Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 
Liste                           Numéro suivant                           Numéro précédent                          Format impression

COMMUNIQUÉ  RJLIBAN  N°21  du 28 mars 2003 

 

Sang, mensonges et vidéos

 
Ou l'Amérique écrasée par le Mal absolu
 
Après quelques jours d'ensoleillement annonçant la venue du printemps, voilà le ciel de Beyrouth qui se couvre, mardi 18 mars à midi, d'une lumière mystérieuse accompagnée d'une tempête de boue sans précédent. Le président américain George Bush vient de lancer son ultimatum de 48h à l'Irak, plongeant l'humanité dans le choc et la stupeur ; la capitale libanaise se souvient des affres de la guerre qui l'a terrassée durant 15 ans, avec son cortège de morts et de destructions. La Fête des mères, célébrée dans les écoles libanaises trois jours plus tard, ne fait que raviver les plaies de milliers d'orphelins et de mères endeuillées. Oui, aujourd'hui les mères du Liban, de Palestine et d'Irak continuent de pleurer.
 
L'Amérique, entraînant le monde avec elle, est devenue complètement déboussolée : des bombes et des chars américains écrasent depuis huit jours des centaines d'Irakiens au nom de la lutte pour la "Liberté en Irak" ; un célèbre humoriste, Dennis Miller, conseille d'envahir l'Irak, puis la France pour y installer un pipe-line sous la tour Eiffel et avoir ainsi le plus grand derrick de la planète ; une jeune militante pour la paix en Palestine, Rachel Corrie, se fait tuer - le 16 mars - par un bulldozer de l'armée israélienne qui l'écrase à Gaza, alors qu'elle tente de s'opposer à la destruction d'une maison à Rafah, sans que cela émeuve l'opinion ; des dizaines de milliers de pacifistes envahissent la rue américaine pour manifester contre la nouvelle guerre lancée par leur président ; une vingtaine de soldats britanniques sont tués et 37 soldats américains blessés par des tirs américains sur le champ de bataille, alors qu'un grand reporter anglais, Terry Lloyd, journaliste de la chaîne de télévision britannique ITN, est tué par des tirs provenant de positions britanniques ; un soldat américain lance une grenade dans une tente et tue deux des camarades de sa division aéroportée déployée dans le nord du Koweït, blessant onze autres. Et nous pourrions citer bien d'autres exemples, comme celui de la première banque suisse, l'UBS, qui a déclaré qu'elle versera aux Américains des fonds irakiens bloqués dans ses coffres aux Etats-Unis, accédant ainsi à une demande du département américain du Trésor appelant à faire main basse sur les fortunes irakiennes à travers le monde, pour reconstruire l’Irak une fois les hostilités terminées !
 
Pour les non arabophones qui ne veulent rien rater de cette guerre, qui a très vite enflammé l'Irak, il est encore temps de prendre des cours d'arabe et de se brancher sur la chaîne de télévision qatariote al-Jazira, dont la rigueur et la véracité des informations en direct - n'en déplaise au secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld - contrastent avec celles de CNN, diffusant des conférences et communiqués du commandement américain aux mensonges étincelants, et dont les correspondants ont ainsi été interdits de séjour à Bagdad. Retenons deux des scènes tragi-comiques que nous avons pu jusque-là vivre en direct. Le premier prisonnier américain est interviewé dimanche dernier par la télévision irakienne ; son regard laisse deviner la présence d'hommes armés l'entourant, qui ne sont pas visibles sur la vidéo ; tombe alors, sans le moindre tact, la première question posée brutalement par le journaliste, lui aussi caché par la caméra : "alors, vous êtes venus ici pour tuer des Irakiens ?" ; et de répondre directement, quelque peu apeuré : "non, non, pas du tout, je ne les dérange pas et ils ne me dérangent pas" ! Plus tard, dans les environs d'Oum Qasr occupés par la coalition anglo-américaine, on assiste à une mini-manifestation de civils irakiens en faveur de Saddam Hussein, dans laquelle se fondent quelques soldats ennemis avec toutes leurs armes ; l'un d'eux regarde la caméra et arrive à glisser avec un petit sourire, sous le couvert des vociférations : "je pense qu'ils ne sont pas très contents de nous voir". On est loin des images programmées par le Pentagone de "libérateurs" accueillis avec de la musique et des fleurs.
 
