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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°44  du 19 avril 2004  

 

Palestine, Liban, Irak... Un même sort, les mêmes criminels. Le Proche-Orient vient de vivre une semaine d'importance historique capitale, le souvenir du déclenchement de la guerre du Liban - le 13 avril 1975 - se répercutant en Irak avec une explosion de violence interne sans précédent, un an après l'invasion américaine. Tranquillisé par la déstabilisation de ses voisins et conforté durablement par l'appui inattendu que vient de lui accorder le président Bush, le gouvernement israélien continue de pourfendre la population et le territoire palestiniens, entre deux assassinats majeurs des chefs fondateurs du Hamas, celui de Abdel-Aziz al-Rantissi - avant-hier (alors qu'étaient réunis en Irlande les ministres européens des Affaires étrangères) - succédant à celui de cheikh Ahmad Yassine - le 22 mars dernier. Analyses et commentaires avec les journalistes du quotidien libanais francophone l'Orient-le Jour.
 
 
Western ketchup

 

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 17 avril 2004

 

Il ne viendrait à l’idée de personne, bien sûr, de mettre en doute les sympathies israéliennes de la grande presse américaine. Voilà pourtant que le New York Times, le Wall Street Journal et USA Today s’accordaient hier à dresser un premier bilan des graves périls, avérés ou à venir, que recèle la position outrancière affichée la veille par George W. Bush à propos du conflit de Palestine. La seule explication possible à tant de parti pris étant, à l’évidence, la cour effrénée (et probablement payante) faite de la sorte à l’électorat juif qui, lors du scrutin de l’an 2000 en effet, n’avait que chichement accordé ses faveurs à l’actuel président des Etats-Unis. Au nombre des dégâts potentiels, les plus prévisibles sont une exacerbation des sentiments anti-US au sein du monde arabe et une escalade de la violence, en Irak aussi bien qu’en Palestine. Le corollaire en est une montée en puissance de tous les extrémismes : assiégé, bombardé, humilié, ridiculisé, menacé de liquidation physique et finalement grugé, Yasser Arafat est en passe de devenir la preuve (encore) vivante de l’échec fracassant du pari de paix tenu, au nom d’un douloureux et tardif réalisme, par les modérés palestiniens. 

Les contorsions sémantiques auxquelles Bush s’est livré hier pour convaincre qu’il n’avait présumé en rien de la solution finale ne peuvent convaincre personne : surtout quand le département d’Etat admet pour sa part, admirable litote, que la "bombe" présidentielle de mercredi "va peut-être influencer la négociation". Le mal est fait, et en concédant d’autorité à Sharon les gros blocs de colonies juives érigés en Cisjordanie, Bush ne fait que donner funestement raison - et vaste audience - à tous les groupes jusqu’au-boutistes qui n’ont jamais cru à une solution négociée dans le cadre de l’actuel rapport de forces. Le vent de folie soufflant de Washington ne fera que gonfler les voiles du Hamas, ce qui signifie un surcroît d’attentats avec les inévitables ripostes, non moins barbares, qu’ils entraînent de la part d’Israël. Dans ces conditions, il va être encore plus difficile pour les dirigeants modérés arabes d’assumer leur fidélité sinon leur vassalité à Washington : et cela au moment où celui-ci en a précisément le plus grand besoin dans sa guerre planétaire contre le terrorisme islamiste. 

George W. Bush n’agresse pas cependant les seuls Arabes, et l’Amérique elle-même n’échappe pas à ses méfaits. Avec ses mensonges sur le terrifiant arsenal de l’Irak et la connexion de ce pays avec Oussama Ben Laden, la crédibilité de l’unique superpuissance mondiale se trouvait déjà bien fortement entamée. Et c’est une fois de plus au  moment où l’image (non plus seulement arabe mais universelle) des Etats-Unis a le plus grand besoin d’un bon coup de brosse à reluire que le chef de la Maison-Blanche, qui a mal potassé sa Bible, entreprend de jouer tour à tour les Ponce Pilate et les Salomon. Les résolutions de l’Onu, la conférence de Madrid, l’équation "la terre contre la paix", le tracé des frontières et le sort des réfugiés fixés lors des négociations finales comme le stipulait sa propre "feuille de route" ? Que des vulgaires chiffons de papier, même quand certains portent la griffe de son propre géniteur qui avait été jusqu’à geler les crédits à Israël pour arracher à Yitzhak Shamir la fallacieuse promesse de geler, de son côté, la colonisation. 

Fallacieuse en effet, tant il est vrai que Washington n’est pas particulièrement connu pour veiller au suivi, pour tenir scrupuleusement ses engagements, pour honorer invariablement sa parole. Mais du moins en ce temps-là y avait-il parole : parole dûment codifiée, officielle, énoncée aussi clairement que pouvaient le permettre les arrière-pensées et les classiques contraintes diplomatiques ; parole engageant néanmoins toutes les Administrations, républicaines ou démocrates, qui se sont succédé depuis la guerre des Six-Jours de juin 1967. Et c’est ce savant échafaudage qu’a renversé George W. Bush en disposant impérialement d’une terre qui n’est pas sienne pour l’offrir à la plus puissante, la plus nantie, la plus inondée de dollars, mais surtout la plus ouvertement annexionniste des deux parties qui se disputent la Palestine. 

Devant un monde qu’effraient chaque jour un peu plus l’unilatéralisme américain et le démantèlement de toutes les dispositions régissant les relations internationales, le chef de la Maison-Blanche ne décline rien d’autre finalement que la loi de la jungle, celle du plus fort. Que la patine du temps confère légitimité à la plus scandaleuse des injustices, telle la colonisation d’une Cisjordanie dont il ne resterait plus que quelques éparses réserves de Peaux-Rouges locaux, quoi de plus naturel pour ce président qui a promu "homme de paix" le symbole le plus odieux de l’arrogance, de la cupidité et de la brutalité israéliennes ? C’est qu’à côté de ses lectures bigotes qui lui ont inspiré un destin quasi messianique, l’homme doit adorer les westerns racontant la saga de ces colons vaillamment partis à la conquête de l’Ouest, qu’il regarde les week-ends de ranch dans son Texas natal. Naguère chapardé, comme de juste, aux Mexicains.

 


13 avril - Mobilisation de la société civile pour les victimes de la guerre

 

Meeting à l’Unesco et rassemblement place des Martyrs

 

paru dans l'Orient-le Jour le 19 avril 2004

 

Pour la vingt-neuvième commémoration du début de la guerre du Liban et afin de "rendre justice aux victimes permanentes de la guerre" - en l’occurrence les déplacés, les handicapés de guerre, les disparus, les personnes enlevées, les anciens détenus et les proches des détenus -, le Mouvement social a organisé hier une rencontre entre une centaine de représentants d’associations de la société civile pour initier une campagne nationale sur les victimes de la guerre. La rencontre s’est déroulée au palais de l’Unesco, en présence notamment de l’un des directeurs de l’ONG "Hourriyat", l’avocat Nizar Saghiyeh, de la présidente du comité des parents de personnes disparues et enlevées au Liban, Wadad Halwani, de la présidente du comité des parents des détenus libanais en Syrie, Sonia Eid, de la responsable du comité de suivi de la question des détenus libanais en Israël, Amal Khalil. MM. Fady Abi Allam, responsable du mouvement de la Paix permanente, et Fady Sayegh, responsable de la Fédération libanaise des handicapés, étaient également présents, ainsi que Mme Sabah Badreddine, du Mouvement social, qui ont pris la parole à cette occasion. A l’issue de la rencontre, le Mouvement social a publié un communiqué comprenant une douzaine de recommandations. Parmi celles-ci, la publication immédiate du rapport établi par la commission chargée de recueillir les plaintes des proches des personnes disparues et enlevées "quel que soit le lieu où ils se trouvent" pour libérer ceux parmi eux qui sont encore vivants et établir les preuves du décès de ceux qui sont morts. Les corps devront être rapatriés.

