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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°31  du 12 septembre 2003 

 
Mourir d'espoir
 
Au cours de l'émission "Culture et Dépendance" consacrée à l'après 11 septembre 2001, diffusée hier sur TV5 Europe, M. Hubert Védrine a résumé les questions "philosophiques" de l'anti-américanisme, de l'islamophobie et de l'antisémitisme faisant l'objet du débat. L'ancien ministre français des Affaires étrangères a ainsi estimé que tous ces problèmes n'auraient pas lieu d'être si l'on arrivait à imposer un Etat palestinien sur 25% du territoire palestinien, coexistant avec un Etat israélien ayant fait des concessions quant aux colonies développées depuis 1967. M. Védrine a indiqué qu'il resterait alors bien sûr quelques islamistes exaltés, qui seraient vite marginalisés par les musulmans modérés souhaitant vivre pacifiquement.
 
Le débat étant donc ouvert, nous pensons que cela est utopique, tout en soutenant aussi que la situation au Moyen-Orient n'a jamais été aussi claire :
- Soit les Etats-Unis utilisent l'Etat d'Israël depuis sa création il y a 55 ans pour asseoir leur pouvoir dans la région et réaliser leurs desseins hégémoniques
- Soit Israël se sert des Etats-Unis afin d'accomplir son rêve de Grand Israël en déstabilisant un à un les pays de son entourage.
Ces processus sanglants et destructeurs qui se rejoignent, résultant du complot américano-sioniste pour la région, nous promettent encore bien des décennies de guerre.   
 
Pour ce qui est de la décision prise hier par le cabinet israélien d'expulser Yasser Arafat, le correspondant de France 2, Charles Enderlain, vient d'affirmer dans le journal de 13h qu'il s'agit d'expulser celui qui, en 1993, avait signé la reconnaissance de l'Etat d'Israël, et donc de mettre fin définitivement au processus de paix concrétisé par les accords d'Oslo.
 
Retour sur le 11 septembre, avec quelques articles parus cette semaine dans la presse :
 
 
Mourir d'espoir
 
par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 12 septembre 2003 
 
Décidément, rien n’y fera. Ni les gesticulations meurtrières des Israéliens ni les feux d’artifice sanglants des barbus palestiniens. Le train fou du feuilleton proche-oriental  s’emballe, pour le plus grand malheur des populations locales appelées à déguster. Et le plus grand bonheur de leurs dirigeants installés pour en faire commerce et se goinfrer. Plus d’un demi-siècle de confrontation a fini par développer dans la région un désordre mental quasi incurable. Après toutes ces années, les niaiseux en sont encore à pinailler, après chaque conflagration, sur le point de savoir qui a commencé. Alors que, pour les gens normaux, l’essentiel est d’en finir.
Mais comment finir lorsque l’Hébreu-en-chef incarne l’école politique la plus bornée, celle du missile et de l’obsession sécuritaire... Depuis plus de vingt ans, Sharon-le-char bouscule tout sur son passage. Hormis sans doute la petite parenthèse travailliste pendant laquelle la bête s’est quelque peu assoupie. Ce mec, tu lui donnerais une livre pour sa pensée, faudra songer à lui réclamer la monnaie. Sous sa houlette, l’armée israélienne a viré raclure de bidet. Trop occupée à faire des cartons dans les gencives des chefs islamistes, elle a perdu l’habitude de protéger jusque ses propres casernes.
Comment finir, lorsqu’en face, la joie de vivre palpite au rythme des barbes qui poussent... Les disjonctés du rasoir envoient maintenant leurs kamikazes se faire allumer par paire : 70 vierges pour deux, ils peuvent encore se régaler. Et cette corruption qui colle comme une pastille rouge sur le front d’Arafat. Le révolutionnaire Yasser est sans doute pour la prise de la pastille.
Retour donc à la béchamel : les radicaux mènent des attaques-suicide, et Ariel suicide les gens dans leurs maisons ou leurs bagnoles tout en s’empiffrant de nouveaux territoires. Et il se trouve encore des neuneus qui promettent aux Arabes l’effondrement d’Israël. Miséreux Palestiniens, un peu de patience, que diable ! En somme, plus on se casse la gueule, plus il y a de l’espoir. De défaite en défaite... jusqu’à la victoire finale !
 
