Sumatra et fait passer la plaque indo-australienne océanique sous la plaque continentale de la Sonde à la vitesse de 4 à 5 cm/an. Soit 5 mètres en cent ans. "Il y a là une énergie phénoménale qui s'accumule lentement. Quand ces 5 mètres se relâchent en quelques minutes, cela provoque un séisme gigantesque" explique Mohamed Chlieh, spécialiste de la tectonique indonésienne, qui collabore au California Institute of Technology (Caltech, Etats-Unis) et à l'Institut de physique du globe de Paris (IPGP). L'énergie accumulée est telle qu'elle ne peut se dissiper en une seule fois. Aussi, provoque-t-elle de nombreuses répliques. Plusieurs dizaines ont déjà eu lieu et d'autres seront créées pendant encore plusieurs décennies, comme c'est le cas pour tous les très gros séismes. Le mouvement de subduction a aussi eu pour effet de "faire bouger horizontalement certaines parties de Sumatra de 15 à 20 mètres vers le sud-ouest", précise Paul Tapponnier, directeur du laboratoire de tectonique de l'IPGP. "L'île de Simeuleï, proche du lieu du séisme, a sans doute été soulevée de quelques mètres." Des phénomènes similaires ont déjà été observés lors du séisme d'Alaska en 1964 : à cette occasion, des îles ont été haussées de 12 mètres au-dessus du niveau de la mer. "L'accumulation des séismes construit tous les reliefs de la Terre. Ce sont les grands architectes de nos paysages", ajoute Paul Tapponnier.

 

Non content de créer une catastrophe naturelle et humaine, ce séisme de magnitude 9 - ce qui correspond à l'explosion de 30.000 bombes atomiques similaires à celle d'Hiroshima - a aussi, selon Ken Hudnut, un expert de l'US Geological Survey, "fait vibrer la Terre sur son axe". Ce que confirme Paul Tapponnier. Car des séismes de cette importance, précise-t-il, "mettent toute la Terre en résonance, comme une cloche. L'impulsion mécanique est telle qu'elle induit une petite pichenette sur l'axe de rotation de la Terre, observable par les calculs astronomiques". En raison de son volcanisme et de sa sismicité exacerbés, l'archipel indonésien et sa région environnante sont étudiés depuis longtemps par des chercheurs de différentes nationalités. Entre 1991 et 2001, l'Union européenne a financé le programme Geodyssea (géodynamique du Sud et du Sud-Est asiatique), qui a permis de réaliser par satellite GPS une étude du déplacement des pays de cette zone, destinée à évaluer le mouvement des plaques. Ces travaux ont permis d'établir que les "contraintes se concentrent sur la faille de Sumatra, celle de Sulawesi et la grande faille des Philippines", explique Michel Villeneuve, directeur de recherches au CNRS (laboratoire de géologie de l'université de Provence, à Marseille).

 

Des études de paléosismicité ont aussi été menées à partir de sédiments anciens, indiquant que ces grandes failles rejouent en moyenne tous les 50 à 100 ans. Parallèlement à ces recherches, un réseau sismique télémétré a été installé aux Philippines."Ces stations permanentes sont reliées par satellite à Djakarta et à Manille" ajoute le scientifique. Mais, hélas, ces observatoires concernent essentiellement les séismes localisés sur la terre ferme, et non en mer. "On ne pensait pas, en effet, que le plancher océanique à Sumatra aurait autant de mal à passer sous le bloc de la Sonde." Par ailleurs, des chercheurs de l'IPGP, du Caltech et des scientifiques indonésiens installent actuellement 25 stations GPS permanentes sur les îles indonésiennes. Onze ont déjà été placées en 2003 et 2004, et quatre ou cinq autres doivent l'être en 2005, lors d'une mission qui doit débuter à la mi-janvier. Les scientifiques ont aussi étudié les coraux de la région aux rayons X, et les ont datés au strontium/uranium. Ce qui leur a permis d'établir que les gros séismes de la région ont lieu tous les 200 ans en moyenne. Et de préciser qu'un séisme de magnitude 8,9 a eu lieu au centre de Sumatra en 1833, et un autre de magnitude 8,5 sur l'île de Nias en 1861. Les deux événements ont provoqué un important tsunami. "Il y a malheureusement, indique Mohamed Chlieh, un très gros risque de voir se produire à l'avenir un séisme de magnitude 8,7 en plein milieu de Sumatra, à l'endroit où a eu lieu celui de 1833."

 


 

Vulnérabilités sans frontières
Environnement - Quelles stratégies pour la communauté internationale face aux ravages du tsunami dans le sud de l'Asie ?
 
par PATRICK LAGADEC, publié dans le Figaro le 29 décembre 2004
L'auteur est professeur à l'Ecole polytechnique et directeur de recherche de l'European Management Academy

 

La nature ne respecte pas la trêve. La priorité est à l'action en urgence absolue. Mais il est impératif de prendre toute la mesure de ce type d'événement, et de le faire avant que les bruits de l'actualité ne viennent enfouir ce qu'il recèle d'avertissements et d'exigences nouvelles. Les tsunamis du 26 décembre 2004 sont une invitation pressante, une de plus, à faire preuve d'une créativité sans précédent en matière de gouvernance collective. La mondialisation impose des devoirs historiques dans le domaine de la sécurité globale. Il est trop tôt pour les détails, mais les grandes lignes sont déjà claires. Le monde vient de découvrir les risques naturels d'échelle continentale à effet global. De nombreux pays sont sévèrement touchés, et pour longtemps : dans leurs populations, dans leur économie. Par le truchement des flux, réseaux et infrastructures touristiques, les répercussions sont d'emblée intercontinentales.

 

Cet événement, comme d'autres qui l'ont précédé, sur d'autres tableaux, exige de réinventer nos conceptions et pratiques de la sécurité. Fondamentalement, nous sommes aujourd'hui à une période de ruptures en matière de risques et de vulnérabilités collectives sur tous les fronts, qu'il s'agisse de phénomènes naturels, de santé publique, de technologie, de dynamique sociale, de géostratégie et de violence. Les boules de feu du 11 Septembre, les attaques du 11 mars à Madrid sont, certes, les plus prégnantes dans nos esprits et nos réflexions, mais elles ne doivent pas masquer le tableau dans son ensemble. Ces dernières années, nous avons dû affronter aussi bien : les tempêtes des 26-27 décembre 1999 ; la catastrophe urbaine majeure à Toulouse (21 septembre 2001) ; le phénomène du sras (2003), combinaison puissante du virus inconnu et du jet ; le black-out électrique, qui affecta le quart nord-est de l'Amérique du Nord, le 14 août 2003 ; le black-out qui, peu après, plongea toute l'Italie dans le noir ; la canicule de l'été 2003 en Europe, avec ses 15.000 morts en France ; les alertes informatiques majeures, en croissance (aéroport de Londres, juin 2003 ; opérateurs de télécommunications).

