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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°27  du 7 juillet 2003 

 
Armes biologiques : la leçon du SRAS
 
Ou la désinformation au service de la destruction massive
 
Nous sommes en 2033. Des sources américaines font état de la découverte, dans les archives du Pentagone, d'un document secret d'une extrême importance sur la préparation de l'invasion de l'Irak, 30 ans plus tôt. Planifiée un an à l'avance, cette invasion devrait être accompagnée d'un test d'armes biologiques, pour mesurer les répercussions, aussi bien physiques que psychologiques, d'un virus jusqu'alors contenu dans un laboratoire militaire américain : le SRAS. Ce test devrait être effectué dans une région éloignée du monde occidental, de préférence en Chine, appelée à être le principal concurrent économique des Etats-Unis. Il servira également à détourner l'attention de l'opinion mondiale de la guerre en Irak, injustifiée en raison de l'absence d'armes de destruction massive dans ce pays. Une contre-attaque médiatique similaire avait réussi en septembre 2001, avec le lancement du virus chimique de l'anthrax. Le but était de minimiser la défaite historique subie par l'Amérique, en réduisant le nombre des victimes des attentats contre le World Trade Center de 15.000 à moins de 3.000 personnes. L'anthrax avait fait ainsi la une des médias de la planète, avant que les Américains reconnaissent qu'un de leurs chercheurs avait propagé ce virus, en l'envoyant à travers le monde sous forme de lettres anonymes.
Pour en savoir plus sur ces stratagèmes et leurs conséquences, feuilletons les archives de quelques journaux de l'époque :
 
 
Le Pentagone lève le secret sur des essais biologiques et chimiques
L'enquête du Pentagone avait pour but de déterminer combien de personnes ont pu être exposées aux substances nocives lors de ces tests, afin de pouvoir répondre à d'éventuelles plaintes concernant des problèmes de santé 
 
paru dans le Monde du 2 juillet 2003
 
L'armée américaine a mené dans le plus grand secret cinquante essais de substances biologiques et chimiques dans les années 1960 et 1970, dans le but de tester leur action dans différents environnements et conditions météorologiques, a révélé, lundi 30 juin, le Pentagone. Cette annonce est l'aboutissement d'une enquête de près de trois ans sur un programme militaire baptisé "Projet 112" et son prolongement, le "Projet SHAD", qui ont été menés secrètement sur terre et en mer dans différentes régions du monde - des îles Marshall en Micronésie au Panama, Canada et en Grande-Bretagne -, impliquant un total de 5.842 militaires américains. L'origine du programme remonte à 1961, lorsque le secrétaire à la défense d'alors, Robert McNamara, avait commandé une séries de tests afin de déterminer si des armes chimiques et biologiques pouvaient entrer dans l'arsenal de la défense nationale. "Nous avons eu la chance de retrouver les comptes rendus (du déroulement des programmes)", a indiqué le chef des enquêteurs du Pentagone, Dee Dodson Morris, dévoilant que le projet avait été classé si soigneusement qu'il restait ignoré même de la part de responsables de premier plan du ministère. En juin 1962, l'état-major interarmes créa à Fort Douglas (Utah) un centre chargé du "Projet 112". Six mois plus tard, en janvier 1963, la marine lança au large de l'île d'Oahu (archipel d'Hawaï) les essais "Eager Belle" pour tester si des aérosols contenant un agent biologique pourraient entrer dans ses bâtiments : un navire fut aspergé par un remorqueur avec la bactérie non mortelle Bacillus globigii, "pour évaluer l'efficacité des mesures de protection".
Tabun, Sarin, Soman et VX
Alors que la guerre froide battait son plein, les stratèges américains cherchaient à savoir comment des substances létales telles le gaz sarin, qui paralyse le système nerveux, et le VX, autre puissant neurotoxique, réagiraient par des températures au-dessous de 0, caractéristiques des hivers dans de nombreuses régions de l'ex-Union soviétique. Les tests "Whistle Down" furent menés de décembre 1962 à février 1963 à Fort Greely (Alaska) : on procéda à l'explosion de bombes, roquettes et mines remplies de sarin et de VX dans une région reculée près de Gerstle River. Afin de voir comment des armes de destruction massive pourraient être utilisées dans la jungle, le Pentagone lança début 1963, dans la zone du canal de Panama, l'exercice "Big Jack" : un avion répandait des substances sur la réserve militaire de Fort Sherman. La Grande-Bretagne et le Canada furent choisis pour "Rapid Tan", dont le but était de déterminer combien de temps les neurotoxiques tabun, sarin, soman et VX garderaient leurs capacités mortelles sur un terrain boisé et dans une plaine ouverte. A plusieurs reprises, en 1967 et 1968, des armes chimiques mortelles furent expérimentées sur des sites militaires à Porton Down (Grande-Bretagne) et Ralston (Canada).
"Blue Tango" impliquait vingt expériences d'épandage d'une bactérie potentiellement mortelle pour l'homme, E.coli bacteria, sur l'archipel d'Hawaï, entre janvier et mars 1968. Le Pentagone lâcha également des bactéries dans la mer pour déterminer si des armes biologiques pourraient être efficacement lancées par des sous-marins. Dans le cadre de "Folded Arrow", en 1968, le sous-marin USS Carbonero projetait le Bacillus globigii dans la mer, au large d'Oahu, "pour montrer la capacité du système d'armement de sous-marins à effectuer une attaque biologique contre des installations d'une île et d'un port". L'enquête du Pentagone avait pour but de déterminer combien de personnes ont pu être exposées aux substances nocives lors de ces tests, afin de pouvoir répondre à d'éventuelles plaintes concernant des problèmes de santé. Le secrétaire adjoint à la défense, William Winkenwerder, s'est félicité dans un communiqué que "(les) enquêteurs aient pu mener à bien cette investigation approfondie, et confronter spéculations et incertitudes avec des faits, afin de procurer aux anciens participants à ces tests quelque tranquillité d'esprit bien méritée".
 
