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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°40  du 14 décembre 2003  

 
De la renaissance arabe à la décadence, y a-t-il un remède ?
 
Le président de la Fondation de la pensée arabe, le prince Khaled al-Fayçal ben Abdel Aziz, a invité les gouvernements arabes à "repenser la question de l’éducation, qui commence dès l’enfance". C'est ainsi qu'à Beyrouth, pendant trois jours (du 4 au 6 décembre), s'est déroulé le second congrès de l’association avec une participation prestigieuse, dont celle du président algérien Abdel Aziz Bouteflika, ainsi que celle des présidents libanais Emile Lahoud, Nabih Berry et Rafic Hariri. Pas moins de huit ministres arabes ont participé à l’événement, sans compter le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa, et l’ambassadeur des Etats-Unis à Ryad Robert Jordan, aux côtés d’intellectuels arabes et étrangers ainsi que, surtout, des jeunes des pays de la région qui, une fois n’est pas coutume, ont eu un large droit à la parole. 
 
Les débats au cours de cette conférence sur "l'avenir du monde arabe" se sont articulés autour de quatre études spécifiques préparées par quatre universités locales : l’Université américaine (AUB), l’Université Saint-Joseph, l’Université libanaise et l’Université arabe. "Nous n’avons pas d’instituts de recherche dignes de ce nom et indépendants, pas de bibliothèques, pas de musées, et nous sommes tous responsables de cette situation", a déploré le prince Khaled al-Fayçal, lors d’un débat télévisé lundi soir. "On a habitué nos enfants à ne pas savoir dialoguer, à obéir aveuglément. Il s’agit d’un problème du monde arabo-musulman qu’il faut résoudre rapidement. Notre système d’éducation est frileux car nous ne laissons pas de place à l’expérience. Nous ne devons pas craindre de prendre de l’Occident ce qui peut nous être utile, comme il l’a fait avec nous dans le passé", a-t-il asséné.
 
En réponse à d’autres questions, M. Hariri a suggéré que les milliers de jeunes Arabes qui se trouvent aux Etats-Unis se transforment en ambassadeurs de la oumma. "Il faut être présents là-bas et ne pas laisser la scène libre aux Israéliens." Un Egyptien a alors proposé que les chrétiens de la région, et notamment ceux du Liban, qui vivent en sécurité avec les musulmans, parlent avec les Américains puisqu’ils partagent la même religion et qu’ils peuvent se comprendre afin de défendre les musulmans. M. Hariri a répondu qu’aujourd’hui, même dans les pays qui se basent sur l’islam, c’est le concept de citoyenneté qui prévaut. De même, aux Etats-Unis, où les sociétés civiles sont très puissantes, les gens ne sont pas classés selon leur religion. "Nous devons aller nous-mêmes vers les Américains et leur expliquer nos valeurs."
 
Ce sommet sur la nation arabe, à forte connotation socio-culturelle, fait l'objet de ce communiqué où il est question également, à travers divers articles de presse, du voyage du président Chirac à Tunis - l'ancienne Carthage -, de l'émigration libanaise aux Etats-Unis et au Brésil - avec la visite du président Lula à Beyrouth -, de la laïcité en France et des relations entre l'Eglise et l'islam en Europe, en passant par les mariages mixtes au Liban.
 
 
Vaste programme
 
par SERGE TRUFFAUT, publié dans le Devoir le 8 décembre 2003
 

La Ligue arabe, une fois n'est pas coutume, vient de formuler un mea-culpa d'autant plus étonnant qu'il exige une remise en cause profonde de la culture politique des 21 Etats qu'elle représente. En proposant une séparation des pouvoirs, cette organisation s'attaque à la mosquée, cette gardienne de la Loi et directrice de la vie publique. Lors de la conférence qu'ils tenaient ces jours-ci à Beyrouth, les notables de la Ligue arabe se sont livrés à un examen de conscience contrastant vivement avec les propos lénifiants auxquels ils nous avaient habitués jusqu'à présent. Pour une fois, peut-être bien pour la première fois, l'étranger, qu'il soit occidental ou asiatique, n'est plus le bouc émissaire de tous les maux qui affligent le monde arabe. A preuve, ce commentaire du prince Turqui al-Faycal, ancien patron des services de sécurité saoudiens et actuel ambassadeur à Londres, "avant de faire des reproches aux autres, nous devons faire notre propre autocritique". Pour sa part, le secrétaire général de la Ligue, Amr Moussa, a fait de la surenchère en estimant que "nous sommes les premiers responsables de nos propres carences" avant de proposer que les mécanismes inhérents aux régimes démocratiques soient introduits afin d'élire un parlement arabe. Si ce souhait, partagé par tous les représentants de la ligue, devient réalité, alors il s'ensuivra un rude combat entre ses partisans et ses opposants islamistes qui ne sont pas du tout enclins à abandonner les pouvoirs qu'ils détiennent depuis le milieu des années 70.

A cet égard, que nous apprend l'histoire ? Que depuis le choc pétrolier de 1973, l'Arabie saoudite inonde l'univers musulman de ses pétrodollars pour mieux imposer sa vision rigoriste de l'islam. Qu'en 1978, autrement dit pas hier, le général Zia ul-Haq a imposé la charia au Pakistan. Qu'un an après sa prise du pouvoir en 1979, l'ayatollah Khomeyni a introduit le Velayat-e Faqih qui consacre la primauté du clergé en politique. Que depuis sa fondation en 1982, le Hezbollah, le parti de Dieu, est un acteur incontournable de la vie politique au Liban. Que quinze ans après sa création, le Hamas, soit le pendant palestinien des Frères musulmans, est plus populaire que l'OLP d'Arafat. Qu'en effectuant son premier pèlerinage à la Mecque en 1991, l'ancien dictateur indonésien Suharto a encouragé l'islamisation de son pays. Et enfin que la moitié des provinces qui composent le Nigeria ont adopté la charia au cours des trois dernières années. On le voit, après des débuts laborieux, l'islam intransigeant, l'islam puritain, dispose aujourd'hui d'une masse critique qui permet d'avancer que le rapport des forces est actuellement à son avantage. On en doute ? Prenons Le Caire. On estime que la moitié au moins de ses 16 millions d'habitants sont des sympathisants des Frères musulmans. Autrement dit des adhérents à la conception politique du fondateur de ce mouvement Hassan al-Banna qui martelait : "L'islam est un ordre total qui embrasse tous les aspects de la vie. Il est donc à la fois Etat et patrie, gouvernement et nation; il est morale et force." Après avoir médité sur cette conception, on comprendra mieux pourquoi ce triste sire avait emprunté aux faisceaux italiens de Mussolini leur mode d'organisation.

Cela étant, appeler de ses voeux l'implantation d'un système électoral et réclamer une séparation des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire va obliger tous ceux qui souhaitent cela à se poser la question suivante : est-ce que la démocratie est soluble dans le Coran ? Rien n'est moins sûr. Car la mosquée n'abandonnera pas les prérogatives qui sont les siennes depuis des siècles sans batailler ferme. La mosquée fait la loi, dit la loi, impose une loi d'où toutes les valeurs faisant écho aux droits de la personne - ici on pense aux droits de la femme - sont gommées, car cela risquerait d'imprimer sur l'islamisme tout ce qui est considéré comme des vices occidentaux. Il y a pire. La mosquée, il ne faut pas l'oublier, s'est réservée depuis des lunes et des lunes la fonction inhérente au concept de la umma, soit travailler à l'édification de la communauté-Etat des croyants, et restaurer après coup le califat avant de soumettre les dhimmis, soit les chrétiens et les juifs, à la loi coranique. Vouloir un parlement arabe élu, souhaiter une séparation des pouvoirs, va obliger tous les responsables de la Ligue arabe à effectuer la pédagogie de la négation. Laquelle ? Celle de cet islam qui s'est fondé sur la négation de l'Occident en général et de la modernité en particulier. Vaste programme !

 

 
De la renaissance arabe à la décadence, y a-t-il un remède ?
 
