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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°38  du 18 novembre 2003  

 
Jean-Paul II : "Le Proche-Orient n’a pas besoin de murs mais de ponts"
 
 
Cette citation appelée à devenir célèbre, formulée dimanche par le pape Jean-Paul II, intervient alors que le monde est bousculé par une série d'attentats dont l'onde de choc est similaire à celle provoquée par les attentats du 11 septembre 2001.
 
L'internationale terroriste continue de se développer en parfaite symbiose avec l'internationale sioniste, les politiques expansionniste et discriminatoire des Etats-Unis et d'Israël engendrant un nombre croissant de victimes au Proche-Orient et en Europe, et fermant toutes portes à l'ouverture et au dialogue pacifique entre les peuples.
 
 
Jean-Paul II : "Le Proche-Orient n’a pas besoin de murs mais de ponts"
Le pape condamne le terrorisme et la construction de la "clôture de sécurité"
 
paru dans l'Orient-le Jour le 17 novembre 2003
 

Le pape Jean-Paul II a condamné hier le terrorisme et critiqué la construction d’un "mur" sur le territoire palestinien, à la veille d’une visite en Italie du Premier ministre israélien Ariel Sharon. Le Proche-Orient "n’a pas besoin de murs mais de ponts", a déclaré le vieux souverain pontife dans sa prière de l’Angelus. Le pape, 83 ans et dont la santé a décliné ces derniers temps, est apparu relativement en bonne forme à la fenêtre de ses appartements au Vatican, devant une foule de pèlerins. C’est la première fois que Jean-Paul II, dont le pontificat est marqué par un effort constant de dialogue avec le judaïsme, intervient à ce sujet et critique, sans citer directement Israël, l’édification en territoire palestinien d’une ligne de sécurité censée protéger l’Etat hébreu des attaques terroristes. "Je renouvelle ma ferme condamnation pour toutes les actions terroristes commises ces derniers temps en terre sainte. Dans le même temps, je dois relever le fait que malheureusement la dynamique de paix semble s’être arrêtée", a dit le pape. "La construction d’un mur entre le peuple israélien et le peuple palestinien est vue par beaucoup de gens comme un nouvel obstacle sur la route conduisant à une cohabitation pacifique. En réalité, la terre sainte n’a pas besoin de murs mais de ponts", a-t-il ajouté. "Sans réconciliation des âmes, il ne peut y avoir la paix", a ajouté Jean-Paul II, dont l’attitude envers Israël a toujours conjugué le respect du droit à l’existence et à vivre en paix de l’Etat hébreu, avec la défense insistante des droits des Palestiniens.
Ariel Sharon est attendu aujourd’hui à Rome pour une visite de trois jours après celle effectuée en juin en Israël par le chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi. Aucune visite au Vatican n’a été annoncée. Premier pape de l’histoire à entrer dans une synagogue en 1986 et à demander pardon pour les fautes de l’Eglise envers les juifs, Jean-Paul II a aussi instauré des rapports diplomatiques avec Israël, impensables pendant longtemps, compte-tenu de la difficulté des relations judéo-chrétiennes. Hier, le pape a parlé d’une voix ferme et intelligible en dépit de difficultés d’élocution manifestées ces derniers temps. "Encore une fois, ces derniers jours, le terrorisme a réalisé son œuvre néfaste et particulièrement dévastatrice en Irak et en Turquie", a-t-il déploré. "Le respect de la vie, la solidarité internationale, le respect des lois doivent prévaloir sur la haine et sur la violence", a conclu Jean-Paul II.