 

La catastrophe, ce n'est plus l'événement local, habituel, à effet circonscrit, appelant des tactiques d'intervention bien connues. Les grands défis à relever sortent de cette épure conventionnelle et combinent : des amplitudes extrêmes, qui posent des problèmes de disproportion aux services de secours, d'assistance et d'assurance ; des complexités et des vitesses de propagation inédites, en raison de la place déterminante aujourd'hui des grands réseaux, qui conduisent à des phénomènes de résonance jusqu'alors inconnus ; des questions qui, souvent, relèvent de "l'inconcevable", et laissent nos logiques d'action décalées, l'incertitude laissant souvent la place à l'ignorance ; des écheveaux d'acteurs particulièrement vastes et embrouillés. Plus encore : tout événement désormais prend place dans des univers eux-mêmes instables, qui obligent à des logiques d'action particulièrement délicates. Le tout, bien sûr, inscrit dans le registre du médiatique marqué par l'instantanéité.

 

On ne saurait se décharger de tous ces défis sur les seuls services spécialisés de secours et d'entraide ; ou songer à les dissoudre dans de la "communication". Il y a là de véritables défis de gouvernance, et il est de notre responsabilité de les relever. Nous n'aimons pas mettre ces questions à l'ordre du jour. Nous préférons toujours citer les mots de l'Ecclésiaste : "Rien de nouveau sous le soleil", sous couvert "d'optimisme". L'optimisme est d'une autre trempe. Il suppose lucidité et courage, implication et exemplarité. Foch l'avait dit en son temps : "Le feu tue, les idées périmées aussi." Dans un registre résolument créatif, il faudrait dire aujourd'hui : "Si la réalité est hors de nos visions et de nos pratiques, il est urgent de forger d'autres visions et d'autres pratiques." La feuille de route comporte quelques passages obligés :

 

– Une prise en considération politique, et non plus seulement technique et logistique, de ces enjeux. La question de la sécurité des populations de la planète, de la prévention des phénomènes accidentels, doit faire l'objet d'une prise en charge solennelle et déterminée, de la part des chefs d'Etat, gouvernements, directions d'entreprise. Il s'agit de porter ces questions de vulnérabilité majeures très haut dans l'agenda politique. On objectera sans doute que les catégories et définitions manquent encore de précision, que les séries statistiques ne sont pas encore probantes. Il faudrait répondre comme le héros de Camus dans La Peste : "Ce n'est pas une question de vocabulaire, c'est une question de temps." Que les dirigeants manquent ici de volonté, et l'on verra s'aggraver des failles majeures dans l'exercice de la sécurité comme l'impossibilité de faire parvenir une alerte qui aurait pu, probablement, sauver des milliers de vies. Des principes sont à graver dans nos chartes : les questions de vulnérabilités sont devenues majeures pour la viabilité du monde ; les événements à redouter ne sont plus ceux qui nous sont familiers ; une maîtrise minimale de notre histoire exige une forte dose de créativité collective, de partenariats, en termes de réflexion, de préparation, d'organisation, de compétences. Plus déterminant encore : d'implication personnelle, à haut niveau. Le maire de New York, Rudolph Giuliani, s'impliquait lui-même dans des simulations exigeantes, et ce fut là une des clés essentielles dans les réactions de sa ville le 11 septembre 2001.

 

– Des capacités de réflexion stratégique, en lien avec les centres de décision et les centres opérationnels. Les grandes crises, plus encore aujourd'hui qu'hier, se perdront sur des déficits de réflexion et de capacités stratégiques de pilotage. C'est là l'enseignement central du rapport de la commission américaine sur le 11 Septembre, qui relève "quatre types de défaillances : une défaillance d'imagination, de politique, de moyens et de gestion" (p. 339). Ce constat vaut pour tous les domaines de la sécurité. Le questionnement, l'anticipation sont devenus critiques si l'on veut éviter d'être systématiquement "en retard d'une guerre".

 

– Des capacités opérationnelles réinventées. Il s'agit d'opérer un passage d'une culture de réponse tactique à une culture de questionnement stratégique, conduisant à des capacités nouvelles en termes d'adaptation des schémas fondamentaux (par exemple lorsqu'il s'agit non plus seulement de soigner des victimes, mais d'abord d'aller à leur recherche), de vitesse de projection. Cela passe par des échanges sur les stratégies de prévention et d'intervention, à partir des questions qui nous sont posées ; par des retours d'expérience hardis, et largement ouverts, il faudra tirer tous les enseignements du drame du Sud-Est asiatique, et de son traitement ; par des partenariats entre acteurs publics et privés, entre pays et entre zones, entre villes et bassins de populations. Cela passe encore, comme le soulignent les grands rapports de retours d'expérience internationaux récents (pluies verglaçantes au Québec en 1998, 11 septembre 2001) par une place toute nouvelle et infiniment plus respectueuse à accorder aux populations qui sont en première ligne.

 

– Des initiatives fortes. N'attendons pas de disposer d'un modèle parfait pour agir. Au contraire, il nous faut le courage et la modestie d'engager des actions précises, innovantes, ouvertes, qui nous permettront de progresser collectivement. Des initiatives sont à lancer aussi bien en matière de simulation, de formation, y compris des populations.

 

A l'heure où le monde est en proie à des ondes de peur et de mort peut-être précisément parce que la globalisation générale est perçue comme trop lourde de menaces insaisissables, il est urgent d'insuffler de nouvelles dynamiques de vie et de confiance. Nos grands pays, nos organisations internationales, au-delà des réactions d'urgence, seraient bien inspirés de lancer une initiative claire, majeure, rapide, sur ces questions de sécurité collective à l'échelle de la planète.

