Monsieur Ariel
Sharon,
Je vous ai écrit,
le 23 octobre
2002, j'attirais
votre attention sur
l'urgence de définir
les objectifs
politiques d'Israël
et, plus particulièrement,
ses limites
territoriales,
c'est-à-dire,
aussi, le mode de
relations proposé
avec les
Palestiniens et les
Syriens, puisque
avec les autres
voisins les limites
me paraissent
acquises et acceptées.
C'était avant
les récentes élections,
et j'attirais en
particulier votre
attention sur la
perte de légitimité
que vous alliez
subir. Vous avez été,
certes, réélu - je
ne l'excluais pas -,
mais seulement comme
chef du Likoud. Vous
avez perdu une part
de cette légitimité
tirée, en 2001, de
votre élection au
suffrage direct par
plus de 60 %
des électeurs.
Cependant, vous voilà
à nouveau à la tête
du gouvernement
d'Israël - hélas,
un gouvernement
incapable de définir
en commun une
perspective
politique.
Cela vous donne
sans doute une large
capacité de manœuvre
que vous comptez
utiliser, avec
l'appui du président
des Etats-Unis d'Amérique,
pour aboutir à un
compromis que vous
tenterez d'imposer,
contre certains de
vos ministres, en
ralliant à cette
solution des députés
du parti Avodah.
Personne n'est en
mesure de prévoir
ce que seront les
conséquences, à
moyen et long terme,
de la guerre en
Irak. Peut-être
allez-vous
participer à une
"redistribution
des cartes" ;
peut-être
l'aurez-vous
simplement souhaité,
sans que les Américains
ne vous le
permettent. Toutes
sortes d'hypothèses
peuvent être formulées.
Aucune ne changera
la réalité
profonde pour l'Etat
d'Israël : il
est situé au
Proche-Orient,
entouré de pays adhérant
à la Ligue arabe.
J'évoque à dessein
la Ligue arabe pour
ne pas avoir à
distinguer entre les
pays qui entourent
la terre d'Israël.
Elle se réunit
unanimement, pour
traiter des problèmes
intéressant Israël
et les Palestiniens.
Elle a même, à
Beyrouth, évoqué
une large ouverture
possible.
Je souhaite
attirer particulièrement
votre attention
aujourd'hui sur la nécessité
impérieuse de faire
entrer Israël dans
une politique d'intégration
dans sa région géographique,
et donc de chercher
à établir des
liens de voisinage
paisibles. Aucun
tank, aucun
bulldozer, aucun hélicoptère,
aucun assassinat
ciblé, aucune
destruction de
demeure n'abolira
cette réalité :
les Palestiniens
sont nos voisins.
Ce n'est pas une
question de
sympathie ou de préférence ;
mais l'élément
fondamental dans
toute réflexion
politique puisque,
quel que soit le
tracé des frontières,
ce seront toujours
les mêmes peuples
qui nous
entoureront, et avec
lesquels le sionisme
a voulu que nous
revenions cohabiter.
C'est avec les
Palestiniens que
nous devons établir
des liens
politiques, économiques
et culturels. C'est
avec l'ensemble des
pays voisins que
nous devons établir
ou raffermir des
liens diplomatiques.
C'est la société
civile qui bâtira
la paix ; l'armée
ne peut ensuite que
défendre sa pérennité.
Quant à la sécurité,
vous avez vous-même
prouvé l'incapacité
de l'armée à éradiquer
le terrorisme. L'armée
peut capturer,
abattre des
terroristes ;
mais quand le
terrorisme traduit
la volonté de
survie d'un peuple,
il ne peut être
combattu qu'en
accordant sa dignité
à ce peuple.
C'est pourquoi,
malgré, voire à
cause des combats,
il est urgent de
faire connaître les
objectifs d'Israël.
Et de les faire
comprendre, pour
pouvoir les faire
respecter et nous
faire respecter
nous-mêmes ;
alors
qu'aujourd'hui, à
travers le monde,
notre peuple est
rejeté parce qu'il
rejette un autre
peuple. Après plus
de cinquante ans,
nous en sommes au
point crucial de
notre destin
politique :
notre capacité de
trouver, ou non, une
relation équilibrée
et normalisée avec
le peuple
palestinien et nos
autres voisins.
J'exclus toute idée
d'éradiquer, de
quelque manière que
ce soit, la volonté
d'existence et d'indépendance
de ce peuple auquel
nous avons nous-mêmes
apporté la preuve
que la respectabilité
nationalement et
internationalement
s'acquiert par la
volonté et, au
besoin, le combat.
Comme nous naguère,
eux savent ce que
signifie être
oppressés, dédaignés
et savent le prix de
l'espérance.
Le temps est venu
pour Israël de dire
ce qu'il veut. C'est
votre devoir impératif,
en qualité de chef
du gouvernement.
Aucun gouvernement
israélien n'a eu la
clairvoyance de
comprendre - ou le
courage politique de
prendre en considération
- qu'un pays fort, sûr
de lui-même, ne se
laisse jamais entraîner
à subir des
pressions extérieures
et à se laisser
dicter ce qu'il doit
avoir le courage de
décider lui-même.