Avant même la chute de l’empire ottoman, beaucoup de Libanais avaient préconisé un nationalisme laïque
 
par ABDEL-HAMID EL-AHDAB, publié dans l'Orient-le Jour le 8 décembre 2003
 
L'auteur est avocat
 

Comment les Arabes ont-ils pu choir aussi bas ? Comment pourraient-ils faire pour sortir de cette épreuve ? Le temps est venu de poser les vraies questions afin de cerner le mal et pouvoir rechercher le remède. Dans les années qui ont suivi la Conférence de la paix tenue à Paris en 1919 à l’issue de la chute des anciens empires despotiques (les empires ottoman, russe, germanique et austro-hongrois), une occasion historique s’était présentée. Ces empires avaient été défaits par les vénérables démocraties d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord et tout était donc prêt pour une large propagation de la liberté, de la démocratie et des valeurs y étant associées. Beaucoup de Libanais avaient été à l’avant-garde du mouvement qui avait appelé à une renaissance arabe avant la chute de l’empire ottoman et dans les premières années du Mandat. Citons, à titre d’exemple, Ahmad Farès al-Chidiac, Maroun Naccache, Boutros al-Boustany, Ibrahim al-Yazigi, Salim et Souleiman al-Boustany, Gergé Zaïdan, Khalil Moutran, Amin al-Rihani et d’autres... Leur message avait pour nom liberté et leur patrie avait pour image la langue arabe. A partir de la notion de langue-patrie, ils ont lancé le concept d’arabité fondateur d’un nationalisme qu’ils ont voulu laïque, non religieux et non clanique, et c’est à travers cette conception de l’arabisme qu’ils ont posé les jalons d’un dialogue entre les deux civilisations orientale et occidentale. Leur prêche portait principalement sur un élément de leur culture commune, à savoir les grands principes de la Révolution française et son appel à la liberté, l’égalité et la fraternité.

Les pionniers libanais de la Renaissance arabe avaient lancé leur cri à partir de la France, de l’Egypte, des Etats-Unis et, quelque peu, du Liban, en un temps où ils souffraient encore de l’oppression ottomane, mais la pensée à l’origine de cette renaissance a vu le jour en Egypte où de grands esprits ont œuvré pour concilier la religion et la raison, puis la religion et la modernité. Les plus éminents étaient Mohammed Abdo, Loutfi al-Sayed, Taha Hussein, Saad Zaghloul et le cadi d’el-Azhar, Ali Abderrazak, auteur du livre "L’islam et les règles de gouvernement". Pour la première fois dans l’histoire de la pensée musulmane, un ouvrage prenait appui sur des arguments et motifs religieux puisés dans le Coran, la Sunna et l’histoire de l’islam, pour justifier la laïcité. Celle-ci était ainsi prônée dans le cadre de la foi religieuse et non à partir d’une logique qui la combat. Avec l’arrivée de Abdel-Nasser au pouvoir, un vrai choix devait être opéré sur la question de la religion et de la liberté. L’homme avait été nourri à l’école de la liberté avant d’accéder au pouvoir. Mohammed Hassanein Haykal dit de lui (dans l’ouvrage de Youssef al-Akid intitulé : "Mohammed Hassanein Haykal se remémore") : "Il y avait chez Abdel-Nasser - depuis ses premières années de pouvoir - des préoccupations culturelles, mais il était très sensible aux symboles et réagissait en leur fonction. Il avait, par la suite, tenté de créer lui-même des symboles, valeurs et signes culturels, et c’est ainsi qu’il avait commencé à écrire un roman demeuré inachevé et qui avait pour titre : "Pour la liberté". Il avait rédigé auparavant un article sur Voltaire, "L’homme de la liberté" " (p. 29 de l’ouvrage).

Abdel-Nasser, qui faisait la distinction entre le spirituel et le temporel, avait une conception moderne de l’islam. Preuve en est qu’il s’est violemment heurté au mouvement des Frères musulmans, lesquels ont tenté de l’assassiner. A la page 9 des minutes de la réunion qu’il avait tenue avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, il dit : "Je ne voudrais pas que vous souscriviez à la thèse qui dit que l’islam constitue un obstacle au développement. La caractéristique de l’islam, à mon sens, est qu’il est une religion ouverte sur toutes les époques et toutes les étapes de développement. Je répète souvent ces paroles du Prophète appelant à répondre aux besoins des diverses époques : “Vous êtes les plus aptes à connaître des affaires de votre monde” " (L’Explosion de Haykal, p. 410 à 416). Comment les choses en sont-elles arrivées là ? Des pionniers libanais de la renaissance jusqu’à l’esprit conciliateur islamique qui a ouvert les portes du progrès, aux al-Azhari, Ali Abderrazak qui prône la laïcité, Taha Hussein et Abdel-Nasser qui cite Voltaire comme le champion de la liberté, et qui a distingué entre le spirituel et le temporel dans l’islam ! Comment les choses ont-elles évolué jusqu’à ce point ? Il est certain que le chemin emprunté par le courant de la renaissance et de la liberté n’a pas été facile. L’ouvrage de Ali Abderrazak a été interdit, les livres de Taha Hussein ont été brûlés et leurs ouvrages ont disparu des librairies. Néanmoins le courant de la renaissance est demeuré fort. Alors comment a-t-on abouti à Saddam Hussein et aux régimes arabes ?

1. Après la défaite des armées arabes en Palestine, à la fin des années quarante et au début des années cinquante, les organes des Parlements arabes, formés des fils des classes moyennes, ont commencé à succomber sous les coups des militaires originaires des campagnes. La Palestine fut le prétexte utilisé par les militaires pour s’emparer du pouvoir, et les régimes militaires devinrent la règle. Ainsi en fut-il de la Syrie, de l’Irak, de l’Egypte, de la Libye, du Yémen et du Soudan... Les pays du Maghreb suivirent dès qu’ils eurent acquis l’indépendance, à l’exception du Maroc monarchiste.
2. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale et à l’issue de la naissance de la guerre froide, l’ennemi stratégique des Etats-Unis devint le communisme. La puissance outre-atlantique finança alors le "Plan Marshal" pour assurer la résurrection économique de la rive occidentale de la Méditerranée, l’Europe, afin de résister au communisme. En ce qui concerne la rive arabe de cette même mer, l’Amérique choisit de compter sur l’intégrisme musulman et l’appuya donc politiquement en le laissant accumuler, par ailleurs, des fortunes. De même choisit-elle de compter sur les militaires là où l’intégrisme n’avait pas le pouvoir. Et c’est ainsi que le monde arabe s’est trouvé partagé entre les militaires et les intégristes.
3. Puis apparut Abdel-Nasser, la légende. L’homme donna corps à tous les rêves arabes dans le message qu’il transmit sur le nationalisme arabe. Mais il ne conçut aucun plan laïque pouvant constituer une alternative à l’intégrisme religieux, alors qu’il était le seul à pouvoir entreprendre un tel projet.
4. Le nassérisme consistait en une culture politique, un discours politique nationaliste. Mais il ne faisait pas état de la liberté, et ce sont les services de renseignements qui finirent par imposer leurs propres slogans... Le nationalisme arabe fut ensuite défait avec la défaite du nassérisme en 1967, et la mort de Abdel-Nasser en 1970. Mais la légitimité des "moukhabarats" et de l’économie dirigée et l’absence de liberté et de respect de la dignité de l’homme demeurèrent l’essence du discours politique arabe.
5. A la chute du nassérisme, l’intégrisme musulman devait remplir le vide laissé par le nationalisme arabe défait avec Abdel-Nasser. Les deux axes de la politique arabe devinrent donc les militaires et les intégristes. Cela eut des conséquences graves sur la culture et le discours politique, les manifestations de cet impact étant les suivantes :
a) les écoles se sont multipliées mais l’instruction a disparu. Elle est devenue primitive et politiquement dirigée. La connaissance a été politisée pour glorifier les régimes politiques despotiques et les renforcer. En d’autres termes, la connaissance a été réduite à une explication totalement axée sur la religion ;
b) les régimes despotiques sont convenus avec une certaine catégorie de religieux pour élaborer des conceptions de l’islam qui servent leur pouvoir et sont contraires à tout épanouissement humain ;
c) le pouvoir despotique et les puissances d’argent ont réussi à récupérer les intellectuels arabes. Aussi les travaux de ces derniers ne sont-ils utilisés que pour donner un caractère légal aux régimes ;
d) les cerveaux et les gens compétents ont été contraints d’émigrer et l’émigration est devenue le premier rêve de la jeunesse arabe ;
e) la valeur sociale de l’instruction, de l’homme instruit et de l’intellectuel a été atrophiée, les éléments les plus valorisés étant à présent la fortune, l’argent et le pouvoir despote, sans considération des moyens utilisés pour y parvenir ;
f) la classe moyenne s’est trouvée considérablement réduite en nombre sous les coups de butoir de la pauvreté et de la peur. La corruption sociale et morale s’est substituée à la justice sociale.

