Les communautés chrétiennes
du Liban viennent de célébrer
la fête de Pâques,
avec un retard d'une
semaine pour les
Eglises orthodoxes par
rapport aux Eglises
catholiques. La
plupart des homélies
prononcées au cours
des célébrations
religieuses par
les patriarches, évêques
et curés ont été axées
- outre les messages
de paix, de pardon et
d'amour - sur la
récente agression américaine
contre l'Irak, les
menaces américaines
pesant sur la Syrie
ainsi que le dernier
changement de
gouvernement au Liban,
s'ajoutant aux assauts
répétitifs de
l'armée israélienne détruisant
les infrastructures
restantes en
Palestine. Deux autres
thèmes ont également
été évoqués : le génocide
arménien perpétré
par les Turcs en 1915,
et l'arrestation du
chef des Forces Libanaises
(milice chrétienne),
Samir Geagea, il y a
neuf ans, par le
pouvoir libanais
pro-syrien.
Une
messe solennelle a
ainsi été célébrée
dimanche dernier à
Bkerké par le
patriarche maronite,
le cardinal Nasrallah
Sfeir, entouré de
plusieurs évêques.
Plus d’une centaine
de personnalités
politiques et de hauts
responsables des
Forces Libanaises ont
assisté à la cérémonie
religieuse, qui a été
suivie d’une
rencontre avec le
cardinal Sfeir dans le
grand salon du
patriarcat. Aucune
manifestation
populaire de masse
n’a été organisée
à cette occasion, la
présence à cette
rencontre ayant été
limitée aux
personnalités
politiques. Au cours
des derniers jours,
plusieurs
rassemblements
populaires et
estudiantins ont eu
lieu dans plusieurs régions
du pays en signe de
solidarité avec M.
Geagea. Citant
l’Exhortation
apostolique, rendue
publique lors de la
visite du pape
Jean-Paul II au Liban
en mai 1997, qui
souligne que
"seule la paix
peut aboutir à la
justice et au développement",
le patriarche maronite
a déclaré que
"la justice
risque de se
transformer en
oppression si elle ne
s’accompagne pas
d’amour".
"Cela est encore
plus vrai si la
justice se transforme
en instrument de répression
et de vengeance".
Dix jours plus tôt,
une délégation des
Forces Libanaises a été
reçue à Paris par
Nicolas Galey,
sous-directeur pour
l’Egypte et le Liban
à la section Afrique
du Nord -
Moyen-Orient, au Quai
d’Orsay. M. Galey,
qui a rappelé que "la
France s’est
toujours prononcée en
faveur d’une réconciliation
générale au
Liban", a
commenté avec ses
visiteurs le
remaniement ministériel survenu
le 17 avril et la
situation au Liban, à
la lumière des
derniers développements
dans la région.
A l’occasion de
la messe
traditionnelle du
lundi de Pâques aux
intentions de la
France, le patriarche
maronite a exprimé
clairement sa pensée
au sujet de la guerre
contre l’Irak.
"Nous apprécions
tous les efforts déployés
par la France et
d’autres pays d’Europe
et d’ailleurs pour
empêcher la guerre en
Irak".
"Malheureusement,
la voie de la
vengeance et les intérêts
de certains pays ont
été les plus forts,
mais cela ne doit pas
décourager les
responsables et tous
les hommes de bonne
volonté de poursuivre
leur lutte pour faire
prévaloir les intérêts
de la paix".
"Or celle-ci
n’est possible que
si tout le monde
reconnaît le primat
de la loi morale, et
que les communautés
politiques harmonisent
leurs relations selon
la vérité et la
justice en esprit
d’active solidarité
et dans la liberté”.
Le cardinal Sfeir a
rappelé que les
Etats-Unis ont affirmé
avoir mené cette
guerre tantôt pour détruire
l’arsenal -
introuvable -
d’armes de
destruction massive de
l’Irak et tantôt
pour libérer la
population irakienne
du despotisme de
Saddam Hussein.
S’exprimant au cours
du déjeuner ayant
suivi la messe devant
l’ambassadeur
Philippe Lecourtier,
de son épouse et du
personnel diplomatique
et administratif de
l’ambassade de
France, le chef de
l’Eglise maronite a
rendu un vibrant
hommage au
"discours
magistral" du
ministre français des
Affaires étrangères,
Dominique de Villepin,
au Caire. "Le
choc des religions et
des civilisations est,
pensons-nous, un
leurre, a-t-il affirmé,
citant ce dernier,
l’intégrisme est le
produit d’une
rencontre manquée
entre deux mondes. Il
se nourrit de
l’injustice et de
l’ignorance, non de
la religion".
