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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°51  du 23 octobre 2004

 

Ouverture de l’Europe et fermeture du sionisme
 

par NAJI FARAH, directeur de la rédaction

 

Il ne faut pas avoir peur de combattre l’inquisition sioniste aussi bien juive israélienne que protestante américaine, à laquelle seuls un catholicisme et une orthodoxie de masse organisés, entre les Amériques du Nord et du Sud, l'Europe et l'Asie peuvent s’opposer, pour enrayer la folie destructrice opérée à partir de l’Etat d’Israël. Le monde libre n’a pas d’autre choix afin de pouvoir amorcer un véritable dialogue avec l’Islam chassant les extrémistes et, prenant exemple sur le Liban et sa vocation, parvenir à la coexistence pacifique entre toutes les religions. C’est seulement à partir du règlement de ce fléau prioritaire que la pauvreté, les conflits guerriers localisés et autres maux ravageant notre terre et son environnement pourront être sérieusement abordés, en vue d’une solution durable.

 

Quant à l’Europe et à Israël, plongés dans des problèmes d’ouverture et de fermeture, un retour de trois mille ans en arrière s’impose. A cette époque, le roi Salomon faisait appel au roi Hiram de la cité phénicienne voisine de Tyr pour construire, à l’image de son temple (aujourd’hui enseveli sous les eaux), le temple de Jérusalem. Pendant ce temps, la princesse phénicienne Europe donnait son nom au vieux continent où l’avait emmenée le Dieu Zeus, alors que les flottes phéniciennes, comme celle conduite par la princesse Elissa vers la future Carthage, fondaient pacifiquement une multitude de villes florissantes sur le pourtour de la Méditerranée. Le mur de Sharon doit ainsi être impérativement détruit, et l’Europe étendue non seulement à la Turquie, mais à l’ensemble du bassin méditerranéen dont son berceau, le Liban.

( Lire également sur le "Mur de Sharon" d'Alain Ménargues Biblio RJLiban N°13 du 22 octobre 2004 )

 

 

Le Mur
 

par FRANCOIS REGIS HUTIN, publié dans Ouest-France le 23 octobre 2004

 

"Aucun Etat au monde n'existe derrière un mur", déclarait récemment Henry Laurens, professeur au Collège de France. Pourtant, bien des nations ou des groupes de nations ont cherché à s'abriter derrière un mur ; qu'on songe à la Chine et à sa Grande Muraille si imposante et si longue que, paraît-il, c'est le seul ouvrage fait de mains d'hommes que l'on pourrait apercevoir de la Lune. Personne n'a oublié le rideau de fer -  le mur de Berlin  - abattu voici quinze ans, derrière lequel se retranchaient l'Union soviétique et ses satellites.

 

Aujourd'hui, c'est Israël qui cherche à se protéger ainsi, brisant sans vergogne des relations de voisinage, rendant impossible l'épanouissement de ceux et de celles qui sont séparés de cette manière. Le mur, la palissade, le réseau de fils de fer barbelés, le rideau de bambous, les miradors aux frontières pour cacher, dissimuler, pour arrêter le regard, entraver la communication. Voilà qui a divisé l'humanité depuis qu'elle existe, mais, semble-t-il, plus encore depuis la naissance des Etats nations. Heureusement, cela n'a jamais pu empêcher définitivement la circulation des idées. Il n'est pas si loin le temps où l'on pouvait, paraît-il, aller sans montrer patte blanche, sans passeport, sans carte d'identité, de Brest à Brest-Litovsk ou à Vladivostok. Alors des écrivains, des artistes, des politiques se contentaient de leur carte de visite pour voyager ou de lettres d'amis pour d'autres amis qu'ils allaient découvrir en de lointains pays. Ils se seraient indignés qu'un policier leur demande davantage...

 

L'Europe un haut lieu de la liberté
Ce sont nos systèmes étatiques qui ont, peu à peu, transformé ce qui était conduite policée en soupçon policier. Certes, aujourd'hui, les terroristes nous incitent à prendre plus de précautions. Mais l'Europe, avec l'espace Schengen, est heureusement devenue une zone de libre circulation. Beaucoup de postes-frontières entre les pays de l'Union sont devenus inutiles et sont désertés par les douaniers ou les policiers. Cependant, l'Union européenne doit veiller à ses frontières d'autant plus que sa démocratie et sa prospérité font rêver des centaines de personnes dans des dizaines de pays. L'Union ne peut accueillir toute la misère du monde, comme le dit un jour Michel Rocard. C'est sûrement regrettable pour les malheureux qui tentent leur chance, mais il est évident que cette immigration doit être contrôlée. Cependant, nous savons bien que ce n'est pas en érigeant de nouveaux murs qu'on y parviendra. C'est davantage en aidant à se développer ces pays pauvres fascinés par nos richesses.
 

Ce n'est pas en érigeant de nouvelles barrières que nous réunirons l'humanité. Pour cela, il faut construire des ponts et pas des murs, car nous savons bien " qu'un mur emprisonne aussi bien ceux qui le construisent que ceux qu'il est censé enfermer " (Jacques Mandelbaum). L'Europe ne doit pas devenir une forteresse repliée derrière des remparts. Elle doit, au contraire, être un haut lieu d'où brille, pour le monde, le flambeau de la liberté incarnée dans notre conception de la vie en commun : la démocratie. C'est pourquoi nous y sommes tellement attachés, c'est pourquoi nous ne pouvons envisager de faire reculer l'Union européenne par un 'non' au futur référendum sur la Constitution.

 

 

Israël au pied du "Mur"
Dans "Mur", la documentariste Simone Bitton suit l'avancée de l'édification du mur voulu par Ariel Sharon pour isoler les territoires palestiniens : effrayant et édifiant
 
par DIDER PERON publié dans Libération le 20 octobre 2004
 
Cinéma : "Mur" de Simone Bitton, documentaire franco-israélien, 1h40
 
L'idée de Mur est simple : suivre en équipe vidéo légère l'avancée des travaux d'édification du mur de sécurité séparant désormais Israël des territoires palestiniens, travaux décrétés par le pouvoir israélien avec une large approbation de l'opinion publique nationale mais très vite condamnés par l'ONU et la Cour internationale de justice. Le parti pris du documentaire de Simone Bitton est volontairement non pédagogique ; ici pas de commentaire contextualisant la mise en oeuvre de ce projet ruineux, un refus stratégique d'indiquer d'une séquence à l'autre de quel côté du mur on se trouve. Comme il est dit à plusieurs reprises, la caméra "enregistre", en l'occurrence un processus architectural et politique nouveau, qui provoque un mélange de colère et de fascination, ses effets sur le paysage, la biologie bouleversée du territoire, sur la vie d'habitants encerclés.
 
Echo intime
On voit peu de visages, la bande-son laisse entendre le bruit des camions et des grues ainsi que les voix des personnes rencontrées au fil des pérégrinations de l'équipe. A l'image défile la splendeur ensoleillée des collines parsemées de villages palestiniens et de colonies israéliennes. Partout, vectorisant l'espace, le balafrant avec désinvolture ou lui donnant une symétrie à la beauté impromptue, ce mur traverse les plans, haut de plus de huit mètres, infranchissable ou étrangement bas et disjoint. Pour la cinéaste, juive d'origine marocaine, ce mur est un signe d'échec, il heurte en elle le sentiment intime d'une double appartenance culturelle (juive et arabe) et entérine à travers les fastes du béton armé, des rouleaux de barbelés, des miradors high-tech, des caméras vidéo, des tranchées et des patrouilles d'hélicoptères, au mieux la disjonction nécessaire des deux belligérants, au pire la voie apocalyptique de la non-réconciliation.
 

Le seul officiel interrogé est le général Amos Yaron, directeur du cabinet du ministère de la Défense. Avec une impatience grandissante, il explique les raisons de ce projet : d'abord empêcher coûte que coûte les infiltrations de terroristes kamikazes, ensuite (motif plus surprenant) mettre fin aux prédations palestiniennes sur des biens israéliens (voitures, machines agricoles...). Quant au tracé du mur, il affirme qu'il suit "plus ou moins" la ligne verte, c'est-à-dire la ligne d'armistice d'avant 1967. Ce "plus ou moins", le film nous en fait goûter toute la saveur amère en approchant des paysans expropriés ou en exhibant des récoltes coupées de leurs exploitants du jour au lendemain par des décisions administratives kafkaïennes.

 

A un moment, la caméra tombe sur un groupe d'ouvriers s'activant à dresser une portion de mur. Ils viennent de Cisjordanie, sont arabes. Le contremaître palestinien fait mine de ne pas comprendre la surprise de la cinéaste mais risque une plaisanterie saumâtre "Ne me filme pas sinon l'OLP me tuera." Dans une colonie haut perchée, un jeune Israélien, Moti, exprime sa peur constante des attaques palestiniennes. Il a été témoin d'un attentat. Lui, sa femme et ses enfants vivent claquemurés. Moti ne croit pas au mur, c'est de "l'argent foutu en l'air" : "On les pousse à bout, un jour un chômeur va péter un plomb." La peur est générale. Plusieurs fois, la caméra sur son pied est confondue avec une arme. Le psychiatre Eyad al-Sarraj, dans cette prison à ciel ouvert qu'est devenu Gaza, dit que 24 % des enfants gaziotes aspirent à mourir en martyrs. Shuli Dichter, du kibboutz de Maanit, s'enflamme : "S'il y avait la moindre osmose, aussi maladive soit-elle, entre nous et les Palestiniens (...), cette barrière la détruit." Le film erre, non sans une certaine hébétude, de check point en cul-de-sac, longeant des palissades taguées (étoiles de David et croix gammées), témoignant d'un désordre géographique incompréhensible à qui n'en fait pas directement l'expérience.