 

Les participants ont proposé l’initiation d’une campagne fondée sur le principe de la dignité de l’homme pour rendre justice à ceux qui sont des victimes permanentes de la guerre. Ils ont également appelé à initier le processus de "vérité et réconciliation", à travers lequel les responsables de crimes de guerre seront obligés de rendre justice aux victimes et de préserver leurs droits. Le communiqué a également préconisé l’adjonction au code pénal du concept de "crimes de guerre" et de "crimes contre l’humanité". Ces crimes ne devront pas bénéficier de prescription, précise-t-il, et le Liban devrait ratifier la convention de Rome qui a créé le Tribunal pénal international. Les participants ont également mis l’accent sur la nécessité de consacrer la culture du dialogue pour remplacer la culture de la violence. Ils ont également appelé à la mise en place d’un système visant à permettre aux victimes de la guerre et à leurs proches d’obtenir des indemnités matérielles et morales, à l’instauration d’un jour national pour la mémoire et à l’édification de monuments commémoratifs pour l’ensemble des victimes de la guerre. Par ailleurs, dans l’une de ses recommandations, le communiqué appelle les partis qui ont participé à la guerre à faire une autocritique de leurs pratiques devant l’opinion publique. Les dernières clauses sont enfin consacrées à la réinsertion sociale des handicapés, à la question des déplacés, au développement de la citoyenneté dans les manuels scolaires et à la rédaction d’une histoire objective de la guerre. Un autre rassemblement pour la mémoire de la guerre s’est tenu hier à la place des Martyrs. Plusieurs discours ont été prononcés durant le meeting. Les participants tenaient les portraits de leurs proches disparus ou enlevés. Des fleurs blanches leurs ont été distribuées.

 

 
Assassinat de Rantissi - Lahoud dénonce le "terrorisme d’Etat" pratiqué par Israël

 

Du Nord au Sud, des dizaines de milliers de Libanais et de Palestiniens manifestent leur colère

 

paru dans l'Orient-le Jour le 19 avril 2004

 

Le chef de l’Etat, Emile Lahoud, a condamné l’assassinat samedi par Israël du dirigeant du mouvement islamiste palestinien Hamas, Abdel-Aziz al-Rantissi, dénonçant le "terrorisme d’Etat" pratiqué par Israël. "Ce crime barbare constitue un maillon de la chaîne du terrorisme d’Etat pratiqué par Israël, qui a récemment obtenu un encouragement de Washington pour interdire aux Palestiniens de retourner dans leurs foyers et qui, aujourd’hui, tue ceux qui sont restés chez eux", a déclaré Emile Lahoud dans un communiqué distribué par la présidence dans la nuit de samedi à dimanche. "Les slogans de lutte contre le terrorisme prônés par Israël, qui en use comme prétextes pour perpétrer ses crimes, poussent le monde vers l’abîme et le place au bord de l’explosion. Cette politique ne peut que renforcer la détermination de résister jusqu’à la fin de l’occupation", a-t-il souligné. Le locataire de Baabda a invité les Etats arabes à "assumer leurs responsabilités en refusant de se soumettre à la politique de menaces", sans en préciser l’origine. Il a appelé le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, à fixer la date d’une "Journée de la colère arabe", qui sera célébrée dans tous les pays arabes "pour lancer un même cri" destiné à inciter "Israël et ceux qui l’appuient à revoir leurs calculs pour une unique et dernière fois car les choses ont dépassé toutes les limites permises".

 

Le Premier ministre, Rafic Hariri, qui se trouve en visite officielle à Paris, a condamné "le crime barbare" perpétré par Israël contre Abdel-Aziz al-Rantissi. "Israël a prouvé une nouvelle fois sa capacité à fouler aux pieds les usages politiques, légaux, humains et moraux. L’Etat hébreu a prouvé aussi que son seul but est de pérenniser la violence afin d’empêcher toute tentative qui viserait à mettre un terme à ses violations des territoires arabes et ses exactions contre le peuple palestinien", a dit le chef du gouvernement. Selon lequel Israël, en assassinant les leaders palestiniens, "tue tout espoir de solution politique au conflit, profitant de chaque occasion pour noyer les droits des Arabes dans des océans de sang". Pour Rafic Hariri, ce crime montre enfin une nouvelle fois qu’il est de plus en plus nécessaire que la communauté internationale "redouble de pressions sur Israël afin qu’il privilégie la logique de la légalité internationale et des principes de Madrid plutôt que celle du sang". Quant au ministre des Affaires étrangères, Jean Obeid, il a estimé que la première manifestation concrète du soutien américain au Premier ministre israélien Ariel Sharon a été l’assassinat de Abdel-Aziz al-Rantissi. "L’assassinat de cheikh Yassine a divisé les Arabes avant même que le sommet ne se tienne. La mort de Rantissi n’ajournera pas ce sommet une nouvelle fois, elle l’annulera au lieu de réunifier les rangs arabes", a regretté le chef de la diplomatie. Ajoutant que la liste meurtrière israélienne est "ouverte" et mettant en garde contre une éruption planétaire du volcan de la violence.

 

Le ministre de l’Information, Michel Samaha, a affirmé pour sa part que le plan d’Ariel Sharon et de quelques-uns des faucons néoconservateurs de l’Administration Bush équivaut purement et simplement à "la liquidation de la paix, qui a commencé avec le sommet de Madrid". L’assassinat de Abdel-Aziz al-Rantissi s’inscrit dans le cadre de "ces crimes contre la paix", a-t-il dit, profitant pour rappeler un autre assassinat, celui de l’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, après qu’il eut signé l’accord d’Oslo avec les Palestiniens. Et parmi les autres réactions de condamnation, tout aussi véhémentes, signalons celle de l’ancien Premier ministre Sélim Hoss ; du mufti de la République cheikh Kabbani ; du vice-président du Conseil supérieur chiite cheikh Kabalan ; de l’uléma chiite sayyed Fadlallah ; des députés Ali el-Khalil, Mohammed Kabbani, Béchara Merhej, Abdel-Rahman Abdel-Rahman ainsi que de nombreux partis, dont le mouvement Amal, qui a notamment appelé les organisations arabes à "adopter une position claire et radicale face à l’ennemi".

 

Le Hezbollah

 

Quant au Hezbollah, un des principaux alliés du Hamas, il a rendu hier Washington "directement responsable" de l’assassinat, la veille, de Rantissi. "L’Administration américaine, qui assure la couverture, l’appui moral et politique ainsi que le soutien matériel au gouvernement des meurtriers de Tel-Aviv, assume la responsabilité directe de ce crime", a estimé dans un communiqué le parti de Dieu. Pour qui "ce crime est la suite pratique des positions du président américain" George W. Bush, qui a notamment exclu mercredi dernier le droit au retour des réfugiés palestiniens sur les terres dont ils avaient été chassés en 1948 et accepté le principe du maintien de colonies juives en Cisjordanie. Ce crime constitue en outre "une gifle à tous les régimes arabes qui continuent de croire aux illusions du processus de paix, et (que nous invitons) à reprendre conscience", ajoute le communiqué. Le Hezbollah a exhorté "les forces libres dans le monde, qui ne sont pas soumises au joug américain, à appuyer le peuple palestinien autrement que par des dénonciations et des condamnations qui n’empêchent pas les criminels sionistes de poursuivre leurs crimes contre l’humanité". Placée par Washington, comme le Hamas, sur la liste des organisations "terroristes", la formation de Hassan Nasrallah se dit persuadée que "la résistance armée est l’unique voie pour venger le sang des martyrs et libérer la terre et le peuple" palestiniens. "Nous pensons que le Hamas et toutes les autres formations de la Résistance continueront dans cette voie, unis côte à côte, jusqu’à la victoire", conclut le communiqué.