 


 
Inventer des réponses durables
 
par DIDIER EUGENE, publié dans Ouest-France le 30 décembre 2004

 

L'immense désastre causé par le tsunami surgi de l'océan Indien fait partie de ces événements naturels qui laissent une trace dans l'histoire de la planète. Symboliquement, ils rappellent aussi à l'homme, même le plus technologiquement apte à leur faire face, que la vie et la mort se côtoient en permanence, attachées l'une à l'autre, faces indissociables d'un même destin. Difficile, devant une réalité aussi terrible, de penser à autre chose qu'à assumer. Assumer humainement, financièrement, techniquement. Sans accuser. Difficile, tout de même, de ne pas voir combien la catastrophe étale, sous nos yeux, tous les aspects de la réalité que la mondialisation dessine chaque jour. Ces migrations vacancières des pays du Nord vers ceux du Sud. Cet afflux de population vers le moindre atoll entre mer et soleil, corail et azur. La transformation des littoraux occupés par des villages de pêcheurs en complexes touristiques. Tout cela explique, bien sûr, le nombre élevé de victimes du séisme et du raz-de-marée, car l'implantation d'infrastructures entre plage et marais s'est multipliée au fur et à mesure de la croissance de la demande "mondiale".

 

Il est facile d'opposer à cette mondialisation du rêve des habitants des pays riches la fragilité d'un univers qui se révèle souvent bâti sur du sable. Ainsi de la prévention des cataclysmes. Les signaux repérés par les sismologues américains n'ont pu déclencher d'alerte, faute de réseau dans la zone concernée. La mise en place des secours donne, catastrophe après catastrophe, une impression d'improvisation. On est frappé, à la fois, par les formidables capacités et volontés de mobilisation d'innombrables acteurs nationaux et internationaux et par le caractère désordonné de ces initiatives. Chaque pays répond, selon ses moyens, selon les informations reçues sur les besoins. Sans que l'on ait le sentiment de la moindre esquisse de coordination régionale ni, a fortiori, mondiale, malgré le bureau ad hoc de l'Onu. Ce qui manque, sur place, c'est l'eau potable, l'essence, les médicaments. A quels stocks faire appel ? Le risque d'inadaptation des secours, voire d'embouteillages faute d'infrastructures de transport, existe.

 

À plus long terme, le bilan des aides financières ne répond souvent que de manière lointaine aux promesses arrachées par l'émotion du moment : selon les Iraniens, 1,7 % seulement du milliard de dollars d'aides promises lors du séisme de Bam, il y a un an (30.000  morts), aurait été versé. Les citoyens du monde que nous sommes tous devenus ne peuvent plus laisser sans réponses durables les questions nouvelles suscitées par la mondialisation de notre vie quotidienne. Qu'il s'agisse de la pollution, de la santé, de l'aménagement, du principe de précaution, nous nous satisfaisons des prises de conscience en forme de slogans - qui ne sont souvent que bonne conscience - des pays riches sans trop aider les pays pauvres. Les catastrophes naturelles ajoutent leurs drames à ceux que vivent des populations éprouvées par la misère, les inégalités, les maladies, les violences sociales ou politiques. Peut-on espérer que les gestes de fraternité vécus sur place, en ces moments terribles, nous rendent plus exigeants en faveur de meilleurs équilibres mondiaux ?

 


 
A Bourj Hammoud, un échantillon de la détresse des 80.000 Sri-Lankais vivant au Liban
Séisme de l’Asie du Sud - Communications impossibles, cellule de crise, réseaux de solidarité...

 

par PATRICIA KHODER, publié dans l'Orient-le Jour le 30 décembre 2004

 

Ils sont environ 80.000 à travailler au Liban et, depuis dimanche dernier, ils vivent le cauchemar. Le tsunami a dévasté les côtes du Sri Lanka et, jusqu’à hier, beaucoup de ressortissants sri-lankais demeuraient sans nouvelles de leur famille. D’autres savent déjà qu’ils ont perdu leurs bien-aimés. Certains ont plié bagage pour rentrer chez eux. Avec le peu d’arabe qu’ils ont appris à force de vivre au pays et de côtoyer les Libanais, ils parlent avec des mots simples de leurs peine et inquiétude. Et une fois n’est pas coutume, les Libanais compatissent, tentent tant bien que mal de les soulager ou de les rassurer. A l’ambassade du Sri Lanka à Baabda, depuis mardi, une cellule de crise a été mise en place. "Ceux qui sont sans nouvelles de leur famille peuvent se rendre à l’ambassade, remplir des dossiers sur les personnes qu’ils recherchent. Nous enverrons les documents au ministère des Affaires étrangères, à Colombo, afin que les recherches soient effectuées", a indiqué à L’Orient-Le Jour un diplomate sri-lankais. "Jusqu’à présent, les contacts sont très difficiles avec certaines zones du Sri Lanka, mais nous faisons notre possible pour recueillir les informations sur place", dit-il.

 

Le quartier sri-lankais de Bourj Hammoud, hier après-midi. La rue d’Arménie, où ont poussé, depuis des années, des échoppes qui vendent toutes sortes de produits de l’Asie de l’Est, vit au ralenti. Les ressortissants sri-lankais vont par groupes pour téléphoner à leur famille, tenter d’avoir une quelconque nouvelle, ou encore soutenir des amis qui ont perdu les leurs. Nigambo tient un magasin de textile sri-lankais. Depuis plusieurs années, il vit avec sa femme au Liban. "Mon fils, Joseph, et mes parents ont survécu par miracle au tsunami, raconte-t-il. Nous n’avons plus de maison, plus rien. Ils se sont réfugiés à l’église. Les moines leur donnent de quoi manger, de la soupe et du lait", ajoute-t-il. Nigambo parle avec un grand sourire. Les siens font partie des rescapés. D’ailleurs, depuis lundi, il les appelle tous les jours. Bien qu’il s’inquiète des épidémies qui peuvent sévir, ou d’autres tsunamis de faible amplitude qui peuvent encore toucher son pays, il garde l’espoir. "Le mois prochain, dit-il, je vais envoyer de l’argent pour que ma famille reconstruise la maison." Rohan travaille dans une grande épicerie du quartier. Originaire de Colombo, sa famille a été épargnée par le séisme. Il a décidé d’être présent auprès des autres, qui ont eu beaucoup moins de chance. Depuis lundi, Rohan ne s’est pas reposé. "Grâce à nos contacts au Liban et au Sri Lanka, nous avons recueilli et recoupé plusieurs informations. Des villages entiers ont été détruits, dit-il. Beaucoup n’arrivent pas à contacter leur famille, un grand nombre de lignes téléphoniques est toujours coupé. De plus, au Sri Lanka comme au Liban, les gens se connaissent, l’on finit toujours par avoir des nouvelles", indique-t-il. 

