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BIBLIO  RJLIBAN  N°4  du 8 septembre 2003 

 
"Quand on a vécu au Liban, la première religion que l'on a, c'est la religion de la coexistence" Amin Maalouf 
 
Il y a dix ans, l'écrivain libanais Amin Maalouf obtenait le prix Goncourt.
 
Né à Beyrouth en 1949, au Liban, Amin Maalouf de langue arabe et de culture française, écrit pourtant en français. Son père était auteur, professeur, et journaliste. Elève des écoles de Jésuites à Beyrouth, Amin Maalouf étudie la sociologie et les sciences économiques, continuant la longue tradition familiale et se lance dans le journalisme. Il débute en écrivant divers articles de politique internationale dans les colonnes du quotidien Al-Nahar. En 1976, alors que la guerre déchire son pays, il part pour la France avec son épouse et ses trois enfants où, poursuivant sa carrière de journaliste, il devient rédacteur en chef de Jeune Afrique - ce qui l'amène à couvrir de nombreux événements, de la guerre du Vietnam à la révolution iranienne, et à parcourir pour des reportages une soixantaine de pays (Inde, Bengladesh, Ethiopie, Somalie, Kenya, Yémen et Algérie). En 1985, après le succès des Croisades vues par les arabes, Amin Maalouf renonce au journalisme pour se consacrer entièrement à l'écriture. Il est l'auteur de nombreux romans qui ont pour cadre le Moyen-Orient, l'Afrique et le monde méditerranéen. Ses romans tentent de jeter un pont entre les mondes orientaux et occidentaux, dont il se réclame simultanément. Ses livres ont été traduits en plus de 20 langues.
       
 
Amin Maalouf : "L’Histoire est un formidable réservoir d’histoires"
L’auteur du "Rocher de Tanios" a été fait à Beyrouth docteur honoris causa à l’AUB
 
par ZENA ZALZAL, publié dans l'Orient-le Jour le 4 juillet 2003 
 
Il est fidèle à toutes les descriptions qu’on a faites de lui : courtois, timide, modeste et... érudit. Amin Maalouf, de passage à Beyrouth où il a reçu le titre de docteur honoris causa de l’AUB (American University of Beirut), nous a accordé une entrevue. Discussion à bâtons rompus - entre deux réunions familiales - avec un homme clair dans ses propos, comme dans sa pensée, ses valeurs et ses écrits. Il y a tout juste dix ans, Amin Maalouf remportait le plus prestigieux prix littéraire francophone, le Goncourt, pour son roman le Rocher de Tanios. Le premier de ses livres (après cinq ouvrages, dont les fameux Léon l’Africain et Samarcande) qui avait un lien avec le Liban. Cette reconnaissance internationale, il l’avait accueillie avec la simplicité et le calme qui le caractérisent. Et elle avait, bien entendu, rejailli positivement sur l’image du pays du cèdre - ou du pays de Tanios, si vous préférez - dont Amin Maalouf avait brossé un portrait précis et rêvé à la fois. Car son œuvre célébrait un Liban d’hier et d’aujourd’hui, d’une plume trempée dans le profond attachement de l’homme pour sa terre natale, son village d’origine, Aïn el-Kabou, dans les hauteurs du Metn, où il ne manque jamais de se rendre à chacun de ses séjours libanais. Aujourd’hui, dix ans plus tard, l’homme de lettres libanais qui cumule les honneurs (il est également docteur honoris causa de l’Université de Louvain et a reçu le prix Nonino pour l’ensemble de son œuvre) reste fidèle à lui-même : un homme de (pluri)culture et de tolérance, dont les écrits méticuleux et réfléchis trouvent un écho dans la pondération de ses propos. 