 

 

D'un terrorisme à l'autre
 
par PAUL KHALIFEH, publié dans Magazine le 14 novembre 2003

 

Une folie meurtrière s'est emparée d'une poignée d'illuminés poussés par un homme qui s'arroge le droit de prôner, unilatéralement, un islam rigoriste et décadent. Al-Qaïda est une organisation criminelle, dirigée par un homme coupé de la réalité, un millénariste qui incite au meurtre d'innocents. Ses cibles sont aussi bien arabes qu'occidentales, chrétiennes que musulmanes. Rien ne pourra consoler les Libanais ou les autres, qui ont perdu des proches dans l'odieux attentat de Riyad. Partis subvenir outre-mer aux besoins de leurs familles, les voilà qui reviennent dans des cercueils, victimes d'une violence aveugle et organisée. Plus personne n'est à l'abri, il faut que cela cesse. Mais comment ? Cela fait maintenant deux ans que "W" mène Sa guerre contre le terrorisme, et les résultats sont catastrophiques. Al-Qaïda, que l'on décrit comme un monstre tentaculaire insaisissable, s'est, paraît-il, fractionnée en une multitude de cellules "difficiles à localiser et à démanteler", selon un récent rapport britannique ; Oussama Ben Laden et ses principaux adjoints courent toujours ; la violence frappe désormais des pays qui étaient épargnés (Indonésie, Kenya) ; plus grave encore : les idées rétrogrades et dangereuses défendues par Ben Laden continuent de faire des émules.
L'erreur de Bush - en est-ce vraiment une - a été de combattre al-Qaïda avec ses propres armes. Au terrorisme physique d'Oussama Ben Laden, l'Administration américaine a opposé, en plus de la logique de la force, un terrorisme intellectuel implacable. Les esprits libres n'osent même plus analyser les origines du mal, sous peine d'être accusés de "justifier" le terrorisme. Pour être en phase avec les "combattants de la liberté", il faut avoir une vision manichéenne d'un monde désormais divisé en "bons" et en "mauvais". Il ne faut pas s'attaquer aux racines du problème, mais seulement à ses manifestations extérieures, c'est à dire la violence aveugle. Cela équivaut à soigner un cancer à coup de doses de morphine, alors que pendant ce temps, la maladie s'étend dans tout le corps.
La méthode Bush est un fiasco parce qu'elle a été tout simplement inventée par des hommes aussi extrémistes que Ben Laden. Des idéologues, au crâne bourré de préjugés et d'idées préconçues, qui, au fond d'eux, méprisent les Arabes et les musulmans et appuient aveuglément Israël. Quand l'Etat hébreu construit un mur pour emprisonner deux millions de personnes, ils se contentent de quelques vagues déclarations de désapprobation ; lorsque Tsahal tue des civils, c'est le droit à l'autodéfense ; si Israël refuse de restituer les terres qu'il occupe, ils invoquent de légitimes considérations de sécurité nationale... Comment peut-on, dans ces circonstances, convaincre Arabes et musulmans que l'Amérique possède l'étoffe d'une nation juste, capable de diriger l'humanité vers un avenir meilleur ? Comment priver Ben Laden des arguments qui lui permettent de recruter autant de kamikazes prêts à sacrifier leur vie pour les idées les plus folles ? C'est seulement lorsque les fous n'auront plus la prétention de vouloir soigner des psychopathes que le monde se portera mieux.
 

 
 
Israël dénonce l'antisémitisme en Europe
Le ministre des Affaires étrangères à Istanbul
 