"Nous vivons dans
un pays qui se caractérise
par la multiplicité
de ses communautés
religieuses. Nous y
vivons ensemble dès
l’aube de l’islam.
Ce serait s’aveugler
que de dire qu’il
n’y a jamais eu de
conflits meurtriers
entre nous. Mais à
tout prendre, nous
sommes convaincus que
dans ce pays où Dieu
a voulu nous placer,
nous avons une
mission.
Puissions-nous
l’accomplir comme
elle devrait l’être."
Pour les
communautés suivant
le calendrier
oriental, les
messes pour la Résurrection
du Christ ont débuté
dimanche 27 avril à
l'aube partout dans le
pays. Le métropolite
grec-orthodoxe de
Beyrouth, Mgr Elias
Audeh, s'est contenté
d'expliquer le sens de
la fête de Pâques et
son implication dans
la vie des chrétiens,
soulignant que
"celui qui vit
conformément aux
commandements divins
et aux lois
inattaquables vit en
effet dans une liberté
totale et ne connaît
pas le chaos".
"La vie chrétienne
est celle de l’amour
qui ne connaît aucune
faille". Le
dimanche précédent,
lors de la célébration
des Rameaux, coïncidant
cette année avec les
fêtes pascales
catholiques, Mgr Audeh
s'est livré à une véritable
diatribe contre le
pouvoir et les
dirigeants du pays,
affirmant que "la
politique est
l’expression d’une
méthode humaine grâce
à laquelle nous nous
occupons des autres et
nous atténuons leurs
souffrances et leurs
soucis". Le
prélat s’en est
pris ensuite, sans les
nommer, aux dirigeants
qui ignorent les
appels au dialogue
national, lancés
notamment par
l’opposition :
"Celui qui refuse
le dialogue est un
individu égoïste qui
s’est érigé en
idole et nous
n’adorons pas
d’idoles. Ce
qu’ils font, c’est
prêcher le dialogue
et l’engager avec
des proches tout en
excluant ceux qui ne
partagent pas leurs
points de vue. Ce sont
ceux qui n’aiment
pas et qui sont
rancuniers qui ne
veulent pas de
dialogue. Tous les
Libanais ne sont-ils
pas nos fils ? Qui a
dit que celui qui nous
gouverne est parfait ?
Tout être humain
n’est-il pas un pêcheur
?... Tout le monde se
pose des questions sur
ce qui se passe dans
le pays. Nos jeunes émigrent
et nos vieux
regrettent le passé.
Aucun individu ne se
trouve à la place
qu’il faut. Ils
dissertent sur
l’unité et la réconciliation
nationales dont ils
vantent les mérites.
Mais ce qui se passe
va-t-il dans le sens
de cette unité et de
cette réconciliation
?"
Mgr Audeh a
poursuivi : "Lorsque
j’ai appris comment
la culture est en
train d’être détruite
en Irak et comment
ceux qui ont encore de
la conscience dans ce
monde en ont souffert,
j’ai eu mal, moi
aussi, dans mon pays,
où la culture
n’existe pas, où
“ils” en ignorent
le sens et où,
lorsqu’elle évolue,
“ils” la tuent
pour je ne sais quelle
raison".
Affirmant qu’il prie
pour que les intérêts
personnels soient relégués
au second plan et pour
que les Libanais
s’unissent afin de
sauver le pays, Mgr
Audeh a relevé que
ceux qui sont dans la
politique, "que
ce soit dans le pays
ou à l’extérieur,
ne sont pas des
saints".
"Moi-même je ne
suis pas un saint et
personne n’est
parfait. Mais je sais
que celui qui ne
s’inspire pas de
Dieu dans ses actions
nous conduira droit
vers la ruine",
a-t-il insisté. Au
Liban-Sud, l’évêque
grec-orthodoxe Elias
Kfoury, célébrant la
messe à Marjeyoun
(libérée de
l'occupation israélienne
il y a trois ans), a
constaté que
"l’injustice et
l’égoïsme
commandent les sorts
des peuples",
avant de prier pour la
paix. "Nous
sommes tenus de défendre
les valeurs humaines
qui constituent
l’essence de nos
civilisations
spirituelles. Notre défense
des territoires saints
est aussi une défense
de la liberté et de
la paix dans le
monde". Pour sa
part, le patriarche
grec-orthodoxe Ignace
IV Hazim, faisant référence
aux bombardements que
vient de connaître l'Irak,
a déclaré dans son
homélie à Damas :
"Jusqu'à
aujourd'hui, on ne
nous dit pas combien
de personnes sont
mortes parce que le
nombre n'est pas
encore connu. Il est
question de milliers,
et non de
dizaines." Et
de poursuivre, en
appelant les fidèles
à célébrer la fête
"sans tambours ni
trompettes" :
"Si vous voulez
vous réjouir, votre
voisin doit lui aussi,
en premier lieu, être
heureux. Mais s'il est
triste, vous devez
respecter son état d'âme...
