par
SAMIR FRANGIE,
publié dans le
Monde du 22 juin
2004
Samir
Frangié, opposant
libanais, a été
à l'initiative de
ce texte, à la préparation
duquel ont coopéré
le député Farès
Souaid, chrétien
maronite comme
lui, ainsi que
Mohamed Hussein
Chamseddine,
membre du Congrès
permanent du
dialogue libanais,
et Saoud Al-Maoula,
membre du Comité
arabe de dialogue
islamo-chrétien,
tous deux
musulmans chiites.
Il a été, à ce
jour, approuvé
par plus de 2.000
personnes ( www.beirutletter.com
) .
Nous
ne voulons plus
continuer
d'accepter de
vivre dans la
honte d'un Etat
corrompu qui ne
respecte pas les
lois qu'il édicte.
Nous
avons connu toutes
les guerres, nous
avons cru au
pouvoir de la
violence comme
levier de
changement, nous
avons vécu toutes
les ségrégations,
nous avons imposé
et subi toutes les
purifications
communautaires !
Nous
avons fait de la
religion une
identité
milicienne et
avons rejeté
toutes les valeurs
dont elle était
porteuse, les
valeurs de tolérance,
de respect de la
personne humaine,
de justice !
Nous
avons recherché
dans les guerres
que nous nous
sommes livrées
l'aide des autres
et avons, de ce
fait, abdiqué
notre indépendance
et notre
souveraineté !
Nous avons été
finalement réduits,
sans même nous en
apercevoir, au
rang de simples
instruments dans
"la guerre
des autres"
sur le sol de
notre patrie !
Nous
reconnaissons
notre
responsabilité
commune, chrétiens
et musulmans, dans
la guerre qui a
ravagé notre
pays, et nous
estimons que cette
reconnaissance est
la condition
essentielle pour
tirer les leçons
de la guerre et ne
pas être condamnés
à répéter indéfiniment
les erreurs que
nous avons
commises.
Nous
avons beaucoup
souffert, mais
nous avons aussi
beaucoup appris !
Nous avons payé
cher le prix de la
connaissance :
144.240 morts,
17.415 disparus et
197.506 blessés !
Nous l'avons payé
de la destruction
de nos villes et
de nos villages !
Nous l'avons payé
de l'exode de
centaines de
milliers de nos
enfants, de la
perte de notre
qualité de vie,
de la chute de nos
revenus, de notre
misère !
Nous
l'avons payé de
nous-mêmes, de
notre aptitude au
bonheur, de notre
capacité à espérer,
de notre estime de
soi !
Mais
nous savons
aujourd'hui que le
recours à la
violence ne peut
mener qu'à la
destruction et à la
mort, à la
destruction de
l'autre, mais aussi
à la destruction de
soi.
Nous
savons également
que nous sommes désormais
liés, chrétiens et
musulmans, pour le
meilleur et pour le
pire, par un même
destin.
Nous
pouvons en faire un
destin d'ouverture
et d'avenir :
-
si nous savons
comment réhabiliter
le modèle de
convivialité que
nous avions créé
en le libérant des
pesanteurs
communautaires et
des querelles
politiciennes qui
l'avaient dénaturé,
pour en faire un modèle
à suivre pour
conjurer la violence
qui se répand dans
le monde ;
-
si nous comprenons
que la relation à
l'autre ne peut pas
se limiter au
voisinage ou à la
simple coexistence,
car elle est nécessaire
à notre épanouissement
et représente un élément
constitutif dans la
formation de notre
personnalité ;
-
si nous savons gérer
les différences en
ayant recours au
dialogue et au
compromis et en développant
une culture de la
convivialité qui
repose sur la démocratie
et les droits de
l'homme ;
-
si nous avons le
courage de faire
face aux courants
extrémismes qui se
développent dans
nos communautés
pour bloquer ainsi
toute possibilité
de résurgence des
fanatismes et empêcher
que notre société
ne soit prise, une
nouvelle fois, en
otage par les extrémistes.
Mais
nous pouvons également
en faire un destin
de déchéance :
-
si nous demeurons
prisonniers du passé
et de ses conflits,
incapables de
tourner la page et
d'assumer toutes les
victimes de la
guerre sans
discrimination
aucune ;
-
si nous continuons
à nous opposer sur
les priorités
nationales - libération
du territoire
national,
recouvrement de la
souveraineté
nationale et réforme
des institutions de
la République -, en
ne voulant pas
saisir leur complémentarité.