 
Une politique déséquilibrée
 
par FRANCOIS ERNENWEIN, publié dans la Croix le 8 septembre 2003
 
La principale vertu de la fameuse "feuille de route", ce plan international de paix, fruit d’un accord entre les Etats-Unis, l’Union européenne, la Russie et l’ONU, plus ou moins acceptée par les Israéliens et Palestiniens, était de dessiner le cadre d’un compromis possible au Proche-Orient et de rassurer le monde arabe après la guerre en Irak. Sa mise en œuvre nécessitait bien sûr la même volonté de toutes les parties. Et des pressions d’ampleur égale sur chacune d’elles. Cela n’a pas été le cas. Mahmoud Abbas, le premier ministre palestinien démissionnaire, s’en est trouvé très affaibli. Pendant que George W. Bush écartait Yasser Arafat d’une main ferme, il contribuait, de l’autre, par son indulgence pour Israël, à le remettre en selle. Le principal mérite de la politique des Etats-Unis au Proche-Orient ces derniers mois a bien sûr été une plus forte implication en faveur de la paix et de la démocratie. Mais, en ne voyant d’abord dans la "feuille de route" qu’un instrument parmi d’autres pour lutter contre le terrorisme, l’administration américaine en a négligé bien d’autres dimensions, et notamment la nécessité de répondre aux inquiétudes palestiniennes. Les déboires des Etats-Unis au Proche-Orient ou en Irak seront toujours une mauvaise nouvelle. Mais à trop vouloir mener une politique mondiale, conçue comme une simple déclinaison de ses intérêts, l’administration Bush s’est privée de la force des compromis. Demain, pour sauver la paix, il sera nécessaire de se souvenir des origines de la crise actuelle.
 
 
L'Empire américain à reculons
Livre - Michael Ignatieff, professeur à Havard, explique pourquoi les Etats-Unis sont mal à l'aise dans leur rôle d'interventionnistes
 
par THOMAS HOFNUNG, publié dans Libération le 12 septembre 2003
 
L'Empire contre-attaque, malgré lui. Sonnée par le 11 septembre, l'Amérique de George W. Bush est depuis cette date en guerre contre le terrorisme international. Une menace planétaire combattue militairement, qui inclut aussi un volet politique : la reconstruction des Etats, afin d'éviter qu'ils ne se transforment en sanctuaires pour le réseau Al-Qaeda et ses affidés. Professeur à l'université de Harvard, Michael Ignatieff s'est rendu sur le terrain pour ausculter la gestion de l'après-guerre par les Américains et leurs alliés, notamment européens, en Bosnie, au Kosovo et en Afghanistan. Ecrit avant l'intervention en Irak, son petit livre, Kaboul-Sarajevo, les nouvelles frontières de l'Empire, résonne comme une mise en garde adressée à ceux qui, au sein de l'administration Bush, seraient tentés de passer par pertes et profits ce que les Anglo-Saxons appellent le nation building. Dans le livre de Michael Ignatieff, on croise beaucoup de Français : Bernard Kouchner au Kosovo, un architecte français chargé de reconstruire le Vieux-Pont ottoman détruit par les nationalistes croates à Mostar (Gilles Péqueux), un général de gendarmerie qui, apprenant que le chercheur américain travaille sur la problématique de la reconstruction, lâche : "Mes condoléances, monsieur." Des Français et, plus largement, des Européens dont le rôle est réduit par les Américains, affirme l'auteur, à celui de simples "adjuvants". "Aux Américains, le champ de bataille ; aux Français, aux Anglais et aux Allemands, les patrouilles de police dans les zones frontières."
Tout au long de son ouvrage, Michael Ignatieff file la métaphore de l'Empire romain. Touchée en plein coeur, l'Amérique a décidé de s'occuper des "zones barbares", les marges de l'Empire. Mais, pour des raisons historiques et conjoncturelles, l'hyperpuissance se trouve mal à l'aise dans ce rôle. L'auteur souligne ainsi deux paradoxes : issus d'un combat anti-impérial au XVIIIe siècle contre la monarchie britannique, les Etats-Unis ont du mal à assumer ce rôle planétaire ; par ailleurs, l'administration de George Bush est arrivée aux commandes en affichant sa volonté de désengager les GI de plusieurs pays, notamment de Bosnie. Résultat : certes, l'Amérique est intervenue en Afghanistan, mais avec l'idée de se retirer au plus vite. "Les Etats-Unis veulent une présence, pas une occupation." Si possible, à moindre coût, humain et financier. C'est ce que Michael Ignatieff appelle la "reconstruction light". Un concept, selon lui, lourd de dangers. Car la remise sur pied d'un pays meurtri par vingt ans de guerre suppose au contraire un engagement massif et durable. Il affirme ainsi que le processus de reconstruction du sud des Etats-Unis, anéanti par la guerre de Sécession entre 1860 et 1865, s'est achevé un siècle plus tard, avec l'adoption de la loi sur les droits civiques en 1964. Se refusant à tout jugement moralisateur sur le nouvel interventionnisme américain, Michael Ignatieff invite plutôt l'Empire à assumer pleinement ses responsabilités dans les zones qu'il entend pacifier. Tout en l'invitant à faire preuve de modestie : "Comme l'a montré la guerre du Vietnam, la force impériale pèse bien peu face à un peuple qui n'a plus rien à perdre".