par PIERRE PRIER, publié dans le Figaro le 17 novembre 2003
 
La réaction israélienne aux attentats d'Istanbul est à la mesure de l'importance pour Jérusalem de son alliance avec Ankara. Le ministre des affaires étrangères, Silvan Shalom, s'est aussitôt transporté sur place pour offrir son soutien aux victimes, mais aussi "au peuple turc et au gouvernement turc". Sans s'engager sur les résultats de la future enquête à laquelle participeront des services de renseignement israéliens, Silvan Shalom a voulu assurer les Turcs et leurs dirigeants qu'il ne les tenait pas pour responsables : "Nous partageons un destin commun. Nous souffrons tous des attaques des mêmes groupes extrémistes, qui cherchant à frapper tous ceux qui adoptent les valeurs de la démocratie, de la liberté, de l'égalité et de l'Etat de droit." Devant le Conseil des ministres, Ariel Sharon a, lui aussi, élargi la condamnation, assurant que le terrorisme "ne fait pas de différence entre les religions". Silvan Shalom s'est, pour sa part, évertué à nier l'existence d'un possible antisémitisme turc. Si les attentats doivent quelque chose à l'antisémitisme, celui-ci vient d'ailleurs, a assuré le ministre des Affaires étrangères : les attentats d'Istanbul "s'inscrivent dans le cadre de récentes incitations à la haine contre Israël et les juifs dans le monde arabe, et des propos anti-israéliens et antisémites constatés ces derniers mois dans certaines capitales européennes". La formule a été reprise presque mot pour mot hier dans le communiqué officiel du Conseil des ministres.
Ces dernières accusations semblent plus liées à la nouvelle phase de tension entre Israël et l'Europe qu'avec les événements tragiques d'Istanbul. Silvan Shalom paraît allumer un contre-feu avant sa participation, lundi, à la réunion du conseil d'association UE-Israël à Bruxelles. Les Européens ont déjà annoncé qu'ils protesteraient fortement contre le boycottage par Israël de l'envoyé spécial au Proche-Orient Marc Otte, ainsi que celui d'autres diplomates ayant rencontré Yasser Arafat. Mais l'appui marqué d'Israël à la Turquie est aussi destiné à consolider une alliance stratégique, que le gouvernement "islamiste modéré" n'a pas remise en question. Premier pays musulman à reconnaître Israël, dès 1949, la Turquie, membre de l'Otan, reste une pièce maîtresse des politiques américaine et israélienne au Proche-Orient. Les relations israélo-turques ont connu une accélération spectaculaire avec l'accord de coopération militaire de 1996. L'espace aérien des deux pays est ouvert à l'autre, et des pilotes israéliens viennent s'entraîner en Turquie. Des manoeuvres navales communes sont mises en oeuvre régulièrement.
Israël se félicite de l'influence régionale de la Turquie, dont la puissante armée exerce une pression constante sur la Syrie et un Irak encore chaotique. Pour les Israéliens, la Turquie possède aussi un atout stratégique au moins aussi important que ses tanks : l'eau. Seul pays de la région riche en ressources hydrauliques à part l'Irak, la Turquie a conclu en octobre dernier avec Israël un accord pour la vente de 15 millions de mètres cubes par an. La construction d'un aqueduc sous la Méditerranée pour contourner la Syrie et le Liban a été envisagée. Les terroristes d'Istanbul, quels qu'ils soient, ont sans doute visé cette association capitale pour Israël. L'Etat hébreu est prêt à passer sur quelques différends pour conserver son alliance. Les diplomates turcs, comme la plupart des Européens, ont espacé leurs visites, refusant de venir en Israël sans voir aussi Yasser Arafat. Mais ce boycott-là est moins souvent commenté. 
 
 
"Nous courons à la catastrophe"
 
par JEAN-LUC ALLOUCHE, publié dans Libération le 15 novembre 2003
 
Alors qu'Israéliens et Palestiniens mènent des contacts en vue d'une rencontre des Premiers ministres Ariel Sharon et Ahmad Qoreï, quatre anciens chefs du Shin Beth, le tout-puissant service de renseignements intérieurs d'Israël, viennent de rompre l'apathie politique. Avraham Chalom (dit "Bendour", chef du Shin Beth de 1980 à 1986), Yaakov Péri (1988-1995), Carmi Guilon (1995-1996) et Ami Ayalon (1996-2000), dans un entretien commun au quotidien populaire Yédiot Aharonot de vendredi, lancent un cri d'alarme : "Le chaos est devant nous, nous courons à la catastrophe si nous ne renonçons pas au Grand Israël. Nous ne devons pas oublier l'autre peuple et sa souffrance. Nous nous conduisons de manière honteuse. Nous humilions les Palestiniens, aucun d'entre nous ne le supporterait..."
Ses trois ex-collègues ont signé la pétition qu'Ami Ayalon a lancée avec Sari Nusseibeh, président de l'université Al-Qods d'Abou Dis, d' "Appel au peuple" pour un règlement de paix entre Israéliens et Palestiniens. Cette mise en garde est d'autant plus significative qu'elle émane de responsables de la sécurité qui connaissent au mieux la société palestinienne et alimente une vague de prises de position pour briser le statu quo politique, comme l'a récemment exprimé le chef d'état-major, Moché Yaalon.
 