Les bonheurs de la documentation
Cela fait près de trente ans qu’il vit en France, depuis qu’il a quitté le Liban et son travail au journal an-Nahar en 1976, à cause de la guerre. Au départ, reporter à Jeune Afrique, puis rédacteur en chef de la publication, Amin Maalouf a beaucoup voyagé, s’est beaucoup immergé dans l’actualité du monde, avant de se tourner vers l’écriture. Donc vers l’isolement. "Le jour où j’ai décidé d’écrire, j’ai renoncé à beaucoup de choses", dit-il. Il se retire parfois de longs mois sur une île (l’île d’Yeu sur la côte Atlantique) loin de sa famille pour donner naissance à ses personnages. Les romans d’Amin Maalouf ont la caractéristique de mêler la fiction à l’Histoire, d’être donc des romans documentés, dont les événements se déroulent souvent en Orient. Ce qui lui a donné une image publique de "conteur de l’Orient", d’auteur de récits historiques, mais aussi, depuis le succès de son essai intitulé Les identités meurtrières, d’ "écrivain messager de tolérance et de rapprochement des cultures". 
Est-ce qu’il n’aurait pas envie de prendre à contre-pied toutes ces étiquettes et d’écrire un livre dont les événements soient absolument fictifs, sans aucun lien avec l’histoire, l’Orient ou la tolérance ? "Je pense qu’il ne faut pas essayer de se conformer à l’image que l’on donne aux autres, ni tenter à tout prix d’y échapper. Il faut suivre son chemin, faire les choses que l’on a envie de faire. Cela dit, ces étiquettes ne me gênent pas, bien que sur la dizaine de livres que j’ai publiés jusqu’à présent, quatre ou cinq ne sont pas des romans historiques." Néanmoins, pour Amin Maalouf "l’Histoire est importante". Il s’en inspire beaucoup "parce qu’elle constitue, tout simplement, un formidable réservoir d’histoires, à découvrir et à raconter". Peut-être aussi parce que les recherches, la documentation, la somme impressionnante d’ouvrages qu’il lit en préparation de chaque roman sont les aspects de son travail qu’il apprécie le plus. "Quand je choisis un sujet, une bonne partie de mon temps est consacrée à la découverte d’une époque, de ses personnages principaux, des dates-clés, etc. Et cela m’apporte une véritable joie que de me familiariser avec tous ces détails. C’est un bonheur de savoir qui a fait quoi, à quelle période de l’histoire." 

Les débats du temps présent 

Même s’ils sont historiques, les livres d’Amin Maalouf reflètent toujours l’esprit et les débats de leur temps. "C’est vrai que j’ai écrit Samarcande à l’époque où j’étais très intéressé par l’Iran, par la révolution religieuse qui s’y déroulait, et qui représentait à mes yeux un phénomène assez étrange en ce dernier quart du XXe siècle." Le premier siècle après Béatrice est né d’interrogations autour des manipulations génétiques et du contrôle du sexe de l’enfant, "et plus généralement d’une attitude à l’égard de la science, de son rôle et de son influence sur nos vies". Le périple de Baldassar, paru en 2000, évoquait les croyances et les peurs irrationnelles liées au sentiment de fin du monde, à travers la figure d’un homme du XVIIe siècle qui hésite constamment entre science et magie, astronomie et astrologie, superstition et foi. Cet homme pétri de doutes est, de l’aveu même de Maalouf, un de ses personnages qui lui ressemble le plus ! D’ailleurs l’idée du Périple de Baldassar a émergé lors d’une visite de l’écrivain au Liban. "En me promenant dans les ruines de Byblos, j’ai vu une maison isolée, près de l’eau. J’ai imaginé alors un personnage vivant là. J’ai appris par la suite que c’était la maison où l’archéologue avait gardé ses outils de fouille. Auparavant, j’avais découvert qu’une famille génoise avait gouverné Byblos pratiquement durant toute la période des croisades. J’ai donc imaginé qu’un descendant de cette famille était resté dans cette maison. C’est à partir de là que le héros de mon histoire a commencé peu à peu à prendre vie." 