 
Paris et la résipiscence de Bush
 
par PHILIP GORDON, publié dans le Figaro le 9 septembre 2003
L'auteur est directeur du Centre sur les Etats-Unis et la France à la Brookings Institution à Washington, D.C. et ancien directeur pour les affaires européennes du Conseil de sécurité national de Bill Clinton
 
Demain, l'Amérique va commémorer les tragédies du 11 septembre. Mais le climat politique sera bien différent de celui prévu voici quelques mois. Le 1er mai dernier, George W. Bush effectuait un atterrissage spectaculaire sur le porte-avions USS Abraham Lincoln pour annoncer la fin des opérations de combat en Irak. Sous une énorme bannière qui déclarait "Mission accomplie",le président américain annonçait "une victoire dans une guerre contre le terrorisme qui a commencé le 11 septembre 2001" et une "avancée cruciale dans la campagne contre la terreur". "Nous ne connaissons pas la date de la victoire finale, avait-il poursuivi, mais nous avons vécu un grand tournant." La population américaine, qui avait ses doutes avant la guerre mais qui, encore hantée par le choc du 11 septembre, avait soutenu le président, se montra soulagée et convaincue. Fin mai 2003, pas moins de 80% des Américains considéraient la victoire en Irak comme un "tournant" ou un "accomplissement majeur" dans la guerre contre le terrorisme, tandis que 70% trouvaient la guerre "justifiée" et 70% encore estimaient que le monde était "plus sûr". Le taux de popularité du président Bush connut des sommets, et la grande question de politique intérieure n'était pas de savoir si les Démocrates allaient prendre la Maison-Blanche en novembre 2004 - l'hypothèse faisait sourire -, mais qui remplacerait, dans une nouvelle Administration Bush, le multilatéraliste Colin Powell comme secrétaire d'Etat. Le nom de Paul Wolfowitz, parrain intellectuel de la guerre contre l'Irak et de la transformation du Moyen-Orient, circulait comme un des principaux candidats...
Que de changements en quelques mois ! Depuis le discours de Bush sur la "fin" des combats, les forces américaines ont eu en Irak 149 morts, c'est-à-dire plus que les 138 tués pendant la guerre elle-même. Le nombre de blessés américains rapatriés s'élève à bien plus de 1.000. Il n'y a pas de semaine qui passe sans l'annonce de nouvelles attaques contre les troupes ou de sabotage des oléoducs, du réseau électrique, ou des institutions du régime provisoire. Pis encore, les attentats spectaculaires se succèdent... L'idée chérie au Pentagone de pouvoir garantir la stabilité en Irak avec quelques dizaines de milliers d'hommes seulement appartient désormais au passé, et les 140.000 soldats américains actuellement déployés ne sont pas près de revoir leurs familles. Ce n'est donc pas une surprise si les alliés sur lesquels Washington comptait pour prendre la relève des boys - les Indiens, les Pakistanais, les Turcs, sans même parler des Français et des Allemands - ne se montrent pas très enthousiastes. Deux ans après le 11 septembre, l'Amérique est-elle en train de s'enliser au Moyen-Orient ? Les Américains, initialement séduits par les thèses néoconservatrices sur la possibilité de refaire le monde, sont-ils en train de "comprendre" que les réalités de la région ne le permettent pas ? Il est certainement trop tôt pour conclure à la fin de la révolution Bush en politique étrangère. Malgré les difficultés actuelles, si l'Administration finit par apporter un peu de stabilité a l'Irak - ce qui reste de l'ordre du possible - et si elle finit par trouver ou tuer Saddam Hussein, ce qui est probable, la tendance pourrait se renverser à nouveau.