 
Implants salivaires
 
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 14 novembre 2003
 
Heureusement qu’il nous reste encore en rab un ou deux sujets passe-partout qui font le bonheur des débris officiels, toujours en mal de salivation devant la truellée de micros et de caméras qui traînent. Depuis quelques jours, députés,  ministres et présidents entonnent en chœur le grand couplet de l’implantation. Ritournelle imbécile, mettant d’accord depuis les plus grands pontes jusqu’aux plus petits bouseux de la République, cette moulinette calcifiée repasse à longueur d’antenne, sous la hure de politiciens en train de mastiquer une poésie, exprimant leur refus catégorique de voir s’installer définitivement chez nous les Palestiniens des camps. Et puis, il a fallu qu’une paire d’hurluberlus au Congrès américain, un ou deux timbrés au Parlement européen proposent dans leur délire de les caser dans les pays d’accueil, pour que nos croûtons locaux se mettent à pousser des bêlements indignés. Attention aux réserves d’indignations. La classe politique a déjà tellement tapé dedans, qu’on frise la rupture de stock.
Plus d’un demi-siècle que des Palestiniens sont incrustés chez nous, à tailler des croupières dans notre tissu social, à mijoter des alliances et des dissidences, à héberger des barbus infréquentables, à faire des cartons dans les barrages de l’armée, à se flinguer entre eux quand ils s’ennuient... 55 ans de paysage bucolique en keffieh ! Si ça, ce n’est pas une implantation, c’est en tout cas une greffe durable... Et ce n’est pas une conférence internationale, avec distribution de petits-fours et de passeports libanais, qui les casera définitivement dans nos murs. Mais plutôt cette bordée de promesses niaiseuses d’un retour illusoire que nous leur servons depuis 1948. De quoi nous ramener à la réflexion de Richelieu sur les hommes politiques : il leur faut 5 ans pour apprendre à parler, 5 ans pour apprendre à écrire - ce qui en élimine déjà pas mal - et 5 ans pour apprendre... à se taire.
 
 
Chrétiens en pâle estime
Jean Rolin rencontre une communauté palestinienne rejetée de toutes parts - Jean Rolin Chrétiens P.O.L, 222 pp.
 