 
La leçon du SRAS
 
par BRUNO FRAPPAT, publié dans la Croix le 25 juin 2003
 
Après le temps de l'alarme, celui du soulagement vigilant. Des mois de lutte contre le SRAS - cette "pneumonie atypique" sans doute née dans les campagnes chinoises - ont permis  hier à l'Organisation mondiale de la santé de rayer Pékin de la liste des destinations à risques. Elle l'a fait avec un peu d'avance par rapport à sa propre jurisprudence. Sans doute le souci de ne pas déplaire au régime chinois explique-t-il cette rapidité. Cette bonne manière met l'OMS en position d'être exigeante - et mieux écoutée - la prochaine fois, par la Chine, où le virus du mensonge a, lui aussi, dû reculer. La planète aura donc connu, en six mois, un début de panique et un apaisement confirmé dans une quasi-indifférence. Certains ont considéré comme excessif le rôle des médias, ce tocsin mondialisé. D'autres ont pu regretter, à raison, que cette maladie seule en bénéficie, au titre de la nouveauté, quand les épidémies qui ravagent des continents entiers (comme le paludisme en Afrique) ne rencontrent, elles, que l'indifférence sous le prétexte de l'habitude.
Faut-il pour autant regretter cette prise de conscience collective, universelle et répandue comme une traînée de poudre ? A menace universelle, parade universelle. Quand le Vietnam, puis le Canada, puis Hong Kong, puis Singapour, puis Taïwan, furent tour à tour éliminés de la liste des zones à éviter, comment n'aurait-on pas partagé la satisfaction de leurs habitants de voir s'éloigner un spectre dont le passage, à ce jour, a tué plus de huit cents humains ? Surtout, comment ne pas retenir de cet épisode une leçon d'universalité concrète ? La mobilité de l'espèce humaine n'est pas une nouveauté. Ce qui l'est, c'est la rapidité des échanges, pour le meilleur comme pour le pire. Les humains, les marchandises, mais aussi les virus se font voyageurs. Pendant quelques semaines, le SRAS a perturbé cette circulation qui est au coeur de l'activité économique et, dans de nombreux cas, du développement. A soupçon mondial, réplique mondiale. L'OMS a pleinement joué son rôle, quand les Etats ont fini par le lui permettre. Où il fut prouvé que, sur terre, nul pays ne peut s'enfermer dans sa logique interne pour surmonter ce qui le dépasse. La leçon du SRAS, c'est que tout fléau est le fléau de tous.
 