Mouvement de solidarité

Rohan ouvre un tiroir, sort une pile de e-mails écrits en cinghalais. Il les lit en arabe, afin que ses interlocuteurs comprennent. Il y a les noms de morts et de rescapés qui ont des proches au Liban. Il y a des histoires aux détails tristes, celles de familles et de villages entiers touchés par la catastrophe. Il lit aussi des informations que l’on retrouve sur tous les écrans de télévision, avec le nombre de victimes, les risques d’épidémies, le montant des aides humanitaires de la communauté internationale. "Même si ma famille n’a pas été touchée, c’est tout le Sri Lanka qui souffre", dit-il calmement. A des clients libanais venus acheter des spécialités cinghalaises, il raconte : "Jayami (sa collègue) est rentrée hier en catastrophe au Sri Lanka. Je lui ai moi-même acheté le billet. Toute sa famille, dont ses quatre filles, ont péri à Matara (sud du pays)", dit-il. Puis il baisse la voix, chuchote. Il désigne un homme, Sana, qui dort paisiblement au fond du couloir. "Sa femme, qui vivait avec lui au Liban, est partie pour les vacances, jeudi dernier, à Gallé (sud du pays). Elle a été emportée par le raz-de-marée. Son fils, âgé de dix ans, est grièvement blessé, il avait besoin d’être opéré. Aujourd’hui, j’ai téléphoné pour savoir s’il a subi l’opération chirurgicale", indique Rohan. Sana ne sait pas encore que de toute sa famille proche, seul son fils a survécu à la catastrophe. "Nous lui dirons petit à petit. Il ne supportera pas le choc", affirme Rohan, qui raconte encore : "Vous savez, il y a des Libanais qui ont péri au sud du pays. Un hôtel, à Gallé, dont le propriétaire est libanais, a été complètement détruit", dit-il.

 

Un autre fonds de commerce, spécialisé dans le transfert d’argent et les communications internationales. Fatmini a l’oreille collée au téléphone. Sa famille a échappé à la catastrophe. La jeune femme a une liste sous les yeux. Elle compose des numéros, l’un après l’autre, sans se lasser. Peut-être que cette fois-ci serait la bonne, qu’elle pourrait avoir un interlocuteur à des milliers de kilomètres de Beyrouth pour lui donner une quelconque nouvelle. Fatmini explique : "Comme je travaille ici, beaucoup de personnes de la communauté sri-lankaise au Liban, qui ne parviennent pas à appeler leur famille, m’ont passé leurs numéros. Mais la communication est impossible avec certaines zones." "Il ne reste plus rien dans certaines régions, les maisons et les êtres humains ont complètement disparu, se plaint-elle. Même si ma famille a eu de la chance, c’est tout mon pays qui souffre", dit-elle. Fatmini a reçu le feu vert de son ambassade pour rassembler des fonds qui devraient être envoyés au Sri Lanka. "Beaucoup de ressortissants de mon pays viennent pour téléphoner. Ils vont certes contribuer avec 1.000, 3.000, ou 5.000 livres. Je vais transférer, moi-même, l’argent à partir d’ici pour qu’il soit distribué aux plus démunis, note-t-elle. C’est notre devoir d’aider notre pays, et les sinistrés manquent de tout", indique-t-elle fermement. 

La détresse de ceux qui ont perdu les leurs

Un restaurant cinghalais. Une dizaine de personnes boivent du thé autour d’une table tout en regardant, sur un écran presque minuscule, les nouvelles de CNN. Tous sont venus tenir compagnie à Nissa. Les larmes aux yeux, affalée sur une chaise, elle tire dans sa cigarette. Nissa a su hier que toute sa famille, ses sœurs, son frère, ses parents et ses deux filles, l’une âgée de 20 ans et l’autre de 18 ans, a péri dans un village de Gallé. "Je ne sais pas ce que je vais faire. J’ai un passeport, mais mes papiers ne sont pas en règle. Je veux rentrer au Sri Lanka mais j’ai peur d’aller à l’aéroport avec mon billet d’avion. Peut-être que la Sûreté générale m’arrêtera et m’emprisonnera. Cela fait quatre ans que je n’ai pas vu mes filles", se lamente-t-elle. "Je veux qu’on m’aide. Je veux partir. Mais pourquoi rentrer quand je sais que je n’ai plus personne au Sri Lanka et que mon village a entièrement disparu ?" se demande-t-elle. Elle baisse la tête, chuchote : "Je veux aller au bord de la mer, ici à Beyrouth, je veux qu’une vague m’emporte à moi aussi. Ça sera beaucoup mieux." Un Libanais qui vient d’entrer au restaurant essaie de la rassurer maladroitement. "Peut-être que ceux qui t’ont raconté se trompent. Peut-être que tu retrouveras tes enfants et ta famille", dit-il. Mais Nissa ne veut plus rien entendre, elle répète comme une automate : "Je veux rentrer au Sri Lanka ou aller au bord de la mer à Beyrouth, ça sera beaucoup mieux pour moi si une vague m’emporte." Nissa n’est pas la seule à être dans cette situation. Selon les personnes croisées à Bourj Hammoud, un grand nombre de ressortissants sri-lankais, dont le permis de travail n’est pas en règle et dont la famille a été touchée par la catastrophe, se trouvent dans l’impossibilité de rentrer chez eux de peur d’être arrêtés par la Sûreté générale.

 

Assouka est soutenue par ses amies. Elle habite Mtayleb et elle se rendait pour la deuxième fois, hier, au quartier sri-lankais de Bourj Hammoud, pour tenter d’appeler sa famille qui habite dans un village de Matara. "Je sais que mon frère, son épouse et ses cinq enfants sont morts, mais je suis sans nouvelles de mon père et de ma mère, de mes trois sœurs et de ma fille, qui a 20 ans, dit-elle. Je vois les images à la télévision et je me demande s’ils sont partis comme tous les autres, ce qu’ils ont dû ressentir. Je vais devenir folle", ajoute-t-elle, la voix à peine audible. Assouka travaille depuis trois ans au Liban. Elle parvient à peine à tenir debout ou à articuler ses mots. L’une de ses amies raconte : "Depuis dimanche, elle n’a rien mangé, elle n’a pas travaillé. Assouka ne fait que regarder les images à la télévision. Nous essayons de ne pas la laisser seule. Car lundi, elle a fait une crise de nerfs. Elle a cassé toutes ses affaires à la maison. Si elle reste sans nouvelles, nous nous cotiserons toutes pour lui acheter un billet d’avion afin qu’elle puisse rentrer au Sri Lanka", indique-t-elle. Hier en soirée, les représentants des communautés des pays touchés par le séisme et le raz-de-marée en Asie du Sud ont appelé leurs ressortissants "où qu’ils se trouvent au Liban" à allumer des bougies, dimanche 2 janvier, à 19 heures, en mémoire des personnes qui ont péri dans la catastrophe. Ils ont également invité les Libanais à se joindre à ce recueillement. 