Les lignes de front se multiplient autour des grandes villes irakiennes, dont Najaf et Karbala, les deux plus grandes villes saintes de l'Islam chiite : Najaf abrite le mausolée de l'Imam Ali ben abi-Taleb, le fondateur - cousin paternel du prophète Mohammad et marié à sa fille -, et Karbala ceux de deux de ses douze fils, l'Imam al-Hussein (dont on commémore l'assassinat durant l'Achoura) et l'Imam al-Abbas, vénérés par des millions de musulmans chiites dont ceux du Liban. Les massacres en masse de civils sont quotidiens, les bombes américano-britanniques écrasant des immeubles entiers en zones résidentielles aussi bien à Bagdad qu'à Mossoul ou à Basra, avec comme principales victimes des femmes, des vieillards et des enfants. Le problème humanitaire devient crucial, les Nations unies ayant retiré leurs équipes chargées de ravitailler les populations en eau et en nourriture conformément au programme "pétrole contre nourriture" - qui doit cependant reprendre incessamment -, ce qui a provoqué le déplacement de plus de 300.000 habitants.
 
Le ministre irakien de l'Information, Mohammad Saïd al-Sahhaf, personnage haut en couleurs, vient de confirmer aujourd'hui à midi, lors d'un nouveau point de presse, que la ville d'Oum Qasr, dont "une femme commande la résistance", n'est toujours pas tombée aux mains de la coalition, qualifiant de "production hollywoodienne" les faux documentaires réalisés par les Américains et ne montrant qu'une vue partielle de la ville. Le ministre, épanoui, a indiqué qu'il n'y a pas eu de combats ce matin, "les Américains ayant fui les zones de combats où ils risquent d'être encerclés". Et de comparer les troupes de l'ennemi à "un serpent qui s'est introduit dans une maison, et qui se déplace de chambre en chambre en lançant son venin, les habitants contrôlant la situation". Avant de remarquer, suite à l'annonce des Etats-Unis de leur volonté de doubler leurs effectifs en hommes d'ici à fin avril, que "plus le joueur perd, plus il rêve de gagner". Le ministre irakien a applaudi à la démission, hier, du conseiller américain à la Défense, Richard Perle, connu pour être un "faucon" et qui s'est signalé notamment par des déclarations très dures contre la France, le qualifiant "d'âne sioniste" et lui imputant la responsabilité de la guerre actuelle : "ceci constitue la preuve du début de la dislocation de la faction qui soutient la guerre".
 
Les réactions sont nombreuses à travers le monde. Au Liban, le ministre de l'Information Ghazi Aridi, rendant hommage à la position européenne en général et française en particulier, a déclaré que "les Américains mènent une guerre psychologique en faisant état de bombes intelligentes pour faire croire à l’opinion publique internationale que la victoire ne serait qu’une question de jours". "La vérité est qu’ils n'ont ni bombes intelligentes ni gouvernants intelligents, mais que les Al Capone ont déserté Chicago pour s’installer à la Maison-Blanche." Et de souligner la situation "critique" des Nations unies "en pleine ligne de mire des Américains et de leurs alliés", affirmant qu’Israël est le "premier et dernier bénéficiaire" de cette guerre contre l’Irak. A noter à ce propos que le chef de la diplomatie israélienne vient de remercier son homologue australien de l'action des commandos de l'armée australienne à l'ouest de l'Irak, "qui vise à éliminer le risque de tirs de missiles Scud contre Israël". Pour sa part, le député Nassib Lahoud a stigmatisé l’attaque anglo-américaine et affirmé que la coalition "défie de manière flagrante l’opinion publique mondiale" et "méprise la légalité internationale", réfutant par ailleurs l’idée américaine de "l’exportation de la démocratie par la force militaire", la démocratie ne pouvant s’épanouir que "par le biais d’un dialogue interne et pacifique".
 