 

Enjeu sémantique
La cinéaste s'interroge sur les multiples noms donnés au mur : "mur de séparation", "barrière de sécurité", "ligne d'obstacle" mais aussi "zone de suture". Pour Amos Yaron, "suture" signifie tracer un sillon étanche entre les deux peuples. On ne connaît pas l'amplitude sémantique du terme hébreu mais, évidemment, pour nous, "suture", c'est d'abord la réunion par des fils ou un tissu conjonctif de parties divisées. Ainsi l'entrave à la mobilité d'individus, l'enfermement paranoïaque des populations qui ne savent plus si elles sont considérées comme dangereuses ou en danger, le passage constant de l'hébreu à l'arabe qui oblige le spectateur à tendre l'oreille, les exemples de connivences amicales entre voisins palestiniens et israéliens, battent en brèche le consensus sur l'impossible dialogue entre deux groupes nationaux considérant la même terre comme leur patrie.
 

La dimension paradoxalement paisible du paysage, le fatalisme et la gentillesse des gens interrogés laissent poindre, sur un mode certes mineur, l'espoir de cette "suture" en contrepoint à la violence d'un appareil d'Etat arc-bouté contre la fureur sanguinaire des factions islamistes adverses. On pense alors, et pas forcément pour se bercer d'illusions, à ces mots de Walter Benjamin ("Critique de la violence", pp. 226-227 du recueil de textes oeuvres 1, Folio essais) : "Est-il, d'une façon générale, possible de liquider les conflits sans recourir à la violence ? Incontestablement. Les rapports entre personnes privées sont pleins d'exemples en ce sens. On trouve une entente sans violence partout où la culture du coeur a pu fournir aux hommes des moyens purs pour parvenir à un accord."

 
 
Simone Bitton, vingt ans sur le front israélo-palestinien
Juive marocaine, elle a découvert et étudié le cinéma à Paris
 

par LAURE NOUALHAT, publié dans Libération le 20  octobre 2004

 

On l'avait rencontrée sous le soleil d'août à Lussas (Ardèche) aux états généraux du documentaire. Elle disait : "Il ne faut pas pleurer, il faut se battre." Cette phrase résume Simone Bitton. Derrière les yeux mutins et les airs andalous, un caractère. Simone Bitton naît en 1955 à Rabat (Maroc) dans une famille juive marocaine. Le père s'appelle Massoud, la mère Allegria, prénoms signifiant la "joie" en arabe ou espagnol. Le père pratique le filigrane, art ancestral et familial de la bijouterie. La mère élève quatre filles et un garçon. Grillant les cigarettes dans un hôtel parisien, Simone se souvient d' "une enfance tendre, pleine de rires et de chansons."

 

Exilée à 11 ans
En 1966, la famille part pour Israël. Comme une évidence. Mais aujourd'hui encore, ce départ reste une énigme. "Il m'est difficile de comprendre comment 200.000 personnes se lèvent et partent d'un pays qui ne les a pas chassées, ni opprimées. Au Maroc ce n'était pas le paradis, c'est sûr, mais ce n'était sûrement pas l'enfer. Quand on a rencontré des ashkénazes en Israël, là je me suis dit que eux, oui, ils venaient de l'enfer." L'exil, à 11 ans, la déchire. La famille Bitton s'installe à Jérusalem dans le quartier des Mizrahim, celui des juifs venus des pays arabes. Il faut apprendre l'hébreu pour survivre. La petite fille, orgueilleuse et déracinée, se promet d'ouvrir à nouveau la bouche à l'école quand elle saura parler cette langue qu'on lui impose. L'emmurement buté dure plusieurs mois. "A la maison, nous vivions dans deux langues. Le français pour l'écrit et la réflexion, l'arabe pour la tendresse et la musique." En dehors de la maison, c'est moins protégé : le père n'est plus bijoutier mais OS à l'usine. "Au bout de trois ans, ma mère avait vendu tous ses bijoux. Il ne lui restait que l'alliance." Période noire qui forge la détermination de la future "résistante", comme elle se définit elle-même.
 

En 1972, elle fait son service militaire, qui va durer deux ans. "Je n'ai pas eu de chance, la guerre avec l'Egypte éclatait un an après." Elle la suit depuis un hôpital près de Tel Aviv où elle voit ses premiers blessés, ses premiers cadavres, les premiers signes tangibles d'une guerre. Dès qu'elle est démobilisée, elle achète un aller simple en bateau pour la Crète. On est en 1975 et la jeunesse du monde entier s'est donné rendez-vous sur les routes. Poignée de dollars en poche, temps devant soi et liberté plein la tête. "J'ai fait la barmaid à Athènes, la jeune fille au pair à Amsterdam, la révolution des oeillets au Portugal et les vendanges en France..."

 

C'est là qu'elle pose ses bagages, et va au cinéma pour la première fois de sa vie. Pour ne pas s'en remettre. "D'abord une fois par semaine, puis deux, puis tous les jours..." Il y a aussi la rencontre à la fac avec le cinéma engagé, la bande d'ex-maos des Cahiers du cinéma, et surtout, avec un film : Ici et ailleurs de Godard. "Je l'ai vu 50 fois." Elle avale avec gourmandise les films de Chantal Akerman, se régale des Van der Keuken. Elle passe le concours de l'Idhec, l'obtient ("J'ai eu de la chance, car très en retard sur la cinéphilie : mon désir de cinéma était tout neuf.") Quand elle en sort en 1981, Mitterrand vient d'être élu, et l'Institut national de l'audiovisuel (INA) propose à l'apprentie cinéaste un court métrage sur le thème du changement. Elle fait un film sur Jean-Jacques, ancien condamné qui échappera à la guillotine grâce à l'abolition de la peine de mort.

 

Jusqu'à Sarajevo
A partir de là, la cinéaste enchaîne les projets. Elle se marie, divorce, n'a pas d'enfant, n'en a jamais voulu. "Il fallait choisir : moi, je faisais des films. La maternité, je n'en rêvais pas la nuit." Ses films, qu'elle couve précieusement, l'emmènent suffisamment loin. Elle en a réalisé un sur les mères de Méditerranée, puis un sur Oum Kalsoum, et un autre, magnifique (en 1998), sur Mahmoud Darwich, le poète palestinien. "C'était quand même pas mal, pour une Israélienne, de tirer le portrait du poète national palestinien. Je n'ai peut-être pas assez remercié Mahmoud de m'avoir accordé sa confiance pour le seul film jamais réalisé sur lui..." La même année, l'Attentat passe à la télé, film qui plonge dans la douleur, partagée, des familles de victimes israéliennes et de kamikazes palestiniens. En 2003, comme en mesure du chemin parcouru, elle est invitée à Sarajevo sur le tournage de Notre musique, de Godard. "C'était impeccablement réglé. J'ai tout filmé avec ma petite caméra."
 

Mur est le premier film de Simone Bitton qui sort en salles. On lui demande beaucoup son avis sur ce conflit qu'elle observe et dénonce depuis vingt ans. "Il y aura la paix un jour, c'est obligé. Ce n'est pas un argument, je n'ai pas d'espoir tangible à donner. Je parcours cette zone depuis longtemps, je n'ai jamais vu une telle cruauté et un tel mépris du droit de la part d'Israël. On ne peut pas aller plus loin. Le gouvernement Sharon, qui associe illuminés religieux et racistes d'extrême droite, n'a rien compris à l'Histoire. Il faut construire des ponts entre les hommes, pas des murs." Cet été, Mur a été projeté sur le mur. "C'était très fort." Peut-être un peu trop. La cinéaste n'a pas fermé l'oeil pendant des nuits. "Je refuse que cette cicatrice de ciment devienne un objet d'art."

 
La France et son déclin
 
par YVAN RIOUFOL, publié dans le Figaro le 22 octobre 2004
 

La pensée unique, suite (1). Son mécanisme est simple : il occulte les réalités et refuse d'appeler un chat un chat. La France est ainsi bercée d'illusions, de dénis, de mensonges. Ceux qui veillent à sa léthargie lui auront dissimulé l'ampleur de l'immigration, la déviation communautaire, le désastre de l'école, le déclin de l'économie. A peine un candide dresse-t-il un de ces constats qu'une flopée d'indignés vient dénoncer l'affreux. Mais les faits sont têtus et les adeptes du "tout va bien" prennent des airs de bonimenteurs. Oui, les temps changent. Voilà ce qu'écrit, parlant de l'économie, Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI : "Nous sommes subrepticement engagés dans un processus de décrochage qui peut nous conduire, si rien n'est fait, à une situation, à terme d'une dizaine d'années, difficilement réversible." Dans un rapport sur les "freins de la croissance", remis mardi à Nicolas Sarkozy qui veut en faire "son livre de chevet", Camdessus met en cause "les choix collectifs et les politiques conduites depuis des décennies", sous anesthésie générale. Faut-il exécuter ce chantre du malheur ?

 

Si la France ne se réforme pas, elle va glisser vers un sous-développement économique et social. C'est ce que ne veulent pas entendre ceux qui se rassurent à bon compte de son 5e rang parmi les puissances économiques, de son savoir-faire et du dynamisme de ses entreprises. Pour avoir décrit "la France qui tombe" en 2003, Nicolas Baverez aura été soupçonné, par les beaux esprits, des pires influences populistes et défaitistes. Dominique de Villepin lui-même aura dénoncé "ces nouveaux clercs qui sonnent le tocsin". Mais il est temps d'atterrir. Un classement international met notre pays en 27e position pour l'attractivité économique. Les délocalisations font redouter un début de désindustrialisation. Elles s'ajoutent à une expatriation des plus entreprenants, découragés par les lourdeurs de l'Etat, de la fiscalité, du Code du travail et par une mentalité méprisant l'effort, la réussite, l'argent gagné. La France est le pays industrialisé qui travaille le moins (1.560 heures par an, contre 1.895 aux Etats-Unis).