 


 

Tsunamis : les célébrités n'ont pas été épargnées

publié par l'AFP le 30 décembre 2004

 

Parties chercher le soleil sur les plus belles plages du monde, plusieurs célébrités de la mode, des sports ou des arts ont été confrontées au séisme et aux tsunamis qui ont dévasté dimanche les rivages de huit pays d'Asie. La top-modèle tchèque Petra Nemçova qui passait des vacances sur l'île thaïlandaise de Phuket, a survécu en s'agrippant pendant huit heures à un tronc de cocotier au milieu des flots, a indiqué mardi son agent à New York. Son fiancé, le photographe britannique Simon Atlee âgé de 33 ans, est porté disparu. Petra Nemçova, 25 ans, a été hospitalisée avec une fracture du bassin et des contusions internes. L'actrice italienne Ornella Muti faisait de la plongée sous-marine avec son compagnon Stefan, dans les eaux proches d'une île des Maldives, au moment de l'arrivée des vagues géantes. "Stefan m'a pris par le bras et avec lucidité et sang-froid il m'a fait continuer à nager jusqu'à ce qu'on arrive à l'île", a raconté l'actrice à la presse italienne. Le couple, revenu indemne sur la terre ferme, a alors découvert son village de résidence "sans lumière ni électricité, complètement isolé". L'ancien footballeur et aujourd'hui comédien David Ginola, sa femme et leurs trois enfants ont, eux, été surpris par l'eau dans leur chambre d'hôtel aux Maldives. "La porte de leur chambre a explosé sous la force de l'eau qui les a précipités contre les murs. Ils ont eu beaucoup de chance", indique-t-on dans l'entourage de l'ancien attaquant vedette du Paris Saint-Germain et de Tottenham. Toujours aux Maldives, plusieurs footballeurs stars du Calcio italien l'ont échappé belle, selon le journal Gazetta dello Sport. Parmi eux les joueurs du Milan AC Paolo Maldini, Alessandro Nesta, Filippo Inzaghi et Cristian Brocchi, et le défenseur de la Juventus de Turin Gianluca Zambrotta. Ils sont tous sains et saufs, selon le site web du journal sportif. Egalement en vacances aux Maldives, la vedette de films de kung fu, Jet Li, a survécu au raz-de-marée qui a envahi l'hôtel où il se trouvait avec sa famille. Le héros de films d'action souffre de blessures mineures à la jambe.

 

Pas de miracle en revanche pour Bhumi Jensen, un des petits-fils du roi de Thaïlande Bhumibol Adulyadej, qui a trouvé la mort dimanche à Phuket. Le Premier ministre Thaksin Shinawatra a qualifié la nouvelle de "tragédie nationale". L'acteur et réalisateur britannique Richard Attenborough a lui aussi été indirectement frappé par la catastrophe. Six membres de sa famille se trouvaient à Phuket dimanche, lorsque le raz-de marée a frappé. Sa petite-fille, Lucy, 14 ans, a été tuée et deux autres membres de sa famille, dont sa fille Jane, sont portés disparus. Enfin, l'ancien skieur suédois Ingemar Stenmark a raconté aux médias suédois avoir couru pour sauver sa vie lorsqu'il a vu une immense vague arriver vers lui à Khok Kloi au large de Phuket. "L'eau de la première vague a disparu, mais elle est revenue à une vitesse terrifiante", a raconté le double médaillé des Jeux Olympiques de Lake Placid (1980). Autre rescapé chanceux, l'ancien chancelier allemand Helmut Kohl, en vacances dans le sud du Sri Lanka, a été évacué par un hélicoptère militaire mardi de la résidence où il séjournait à Talpe, dans le district de Galle. Enfin l'écrivain d'origine britannique Arthur C. Clarke, auteur de "2001, l'odyssée de l'espace", qui avait fait du Sri Lanka sa nouvelle patrie, a perdu son école de plongée dans le tsunami, un phénomène qu'il avait d'ailleurs évoqué dans son premier livre sur l'île. La reine d'Angleterre Elizabeth II a fait un don "substantiel" pour venir en aide aux victimes du raz-de-marée qui a dévasté l'Asie du sud, a annoncé mercredi le Palais de Buckingham. L'argent sera probablement versé à des associations caritatives britanniques patronnées par la souveraine, a précisé le porte-parole du palais. La somme exacte n'a pas été précisée mais le porte-parole l'a qualifiée de "substantielle".

 


 

Pour le Hezbollah, il y a un besoin pressant de retourner aux "nobles principes" de Jésus-Christ
Des dizaines de pères Noël ont sillonné la région de Jabal Amel

 

paru dans l'Orient-le Jour le 27 décembre 2004

 

A l’occasion de la célébration de la Noël, le Hezbollah a effectué durant le week-end écoulé deux visites symboliques, tant dans la Békaa qu’au Liban-Sud, auprès des dignitaires religieux maronite et grec-catholique des deux villes. Hier dimanche, une délégation du parti de Dieu - branche Békaa, emmenée par cheikh Mohammed Yazbeck, s’est ainsi rendue auprès de l’évêque maronite de Baalbeck et de Deir el-Ahmar, Mgr Boulos Hachem. Celui-ci a fait part de son admiration à l’égard du discours adopté par le Hezbollah en cette période au cours de laquelle "les Libanais devront mettre l’accent sur la solidarité et l’unité s’ils veulent préserver leur pays". L’évêque a également condamné la décision franco-américaine visant à interdire la diffusion de la chaîne al-Manar dans l’Hexagone et aux Etats-Unis. Quant au cadre hezbollahi, il a eu les mêmes mots appelant à encore davantage de cohésion et de solidarité entre les Libanais.