 

Les manifestants par milliers

 

D’autre part, des milliers de Libanais et de Palestiniens sont descendus hier dans les rues au Liban pour dénoncer l’assassinat de Abdel-Aziz al-Rantissi. A Beyrouth, quelque 500 personnes se sont rassemblées devant le siège de l’Onu pour crier leur colère contre le Premier ministre israélien Ariel Sharon et le président américain George W. Bush. Le représentant du Hamas au Liban, Oussama Hamdane, a harangué les manifestants, promettant la vengeance et la poursuite de la lutte armée contre "l’entité sioniste". Au Liban-Nord, près de 5.000 Libanais et Palestiniens ont manifesté à Tripoli, à l’appel de la Jamaa islamiya, scandant des cris de vengeance. "La bataille est ouverte sur tout le territoire arabe, notamment en Palestine et en Irak. Ils ont voulu une croisade au nom de la lutte contre le terrorisme. Nous disons que ce sont eux les terroristes et nous allons leur infliger une leçon inoubliable", a dit le responsable de la Jamaa, l’ancien député Assaad Harmouche. Et dans le camp de réfugiés palestiniens de Nahr el-Bared, proche de Tripoli, environ 4.000 personnes ont défilé dans les ruelles pour dénoncer l’assassinat de Rantissi. Au Liban-Sud, une quinzaine de milliers de manifestants ont appelé à la mort d’Ariel Sharon. "Nous voulons la peau de Sharon. Vite, vite, des opérations en Israël", scandaient des jeunes qui menaient un défilé de protestation fort d’un millier de personnes dans la ville de Saïda. Dans le camp de réfugiés de Miyé-Miyé, dans les faubourgs est de la capitale sudiste, environ trois mille personnes ont manifesté. 

 

Auparavant, plus de 5.000 réfugiés avaient défilé dans le camp voisin de Aïn el-Héloué. "O musulman, tue tes dirigeants traîtres, tue les sionistes, fais exploser des bus, vengeance ! vengeance !" martelaient les manifestants, des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes, toutes tendances politiques confondues, dans les rues du camp, le plus grand du Liban avec plus de 60.000 réfugiés. "Nous regagnerons Jérusalem depuis Aïn el-Héloué, bardés d’explosifs", assuraient-ils également. "O Qassam, multiplie tes attaques", criaient-ils aussi en appelant la branche militaire du Hamas, le groupe Ezzedine al-Qassam, à multiplier des attaques-suicide contre l’Etat hébreu. En outre, plus de 4.000 Libanais et Palestiniens, rassemblés à l’appel de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dans la ville de Tyr, ont réclamé la "vengeance des martyrs". "La politique des assassinats confirme le besoin d’une protection internationale pour notre peuple", pouvait-on lire sur l’une des banderoles brandies par les manifestants. "Le droit au retour (des réfugiés palestiniens dans leurs foyers) est un droit sacré", était-il écrit sur une autre. Pour Fathi Abou el-Ardate, membre du Fateh du président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat, et de la direction de l’OLP au Liban, le président américain "est responsable des conséquences de son annulation du droit au retour". 

 

Signalons que dès samedi soir, à l’annonce de la mort du dirigeant du Hamas, des dizaines de milliers de personnes étaient descendues dans les rues des camps de réfugiés du Liban, des rafales de mitrailleuse ont même été tirées en l’air sans arrêt pendant vingt minutes à Aïn el-Héloué. Dans les camps de Rachidiyé, Bass et Bourj el-Chémali, autour du port de Tyr, la population semblait atteinte d’une véritable hystérie. "Où sont les Arabes ? Où est Arafat ?" criaient-t-ils. Plusieurs milliers de jeunes gens, torse nu et le front ceint d’un bandeau noir, ont franchi le barrage de l’armée libanaise, à l’entrée du camp de Bourj el-Chemali, et se sont dirigés vers le camps de Bass. Là, l’imam d’une mosquée, cheikh Mohammed Moujadri, a exhorté les musulmans en Egypte et en Jordanie à brûler les ambassades d’Israël et des Etats-Unis. La colère a également éclaté dans les camps de Beddaoui et de Nahr el-Bared, au Liban-Nord, dont les mosquées ont annoncé la mort du dirigeant intégriste, diffusant des versets du Coran.

 

 
L'avenir est au pardon
 

par FADY NOUN, publié dans l'Orient-le Jour le 19 avril 2004

 

Frère,  Dans tes yeux clairs ne se reflétera plus l’azur de la Méditerranée, mais ton souvenir restera parmi nous comme un oranger amer aux fleurs odorantes. De là où ton âme respire la paix, tu prieras désormais sans crainte pour ta vie. Je ne sais pourquoi ton nom et tes yeux sont fixés à jamais, pour moi, dans ce pré aride de Marj el-Zouhour, où vous avez grelotté tout un hiver, entre la Palestine et le Liban, indésirables ici et là. C’est encore une fois pour la paix que je plaide aujourd’hui devant toi, et que je te demande de plaider devant le Très-Haut. La rancune, la rancœur, c’est comme si l’on conduisait en regardant en arrière. La collision est assurée. Les souvenirs, ce sont des rétroviseurs qui nous permettent de repérer un espace, un champ qui est devant nous. Ce ne devrait jamais être autre chose. C’est en regardant vers l’avenir qu’il faut vivre, non vers le passé. Que ta mort le dise une fois de plus aux vivants. Pour ton peuple et pour toi, pour nos enfants et les leurs, encore une fois laisse-moi dire que seul l’avenir parviendra à nous sortir de la prison du passé, et que l’avenir est au pardon.

 

"Vengeance ! Vengeance !" crie la foule de tes frères. "Pardon ! Pardon !" dis-je avec ceux qui croient comme nous. La vengeance ne fera que renforcer le camp de vos bourreaux. Laissons faire le jugement de Dieu, même s’il tarde. Laissons agir la colère, c’est elle qui fera justice. Oui, j’ose le dire, ma douleur de te savoir parti est tempérée de savoir que tu n’as pas tué. Permets-moi d’être heureux que les choses se soient passées ainsi. Maintenant, c’est ton propre sang qui a gagné en audace et en éloquence. Ce n’est plus une lettre ouverte que je t’adresse aujourd’hui, mais une prière qui s’élève vers le Très-Haut et que, mystérieusement, je le crois, ses anges te feront parvenir. Repose en paix, et qu’une brise d’air pur nous vienne de Palestine avec ton souvenir.

 

 
Guerre en Irak : au commencement était le pétrole
 
Les USA s’inquiètent de la raréfaction de l’or noir et remettent à jour leur "théorie de conservation"

 

par ROGER BARAKEH, publié dans l'Orient-le Jour le 19 avril 2004

 

Le 20 mars 2003, les troupes américaines envahissent l’Irak. Depuis, l’Administration Bush tente officiellement de mettre en exergue, par tous les moyens, son rôle "humanitaire", "pacificateur" et "libérateur" dans ce pays. Jeudi dernier, le chef de l’état-major interarmes US, Richard Myers, soutenait que l’intervention américaine en Irak est la "guerre la plus humaine de tous les temps". Vendredi, c’était au tour du président George Bush de réaffirmer pour la énième fois, à côté de Tony Blair, que l’Amérique a contribué à libérer le peuple irakien d’un régime despotique. Mais pour bon nombre d’observateurs, l’enjeu énergétique serait la raison première de la deuxième guerre du Golfe. Jusqu’à quel point cette théorie est-elle valable ?

