Ou l'Amérique écrasée par
le Mal absolu
Après quelques jours
d'ensoleillement annonçant
la venue du printemps, voilà
le ciel de Beyrouth qui se
couvre, mardi 18 mars à
midi, d'une lumière
mystérieuse accompagnée
d'une tempête de boue sans
précédent. Le président
américain George Bush vient
de lancer son ultimatum de
48h à l'Irak, plongeant
l'humanité dans le choc et
la stupeur ; la
capitale libanaise se
souvient des affres de la
guerre qui l'a terrassée
durant 15 ans, avec son cortège
de morts et de destructions.
La Fête des mères, célébrée
dans les écoles libanaises
trois jours plus tard, ne
fait que raviver les plaies
de milliers d'orphelins et
de mères endeuillées. Oui,
aujourd'hui les mères du
Liban, de Palestine et
d'Irak continuent de
pleurer.
L'Amérique, entraînant le
monde avec elle, est
devenue complètement déboussolée
: des bombes et des chars américains
écrasent depuis huit jours
des centaines d'Irakiens au
nom de la lutte pour la
"Liberté en Irak" ;
un célèbre humoriste,
Dennis Miller, conseille
d'envahir l'Irak, puis la
France pour y installer un
pipe-line sous la tour
Eiffel et avoir ainsi le
plus grand derrick de la
planète ; une jeune
militante pour la paix en
Palestine, Rachel Corrie, se
fait tuer - le 16 mars - par
un bulldozer de l'armée
israélienne qui l'écrase
à Gaza, alors qu'elle tente
de s'opposer à la
destruction d'une maison à
Rafah, sans que cela émeuve
l'opinion ; des
dizaines de milliers de
pacifistes envahissent la
rue américaine pour
manifester contre la
nouvelle guerre lancée par
leur président ; une
vingtaine de soldats
britanniques sont tués et
37 soldats américains blessés
par des tirs américains sur
le champ de bataille, alors
qu'un grand reporter
anglais, Terry Lloyd,
journaliste de la chaîne de
télévision britannique ITN,
est tué par des tirs
provenant de positions
britanniques ; un soldat américain
lance une grenade dans
une tente et tue deux des
camarades de sa division aéroportée
déployée dans le nord du
Koweït, blessant onze
autres. Et nous pourrions
citer bien d'autres
exemples, comme celui de la
première banque suisse, l'UBS,
qui a déclaré qu'elle
versera aux Américains des
fonds irakiens bloqués dans
ses coffres aux Etats-Unis,
accédant ainsi à une
demande du département américain
du Trésor appelant à faire
main basse sur les fortunes
irakiennes à travers le
monde, pour reconstruire
l’Irak une fois les
hostilités terminées !
Pour les non arabophones
qui ne veulent rien
rater de cette guerre, qui a
très vite enflammé
l'Irak, il est encore
temps de prendre des cours
d'arabe et de se brancher
sur la chaîne de télévision
qatariote al-Jazira, dont
la rigueur et la véracité
des informations en direct
- n'en déplaise au secrétaire
à la Défense Donald
Rumsfeld -
contrastent avec celles de
CNN, diffusant des
conférences et communiqués
du commandement américain
aux mensonges étincelants,
et dont les correspondants
ont ainsi été interdits
de séjour à Bagdad. Retenons
deux des scènes
tragi-comiques que nous
avons pu jusque-là vivre
en direct. Le premier
prisonnier américain est
interviewé dimanche
dernier par la télévision
irakienne ; son regard
laisse deviner la présence
d'hommes armés
l'entourant, qui ne sont
pas visibles sur la vidéo
; tombe alors, sans le
moindre tact, la première
question posée
brutalement par le
journaliste, lui aussi
caché par la caméra :
"alors, vous êtes
venus ici pour tuer des
Irakiens ?" ; et de répondre
directement, quelque peu
apeuré : "non, non,
pas du tout, je ne les dérange
pas et ils ne me dérangent
pas" ! Plus tard,
dans les environs d'Oum
Qasr occupés par la
coalition anglo-américaine,
on assiste à une
mini-manifestation de
civils irakiens en faveur
de Saddam Hussein, dans
laquelle se fondent
quelques soldats
ennemis avec toutes leurs
armes ; l'un d'eux regarde
la caméra et arrive à
glisser avec un petit
sourire, sous le couvert
des vociférations :
"je pense qu'ils ne
sont pas très contents de
nous voir". On est
loin des images programmées
par le Pentagone de
"libérateurs" accueillis
avec de la musique et des
fleurs.