Mais il est indéniable que les doutes sur la politique de Bush se multiplient et que le soutien risque de s'effondrer si les attentats et les assassinats se poursuivent. De 85% en avril, le pourcentage d'Américains qui considèrent que la guerre et sa suite sont un succès est tombé à 63% aujourd'hui. Les Démocrates ont commencé à marquer des points en critiquant l'isolement des Etats-Unis et le fait que 90% des troupes - et plus de 90% des morts - en Irak soient toujours américaines. En notant aussi que la facture de l'occupation s'élève à 4 milliards de dollars par mois, à un moment où l'économie américaine connaît des déficits record. Ce sont ces considérations qui expliquent la volte-face de l'Administration à l'ONU la semaine dernière. Colin Powell a annoncé que les Américains étaient finalement prêts à sacrifier au moins une partie de leur contrôle en Irak contre un soutien international accru. Face aux critiques, dont celles de la France, qui disent que ce n'est pas assez, Bush se trouve confronté à un dilemme. Soit il se passe des autres et il augmente le nombre de troupes américaines : c'est techniquement possible. Mais la facture sera lourde en argent et capital politique, avec encore un rappel de réservistes et des rotations fréquentes de soldats déjà engagés aux quatre coins du monde. Soit il fait davantage de concessions politiques à l'ONU, ce qui risque de diluer la maîtrise américaine d'une situation dont dépend non seulement l'avenir de l'Irak et du Moyen-Orient, mais également son propre avenir politique.
Quelle que soit la position précise de l'Administration sur ces deux options, elle met à son tour les Français devant un dilemme : ou bien faire des compromis avec l'Amérique et contribuer à un succès en Irak, avec le risque de donner raison aux néoconservateurs et aux unilatéralistes... Ou bien aller jusqu'au bout dans l'opposition, refuser tout compromis et se réjouir des difficultés américaines, en regardant l'Irak sombrer dans le chaos. Il n'est peut-être pas inutile de mentionner ici que, pour les Américains, la France a choisi cette seconde stratégie et que, sciemment ou pas, elle souhaite un échec ou au moins des difficultés majeures pour les Etats-unis en Irak. Les dirigeants français, depuis longtemps, affirment le contraire, mais c'est la perception américaine, ce qui ne préjuge rien de bon pour les relations entre les deux pays. La réaction de Jacques Chirac à la nouvelle proposition de Washington - "assez loin" de ce qui serait nécessaire - n'a fait que renforcer cette impression.
Que la France ne soit pas prête à donner un chèque en blanc aux forces de la coalition est tout à fait compréhensible. Après la politique de "punition" poursuivie par le Pentagone, la tentation française doit être très forte de faire payer l'Administration américaine pour son arrogance. Ce serait, pourtant, une erreur. Si Paris ne participe d'aucune manière à l'effort international en Irak, ses intérêts risquent d'en souffrir, quels que soient les développements sur le terrain. En cas de succès unilatéral des Américains - qui reste possible -, les doctrines de l'aile dure de l'Administration Bush se verront confirmées et la tendance à marginaliser l'Europe et l'ONU redoublera ; et une victoire de Bush en 2004 sera tout à fait envisageable. La voix de la France sera moins écoutée que jamais à Washington. En cas d'échec unilatéral américain, la France pourra se flatter d'avoir eu raison sur l'analyse, mais souffrira sans aucun doute des retombées concrètes d'une occupation ratée qui serait dramatique pour les Irakiens, l'avenir de la région, comme pour la sécurité même de la France.
Le seul scénario satisfaisant implique à la fois une participation française sincère et un aménagement substantiel du statut international de l'occupation. Vu la nouvelle tendance aux Etats-Unis, si la France offre cette participation sincère, le jour viendra où les Américains trouveront avec elle, et avec le reste de la communauté internationale, un compromis efficace. Il pourrait donner plus vite davantage de souveraineté aux Irakiens et un vrai rôle civil à l'ONU sur le modèle du Kosovo. Ce serait le premier pas, non seulement vers la stabilisation de l'Irak, mais aussi vers une relation franco-américaine apaisée. Deux ans après le 11 septembre, l'Amérique est toujours un pays en guerre. Ses tendances unilatéralistes ne disparaîtront pas de sitôt. Mais c'est aussi un pays qui est en train de redécouvrir, douloureusement, qu'il n'a pas seul la réponse à tous les problèmes du monde, ni la capacité, seul, de les régler. Si l'Amérique accepte l'idée qu'elle a besoin d'alliés, la France devrait être la première à montrer qu'elle est prête à répondre à l'appel de son plus ancien partenaire pour atteindre un objectif commun, la paix et la stabilité au Moyen-Orient.
 