Un retour en arrière s’impose si l’on veut tenter de répondre a cette question. Tout a commencé en 1943, lorsque le secrétaire d’Etat américain Harold L. Ickes lance les prémices de ce qui allait devenir "la théorie de la conservation" : face à la consommation exponentielle du pétrole, les Etats-Unis doivent constituer des réserves d’hydrocarbures à l’étranger pour préserver leurs propres ressources. Deux années plus tard, le président Franklin Delano Roosevelt signe avec le roi Ibn Saoud, fondateur de l’immense royaume éponyme, un accord historique qui devra paver la voie à une mainmise américaine sur les premières réserves mondiales. Soixante ans et trois crises pétrolières plus tard, la situation est la suivante : les Etats-Unis consomment aujourd’hui 40 % de la production mondiale de brut dont ils importent la moitié. A ce rythme, ni les gisements texans ou alaskiens, ni l’Arabie saoudite et les autres pays du Golfe, ni même la récente alliance stratégique avec les Russes ne pourront assouvir la soif de l’ogre américain pour le pétrole. La "civilisation de l’automobile" s’inquiète de la raréfaction de l’or noir : selon les estimations les plus optimistes, la consommation de combustible fossile devra presque doubler d’ici à 2050. Avec le développement frénétique des économies de pays émergents comme la Chine et l’Inde, l’accroissement démographique continu (7 à 9 milliards d’habitants en 2050 contre 6 milliards de Terriens aujourd’hui, selon les estimations de l’Onu) et l’absence d’alternatives réelles aux ressources énergétiques fossiles, le monde de demain sera de plus en plus dépendant du pétrole. Les réserves "achetées" en 1945 à l’Arabie, pour quelques pièces en or et en échange d’une protection militaire, ne sont plus suffisantes.

 

Pire, le Moyen-Orient, un des points les plus chauds de la planète, n’est plus ce qu’il était depuis le traumatisme de la guerre du Golfe quand, en quelques jours, l’armée de Saddam Hussein a déferlé sur le riche émirat du Koweït, menaçant du coup l’Arabie saoudite, première réserve en hydrocarbures "extraterritoriale" des Américains. Pis encore, que faire si le royaume wahhabite, une des rares monarchies absolues existantes, est menacé par une poussée fondamentaliste qui priverait les Américains de leur réservoir à essence ? Dix des 19 pirates de l’air du 11 septembre ne sont-ils pas saoudiens ? Le royaume ne fait-il pas face à une menace terroriste constante avec, à la clé, des attentats et des heurts entre islamistes et forces de l’ordre ? Le fondateur d’el-Qaëda n’appartient-il pas lui-même à une richissime famille saoudienne proche des Saoud ? L’Amérique n’a pas non plus oublié les traumatismes des chocs pétroliers. Il y a eu d’abord le choc de 1973, lorsque les pays de l’Opep, qui concentrent actuellement les trois quarts de la production mondiale, ont voulu mettre fin à l’hégémonie des "Majors". Il y a eu ensuite celui de 1979, suite à la révolution islamique en Iran et a la perte d’un précieux allié fournisseur des Etats-Unis. Il y a eu enfin la crise de 1989, consécutive à la première guerre du Golfe. L’Amérique devait donc agir au plus vite pour remettre à jour sa "théorie de conservation".

 

C’est ainsi qu’une étrange alliance prend le pouvoir à Washington : une alliance entre ce qu’il est convenu d’appeler les néoconservateurs - tels Wolfowitz, Rumsfeld, Aschcroft ou Perle - et des grands noms du lobby pétrolier : la famille Bush, père et fils, propriétaire de champs de production au Texas, et le vice-président Richard Cheney, ex-PDG de Halliburton, un des leaders mondiaux en fourniture de produits et de services pour l’industrie pétrolière. Une firme où Condoleezza Rice, la conseillère présidentielle pour la sécurité nationale, a fait ses preuves en tant que cadre… Pour cette équipe au pouvoir, la cible est toute trouvée : l’Irak, avec ses deuxièmes réserves mondiales prouvées, sa position stratégique face au géant iranien, son brut de bonne qualité (presque identique à la référence "Sweet Light Arabian Crude") et, surtout, sa vulnérabilité politique après les sanctions imposées par l’Onu depuis l’invasion du Koweït. La proie est pour ainsi dire trop facile, surtout que, depuis le 11 septembre 2001 et la mise en œuvre de la politique dite de "guerre préventive", l’Amérique n’a plus besoin de prétexte majeur pour violer la souveraineté d’un pays : le régime de Saddam Hussein utilisait des armes chimiques contre son propre peuple et constituait une menace pour la région. Il est antidémocratique, dictatorial, etc. Et si ces prétextes ne suffisent pas, l’Administration Bush va inventer deux mensonges : le régime de Saddam développe des armes de destruction massive et entretient des relations avec le réseau el-Qaëda. Le 20 mars 2003, les troupes américaines envahissent l’Irak…

 

Les capacités irakiennes

 

Si les réserves irakiennes prouvées atteignent environ 115 milliards de barils, d’aucuns affirment que le sous-sol mésopotamien n’a pas encore révélé toutes ses richesses. Pas au point de dépasser les énormes réserves saoudiennes (265 milliards "prouvés"), mais les spécialistes avancent facilement le chiffre de 200 milliards de barils au minimum. Ajouter à cela le fait que les guerres répétitives du régime de Saddam, avec l’Iran d’abord, puis l’invasion du Koweït suivie d’un embargo de l’Onu (qui limitait drastiquement la production), n’a fait qu’économiser les réserves irakiennes. De l’aveu même des autorités irakiennes sous Saddam, seuls 24 des 73 gisements découverts sont exploités. Par ailleurs, treize années d’embargo ont retardé la prospection de nouveaux gisements, surtout dans le Sud et le long de la frontière saoudienne, où, au dire des experts, un vrai eldorado pétrolier pourrait être découvert.

 

L’importance du brut irakien ne s’arrête pas à ces faits : le coût d’exploitation du pétrole dans ce pays figure parmi les moins chers au monde, vu la facilité d’accès aux gisements, leurs profondeurs relativement faibles et surtout la qualité et la fluidité des hydrocarbures tant recherchées par les compagnies pétrolières, malgré l’importance, à court terme, des investissements nécessaires pour remettre à jour les infrastructures de production. Reste un obstacle de taille, l’enclavement de l’Irak. En effet, la production irakienne mise théoriquement sur cinq accès aux marchés mondiaux : l’oléoduc de Kirkouk-Banias-Tripoli, longtemps fermé à cause des rivalités avec la Syrie et principale voie de la contrebande sous l’embargo de l’Onu. L’oléoduc Kirkouk-Ceyhan (Turquie), principale voie actuelle, mais régulièrement saboté par la guérilla. L’oléoduc Kirkouk-Aqaba, dont les travaux ont été interrompus suite aux pressions israélo-US sur la Jordanie. L’oléoduc Bassora-Yanbu (Arabie saoudite), fermé après la guerre du Golfe. Et, finalement, la "ligne stratégique" qui relie Haditha (au nord-ouest de Bagdad) au terminal pétrolier de Fao sur le golfe Arabo-persique, unique porte d’ouverture maritime de l’Irak.

 

Les réserves mondiales

 

Chercher à établir la quantité des réserves mondiales de pétrole relève de l’impossible. La question est stratégiquement importante au point qu’elle relève parfois du secret d’Etat. Tous les pays, les Etats-Unis en premier, gardent jalousement leurs chiffres et manipulent leurs données pour des questions de haute politique. Washington a ainsi minimisé à maintes reprises les estimations des réserves irakiennes pour prouver que son intervention en Irak n’est nullement commandée par des considérations d’ordre énergétique. Les instituts spécialisés et autres compagnies pétrolières s’accordent généralement à dire que les réserves actuelles prouvées s’élèvent à quelque 140 milliards de tonnes, soit l’équivalent de quarante-cinq ans de production au rythme actuel. Le Proche-Orient possède 68 % des réserves mondiales. Mais ces chiffres ne prennent pas en considération les recherches à venir et le développement des méthodes de prospection et d’exploitation qui peuvent augmenter considérablement les prévisions au fur et à mesure que le progrès technique permettra la découverte de nouveaux procédés.