 

Avant-hier samedi, une autre délégation hezbollahie, présidée par le député Abdallah Cassir, s’était rendue tour à tour à l’église Saint-Thomas des grecs-catholiques puis à l’église Notre-Dame de la Mer des maronites à Tyr, où elle a été respectivement accueillie par les évêques NN.SS Hanna Haddad et Chucrallah el-Hage. "Cette fête est celle de tous les Libanais, pas seulement celle des chrétiens ; c’est la naissance de l’apôtre de l’amour et de la paix. Lorsque nous, chrétiens et musulmans, vivons au Liban avec la même volonté, des cœurs réunis, avec les mêmes préoccupations, nous confirmons que la coexistence est cette moëlle épinière qui permettra au Liban de perdurer et de se renforcer", a dit le député Cassir. Et à la veille de Noël, le parti de Dieu avait publié un communiqué dans lequel il présentait tous ses vœux, aux Libanais en général et aux chrétiens en particulier, à l’occasion de la Noël, "une étape idéale pour multiplier les appels à l’amour, la justice et le droit". Le Hezbollah en profite également pour rappeler "les souffrances endurées par l’humanité à cause des politiques oppressives adoptées surtout par les Etats-Unis à l’encontre des populations de la région. D’où le besoin pressant de retourner aux principes nobles véhiculés par Jésus-Christ", insiste le communiqué.

Dans les villages du Liban-Sud (terre visitée par le Christ)

Signalons, par ailleurs, que cette année, les enfants de Jabel Amel, au Liban-Sud, ont célébré la fête de la Nativité avec des cadeaux sortis de la hotte d’un père Noël, auréolé de blanc et tout de rouge vêtu. D’ailleurs, des dizaines de pères Noël ont, pour la première fois, sillonné les villages de Doueir, Ansar, Zefta, Kfar Rommane et même la ville de Nabatiyé, distribuant à chaque famille son lot de paquets, le plus souvent soigneusement choisis par les parents. Clochette à la main, déguisé avec le plus grand soin, Kamel Rammal arrive à pied dans une maison de Doueir, entouré de ses deux filles portant des bonnets rouge et blanc. "Ho ho ho !" dit-il en appelant chaque enfant par son nom pour lui donner son cadeau, pendant que les fillettes leur offrent des cotillons et des bonbons. "Jésus et Marie sont cités dans le Coran. Il est vrai que le père Noël ne l’est pas, mais c’est une occasion de rendre les enfants heureux", a-t-il affirmé, cité par l’AFP. "J’ai une épicerie, je ne vends pas de cadeaux", se défend-il pour récuser toute idée d’avantages pécuniaire. "Pourquoi voulez-vous que nos enfants voient à la télévision tout cet étalage de cadeaux et ne participent pas à la joie générale ?" demande Kamal, qui a longtemps vécu en Allemagne et qui assure agir de sa propre initiative et "n’avoir de lien avec aucune formation ou parti politique".

 

Mountaha, une mère de famille de Doueir, raconte que le propriétaire du magasin de jouets lui a annoncé qu’il allait faire le père Noël et organiser une tournée de distribution. "Je vais passer chez vous et vous devrez me payer les cadeaux que je vais offrir aux enfants. Autant les choisir vous-mêmes, m’a-t-il dit", s’est-elle souvenue. "Et moi, il m’a proposé de lui remettre les cadeaux que j’avais préparés pour qu’il les donne lui-même aux enfants", a renchéri sa voisine. Dans toute la région, les magasins ont orné leurs vitrines de graffitis avec, en guise de sapin, des cèdres en neige artificielle et des guirlandes de bonnets de père Noël. "Je ne nie pas que cette initiative pourrait équilibrer quelque peu mon chiffre d’affaires, mais ce n’était pas mon but essentiel", a expliqué à l’AFP Salah, propriétaire d’un magasin de jouets à Nabatiyé. "En islam, nous vénérons Marie et Jésus, qui est un prophète à part entière. C’est une occasion de les célébrer", ajoute-t-il. Imad, employé de banque et père de famille à Nabatiyé, estime que l’appât du gain n’est pas le seul facteur à l’origine de ce phénomène. La célébration systématique de toutes les fêtes religieuses par le Hezbollah, qui distribue pour Noël des cartes de vœux en hommage à Marie et Jésus, a sûrement joué un rôle dans la résurgence de cette célébration, a-t-il estimé. "Dans mon enfance, chaque année, nous faisions une crèche à Noël avec tous les personnages et ma grand-mère nous racontait l’histoire de la sainte Marie", s’est-il souvenu. 

 


 

A Bethléem, Mahmoud Abbas tend la main aux Israéliens

par MARK HEINRICH, publié dans Libération le 25 décembre 2004

 

Des centaines de pèlerins et les nouveaux dirigeants palestiniens se sont rendus à Bethléem pour Noël, la ville natale du Christ fêtant la Nativité, en nourrissant de nouveaux espoirs de paix après la mort de Yasser Arafat en novembre. Marquant le début d'une période nouvelle, l'Etat juif a autorisé cette année le chef de l'OLP, Mahmoud Abbas (alias Abou Mazen) et le Premier ministre, Ahmed Koreï, dans la ville de Cisjordanie, qui est entourée de postes militaires et de colonies juives. Le nouveau président de l'OLP s'est assis durant la messe de minuit sur le siège vide réservé à feu Yasser Arafat, qui avait été empêché par l'armée israélienne d'assister à l'événement ces trois derniers Noëls.

"Dieu nous fait espérer (...) que toutes les religions de ce pays puissent vivre dans la paix et la stabilité, et que l'année prochaine soit meilleure que les précédentes", a déclaré Abbas, donné favori pour la succession d'Arafat lors de l'élection du 9 janvier à la présidence palestinienne. "Nous tendons notre main vers les Israéliens. Nous souhaitons négocier pour promouvoir une paix qui soit basée sur la justice et le droit", a dit Abbas devant un portrait géant d'Arafat. Accueillant les nouveaux dirigeants palestiniens, Mgr Michel Sabbah, patriarche latin de Jérusalem et représentant du pape Jean-Paul II en Terre sainte, a exhorté toutes les parties à faire cesser les violences.

 

"L'occupation et les injustices"
"Cela a duré pendant trop longtemps", a déclaré le prélat dans son message. "Il est temps pour la Palestine et Israël de défaire les forces de violence et d'accoucher d'une société de frères et de soeurs dans laquelle persone n'est le sujet d'un autre, où personne n'est occupé par un tiers et où personne ne menace la sécurité de personne". Des dignitaires chrétiens ont dénoncé jeudi la construction du mur de sécurité israélien autour de la Cisjordanie et dont le tracé passe à proximité de Bethléem, donnant selon eux à la ville natale du Christ un air de "vaste prison". Israël justifie cette construction par la nécessité de se protéger des kamikazes palestiniens. Pour les Palestiniens en revanche, cette édifice représente en fait une tentative d'annexion de l'ensemble de la Cisjordanie. A un point de passage israélien, Mgr Michel Sabbah a déclaré que ses frères avaient besoin des célébrations de Noël face à "la poursuite de l'occupation et des injustices". Malgré les averses, des centaines de pèlerins, et autant de policiers palestiniens, se sont massés sur la place de la Crèche de Bethléem.
 