par JEAN-LUC ALLOUCHE, publié dans Libération le 6 novembre 2003
 
Quelle idée, aussi, de vouloir enquêter sur les chrétiens de Palestine... Quelle lubie, même, de s'y intéresser... Horresco referens, quel péché originel d'avoir lu Péroncel-Hugoz (le Radeau de Mahomet, Une croix sur le Liban, entre autres) ou Valognes (la Vie et la mort des chrétiens d'Orient)... Pis, quelle maladresse de l'avouer à ses interlocuteurs... Pour avoir été le témoin occasionnel des pérégrinations étonnées, un rien désabusées, de Jean Rolin, cet hiver, dans les parages proche-orientaux, il faut dire d'emblée : cette enquête offre, à partir de l'évanescente matière qu'ont bien voulu lui ménager ses vis-à-vis, un tableau lumineux de l'impossible condition de la minorité chrétienne locale. Ce n'est pas faute de refus -­ certes polis, parfois agacés ­- des autorités ecclésiastiques que d'aborder le sujet. Les déclarations lénifiantes, voire militantes, sur la "coexistence islamo-chrétienne", sur le "dialogue islamo-chrétien le plus sérieux, le plus profond", et sur la mobilisation pour la cause palestinienne, bref, toute "une magnanimité sacrificielle" n'ont fait qu'aiguiser la curiosité têtue, la jubilation froide et faussement flegmatique de Jean Rolin, qui se confirme ici en reporter sagace et incrédule. Il y a un ton Rolin, une patte Rolin inimitables.
Nanti donc d' "une prédilection pour les chrétiens" qui le fait apparaître "comme un peu louche", l'auteur a traîné ses guêtres à Jérusalem, Bethléem, Gaza, et autres lieux. Sa qualité exclusive d'écrivain éveille les soupçons des populations locales, dès lors qu'il ne s'affiche pas en journaliste patenté ou, alléluia, en "sacro-saint humanitaire". Lui entend simplement regarder et, au mieux, raconter. Sans idéologie, sans fureur, sans excommunication, tâche ardue dans cette partie du monde. Il décrit donc ces familles réticentes à témoigner "par peur de représailles" et du "désaveu de l'Eglise", la benoîte attitude du clergé local ou français à l'égard des combattants palestiniens, puisque "l'opprimé est exempt par définition de toute imperfection". Bref, l'extrême solitude du peuple chrétien, malgré la sollicitude de missions, religieuses ou séculières, pléthoriques, résumée à merveille par ces ouvriers, auxquels Rolin demande "comment ça se passe pour eux" : "Comme pour la Vache qui rit ! Comme entre deux tranches de pain, ou entre le marteau et l'enclume !" Ou encore : "Tout le monde se moque de nous, les musulmans comme les juifs !"
De fait, la population chrétienne se réduit à vue d'oeil : sur les quelque 45.000 ou 50.000 âmes, il s'en perdrait un bon millier par an. Par émigration vers des cieux plus cléments, où ils n'auront pas à "se disculper inlassablement de fautes qu'ils n'ont pas commises mais qui leur sont néanmoins reprochées". Car ils sont pris entre deux feux, le nouveau fondamentalisme musulman et l'occupation israélienne ("Difficulté d'accepter l'usage que chacun fait ici du mot "juif'', effort pour le comprendre", note-t-il). Et les voilà donc forcés de donner des gages, même quand nul ne les exige : "Israël a privé les Palestiniens de leurs droits politiques et de leur liberté de mouvement ; désormais, l'islam prive les chrétiens de leur liberté de vivre comme ils l'entendent", résume un architecte. Certes, l'auteur s'est souvent "emmerdé" au cours de ses investigations, dans des chambres glacées de monastère ou d'hôtel, mais, au bout de ce périple modeste, scrupuleux, il n'a pas "fait fausse route" et il ne s'est pas "mêlé indûment de quelque chose qui ne le regardait pas", comme il s'en inquiète. Jean Rolin a fait, au contraire, oeuvre pie, avec une lucidité narquoise qui vaut bien des pensums tonitruants.
 

Impasse en Irak

paru dans le Monde du 15 novembre 2003

 