 
Le SRAS s’éteindra spontanément, estiment les épidémiologistes
Des conférenciers ont fait le point à l’auditorium du rectorat de l’UL, place du Musée
 
paru dans l'Orient-le Jour le 23 juin 2003

En mars dernier, une nouvelle épidémie a semé la panique dans le monde. Le syndrome respiratoire aigu sévère, ou SRAS, a suscité une vague d’inquiétude, d’autant que la cause du fléau est demeurée inconnue pendant plusieurs semaines. Chaque jour une nouvelle victime succombait à ce fléau, qui constitue désormais un nouveau défi pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Qu’en est-il aujourd’hui ? Un point sur l’épidémie a été donné au rectorat de l’Université libanaise (UL), place du Musée, par M. Roger Salamon, directeur de l’Institut de santé publique d’épidémiologie et de développement à Bordeaux 2 et responsable de l’enquête française sur le syndrome de la guerre du Golfe. Le SRAS est une infection pulmonaire, fébrile (la fièvre est quasiment présente) et même assez sévère, qui évolue quelquefois vers une insuffisance respiratoire, d’où sa gravité. L’agent responsable de cette pneumopathie, le coronavirus, a été récemment découvert et la durée d’incubation, soit la période durant laquelle le malade est porteur du virus, varie entre deux à dix jours. "Dans beaucoup de domaines, cette période est inquiétante pour les épidémiologistes, car c’est la période où l’on peut le moins empêcher la transmission du virus puisqu’on ignore qui en est porteur", explique M. Salamon, qui s’exprimait devant un public formé principalement de spécialistes. "Cette période a constitué d’ailleurs la grande terreur des spécialistes lors de l’apparition du VIH/sida, il y a plusieurs années, puisque les gens incubaient pendant des jours, voire des années, ne se sachant pas porteurs du virus. A cette époque, il était encore plus difficile de lancer la moindre campagne de prévention, au moins auprès des hommes", poursuit-il.
Rappel historique

L’histoire du SRAS est très récente. Elle peut être suivie presque au jour le jour. "Tout a réellement commencé le 11 février, date à laquelle plus de trois cents cas de pneumopathie ont été recensés à Guangdong, une petite province près de Hong Kong, affirme M. Salamon. La cause de ces pneumopathies demeurait toutefois inconnue." Le début officiel de l’épidémie peut être fixé au 26 février, à l’hôpital français de Hanoi, où un patient à provenance de Shanghai a été hospitalisé pour une pneumopathie aiguë et grave. Vingt-deux membres du personnel soignant de l’hôpital attrapent alors cette infection, car ils ont été en contact direct avec le patient. La panique est alors enclenchée. Le 12 mars, l’OMS lance une alerte mondiale et le 15 mars elle établit des recommandations à l’intention des voyageurs, mettant ainsi un certain nombre de pays au ban du tourisme. "Depuis vingt ans déjà, avec la catastrophe de Tchernobyl, puis avec l’apparition du sida et maintenant du SRAS, on remarque l’impact des phénomènes de santé sur l’économie d’un pays. Aucun politicien, aucun économiste ou juriste ne peut désormais négliger un phénomène de santé, aussi petit soit-il, qui risque de mettre en un mois un pays à genoux", remarque M. Salamon, qui ajoute que le 20 mars, douze pays figuraient déjà sur la liste des régions atteintes par le SRAS notamment la Chine, Hong Kong, le Vietnam, Singapour, le Canada, la France et l’Allemagne (Francfort).
Aux alentours du 26 mars, le lien entre le SRAS et l’épidémie de Guangdong est officiellement établi et ce n’est que le 16 avril que le coronavirus est officiellement annoncé comme cause du SRAS, même si le virus n’est pas retrouvé dans tous les cas suspects. Au 14 mai, selon les rapports de l’OMS, 30 pays étaient déjà atteints par l’épidémie. On comptait alors 7.628 cas et 587 décès. "C’est un domaine intéressant où il est difficile de mettre le balancier entre l’excès de protection et l’insuffisance de protection, car de peu, on peut passer soit à la catastrophe sanitaire soit à la psychose collective, insiste M. Salamon. C’est là qu’il faut raisonner pour trouver un juste milieu entre une prévention efficace et indiscutable et une prise de conscience par les autorités car il s’agit d’un problème qui peut éclater." En ce qui concerne les modes de transmission, M. Salamon précise que le SRAS est essentiellement transmis par des "gouttelettes très largement prédominantes lors de contacts proches et prolongés avec un malade symptomatique". "La probabilité que le virus se transmette par manuportage est extrêmement faible car, à l’instar du VIH, c’est un virus peu résistant", note-t-il. Et d’ajouter qu’il n’existe actuellement aucun protocole thérapeutique recommandé, bien que certains médicaments ont prouvé leur efficacité dans le traitement des patients. Quant à la prévention, l’épidémiologiste indique qu’il s’agit de précautions standards d’hygiène, d’isolement (confinement à l’hôpital) et de quarantaine (confinement à domicile) en plus de précautions particulières d’air et de contact. Mais la plus importante précaution consiste à différer les voyages dans les zones touchées.
Comparaison avec le sida