L'Etat d'Israël ne
doit pas être un
Etat ghetto soumis
à la malveillance
ou même à la
bienveillance d'une
souveraineté extérieure.
Israël doit établir
son avenir lui-même,
dans la perspective
d'une relation
paisible et équilibrée
avec ses voisins.
Notre chance, ce
sont les
Palestiniens. Ce
peuple est en train
de se construire
lui-même, à notre
exemple, et il doit
devenir notre allié
naturel, pourvu que
nous sachions lui
dire nos regrets du
passé et nos
espoirs communs pour
l'avenir.
Aucune excuse ne
peut être tirée
des
attentats-suicides
pour échapper à
cette obligation.
Depuis 1967, rien
d'autre n'a été
fait par les
gouvernements
successifs que de
vouloir gagner du
temps. Pendant plus
de vingt ans, il n'y
a pas eu
d'attentats. Mais il
n'y avait pas non
plus une prise de
conscience du problème
palestinien. Que
nous ayons été
aveugles si
longtemps ne nous
autorise pas à
attendre des
Etats-Unis le dénouement
d'un problème
auquel nous avons le
devoir de proposer
une solution.
Il est extrêmement
urgent de reconnaître,
enfin, l'existence
et le droit à l'indépendance
des Palestiniens,
aux côtés d'un
Israël respecté et
indépendant.
N'attendez pas
l'intervention du
Grand Médiateur.
Celui-ci risque de
faire peser sur vous
les conséquences de
ses grands choix
stratégiques. Vous
avez cru - vous
croyez peut-être
encore - au
"Grand Israël".
Mais vous n'avez
jamais expliqué
quelle serait la
possibilité de créer
un grand Israël démocratique,
dans un espace géographique
où les juifs
seraient
minoritaires.
Ni les
Palestiniens ni les
Israéliens ne sont
mûrs, aujourd'hui,
pour un grand Etat démocratique
et profondément laïque
où la langue, la
culture juive et
l'enseignement dont
nous sommes porteurs
pourraient cohabiter
avec une population
majoritairement non
juive. C'est
pourquoi il faut sur
cette terre commune
une ligne de partage
des souverainetés,
que les Palestiniens
d'un côté, les
Israéliens de
l'autre, y vivent
chacun pleinement
leur indépendance
nationale.
Mais il y a un
autre impératif qui
pourrait construire
la paix : la
terre commune est
trop étroite et pas
assez riche en énergies
naturelles pour
disperser les
efforts
fondamentaux. Il
faut y développer
des infrastructures
communes : des
réseaux d'énergie,
de communication,
sans doute avec le
temps des réseaux
économiques complémentaires.
Il faudra fédérer
les moyens et
coordonner les
effets. Jérusalem,
alors, pourra être
la capitale des deux
Etats et le lieu fédérateur.
Oui, Ariel
Sharon, vous êtes
aujourd'hui - malgré
moi, je le reconnais
- le porteur du
destin d'Israël.
Vous pouvez
continuer de vous
entêter à vouloir
la sécurité avant
la paix ; vous
n'aurez, alors, ni
l'une ni l'autre.
Vous devez, au
contraire, puisque
vous avez une armée
puissante pour
assurer la sécurité
du territoire d'Israël,
proposer au nouveau
chef du gouvernement
palestinien, dès
qu'il aura formé
son gouvernement,
d'ouvrir sans
condition préalable
une négociation
ouverte, pour
discuter de vos
objectifs et
examiner les siens.
Peut-être
faudra-t-il aussi
reconnaître nos
erreurs, nos
bavures, nos excès,
notre propre
violence, pour les
conduire à
abandonner les
leurs.
C'est à vous, le
général vainqueur,
d'aller de l'avant ;
à vous de cueillir
la rose et de
l'offrir à votre
nouvel
interlocuteur, Abou
Mazen. Mais, je le
crains, vous ne
saurez pas le faire
parce que vous
restez enfermé dans
un raisonnement qui
confond sécurité
et domination.
Croyez-vous qu'un
peuple puisse
accepter la patrie
de bantoustans que
vous lui proposez ?
Accepteriez-vous que
les frontières
d'Israël soient
surveillées par un
gouvernement étranger ?
Ne comprenez-vous
pas que le
Palestinien a le même
droit à l'indépendance
que l'Israélien ?
Comment pouvez-vous
demeurer dans le mépris,
vous qui prétendez
agir avant tout
comme juif ?
Auriez-vous oublié
la blessure du mépris ?
Voilà deux ans
que vous n'avez su
ni assurer
pleinement la sécurité
ni préparer la paix ;
deux ans d'inaction
politique avec,
comme seul résultat,
l'éloignement
d'Arafat, au prix de
combien de morts et
de blessés israéliens
et palestiniens ?
Peut-être
reste-t-il dans
votre impétuosité
naturelle, et dans
le souvenir que vous
avez gardé du grand
Ben Gourion, une
ardeur suffisante
pour que vous
entrepreniez - enfin !
- de tracer la route
de la paix.
L'histoire vous y
attend. Nous aussi.
Bekavod rav
(respectueusement).