L'heure n'est pas au triomphalisme ni même au plaisir malin d'avoir eu raison trop tôt. La diplomatie française peut cependant se targuer d'avoir anticipé les difficultés que les Américains et leurs alliés rencontreraient en Irak après une campagne militaire menée tambour battant. Elle peut aussi éprouver une certaine satisfaction à voir George W. Bush reprendre à son compte une partie des propositions avancées dès le lendemain de la chute de Saddam Hussein : rétablissement rapide de la souveraineté irakienne, transfert du pouvoir à une autorité irakienne provisoire et organisation d'élections. Jacques Chirac et son ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin le répètent depuis que Washington a décidé le recours à la manière forte : seuls, les Etats-Unis ont les moyens de gagner la guerre ; ils n'ont pas les moyens de gagner la paix.
La coalition en fait tous les jours l'amère expérience au prix d'un nombre croissant de victimes. Annoncée par les idéologues entourant le président américain, la promenade de santé que devait être la démocratisation de l'Irak, prélude à celle de la toute la région, tourne au cauchemar. A un an de l'élection présidentielle, George W. Bush doit trouver une issue. Il est trop tard pour reconnaitre des erreurs d'appréciation. Un départ précipité des forces américaines de l'Irak serait un terrible aveu d'échec et sans doute la porte ouverte à la déstabilisation de tout le Moyen-Orient. Les adversaires les plus déterminés de la guerre, aux Etats-Unis comme à l'étranger, mettent en garde Washington contre une telle tentation. George W. Bush ne peut pas non plus envoyer des troupes supplémentaires en Irak, au risque de se retrouver pris dans un engrenage à la vietnamienne. Il ne peut pas compter sur l'appoint de pays tiers qui rechignent justement à s'exposer dans une aventure douteuse. Après la Turquie, la Corée du Sud et le Japon ont renoncé à expédier leurs soldats en Irak.
Le président s'est donc rallié à l' "irakisation" accélérée de l'Irak pour se débarrasser d'une partie du fardeau. Mais la création d'un gouvernement provisoire ne transformera pas ipso facto les soldats de la coalition de forces d'occupation en troupes amies. Autrement dit, elle ne suffira pas à rétablir la sécurité, qui est elle-même une condition de la stabilisation politique. L'ONU pourrait offrir un moyen de briser ce cercle vicieux, bien qu'elle ait été elle-même la cible d'attentats à Bagdad. Elle a au moins une expérience dans le nation building - la reconstruction d'un Etat - qui fait défaut aux Américains. De plus, une force multinationale, sous l'égide du Conseil de sécurité, aurait aux yeux des Irakiens une autre légitimité que des forces d'occupation. Faudra-t-il une dégradation encore plus évidente de la situation pour que George W. Bush remette en cause ses postulats, compose avec des alliés incommodes comme la France et se place sous la tutelle de l'ONU qu'il a si longtemps méprisée ? Il est à craindre qu'il ne soit alors bien tard.
 