 

De nombreux Français sont prêts à admettre de telles vérités. Ils les côtoient en observant ces jeunes et ces seniors sans travail, ces fonctionnaires pléthoriques, cet argent public jeté par les fenêtres, ces impôts confiscatoires, ces discours faussement optimistes et ces disqualifications lancées contre les "réactionnaires", coupables de décrire les faits. Comment craindre des réformes qui, comme celles du rapport Camdessus, proposent de remettre les Français au travail et de faire maigrir l'Etat ? La parole est timidement en train de se libérer, ici et là, du politiquement correct qui impose, à droite comme à gauche, immobilisme et conservatisme. Des hommes politiques, comme Nicolas Sarkozy, ont compris ce besoin naissant de parler vrai. Mais une chose est d'encourager à briser les tabous. Une autre est d'accompagner cette libération par les réformes adéquates. Michel Camdessus doit être écouté. Il doit aussi être débattu et suivi.

 
L'épuisement altermondialiste
La droite cessera-elle un jour d'avoir peur de son ombre ? L'année dernière, elle multipliait les clins d'oeil aux altermondialistes, qui tenaient leur forum social européen à Saint-Denis. "Devenir altermondialiste, pourquoi pas ?", lançait Alain Juppé, heureux de cet autoportrait si peu bourgeois, tandis que Jean-Pierre Raffarin, bonhomme, saluait les militants "avec bonne humeur" et que François Bayrou, inspiré, y voyait "un mouvement important qui est en train de naître". Un an après, qu'a-t-on vu de son rassemblement, qui s'est clos le week-end dernier à Londres ? Un mouvement déjà à bout de souffle, ratiocinant sur son anti-impérialisme, son antilibéralisme, son antisionisme et n'arrivant pas à faire taire la déception dans ses rangs.
 

Voilà où mènent les contestations artificiellement gonflées par les médias et étourdiment applaudies par les politiques, fascinés par ce qui se réclame de la nouveauté et de la transgression. En l'occurrence, il est permis de retenir de cet épisode que la droite complexée aura eu des mots plus sévères pour stigmatiser la brutalité du libéralisme du Medef que pour mettre en garde contre le collectivisme des antimondialistes, désireux "d'éradiquer l'idéologie libérale" et de renverser le capitalisme en faisant alliance avec l'islamisme révolutionnaire et tiers-mondiste. D'ailleurs, c'est toujours cette mauvaise conscience qui habite le gouvernement, que l'on suppose agacé par le libéralisme du "sursaut" proposé par Michel Camdessus. Le recul de Jean-Pierre Raffarin renonçant, dimanche soir, à autoriser le licenciement économique en raison de la "sauvegarde de la compétitivité de l'entreprise", le refus du gouvernement de supprimer l'impôt sur la fortune à cause de "sa part de symbole" et ses réticences à réformer les trente-cinq heures et le Code du travail sont autant de signes qui viennent contredire le courage de son réformisme.

 

Antisémitisme : la tentation pénale
Le rapport rendu, mardi, par Jean-Christophe Rufin (prix Goncourt 2001) sur le racisme et l'antisémitisme : l'écrivain dénonce avec raison l' "antisionisme radical", qui dénie en fait à l'Etat d'Israël le droit d'exister. Rufin y voit un antisémitisme non avoué. Paradoxalement porté par les discours antiracistes des belles âmes, bovistes, gauchistes et autres altermondialistes, cet antisionisme sytématique ne veut voir de coupables que chez le juif "colonisateur" et "raciste". Il ferme les yeux sur l'idéologie antijuive et guerrière de l'islamiste, élevé au rang d'irréprochable victime. L'extrême droite antisémite est proche de cet antisionisme-là, qui n'a rien à voir avec la critique, admissible et souhaitable, de la politique de Sharon.
 

Mais faut-il pour autant sanctionner pénalement, comme le propose Rufin, ceux qui accusent Israël de nazisme, d'apartheid ou d'être un "Etat raciste", cette dernière expression ayant valu à Alain Ménargues, responsable de Radio France internationale, de démissionner cette semaine ? Il y a là un mauvais réflexe qui, sous couvert des meilleures intentions, remet en cause la liberté d'expression, qui ne trouve pas toujours ses avocats pour la défendre. Cette pénalisation introduirait de surcroît une sorte de délit sacrilège qui risquerait d'être contre-productif, en attisant les ressentiments. D'autant qu'il existe aussi, dans les cités, un racisme occulté contre la France elle-même. Se souvenir de Voltaire : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire librement." En revanche, cette liberté n'autorise pas à laisser dire n'importe quoi sans réagir. De ce point de vue, il y a un effort de vigilance à faire de la part des médias et des hommes politiques, qui n'osent défendre la démocratie israélienne assiégée par le totalitarisme islamiste et qui se gardent de dénoncer la banalisation, en France, des discours judéophobes. Ils ne sont pas seulement le fait, loin s'en faut, du Front national, seul à être sous étroite surveillance.  

 

"Nouvelle inquisition"
Prendre garde, aussi, à l'anticatholicisme en vogue dans l'Europe officielle, qui refuse de rappeler son héritage chrétien, mène campagne pour chasser le Saint-Siège de l'ONU et vient d'accabler le commissaire désigné pour la justice et les affaires intérieures, Rocco Buttiglione, professeur de philosophie très proche de Jean-Paul II, pour ses propos sur l'homosexualité ("un péché") et son éloge de la famille traditionnelle. La résistance à ce politiquement correct, imposé par la gauche et les lobbies homosexuels, est venue une fois de plus de Jean-Paul II, judicieusement salué récemment par des journalistes français du prix du courage politique (2). Commentant le sort réservé à Buttiglione, timidement soutenu par le président de la Commission européenne, le cardinal de la Curie romaine, Renato Martino, a dénoncé, lundi, "une nouvelle inquisition". «On peut librement insulter, attaquer les catholiques et personne ne dira rien. Si l'on faisait cela contre d'autres confessions, vous verriez ce qui arriverait", a-t-il déclaré, en condamnant cette conception de la démocratie qui veut que "celui qui ne dit pas ce que dit la majorité doit partir". Qui s'inquiète de ce retour au délit d'opinion ?
 
L'exception gay
A propos du terrorisme intellectuel des militants gays : le Conseil de Paris a voté le 28 septembre une subvention de 15.000 euros à l'association Cineffable, qui organise du 28 octobre au 1er novembre le 16e festival intitulé : Quand les lesbiennes se font du cinéma. La manifestation (qui s'ouvrira notamment à un atelier de "création de godemichés" dont le but sera de railler "la pauvre réalité du phallus") est expressément interdite aux hommes. Pour s'être étonné de cette attitude discriminatoire et sexiste, contraire à tous les principes dont se réclament les mouvements homos, le fondateur de l'Observatoire du communautarisme, François Devoucoux du Buysson, n'a pu échapper cette semaine à l'accusation d'homophobie lancée par un site gay. Signalons qu'il y a quelques jours la mairie de Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) a interdit la tenue d'un défilé de mode organisé par une marque "de prêt-à-porter des femmes musulmanes", parce que cette manifestation était interdite aux hommes. Fallait-il voir de l'islamophobie dans cette juste décision ?
 
Le combat de Louis Chagnon
Des nouvelles de Louis Chagnon, ce professeur d'histoire qui a décidé de se battre contre le Mrap, la Ligue des droits de l'homme et sa propre hiérarchie, qui l'avaient accusé de racisme pour avoir dit des vérités dérangeantes sur la brutalité de Mahomet. Les frais de justice semblent faits pour décourager de telles initiatives, car les actions lancées au pénal et devant le tribunal administratif lui ont déjà coûté, en frais d'avocats et de procédures, 8.500 euros, alors que l'affaire est loin d'être plaidée. J'avais lancé ici, le 9 juillet, un discret appel, qui a été entendu à ce jour par 174 donateurs, qui ont apporté au professeur 7.950 euros. Louis Chagon, qui remercie pour ces soutiens généreux, est donc actuellement en léger déficit, et les frais à engager ne sont pas clos. Les chèques peuvent être adressés à Louis Chagnon, BP 19, 94001, Créteil Cedex.
 
(1) Lire également le "Bloc-Notes" du 15 octobre 2004.
(2) Prix remis au Saint-Père par la chaîne de télévision catholique KTO, l'association de politique étrangère à la Sorbonne et la revue Politique internationale.
 
 
La diplomatie française marche sur des oeufs en Israël
Michel Barnier entame une visite sur fond de tension franco-israélienne

 

par JEAN-LUC ALLOUCHE, publié dans Libération le 18 octobre 2004

 

Le ministre des Affaires étrangères, Michel Barnier, a entamé hier une visite de travail de quarante-huit heures en Israël, en terrain, sinon miné, du moins cahoteux. L'an dernier, son prédécesseur au Quai d'Orsay, Dominique de Villepin, avait déployé des trésors de rhétorique flamboyante pour convaincre ses interlocuteurs des bonnes intentions de la France. Las !, dans l'opinion israélienne, sinon chez les gouvernants, les " regards croisés" entre les deux sociétés demeurent largement négatifs.