Il est de notre droit, face à cette situation, d’opter pour une vision stratégique qui serait élaborée par les élites arabes restantes ou celles qui ont émigré pour échapper à l’oppression des pouvoirs en place et aux méfaits des puissances de l’argent. Ces élites sont appelées à mener une action créative, sociale et patriote, qui reconstituerait la région de l’intérieur et servirait ainsi le progrès dans cette zone du globe. La réforme de l’intérieur, bâtie sur une autocritique sévère, est en effet l’alternative qu’il faut pour faire face aux risques de "remodelage" de la région de l’extérieur. Le seul espoir de changement réside dans le fait que l’Amérique commence à considérer que la situation arabe actuelle constitue un danger pour sa sécurité intérieure en dépit de la soumission de tous les régimes à sa politique. A cet égard, le 11 septembre a donc eu un effet positif : il a jeté la lumière sur la situation arabe aux niveaux politique, social, économique et religieux et il a rendu le changement inéluctable. Mais il est nécessaire que le changement, ou la pensée préconisant le changement, vienne de l’intérieur du monde arabe pour qu’il ne vienne pas du dehors, et il ne faut pas répéter que le changement ne viendra qu’avec la solution de la question palestinienne. La question palestinienne constituait "l’affaire", mais avec la décadence du monde arabe et sa chute à des niveaux si bas sur les plans moral, social et politique, elle n’est plus que l’une des affaires du monde arabe et sa solution ne résoudra certainement pas tous les problèmes accumulés en un demi-siècle.

 

 
Le président Bouteflika à Beyrouth : le monde arabe ne se porte pas bien

 

publié par Algérie Presse Service le 7 décembre 2003

 

Le président de la République, M. Abdelaziz Bouteflika, a affirmé samedi à Beyrouth, dans son allocution de clôture du deuxième congrès de la fondation arabe que "le monde arabe ne se porte pas bien". Le chef de l'Etat, qui livrait "en toute sincérité le fonds de (sa) pensée" sur le devenir de la nation arabe dans un monde difficile et imprévisible, a étayé son propos sur des constats irréfragables. Abordant son analyse à partir du "rapport sur le développement humain arabe", réalisé avec le concours du PNUD et du Fonds Arabe de Développement Economique et Social (FADES), le chef de l'Etat en a livré la substance à travers quelques flashs et des chiffres pour les années 2002 et 2003" qualifiés "d'effarants". C'est ainsi, a-t-il dit, que contrairement aux idées reçues, le monde arabe n'est pas riche puisque le "produit intérieur brut des pays arabes (550 milliards de dollars) est inférieur à celui d'un pays comme l'Espagne (600 milliards de dollars)". Le président de la République citera également le fait qu'un pays de cinq millions d'habitants comme la Finlande exporte plus, en hors hydrocarbures que les 284 millions d'habitants du monde arabe.
 
Au plan culturel, le président Bouteflika soulignera que "le monde arabe traduit chaque année cinq fois moins de livres qu'un pays comme la Grèce qui ne compte que onze millions d'habitants", ou encore que "le nombre total de livres traduits par les Arabes depuis l'époque du khalife El-Maamoun (9 ème siècle de l'ère chrétienne) équivaut au nombre de livres traduits chaque année en Espagne". Dans ce même chapitre, le chef de l'Etat citera des chiffres tout aussi significatifs, indiquant à titre d'exemple que "le nombre de brevets d'invention déposés par les Arabes entre 1980 et 2000 est de 370 contre 7.662 pour Israël", le très faible taux d'utilisation d'Internet ou encore le fait que "53 journaux pour 1.000 habitants paraissent tous les jours dans le monde arabe, contre 285 dans les pays industrialisés". Le président Bouteflika expliquera dans ce contexte que les données du rapport qui "fourmille de données précises", ramène à trois principaux domaines : "les insuffisances" qui ont handicapé le développement des Etats membres de la ligue arabe. Il s'agit, a-t-il dit, de "la liberté d'expression, de l'accès au savoir et de la condition de la femme", c'est à dire, "des domaines qui renvoient à notre conception de la vie en société en ce début du troisième millénaire". Affirmant que nous ne "pouvons plus faire semblant d'ignorer" que tous les pays issus des anciennes civilisations ou des grandes religions nous ont largement devancé sur la voie du progrès et du bien être", il citera à ce propos "les Hindous, les Bouddhistes, les Confucéens, les Juifs ou, bien entendu, les Chrétiens".

Livrant son analyse sur cette situation, le chef de l'Etat a imputé cela au fait que "nos idées, qui, elles, procèdent d'une même trame et d'une même matrice, nous ont portés aux mêmes erreurs et aux mauvaises décisions que nous avons parfois prises dans les domaines de la politique, de l'économie et des relations internationales depuis que nous avions repris en main nos destinées". Apres avoir rappelé que les réformateurs ont posé les problèmes du monde arabe "dans des termes que la culture ambiante ne pouvait accepter" (Ali Abderrazik, Chakib Arslane ou Malek Benabi à titre d'exemple), le président Bouteflika a affirmé qu'aujourd'hui, nous sommes obligés d'admettre ces termes parce que nos affaires ne nous concernent plus nous seuls, mais le monde entier". Aussi, le président Bouteflika a appelé à appréhender la nouvelle renaissance "non plus comme un thème théologique, mais comme une mutation psychologique à réaliser, un bouleversement sociologique à provoquer, une stratégie de développement à mener selon les modalités universelles, une politique internationale destinée à nous rétablir dans notre souveraineté sur nos territoires occupés en Palestine, en Syrie, au Liban et en Irak".

 

 
Plus d’un tiers des immigrés arabes américains est d’origine libanaise

La population arabe des Etats-Unis a presque doublé en vingt ans

 

paru dans l'Orient-le Jour le 5 décembre 2003

 

Le nombre de personnes d’origine arabe vivant aux Etats-Unis a presque doublé en vingt ans pour atteindre 1,2 million en 2000, dont la plupart d’ascendance libanaise, égyptienne et syrienne, selon une étude du bureau du recensement publiée cette semaine. Les personnes d’origine arabe recensées en 2000 sont en augmentation de 41 % par rapport aux années 80 et de 38 % par rapport aux années 90, a précisé le bureau du recensement. Les Etats-Unis comptaient 610.000 personnes d’origine arabe en 1980 et 860.000 en 1990. En 2000, les personnes d’origine arabe, au nombre de 1.180.000, représentaient 0,42 % de la population totale des Etats-Unis (281 millions), contre 0,27 % en 1980. A titre de comparaison, elles sont aussi nombreuses que celles d’origine grecque ou portugaise. Cette étude est la première réalisée sur ce sujet par le bureau du recensement après le changement, en 1997, de la classification des races et origines ethniques. Le questionnaire du bureau du recensement demandait de quel pays étaient originaires les ascendants des personnes résidant aux Etats-Unis en 2000. Le bureau a précisé que les personnes ayant donné le nom d’un pays d’Afrique du Nord ou du Proche-Orient ont été considérées comme arabes. Celles revendiquant une origine kurde ou berbère ont également été classées dans cette catégorie, "même si ces peuples ne sont pas généralement considérés comme arabes", a indiqué le rapport. Le bureau du recensement souligne que 19 % des Américains ont refusé de répondre à la partie du questionnaire concernant leurs origines. Le nom, le lieu de naissance ou la religion n’ont pas été pris en considération pour établir l’origine des personnes.