Les lignes de front se
multiplient autour des
grandes villes irakiennes,
dont Najaf et Karbala, les
deux plus grandes villes
saintes de l'Islam chiite
: Najaf abrite le
mausolée de l'Imam Ali
ben abi-Taleb, le
fondateur - cousin
paternel du prophète
Mohammad et marié à sa
fille -, et Karbala ceux
de deux de ses douze fils,
l'Imam al-Hussein (dont on
commémore l'assassinat
durant l'Achoura) et
l'Imam al-Abbas, vénérés
par des millions de
musulmans chiites dont
ceux du Liban. Les
massacres en masse de
civils sont quotidiens,
les bombes américano-britanniques
écrasant des immeubles
entiers en zones résidentielles
aussi bien à Bagdad qu'à
Mossoul ou à Basra, avec
comme principales victimes
des femmes, des vieillards
et des enfants. Le problème
humanitaire devient
crucial, les Nations unies
ayant retiré leurs équipes
chargées de ravitailler
les populations en eau et
en nourriture conformément
au programme "pétrole
contre nourriture" -
qui doit cependant
reprendre incessamment -,
ce qui a provoqué le
déplacement de plus de
300.000 habitants.
Le ministre irakien de
l'Information, Mohammad Saïd
al-Sahhaf, personnage haut
en couleurs, vient de confirmer
aujourd'hui à midi, lors
d'un nouveau point de
presse, que la ville d'Oum
Qasr, dont "une femme
commande la résistance",
n'est toujours pas tombée
aux mains de la coalition,
qualifiant de
"production
hollywoodienne" les
faux documentaires réalisés
par les Américains et ne
montrant qu'une vue
partielle de la ville. Le
ministre, épanoui, a
indiqué qu'il n'y a pas
eu de combats ce matin,
"les Américains
ayant fui les zones de
combats où ils risquent
d'être encerclés".
Et de comparer les troupes
de l'ennemi à "un
serpent qui s'est
introduit dans une maison,
et qui se déplace de
chambre en chambre en lançant
son venin, les habitants
contrôlant la
situation". Avant de
remarquer, suite à
l'annonce des Etats-Unis
de leur volonté de
doubler leurs effectifs en
hommes d'ici à fin
avril, que "plus le
joueur perd, plus il rêve
de gagner". Le
ministre irakien a
applaudi à la démission,
hier, du conseiller américain
à la Défense, Richard
Perle, connu pour être un
"faucon" et qui
s'est signalé notamment
par des déclarations très
dures contre la France, le
qualifiant "d'âne
sioniste" et lui
imputant la responsabilité
de la guerre actuelle :
"ceci constitue la
preuve du début de la
dislocation de la faction
qui soutient la
guerre".
Les réactions sont
nombreuses à travers le
monde. Au Liban, le
ministre de l'Information
Ghazi Aridi, rendant
hommage à la position
européenne en général
et française en
particulier, a déclaré
que "les Américains
mènent une guerre
psychologique en faisant
état de bombes
intelligentes pour faire
croire à l’opinion
publique internationale
que la victoire ne serait
qu’une question de
jours". "La vérité
est qu’ils n'ont ni
bombes intelligentes ni
gouvernants intelligents,
mais que les Al Capone ont
déserté Chicago pour
s’installer à la
Maison-Blanche." Et
de souligner la situation
"critique" des
Nations unies "en
pleine ligne de mire des
Américains et de leurs
alliés", affirmant
qu’Israël est le
"premier et dernier bénéficiaire"
de cette guerre contre
l’Irak. A noter à
ce propos que le chef
de la diplomatie israélienne
vient de remercier son
homologue australien de
l'action des commandos de
l'armée australienne à
l'ouest de l'Irak,
"qui vise à éliminer
le risque de tirs de
missiles Scud contre Israël".
Pour sa part, le député
Nassib Lahoud a stigmatisé
l’attaque anglo-américaine
et affirmé que la
coalition "défie de
manière flagrante
l’opinion publique
mondiale" et "méprise
la légalité
internationale", réfutant par
ailleurs l’idée américaine
de "l’exportation
de la démocratie par la
force militaire", la
démocratie ne pouvant
s’épanouir que
"par le biais d’un
dialogue interne et
pacifique".