 
L'appel de paix de Sant'Egidio
"Entre guerre et paix, religions et cultures se rencontrent"

paru dans la Croix le 9 septembre 2003
 
Des représentants de toutes les spiritualités se sont retrouvés à la rencontre "Hommes et religions", le rendez-vous annuel de la communauté Sant’Egidio. Thème de cette année : "Entre guerre et paix, religions et cultures se rencontrent".
"Au début de ce Millénaire qui s'est ouvert sous le signe de l'espérance ainsi que de la peur, nous, hommes et femmes de religions différentes, provenant de nombreuses parties du monde, sommes réunis à Aachen pour invoquer de Dieu le grand don de la paix. Cette paix que l'humanité trop souvent ne sait pas se donner. Au cœur de l'Europe, nous nous somme tournés vers les attentes de paix et de justice du monde ; nous nous sommes interrogés sur nos responsabilités ; nous avons rencontré la douleur du Sud du monde, des guerres oubliées, des victimes de la terreur et de la peur qui engendre la violence, d'une planète appauvrie et violée par une exploitation qui mine tout, même le futur commun. Les demandes des prisonniers nous ont rejoints, eux qui n'ont connu depuis l'enfance, que la violence et les guerres qui ne finissent jamais. Nous avons senti tout le pessimisme qui monte des profondeurs de ce nouveau siècle. Les voix et les plaintes, parfois silencieuses, de millions de pauvres sans médicaments et sans soins, sans sécurité, sans liberté, sans terre, sans eau, sans droits humains fondamentaux, sont parvenues jusqu'à nous.
Nous nous sommes également penchés sur nos traditions religieuses, sur les livres saints, à l'écoute de Dieu. Dieu parle de paix. Nous avons médité et prié. Nous avons senti le besoin de devenir meilleurs, de réaliser la paix en nous. Pour les croyants la paix n'est pas seulement un engagement dans le monde, mais aussi un don à chercher au fond du coeur. La paix est enracinée dans nos traditions. La paix est un nom de Dieu. Nous avons essayé d'écouter non seulement notre douleur, mais aussi la douleur d'autrui. C'est pourquoi, aujourd'hui nous choisissons à nouveau avec force, d'emprunter le chemin difficile du dialogue dans un monde qui semble préférer l'affrontement. Le dialogue mène à la paix. C'est un art qui arrache au pessimisme myope de ceux qui disent qu'il n'est pas possible de vivre l'un à côté de l'autre et que les blessures des torts subis sont une condamnation à la haine sans retour. Le dialogue est la voie qui peut sauver le monde de la guerre.
Nous avons redécouvert l'orgueil du dialogue. Et le dialogue est un art à cultiver, pour les religions, pour les cultures, pour ceux qui ont plus de force et de pouvoir dans le monde. Le dialogue n'est pas le choix des peureux, de ceux qui ont peur de combattre. Il n'affaiblit l'identité de personne. Il provoque chaque homme et chaque femme à voir le meilleur de l'autre et à s'enraciner dans le meilleur de soi. Le dialogue est un médicament qui soigne les blessures et qui ouvre au seul destin possible, pour les peuples et les religions : vivre ensemble sur cette planète qu'il faut défendre et présenter aux générations qui nous suivent plus vivable qu'aujourd'hui.
A ceux qui croient que l'affrontement entre civilisations est inévitable, nous disons : libérez-vous de ce pessimisme opprimant qui crée un monde plein de murs et d'ennemis, où il devient impossible de vivre en sécurité et en paix. L'art du dialogue, dissipe, avec le temps, même les raisons de la terreur et fait perdre du terrain à l'injustice qui inspire le ressentiment et la violence.
A ceux qui croient que le nom de Dieu peut être utilisé pour haïr et faire la guerre, pour humilier et supprimer la vie d'autrui, nous disons : le nom de Dieu est paix. Les religions ne justifient jamais la haine et la violence. Le fondamentalisme est la maladie infantile de toutes les religions et de toutes les cultures, parce qu'il rend prisonniers d'une culture de l'ennemi, il sépare des autres et estime la violence plus que la paix.
A ceux qui tuent encore, qui sèment le terrorisme et font la guerre au nom de Dieu, nous répétons : "Arrêtez ! Ne tuez pas ! La violence est une défaite pour tous ! Parlons ensemble et Dieu nous illuminera."
A Aachen, nous avons senti le besoin d'une Europe capable d'être plus ouverte à l'Esprit. Nous avons senti le besoin d'une Europe capable de vivre avec le Sud du monde, qui soit expression d'une démocratie attentive aux droits de l'homme, pour contribuer de façon déterminante au Troisième Millénaire. Depuis Aachen nous avons adressé à Dieu une prière profonde et d'un seul coeur pour la paix. Que Dieu concède à tout homme et à toute femme, à chaque gouvernant la patience clairvoyante et réaliste du dialogue : qu'il libère chacun de l'illusion de la guerre purificatrice. Dieu est plus fort de qui veut la guerre, de qui cultive la haine, de qui vit de la violence. Que Dieu concède enfin à notre siècle le don merveilleux de la paix."
 