Plus d’un tiers (37 %) des personnes d’origine arabe vivant aux Etats-Unis ont des ancêtres libanais. Celles d’origine syrienne et égyptienne représentent chacune 12 % et celles ayant des racines palestiniennes 6,1 %, soit 72.000. Les personnes d’origine égyptienne vivant aux Etats-Unis ont considérablement augmenté entre les années 90 et 2000, passant de 79.000 à 143.000 (+82 %). Celles d’origine libanaise sont passées de 394.000 en 1990 à 440.000 en 2000. La population d’origine arabe se retrouve dans toutes les régions des Etats-Unis, même si environ la moitié (48 %) est concentrée dans seulement cinq Etats (Californie, Floride, Michigan, New Jersey et New York). L’Etat industriel du Michigan est celui qui en compte proportionnellement le plus grand nombre avec 1,2 % de sa population. A Dearborn, dans la banlieue de Detroit, le berceau automobile des Etats-Unis, la population d’origine arabe représente 30 % de la population, soit environ 100.000 personnes. Mais c’est New York qui compte le plus grand nombre de personnes d’origine arabe avec un total de 70.000 personnes (soit 0,87 % de la population de cette ville). Le bureau du recensement note qu’au cours des dix dernières années, la population d’origine arabe a augmenté dans presque tous les Etats et notamment en Californie.

 

 
"Le pouvoir assume une part de responsabilité dans l’émigration des jeunes", affirme le patriarche maronite

 

Sfeir : "La justice est devenue tributaire de la politique et des humeurs"

 

paru dans l'Orient-le Jour le 11 novembre 2003

 

Le patriarche maronite, le cardinal Nasrallah Sfeir, a fait assumer aux autorités une part de responsabilité dans l’émigration des jeunes Libanais, dénonçant une "justice devenue tributaire de la politique et des humeurs" et une application tronquée de l’accord de Taëf. Le patriarche s’est exprimé ainsi lors de la cérémonie d’ouverture des travaux de la 37e session de l’Assemblée des patriarches et des évêques d’Orient, qui a traité du problème de l’émigration et qui s’est tenue en présence de Mgr Alberto Ortega, représentant du nonce apostolique, Luigi Gatti, du patriarche arménien-catholique, Mgr Nersès Bedros XIV, et d’un grand nombre d’évêques.

Dans son allocution, Mgr Sfeir a exposé les causes de l’émigration au Liban, retraçant son évolution depuis les événements de 1860, avant de s’arrêter sur ses aspects positifs et négatifs. Et c’est en développant son côté négatif qu’il a renouvelé ses critiques contre le pouvoir. "Bien qu’un siècle et demi se soit écoulé depuis les débuts de l’émigration libanaise, le Liban n’a pas su polariser ses fils émigrés et les attirer à lui. Il faut rappeler que ces derniers constituent pour lui un capital humain et un potentiel intellectuel et économique uniques. L’histoire de l’émigration est certes presque légendaire. Le Liban, hélas, demeure incapable d’en tirer profit. C’est surtout dans la perte de ses fils instruits, détenteurs de spécialisations diverses, ceux-là mêmes qui sont capables de dynamiser les secteurs de l’économie, de restaurer les institutions et le tissu social, que le bât blesse. Nous avons ainsi vu partir, malgré eux, nombre de jeunes par craintes de représailles, de poursuites, d’interrogatoires, voire d’arrestations mêmes provisoires. C’est ce que beaucoup nous ont confié lors de notre récente tournée dans sept pays européens. Ce problème attend toujours d’être résolu. Si l’accord de Taëf avait été appliqué comme il aurait fallu qu’il le fût, on aurait pu éviter à la jeunesse libanaise, chrétienne en particulier, de subir une crise aussi aiguë et tragique. A la question de ces jeunes sur la possibilité pour eux d’un éventuel retour, nous n’avons su que répondre, tant la question de la justice semble être devenue chez nous tributaire de la politique et des humeurs. Il est donc urgent de se pencher sérieusement sur ce problème si notre désir de voir ce pays retrouver la place qui est sienne parmi les nations est bien réel", a-t-il affirmé.

Et le patriarche de poursuivre : "Il est encore à craindre que la jeunesse perde, loin du pays, les valeurs religieuses, morales et humaines auxquelles elle a été habituée. Beaucoup de parents, inquiets de cette perspective, sont rentrés au pays, de peur que leurs enfants n’adoptent un style de vie répandu dans certains pays où les jeunes quittent le foyer paternel dès seize ans, coupant tous les ponts avec leurs parents". Mgr Sfeir a en outre évoqué la conservation du lien de l’Eglise avec la diaspora, dénonçant au passage "la prolifération de la corruption du favoritisme et du népotisme, des vices qui sont toujours en vigueur dans l’Administration libanaise".

 


L'exception culturelle, identité de l'Europe

 

"L'Exception culturelle. Une règle en quête de contenus", par Jean-Michel Baer, Fondation En Temps Réel, cahier 11, octobre 2003 (www.entempsreel.org).

 

L'auteur est l'ancien directeur de la Culture et de l'Audiovisuel à la Commission de Bruxelles


par ANTOINE DE BAECQUE, pubié dans Libération le 20 novembre 2003

 

Publié par la fondation En Temps réel, issue de la gauche libérale comme le fut, en son temps, la fondation Saint-Simon, ce nouveau cahier se penche, sous la signature de Jean-Michel Baer, ancien directeur de la Culture et de l'Audiovisuel à la Commission européenne de Bruxelles, sur le concept d' "exception culturelle". Ou comment le ressortir du placard en lui donnant un nouveau "contenu", tel est le projet déclaré. On sait que l'exception culturelle fut inventée par la profession du cinéma français et le ministère de la Culture (langien) pour contrecarrer, voici bientôt quinze ans, les ambitions commerciales toutes puissantes de l'Oncle Sam. Non, la culture n'est pas qu'une marchandise et, tout particulièrement en France, elle est un art de vivre aussi bien chez les artistes que pour les amateurs et consommateurs : elle est le soubassement d'une civilisation, sa condition sine qua non, son dernier refuge. Elle doit donc être préservée, protégée, subventionnée, promue comme un élément de service public face à la "culture" américanisée, uniquement perçue comme divertissement à commercialiser.

Le concept a fait florès : il est devenu l'un des chevaux de bataille de ceux qui contestent la toute puissance de l'empire américain du divertissement, sa toute puissance tout court, devrait-on dire. Jean-Michel Baer le rappelle, lui qui fut bien placé, à la Commission de Bruxelles, pour voir l'élargissement du concept d'exception culturelle, passant de la France à l'Europe, voire à l'altermondialisme, devenant une machine de guerre antiaméricaine. La toute récente décision de l'Unesco de rédiger un instrument politique international susceptible de promouvoir la "diversité culturelle" (le nouveau nom sous lequel se cache une "exception" qui sonnait un peu trop élitiste) va dans ce sens. Ce qui, au départ, pouvait apparaître comme une valeur refuge hexagonale, voire chauvine, est désormais un flambeau qu'on se dispute à l'échelle internationale. Les sociétés européennes sont en train de défendre une position commune proche de l'exception culturelle à la française.

Ce que propose maintenant le texte de Jean-Michel Baer consiste à penser les enjeux de l'exception culturelle en termes de contenus. Il propose de repérer ces contenus de trois manières. D'abord, se donner des "indicateurs" de la diversité culturelle, une sorte d'observatoire international permettant de mesurer le moins aléatoirement possible -­ disons le plus objectivement -­ la vigueur de la création dans chaque pays d'Europe (et donc de comparer) : nombre d'éditeurs, de producteurs-distributeurs de films, de théâtres subventionnés ou privés, de maisons de disques... Ensuite, il s'agirait de promouvoir une déconcentration de l'offre culturelle, vieux projet remis au goût du jour "décentralisateur" : la culture ne sera dynamique que diffusée du centre vers la périphérie. Enfin, troisième élément : une circulation mondiale des oeuvres. Là où la mondialisation n'est pas seulement celle de l'économie et des entreprises, mais celle des savoirs, des pratiques culturelles, des objets de culture. C'est une forme de contre-mondialisation, comme l'on parle d'une contre-culture. Ainsi pourvue de véritables contenus, l'exception culturelle ne serait plus seulement une arme de guerre antiaméricaine, mais un véritable contre-modèle civilisateur, identité profonde de l'Europe. De là à offrir l'exception culturelle aux manifestes altermondialistes qui fleurissent, il n'y a qu'un pas. Franchi d'ailleurs par Jean-Michel Baer qui, tout à la fois, s'en réjouit et s'en inquiète.