Pour leur part, les ministres
arabes des Affaires étrangères,
réunis dimanche au
Caire, ont fait un
nouvel aveu
d'impuissance,
n'arrivant qu'à
condamner
"l’agression"
contre l’Irak et réclamer
le "retrait immédiat"
des forces américano-britanniques,
dans une résolution sur
laquelle le Koweït a
exprimé des réserves.
Le leader de la Chambre
des Communes et ancien
ministre britannique des
Affaires étrangères
Robin Cook, qui a démissionné
- le 17 mars - de son
poste de ministre en
charge des relations
avec le Parlement, pour
protester contre la
politique menée par le
Premier ministre Tony
Blair, a déclaré que
le Royaume-Uni
"finira par
regretter" son
alignement actuel sur
les Etats-Unis aux dépens
de l’Europe. "Où
devrions-nous voir
l’avenir des relations
stratégiques
internationales de la
Grande-Bretagne ? Pour
moi la réponse est :
dans l’Europe, afin de
nous assurer que nous y
jouons un rôle de
premier plan et que l’Europe
parle d’une voix
forte, c’est-à-dire
d’une même
voix." Pour le président
Jacques Chirac, "il
est essentiel que la
communauté
internationale retrouve
son unité autour des
valeurs les plus
fondamentales de
l'humanisme, à
commencer par le respect
de l'autre et la tolérance". "Parce
qu'ils partagent sur
l'ensemble de ces sujets
des points de vue très
largement convergents,
le Saint-Siège et la
France devront continuer
à oeuvrer ensemble pour
faire prévaloir la
primauté du droit, la
justice et le dialogue
entre les peuples."
Le chef de l'Etat a
ensuite exprimé sa
"volonté de
travailler sans relâche
en ce sens".
Les attaques les plus
virulentes ont ainsi fusé
du Vatican, principal
bastion de l'opposition à
la guerre contre l'Irak et
dont la nonciature
apostolique demeure
ouverte à Bagdad,
contrairement à la
plupart des missions
islamiques et
internationales. Ainsi, le
cardinal Camillo Ruini, président
de la conférence épiscopale
italienne, a mis en garde
lundi les responsables
politiques contre le
risque de voir le conflit
en Irak faire
"oublier le conflit
qui continue de ravager la
Terre sainte",
soulignant que le conflit
au Proche-Orient
"fait partie du même
contexte de crise et, même,
il est peut-être la
source principale des
haines et des
affrontements qui font
craindre un conflit de
civilisations". Le
cardinal a souhaité un
"engagement fort pour
mettre fin au conflit en
Terre sainte", ainsi
qu’un "effort pour
promouvoir des nouveaux
rapports avec les pays
islamiques et les
processus de démocratisation
des pays encore opprimés
par des dictatures
farouches". Au cours
de son homélie de
dimanche, le pape
Jean-Paul II a déclaré :
"Je veux rappeler aux
membres des Nations unies,
et en particulier à ceux
qui composent le Conseil
de sécurité, que
l’usage de la force représente
l’ultime recours après
avoir épuisé toutes les
solutions pacifiques,
comme le souligne la
Charte de l’Onu". Début
mars, le pape n'avait pas
hésité à évoquer, à
propos de "l'actuel
contexte
international", les
"tentations de
Satan". L'Eglise
catholique, estimant que
"les Etats-Unis
assument une grave
responsabilité devant
Dieu, devant sa conscience
et devant
l’histoire", a
ensuite annoncé, sur les
ondes de Radio Vatican,
que l’attaque contre
l’Irak est "une défaite
de la raison et de l’Evangile".
Quant aux Eglises
protestante, anglicane et
orthodoxe, elles ont
qualifié, dans une déclaration
émanant du Conseil
oecuménique des Eglises (COE)
à Genève, la guerre des
Etats-Unis contre l’Irak d'
"illégale, immorale,
politiquement dangereuse
et mal avisée
culturellement".
Aux Etats-Unis, les doutes
commencent à se concrétiser,
après la formidable
diatribe anti-Bush prononcée
dimanche lors de la remise
des Oscars à Hollywood
par le réalisateur
Michael Moore, qui
recevait l'Oscar du
meilleur documentaire pour
"Bowling For
Columbine".
"Nous vivons une époque
fictive, avec des élections
fictives, et un homme qui
nous envoie à la guerre
pour des raisons fictives ;
nous sommes contre cette
guerre, monsieur Bush !