 

Un peu d’histoire

 

L’exploitation du pétrole au Moyen-Orient remonte à 1912 quand Calouste Sarkis Gulbenkian, un homme d’affaires arménien sujet de l’Empire ottoman, créa la Turkish Petroleum Company (TPC) en obtenant du sultan les concessions se trouvant de part et d’autre de la ligne de chemin de fer Istanbul-Bagdad (le "Bagdad Bahn"). Gulbenkian, connu sous le fameux pseudonyme de "Monsieur 5 %", réussit ainsi à unir les intérêts allemands (plus tard saisis par les Français au sein de la Société française de pétrole, ancêtre du groupe TotalFinaElf), britanniques et ceux de la compagnie anglo-néerlandaise Royal Dutch Shell. Gulbenkian imposa à ses coactionnaires le privilège de lui accorder une part de 5 % des bénéfices, ainsi qu’un accord, dit de la "Ligne rouge", instituant le partage de toutes les richesses pétrolières découvertes par les partenaires dans la région allant de la péninsule arabique jusqu’à l’Irak (alors territoires appartenant à l’Empire ottoman). Un accord qui sera dénoncé en 1948 par les Américains, partenaires depuis 1928 de la TPC, et désormais seuls bénéficiaires des énormes gisements qu’ils ont découverts en Arabie saoudite. La TPC va se transformer en Iraqi Petroleum Company (IPC) avec l’avènement de la république en Irak en 1958. Celle-ci va être complètement nationalisée en 1972 au sein de l’Inoc, la Iraqi National Oil Company.

 

 
Le fantôme errant de Yitzhak Rabin

 

par ZIYAD MAKHOUL, publié dans l'Orient-le Jour le 17 avril 2004

 

Seizième semaine de 2004. Dans un monde arabo-musulman où se côtoient avec une presque confondante similitude des Etats qui ont fait de leur ultraviolent antiaméricanisme (de pure façade) un véritable kit de survie politique ; des gouvernements qui ont décidé une fois pour toutes de se murer dans un silence assourdissant, l’équivalent d’une franche et complice caution à la superpuissance yankee postclintonienne ; et des pays qui ont gagné, à la sueur de leur altruisme, de leur générosité et de leur abnégation en faveur des Etats-Unis d’Amérique leur place sur Hollywood Boulevard et, même, sur la bannière étoilée, il y a deux voix qui continuent de s’époumoner dans ce qui ressemble de plus en plus à un désert des Tartares : les Palestiniens - le contraire eût relevé de la pure science-fiction - et les Libanais. Non pas que ces Libanais soient plus enclins au masochisme, au dévouement, au renoncement ou aux sacrifices que leurs cousins arabo-musulmans du Machrek, du Maghreb, du Golfe, d’Asie occidentale ou méridionale. Non pas qu’ils soient plus royalistes que le roi, plus palestiniens que les Palestiniens eux-mêmes, qu’ils ont pourtant appris à connaître, à soutenir, parfois, dans leurs calvaires, après les avoir craints, naturellement haïs, tués, après s’être fait massacrés par eux. Non pas que les Libanais soient de quelque manière que ce soit enfermés, emprisonnés dans une burka sociale, économique ou politique, qui les ligote dans un antiaméricanisme primaire et puéril, qui leur fait oublier qu’ils sont tout simplement antibushistes. Non. 

 

C’est que les Libanais ont réussi à trouver depuis des années leur plus éclatant dénominateur commun, le terreau sur lequel ils sont à même de commencer à envisager, quelles que soient leur communauté, leur tendance politique ou leur appartenance socioculturelle, cette unité nationale qui, souvent, leur fait méchamment défaut : leur refus viscéral, inconditionnel, non négociable, de l’implantation des réfugiés palestiniens. Plus que le droit au retour et les indemnités auxquels ces apatrides doivent prétendre, plus que leur propre lutte contre l’occupation israélienne ou la tutelle syrienne, plus que leurs tentatives désespérées de vaincre la paupérisation, la corruption, les violations de la démocratie et des libertés, les Libanais sont obsédés par ce qui pourrait bien un jour venir bousculer et fissurer sur toute sa hauteur le tout fragile édifice de leur Etat : l’implantation. Et même si cette union sacrée entre tous les Libanais, et, surtout, entre hommes politiques loyalistes et opposants, bute parfois sur des vices de fond (la présence des réfugiés palestiniens depuis plus de soixante ans devenant un bien triste prétexte à la pérennité de l’emménagement des forces armées de Damas, une jurisprudence aux îlots de non-droit, une occasion presque trop belle de renvoyer aux calendes grecques toute une série d’urgences : le désarmement du Hezbollah, l’installation de l’armée le long de la ligne bleue, etc.), force est de constater la prééminence de la loi du plus fort. 

 

Sans pétrole, endetté jusqu’au cou, sous tutelle, collé à Israël, déchiré par les querelles de chiffonniers de ses dirigeants, que peut faire le Liban face aux vilains jeux des mains serrées de Sharon et de Bush fils ? Que peut faire le Liban lorsqu’un locataire de la Maison-Blanche pousse à son paroxysme ses fantasmes démiurgiques en décapitant tranquillement, dans le concept comme sur le terrain, des multilatérales stérilisées jusqu’à nouvel ordre par les bons soins d’Ariel Sharon, en redessinant avec le sourire des frontières internationales ? Un président US qui s’est employé à commettre, en assassinant le traité de Madrid concocté par son prédécesseur de père, l’un des plus ahurissants parricides politiques de l’histoire contemporaine ; à suicider, pour tenter de conserver un bureau ovale qu’il a totalement discrédité en trois ans de règne, une "feuille de route" dont il est censé être l’un des pères ; à enterrer sans même un simulacre de funérailles la résolution 194 des Nations unies - qu’il risque pourtant de supplier un jour d’aller réparer les dégâts qu’il a commis en Irak. Que peut faire le Liban ? Lorsque l’on veut combattre un ennemi, on le fait de l’intérieur. Avec intelligence, pragmatisme et sens du discernement, échelle de valeurs. L’homme, qui a signé avec l’OLP entre 1993 et 1995 l’accord de reconnaissance mutuelle, la déclaration sur l’autonomie des territoires occupés, l’accord intérimaire israélo-palestinien sur la Cisjordanie et Gaza, et un traité de paix avec la Jordanie, s’appelle Yitzhak Rabin. Il doit certainement avoir, là-bas, des héritiers politiques.

 

 
Du poil et du pétrole

 

par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 16 avril 2004

 

Pauvre George Babush, il en avale des bretzels depuis qu’il barbote entre le Tigre et l’Euphrate. Les agités du turban champignonnent à une telle vitesse qu’il faudrait un microscope laser pour repérer les deux ou trois derniers Irakiens encore en veston cravate. Démocratiser le Proche-Orient. Vaste programme ! Avec, à la clé, la fin d’un cloaque de rêve : son sable chaud, ses roitelets de droit divin, ses dictateurs microcéphales, ses mollahs en goguette. Ils nous manqueront. Bonne chance, Mister President. Car il lui en faut de la chance, Dobelyou, qui n’a pas été gâté de ce côté-là. En 2000 déjà, les ordinateurs électoraux avaient cramé quand il a fallu le repêcher face à Al Gore. Quant à la Maison-Blanche, véritable lupanar du temps des Clinton, il en a fait une chapelle ardente. Même au rayon folâtreries, il a réussi à inverser les rôles : une de ses stagiaires, dit-on, a démissionné quand elle l’a surpris en train d’embrasser sa femme.