Pour leur part, les ministres arabes des Affaires étrangères, réunis dimanche au Caire, ont fait un nouvel aveu d'impuissance, n'arrivant qu'à condamner "l’agression" contre l’Irak et réclamer le "retrait immédiat" des forces américano-britanniques, dans une résolution sur laquelle le Koweït a exprimé des réserves. Le leader de la Chambre des Communes et ancien ministre britannique des Affaires étrangères Robin Cook, qui a démissionné - le 17 mars - de son poste de ministre en charge des relations avec le Parlement, pour protester contre la politique menée par le Premier ministre Tony Blair, a déclaré que le Royaume-Uni "finira par regretter" son alignement actuel sur les Etats-Unis aux dépens de l’Europe. "Où devrions-nous voir l’avenir des relations stratégiques internationales de la Grande-Bretagne ? Pour moi la réponse est : dans l’Europe, afin de nous assurer que nous y jouons un rôle de premier plan et que l’Europe parle d’une voix forte, c’est-à-dire d’une même voix." Pour le président Jacques Chirac, "il est essentiel que la communauté internationale retrouve son unité autour des valeurs les plus fondamentales de l'humanisme, à commencer par le respect de l'autre et la tolérance". "Parce qu'ils partagent sur l'ensemble de ces sujets des points de vue très largement convergents, le Saint-Siège et la France devront continuer à oeuvrer ensemble pour faire prévaloir la primauté du droit, la justice et le dialogue entre les peuples." Le chef de l'Etat a ensuite exprimé sa "volonté de travailler sans relâche en ce sens".
 
Les attaques les plus virulentes ont ainsi fusé du Vatican, principal bastion de l'opposition à la guerre contre l'Irak et dont la nonciature apostolique demeure ouverte à Bagdad, contrairement à la plupart des missions islamiques et internationales. Ainsi, le cardinal Camillo Ruini, président de la conférence épiscopale italienne, a mis en garde lundi les responsables politiques contre le risque de voir le conflit en Irak faire "oublier le conflit qui continue de ravager la Terre sainte", soulignant que le conflit au Proche-Orient "fait partie du même contexte de crise et, même, il est peut-être la source principale des haines et des affrontements qui font craindre un conflit de civilisations". Le cardinal a souhaité un "engagement fort pour mettre fin au conflit en Terre sainte", ainsi qu’un "effort pour promouvoir des nouveaux rapports avec les pays islamiques et les processus de démocratisation des pays encore opprimés par des dictatures farouches". Au cours de son homélie de dimanche, le pape Jean-Paul II a déclaré : "Je veux rappeler aux membres des Nations unies, et en particulier à ceux qui composent le Conseil de sécurité, que l’usage de la force représente l’ultime recours après avoir épuisé toutes les solutions pacifiques, comme le souligne la Charte de l’Onu". Début mars, le pape n'avait pas hésité à évoquer, à propos de "l'actuel contexte international", les "tentations de Satan". L'Eglise catholique, estimant que "les Etats-Unis assument une grave responsabilité devant Dieu, devant sa conscience et devant l’histoire", a ensuite annoncé, sur les ondes de Radio Vatican, que l’attaque contre l’Irak est "une défaite de la raison et de l’Evangile". Quant aux Eglises protestante, anglicane et orthodoxe, elles ont qualifié, dans une déclaration émanant du Conseil oecuménique des Eglises (COE) à Genève, la guerre des Etats-Unis contre l’Irak d' "illégale, immorale, politiquement dangereuse et mal avisée culturellement".
 