 

 
Les associations culturelles au Liban : situation actuelle et concertations pour une action commune
 

paru dans l'Orient-le Jour le 1er décembre 2003

 

Le Comité national libanais de l’Unesco (pour l’éducation, le savoir et la culture) a réuni, au palais de l’Unesco, autour d'une table ronde, les représentants et les présidents d’une trentaine d’associations culturelles des quatre coins du pays pour une rencontre visant à développer entre elles des contacts et des échanges réguliers. Le but de cette initiative n’est pas d’unifier les activités des différentes associations, qui ont chacune leurs particularités propres, ni même de mettre en place un organigramme commun, a déclaré en substance la secrétaire générale du comité de l’Unesco, Salwa Baassiri. Il s’agit plutôt de réfléchir ensemble sur la situation actuelle de la culture au Liban, d’en relever les faiblesses, les lacunes, d’en déterminer les priorités et d’essayer d’élaborer un plan d’action concertée pour une meilleure diffusion sur le terrain. Au cours de cette première réunion, les débats - parfois enflammés - ont été surtout axés sur l’identité culturelle : arabe ou libanaise, sur le manque d’aide ou plutôt le quasi-désintérêt de l’Etat pour l’action culturelle et sur l’interaction entre politique et culture. 

En perdition de terrain 

Du nord au sud du pays, un même constat : l’intérêt pour la culture se perd de plus en plus. Certains y voient là la conséquence de la situation économique. Dans un pays où la classe moyenne (celle qui s’intéresse le plus à la culture) n’existe pratiquement plus, la priorité est évidemment donnée à la « survie » quotidienne. D’autres estiment que c’est là l’un des effets de la guerre et du changement social qui s’en est suivi. "On est bien loin des années cinquante et soixante, cette période faste de la vie culturelle au Liban où l’instruction et le savoir faisaient la valeur de l’individu. Aujourd’hui, c’est le culte de l’apparence qui prédomine et fait loi", a déclaré Nazih Kabbara, président du Conseil libanais culturel du Nord. Qui a expliqué cette inculture progressive par la médiocrité des programmes télévisés ainsi que par l’indifférence des médias qui, selon lui, ne couvrent que les événements culturels bénéficiant d’un grand renfort de publicité ou du patronage d’un homme politique. D’autres encore pensent que ce mal est dû essentiellement à l’hégémonie d’une sous-culture de masse et qu’il n’est pas spécifique au Liban.

Autocritique 

Quoi qu’il en soit, si des raisons externes ont sapé ces dernières décennies le travail culturel, les intervenants ont également procédé avec lucidité à une certaine autocritique. Ils ont reconnu que la culture avait parfois tendance à se scléroser au Liban. Qu’il y a une prolifération de conférences où le verbiage stérile l’emporte sur un réel sujet de débat. Que nombre de programmations dites culturelles sont d’un manque total d’intérêt. Bref que la culture n’est pas en train d’atteindre son objectif primordial, à savoir la diffusion de la connaissance dans toutes les classes sociales, "comme c’est le cas en Europe, où le paysan de la région la plus éloignée du pays peut vous parler aussi bien d’une musique de Bach que de ses droits et obligations de citoyen", a d’ailleurs indiqué, à titre d’exemple, le professeur Antoine Messarra, qui présidait cette assemblée. 

La grande question de cette rencontre a également porté sur les moyens de parvenir à intéresser la jeune génération aux débats d’idées. "Comment entrer dans les maisons, les écoles, les universités pour atteindre la jeunesse ? Par quels moyens, quels médias, quelle manière de traiter les sujets faut-il les attirer ?" s’est interrogé Jean Hashem, du Club culturel de Zghorta. Les participants ont reconnu à l’unanimité qu’une "culture du changement" (dixit Antoine Messarra et Zouhayda Darwich Jabbour) est plus que jamais nécessaire. Consolider la pratique culturelle au Liban, mettre en place une méthodologie de travail tournée vers les jeunes et redonner à l’intellectuel son rôle d’intervenant actif pour une évolution de la société, voilà globalement les objectifs de cette rencontre à l’Unesco. Des résolutions de solidarité et de changement à programmer au cours des prochaines séances.

 

 
Le "hidjab", la croix et l'Europe
 

Pressions en faveur du voile islamique, atteintes à la mixité, dénonciation de l' "islamophobie" : la cohésion républicaine en péril ?

 

par JEAN-LOUIS HAROUEL, publié dans le Figaro le 5 décembre 2003

L'auteur est professeur agrégé de droit à l'université de Paris-II. Auteur de Culture et Contre-cultures (PUF)

 

Bien évidemment, il ne faut pas interdire à l'école les croix, médailles de baptême, étoiles de David, mains de Fatma et autres amulettes. Ce sont des signes d'appartenance religieuse à caractère privé, non ostentatoire. Le foulard islamique est bien davantage que cela. C'est la manifestation publique, ostentatoire, du respect d'une norme vestimentaire édictée par une religion. Or, cette règle vestimentaire, dès lors qu'elle prépare dès l'adolescence les femmes au statut d'infériorité et de soumission auquel les condamne l'islam, est contraire au principe d'égalité, en l'espèce d'égalité entre les sexes, qui régit le droit des Etats européens. Le foulard à l'école, c'est l'affirmation publique que l'on peut vivre en France sous le droit coranique, en bafouant celui de la République. Cette voyante soumission à une prescription vestimentaire divine dans ce temple de la laïcité qu'est l'école républicaine française correspond à une offensive politico-religieuse des courants les plus agressifs de l'islam. Le foulard à l'école est un étendard islamique planté dans le sol français, pour bien manifester que celui-ci est désormais terre d'islam, et que la loi de l'islam a vocation à y régner entièrement.

Un message explicite doit être adressé d'urgence aux islamistes pour leur signifier qu'il n'est pas question de leur livrer en otages les populations immigrées venues de pays musulmans, et que la France n'est pas terre d'islam. Il faut donc interdire le foulard à l'école, et le foulard seul. Il ne faut pas se laisser intimider par l'accusation d'islamophobie. Il ne faut pas livrer au pouvoir des islamistes et laisser enfermer dans la loi islamique tous les jeunes gens et jeunes filles qui aspirent à vivre dans la totale liberté par rapport à la religion dont bénéficient les sociétés sécularisées de l'Europe. C'est un indispensable premier pas vers cet "islam des Lumières" qu'appelle de ses voeux Bernard-Henri Lévy. Un islam des Lumières ne pourra apparaître que lorsque la religion musulmane aura subi l'équivalent de ce qu'a subi depuis trois siècles la religion chrétienne. Elle a subi la haine, le mépris, la dérision, le rejet, la violence. Aucune autre civilisation n'a accompli un travail de démonstration de la stupidité et de la nocivité de sa religion comparable à ce que l'Europe a fait dans ce domaine depuis le XVIIIe siècle.

Aujourd'hui, le catholicisme est une religion ayant perdu sa vigueur. Il est bénin, tolérant, accommodant, repentant, aussi peu exigeant en matière de dogme que de discipline. Quand l'islam en sera là, on pourra parler d'un "islam des Lumières". Il n'en demeurera que l'idée d'un dieu unique, et du désir du bien qu'il a mis dans le coeur des hommes. C'est-à-dire à peu près le théisme de Voltaire. L'islam, pourtant déjà ancien de près d'un millénaire et demi, est resté une religion étrangement jeune, parce qu'elle n'a jamais été vraiment contestée. Il faut aider l'islam à vieillir, à s'adoucir, à s'humaniser, dans l'intérêt des musulmans et de l'humanité entière. D'où l'urgence d'interdire le foulard. En revanche, interdire au nom d'une fausse symétrie la croix ou autre pendentif serait un profond contre-sens quant à la signification de la laïcité. De même qu'il serait aberrant et politiquement suicidaire de supprimer une fête légale d'origine catholique pour la remplacer par une fête religieuse musulmane. Par démagogie et faiblesse, on tournerait ainsi le dos à la recherche d'un islam des Lumières. On travaillerait à faire officiellement de la France entière une terre d'islam, et de l'ensemble des Français un peuple islamisé : un jour par an, pour commencer. Une fête religieuse musulmane n'aurait pas du tout en France la même signification qu'un jour férié d'origine chrétienne, issu d'un compromis séculaire avec l'Etat laïque et anticlérical. Faire de l'Aïd-el-Kébir un jour férié constituerait un prodigieux cadeau à la fois aux islamistes et au Front national, qui ont ici les mêmes intérêts, et compromettrait radicalement l'assimilation de l'immigration issue de pays musulmans. Ce serait le commencement de la fin pour la laïcité française, pour une sécularisation résultant de l'esprit même du christianisme.

