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COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°22  du 8 avril 2003 

 

Etrange philosophie

 
point de vue de BRICE GAYET, publié dans le Monde du 8 avril 2003
L'auteur est professeur de chirurgie, chef de service à l'Institut Montsouris à Paris, ancien conseiller de Bernard Kouchner 
 

Contrairement à M. Redeker ("Les néopacifistes en guerre... contre la paix", Le Monde du 26 mars), je ne suis pas philosophe, mais je sais ce que sont la souffrance et la mort. Sa position est admirable : les peuples aiment leur aliénation, et donc la souffrance, et seule la guerre, donc la mort, a préservé le monde. Pour défendre cette guerre, il en appelle à la lutte contre le nazisme et le communisme ; ceux qui s'opposent sont des pacifistes qui font la "guerre à l'Amérique" et, s'ils critiquent Israël, ils sont, en plus, antisémites.

Il est exact que les armées américaines et anglaises ont libéré l'Europe du nazisme par la guerre, mais pourquoi oublier le courage de ceux qui combattaient à leurs côtés dans les Forces françaises libres ? Il est exact que la puissance militaire des Etats-Unis et les idéaux que nous partageons avec son peuple ont permis à l'Europe de rester libre face au totalitarisme soviétique.

Il est aussi exact que les bombardements de nombreuses villes françaises et allemandes ne répondaient à aucune nécessité stratégique. Il est aussi exact que les Américains n'ont jamais déclaré la guerre à l'URSS et que le résultat a pourtant été celui espéré par les peuples, notamment ceux de l'Europe de l'Est, qui seraient donc les seuls à ne pas souhaiter être aliénés. La seule condition humaine irréversible est la mort, et il y aura des voix plus compétentes que la mienne pour aborder le débat sur le fameux "ni rouge ni mort".

Il a manqué à l'époque des théoriciens comme M. Redeker pour faire cette guerre-là. On a donc attendu plus de quarante ans. Fallait-il pour aller plus vite - ah, cette arrogance française de demander trois mois de délai à l'ONU ! - faire la guerre à l'URSS et détruire l'Europe ? Peut-être que les morts civils - un dégât collatéral pour un militaire, un échec total pour un chirurgien - en Irak aujourd'hui, dans les pays du Proche-Orient demain, n'ont pas la même valeur qu'en Europe. C'est donc l'existence ou non d'une force de frappe nucléaire qui fait décider si une dictature, ici la défunte URSS ou l'Irak, doit être combattue par la contrainte ou par la guerre. Voilà une philosophie à géométrie variable dont la solidité m'échappe.

Je ne soupçonne pas M. Redeker d'être antisémite parce qu'il approuve la guerre contre l'Irak - les Arabes sont aussi sémites -, mais je lui refuse le droit de m'en accuser, moi qui condamne Israël pour la mort de civils en réponse à des actes terroristes. Le terrorisme, palestinien ou autre, ne se combat pas en abandonnant ses propres valeurs, et nos amis israéliens n'ont pas amélioré leur légitime recherche de sécurité en le faisant, comme la France en son temps perdant sa morale en Algérie.

Je ne suis pas pacifiste, je ne suis pas antiaméricain et j'aime les Anglais. C'est la raison pour laquelle je suis totalement opposé à cette guerre.

Si j'en juge par les discours du président Bush, que j'écoute en anglais, les buts de la guerre, variables selon les interlocuteurs, sont : désarmer l'Irak, renverser Saddam et apporter la démocratie à toute la région. Désarmer l'Irak : c'est parce que j'aime les Américains que je ne comprends pas l'intérêt d'obtenir par la mort de leurs soldats et celle de civils irakiens ce que les inspecteurs étaient en train de faire. Détruire ses propres missiles de combat à la veille d'être attaqué reste pour moi irréel. Renverser Saddam parce qu'il ne respecte pas les résolutions de l'ONU, seul mobile officiel, en faisant une guerre déclarée illégale par la même ONU repose sur une logique qui m'échappe. Enfin, apporter la démocratie ou la stabilité à la région relève de je ne sais quelle utopie. On aimerait l'analyse de notre philosophe sur cet objectif quand on voit Israël, pays démocratique, incapable d'amener par le combat frontal quelques millions de Palestiniens à une démocratie qu'ils ne connaissent pas.

Reste la fameuse guerre du pétrole, chère à certains journalistes. On ne peut pas croire de bonne foi à un objectif qui ne correspond à aucun besoin vital pour les Etats-Unis. Cependant, après une guerre faite contre le régime et non contre le peuple irakien, on espère que leur seule richesse, le pétrole, servira à les sortir de l'état où les a conduits le tyran de Bagdad et non à rembourser le coût de cette guerre préventive, une première pour les Américains, pas pour la vieille Europe, qui sait où cela l'a menée. L'Arabie saoudite, grande démocratie alliée de Bush, où l'on trouve de vrais soutiens à Ben Laden, est intouchable tant qu'elle contrôle le cours du pétrole. Le pétrole irakien sous administration américaine, la stabilité de la région passera-t-elle aussi par une guerre préventive en Arabie saoudite ?

Et, après, la prévention contre qui ? Les Palestiniens, tous coupables, bien sûr ? Les régimes terroristes de Libye, de Syrie, d'Iran ? Les régimes avec armes de destruction massive comme le Pakistan, l'Inde ou la Corée du Nord ? Les régimes féodaux du Golfe ? Et pourquoi pas la centaine de régimes non démocratiques dont les peuples sont aliénés ? Mais on sait, grâce à M. Redeker, que les peuples aiment perdre leur liberté, sauf ceux d'Occident et de Russie, qui peuvent donc posséder des armes interdites ailleurs.

Je n'aurais pas aimé avoir pour enseignant un philosophe qui amalgame le refus d'une guerre et le pacifisme, le refus d'un mauvais combat des Américains avec la défense du communisme russe, approuvant ainsi le très stalinien : "Si vous n'êtes pas avec moi, vous êtes contre moi."

Je suis contre les guerres faites au nom du bien et du mal, que le bien soit celui du dieu de Saddam ou de Bush. Je suis contre la mort et les souffrances tant que des hommes de bonne volonté disent, et prouvent, qu'il y a de l'espoir. Mais, pour M. Redeker, Hans Blix doit être un grand "néopacifiste dichotomique" et cinquante ans en Europe de l'Est valent moins que trois mois en Irak.

Je suis pour les inspections partout où existent des armes interdites, le droit d'ingérence en cas de génocide, la guerre contre les pays qui en envahissent un autre. Mais que M. Redeker m'explique pourquoi les Etats-Unis ne signent pas le traité sur les armes biologiques, pourquoi la France fut si seule dans son action militaire au Rwanda, pourquoi l'Occident a armé Saddam dans sa guerre contre l'Iran.

Heureusement, grâce à notre philosophe, nous savons maintenant que les peuples ont besoin d'hommes impériaux - membres d'un empire, c'est son terme - qui nous guideront vers notre bien, avec la mort pour les autres, mort que je connais si bien.

 

                                         Reconstruction

 

 
Copyright 2003 RJLiban