 

Apaisement
Il est vrai que la première initiative de Barnier dans la région a eu le don de déplaire à ses hôtes : en juin, il avait rendu visite au président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, fidèle à la position française qui le considère toujours comme un "interlocuteur incontournable". Le gouvernement israélien, qui se refuse d'ordinaire à recevoir les visiteurs d'Arafat, a différé alors l'accueil de Barnier. Au cours de cette visite, ce dernier rencontrera le Premier ministre, Ariel Sharon, ce qui constitue, au moins, "un geste d'apaisement", à défaut d'un véritable début de dialogue. Autre volet de la mésentente franco-israélienne, les manifestations d'antisémitisme en France qui ont incité, le 18 juillet, Sharon à appeler les juifs de France à immigrer en Israël, afin de fuir un "antisémitisme déchaîné". Du coup, l'idée même d'une visite en France du Premier ministre israélien avait paru impossible sans des "explications" sur cette déclaration, que ce dernier a apportées aussitôt en faisant l'éloge de la lutte du gouvernement français contre l'antisémitisme.
 

Le véritable point d'achoppement porte sur le conflit israélo-palestinien. A la veille de sa visite, Michel Barnier s'est exprimé "franchement", à Paris, devant des journalistes français et israéliens. D'un côté, il a fustigé "le terrorisme qui frappe le peuple israélien durement, très durement", et qui "n'est justifiable par aucun argument ni aucune cause, et le seul objectif que l'on doit avoir est de le faire cesser en luttant contre les criminels naturellement". De l'autre, il a indiqué aux Israéliens que "la paix passe par la renonciation à l'occupation qui n'apporte que des difficultés en Israël".

 

Pressions
Le ministre des Affaires étrangères fera aussi valoir à ses interlocuteurs le poids de l'Union européenne. Avec ce quasi-avertissement : "Je voudrais que l'on comprenne mieux en Israël que l'UE n'est pas seulement un grand marché... avec lequel Israël a besoin de faire des échanges pour son propre développement. Elle est aussi, elle va être aussi un acteur politique." Et, en premier lieu, dans le conflit israélo-palestinien, dont la solution passe par la "feuille de route" et la reprise d'un processus de négociations entre Israéliens et Palestiniens. Son homologue israélien, Silvan Shalom, prêtera sans doute une oreille attentive à ces propos. En effet, une étude de ses services laisse craindre, dans les années à venir, des "pressions de l'Europe", la cessation de l'aide de l'UE aux Palestiniens, voire la rupture des accords d'association d'Israël avec l'Europe.
 
 
Le "sionisme chrétien" inspire certains bataillons électoraux de M. Bush
 

par HENRI TINCQ, publié dans le Monde du 20 novembre 2004

 

Brandissant les récits bibliques et les mythes fondateurs de l'Amérique, un grand nombre d'organisations évangéliques proches du président, convaincues que le Messie reviendra en Terre promise après avoir rassemblé le peuple juif, soutiennent l'établissement d'un "Grand Israël". Les survivants de l'Apocalypse sont le feuilleton que dévore l'Amérique évangélique. Depuis 1995, onze volumes s'arrachent en librairie (60 millions d'exemplaires vendus). Le dernier en date, en 2003, s'intitule Armageddon. Ce best-seller est l'œuvre du pasteur Tim La Haye, l'un des ténors de la droite religieuse et sioniste américaine, formé à l'université fondamentaliste Bob Jones.

 

Le récit commence avec la disparition subite d'une centaine de passagers lors d'un vol entre Chicago et Londres. C'est l'illustration hollywoodienne de l'Enlèvement, l'épisode cher aux chrétiens fondamentalistes, pour qui une minorité d'entre eux pourront monter au Ciel sans avoir à subir la Tribulation de sept ans promise avant le retour du Christ. Le récit biblique de l'Apocalypse prophétise "mille années de captivité pour Satan, suivies de mille années de règne terrestre du Christ"(ch. 20). Ce nouvel avènement du Messie - le Millenium- obsède les milieux protestants "prémillénaristes". Pour eux, le retour du Christ est promis à tous les hommes, en premier lieu au peuple juif, élu de Dieu depuis Abraham et Moïse. Le peuple juif n'a pas reconnu le Christ lors de sa première venue, il y a 2 000 ans, mais la promesse de Dieu à son égard n'est pas caduque.

 

Ce thème du "rétablissement d'Israël" est l'un des plus constants dans les bastions protestants du Sud conservateur. On en parle comme d'un "sionisme chrétien", un mot qui a fait, dès 1992, la "une" du célèbre Christianity Today, magazine évangélique distribué à des millions d'exemplaires. Il représente un lobby pro-israélien très puissant. Compte tenu de la démographie - 70 millions de chrétiens born-again (nés de nouveau), convertis ou revenus à la foi, comme George Bush -, les lobbies sionistes chrétiens sont cinq fois plus nombreux que la communauté juive. Ce "sionisme chrétien" puise dans les récits bibliques comme dans les mythes fondateurs de l'Amérique. Lorsqu'ils fuient l'Angleterre des Stuart, les "Puritains" étaient déjà nourris des récits de la Genèse et des Psaumes. Persécutés par la monarchie, comme le peuple hébreu l'avait été par Pharaon, ils émigrent en Amérique comme en "Terre promise". Ils sont le nouveau peuple élu. Leur conquête sur les tribus indiennes est identifiée à celle du peuple d'Israël contre les Cananéens, les Jébuséens, les Philistins.

 

Les bâtisseurs du Nouveau Monde font ainsi de l'antique nation d'Israël un guide et un modèle. Dieu leur a confié la mission de régénérer le monde et d'y préparer l'avènement du retour du Christ, d'y créer la fameuse "Cité sur la colline" qui inspira les Pères fondateurs. Dans cette "Nouvelle Jérusalem" (Washington) doit régner l'ordre divin. Ce "sionisme chrétien" est donc l'héritier du messianisme américain, mais aussi du retour en force, après la création de l'Etat d'Israël, en 1948, de la théorie "dispensationnaliste" du fameux prédicateur John Darby (1800-1882). Selon lui, l'histoire de la relation entre Dieu et les hommes est marquée par des "dispensations" successives, dont la dernière sera "le temps du Royaume du Christ". L'actuelle dispensation - "le temps de l'Eglise" - n'achève pas la trajectoire divine et n'enlève rien à la "promesse" faite par Dieu à Israël.

 

Pour les "sionistes chrétiens", le doute n'est donc pas permis : c'est en Israël que le Messie reviendra après avoir rassemblé le peuple juif. C'est en Israël qu'aura lieu la bataille finale, annoncée dans l'Apocalypse, entre Dieu et les forces du Mal sur la plaine de l'Armageddon, qui a donné lieu à tant de livres et de films. Le Messie ne reviendra pas avant que les juifs ne soient tous de retour en Israël. Ils se convertiront au christianisme, sous peine de périr dans un holocauste lors de l'Armageddon. Cette synthèse entre le mythe fondateur américain et une lecture millénariste des prophéties de la Bible a une traduction politique évidente. Dès 1977, quand le Likoud de Begin arrive au pouvoir, des liens se nouent entre les juifs ultraorthodoxes (aux Etats-Unis et en Israël) et les évangéliques américains. Jerry Falwell, chef de la Majorité morale, est l'objet de toutes les faveurs en Israël. Pour accélérer le retour de Jésus, des évangéliques américains fondent même, en 1980, l'Ambassade chrétienne internationale à Jérusalem. Ils soutiennent l'émigration des juifs russes en Israël, financent des colonies en Cisjordanie et à Gaza, font un travail de lobbying intense au Congrès en faveur d'Israël. En 2002, le journal Haaretz déplore cette "sainte alliance" des évangéliques et des extrémistes israéliens, nuisible à la paix.

 

En 1998, pour le 50e anniversaire de la création de l'Etat d'Israël, Benyamin Nétanyahou, alors premier ministre, déclare à Orlando (Floride), devant une assemblée de Voices United for Israël (Voix unies en faveur d'Israël), réseau de 200 organisations évangéliques pro-israéliennes : "Nous n'avons pas de meilleurs amis et alliés que les gens assis dans cette salle." Un nombre impressionnant d'organisations évangéliques soutiennent encore aujourd'hui la politique d'Ariel Sharon, "cet homme de paix", comme l'a qualifié George Bush en 2002. Citons Restoration Foundation (Fondation Restauration), Christian Friends for Israeli Communities (Amis chrétiens des communautés israéliennes), etc. Au début des années 2000, près de 30 millions de protestants américains se disaient convaincus que la politique d'Ariel Sharon et les revendications en faveur du Grand Israël reposent "sur une légitimité divine fondée dans les prophéties bibliques".

 

Certes, les évangéliques ne sont pas unanimes. Ils n'ignorent pas la souffrance des chrétiens arabes. Mais si une personnalité comme le pasteur Billy Graham ne s'aventure guère sur ce terrain, d'autres vedettes de la droite religieuse le font pour lui : Jerry Falwell qui, après le 11-Septembre, avait traité le prophète Mahomet de "terroriste", Pat Robertson, pour qui l'islam est "l'Antéchrist", Tim la Haye, qui a ses entrées à la Maison Blanche, ou le propre fils du "vieux Billy", Franck Graham, devant qui George Bush avait prêté serment sur la Bible, en janvier 2001, et qui sera encore là en cas de réélection le 2 novembre.