Certes, la sécularisation des sociétés européennes a été réalisée au prix de grands combats intellectuels et d'affrontements souvent violents. Il n'en reste pas moins que cette sécularisation était inscrite dès l'origine dans le christianisme. Elle résulte de ces deux proclamations fondatrices : "Mon royaume n'est pas de ce monde" et "Rendez à César ce qui est à César". De là découle la séparation du spirituel et du temporel, du profane et du sacré, de l'Eglise et de l'Etat. Comme le note Elie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d'Israël en France, c'est là que réside la grande explication du décollage de l'Occident. Il y a dans le christianisme une logique de sécularisation. Elle explique le développement de la liberté de l'esprit, la curiosité scientifique, la remise en cause de la religion et de l'Eglise, la laïcité. L'agnosticisme et l'athéisme qui se développent presque impunément depuis le XVIIIe siècle sont le produit de l'esprit de liberté que portait en germe le christianisme. C'est l'Europe chrétienne, parce qu'elle était chrétienne, qui a inventé et mis en oeuvre la distinction du spirituel et du temporel, la sécularisation du politique et de la société, l'Etat moderne, la laïcité. Pour la même raison, c'est la civilisation européenne qui a inventé les droits de l'homme, la démocratie moderne, le progrès scientifique et technique, le développement économique.

La chance des populations immigrées originaires de pays musulmans se trouvant actuellement en Europe est de pouvoir vivre dans une société qui est le produit historique de la civilisation chrétienne : une société sécularisée, moderne, libre, tolérante, à haut niveau de vie moyen et socialement généreuse. Leur assimilation à cette société passe par leur adhésion à ses valeurs, qui sont dans une large mesure des valeurs chrétiennes sécularisées. L'avenir de l'Europe est peut-être musulman mais les racines de l'Europe ne sont, n'en déplaise à Jacques Chirac, aucunement musulmanes. L'Europe ne doit certes pas être un "club chrétien" au sens confessionnel du terme. Mais pour ce qui est de l'histoire, de la civilisation, des valeurs, il est bien évident qu'elle est une entité chrétienne et ne peut pas être autre chose, à peine de se renier entièrement, de perdre totalement son sens. Si l'Europe était conséquente avec elle-même, elle devrait mettre, au centre du cercle d'étoiles de son drapeau, une croix pareille à celle du drapeau suisse : une croix qui, pas plus que celle-ci ne serait un symbole religieux, mais bien l'emblème de l'histoire et de la civilisation de l'Europe.

 

 


Paris-Tunis et retour
 
Après le voyage officiel de Jacques Chirac
 
par ALAIN-GERARD SLAMA, publié dans le Figaro le 8 décembre 2003

 

De la Tunisie compliquée, le visiteur revient avec une idée simple. Dans ses rapports avec l'islam, la République se signale par sa persévérance dans l'erreur. A l'époque coloniale, elle a pratiqué dans ses territoires du Maghreb une politique d'assimilation jacobine qui lui a aliéné les peuples qu'elle se donnait pour mission d'éduquer. Après la décolonisation, elle a mené sur son propre sol une politique de soutien à la diversité culturelle qui a encouragé les musulmans immigrés à poursuivre leur combat contre elle. S'obstiner dans un tel contresens historique relève de la pulsion suicidaire, quand le nombre des musulmans de France dépasse cinq millions. C'est pourtant ce que la majorité des dirigeants et des élus de ce pays continue de faire avec une belle constance. Les polémiques soulevées par le voyage du président de la République française en Tunisie viennent encore d'en témoigner. Jacques Chirac a été accusé par le PS de complaisance envers un régime autoritaire, auquel il est reproché d'être plus proche des dictatures du monde arabe que de la démocratie selon nos critères et de limiter un droit de l'homme essentiel, qui est la liberté d'expression.

Or les censeurs les plus ardents du voyage présidentiel, les critiques les plus intraitables du respect de la spécificité tunisienne sont ceux-là même qui, en France, prônent le droit à la différence et les discriminations positives. Les adversaires les plus farouches du compromis tunisien entre l'islam et l'Occident sont ceux qui réclament, ici, une application plus souple des principes de la laïcité. Les contempteurs les plus virulents d'un dialogue franco-tunisien pour cause de violation des droits de l'homme sont ceux qui, chez nous, rejettent toute sanction contre le viol du droit humain le plus fondamental, celui de l'autonomie de la personne, bafoué par l'obligation religieuse faite aux femmes de porter le foulard islamique. La première objection, la plus évidente, à ces critiques est qu'il s'agit d'un voyage d'Etat. L'enjeu est international. L'objectif est de faire avancer sur le pourtour de la Méditerranée la solution de problèmes aussi fondamentaux que la lutte contre le terrorisme, la maîtrise de l'émigration, la poursuite du développement. A l'occasion de ce voyage, la capitale tunisienne a été l'épicentre d'une rencontre historique "5 + 5" qui, longtemps mise en sommeil à cause des crises du Golfe et du Moyen-Orient, concrétise un vieux rêve en rassemblant les dirigeants des pays du bord de la Méditerranée.

La deuxième objection est que, si le régime tunisien s'effondre, toute la région basculera avec lui. De tous les pays du Maghreb, la Tunisie, avec moins de dix millions d'habitants, n'est certes pas le plus puissant. Elle n'en est pas moins, et de loin, celui qui, tout en restant un Etat musulman, est le plus proche des intérêts européens, en particulier français et italiens. Tout a été dit dans la presse sur un "miracle" économique qui concerne à la fois les villes, où ont disparu gourbis et ghettos, et les campagnes, où les implantations industrielles et le tourisme peuvent se développer en sécurité. La croissance du pays est de 5,5% par an, le chômage est descendu de 30 à 15% ; la dette, de 57%, est inférieure de plus de 20% à la nôtre, et le niveau de vie moyen se compare à celui des Républiques d'Europe centrale intégrées à l'Union. Pour une dictature censée a priori casser la confiance, un tel bilan n'est pas si mauvais.

Nous ne savons pas si ce processus débouchera sur une démocratie comparable à la nôtre. Mais le régime actuel se distingue des régimes autoritaires par le fait qu'il tourne le dos à la guerre. La Tunisie doit à Bourguiba, son refondateur, d'avoir assumé la vocation pacifique que lui dictent sa situation géographique et sa culture, à la croisée de plusieurs mondes (Voir Tunisie, mémoire de l'humanité, par Guillemette Mansour, éditions Simpact). L'actuel président ben Ali, parvenu au pouvoir après la déposition du vieux lion génial rongé par la maladie, n'avait pas la même légitimité historique que son prédécesseur. Il aurait pu être entraîné dans une stratégie de violence, vers laquelle les islamistes voulaient le précipiter. Il a su éviter de faire couler le sang, et maintenu le cap de la modernisation. Dans un pays qui compte encore un tiers d'analphabètes, il a maintenu la pression sur les partis, mais il a fait progresser les formes institutionnelles de la démocratie. En mettant son pays à l'heure du numérique, il le fait entrer dans le circuit de la mondialisation. Le cinéma, le théâtre, les beaux-arts se sont branchés sur ces réseaux (Témoin les rencontres d'art contemporain de la Medina de Tunis, 18 octobre-15 décembre 2003).

Reste, omniprésent, obsédant, le culte de la personnalité. Mais - et c'est la troisième objection - dans un pays où chaque lettre de l'alphabet rappelle le Coran, ce culte, conçu par Bourguiba sur les modèles d'Atatürk et de Salazar, était et demeure le seul antidote aux passions religieuses. La menace islamiste a reculé. Elle n'a pas désarmé pour autant. Elle s'infiltre par les frontières algérienne et libyenne. Elle tombe des satellites, dans lesquels les théocraties arabes investissent des sommes colossales. Dans la logique de l'Occident, les meilleurs antidotes à l'islamisme devraient être la démocratie et la modernisation. Dans la réalité actuelle du monde arabo-musulman, il est impossible de les avoir ensemble. L'islamisme est une idéologie d'ambition planétaire qui se sert de la modernisation et qui retourne contre elle la démocratie. Comme le nazisme et le communisme, cet obscurantisme d'apparence médiévale, qui devrait trouver son terreau dans les seules catégories sociales déstabilisées par la modernité, a une clientèle qui ressemble au métro à six heures du soir. Depuis le 11 septembre 2001, le monde a découvert que les pires fanatiques se recrutent dans des milieux fortunés et de haute culture. Le paradoxe de la Tunisie est que, pour lutter contre l'islamisme, ses dirigeants doivent s'appuyer sur le peuple contre une partie des élites. Cela ne va pas sans peine, ni sans concessions du régime à une certaine reconfessionnalisation. On peut s'en inquiéter. Certainement pas lancer des anathèmes quand notre propre démocratie hésite, alors qu'elle a les moyens de se montrer intraitable.

