Contrairement à M. Redeker
("Les néopacifistes
en guerre... contre la
paix", Le Monde du
26 mars), je ne suis
pas philosophe, mais je
sais ce que sont la
souffrance et la mort. Sa
position est admirable :
les peuples aiment leur
aliénation, et donc la
souffrance, et seule la
guerre, donc la mort, a préservé
le monde. Pour défendre
cette guerre, il en
appelle à la lutte contre
le nazisme et le
communisme ; ceux qui
s'opposent sont des
pacifistes qui font la "guerre
à l'Amérique"
et, s'ils critiquent Israël,
ils sont, en plus, antisémites.
Il est exact que les
armées américaines et
anglaises ont libéré
l'Europe du nazisme par la
guerre, mais pourquoi
oublier le courage de ceux
qui combattaient à leurs
côtés dans les Forces
françaises libres ?
Il est exact que la
puissance militaire des
Etats-Unis et les idéaux
que nous partageons avec
son peuple ont permis à
l'Europe de rester libre
face au totalitarisme soviétique.
Il est aussi exact que
les bombardements de
nombreuses villes françaises
et allemandes ne répondaient
à aucune nécessité
stratégique. Il est aussi
exact que les Américains
n'ont jamais déclaré la
guerre à l'URSS et que le
résultat a pourtant été
celui espéré par les
peuples, notamment ceux de
l'Europe de l'Est, qui
seraient donc les seuls à
ne pas souhaiter être aliénés.
La seule condition humaine
irréversible est la mort,
et il y aura des voix plus
compétentes que la mienne
pour aborder le débat sur
le fameux "ni
rouge ni mort".
Il a manqué à l'époque
des théoriciens comme M. Redeker
pour faire cette guerre-là.
On a donc attendu plus de
quarante ans. Fallait-il
pour aller plus vite -
ah, cette arrogance française
de demander trois mois de
délai à l'ONU ! -
faire la guerre à l'URSS
et détruire l'Europe ?
Peut-être que les morts
civils - un dégât
collatéral pour un
militaire, un échec total
pour un chirurgien -
en Irak aujourd'hui, dans
les pays du Proche-Orient
demain, n'ont pas la même
valeur qu'en Europe. C'est
donc l'existence ou non
d'une force de frappe nucléaire
qui fait décider si une
dictature, ici la défunte
URSS ou l'Irak, doit être
combattue par la
contrainte ou par la
guerre. Voilà une
philosophie à géométrie
variable dont la solidité
m'échappe.
Je ne soupçonne pas M. Redeker
d'être antisémite parce
qu'il approuve la guerre
contre l'Irak - les
Arabes sont aussi sémites
-, mais je lui refuse le
droit de m'en accuser, moi
qui condamne Israël pour
la mort de civils en réponse
à des actes terroristes.
Le terrorisme, palestinien
ou autre, ne se combat pas
en abandonnant ses propres
valeurs, et nos amis israéliens
n'ont pas amélioré leur
légitime recherche de sécurité
en le faisant, comme la
France en son temps
perdant sa morale en Algérie.
Je ne suis pas
pacifiste, je ne suis pas
antiaméricain et j'aime
les Anglais. C'est la
raison pour laquelle je suis
totalement opposé à
cette guerre.
Si j'en juge par les
discours du président
Bush, que j'écoute en
anglais, les buts de la
guerre, variables selon
les interlocuteurs, sont :
désarmer l'Irak,
renverser Saddam et
apporter la démocratie à
toute la région. Désarmer
l'Irak : c'est parce
que j'aime les Américains
que je ne comprends pas
l'intérêt d'obtenir par
la mort de leurs soldats
et celle de civils
irakiens ce que les
inspecteurs étaient en
train de faire. Détruire
ses propres missiles de
combat à la veille d'être
attaqué reste pour moi
irréel. Renverser Saddam
parce qu'il ne respecte
pas les résolutions de
l'ONU, seul mobile
officiel, en faisant une
guerre déclarée illégale
par la même ONU repose
sur une logique qui m'échappe.
Enfin, apporter la démocratie
ou la stabilité à la région
relève de je ne sais
quelle utopie. On aimerait
l'analyse de notre
philosophe sur cet
objectif quand on voit
Israël, pays démocratique,
incapable d'amener par le
combat frontal quelques
millions de Palestiniens
à une démocratie qu'ils
ne connaissent pas.
Reste la fameuse guerre
du pétrole, chère à
certains journalistes. On
ne peut pas croire de
bonne foi à un objectif
qui ne correspond à aucun
besoin vital pour les
Etats-Unis. Cependant, après
une guerre faite contre le
régime et non contre le
peuple irakien, on espère
que leur seule richesse,
le pétrole, servira à
les sortir de l'état où
les a conduits le tyran de
Bagdad et non à
rembourser le coût de
cette guerre préventive,
une première pour les Américains,
pas pour la vieille
Europe, qui sait où cela
l'a menée. L'Arabie
saoudite, grande démocratie
alliée de Bush, où l'on
trouve de vrais soutiens
à Ben Laden, est
intouchable tant qu'elle
contrôle le cours du pétrole.
Le pétrole irakien sous
administration américaine,
la stabilité de la région
passera-t-elle aussi par
une guerre préventive en
Arabie saoudite ?
Et, après, la prévention
contre qui ? Les
Palestiniens, tous
coupables, bien sûr ?
Les régimes terroristes
de Libye, de Syrie, d'Iran ?
Les régimes avec armes de
destruction massive comme
le Pakistan, l'Inde ou la
Corée du Nord ? Les
régimes féodaux du Golfe ?
Et pourquoi pas la
centaine de régimes non démocratiques
dont les peuples sont aliénés ?
Mais on sait, grâce à M. Redeker,
que les peuples aiment
perdre leur liberté, sauf
ceux d'Occident et de
Russie, qui peuvent donc
posséder des armes
interdites ailleurs.
Je n'aurais pas aimé
avoir pour enseignant un
philosophe qui amalgame le
refus d'une guerre et le
pacifisme, le refus d'un
mauvais combat des Américains
avec la défense du
communisme russe,
approuvant ainsi le très
stalinien : "Si
vous n'êtes pas avec moi,
vous êtes contre
moi."
Je suis contre les
guerres faites au nom du
bien et du mal, que le
bien soit celui du dieu de
Saddam ou de Bush. Je suis
contre la mort et les
souffrances tant que des
hommes de bonne volonté
disent, et prouvent, qu'il
y a de l'espoir. Mais,
pour M. Redeker, Hans
Blix doit être un grand "néopacifiste
dichotomique" et
cinquante ans en Europe de
l'Est valent moins que
trois mois en Irak.
Je suis pour les
inspections partout où
existent des armes
interdites, le droit d'ingérence
en cas de génocide, la
guerre contre les pays qui
en envahissent un autre.
Mais que M. Redeker
m'explique pourquoi les
Etats-Unis ne signent pas
le traité sur les armes
biologiques, pourquoi la
France fut si seule dans
son action militaire au
Rwanda, pourquoi
l'Occident a armé Saddam
dans sa guerre contre
l'Iran.
Heureusement, grâce à
notre philosophe, nous
savons maintenant que les
peuples ont besoin
d'hommes impériaux -
membres d'un empire, c'est
son terme - qui nous
guideront vers notre bien,
avec la mort pour les
autres, mort que je
connais si bien.