Aux Etats-Unis, les doutes commencent à se concrétiser, après la formidable diatribe anti-Bush prononcée dimanche lors de la remise des Oscars à Hollywood par le réalisateur Michael Moore, qui recevait l'Oscar du meilleur documentaire pour "Bowling For Columbine". "Nous vivons une époque fictive, avec des élections fictives, et un homme qui nous envoie à la guerre pour des raisons fictives ; nous sommes contre cette guerre, monsieur Bush ! Honte à vous ! Le pape est contre vous, vous êtes fini." Le cinéaste s'est félicité de voir Hollywood "se lever et applaudir" son film, "qui parle de la façon dont nous sommes manipulés par la peur qui est agitée par la Maison Blanche ou par l'Amérique des grandes entreprises pour créer une culture de la violence, sur le territoire des Etats-Unis comme à l'étranger". Dans son dernier numéro, la revue The Christian Century se demande avec inquiétude si Bush n'est pas influencé par les croyances eschatologiques des évangélistes (portant sur les fins dernières de l'homme et du monde), estimant même que "Bush apporte un soutien tacite à la perspective que les Nations unies sont l'embryon de l'ordre mondial satanique des prophéties, par son refus d'intervenir dans le conflit israélo-palestinien, son antipathie pour la coopération internationale et les traités, et son discours quasi apocalyptique sur le Bien jugulant le Mal". Le député James Moran déclare - le 3 mars -, provoquant un tollé au cours d'une réunion dans sa circonscription de Virginie, dans la banlieue de Washington, que "sans le fort soutien de la communauté juive à cette guerre avec l'Irak", les Etats-Unis "ne feraient pas ce qu'ils sont en train de faire". "Les dirigeants de la communauté juive sont assez influents pour changer la direction que nous avons prise, et je pense qu'ils le devraient." Quant à l'ultra-conservateur Pat Buchanan, il accuse, dans un article publié dans la revue The American Conservative, les néo-conservateurs de chercher à "enrôler le sang américain afin de rendre le monde plus sûr pour Israël". M. Buchanan cite des personnalités de l'équipe Bush, toutes juives, ayant des relations avec le Likoud, le parti de droite au pouvoir en Israël, notamment Richard Perle, président du Defense Policy Board, et Douglas Feith, sous-secrétaire à la défense.
 
Pendant ce temps, des pacifistes israéliens et des militants des droits de l’homme palestiniens s'alarment des risques de "transfert" de Palestiniens. Le militant pacifiste Jeff Alpher observe, lors d’une conférence de presse à Jérusalem-Est, que "l'offensive américaine en Irak peut être l’occasion de transférer des Palestiniens d’une zone à une autre pour permettre de les annexer, ou carrément pour les chasser hors des territoires", et exprime la crainte que "les pressions soient accentuées sur la population palestinienne, par l’imposition du couvre-feu prolongé ou par des coupures d’électricité ou d’eau". Car, ajoute - lors du colloque "Frontières et fragmentations" organisé par RFI le 17 mars à Paris - Michel Warschawski, lauréat du prix RFI-Témoin du monde, écrivain - co-auteur avec Michèle Sibony de l'ouvrage A contre-chœur publié aux éditions Textuel - et directeur du Centre d'information alternative de Jérusalem, "le bouclage des Palestiniens est devenu l'essence même du processus en cours actuellement, les Palestiniens sont enfermés dans les zones de Gaza et de Cisjordanie, qui deviennent autant de bantoustans. L'espace est ouvert à la colonisation, aux chars et aux bulldozers, alors que se fait jour le refus de se laisser enfermer dans un nouveau ghetto, militairement puissant mais mortifère, qui tourne le dos à son environnement arabe et ne laisse entrevoir que la perspective d'une guerre permanente".
 
Il apparaît ainsi que l'urgence de la solution guerrière en Irak a été imposée par Israël. Nous reviennent alors à l'esprit les images des banderoles florissant dans les régions chiites libanaises en appui à la Résistance, lors de l'occupation par Israël du Liban-sud - de 1978 à 2000 -, avec pour mention : "Israël est le Mal absolu". Oui, l'urgence actuelle est d'exorciser Israël et les Etats-Unis, pour contenir leurs entreprises maléfiques et arrêter les flots de sang coulant en Palestine et en Irak. Notons que ces derniers développements, planifiés de longue date, n'auraient pu être accueillis favorablement par l'opinion américaine, et donc se réaliser, sans le traumatisme causé par les attentats du 11 septembre 2001 : ceci nous amène de nouveau à nous interroger sur la véritable identité de leurs commanditaires.

 

Beyrouth, centre-ville, le 18 mars 2003 à 12h

 

 
Copyright 2003 RJLiban