L’écriture compensation

Pourquoi écrit-on ? "Tout le monde n’écrit pas pour les mêmes raisons", commence par affirmer prudemment Amin Maalouf. "Si on voulait - malgré toutes les différences de culture, d’époque, d’environnement social et individuel - trouver une raison commune, il me semble que l’écriture est un peu une compensation. Compensation d’une situation difficile, d’un besoin de liberté à l’égard d’un Etat ou d’un individu. Je dirais peut être qu’il y a toujours une blessure à l’origine de l’écriture. Celle-ci peut être tout simplement le sentiment de marginalité par rapport à la société dans laquelle on vit." Avait-il le sentiment d’être en marge au Liban ? "Oui et non, répond-il. Avant la guerre, je n’avais jamais songé à partir. Je me sentais bien ici. J’avais un travail que j’aimais. Je n’avais même pas cherché à aller faire mes études à l’étranger, alors que beaucoup de gens autour de moi le faisaient. Il y a cependant le sentiment que c’est une société où on ne peut pas avoir simplement des aspirations sans que celles-ci soient freinées par un jeu lié au contexte." Il ajoute : "Mais, honnêtement, le sentiment d’être en marge relève à la fois du rapport avec la société et du rapport global. Je suis quelqu’un qui, forcément, a des attaches culturelles avec l’Occident et avec le monde arabe. Ce sont deux mondes qui sont constamment en conflit et peut-être aujourd’hui plus qu’à aucun autre moment. Qu’on le veuille ou non, nous sommes sur cette ligne de confrontation. Et on ne peut pas s’identifier totalement à l’un de ces deux univers. Alors il faut imaginer un monde où il y aurait une certaine unité, où toutes les cultures auraient leur place." 
Amin Maalouf ne cache pas son attachement à cette notion d’identité plurielle. Il a toujours senti le besoin, dit-il, "d’établir des passerelles entre cultures différentes. L’identité d’une personne est une chose très complexe, très subtile, explique-t-il. On ne peut pas la réduire à un seul élément. Chaque composante de l’identité d’une personne a son importance. Quand on regarde d’un peu plus près, il n’y a pas deux personnes qui ont une identité absolument identique. Et même si on prend deux personnes qui vivent dans une même ville et qu’on va un peu au fond des choses - ce qui est aussi la fonction d’un romancier -, on se rend compte que chacune est différente. Si une personne n’arrive pas à assumer toutes les facettes de son identité et qu’elle reste obnubilée par un seul élément, elle devient dangereuse pour elle-même et pour le reste du monde." Ces questions d’identité, d’appartenance culturelle, émaillent son œuvre, dont les trames se situent souvent dans la région proche-orientale et méditerranéenne. Il est évident que son regard de sociologue (il a une formation universitaire en économie et en sociologie) et son passé de journaliste nourrissent ses écrits. Pourrait-il passer un jour à un univers plus personnel, plus intimiste ? "En littérature, chacun a ses préoccupations. Moi je suis né au Liban dans une région où il y a un certain nombre de préoccupations, d’interrogations sur des problèmes d’identité, de coexistence, sur les rapports entre politique et religion, entre communautés religieuses... Pour moi, comme pour toute personne née dans ce pays, toutes ces questions sont omniprésentes à chaque instant de notre vie. Elles affectent notre évolution, notre quotidien. Donc je pense qu’étant né dans cette région on ne peut pas tracer une ligne de séparation totale entre les événements de sa propre vie et les événements extérieurs." 

Le français, langue de liberté 

Pourquoi a-t-il choisi d’écrire en français ? "Il y a des raisons simples et évidentes et d’autres plus inconscientes, plus difficiles à cerner, indique-t-il. C’est vrai que je réfléchis en arabe, que j’étais journaliste au Nahar. Si j’étais resté au Liban, il est probable que j’aurais écrit en arabe. Le fait de m’installer en France, vu l’importance qu’avait la langue française pour moi, à côté de la langue arabe, a dicté ce choix. Par ailleurs, si j’avais voulu écrire les mêmes choses en arabe j’aurais probablement eu certaines difficultés liées aux rapports très complexes et, à mon avis, mal réglés qu’entretient le monde arabe avec son histoire. J’aurais eu probablement un peu la main retenue pour parler de certaines choses. Et c’est sans doute pour écrire plus librement sur la culture arabe que j’ai choisi la langue française."

Livrets d’opéra

Depuis quelques années, Amin Maalouf se dirige, parallèlement à ses ouvrages littéraires, vers de nouveaux genres d’écriture. Il a signé deux livrets d’opéra : L’amour de loin (musique de Kaija Saariaho et mise en scène de Peter Sellers), qui a été créé au Festival de Salzbourg en août 2000, avant une tournée dans toutes les grandes capitales occidentales, et Adriana Mate, "avec les mêmes compositeur et metteur en scène, qui sera à l’affiche de l’Opéra Bastille en 2006", signale-t-il. Cette expérience, "d’un univers nouveau, très différent de celui de mon travail en solitaire", lui a donné aussi l’envie d’aller vers l’écriture théâtrale et dramaturgique. Il a des projets en ce sens, mais "il est encore trop tôt pour en parler", dit-il. Cet homme si tranquille d’apparence a l’esprit perpétuellement en ébullition. Pensez donc, il a, en ce moment, trois romans en chantier, dont un est en bonne voie d’être édité vers la fin de l’année. Superstitieux, comme tous les écrivains, il ne veut pas lever le voile sur le contenu de ce livre. On saura seulement qu’il ne se situe pas dans la lignée de ses précédents ouvrages, même s’il s’agit toujours d’une fiction historique. Qu’il a "un rapport avec le Liban". Et, détail à ne pas négliger, que l’auteur s’y dévoile plus que jamais. Un roman à découvrir donc... en 2004. 
 

 

  
 
 
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