 
Ces Libanais contraints de se marier à l'étranger
par ELODIE RATSIMBAZAFY, publié dans Ouest-France le 27 novembre 2003
 
Dix-sept communautés religieuses cohabitent au Liban. Dans ce pays où le mariage civil n'existe pas, l'union de deux personnes de confession différente oblige l'une des deux à renier sa religion (mais ceci n'est pas le cas par exemple de l'église melkite grecque-catholique, qui impose cependant au conjoint musulman d'accepter de fonder un foyer chrétien). L'autre solution : convoler à l'étranger. Ziad et Leila se sont mariés civilement sur l'île voisine de Chypre. "Je suis musulmane, il est chrétien ; pour l'épouser, j'aurais pu me convertir à sa religion, mais je n'étais pas prête pour ça." Leila, 33 ans, résume en une phrase le problème qui se pose aux couples mixtes au Liban. Le simple mariage civil n'existant pas au Pays des cèdres (pas plus, d'ailleurs, qu'en Israël ou en Syrie, ses voisins), l'alternative est simple : soit l'un des deux adopte la religion de l'autre, soit les futurs époux optent pour le mariage civil dans un pays où la loi le permet. C'est ainsi que Leila et son compagnon, Ziad Moussa, se sont retrouvés à la mairie d'Ayia Napa, une petite ville sur la côte Est de Chypre. Ils se sont passé la bague au doigt à 200 kilomètres de Beyrouth, sans s'unir devant Dieu, bien que croyants tous les deux. Un choix pleinement assumé : "Le mariage civil est plus moderne que le mariage religieux, estime Leila. Surtout pour les femmes musulmanes. Si je m'étais mariée selon ma confession, je n'aurais pu, par exemple, hériter que d'un huitième des biens de mon mari, en cas de décès."

Reste que la démarche du jeune couple s'apparente à un parcours du combattant. Il a d'abord fallu convaincre les deux familles. Dans un pays où tout est régi par la religion, où les traditions pèsent lourd dans la vie quotidienne, pas facile de faire passer l'idée d'un mariage non religieux. "Mon père n'était pas d'accord, au début, se souvient Leila. Il avait peur de la réaction de sa famille qui n'est pas très ouverte." Quant aux parents de Ziad, "quoique plutôt laïcs, ils ont eu du mal à accepter cette décision. La pression sociale était trop forte". Une fois franchi l'obstacle familial, le couple a dû affronter de longues démarches administratives. D'abord, élire un pays qui officialiserait son union. Puis se procurer des visas. Pour Ziad et Leila, Chypre représentait l'endroit rêvé. Pas trop loin, pas trop cher. L'île a, de plus, l'avantage d'être jolie, ce qui permet de jumeler mariage et voyage de noces. Les mairies chypriotes sont rodées ; le business du mariage civil y est bien huilé. A tel point que, souvent, des employés de mairie font office de témoins et de photographes des couples non accompagnés. Après avoir réuni l'argent ­- un mariage à Chypre coûte entre 850 et 1250 Euros -­ Ziad et Leila se sont envolés pour quatre jours avec les parents de la jeune femme, ses frères, les témoins et un des oncles de son mari. "Le deuxième jour, nous nous sommes présentés à la mairie à 9 h. Nous avons payé, donné nos papiers, puis nous sommes revenus à 11h30, en costumes, pour la cérémonie." Elle a duré "deux minutes cinquante", sourit Leila.

Simple formalité, donc. A Chypre. Mais une fois rentrés au pays, les couples mariés à l'étranger ne sont pas à l'abri de complications judiciaires. Si leur union est bien homologuée par l'Etat libanais, ils continuent de dépendre de la loi chypriote pour tout ce qui touche à l'héritage, au divorce... Pour mettre fin à cette situation complexe, Elias Hraoui, président de la République libanaise de 1989 à 1998, avait envisagé une loi sur le mariage civil. Son argumentaire faisait vibrer la fibre nationaliste : "Quand il y a un conflit au sein du couple, le juge applique la loi étrangère 'Au nom du peuple libanais' !" Son projet de loi croupit toujours dans les archives de l'Assemblée. Faire glisser le mariage aux mains des autorités civiles représentait une menace pour les intérêts des chefs religieux. "Ils auraient perdu de leur influence, de leur pouvoir, analyse Ogarit Younan, sociologue et présidente du Mouvement pour les droits humains, une association libanaise qui milite pour le mariage civil. Ils auraient également perdu de l'argent car les mariages leur en rapportent beaucoup. Et puis, les extrémistes avaient peur de la laïcisation de la société."

C'est bien là le noeud du problème : pour une société où, depuis 1936, chacune des dix-sept religions applique sa propre loi et possède ses propres tribunaux, la pilule est dure à avaler. Ziad et Leila reconnaissent que leur démarche s'apparente à "un acte militant". Ils habitent Beyrouth, gagnent correctement leur vie, fréquentent des milieux intellectuels : c'est le profil type de ces 'mariés de l'exil' dont le nombre est impossible à connaître. Une prise de distance vis-à-vis de leur culture familiale qu'ils continuent d'assumer dans le mariage : Ziad et Leila s'étaient mis d'accord pour donner à leur premier enfant un prénom ni chrétien ni musulman. "Quand nous avons appris que Leila attendait un garçon, nous avons décidé qu'il s'appellerait Ramzy, se rappelle Ziad. Ma mère a fondu en larmes parce que, dans la tradition chrétienne orthodoxe (et autre), le premier bébé doit porter le prénom de son grand-père. Après de longues discussions, elle m'a convaincu de l'appeler Georges. Il a ensuite fallu convaincre Leila qui, à son tour, a fondu en larmes... comme ses parents." Dans quelques jours, le petit Georges devrait ouvrir les yeux sur un monde bien compliqué : "Quelle histoire absurde pour nommer un nouveau-né !"

 
Les Eglises tendent la main à l'islam
 
par ISABELLE DE GAULMYN, publié dans la Croix le 26 novembre 2003

Dans un document "Aller à la rencontre des musulmans", les Eglises chrétiennes d’Europe - catholiques, protestantes, anglicanes et orthodoxes - se donnent un cadre théologique pour dialoguer avec l’islam. Ce dialogue doit être aujourd’hui assumé par les institutions ecclésiales, expliquent-elles. Le temps des pionniers est révolu. Les Eglises chrétiennes veulent assumer de manière institutionnelle le dialogue avec l’islam. En publiant un document visant à encourager cette rencontre en Europe, ("Aller à la rencontre des musulmans ?"), les membres du "Comité sur l’Islam en Europe", créé conjointement par le Conseil des Conférences épiscopales d’Europe (Ccee, catholique) et la Conférence des Eglises européennes (Kek, orthodoxes, anglicans et protestants), ont ainsi souhaité marquer une nouvelle étape. Elle est sans précédent.
 
"Il était nécessaire d’ancrer le dialogue des Eglises avec l’islam dans une réflexion théologique" analyse ainsi le P. Häns Vöcking, Père Blanc allemand, modérateur du comité. "Le besoin est surtout apparu dans les Eglises occidentales" précise-t-il. Et il semblait urgent de répondre aux responsables chrétiens qui, en Europe de l’ouest, sont en charge du dialogue avec l’islam. "Dans les années 1960-1970, on considérait les musulmans comme des "immigrés" et le point de vue était celui de la "charité". Dans les années 1980, les chrétiens ont découvert qu’ils côtoyaient des musulmans. Et maintenant, ils prennent conscience de l’islam" commente encore le Père Blanc. En acceptant la différence, "nous diminuons l’agressivité envers l’autre croyant, nous évitons le piège du syncrétisme".