Un parallèle avec le VIH/sida s’impose à ce stade. "Les deux maladies sont virales et nouvelles et, à juste titre, nous renvoient tout d’un coup les problèmes de santé comme une priorité alors qu’ils ne l’ont jamais été dans les années précédentes", signale M. Salamon. De plus, les deux maladies semblent issues de l’animal (le singe pour le VIH et la civette pour le SRAS). Elles sont toutes les deux médiatisées et catastrophiques "dans le sens qu’elles ne tuent pas les gens par millions comme la tuberculose ou la malnutrition, mais elles constituent une catastrophe économique pour les pays qui en sont touchés", avertit M. Salamon. "Le sida est pour l’Afrique une catastrophe économique extraordinaire qui peut dégénérer ensuite, par ricochet, en une catastrophe économique pour l’ensemble du monde. Et le SRAS, avec pourtant peu de cas, peut le devenir pour les pays qui vont être fermés au tourisme", ajoute-t-il. D’autres points communs entre le VIH/sida et le SRAS sont que les deux maladies ne connaissent aucune frontière, elles ont des connotations symboliques (abstention de sexe pour le VIH, personnelle médicale pour le SRAS) et l’arsenal thérapeutique est très faible dans les deux cas, car ce sont deux virus qui mutent beaucoup. Par contre, ce qui distingue le VIH du SRAS est la contamination de nature active du sida et de nature passive du SRAS, ainsi que le caractère chronique du premier et celui aigu du second. "C’est un point rassurant pour les épidémiologistes qui croient, dans leur majorité, qu’il s’agit d’une épidémie qui va spontanément s’éteindre, note M. Salamon. A l’inverse, ce caractère aigu est plus inquiétant pour le public, d’autant que la létalité n’est pas négligeable."
SRAS et enfants

La conférence a été clôturée par une intervention du Dr Philippe Chédid, pédiatre et doyen de la faculté des sciences médicales de l’Université libanaise, qui a précisé que sur les plans épidémiologique et clinique, très peu d’enfants ont été atteints du SRAS, et chez ceux qui l’ont attrapé, le cours de la maladie a été léger, bénin, moins agressif et moins fulminant que chez les adultes. "Très souvent, dit-il, la symptomatologie a été douce avec une toux, un rhume et de la fièvre, donc aussi commune que n’importe quelle grippe." "Puisque les enfants développent plus de rhumes que les adultes, existe-t-il une immunité croisée entre les coronavirus non mutés et ceux mutés ? Est-ce la raison pour laquelle les enfants sont plus protégés ?", se demande-t-il. Et de conclure : "Beaucoup de points d’interrogation se posent concernant cette épidémie chez les enfants. Mais sans aucun doute, ils en sont moins atteints."

 
Echec programmé sur les médicaments génériques
L'accès aux médicaments dans les pays pauvres toujours bloqué par les multinationales américaines
 