Honte à vous ! Le
pape est contre vous, vous
êtes fini." Le cinéaste
s'est félicité de voir
Hollywood "se lever
et applaudir" son
film, "qui parle de
la façon dont nous sommes
manipulés par la peur qui
est agitée par la Maison
Blanche ou par l'Amérique
des grandes entreprises
pour créer une culture de
la violence, sur le
territoire des Etats-Unis
comme à l'étranger".
Dans son dernier numéro,
la revue The Christian
Century se demande
avec inquiétude si Bush
n'est pas influencé par
les croyances
eschatologiques des évangélistes
(portant sur les fins
dernières de l'homme et
du monde), estimant même
que "Bush apporte
un soutien tacite à la
perspective que les
Nations unies sont
l'embryon de l'ordre
mondial satanique des
prophéties, par son refus
d'intervenir dans le
conflit israélo-palestinien,
son antipathie pour la
coopération
internationale et les
traités, et son discours
quasi apocalyptique sur le
Bien jugulant le Mal".
Le député James Moran déclare
- le 3 mars -, provoquant
un tollé au cours d'une réunion
dans sa circonscription de
Virginie, dans la banlieue
de Washington, que
"sans le fort soutien
de la communauté juive à
cette guerre avec
l'Irak", les
Etats-Unis "ne
feraient pas ce qu'ils
sont en train de
faire". "Les
dirigeants de la communauté
juive sont assez influents
pour changer la direction
que nous avons prise, et
je pense qu'ils le
devraient." Quant à
l'ultra-conservateur Pat
Buchanan, il accuse, dans
un article publié dans la
revue The American
Conservative, les
néo-conservateurs
de chercher à "enrôler
le sang américain afin de
rendre le monde plus sûr
pour Israël". M.
Buchanan cite des
personnalités de l'équipe
Bush, toutes juives, ayant
des relations avec le
Likoud, le parti de droite
au pouvoir en Israël,
notamment Richard Perle,
président du Defense
Policy Board, et Douglas
Feith, sous-secrétaire à
la défense.
Pendant ce temps, des
pacifistes israéliens et
des militants des droits
de l’homme palestiniens
s'alarment des risques de
"transfert" de
Palestiniens. Le militant
pacifiste Jeff Alpher
observe, lors d’une conférence
de presse à Jérusalem-Est,
que "l'offensive américaine
en Irak peut être
l’occasion de transférer
des Palestiniens d’une
zone à une autre pour
permettre de les annexer,
ou carrément pour les
chasser hors des
territoires", et
exprime la crainte
que "les pressions
soient accentuées sur la
population palestinienne,
par l’imposition du
couvre-feu prolongé ou
par des coupures d’électricité
ou d’eau". Car,
ajoute - lors du colloque
"Frontières et
fragmentations"
organisé par RFI le 17
mars à Paris - Michel
Warschawski, lauréat du
prix RFI-Témoin du monde,
écrivain - co-auteur avec
Michèle Sibony de
l'ouvrage A contre-chœur
publié aux éditions
Textuel - et directeur du
Centre d'information
alternative de Jérusalem,
"le bouclage des
Palestiniens est devenu
l'essence même du
processus en cours
actuellement, les
Palestiniens sont enfermés
dans les zones de Gaza et
de Cisjordanie, qui
deviennent autant de
bantoustans. L'espace est
ouvert à la colonisation,
aux chars et aux
bulldozers, alors que se
fait jour le refus de se
laisser enfermer dans un
nouveau ghetto,
militairement puissant
mais mortifère, qui
tourne le dos à son
environnement arabe et ne
laisse entrevoir que la
perspective d'une guerre
permanente".
Il apparaît ainsi
que l'urgence de la
solution guerrière en
Irak a été imposée par
Israël. Nous reviennent
alors à l'esprit les
images des banderoles
florissant dans les régions
chiites libanaises en
appui à la Résistance,
lors de l'occupation par
Israël du Liban-sud - de
1978 à 2000 -, avec pour
mention : "Israël
est le Mal absolu". Oui,
l'urgence actuelle est d'exorciser
Israël et les Etats-Unis,
pour contenir leurs
entreprises maléfiques et
arrêter les flots de sang
coulant en Palestine et en
Irak. Notons que ces
derniers développements,
planifiés de longue date,
n'auraient pu être
accueillis favorablement
par l'opinion américaine,
et donc se réaliser,
sans le traumatisme causé
par les attentats du 11
septembre 2001 : ceci nous
amène de nouveau à
nous interroger sur
la véritable identité de
leurs commanditaires.