Il est vrai que notre
Dieu autorise la
souffrance, mais il
n'abandonne
personne".
Dans son homélie
pascale, l'évêque
grec-catholique de
Beyrouth, Mgr Youssef
Kallas, a dénoncé le
"manque de démocratie"
dans la constitution
du nouveau
gouvernement dirigé
par Rafic Hariri, qui
a été reconduit dans
ses fonctions, tout en
lui souhaitant de
tenir compte des nécessités
premières, économiques
et sociales, des
Libanais. La semaine
précédente, Mgr
Kallas a déclaré à
propos de la
guerre en Irak :
"Si le peuple
irakien s’est débarrassé
d’un système répressif,
ce n’est pas pour être
asservi à un pouvoir
imposé par l’extérieur.
En effet,
l’occupation
engendre la résistance
qui ne prend fin que
le jour où elle
triomphe". A
Damas, le patriarche
grec-catholique Grégoire
III Laham a annoncé
lors de la célébration
de la messe de Pâques
que "toutes les
communautés chrétiennes
de Syrie ont décidé
de renoncer aux joies
extérieures de la fête
pour exprimer notre
Amour envers nos
frères souffrant en
Irak et en Palestine,
et assurer le monde
arabe et musulman dont
nous faisons partie de
notre solidarité."
Mgr Laham a ensuite dénoncé
"les accusations
visant sa patrie la
Syrie" et a déclaré
qu'il renouvelait
"sa confiance en
la sagesse du président
Bachar el-Assad".
"Nous sentons une
grande honte devant un
monde qui ne parvient
pas à résoudre les
conflits sans la
guerre, la violence,
les destructions, le
recours à la force et
à des arsenaux
militaires dépassant
tous les arsenaux de
guerre dans l'histoire
de l'humanité".
"Nous considérons
cela comme un échec
pour l'humanité entière,
conséquence de la perte
des valeurs
spirituelles, morales,
humaines et de la
remontée des ténèbres,
de l'oppression, du
mensonge, de la
convoitise et de la
domination." Par
ailleurs, le chef
de l’Etat libanais,
Emile Lahoud, a reçu l’évêque
grec-catholique d’Argentine,
Georges Haddad, qui
vient d’être nommé
administrateur
apostolique pour aider
l’évêque de Galilée,
Mgr Boutros Moallem,
et qui lui a fait part des
brimades quotidiennes dont
fait l'objet la
communauté
grecque-catholique de
Galilée, livrée à
l'armée israélienne.
A
l'issue d'une messe célébrée
le 24 avril au
catholicossat arménien-orthodoxe
de Cilicie à Antélias
(banlieue nord de
Beyrouth) pour commémorer
le souvenir d'
"un million et
demi de martyrs,
victimes des massacres
organisés par l’Etat
ottoman", Mgr
Aram 1er a lancé un
appel à "tous
les fils du peuple arménien,
où qu’ils se
trouvent, à
poursuivre la lutte
jusqu’à la
reconnaissance totale
de nos droits", déclarant
: "Nous
n’oublierons jamais
nos martyrs, dont le
souvenir nous rappelle
la nécessité de
poursuivre la lutte en
vue de récupérer nos
droits pour lesquels
ils sont tombés. Les
rescapés du génocide
ont trouvé asile dans
la patrie arabe et se
sont unis aux chrétiens
et aux musulmans
arabes dans une lutte
commune contre les
persécutions
ottomanes".
"Seule la justice
peut accorder leurs
droits légitimes aux
peuples opprimés".
"Nous n’en
voulons pour exemple
que la lutte du peuple
palestinien, qui se
sacrifie chaque jour
pour récupérer sa
terre et assurer le
retour des réfugiés
dans leurs
foyers". Sur un
autre plan, un
communiqué de presse
publié par le
catholicossat a fait
part de la déception
causée par la
naissance du Ve
gouvernement Hariri
"chez les
Libanais en général
et au sein de la
communauté arménienne
en particulier",
se demandant dans
quelle mesure un
gouvernement constitué
avec autant de célérité
peut-il être correct
et se justifier.
"Comment a-t-on
respecté l’unité
nationale au sein de
ce nouveau
gouvernement, une unité
nationale que tout le
monde appelle, plus
que jamais, de ses vœux,
à la lumière de la
situation régionale
?"