par JEAN-MICHEL BADER, publié dans le Figaro le 31 mai 2003
 
Les pays africains et les organisations non gouvernementales (ONG) attendent avec inquiétude et amertume le Plan d'action sur la santé qui devrait être discuté au G 8 d'Evian. La lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose, l'accès aux médicaments à des prix accessibles, les autorisations de fabrication de génériques, continuent d'être bloqués par l'intransigeance des Etats-Unis, qui refusent toujours une interprétation la plus large possible des dispositions des accords sur la propriété industrielle. Cette position est soutenue par l'ensemble des multinationales américaines. Pour ne rien arranger, seulement 1,5 milliard de dollars a été versé au Fonds mondial lancé à Gènes en 2001. Or, la montée en puissance en cinq ans devait permettre d'atteindre une dotation globale de 10 milliards annuels, avec une contribution des Etats-Unis de 3,5 milliards. C'est donc sept fois moins que prévu. La déclaration de Doha (Qatar) en novembre 2001, lors du sommet de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), avait pourtant pris des engagements fermes dans tous ces domaines. La primauté du droit à la santé avait alors prévalu, semblait-il, sur les droits des brevets.
Depuis l'accord de Doha, tout pays peut théoriquement fabriquer des copies de médicaments sans l'accord du laboratoire propriétaire de la technologie. C'est ainsi que la Thaïlande, l'Inde et l'Afrique du Sud fabriquent des traitements antiviraux contre le sida pour un coût annuel de 300 dollars au lieu des 12.000 dollars payés par les malades occidentaux. Malheureusement, l'accord de Doha ne concerne que les fabrications locales, et pas les importations. Or, dans les pays africains, en dehors des délocalisations industrielles de produits destinés aux marchés riches (dont un certain nombre de groupes français), et motivées par les baisses de coûts salariaux, on compte sur les doigts d'une main les laboratoires pharmaceutiques fabriquant des génériques. Sur les 133 pays pauvres concernés par les grandes pandémies, 120 ne possèdent pas d'industrie pharmaceutique et sont donc dépendants de fournisseurs étrangers. La réunion de la dernière chance, en décembre 2002, a échoué du fait de l'intransigeance des Etats-Unis. Robert Zoelick, le négociateur américain, soupçonne des pays en développement de vouloir élargir au cancer, à l'asthme, au diabète, l'accord de Doha qui ne concernait initialement que le sida, le paludisme et la tuberculose. L'échec des négociations sur les médicaments génériques semble d'autant mieux programmé que le gouvernement français a effectué le 24 avril dernier la démarche d'une nouvelle rédaction, plus brève, de la déclaration sur l'accès aux médicaments. Celle-ci fait certes encore référence à "une solution multilatérale approuvée au sein de l'OMC", mais ne mentionne plus la production locale ou l'importation de médicaments génériques.
De substantielles modifications de ce texte ont été proposées "à Maurice Gourdault-Montagne, sherpa de Chirac, par son homologue américain Guy Edson entre la première et la troisième mouture du texte", indique Jean-Hervé Bradol, président de Médecins sans Frontières. Toute référence à Doha est supprimée, et l'idée même que "le prix des médicaments soit le principal obstacle à l'amélioration de la santé" est écartée. "C'est un mauvais coup principalement pour l'Afrique. La négociation directe avec l'industrie pharmaceutique, comme au Sénégal, coûte trois fois plus cher que la combinaison de productions locales et d'importations. Or, aujourd'hui, le Brésil serait capable de faire des trithérapies en un comprimé, pour 100 dollars par an". Et le responsable de l'ONG de s'inquiéter : "Il ne faudrait pas que la volonté de réconciliation politique de la France avec les Etats-Unis, après le conflit irakien, se fasse sur le dos des malades des pays pauvres."
 

Du brut parmi les brutes

par GABY NASR, publié dans l'Orient-le Jour le 27 juin 2003

On ne peut pas dire que George Dobelyou ait tiré le gros lot en occupant l’Irak. Voilà donc un pays qui, pendant 35 ans, vivait pépère sous la brique et la trique d’un gougnafier moustachu. Le bouvier galonné claquait des doigts, il se ramassait tout ce que le barnum local pouvait produire comme brutes biberonnées au Baas, en âge de taper des mains et de proposer leur âme et leur sang pour solde de tout compte. Bref un pays arabe normal, où la seule liberté était celle de fermer sa gueule, où les gens d’en bas étaient payés au lance-pierres, sans droits, sans retraite, sans syndicat, sans partis politiques… Le paradis, quoi ! Et ne voilà-t-il pas qu’un Texan doté d’un intellect de base s’en vient balancer la béchamel dans le landernau, envoyant ses brutes, en cols blancs ceux-là, téter goulûment le pétrole au prétexte de donner du carburant à la démocratie. Résultat, oil pour oil, dent pour dent : plus un jour ne passe sans que des spadassins US, alourdis de leur quincaillerie, ne se fassent allumer par des gueux en vadrouille.
Force est pourtant de reconnaître que les Américains bossent dur en Irak. A force de s’acharner à vouloir renifler des armes de destruction massive, à base de sucreries chimiques et nucléaires, leurs enquêteurs ont fini par débusquer le plus cocasse : les armes d’intoxication massive déversées sur les médias par Doublevé et sa fauconnerie. La vérité et la transparence sont priées de faire demi-tour à la porte de la Maison-Blanche. Mais le purin ambiant n’épargne pas les Irakiens. Au rythme des sabotages quasi-quotidiens d’oléoducs, et à défaut de pouvoir écouler leur brut, ils n’auront bientôt plus le choix que de le boire. A la santé sans doute de quelques agités du turban au plan com très élaboré : pas d’alcool, pas de nanas, pas de musique, pas de cinéma. La joie de vivre uniquement par la barbe ! Les Américains ont promis le débat d’idées, les Irakiens n’auront produit que le bas des idées. Saddam, reviens ! Ils sont tous devenus fous…