"Il y a toujours peu de touristes. Rien ne semble normal ici. Il reste beaucoup de chemin à faire", a dit Ibrahim Giacaman, un vendeur de souvenirs de la place. "Les gens ici craignent qu'une explosion ne nous ramène trois ans en arrière". L'Hôtel Paradise de Bethléem, qui a rouvert il y a deux semaines après avoir été détruit par les tirs de blindés israéliens en 2001, n'affiche un taux d'occupation que de 20%, et la plupart des clients sont des Israéliens arabes. "La plupart des clients ne font qu'une brève apparition sans passer la nuit dans l'établissement. Mais c'est mieux que l'année dernière, quand nous étions fermés", explique George Abou Aïta, son propriétaire.


 

Nativité morose pour les chrétiens d'Egypte
Les violences et les discriminations ont repris contre la communauté

par PIERRE GARRETT, publié dans le Figaro le 25 décembre 2004

Les catholiques égyptiens fêtent traditionnellement Noël le 7 janvier, en même temps que les coptes orthodoxes, qui représentent 90% de la communauté chrétienne sur la terre des Pharaons, soit environ un Egyptien sur dix. Mais cette année, la fête a un goût amer. Pour dénoncer les violences et les discriminations dont sont, selon lui, victimes les chrétiens, le patriarche copte orthodoxe Chenouda III s'est retiré dans un monastère en plein désert. C'était fin décembre 2002, alors que les chrétiens d'Occident fêtaient Noël et que les musulmans célébraient l'Aïd el-Fitr, qui marque la fin du mois sacré de ramadan. Le président Hosni Moubarak créait la surprise en annonçant que le 7 janvier serait désormais un jour de fête nationale et de congés pour tous les Egyptiens. Un geste certainement pas étranger aux menaces du Congrès américain, qui envisageait de placer l'Egypte sur la liste noire des pays coupables de discrimination religieuse après un verdict très clément rendu contre les auteurs du massacre de 20 coptes dans le village d'al-Kosheh, en Haute-Egypte. Mais un geste réconfortant pour de nombreux coptes, encore traumatisés par près d'une décennie d'islamisme armé qui les avait particulièrement pris pour cibles.

 

Deux ans plus tard, pourtant, l'ambiance est de nouveau à la morosité chez les chrétiens d'Egypte, sur fond de violences et de rumeurs de conversions forcées à l'islam. Le patriarche copte orthodoxe Chenouda III s'est ainsi retiré pendant deux semaines dans un monastère du Wadi Natroun, une oasis désertique entre Le Caire et Alexandrie. C'est là qu'il avait été "exilé" en 1981 par le président Anouar el-Sadate, qui l'accusait de vouloir jouer un rôle politique. Son assignation à résidence n'avait été levée que quatre ans plus tard par Hosni Moubarak. C'est donc une retraite lourde de symbole qu'a entamée le 8 décembre Chenouda III, lui qui s'est montré très prudent ces dernières années dans ses critiques des autorités égyptiennes. "L'isolement de sa Sainteté se poursuivra tant qu'il ne sera pas parvenu à une solution aux problèmes des coptes qui soit satisfaisante pour sa conscience", a expliqué son secrétaire particulier. Le patriarche est finalement rentré au Caire mercredi. A l'origine de ce mouvement d'humeur, des affrontements entre des coptes et les forces de l'ordre devant la cathédrale Saint-Marc du Caire. Les manifestants protestaient contre "l'enlèvement et la conversion forcée" de l'épouse d'un prêtre orthodoxe. Trente-quatre d'entre eux avaient été arrêtés et plusieurs autres blessés.

 

L'affaire a fait grand bruit en Egypte, où les rumeurs de conversion forcée, pas toujours avérées, frisent parfois la psychose, au Caire comme dans les régions rurales de Moyenne-Egypte. Il semble que, en l'occurrence, la femme avait décidé elle-même de se convertir pour pouvoir se séparer de son mari, car si le mariage des prêtres est autorisé par l'église orthodoxe, le divorce est en revanche rigoureusement interdit. En privé, certains hommes d'église reconnaissent d'ailleurs que cette intransigeance est l'une des principales causes de conversion. Devant la polémique, la femme du prêtre a finalement renoncé à son projet et "demandé le pardon de son patriarche", tout en étant autorisée à ne plus vivre sous le même toit que son mari. Mais cette affaire traduit le malaise persistant des chrétiens d'Egypte. Il y a trois ans, de violentes manifestations avaient déjà suivi la publication d'un article abondamment illustré relatant les ébats d'un ancien moine avec une femme dans le monastère de Deir el-Moharraq, le plus sacré de Moyenne-Egypte. Soixante-dix personnes avaient été blessées dans les affrontements.

 

Le journal avait aussitôt été interdit et son rédacteur en chef emprisonné. Mais cette réaction rapide des autorités égyptiennes, l'oeil toujours rivé sur Washington où le lobby copte maintient la pression, n'a pas effacé chez certains chrétiens le sentiment d'être considérés dans leur propre pays comme des citoyens de seconde zone. Ils font valoir leur sous-représentation dans la fonction publique ou en politique - seuls trois des 444 députés de l'Assemblée du peuple sont coptes -, ou encore le véritable parcours du combattant requis pour faire restaurer ou construire une église, alors que les permis sont très faciles à obtenir pour une mosquée. Leur sentiment d'insécurité est en outre régulièrement réveillé par des incidents, comme au début du mois dans un petit village au sud du Caire, où des magasins appartenant à des coptes ont été incendiés. De quoi assombrir encore davantage la fête de la Nativité.


