Comme
tout le monde,
elle avait vu des
cartes d'Israël
et des "territoires".
La Cisjordanie ? "Une
peau de panthère."
Des tâches de
couleurs
distinguant la
zone A, sous
contrôle de
l'Autorité
palestinienne ; de
la zone B,
sous contrôle
mixte ; et de la C,
sous contrôle
israélien. "On
n'imagine pas,
d'ici, à quel
point cette terre
est morcelée, commente
Line Robin sous le
placide soleil de
Pontivy, où elle
séjourne
actuellement. Avant
de m'y rendre, je
ne réalisais pas
non plus l'échelle
de la Cisjordanie.
C'est tout petit :
à peu près de la
taille de la
Seine-et-Marne,
d'où je suis
originaire."
Ingénieur
agronome, Line a
voulu toucher les
réalités de
cette région en y
travaillant.
Curieuse, pas
militante. Elle a
trouvé un projet
d'éducation à
l'environnement à
mener dans les
villages, les écoles,
au sein d'une ONG
anglaise. En
juillet 2000, elle
posait ses bagages
à Ramallah, en zone
A, comme
toutes les villes
palestiniennes.
Deux mois après démarrait
la deuxième
Intifada
("soulèvement",
en arabe)...
"Des
postes de contrôle
"volants"
ou fixes, des check-points
"additionnels",
ont vu le jour un
peu partout."
Comme celui de
Qalandia, entre
les douze kilomètres
séparant Jérusalem-Est
de Ramallah. "Digne
d'une frontière.
Des couloirs pour
les voitures, les
piétons. Des
grillages. Un
mirador. Des
petites pièces en
ciment pour les
fouilles effectuées
par de jeunes
appelés souvent
morts de
trouille." Avant
l'Intifada, les
Israéliens contrôlaient
une voiture sur
dix et plutôt les
jeunes hommes,
uniquement à
l'entrée de Jérusalem.
"Je voyais
déjà ça comme
une humiliation...
Mais là, les
contrôles des
permis d'accès (obtenus
très
difficilement)
se sont multipliés
dans les deux
sens, étendus aux
plus âgés, aux
femmes."»
Terrible sentiment
"d'étouffement"...
Au
printemps 2001,
les villes
palestiniennes ont
été "bouclées.
Impossible d'en
sortir ou d'y
entrer sans
autorisation, sans
traverser un check-point
israélien",
là où il n'y
avait, "avant",
qu'un poste de
contrôle
palestinien. "Devant
Naplouse, j'ai vu
des personnes âgées
patienter des
heures pour se
rendre chez le médecin
; un fermier
palestinien blessé
par un colon
interdit d'hôpital
parce qu'il
n'avait pas sa
carte d'identité...
Contrôler pour
des raisons de sécurité,
je veux bien
comprendre, mais
ça..."
Le trajet
Ramallah-Naplouse,
("trois
quarts d'heure
avant
l'Intifada"),
se fait
aujourd'hui
"en trois,
quatre, cinq
heures, pour éviter
les contrôles sur
les principaux
axes routiers (sous
contrôle israélien).
Les plaques
d'immatriculation
de leurs voitures
trahissent le
statut des
Palestiniens (elles
sont vertes comme
leurs cartes
d'identité de zone
A, interdisant
l'accès à Israël
et aux colonies). Ils
doivent emprunter
des chemins de
terre, contourner
les check-points.
Au risque d'une
arrestation, d'une
mise en joue, d'un
tir."
Mais alors ? "Alors
? Line
esquisse un
sourire triste :
Ce
"pays"
est celui de
l'absurde. Pour ne
pas devenir fous,
ils jouent au chat
et à la souris
sur les routes
israéliennes. Les
entreprises
palestiniennes qui
le peuvent
quittent les
villes pour les
villages."
Sa
mission rendue
impossible par les
interdictions et
couvre-feux
multiples, la
jeune femme est
rentrée en France
en octobre 2001.
Puis est retournée
diriger une autre
mission, de
septembre 2002 à
mars 2003, avec
l'ONG Première
urgence. "Un
projet européen
consistant à
distribuer brebis
et poules aux
familles sans
ressources des
villages entourant
Kalkilya, à les
former à l'élevage.
Les débouchés
sont ponctuels et
locaux car les
villes
palestiniennes
sont approvisionnées
en produits israéliens
; le transport des
produits
palestiniens est
trop coûteux.
Mais cette activité
est importante
pour les chefs de
famille, sur le
plan psychologique
et social."
Dans la région, "70
à 80 % des
gens"
sont au chômage.
Ils étaient
ouvriers
agricoles,
peintres, maçons,
manoeuvres ; "se
louaient à la
journée, en Israël
ou dans les
colonies. Avec ou
sans autorisation.
Trop risqué
aujourd'hui..."
"On
ne constate pas de
graves problèmes
de malnutrition,
mais la situation
se dégrade
vite."
Aussi vite que
monte "le
mur"
entre Israël et
la Cisjordanie, "officiellement"
pour protéger l'Etat
hébreu des
attentats suicide.
Ce mur suit, "plus
ou moins",
le contour de la
"ligne
verte" séparant
Israël des
territoires occupés
avant la guerre de
1967. "Beaucoup
de terres sont
expropriées par décret
militaire."
Line
montre des photos,
évoque les
villages de
Ras-Tireh et
Ad-Daba, bientôt
prisonniers d'une
boucle insensée
de la clôture. "Contre
les
expropriations, le
recours légal n'a
pas fonctionné...
La solution de la
violence ? Les
Palestiniens
savent qu'ils ne
font pas le poids.
Reste la résignation.
Ou la fuite. Ceux
qui partiront
iront alimenter le
flot des réfugiés,
plus loin."
Line
assure qu'elle ne
retournera pas
travailler dans
cette région du
monde. "Trop
éprouvante, désespérante,
trop
absurde." Au
point de lui préférer
l'Irak ou
l'Afghanistan pour
de prochaines
missions ! La
"feuille de
route", le
plan de paix
international
enfin accepté par
Ariel Sharon, le
Premier ministre
israélien ? Elle
se dit "pessimiste
sur ses chances de
réussite". Tout
comme cet ami
palestinien qui,
juste avant les
derniers raids
israéliens sur
Gaza, lui a envoyé
cet e-mail qu'elle
pense représentatif
de l'opinion générale
: "1.
Abou Mazen (Mahmoud
Abbas, le Premier
ministre
palestinien),
je n'y crois pas.
2. Il y a toujours
des incursions
israéliennes dans
les villes. 3. Le
mur continue de
monter..."