 
 
Que voulons-nous faire de nous ?
 

par STEPHANE DENIS, publié dans le Figaro le 19 octobre 2004

 

Un des principaux arguments des partisans de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne est que cette grande nation, si on la vexe, n'aimera pas ça. C'est probable. Le premier ministre turc roule d'ailleurs des yeux menaçants dès qu'on a le malheur de lui adresser la parole. On sent toute une série de conséquences impossibles à juguler et, jusqu'au 17 décembre, nous allons raser les murs en nous demandant à quoi l'idée même d'un refus va nous exposer. Il ne s'agit bien entendu que d'une idée, et les froncements de sourcils de M. Erdogan ont l'air de pure tactique : il semble bien sûr de son fait. Cependant le problème s'est déplacé. Ce n'est pas seulement les Turcs. C'est nous. La vérité est qu'il est tout à fait possible que ce monde soit meilleur un jour, et plus prospère, et en plus en sécurité, en associant les peuples les uns aux autres, en mêlant les civilisations et en se disant chez soi partout. Mais il n'est pas certain que nous ayons envie d'y vivre.

 

En choisissant de nous associer à nos voisins, nous pensions que nous ne leur ferions plus la guerre. Nous étions proches les uns des autres. La langue nous séparait, mais nous ne croyions pas cet obstacle insurmontable. Cette aventure était un choix délibéré. Bientôt, nous avons envisagé d'aller de l'avant. Nous avons commencé à songer aussi qu'il y aurait un moment où il faudrait s'arrêter. Nous y sommes. C'est-à-dire que nous sommes à ce moment de notre pensée d'autrefois, à ce moment que nous avions prévu sans nous y appesantir et que nous nous disons qu'il est peut-être déjà trop tard. Cela tombe sur les Turcs. D'une certaine façon ce n'est pas de chance pour eux. Cela aurait pu tomber sur quelqu'un d'autre, un autre peuple, un autre pays. Nous aurions pu, si l'Union soviétique n'avait pas aussi longtemps figé le paysage à l'Est, discuter longtemps de la nécessité d'ouvrir nos frontières en mouvement à ses anciens satellites. Mais l'histoire nous a pris par surprise. Nous avons dit oui sans trop savoir à qui, comme ça et tout de suite, et nous avons découvert ces fiancées qui s'appellent l'Estonie, la Slovaquie, leur grande soeur la Pologne.

 

Le sentiment que nous allons trop vite, en mélangeant tout, est né autant de ce qui n'est pas une accélération de l'histoire, mais une histoire sans frein, que des caractéristiques de la Turquie. Que la Turquie soit nombreuse, musulmane, excentrée, sont autant de raisons à notre méfiance. Que personne ne sache plus contrôler la machine, la cause de notre prise de conscience. Et de notre refus, car quand nous disons non à la Turquie, nous disons à la fois non à la Turquie et non à la chose que nous avons créée et qui se développe désormais sans nous. Une espèce d'existence autonome de l'Europe, ravie d'elle-même et dont le principe générateur est non pas de croître et embellir (croître en puissance, embellir la vie de chacun) mais de grossir, grossir, grossir

 

Entre la sensation d'être grand et l'impression d'être gros il y a une différence. Nous la ressentons profondément. Elle nous met mal à l'aise. Ce n'est pas l'idée que nous allons disparaître dans un trop vaste ensemble. Ni ce qu'on appelle, au petit bonheur des nécessités du jour, de ces évidences gênantes (à propos de l'immigration, etc.) le débat identitaire. C'est la certitude qu'il faut que nous répondions à cette question, non pas : qui sommes-nous ? mais : qu'allons-nous faire de nous ? Un ancien premier ministre, Michel Rocard, s'est demandé si les Français ont les armes intellectuelles pour comprendre l'affaire turque. Je ne sais pas s'ils disposent tous des statistiques les plus récentes sur la production des raisins de Smyrne ou l'économie comparée de l'Anatolie et du Bazar d'Istanbul, je ne crois pas qu'ils soient très familiers des mécanismes compensatoires et du principe de subsidiarité, mais ce que je crois c'est que les Français ont une idée assez nette de ce qu'ils ont réalisé avec leurs voisins en quarante ans. Ils savent très bien les Européens qu'ils sont. Ils savent extrêmement bien ce que c'est que l'Europe. Ils la vivent tous les jours. Il y a des choses qu'ils aiment et des choses qu'ils n'aiment pas, mais si leurs armes ne sont pas toutes intellectuelles, elles sont toutes réelles et ils s'en satisfont, merci. Leur compréhension actuelle de l'Europe n'est pas un refus de l'avenir mais une reconnaissance du présent : par exemple, ils voient très bien ce qui sépare la Turquie de l'Europe, et ne sont pas du tout gênés quand il faut inscrire, au premier rang de ces raisons négatives, la religion.

 

C'est pour cela que l'argument du club chrétien que M. Erdogan a réutilisé récemment et toujours sur un ton menaçant, me semble un pétard mouillé. Il est parfaitement exact que l'Europe est un club chrétien par son histoire et sa culture. Il y a une unité européenne qui repose sur la race, la couleur de la peau et la continuité géographique, comme il y a une unité africaine ou chinoise ; et sur la religion. Les Français ne sont plus gouvernés par la chrétienté mais ils ne sortent pas d'une nuée, d'un plan, d'un compromis au Conseil des ministres. Notions anciennes et enfouies qui s'accommodent de réalités nouvelles, mais notions que nous devinons vitales ; vitales si nous nous posons toujours cette question : qu'allons-nous faire de nous ? Pour qui faisons-nous l'Europe ? Pour les autres ou pour nous ?

 

Bien entendu, l'organisation d'une large part du monde en zone indifférenciée dont la richesse et l'activité grignoteront sans arrêt les bornes provisoires et autodéplaçables peut être un objectif en soi. C'est le principe de toute organisation, nous l'avons appris à l'école ; et c'est un objectif qui n'a pas besoin de dirigeants. Il marchera très bien tout seul. C'est le principe de l'Europe pour tous, hypothèse probable et qui, à mon avis, a de grandes chances de réussir. Réussir à triompher de toute espèce de réticence, veux-je dire. En d'autres termes, le monde qui se prépare pour nous non seulement échappe à notre contrôle mais n'a pas besoin de nous - de nous tels que nous n'avons pas besoin de nous définir - tels que nous sommes. Les Turcs, voyez-vous, n'y sont pour rien.

 
 
Objectif : la nouvelle évangélisation
Paris accueille jusqu’au 1er novembre le Congrès international pour la nouvelle évangélisation. Une rencontre pour accueillir la Parole au cœur de la ville
 

par MARTINE DE SAUTO, publié dans la Croix le 22 octobre 2004

 

"Eglise en Europe, la nouvelle évangélisation est un devoir qui t’attend." Lancée par Jean-Paul II en 1991, lors du premier synode pour l’Europe, cette idée a depuis fait son chemin. Signe actuel le plus visible, le Congrès international pour la nouvelle évangélisation qui vient de s’ouvrir à Paris. Mais il en est bien d’autres. En novembre 2000, six ans après le rapport Dagens, les évêques réunis en assemblée plénière annuelle à Lourdes ont en effet mis l’évangélisation au cœur de leur réflexion. Le chantier s’appelait "Des temps nouveaux pour l’Evangile". Il devait discerner les signes de la présence de Dieu en ces temps nouveaux, et les modes d’une évangélisation appropriée. Depuis, l’opération "Aller au cœur de la foi", qui invite les chrétiens à replonger au cœur du mystère pascal pour aller à la rencontre du Christ et pour apprendre à en témoigner, a apporté un nouvel élan à ce désir d’évangéliser.

Reste qu’aller à la rencontre de l’autre et témoigner de sa foi devant des non-croyants ne va pas de soi. C’est pourquoi des sessions de formation à l’évangélisation ont progressivement vu le jour. La Mission de France a ainsi créé une Ecole pour la mission (1). Fondacio (2) a mis en place un cycle appelé "Témoins d’espérance", qui intervient à la demande des paroisses afin de, comme l’explique Michel Goyallon, "former, préparer, aider et encourager les chrétiens à aller à la rencontre de ceux qui sont au seuil de l’Eglise". Le diocèse de Toulon a créé quant à lui (en 2002) une formation à la nouvelle évangélisation, suivie actuellement par 35 étudiants, dont 12 extérieurs au diocèse. La formation dure deux ans (la première année est à temps plein) et comporte ce que Jacques Fichefeux, directeur de l’Institut diocésain de formation pastorale, appelle des "travaux pratiques" : autrement dit une mise en œuvre de nouvelles méthodes d’évangélisation.
 
De surprenantes "méthodes" d'évangélisation...
"Méthodes" ? Le terme peut surprendre mais c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y a une vingtaine d’années, les communautés nouvelles (notamment celles issues du Renouveau charismatique) furent les premières à s’engager visiblement dans des démarches d’évangélisation explicite et misèrent beaucoup sur une proposition explicite de la foi. C’était l’époque, notamment, de l’évangélisation de rue. Des personnes, saisies par la rencontre de Dieu, brûlaient de transmettre leur expérience et n’hésitaient pas à installer des stands sur les places et les marchés. Autre moyen, le téléphone. Dans les années 1990, la campagne d’évangélisation "Partager notre espérance" et accompagnée par Fondacio a ainsi concerné une vingtaine de paroisses catholiques et protestantes dans plusieurs diocèses (Nanterre, Versailles, Poitiers). Les chrétiens appelaient au téléphone tous les habitants d’un quartier et leur proposaient d’apporter un livret de témoignages de croyants. Ils les rappelaient ensuite pour les inviter à des réunions de quartier.