 
Entretien avec Dominique de Villepin
 
publié dans la Croix le 17 novembre 2003
 
Les Etats-Unis ont décidé de rendre aux Irakiens l'exercice de leur souveraineté en juin 2004. Le chef de la diplomatie française Dominique de Villepin juge cette date trop tardive et met en garde contre l'exercice de la puissance. Entretien.
- La situation se dégrade rapidement en Irak. Que propose la France ?
La conviction constante de la France, c'est que seul un changement d'approche privilégiant l'action politique permettra d'enrayer l'engrenage de la violence qui frappe aussi bien l'Irak que les pays voisins, de l'Arabie saoudite à la Turquie, comme on vient de le voir avec les récents attentats tragiques. Actuellement en Irak, plusieurs forces s'agrègent pour combattre la coalition : réseaux terroristes, résistance nationaliste, groupes islamistes. Pour empêcher cet amalgame, il faut redonner aux Irakiens leur souveraineté. L'action de la communauté internationale doit accompagner cette reconnaissance de la souveraineté irakienne, ce qui n'implique pas le départ des troupes américaines
- L'administration Bush envisage la création d'un gouvernement provisoire à la mi-2004. Est-ce assez rapide ?
Mon sentiment est que c'est trop tard. Il faut aller plus vite. Nous sommes dans une situation de très grande urgence. Il faut intégrer les inquiétudes et les préoccupations des hommes de cette région. Il existe déjà à Bagdad un Conseil de gouvernement intérimaire, un comité constitutionnel, un conseil des ministres. Chaque instance compte 25 membres. On pourrait par exemple réunir l'ensemble de ces personnes, y ajouter d'autres forces, et créer ainsi une assemblée représentative qui élirait un gouvernement de transition d'une quinzaine de membres. Tout cela d'ici à la fin de l'année. Ce gouvernement provisoire incarnerait la souveraineté irakienne et se verrait progressivement doter de la réalité du pouvoir exécutif.
Le processus constitutionnel sera nécessairement plus long. Selon la résolution 1511 du Conseil de sécurité, le Conseil de gouvernement intérimaire doit présenter le 15 décembre son plan constitutionnel aux Nations unies. Tout cela est compatible. La formation accélérée du gouvernement provisoire peut parfaitement s'accommoder d'un processus plus long, sur plusieurs mois, conduisant à l'élection d'une Assemblée constituante puis à la formation d'un gouvernement élu et légitime. C'est le schéma retenu en Afghanistan. Il permet de combler le vide politique tout en préservant le processus constitutionnel.
- La France a longtemps proposé une stratégie qui mette l'ONU au coeur du dispositif de recomposition politique de l'Irak. Mais l'ONU n'est plus en Irak. Comment faire ?
Vous avez raison. Et c'est pourquoi, face à la dégradation de la situation, nous nous mobilisons depuis plusieurs mois pour que la maîtrise de leur destin soit rendue directement aux Irakiens. Cette option peut sembler risquée à certains, mais elle l'est moins que l'attente et le statu quo. En outre, la France plaide pour qu'un envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies puisse aller sur place afin d'accompagner ce processus politique et institutionnel et de lui donner sa légitimité.
- Il y a dix jours, le président Bush a déclaré que "l'établissement d'un Irak libre au coeur du Moyen-Orient constituera une étape décisive de la révolution démocratique mondiale". Qu'en pensez-vous ?
L'objectif d'un Moyen-Orient démocratique et trouvant les voies de davantage de liberté est bien sûr partagé par la France, et nous devons l'encourager. Mais il ne peut l'être qu'à travers un processus de réformes et d'apprentissage qui implique les peuples eux-mêmes. En ce début du XXIe siècle, nous vivons une révolution de la puissance. La puissance n'est plus seulement liée au pouvoir militaire, technologique, économique. Elle a aussi une composante identitaire, culturelle, religieuse, spirituelle. Si l'on sous-estime cette dimension, on ne comprend pas comment s'organise un esprit de résistance face à tout ce qui est perçu comme une domination. Il y a une sorte d'allergie des peuples à ce qui est imposé de l'extérieur.
Les néoconservateurs aux Etats-Unis ont l'ambition de structurer le Moyen-Orient par l'usage de la force. Je suis convaincu que cette puissance-là ne peut pas fabriquer un ordre. On ne peut être compris, respecté, que si on est capable de comprendre l'autre, d'intégrer sa culture. C'est pour cela que nous appelons à un dialogue des cultures et des civilisations. Face à la multiplication des crises et des défis, qu'il s'agisse du terrorisme, de la prolifération, du crime organisé ou encore de l'environnement, et qui dépassent la capacité des seuls Etats, même les plus puissants, une nouvelle architecture mondiale s'impose avec des institutions internationales plus représentatives et rénovées, des stratégies politiques, économiques, culturelles adaptées, une véritable gouvernance du monde. En toutes circonstances, il faut rester fidèle aux valeurs de la démocratie.
- Dans le conflit israélo-palestinien aussi, la puissance est tenue en échec ?
Ce qui est tenu en échec de façon claire, c'est l'unilatéralisme, qu'il soit militaire ou diplomatique. Il est important de davantage mettre en avant l'action collective. Nous disposons d'une "feuille de route", acceptée par tous et d'un objectif final qui fait l'objet d'un consensus général, la création d'un Etat palestinien vivant en paix.
 
 
Bush veut rendre le pouvoir aux Irakiens en juin 2004

 

paru dans le Monde du 16 novembre 2003

 

Washington a décidé, vendredi 14 novembre, de rendre leur souveraineté aux Irakiens en juin 2004, en transférant le pouvoir à un gouvernement provisoire qui sera désigné par une assemblée de délégués issus de notables et de chefs de tribu des dix-huit provinces du pays. Ce gouvernement provisoire sera ensuite chargé de rédiger une Constitution et d'organiser des élections générales, fin 2004 ou début 2005, selon les médias américains. L'administrateur américain en Irak, Paul Bremer, a rencontré, samedi, les 24 membres du Conseil intérimaire de gouvernement (CIG) à Bagdad pour les informer du plan de la Maison Blanche. Celle-ci insistait auparavant sur la nécessité de la tenue d'élections nationales comme préalable au retour à la souveraineté irakienne. Le nouveau calendrier permettrait à M. Bush de se désengager de l'administration directe de l'Irak avant l'élection présidentielle aux Etats-Unis de 2004.

 

 
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