 
Entre menteurs... 
 
par PIERRE GEORGES, publié dans le Monde du 26 juin 2003
 
Où l'on reparle de notre très cher confrère-ministre, Mohammed Saïd Al-Sahaf. Le nom pourrait ne rien dire à beaucoup. Le visage si : celui de cet extraordinaire ministre irakien de l'information-désinformation qui, pendant la guerre du Golfe II, multiplia les conférences troupières de presse et les communiqués aléatoires de victoire. Mohammed Saïd Al-Sahaf fit beaucoup pour le ridicule de l'information officielle. Avec un sérieux imperturbable et un aplomb considérable. Il annonça, jusqu'au dernier jour, ou pratiquement, l'inéluctable déroute des forces de l'invasion. Et il résista jusqu'au dernier mensonge, dans les rues de Bagdad, au point de risquer qu'un char américain, présumé en fuite, ne lui roule sur les ripatons. Le jour de la chute de Bagdad, ou la veille, le tonitruant Mohammed rendit l'antenne. Enfin. Et sans laisser d'adresse. Il n'empêche, sa réputation, universelle, était faite. La presse anglo-américaine en avait fait son héros préféré, sous le doux et vaguement raciste surnom d' "Ali le Comique". Et même le président américain avoua, en chef de guerre, que, quand il n'avait rien de mieux à faire de ses loisirs, par exemple cultiver son jardin-ranch ou pêcher le week-end avec papa, son passe-temps favori consistait à regarder les grandioses prestations télévisuelles de l'arracheur de dents bagdadi. Donc Mohammed Saïd Al-Sahaf disparut. Et donc il fut l'objet d'un avis de recherche, comme les autres dirigeants irakiens. Et donc il trouva sa place dans le fameux jeu de cartes des 52 "wanted". Une place très particulière, d'ailleurs, presque affectueuse, car il nous semble bien, de vague et poétique mémoire, qu'il fut transformé dans ce jeu en un misérable trois de trèfle. Ou, mieux encore, en joker avec chapeau à clochettes, façon ministre de l'information irakien carnavalesque.
Des semaines ont passé. Et voici, ce matin, qu'une dépêche Reuters en provenance de Londres nous apprend que le joker aurait été arrêté, lundi soir, dans la banlieue de Bagdad. C'est là une information sortie par le Daily Mirror, quotidien britannique de fort tonnage et à crédibilité aléatoire lui aussi. C'est là une information non confirmée, non vérifiable. Et c'est là une information que nous ne ferons pas à Mohammed Saïd Al-Sahaf l'injure de vérifier, la tenant pour aussi éventuelle que plausible et incertaine. Mais bref, imaginons l'ex-ministre irakien de l'information arrêté. Imaginons que cet homme qui, selon le Daily Mirror, était terré au domicile d'un de ses parents et qui, c'est trop beau, "tuait le temps à regarder la télévision" soit interrogé. Qu'il lui soit fait procès et grief de ses mensonges avant que de l'inciter, selon une source anonyme haut placée - on adore les "sources anonymes haut placées au sein de la coalition" -, incité donc à "cette fois dire des choses sérieuses". Imaginons tout cela. Et alors ? Que va dire le ministre irakien ? Peut-être bien des horreurs. Du genre, à menteur menteur et demi. Il va dire qu'il s'est inspiré à Washington comme à Londres. Que ce n'est pas lui, tout de même, qui a inventé les armes de destruction massive. Et que, tout grand qu'il ait été en son art, il n'arrivera jamais à la cheville des grands maîtres de la désinformation !
 

 

 
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