Aujourd’hui, sans que l’évangélisation de rue soit abandonnée (mais elle se fait désormais en priorité à proximité d’une église), les initiatives se veulent moins directes. Café mission, conversations essentielles, spectacles, concerts, cédéroms et Internet… Les idées ne manquent pas. "La beauté, l’émotion sont aussi un moyen d’éveiller l’âme, de l’ouvrir à l’espérance, rappelle, quant à lui, Dominique Tisserand, oblat bénédictin, réalisateur d’un cédérom (Et moi ?) qui sortira le 8 décembre, couplé à un site Internet (lemediateur.net). Les paroisses, quant à elles, sont de plus en plus nombreuses à adopter des méthodes venues de l’étranger ou mises au point par d’autres confessions. Ainsi, la paroisse de Sanary-sur-Mer (Var) a implanté en France les cellules paroissiales d’évangélisation (60 paroisses concernées) nées en Floride et adaptées à l’Europe par Don Pigi, curé à Milan. Le principe est simple : les chrétiens soucieux d’évangéliser leurs proches se regroupent en petites fraternités de 8 à 15 personnes. Ils se retrouvent chaque semaine dans une maison durant une heure trente pour prier, relire leur démarche d’évangélisation, recevoir un enseignement, en général sur cassette. "Ces cellules sont un soutien, elles permettent aux chrétiens de s’épauler dans leur dynamique d’évangélisation, explique le P. Bertrand Lorentz. Elles sont aussi le lieu d’accueil de ceux qui auront été touchés par le Christ. Mais, à la base, il y a toujours la prière et l’adoration."

Venu de l’étranger encore, les Cours Alpha (3) qui ont vu le jour en 1992 à Londres. Mis au point par un pasteur anglican, introduits en France par le Chemin-Neuf et L’Emmanuel, revus en profondeur sous l’égide d’une commission d’études constituée de trois évêques (Mgr Gérard Daucourt, Mgr Michel Dubost et Mgr Pierre d’Ornellas), ils connaissent un succès croissant. Ils sont aujourd’hui proposés dans les deux tiers des diocèses. "Alpha s’adresse à toute personne qui souhaite en savoir plus sur la foi chrétienne, en connaître les bases dans un cadre convivial et informel, et sans engagement de leur part", explique Florence de Leyritz, responsable nationale. La rencontre, dans les locaux de la paroisse, commence par un repas suivi d’un enseignement sur une question de base (qui est Jésus ? Prier, pourquoi, comment ?) donnée par un prêtre ou un laïc formé, puis suivent les questions durant quarante-cinq minutes. A mi-parcours, une journée ou un week-end de retraite sont proposés sur le thème de l’Esprit-Saint. Les cours terminés, ceux qui le souhaitent sont orientés vers les propositions paroissiales (catéchuménat, action caritative...). Des fraternités de quartiers, parfois appelées cénacles, peuvent alors voir le jour.
 
Comme si le passage par l’émotion était devenu incontournable
Toutes ces initiatives ont en commun d’inventer des voies nouvelles, hors des lieux et des langages familiers, et de mettre l’accent sur la convivialité et le témoignage. Comme si le passage par l’émotion était devenu incontournable dans la transmission de la foi. Essentiels aussi, le respect de la liberté de l’autre et la gratuité de la démarche. La difficulté est ensuite de permettre aux personnes d’aller au-delà, de vivre une expérience spirituelle, puis, si elles le souhaitent, de les accompagner dans leur désir de bâtir une vie de foi. Beaucoup en sont conscients et s’y emploient, en faisant le lien avec l’Eglise. "Evangéliser est un acte de charité, rappelle ainsi Gilles Malartre, responsable pour la France de la communauté de L’Emmanuel. Nous avons entendu et reconnu une Parole. Nous avons la conviction que le Christ est sauveur. A un moment, il faut le dire. Les modalités ? Il n’y a pas d’exclusive. C’est à chacun selon son talent particulier, et en se laissant lui-même convertir par la Parole qu’il porte et qui le fait vivre. Mais il ne faut jamais perdre de vue que ce n’est ni un individu, ni une communauté qui évangélise : c’est l’Eglise. L’évangélisation ne peut que s’enraciner dans la vie de la communauté chrétienne, dans la liturgie et dans les sacrements."

(1) Ecole pour la mission : BP 101, 94170 Le Perreux, tél. : 01.43.24.79.57.
(2) Fondacio : 23, rue de l’Ermitage 78000 Versailles, tél. : 01.30.83.03.60.
(3) Alpha : BP 18, 78780 Maurecourt, tél. : 01.39.70.51.14
 
 

Comment la France se fige et prend peur

 

par EDWY PLENEL, publié dans le Monde du 23 octobre

 

Tout (e) citoyen (ne) devrait lire ce livre. Toute personne impliquée dans la vie publique, curieuse de l'intérêt général, soucieuse de l'avenir du pays devrait s'y précipiter au plus vite, s'en emparer et en débattre. Polytechnicien, économiste, formé à l'austère école des statistiques, où la chasse aux trésors suppose de déjouer bien des pièges, Eric Maurin fraye un chemin de recherche à part dont les rigoureuses découvertes obligent à d'immenses remises en cause. Son inquiétude, c'est la crise du politique dont témoignent le gouffre de l'abstentionnisme et le trop-plein du populisme. "Pourquoi l'offre politique est-elle devenue incapable de fédérer, de mobiliser, autour de projets cohérents ? se demandait-il au lendemain du 21 avril 2002. Une grande partie de la réponse tient, je crois, à notre incapacité à décrypter les tensions et les clivages qui traversent notre société." A l'époque, il avait illustré son propos par une recherche novatrice sur la transformation de la condition ouvrière (L'Egalité des possibles, La République des Idées/Le Seuil, 2002).

 

Aujourd'hui, il l'élargit en s'attaquant au territoire, aux illusions et faux-semblants de notre représentation de la France, de ses cités et de ses quartiers. Dis-moi auprès de qui tu habites et je te dirais quelle société tu construis : tel pourrait être le résumé de sa démarche. Notre vision commune, vulgate de gauche comme de droite qui domine la politique de la ville depuis deux décennies, est celle d'un pays où l'inscription de la fracture sociale dans l'espace se résumerait à la question des cités, quartiers, zones dites "difficiles". Quelques centaines d'enclaves où se concentraient l'exclusion, la misère et la déshérence et qui appelleraient des politiques ciblées. Sans bavardage, avec autant de précision que de précaution, Eric Maurin fait exploser cette représentation, ramenée à une "lecture simpliste de la société". Utilisant des données inexploitées de l'Insee sur un échantillon représentatif de voisinages de 30 à 40 logements adjacents, il dévoile le vrai visage de notre pays. "La dramaturgie française de la ségrégation urbaine n'est pas celle d'un incendie soudain et local, écrit-il, mais celle d'un verrouillage général, durable et silencieux des espaces et des destins sociaux." Son tableau des inégalités territoriales révèle une société "extraordinairement compartimentée", "une société où l'on change souvent de trottoir", "à la fois fragmentée et figée, hantée par la peur du déclassement".

 

La vraie ghettoïsation se fait par le haut, chez les riches et les plus aisés, le lieu de résidence devenant le principal marqueur social. On veut vivre entre soi, entre semblables et pareils, dans un but explicite où, à travers la scolarité et les fréquentations des enfants, se joue l'essentiel : la préemption de l'avenir, l'accumulation de capital culturel et, au final, des destins écrits d'avance. A rebours des discours illusoires sur une République d'autant plus idéalisée qu'elle est imaginaire dans les faits, Maurin nous alerte sur notre responsabilité collective dans la construction d'une société de castes, où le vrai communautarisme est social. De cette démonstration implacable, prolongée par des propositions, on n'aura donné, ici, qu'un avant goût tant son invite est radicale : "C'est notre modèle de société tout entier qu'il faut interroger".

 

 
Grand-messe laïque dans la Ville éternelle
 
par BAUDOUIN BOLLAERT, publié dans le Figaro le 18 octobre 2004

Le 29 octobre, le dernier-né des traités européens - appelé communément "Constitution" ou "Traité constitutionnel" - sera signé en grande pompe par les dirigeants des vingt-cinq pays de l'Union, à Rome. C'est dans cette même capitale italienne que déjà, le 25 mars 1957, les six pays fondateurs avaient paraphé le traité instituant la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l'énergie atomique (Euratom). Pourquoi Rome, de nouveau, alors que ce sont les Pays-Bas qui président actuellement l'Union ? Pourquoi pas Dublin, puisque ce fut sous présidence irlandaise, le 18 juin dernier, que les Vingt-Cinq tombèrent d'accord sur la version définitive du texte ? La réponse va de soi : dans une Union qui manque singulièrement de symboles, il aurait été navrant de ne pas faire le lien entre le traité précurseur et celui qui, quarante-sept ans et sept mois plus tard, doit se substituer à lui et à tous les autres (de l'Acte unique au traité de Nice, en passant par Maastricht et Amsterdam).
 

Pour bien marquer l'importance de ce rendez-vous romain, Jacques Chirac fera le déplacement. D'ordinaire, les traités européens sont signés par les ministres des Affaires étrangères. Cette fois, tous les "grands" seront présents et, côté français, le chef de l'Etat lui-même tiendra la plume avec Michel Barnier à son côté. Là encore, il n'y a pas de mystère : ayant opté pour la ratification du traité par référendum, le président ne peut pas faire moins que de s'engager personnellement... Sa présence à Rome lancera en quelque sorte la campagne pour le oui. Mais le choix de la Ville éternelle aurait-il d'autres significations, cachées celles-là ? Alors que le préambule de la Constitution ne contient aucune référence à Dieu et au christianisme - évoquant simplement les "héritages culturels, religieux et humanistes" de l'Europe - s'agit-il d'un geste en direction des Etats membres qui déplorent cette absence, comme la Pologne ou l'Irlande ? A moins qu'il ne s'agisse de montrer aux adversaires de la candidature turque, voire à ceux qui affichent leurs réticences devant l'éventuelle adhésion d'un pays de 70 millions de musulmans, qu'on peut souhaiter son entrée dans l'UE et signer un traité dans la capitale de la chrétienté...