Au
Vatican, le pape
Jean-Paul II a appelé
à la "paix en
Irak" dans
son message de Pâques,
alors que les chrétiens
d'Irak célébraient
la fête pascale. Dans
son intervention très
attendue et
retransmise en direct
par 80 chaînes
de télévision de 53 pays,
le Pape a dressé un
bilan très sombre de
la situation du monde,
insistant sur les
"guerres oubliées"
et les "conflits
larvés" toujours
en cours dans une
totale indifférence.
Mais ses plus grandes
préoccupations
restent les conséquences
de l'intervention menée
en Irak par les
Etats-Unis, à
laquelle il s'est
opposé avec détermination,
et les affrontements
entre Israël et les
Palestiniens. La
grande majorité des
ambassadeurs accrédités
auprès du Saint-Siège
étaient présents au
premier rang. Le temps
bas, gris et pluvieux
était à l'unisson
des paroles graves et
profondes du Souverain
Pontife. "N'ayez
pas peur !", a
cependant réaffirmé
Jean-Paul II, une
nouvelle fois
interrompu par les
applaudissements des
fidèles. "Si Lui
est avec nous,
pourquoi avoir peur ?
Si obscur que puisse
apparaître l'avenir
de l'humanité, nous célébrons
aujourd'hui le
triomphe éclatant de
la joie pascale. Si un
vent contraire fait
obstacle à la marche
des peuples, si la mer
de l'histoire devient
houleuse, que personne
ne cède à la frayeur
ou au découragement
!" Il a ainsi
invité "les
croyants de toutes les
religions" à être
des "artisans
courageux de compréhension
et de pardon capables
de tisser patiemment
un fructueux dialogue
interreligieux".
Jean-Paul II a montré
une volonté et une
force surprenantes
tout au long de la
crise irakienne, puis
des cérémonies de la
semaine de Pâques,
confondant ceux qui
commençaient à spéculer
sur sa succession. La
multiplication de ses
interventions contre
la guerre, la
publication d'un
recueil de poésies et
d'une nouvelle
encyclique - la
quatorzième -,
l'annonce d'une série
de déplacements, dont
un très ambitieux
projet de voyage en
Mongolie non encore
confirmé, sont autant
de signes de sa volonté
de continuer sa
mission malgré l'âge
(il aura 83 ans
le 18 mai
prochain) et une santé
déclinante.
Terminons
avec le message pascal
du patriarche
maronite, le cardinal
Nasrallah Sfeir, centré
sur la résurrection
du Christ, comme fait
historique et
"preuve" de
sa divinité.
"Les ravages de
la guerre qui frappent
l’Irak et les
combats sanglants qui
se poursuivent en
Palestine démontrent
à quel point
l’homme peut nourrir
de la haine pour
l’homme, affirme le
message patriarcal.
Qui ne se désole pas
profondément au
spectacle de la mort,
de l’exode et des
destructions que
provoquent les armes
destructrices dans les
rangs d’êtres
humains créés par
Dieu pour vivre dans
la dignité, la
tranquillité
d’esprit et la
paix... Quel être
humain n’est pas
encore convaincu que
la violence
n’engendre que la
violence, et que la
guerre n’entraîne
que la guerre. Car le
vaincu ne cesse de
ruminer sa vengeance
et de guetter
l’occasion
favorable. C’est
ainsi que les
adversaires, qu’il
s’agisse
d’individus, de
groupes ou de pays,
tombent victimes du
cycle interminable de
la violence et de la
contre-violence, comme
l’histoire le prouve
amplement. Et tout le
monde sait que la
violence se nourrit
d’oppression et
d’ignorance, non de
religion." "Que
dire des projets qui
sont tramés contre
cette région et qui
exigent de nous de
rester vigilants et
d’unifier nos rangs
et nos cœurs, pour le
plus grand bien de
notre pays, et de
cesser de poursuivre
nos intérêts étroits,
tandis que l’intérêt
du Liban et des
Libanais est négligé.
Nous sommes tous à
bord d’un même
navire. S’il fait
naufrage, nous ferons
tous naufrage, et
s’il arrive à bon
port, nous y
arriverons aussi tous
ensemble. Mais nous
n’y parviendrons que
si nous défendons les
intérêts de la paix,
dont les quatre
piliers sont la Vérité,
la Liberté, la
Justice et l’Amour,
selon l’encyclique
"Pacem in
Terris" du pape
Jean XXIII, publiée
voici quarante ans.
Sans ces piliers,
c’est en vain que
l’on poursuivra la
paix. Et Dieu seul est
la source de toute
paix, qu’il nous
accorde si nous savons
nous recueillir loin
du bruit et de la
fureur, pour l'écouter dans
le silence de la prière,
selon les mots d’un
poète :
"Assieds-toi au
seuil de l’aube, tu
verras poindre le
soleil."