 
Deux ans après
 
paru dans le Monde du 11 septembre 2003
 
Les attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center à New York et contre le Pentagone à Washington ont provoqué une vague de solidarité avec les Américains, sans précédent dans l'histoire. Le nombre des victimes, les moyens employés et les symboles détruits ont suscité l'émotion dans le monde entier. Rares sont ceux qui osaient alors se réjouir d'une "punition" sanglante infligée aux représentants les plus emblématiques de l'Occident. Deux ans plus tard, la cote des Etats-Unis est au plus bas. La compassion a fait place à la crainte que des actions inconsidérées n'aggravent les problèmes et que la lutte contre le terrorisme ne soit un prétexte à l'extension de l'hégémonie américaine. Le président George W. Bush est convaincu que le monde civilisé est engagé dans une nouvelle guerre mondiale contre un nouveau totalitarisme. Cet esprit de croisade a fait peu d'adeptes, y compris parmi les alliés traditionnels des Etats-Unis. Le monde, pensent ces derniers, est plus complexe que le laisse croire un double sentiment de vulnérabilité et de toute-puissance.
La conjonction du fondamentalisme, des armes de destruction massive et des Etats défaillants constitue certes un risque inédit pour les démocraties. Les Etats-Unis doivent-ils pour autant s'ériger en juge et en policier du monde, une tentation récurrente, resurgie avec force après le 11 septembre ? Or les résultats de la politique menée depuis deux ans ne sont pas incontestables. Certes les Etats-Unis et l'Europe n'ont pas connu les vagues d'attentats que leur promettaient Ben Laden et ses émules, grâce sans doute à la coopération entre leurs services de police et de renseignement, au prix parfois d'entorses aux libertés publiques. C'est ailleurs, au Maghreb ou en Asie du Sud-Est, qu'ont frappé les terroristes qui se réclament à tort ou à raison de Ben Laden.
Le chef d'Al-Qaida, lui, court toujours, malgré la destruction de l'Etat taliban qui l'hébergeait en Afghanistan. Dans ce pays, les progrès vers la stabilité, pour ne rien dire de la démocratie, sont extrêmement faibles. En Irak, le spectre de Saddam Hussein continue de rôder, et le pays reste "le front central de la guerre contre le terrorisme" (George W. Bush), alors que la chute du dictateur avait justement pour but d'en finir avec la menace. La restructuration démocratique du Moyen-Orient, présentée comme la grande idée de la présidence Bush, a connu plus de revers que d'avancées et l'impasse sanglante dans le conflit israélo-palestinien n'incite pas à l'optimisme. Les Etats-Unis ne peuvent pas, seuls, "rendre le monde plus sûr pour la démocratie", selon l'expression de leur président Woodrow Wilson en 1917. Il leur faut écouter leurs alliés, tenir compte des situations contrastées dans lesquelles ils interviennent, respecter les règles internationales qu'ils ont eux-mêmes contribué à édicter. Le bilan de ces deux dernières années sonne comme un rappel de ces principes.

 

 

 
Copyright 2003 RJLiban