 

Elucubrations ? Faut-il vraiment voir du religieux partout ? Ironie de l'histoire, si la Turquie entre un jour dans l'Union, elle aura pour étendard - comme les autres Etats membres - un drapeau frappé d'un emblème chrétien ! Rien de plus marial, en effet, que cette couronne de douze étoiles d'or sur fond d'azur (Apocalypse, chapitre XII, verset I)... Un comble pour un pays qui, comme la France, porte fièrement sa laïcité en bandoulière ! En vérité, la laïcité s'exporte mal. La France est d'ailleurs l'unique pays de l'actuelle Union à en avoir "explicitement consacré le principe" dans sa Constitution, note Bernard Stasi dans sa préface à l'excellent ouvrage d'Olivier Dord sur la laïcité en Europe ("Laïcité : le modèle français sous influence européenne" - Notes de la Fondation Robert-Schuman). Ses partenaires ont choisi d'autres voies et le récent élargissement à dix nouveaux pays rappelle la diversité des expériences nationales en matière de relations entre Etats et Eglises. On distingue aujourd'hui trois modèles :

1°) "L'Union dans la diversité." Selon Olivier Dord, elle traduit "l'existence d'une religion d'Etat dans un contexte de pluralisme religieux effectif". La Grande-Bretagne en est le plus parfait exemple. L'Etat n'intervient en aucune manière dans la pratique confessionnelle et si l'Eglise anglicane est régie par la loi, elle ne bénéficie d'aucun avantage financier particulier. Il n'existe qu'une exception à la règle de liberté qui gouverne le régime des cultes outre-Manche : la loi sur le blasphème. Elle permet de poursuivre les gens coupables d' "outrager les sentiments chrétiens à propos de Jésus-Christ".
2°) "L'autonomie pour la coopération." D'après l'auteur, elle exprime la "neutralité confessionnelle de l'Etat face à des Eglises reconnues et associées à la vie publique". Une majorité d'Etats de l'UE se reconnaît aujourd'hui dans ce modèle. L'Allemagne l'a adopté depuis la Constitution de Weimar de 1919. La Belgique et l'Autriche pratiquent une "coopération institutionnalisée" entre Eglises et Etat. L'Espagne et l'Italie empruntent le même chemin.
3°) "L'identification." Elle témoigne, selon Olivier Dord, de "situations exceptionnelles où l'incarnation du sentiment national par une Eglise implique que l'Etat auquel elle est intimement liée restreigne la liberté des autres cultes". En Grèce, l'Eglise orthodoxe constitue le ciment traditionnel de l'unité nationale. L'Irlande ou la Finlande connaissent une situation comparable : la première à l'égard du catholicisme, la seconde avec le luthéranisme.
 

La Grèce est toutefois le seul pays de l'UE où se pose la question de l'effectivité du pluralisme religieux. "Du statut privilégié accordé à l'orthodoxie, il résulte en effet une limitation de la liberté de culte pour les autres confessions", écrit le professeur Dord. Pour autant, chaque Etat membre devant rendre compatible son droit, même en matière de liberté religieuse, avec les standards européens, la Grèce - à la veille de son entrée dans la zone euro - avait renoncé à faire figurer la religion sur les cartes nationales d'identité...

 

Avec son principe de laïcité, pierre angulaire du "pacte républicain", la France se singularise donc. Encore une exception française ! Car si beaucoup de conventions internationales attachent une importance primordiale à la protection de la liberté de conscience et de religion, aucun traité ne consacre la laïcité ou la séparation des Eglises et de l'Etat comme un des droits fondamentaux ou une des garanties incontournables de la démocratie libérale. La conception française de la laïcité ne s'en apparente pas moins à l'idée de "neutralité ouverte" chère à une majorité d'Etats membres. Il existe entre eux une communauté de valeurs partagées - liberté de croyance, liberté de culte, pluralisme religieux - à laquelle la sécularisation avancée de leurs sociétés n'est évidemment pas étrangère. C'est pourquoi il ne faudra voir aucune malice particulière dans la "grand-messe laïque" célébrée le 29 octobre dans la Ville éternelle... 

 
 
Sharon fera la paix... quand les Palestiniens seront finlandais 
Le Premier ministre entend empêcher indéfiniment la création d'un Etat palestinien
 
par CHARLES ENDERLIN, publié dans Libération le 20 octobre 2004
 

De sa longue carrière politique, Ariel Sharon entend, à 76 ans, léguer à Israël un élément fondamental : l'impossibilité pour les Palestiniens de créer un Etat indépendant sur la majeure partie de la Cisjordanie où les colonies israéliennes pourront se développer dans de vastes secteurs annexés de fait. Ce seront des zones de sécurité d'où il sera possible de contrôler les populations palestiniennes vivant sur le reste de ce territoire. C'est ainsi qu'il faut lire la récente interview de Dov Weisglass, ex-chef de cabinet, conseiller et avocat du Premier ministre au quotidien Haaretz. Il confirme que l'évacuation des implantations de Gaza et du nord de la Cisjordanie a pour but d'empêcher indéfiniment la création d'un Etat palestinien et cela avec l'accord de Washington. C'est une nouvelle étape du projet d'Ariel Sharon visant à changer la réalité du conflit avec les Palestiniens et qu'il a commencé à appliquer dés son élection à la présidence du Conseil en février 2001. Le plan avait été préparé en détail par le général de réserve Meir Dagan ­ à l'époque, son conseiller pour les affaires de sécurité. Il prévoyait dans le détail la neutralisation d'Arafat, "un assassin avec qui on ne négocie pas", et la destruction de l'accord d'Oslo, "le plus grand malheur qui se soit abattu sur Israël". Une opération d'intensité croissante visait à isoler progressivement le président palestinien tant sur le plan intérieur que diplomatique.

 

Durant les deux premières années de l'Intifada, l'armée israélienne a presque systématiquement riposté aux grands attentats commis par le Hamas en attaquant des cibles de l'autorité palestinienne et du Fatah. Leur chef, Yasser Arafat, n'a jamais réalisé le piège dans lequel il se précipitait en refusant, par crainte d'une guerre civile en Palestine, de donner l'ordre à ses services de sécurité d'arrêter les chefs islamistes à Gaza. Ce n'est que le 27 mars 2002, après l'attentat-suicide commis par un terroriste du Hamas et faisant vingt-neuf morts israéliens à Netanyah le soir de la Pâque juive, qu'Arafat a appelé son chef de la sécurité à Gaza pour lui donner le feu vert. "Trop tard, a répondu Mohammed Dahlan, les Israéliens vont passer à l'attaque." Quarante-huit heures plus tard commençait l'opération "Rempart". Elle était dirigée contre l'Autorité autonome issue des accords d'Oslo. Depuis, Arafat est assigné à résidence dans les ruines de la Mouqata, son QG à Ramallah. Cohérence et franchise sont deux qualités dont Ariel Sharon et son équipe ne sont pas dépourvus.

 

En fait, la seule nouveauté dans les déclarations de monsieur Weisglass concerne le soutien, sans précédent, accordé par les Etats-Unis à la politique israélienne. Mais, là aussi, on ne saurait être surpris. Une partie de l'administration Bush est acquise aux thèses de monsieur Sharon. A la Maison Blanche et au Pentagone, la plupart des hommes en place ont toujours exprimé des opinions très critiques de la politique de concession des travaillistes israéliens. Au Conseil national de sécurité par exemple, Elliot Abrams est chargé du dossier Proche-Orient. Dès 1993, il a déclaré son opposition au processus d'Oslo. Au Pentagone, le sous-secrétaire à la Défense chargé des affaires politiques, Douglas Feith, est proche du mouvement des implantations. Dans ces conditions, Dov Weisglass n'a probablement pas eu beaucoup de difficultés à convaincre ses interlocuteurs américains. Pour les colons, c'est autre chose. Ils refusent ses explications, à savoir que le retrait des colonies de Gaza et de quatre autres situées dans le nord de la Cisjordanie leur permettra de conserver le reste ad vitam æternam. Leur réveil est dur : Sharon, qui fut leur parrain et principal bienfaiteur, n'a jamais accepté l'idéologie du Grand Israël ou du mouvement messianique. Dans sa vision sécuritaire, la terre n'est pas sacrée et peut faire l'objet de concessions à des fins stratégiques.

 

Dans ses déclarations à Haaretz, monsieur Weisglass se vante d'avoir "effectivement conclu avec les Américains qu'on ne discutera jamais d'une partie des colonies. Quant au reste, on en parlera lorsque les Palestiniens deviendront des Finlandais...". C'est-à-dire lorsqu'ils auront un comportement occidental, européen, démocratique, non violent et doux, du moins selon la vision du monde scandinave du conseiller d'Ariel Sharon. Il sait que la société palestinienne ne prend pas le chemin de l'européanisation. Elle subit une véritable tragédie humanitaire et se développe dans un environnement de plus en plus répressif. Dans la bande de Gaza, près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté de 2 dollars par personne et par jour. Selon les Nations unies, quarante-cinq Palestiniens sont tués chaque mois dans ce territoire (pour deux tiers des combattants). Au cours des quatre dernières années, 25.000 Palestiniens ont perdu leur logis, détruit par l'armée israélienne.

 

Tout cela signifie une pérennisation du conflit qui restera, en l'absence de toute possibilité de compromis, le principal élément déstabilisateur du Proche-Orient et des relations intercommunautaires en Europe. Pour éviter de nouvelles catastrophes, il faudrait, affirme Michel Barnier, le ministre français des Affaires étrangères, que le retrait de Gaza réussisse et soit coordonné avec les Palestiniens dans le cadre de la fameuse "feuille de route destinée au règlement permanent du conflit israélo-palestinien sur la base de deux Etats" du quartet. Pour les diplomates européens et américains, ce plan de paix est toujours d'actualité, comme le répète Ariel Sharon mais en ajoutant : "Il faudra d'abord que les Palestiniens cessent le terrorisme !" Et deviennent finlandais ?