Nous
savons enfin que
notre indépendance
et notre souveraineté
dépendent, avant
tout, de notre
volonté de rester
unis, de préserver
la convivialité
entre nous, chrétiens
et musulmans, et de
créer un Etat dont
l'existence ne soit
plus tributaire des
changements régionaux
et dont le
fonctionnement ne
soit plus en
permanence entravé
par les rivalités
communautaires.
Nous
ne voulons plus
continuer d'accepter
de vivre dans la
honte.
La
honte d'un Etat qui
ne respecte pas
l'accord qui a mis
fin à la guerre.
La
honte d'un Etat
corrompu qui ne
respecte pas les
lois qu'il édicte.
La
honte d'un Etat qui
n'a de cesse de dénigrer
notre histoire
nationale.
La
honte d'un Etat
servile qui, pour
justifier la tutelle
qui nous est imposée,
proclame que nous
sommes incapables de
nous gouverner.
La
honte d'un Etat dont
le fondement
principal est la
peur, la peur dans
laquelle il
maintient les
Libanais par rapport
à eux-mêmes et par
rapport aux autres.
Nous,
Libanais de toutes
les confessions et
de toutes les régions,
estimons que le
changement est désormais
possible parce que
nous sommes
aujourd'hui plus
forts qu'hier !
Nous
le sommes parce que
nous avons décidé
de prendre notre
destin en main et de
compter sur nous-mêmes
! Parce que nous
refusons toute
discrimination entre
nous et que nous
considérons que ce
qui nous lie est
beaucoup plus
important que ce qui
nous divise ! Parce
que nous avons
compris que seul le
respect du droit
nous rend égaux et
fait que nos différences
ne sont plus perçues
comme un facteur de
division, mais comme
une source de
richesse ! Parce que
nous pensons que
nous pouvons vivre
ensemble égaux et
différents !
Nous
le sommes aussi
parce que notre
contribution pour
sortir le monde
arabe de la
stagnation dans
laquelle l'a plongé
un demi-siècle de
tyrannie et de
dictature peut être
déterminante !
Parce que nous
sommes plus habilités
que d'autres à réconcilier
le monde arabe avec
lui-même et avec le
monde ! Parce que
nous avons l'expérience
pratique de la démocratie,
parce que nous avons
nos écoles, nos
universités, nos
maisons d'édition,
nos journaux, nos hôpitaux,
nos banques ! Parce
que nous sommes
partout dans le
monde à travers
notre diaspora !
Nous
le sommes enfin
parce que la
communauté
internationale, qui
a longtemps dénigré
l'expérience
libanaise et soutenu
les régimes
"forts" de
la région, commence
aujourd'hui à
saisir l'importance
du modèle de démocratie
consensuelle que
nous avions créé
et reconnaît la nécessité
de lui redonner vie
pour prévenir le
retour aux guerres
de religion.
Nous
voulons dire à la
Syrie que nous ne
voulons pas la
combattre ! Ni
directement ni par
pays interposés !
Nous voulons
simplement recouvrer
notre droit à
disposer de nous-mêmes
et à prendre en
main la gestion de
nos affaires.
Nous
sommes solidaires de
la Syrie, et cette
solidarité n'est
pas le résultat
d'une décision de
nos dirigeants
politiques, qui ne
doivent leur présence
au pouvoir qu'à
l'appui que leur
fournissent les
responsables
syriens. Elle est le
fruit d'une volonté
libanaise d'établir
les meilleures
relations avec la
Syrie.
Mais
cette solidarité ne
peut se faire tant
que le Liban n'est
pas reconnu en tant
que tel et continue
d'être
instrumentalisé.
Nous
voulons parvenir
avec les Syriens à
un compromis
historique pour
mettre fin, une fois
pour toutes, à tous
les conflits, à
toutes les querelles
et à tous les
malentendus qui
continuent
d'empoisonner nos
relations depuis
plus d'un demi-siècle
!
Nous
voulons vivre en
paix avec eux dans
le respect de la
souveraineté et de
l'indépendance de
chacun de nos deux
pays !
Nous
voulons dire à nos
frères palestiniens
que nous avons définitivement
tourné la page de
la guerre dont nous
avons tous été
victimes.