Entre 20 et 25 millions de musulmans vivent aujourd’hui en Europe. Le document invite les chrétiens à entrer en relation avec eux sur la base d’une attitude chrétienne : "L’Evangile demande de considérer tout être humain comme son frère ou sa sœur et d’aimer ses propres ennemis". Le premier chapitre rappelle ainsi le défi lancé à l’attitude de "défense et repli confessionnel" à la lumière de phénomène comme les migrations, la sécularisation et la mondialisation. Le texte offre une série de points de repères bibliques, et présente ensuite quelques "pionniers du dialogue", dont Charles de Foucauld, le pasteur réformé Samuel Zwemer, ou encore Jean-Paul II. Mais aujourd’hui, ces efforts doivent être relayés sur un plan institutionnel, et le texte propose des jalons pour un dialogue constructif : "Refuser la différence a amené des groupes de croyants à se mépriser et à se faire la guerre" dit-il. En acceptant la différence, "nous diminuons l’agressivité envers l’autre croyant, nous évitons le piège du syncrétisme", explique encore le texte des Eglises européennes, qui met cependant en garde : "Qui trouve que tout est bon chez l’autre est un ingénu ou un peureux".

Naïf, ce document ? "Ses rédacteurs ont tous passé de longues années dans des pays musulmans, et ne peuvent en aucune manière être taxés d’idéalisme" rétorque le P. Völker. Simplement, ajoute-t-il, il s’agit d’un texte théologique, qui part de l’Evangile". Il est vrai qu’ "Aller à la rencontre des musulmans ?" est publié alors que la Turquie frappe à la porte de l’Union, que se pose la question de l’héritage religieux de l’Europe, et que les sociétés de l’ouest sont confrontées à la place de l’islam dans leur espace public. "Nous ne savions pas que nous allions publier ce texte en pleine crise du foulard islamique !", confie le P. Völker. "Après cette première étape, poursuit-il, il reste maintenant à mener une réflexion politique, sur les valeurs que nous souhaitons défendre pour l’Europe, dans ce dialogue avec l’islam".
 
 

Lula da Silva en visite à Beyrouth préconise un sommet arabo-latino-américain

 

paru dans la Revue du Liban le 13 décembre 2003

 

Entre le Liban et le Brésil, c’est une longue et vieille histoire de sympathie et d’amitié, née peut-être de l’émigration séculaire d’un grand nombre de Libanais au pays des émeraudes et du carnaval. 127 ans après la visite de l’empereur Don Pedro II, le président Luiz Inacio Lula da Silva est le premier dirigeant brésilien à mettre le pied en terre de Phénicie. Il est arrivé à Beyrouth dans l’après-midi du jeudi 4 décembre venant de Syrie, où il avait entamé une tournée régionale qui l’a mené aux Emirats arabes unis, en Egypte et en Libye. Accompagné de son épouse, Marisa Leticia; de Celso Amorim, ministre des Affaires étrangères; et d’autres officiels, le président brésilien a été accueilli à l’aéroport par son homologue libanais, le président et Mme Emile Lahoud, entourés de MM. Nabih Berri, chef du Législatif et Rafic Hariri, chef du gouvernement; des vice-présidents de la Chambre, Elie Ferzli et du Conseil, Issam Farès; ainsi que d’un grand nombre de ministres, députés, ambassadeurs et personnalités arabes et occidentales. Après une courte halte au salon d’honneur de l’AIB, les deux chefs d’Etat se sont rendus à l’hôtel Metropolitan où le président brésilien s’est entretenu, successivement, avec MM. Berri et Hariri.

Signature de quatre accords de coopération
M. Lula da Silva a eu à Baabda un aparté de trente minutes avec le président Lahoud avant de planter un cèdre dans le jardin présidentiel, symbole de l’amitié libano-brésilienne. La cérémonie a été suivie de la signature de quatre accords de coopération technique, pédagogique, culturelle et touristique, en présence de MM. Hariri, Farès et des membres des délégations libanaise et brésilienne. Les ont rejoints à la salle des ambassadeurs du palais : MM. Yaacoub Sarraf, administrateur de Beyrouth et du Mont-Liban; Mohamed Issa, secrétaire général et Naji Abi-Assi, directeur des affaires politiques du palais Bustros. M. Lahoud a prononcé une allocution dans laquelle il a réaffirmé l’ancrage des relations libano-brésiliennes et son attachement à leur développement qui se sont traduits par la signature de quatre accords. Il a exposé la position du Liban par rapport au dossier régional et exprimé son appui au projet échafaudé par M. Lula d’organiser un sommet arabo-latino-américain, en vue d’étudier les perspectives de coopération économique. Quant à M. Lula da Silva, il a notamment mis l’accent dans son discours sur le rôle important joué par la diaspora libanaise au Brésil et réaffirmé sa volonté de consolider les rapports dans tous les domaines et de faciliter l’octroi de visas aux Libanais désireux de visiter le Brésil. Concernant la région, il s’est déclaré en faveur d’une paix juste, globale et durable au Proche-Orient et du droit des Irakiens à l’autodétermination. Il a, enfin, invité le président Lahoud à visiter le Brésil. Un dîner a, ensuite, réuni au palais les personnalités présentes.

Lula au parlement
Le lendemain, vendredi, M. Da Silva s’est rendu à 12h50 à la place de l’Etoile où l’attendait M. Berri pour passer en revue un détachement de la garde, avant de gagner le siège de l’Assemblée sous les applaudissements des personnes présentes, notamment les députés, M. Rafic Hariri et son gouvernement, les anciens chefs d’Etat, MM. Amine Gemayel, Elias Hraoui et nombre de diplomates arabes. Prenant la parole, M. Berri a, chaleureusement, souhaité la bienvenue à son hôte. Puis, évoquant les résolutions de l’ONU essentielles pour un règlement juste au Proche-Orient, il a demandé au Brésil d’appuyer le Liban et les pays de la région en vue de débarrasser le Proche-Orient des armes de destruction massive. Dans un discours salué par les membres du Législatif, M. Da Silva a appelé à un “sommet arabo-latino-américain” qui permettrait aux pays en voie de développement de traiter d’égal à égal avec les grandes puissances, notamment les Etats-Unis, a-t-il dit. Il a proposé que la tenue de ce sommet tripartite ait lieu en 2004 et appelé, par ailleurs, au développement des échanges économiques et politiques entre les pays du tiers-monde. A propos du conflit israélo-palestinien, le président brésilien a appelé à la relance du processus de paix et soutenu l’ “Initiative de Genève”, le plan de paix du prince saoudien Abdallah Ben Abdel-Aziz proposant “la terre contre la paix”. “La feuille de route”, dit-il, “peut aboutir à la création d’un Etat palestinien souverain et démocratique et permettra à Israël de vivre en paix”.

Relations séculaires soudées par les liens du sang
Point déterminant de son discours, le président Da Silva a affirmé : “Le Liban pourra compter, dès l’an prochain, sur le soutien du Brésil au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, comme un allié qui défendra ses intérêts nationaux légitimes, sa stabilité et sa position au Proche-Orient”. Insistant sur la nécessité de renforcer les relations politiques et économiques entre le Brésil et le Liban, dont les échanges n’ont pas atteint le niveau requis, il devait rappeler les relations séculaires, soudées par les liens du sang, entre les Brésiliens et les Libanais. “Plus de sept millions de Li
banais, a-t-il ajouté, vivent au Brésil, descendants de ces pionniers qui ont placé leur force de travail au service de leur patrie d’adoption. C’est pourquoi, nous considérons le Liban comme un pont vers le monde arabe”. Un déjeuner officiel a été alors offert en l’honneur de M. Da Silva et de son épouse par le président Berri, en sa résidence de Aïn el-Tiné, auquel ont été conviés MM. Rafic Hariri, Elie Ferzli et Issam Farès, ainsi que plusieurs ministres, députés et personnalités libanaises. Le chef de l’Etat brésilien a quitté Beyrouth à destination des Emirats arabes unis, avant de se rendre, ensuite, en Egypte; puis, en Libye.

 

Le président Bouteflika reçu par le président Lahoud et le prince al-Fayçal à Beyrouth

 
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