 

"Laïcité" et mémoire collective
 
par GUILHEM LABOURET, publié dans le Monde du 25 décembre 2004
L'auteur est enseignant à l'université Paris-Sorbonne
 

Saint Nicolas avait un tort : il était chrétien, et qui plus est évêque. Sa crosse et sa mitre dérangent. Des écoles du Pas-de-Calais l'ont montré en interdisant des figurines en chocolat du saint en question, non sans avoir essayé de gratter la croix qui ornait son chapeau... Anecdote plaisante, qui rappelle la suppression des crèches et santons de Noël dans plusieurs écoles, y compris dans les Bouches-du-Rhône, terre de tradition s'il en est dans la fabrication des santons, où le petit Jésus est plus un sujet en terre cuite que la représentation sacrée du fils de Dieu. Dans les deux cas, la presse a souligné les conséquences économiques de cette stricte application de la loi sur la laïcité : manque à gagner des chocolatiers dans le Nord, déception des santonniers dans le Midi. Mais n'y a-t-il pas plus grave derrière ces actions, réclamées par des membres de fédérations de parents d'élèves et admises par les rectorats, et même les évêchés concernés ?

 

La loi sur la laïcité a eu pour effet, dans ces écoles, de nier une partie de notre patrimoine culturel. Car qui, parmi les Alsaciens, Lorrains, Champenois ou Picards, croit dans les miracles opérés par saint Nicolas, évêque de Myre, mort un 6 décembre, probablement entre 329 et 350 ? Qui encore attend le 25 décembre pour déposer dans la crèche le "petit Jésus" emmailloté ? Il s'y voit déjà souvent dès la fin de novembre. Supprimer ces deux représentations de notre mémoire collective, c'est jouer contre notre histoire culturelle et non œuvrer pour la laïcité. Tant qu'on y est, il faudrait également interdire la galette des rois (car de quels rois s'agit-il, sinon de ceux de l'Evangile ?) à l'Epiphanie, les cloches en chocolat à Pâques (ne reviennent-elles pas de Rome pour réintégrer les clochers ?), mais aussi les croissants - nature, au beurre ou au jambon -, qui sont, faut-il le rappeler, un rappel du croissant de l'islam imaginé par un pâtissier viennois.

 

On peut encore aller plus loin, avec un peu d'imagination, mais l'imagination est fertile et rapide, et on en voit déjà les manifestations dans l'enseignement. Inscrivez une croix en face de la date de décès d'un personnage historique, et on vous taxera de prosélytisme. Faites lire à vos élèves Bossuet ou Claudel, et on vous accusera de vouloir les convertir. Méfiez-vous des éditions de référence à faire acheter : si jamais on voyait un prêtre ou un crucifix en couverture d'Atala ou du Génie du christianisme... Quant à faire chanter "Stille Nacht, Heilige Nacht" ("Douce nuit, sainte nuit"), chant de Noël traditionnel outre-Rhin, en cours de civilisation allemande au collège, c'est s'exposer aux pires ennuis avec les parents d'élèves et l'administration.

 

On trouve aujourd'hui des étudiants, au demeurant fort sérieux et très intelligents, se préparant à passer le concours d'entrée à l'Ecole normale supérieure lettres et sciences humaines de Lyon, en se vantant de "se refuser à ouvrir la Bible, et surtout les Evangiles", pourtant bien utiles pour comprendre l'œuvre au programme, l'Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry, missionnaire français parti en Amérique dans le contexte des guerres de religion du XVIe siècle. Certains de leurs condisciples étudiant l'histoire de la presse à l'université acceptent de lire Le Monde ou Le Figaro, mais trouvent incongru, sinon choquant, d'ouvrir La Croix, grand quotidien de la presse nationale et l'un des plus anciens de ceux qui existent aujourd'hui, prétendant que son titre en rend la lecture facultative. Elle l'est pourtant certainement moins que celle de Métro ou 20 Minutes.

 

Et là est bien le problème : à trop vouloir refuser de parler de Dieu - ou de le voir, même dans les représentations d'une imagerie populaire -, au nom d'une prétendue laïcité, on en oublie notre histoire culturelle et les fondements de notre mémoire collective. Rares sont les étudiants qui pourront alors comprendre les enjeux du Curé de village et du Médecin de campagne de Balzac, ou encore saisir la portée de la critique de Voltaire puisqu'ils ne verront même plus à quelle religion il fait allusion. Soyons sérieux : saint Nicolas et le petit Jésus font partie de notre patrimoine culturel, de même que les grands auteurs chrétiens ont imprimé leur marque à notre histoire littéraire. Offrir un personnage en chocolat à un enfant de maternelle, comme faire lire Lamartine à un lycéen, ce n'est pas évangéliser les élèves, c'est leur faire prendre conscience de leur identité culturelle et les ouvrir sur le monde.

 

On peut toujours gratter la croix présente sur la mitre de saint Nicolas : un dessinateur américain l'a fait, et a donné naissance au Père Noël. Mais on ne pourra pas biffer les références à Dieu et à la religion dans les grands textes littéraires. Les censeurs de la Saint-Nicolas et du temps de l'Avent se trompent d'objet : à vouloir être laïques, ils interdisent l'unique rapport que les écoliers de l'école laïque, publique, gratuite et obligatoire ont avec le fait religieux : un rapport culturel, véhiculé par les traditions les plus anciennes.

 

Qu'y a-t-il donc de "laïque" dans ce geste ? Pas grand-chose, en vérité. Etre laïque, c'est être indépendant de toute confession religieuse : indépendant, et non intolérant. Le piège de la loi sur la laïcité est finalement d'avoir ouvert un boulevard à des protestations en tous genres, la plupart du temps infondées, comme l'illustre l'exemple du sapin problématique du lycée Van-Dongen de Lagny-sur-Marne (Le Monde du 17 décembre). On se prend à rêver d'une école laïque utopique où les musulmans porteraient le voile, les chrétiens la croix et les juifs la kippa. Où Noël serait férié, tout comme les grandes fêtes juives et musulmanes. Où l'on respecterait les traditions des uns et des autres pour que les élèves se connaissent et apprennent l'altérité. Où tous se sentiraient bien. Pour finir, que reste-t-il alors à nos écoliers du Pas-de-Calais si on les prive de leur saint Nicolas ? Le Père Fouettard ou, plus comique, l'âne, dont on sait que le bonnet du même nom a eu jadis entièrement sa place dans l'école laïque ? Peut-être les deux.

 


 

"Un Sauveur nous est né"
 
publié par l'AFP le 25 décembre 2004

Un enfant palestinien regarde la scène de la nativité du Centre pour la paix de Bethléem devant l'église de la Nativité. Le patriarche latin de Jérusalem a protesté contre le fait que le mur érigé par Israël a transformé la ville sainte de Bethléem en une "gigantesque prison".

 

 

 

 
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