Nous
voulons leur dire
que seul un Liban
indépendant et
souverain peut les
aider à obtenir la
reconnaissance de
leurs droits
nationaux. Nous
voulons leur dire également
que la création
d'un Etat
palestinien indépendant
est un facteur
essentiel de
stabilité pour le
Liban.
Nous
rejetons
l'exploitation qui
est faite de la présence
des réfugiés
palestiniens au
Liban et nous
demandons l'octroi
aux réfugiés de
leurs droits
humanitaires.
Nous
estimons que l'Etat
doit, en accord avec
l'Autorité
palestinienne,
exercer sa pleine
souveraineté sur
les camps
palestiniens du
Liban.
Nous
pensons que la création
d'un Etat indépendant
en Palestine,
responsable de ses
citoyens aussi bien
à l'intérieur
qu'au Liban et dans
les pays de la
diaspora,
contribuera
grandement à régler
le problème des réfugiés
au Liban.
Nous
voulons dire à nos
frères arabes que
notre appartenance
au monde arabe n'est
pas une décision
qui nous a été
imposée, mais une réalité
dont les Libanais
ont pleinement
conscience. Nous
voulons aussi leur
dire que le Liban
n'a pas besoin d'être
"arabisé",
parce qu'il n'a
jamais failli à ses
devoirs et qu'il a
payé, pour défendre
son appartenance au
monde arabe, un prix
beaucoup plus élevé
que les autres pays
arabes.
Nous
voulons dire à nos
frères arabes que
l'arabité ne peut
servir de base à
une complémentarité
entre les pays
arabes que si elle
se fonde sur le
respect mutuel, la
reconnaissance du
pluralisme, la
liberté et
l'ouverture sur le
monde.
Nous
pensons que c'est à
ces conditions que
nous pourrons œuvrer
ensemble à définir
une voie arabe vers
la modernité qui
servirait de
fondement à un
projet culturel
susceptible de
sortir le monde
arabe de la crise
dans laquelle il se
trouve et de le réconcilier
avec lui-même et
avec le monde.
Nous
prenons position
contre toutes les
stratégies
d'affrontement,
aussi bien celles
fondées sur des
croyances
culturelles ou des
idéologies
nationalistes que
celles basées sur
des projets d'hégémonie.
Nous
nous situons dans ce
vaste courant
d'opinion qui, de
par le monde, s'est
opposé à la guerre
d'Irak et œuvre
depuis la fin de la
guerre froide à l'établissement
d'un ordre mondial
plus juste et plus
équilibré.
Nous
refusons toute
tutelle extérieure
qui s'exercerait au
nom des valeurs de
la démocratie et
des principes des
droits de l'homme.
Nous rejetons également
toute vision qui, au
nom du
fondamentalisme
religieux,
s'approprie la vérité
et divise le monde
en deux camps
antagonistes, le
camp du bien et
celui du mal.
Nous
pensons qu'il faut
à tout prix mettre
un terme à ce
processus de réduction
qui est à l'origine
de toutes les folies
: réduction de la
civilisation à la
culture, de la
culture à la
religion, de la
religion à la
politique, et de la
politique à
l'action violente.
Nous
voulons œuvrer pour
un monde de paix
dans le respect de
la démocratie et de
la justice !
Parmi
les signataires de
ce texte figurent
des personnes qui
ont participé à la
guerre du Liban,
dans un camp ou dans
l'autre, mais en ont
tiré les
enseignements. Et
aussi des personnes
qui ont subi la
guerre sans la faire
et qui, après avoir
longtemps attendu le
rétablissement de
l'Etat, sont
aujourd'hui profondément
déçues par les
occasions manquées
de l'après-guerre.
Et enfin des jeunes
qui n'ont pas connu
la guerre, mais qui
en paient néanmoins
le prix et souffrent
de ne pas avoir
d'avenir dans leur
propre pays.
Ce
texte s'adresse à
tous nos
concitoyens, chrétiens
et musulmans, hommes
et femmes, jeunes et
vieux, résidents et
émigrés pour
engager avec eux un
dialogue sur les thèmes
contenus dans cet
appel, et parvenir
à lancer une
nouvelle dynamique
pour jeter les bases
d'un "autre
Liban" dans le
cadre d'un
"autre monde
arabe".