 

Pas de chance en Afghanistan non plus, où Oussama Ben New York s’est cassé avec quelques milliards de dollars dans ses guenilles. La liberté n’a pas de prix ! Aujourd’hui, la guigne le poursuit en Irak. Après les moustachus du Baas, les barbus d’Allah. La compote explosive du poil et du pétrole… Le Doublevé texan a pourtant tout essayé : le chapelet piégé, le désherbant dans la barbe. Rien à faire, le gazon irakien est dur à tondre. Quant aux armes de destruction massive, là encore, tintin ! Avec cette rage au cœur qui n’en finit pas de hanter le Phénix de la Maison-Blanche : l’Iran, la Corée du Nord et la Syrie qui en regorgent auraient quand même pu en refiler un chouia aux Irakiens. Mesquins, va ! Il reste qu’à quelques mois des élections, notre ami tient vaille que vaille son morceau de Mésopotamie. Courage George, c’est en exerçant des responsabilités qu’on se crée un destin. Ou un passé.

 

 
Le patriarche Sfeir : "Il est inacceptable de dénier aux Palestiniens le droit au retour"

 

paru dans l'Orient-le Jour le 16 avril 2004

 

Lors d’une audience accordée hier à une délégation du "Comité de boycott des produits américains et des sociétés soutenant l’entité sioniste", le patriarche maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir, a affirmé qu’ "il est inacceptable de dénier aux réfugiés palestiniens le droit au retour, d’un trait de plume". Le prélat faisait ainsi allusion aux propos tenus mercredi par le président américain George Bush à la suite d’un entretien avec le Premier ministre israélien, Ariel Sharon. Auparavant dans la matinée, le cardinal Sfeir avait reçu le ministre de l’Industrie à la tête d’une délégation de Zahlé formée d’édiles de toutes les confessions ; ce que le patriarche n’a pas manqué de relever en faisant à ce sujet le commentaire suivant : "D’aucuns estiment que les communautés religieuses sont une tare. Nous disons au contraire que c’est là une grâce et l’existence de ces communautés au Liban réfute le cliché du conflit des religions et des civilisations". "En effet, a-t-il poursuivi, musulmans et chrétiens vivent au Liban, et malgré la diversité des rites au sein de chacune de ces communautés, l’entente règne, en particulier à Zahlé. Espérons que Dieu vous gardera unis et solidaires pour que nous puissions recouvrer notre indépendance, notre souveraineté et notre libre décision". Et Mgr Sfeir de conclure en affirmant : "Vous devez rester solidaires et rien ne devrait vous diviser, ni les municipales ni les législatives, car rien de tout cela n’est plus précieux que l’unité des rangs."

 

Le patriarche maronite s’est entretenu par la suite avec l’ambassadeur des Etats-Unis, Vincent Battle, qui a déclaré à sa sortie de Bkerké : "J’ai soulevé avec le patriarche différentes questions qui concernent le Liban et les Libanais. Quand je suis arrivé à Bkerké, il y avait un grand nombre de jeunes gens chez le patriarche, et cette ouverture est évidemment une chose très positive", a-t-il ajouté. Parmi les autres visiteurs du patriarcat, venus présenter leurs vœux au cardinal Sfeir à l’occasion des fêtes de Pâques : les ministres Ghazi Aridi et Marwan Hamadé, le président du Conseil supérieur de la magistrature, Tanios Khoury, l’ancien Premier ministre Rachid el-Solh, le secrétaire général des écoles catholiques, le père Marwan Tabet, les évêques Youssef Béchara et Boulos Matar, le député Georges Frem, et le président de la Ligue maronite et ancien ministre Michel Eddé.

 


Pour Washington, le Liban ne doit plus se préoccuper de la destination finale des réfugiés
 
Malgré les propos de Bush, les Etats-Unis se disent toujours contre l’implantation
 
par ELIE FAYAD, publié dans l'Orient-le Jour le 16 avril 2004
 

Le virage brutal pris mercredi par le président américain George W. Bush au sujet du conflit du Proche-Orient a provoqué un tollé au Liban, où notamment le chef de l’Etat, Emile Lahoud, a évoqué un "choc violent pour ceux qui croient dans la paix au Proche-Orient". L’ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth, Vincent Battle, s’est toutefois montré rassurant au sujet du sort des réfugiés palestiniens présents au Liban, soulignant que les propos de M. Bush ne signifient nullement que Washington est désormais en faveur de leur implantation dans ce pays. Avec les prises de position de M. Bush, jugeant "irréaliste" de revenir aux frontières de 1949 dans le cadre de tout accord de paix entre Israéliens et Palestiniens, les Etats-Unis ont clairement rompu avec leur politique traditionnelle consistant à ne pas se prononcer sur les questions devant faire l’objet du statut définitif, alors même que Washington ne reconnaît toujours pas Jérusalem comme étant la capitale unifiée de l’Etat d’Israël.

 

Mais ce sont surtout les propos de M. Bush au sujet des réfugiés palestiniens qui ont provoqué des remous dans les milieux politiques libanais, dont la focalisation permanente autour de ce dossier est toute naturelle. Le président américain a déclaré que "la question des réfugiés palestiniens dans le cadre d’un accord définitif devra être réglée à travers l’établissement d’un Etat palestinien où seront réinstallés les réfugiés palestiniens et non pas en Israël". Ces propos ont fait craindre à beaucoup une remise en question du principe du droit au retour des Palestiniens et, en conséquence, une consécration dans les faits de leur implantation au Liban. Cherchant à rassurer l’opinion libanaise sur ce point, l’ambassadeur des Etats-Unis à Beyrouth, qui a été reçu hier à Baabda par le président Lahoud, a affirmé à l’issue de l’entretien que son pays était toujours en faveur du droit au retour, "dans le cadre des grandes lignes définies par le président Bush". "Par conséquent, les Etats-Unis ne sont pas favorables à leur implantation", a ajouté M. Battle. 

 

En clair, cela signifie qu’aux yeux de Washington, le Liban - comme d’ailleurs les autres pays d’accueil - n’a pas à se préoccuper de la destination finale que prendront les réfugiés palestiniens - Israël ou le futur Etat palestinien - puisque dans les deux cas, ils seront supposés avoir quitté le territoire libanais. Il reste cependant à convaincre des responsables libanais qui, pour l’instant, paraissent plutôt sceptiques quant aux intentions américaines. Des sources responsables, citées par notre correspondant au palais Bustros Khalil Fleyhane, estiment en effet que le Liban est le principal lésé par les prises de position de M. Bush, dans la mesure où elles sont "en contradiction" avec le Préambule de la Constitution libanaise, qui interdit formellement l’implantation. Si M. Bush ne revenait pas sur ses déclarations, cela constituerait "une menace réelle" pour la paix au Proche-Orient, soulignent ces mêmes sources, affirmant que le Liban ne saurait se taire sur "l’élimination" du droit au retour et l’impact négatif que celle-ci pourrait avoir sur le plan interne.

 

Pour le moment, le Liban reste donc prudent et hésite à entériner le postulat d’un retour des réfugiés - y compris ceux de 1948 - dans le seul futur Etat palestinien. A l’origine de cette prudence, il n’y a pas que des considérations de principe. Il est en effet depuis longtemps évident que l’entité palestinienne, quelle que soit la superficie qui lui sera finalement concédée, sera dans l’impossibilité physique, matérielle, géographique, démographique, économique et même politique d’accueillir davantage qu’un nombre symbolique de réfugiés. Autant dire que les assurances données par M. Battle au sujet du refus de l’implantation paraissent toutes théoriques. 

 
Putsch Bush
 

par ISSA GORAIEB, publié dans l'Orient-le Jour le 15 avril 2004

 

Il y avait la déclaration Balfour, il faudra enseigner aussi à nos écoliers la déclaration Bush. Par la première, chef-d’œuvre de duplicité, la Grande-Bretagne considérait avec bienveillance, dès 1917, la création d’un foyer national juif en Palestine, pourvu qu’il ne soit pas porté atteinte aux droits des Arabes locaux. Par quel prodige il se proposait de concilier l’eau et le feu, le gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté ne le disait évidemment pas. Ce serait présumer bien généreusement de sa sagacité politique que d’évoquer, en revanche, la duplicité d’un président américain aussi manifestement, aussi aveuglément engagé aux côtés d’Israël que l’est George W. Bush ; le voilà pourtant, qui après avoir asséné le plus rude des coups aux espérances des Palestiniens, trouve encore moyen de leur faire miroiter citoyenneté d’Etat, bien-être, progrès et développement, à charge pour eux de combattre le terrorisme. 