 
 
Le guêpier de Gaza
 
par CHRISTIAN MERVILLE, publié dans l 'Orient-le Jour le 22 octobre 2004 
 

Ce n’est pas un hasard si la très respectée chaîne de télévision Arte a ressorti la semaine passée un documentaire, Ils ont tué Rabin, ravivant du coup un flot de mauvais souvenirs que les Israéliens voudraient bien oublier. Jusque dans les couloirs de la Knesset, Ariel Sharon ne peut désormais faire un pas sans une imposante escorte de gardes du corps, et il a pris le parti d’en rire. "Que voulez-vous, il n’y a pas de gilet pare-balles suffisamment grand pour moi", a-t-il ainsi lancé à l’adresse des journalistes. Le Premier ministre est bien le seul à avoir opté pour l’humour et l’autodérision. Ailleurs dans un pays où le moindre incident de parcours prend les allures d’un cataclysme biblique, l’inquiétude grandit à mesure qu’approche l’échéance fatidique du 25 octobre. A cette date, en effet, les députés devront se prononcer sur le plan de démantèlement de 21 points de peuplement à Gaza et de quatre des 120 enclaves établies en Cisjordanie. Sur le papier, le gouvernement est assuré de l’emporter, grâce à une assiette où l’on retrouve - fruit d’un subtil jeu d’alliances - 22 des 40 députés du Likoud, 21 travaillistes, 14 membres du Shinouï et six autres de la formation de gauche Yahad.

 

De ce côté donc, rien à craindre. C’est ailleurs qu’il faut rechercher les raisons du problème complexe qui vient de surgir. Et qui a fini par déboucher sur un véritable phénomène d’hystérie collective : dans la mobilisation des 8.000 colons concernés, rejoints désormais par des dizaines de milliers d’autres kibboutzniks ; dans les appels à la sédition lancés par des dizaines de rabbins ou encore par des responsables de yeshivas ; dans l’ordre express donné aux militaires par l’ancien grand rabbin et leader religieux du mouvement extrémiste Avraham Shapira, leur enjoignant de refuser le "sacrilège" qui consiste à "expulser des juifs de leurs foyers". En d’autres termes, il est permis, sous le fallacieux prétexte de combattre le terrorisme, de massacrer des Palestiniens et de détruire leurs habitations, mais pas de renoncer à des points de peuplement, par ailleurs véritables îlots d’insécurité au milieu de la mer arabe. C’est dire à quel point, comme à chaque étape importante de la vie publique, la raison semble avoir déserté une opinion publique chauffée à blanc par des chefs religieux - véritables maîtres à penser du pays - dont les propos prennent volontiers des accents d’autant plus messianiques que l’on vient d’annoncer pour mai prochain la date d’un retrait censé s’étaler sur un mois. On aurait tort de juger folkloriques toutes ces gesticulations, tant forte est l’empreinte de la foi dans la vie quotidienne. Comment, à titre d’exemple, oublier qu’au lendemain de juin 1967, Moshe Dayan déclarait : "Dans mes plans de guerre, je n’ai fait que suivre les directives de la Bible" ?

 

Mais il y a plus grave. La légitimité de l’actuelle équipe ministérielle est remise en cause de plus en plus souvent, notamment par l’ancienne présidente de l’Association des droits civiques, Ruth Gavison, qui dénie à Sharon tout droit d’entamer le retrait qu’il prône. Or le mouvement qui avait nourri la vague de haine ayant culminé avec l’assassinat, le 4 novembre 1995, de Yitzhak Rabin avait été mené au nom du refus de reconnaître à celui-ci toute autorité de signer les accords d’Oslo-2. Par la suite, si à deux reprises et à une nette majorité Sharon a été élu Premier ministre, c’est grâce à sa promesse de ne rien céder sous la pression des armes. Et sa victoire de l’an dernier, sans précédent dans les annales israéliennes, avait été obtenue face à un adversaire, Ehoud Barak, qui prônait ce même désengagement unilatéral dont il se veut aujourd’hui le héros. Etrange situation que celle-ci où l’on voit dans le camp d’en face un autre combattant, Yasser Arafat - lui aussi parvenu en fin de parcours -, désavoué par les siens…

 

Comme dans le conte d’Andersen, Le roi est nu, rappelle Moshe Yoguev, l’un des représentants des colons. Est-ce à dire que le chef du gouvernement mérite lui aussi d’être abattu ? Nul n’ose évoquer une telle fatalité, encore que Shimon Peres formule ouvertement des craintes et que nombreux sont ceux qui jugent bien réels les risques d’assassinat. Et tout aussi sérieuse la menace d’un mouvement de sédition au sein d’une armée dont le moral est déjà au plus mal en raison des exactions dont sont quotidiennement victimes les Palestiniens. Ainsi donc, cette intifada dont chacun se plaisait hier encore à relever l’inutilité aura atteint au moins l’un de ses objectifs : ébranler l’entité sioniste dans ses deux assises essentielles, la vie politique et l’armée. Ce n’est pas assez pour hâter l’avènement d’un Etat palestinien, dont l’adjoint de Colin Powell vient hypocritement de signer l’acte de décès. A tout le moins est-ce suffisant pour nourrir les inquiétudes des Israéliens sur leur devenir immédiat.

 
 
L'internationale éclatée des Frères musulmans
 

par XAVIER TERNISIEN, publié dans le Monde du 23 octobre 2004

 

Dans le bureau du guide suprême des Frères musulmans, au Caire, est accrochée une carte du monde. Les pays musulmans y sont indiqués en vert. Les autres sont en jaune. C'est le cas de l'Europe et des Etats-Unis. En écoutant Mohammed Mehdi Akef, le septième guide de l'organisation islamiste fondée en 1928 par Hassan Al-Banna, on a un peu le sentiment d'avoir affaire à une personnalité qui se considère comme le "pape" de l'islam : "Aujourd'hui, déclare-t-il, je suis responsable de tous les musulmans dans le monde." Il fait une pause et il ajoute : "De tous les musulmans qui se reconnaissent dans la pensée des Frères." Sur l'organisation internationale des Frères musulmans, le fameux Tanzim Al-Dawli, il se montre très évasif : "Nous n'avons pas une organisation internationale. Si nous avons une forme d'organisation, c'est à travers notre perception des choses. Nous sommes présents dans tous les pays : partout, il y a des gens qui se reconnaissent dans la pensée des Frères musulmans. En France, l'Union des organisations islamiques de France - UOIF - n'appartient pas à l'organisation. Même si elle suit ses lois et ses règles."

 

L'existence du Tanzim Al-Dawli est le secret le mieux gardé des Frères. Plusieurs éléments du puzzle nous sont aujourd'hui connus. La première donnée fondamentale est que le chef suprême de l'édifice international est, depuis l'origine, le guide égyptien. De manière significative, il est le seul à porter le titre de murchid (guide). Les responsables des branches locales ont le nom de "secrétaire général". L'expansion des Frères à l'étranger est ancienne : dès les premières années du mouvement, son idéologie s'est propagée par l'intermédiaire d'étudiants étrangers venus compléter leur formation à Al-Azhar ou dans une autre université cairote, et qui ont été séduits par la pensée d'Hassan Al-Banna. Rentrés dans leur pays, ils ont constitué autant de relais pour sa propagation. Un bureau de communication avec le monde islamique a été créé après 1945. Il est devenu rapidement une sorte de "ministère des affaires étrangères des Frères", selon le journaliste égyptien Husam Tammam, qui a consacré l'étude la plus approfondie à l'organisation internationale (publiée dans la revue Al-Manar al-gedid). Après la dissolution de l'association des Frères par Nasser en 1954, les persécutions et l'exil de plusieurs membres importants ont favorisé l'essaimage à l'étranger.

 

Mais la véritable création du Tanzim Al-Dawli a eu lieu plus tard, le 29 juillet 1982 exactement, sous l'influence de Mustafa Machhour. Dès sa libération de prison, en 1973, ce responsable des Frères s'est attelé à renouer les fils de la mouvance internationale par de nombreux voyages à l'étranger, et avec l'aide de Mohammed Mehdi Akef, qui résidait à Munich depuis la fin 1981. L'internationale des Frères est constituée d'associations membres et d'autres considérées comme amies, comme la Jamaat-e-Islami au Pakistan ou le Refah en Turquie. Machhour a nommé un responsable pour le représenter à l'étranger : le Syrien Hassan Howeidi, qui réside à Amman, en Jordanie.

 

Une autre faille apparaît
Les années 1980 constituent un apogée. Très vite, des fissures apparaissent. L'invasion du Koweït par l'Irak en 1991 provoque la première crise. Les Frères koweïtiens jugent que l'organisation internationale ne condamne pas suffisamment le régime de Saddam Hussein. Ils décident de quitter le Tanzim, dont ils sont les principaux bailleurs de fonds. Une autre faille apparaît en 1995, quand l'Algérien Mahfoud Nahnah, fondateur du parti Hamas, décide de se présenter à l'élection présidentielle contre l'avis des Frères. En 1996, Mustafa Machhour est élu guide suprême, à l'âge de 75 ans. C'est une consécration pour le créateur de l'organisation internationale. Pourtant, la structure se délite. Le vice-guide Maamoun Al-Hudaybi, qui succède à Machhour à sa mort, en novembre 2002