 

Oui enthousiaste au plan Sharon qualifié de "courageux" et d’ "historique", pas de retour aux anciennes frontières car il faut tenir compte des réalités démographiques apparues dans l’intervalle sur le terrain, pas de retour des réfugiés ailleurs que dans les territoires qui leur seront concédés : tout cela, c’est du jamais-vu à la Maison-Blanche et comme le fut naguère la déclaration Balfour, c’est dûment consigné par écrit. Et le président qui, levant tous les tabous, lance cette stupéfiante volée de bombes est celui-là même qui reprochait à tous ses prédécesseurs d’avoir gaspillé temps et énergie dans leurs efforts de paix au Proche-Orient, allant durant ses premiers mois de pouvoir, jusqu’à afficher la plus totale indifférence pour ce dossier. Les attentats antiaméricains du 11 septembre sont venus tout changer, et ce n’était naturellement pas pour le mieux. Le simple bon sens commandait aux Etats-Unis de s’attaquer avec plus de détermination que jamais au cancer de Palestine, ne fut-ce que pour embrigader le gros du monde arabo-musulman dans une légitime offensive mondiale contre le terrorisme islamiste de Ben Laden. La même logique s’imposait de même lors des préparatifs de guerre contre l’Irak, et c’est seulement à l’insistante initiative de son allié Tony Blair que Washington se résigna à parrainer une "feuille de route" pour la paix en Palestine. Mais il ne s’agissait là que d’un itinéraire erratique ne pouvant mener, comme en Irak, qu’au chaos. Une Amérique toujours prompte à dénoncer les violences palestiniennes et à couvrir au contraire celles commises par Israël : la couleur était annoncée, c’était déjà Bush-Sharon même combat. 

 

Même échange de bons procédés, aussi. Bush a eu droit hier (et pour cause !) au titre de meilleur ami d’Israël qu’ait jamais abrité la Maison-Blanche, cadeau de prix pour tout candidat à une (ré)élection présidentielle aux Etats-Unis. Sharon, lui, gagne sur tous les tableaux : il n’abandonne le coupe-gorge de Gaza que pour mieux s’incruster là où cela compte réellement, en Cisjordanie ; ce n’est pas avec Arafat qu’il menaçait hier encore de faire assassiner, mais avec l’Amérique qu’il a négocié et obtenu satisfaction ; et fort de cette victoire, il est assuré de faire taire les ultras du Likoud qui lui reprochaient d’évacuer quelques arpents de sable. C’est un véritable séisme qui a eu lieu hier, dont les secousses se feront sans doute sentir longtemps encore. En bénissant d’avance l’intégration à Israël des gros centres de peuplement juifs en Cisjordanie, Bush ne fait autre chose que reconnaître la règle du fait accompli et qu’absoudre à retardement l’acquisition de territoires par la force militaire : on peut parier que le précédent sera invoqué pour les hauteurs syriennes du Golan ; et de manière plus générale, c’est une licence d’occuper et d’annexer que le chef du "monde civilisé" offre objectivement à tous les Etats en mal de frontières, pour peu qu’ils comptent parmi les proches alliés ou vassaux. 

 

Par-delà l’immense injustice - une de plus ! - infligée aux Palestiniens, Bush fait insulte à l’intelligence du monde entier en ajoutant que ses vues ne déterminent en rien l’issue finale, appelée en effet à être déterminée par voie de négociation entre les parties. Il fait offense à toutes les résolutions de ces mêmes Nations unies, tenues en mépris lors de son équipée en Irak, mais dont il réclame maintenant la coopération pour l’aider à se désembourber. Il fait table rase d’une doctrine diplomatique américaine constante depuis près de quatre décennies à quelques nuances près et qui, malgré la coupable passivité de Washington, persistait à voir dans la colonisation un obstacle à la paix. Car non seulement le principe de base de la conférence de Madrid initiée par son père devient caduc, mais le président des Etats-Unis renie aussi sa propre "feuille de route", dont il a l’outrecuidance de soutenir qu’elle se trouve revigorée, au contraire, par le plan Sharon. Le rêve américain existe bel et bien et le président de guerre, comme il aime se présenter aux électeurs, est assuré désormais d’entrer dans l’histoire. Par la petite porte, vu l’énormité du gâchis.

 

 
Les développements en Irak : Ce qu’ils en pensent
 
par SCARLETT HADDAD, publié dans l'Orient-le Jour le 14 avril 2004

 

Le Liban a passé le week-end sous le choc des derniers développements en Irak. Au-delà des mauvais souvenirs que l’enlèvement d’otages occidentaux ou asiatiques peut susciter chez nombre d’entre nous, c’est surtout le terrible sentiment de voir un pays frère, sinon ami, sombrer dans le chaos qui bouleverse les Libanais. Une fois n’est pas coutume, nous avons demandé à deux personnalités en vue ce qu’elles en pensent.

 

Maan Bachour, président des ligues populaires

 

- Que pensez-vous de la brève arrestation par les forces américaines de l’un des représentants de Moktada Sadr ?
"Il est certain que les Américains possèdent une suprématie militaire incontestable, mais ils ne cessent d’accumuler les fautes politiques. Ils avaient commencé par prétendre que la résistance se limitait au triangle sunnite. Cela s’est avéré faux, puisqu’ils ont aujourd’hui des problèmes avec les chiites et, en fait, avec tous les Irakiens. Ils ont aussi prétendu que la résistance était le fait d’anciens responsables du régime de Saddam Hussein. Or, Moktada Sadr est à l’opposé de ce profil. Enfin, par leurs agissements, ils sont en train de se mettre à dos les chiites et mettent leurs alliés au sein du Conseil national provisoire dans une situation intenable. En Irak, il y a désormais une résistance qui regroupe de plus en plus de gens et une intifada qui mobilise toutes les couches populaires. Arrêter un des représentants de Moktada Sadr à Bagdad en pleine réunion des chefs de tribu ne pouvait qu’enflammer encore plus les esprits."

- Comment expliquez-vous les accusations lancées par John Abizaid à l’encontre de la Syrie ?
"Ces accusations ressemblent à celles portées il y a quelques mois contre la résistance irakienne et qui prétendaient que celle-ci était le fait de courants sunnites salafistes. De plus, M. John Abizaid a suffisamment de moyens pour contrôler la frontière syro-irakienne et y empêcher le vol d’un oiseau. A mon avis, lancer ce genre d’accusations à l’encontre de la Syrie et de l’Iran est l’expression de l’échec des Américains en Irak. Et chaque fois que quelqu’un doit faire face à un échec, il préfère en faire assumer la responsabilité à d’autres. La résistance est irakienne et les Irakiens sont un peuple fier. De plus, les agissements des Américains n’ont pas répondu à l’attente de la population qui se sent occupée et dépossédée de ses biens. En fait, la politique suivie par M. Bremer est le véritable allié de la résistance en Irak."

- Que pensez-vous de l’expression "libanisation de la situation en Irak" ?
"Si, par libanisation, on entend unité contre l’occupant, alors cette expression est justifiée. Les derniers développements ont montré que ce qui unit les Irakiens est bien plus important que ce qui les divise. De plus, la situation en Irak influe sur le climat interne aux Etats-Unis : il y a un an, 80 % de la population appuyait la politique de M. Bush, aujourd’hui, 60 % de la population y est hostile."

- Selon vous, quelles sont les répercussions de la situation en Irak sur le Liban et la Syrie ?
"Ce qui se passe en Irak ne peut que renforcer la position du Liban et de la Syrie par rapport aux pressions américaines."

 

Chebli Mallat, avocat international, professeur et spécialiste des chiites

 

- Que pensez-vous de l’arrestation durant quelques heures par les soldats américains de l’un des représentants de Moktada Sadr ?
"Il me semble que les règles du jeu en Irak sont aujourd’hui bien plus graves qu’elles ne l’étaient auparavant. Notamment il y a un an lors de l’assassinat de l’imam Abdel Magid el-Khoï à la mosquée de l’imam Ali, à Najaf. Les rapports établis à cette époque avaient été très sévères à l’égard de Moktada Sadr, surtout au sujet de son implication dans cet assassinat. Ce qui reste toutefois incompréhensible, c’est pourquoi les Américains ont attendu un an avant de réagir contre lui. Il aurait été bien plus normal et logique de prendre les mesures qui s’imposaient après l’assassinat et d’ouvrir une enquête sérieuse sur cet acte inacceptable, qui ne pouvait être passé sous silence. Mais les Américains n’ont rien fait et ce n’est que la mort de deux de leurs soldats, il y a un mois, qui les a poussés à réagir et à décider qu’ils ne pouvaient pas traiter avec Moktada Sadr."

- Pensez-vous qu’il existe un lien entre Moktada Sadr, Hassan Nasrallah et le Hamas ?
"Il y a en tout cas des éléments de rencontre objectifs. La haine que Moktada Sadr voue aux Américains est essentiellement motivée par le fait qu’il a été écarté du pouvoir. Alors qu’il est le fils d’un grand ayatollah, tué par Saddam Hussein en 1999. Chez Hassan Nasrallah et le Hamas, la haine a été nourrie depuis des années par d’autres facteurs, liés à l’appui inconditionnel des Américains à Israël. Aujourd’hui, pour des raisons différentes, ces trois parties considèrent les Etats-Unis comme leur bête noire. Mais les choses sont bien plus subtiles qu’un simple sentiment de haine."

- Selon vous, où va la situation en Irak ?
"Hélas, je dois dire qu’à mon avis, on se dirige vers une confrontation encore plus élargie. Il me semble qu’il est trop tard pour un compromis : Moktada Sadr ne peut pas accepter moins que son maintien en liberté et les Américains ne peuvent pas ne pas chercher à l’arrêter. La situation est devenue inextricable..."

 

 
13 avril - Une mémoire qui n’apporte pas d’enseignement

Vingt-neuf ans après, le séisme laisse peu de stigmates, mais des séquelles énormes

 

par PHILIPPE ABI-AKL, publié dans l'Orient-le Jour le 14 avril 2004

 

13 avril 1975 - La déchirure. Le pays ne s’en remet toujours pas. Ou si mal. Le centre-ville n’est plus un creuset chaleureux de coexistence conviviale. Mais ainsi refaçonné, il semble au moins joli à voir. On ne peut en dire autant des comptes. Ou des règlements de comptes entre barons de tutelle et autres comtes vassaux. Comme au tout premier jour de la signature des accords salvateurs de Taëf, nul ne s’en dit content. Toutefois au départ, l’excuse était absolue, irrécusable : il fallait faire taire le canon. Assez vite cependant, malgré de bien regrettables dérapages, il a été établi que la paix civile ne courait plus de danger. Il semble alors difficile, pour tout étranger, de comprendre pourquoi les Libanais ne s’attellent pas à réarranger un pacte qui n’arrange personne. Au point que certains censeurs sévères estiment que la crise intérieure, plaquée maintenant sur d’autres thèmes de surface que la présence palestinienne, en est toujours au même point qu’en 1975. C’est-à-dire qu’en retirant aux uns ce que l’on a donné aux autres (ou même pas), l’on n’a fait qu’inverser, en les rendant encore plus compliquées, les données du problème. Qui se résume, à la tête plutôt qu’à la base, en un mot : cohabitation.

 

C’est en effet une lapalissade : l’entente nationale n’est toujours qu’un mirage. La réconciliation politique véritable, que réclament en vain nombre de forces politiques, est reportée, dans la meilleure des hypothèses, pour le prochain régime. Quant à la normalisation élémentaire, entendre la récupération de la souveraineté comme de l’indépendance du Liban, elle reste liée à la conclusion d’une paix globale dans la région. Et cela, par le pouvoir libanais, qui devrait l’exiger en premier ! Autre difficulté : beaucoup d’opposants, la plupart même, soutiennent qu’avant de songer à changer de Constitution, donc de système, il faut d’abord parachever l’application de Taëf. Ils exigent certes, dans ce cadre, le retrait mais également une loi électorale équilibrée, accompagnée d’une décentralisation administrative et d’un nouveau code des naturalisations.

 

Mais bien que des progrès soient possibles par rapport aux législatives de l’an 2000, il est évident que le retour sur la scène internationale d’un Liban vraiment indépendant conditionne tout le reste. On sait en effet que sans une telle évolution, tout arrangement aboutirait fatalement au même résultat que Taëf. C’est-à-dire, se trouvant vicié à la base, il serait inévitablement tronqué, appliqué en certaines parties d’une manière discriminatoire et laissé lettre morte en d’autres tranches. Au seul profit des franges, ou des personnes, soutenues, pour une raison ou pour une autre, par les décideurs. Avec, en filigrane, un chantage larvé, des pressions plus ou moins brutales, plus ou moins subtiles. Exercées à travers l’octroi ou le refus de certaines dispositions. Pour faire fléchir les fractions qui militent, au-delà du retrait des forces syriennes, pour l’indépendance par l’arrêt des immixtions, politiques ou autres, dans les affaires intérieures de ce pays. On comprend dès lors que l’Est demande à la fois l’application exhaustive de Taëf et sa rectification. Walid Joumblatt lui-même estime qu’il est grand temps de corriger les innombrables failles de cet accord fondamental. Il répète qu’il faut assainir les relations libano-syriennes. Ce dont le président Bachar el-Assad a lui-même convenu, en soulignant que ces rapports doivent pouvoir servir de modèle au monde arabe. Promesse faite sans que, selon Bkerké, l’on voie encore des résultats tangibles sur le terrain.

 

En marge de cette question de fond, Joumblatt (comme bien d’autres pôles) fustige les prestations des dirigeants, sinon du pouvoir. Il n’apprécie pas que l’on ait réprimé la manifestation des syndicats et des formations de gauche. Pour rester logique avec lui-même, il admet que les étudiants ont eux aussi le droit de manifester contre la présence syrienne. Ainsi que contre l’emprisonnement de dizaines de Libanais en Syrie. Tout en indiquant qu’il est prêt à répondre aux jeunes, démocratiquement, en organisant de massives contre-manifs. Car, à la lumière notamment de la guerre en Irak, le leader progressiste se raccroche de nouveau, avec force, à la présence syrienne et au jumelage siamois avec Damas. Sur lesquels il s’était posé, un certain moment (maintenant lointain), autant de questions que sur l’utilité d’institutions nationales. De même, il avait jadis dévidé des interrogations, discrètes mais certaines, sur le Sud. Et aujourd’hui, il est à fond pour la Résistance, dont il a visité le leader récemment, tant qu’Israël continue à occuper une portion du territoire libanais (Chebaa).

 

En fait, Joumblatt, comme l’opposition toutes tendances confondues, se trouve forcé de réagir aux éléments de l’heure. Donc de consacrer ses commentaires principalement à la répression des libertés publiques, sous prétexte des élections municipales. On voit ainsi que d’année en année, les Libanais se sont vus confrontés à trop de problèmes ponctuels pour réfléchir ensemble à l’essentiel. C’est-à-dire à la relecture de Taëf. A l’indépendance et à la refondation du système.

 

 
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