"Quand
on a vécu au Liban, la
première religion que
l'on a, c'est la religion
de la coexistence"
Amin Maalouf
Il
y a dix ans, l'écrivain
libanais Amin Maalouf
obtenait le prix
Goncourt.
Né à
Beyrouth en 1949, au
Liban, Amin Maalouf de
langue arabe et de culture
française, écrit
pourtant en français.
Son père était auteur, professeur,
et journaliste. Elève
des écoles de Jésuites
à Beyrouth, Amin
Maalouf étudie la sociologie
et les sciences économiques,
continuant la longue
tradition familiale
et se lance dans le
journalisme. Il débute
en écrivant divers
articles de politique
internationale dans les
colonnes du quotidien
Al-Nahar. En 1976,
alors que la guerre déchire
son pays, il part pour
la France avec son
épouse et ses trois
enfants où, poursuivant
sa carrière de
journaliste, il devient
rédacteur en chef de
Jeune Afrique - ce qui l'amène
à couvrir de nombreux
événements, de la
guerre du Vietnam à la révolution
iranienne, et à
parcourir pour des
reportages une
soixantaine de pays
(Inde, Bengladesh, Ethiopie, Somalie, Kenya, Yémen
et Algérie). En
1985, après le succès
des Croisades
vues par les arabes,
Amin Maalouf
renonce au journalisme
pour se consacrer entièrement
à l'écriture. Il
est l'auteur de nombreux
romans qui ont pour
cadre le Moyen-Orient, l'Afrique
et le monde méditerranéen. Ses
romans tentent de jeter
un pont entre les mondes
orientaux et occidentaux,
dont il se réclame
simultanément. Ses
livres ont été
traduits en plus de 20
langues.
Amin
Maalouf : "L’Histoire
est un formidable réservoir
d’histoires"
L’auteur
du "Rocher de
Tanios" a été
fait à Beyrouth docteur
honoris causa à l’AUB
par
ZENA ZALZAL, publié
dans l'Orient-le Jour le
4 juillet 2003
Il
est fidèle à toutes
les descriptions qu’on
a faites de lui :
courtois, timide,
modeste et... érudit.
Amin Maalouf, de passage
à Beyrouth où il a reçu
le titre de docteur
honoris causa de l’AUB
(American University of
Beirut), nous a accordé
une entrevue. Discussion
à bâtons rompus -
entre deux réunions
familiales - avec
un homme clair dans ses
propos, comme dans sa
pensée, ses valeurs et
ses écrits. Il y a
tout juste dix ans, Amin
Maalouf remportait le
plus prestigieux prix
littéraire francophone,
le Goncourt, pour son
roman le Rocher de
Tanios. Le premier
de ses livres (après
cinq ouvrages, dont les
fameux Léon l’Africain
et Samarcande)
qui avait un lien avec
le Liban. Cette
reconnaissance
internationale, il
l’avait accueillie
avec la simplicité et
le calme qui le caractérisent.
Et elle avait, bien
entendu, rejailli
positivement sur
l’image du pays du cèdre -
ou du pays de Tanios, si
vous préférez -
dont Amin Maalouf avait
brossé un portrait précis
et rêvé à la fois.
Car son œuvre célébrait
un Liban d’hier et
d’aujourd’hui,
d’une plume trempée
dans le profond
attachement de l’homme
pour sa terre natale,
son village d’origine,
Aïn el-Kabou, dans les
hauteurs du Metn, où il
ne manque jamais de se
rendre à chacun de ses
séjours libanais. Aujourd’hui,
dix ans plus tard,
l’homme de lettres
libanais qui cumule les
honneurs (il est également
docteur honoris causa de
l’Université de
Louvain et a reçu le
prix Nonino pour
l’ensemble de son œuvre)
reste fidèle à lui-même
: un homme de (pluri)culture
et de tolérance, dont
les écrits méticuleux
et réfléchis trouvent
un écho dans la pondération
de ses propos.
Les bonheurs de la
documentation
Cela fait près de
trente ans qu’il vit
en France, depuis
qu’il a quitté le
Liban et son travail au
journal an-Nahar en
1976, à cause de la
guerre. Au départ,
reporter à Jeune
Afrique, puis rédacteur
en chef de la
publication, Amin
Maalouf a beaucoup voyagé,
s’est beaucoup immergé
dans l’actualité du
monde, avant de se
tourner vers l’écriture.
Donc vers l’isolement.
"Le jour où j’ai
décidé d’écrire,
j’ai renoncé à
beaucoup de
choses", dit-il. Il
se retire parfois de
longs mois sur une île
(l’île d’Yeu sur la
côte Atlantique) loin
de sa famille pour
donner naissance à ses
personnages. Les romans
d’Amin Maalouf ont la
caractéristique de mêler
la fiction à l’Histoire,
d’être donc des
romans documentés, dont
les événements se déroulent
souvent en Orient. Ce
qui lui a donné une
image publique de
"conteur de l’Orient",
d’auteur de récits
historiques, mais aussi,
depuis le succès de son
essai intitulé Les
identités meurtrières,
d’ "écrivain
messager de tolérance
et de rapprochement des
cultures".
Est-ce qu’il
n’aurait pas envie de
prendre à contre-pied
toutes ces étiquettes
et d’écrire un livre
dont les événements
soient absolument
fictifs, sans aucun lien
avec l’histoire, l’Orient
ou la tolérance ?
"Je pense qu’il
ne faut pas essayer de
se conformer à
l’image que l’on
donne aux autres, ni
tenter à tout prix
d’y échapper. Il faut
suivre son chemin, faire
les choses que l’on a
envie de faire. Cela
dit, ces étiquettes ne
me gênent pas, bien que
sur la dizaine de livres
que j’ai publiés
jusqu’à présent,
quatre ou cinq ne sont
pas des romans
historiques." Néanmoins,
pour Amin Maalouf "l’Histoire
est importante". Il
s’en inspire beaucoup "parce
qu’elle constitue,
tout simplement, un
formidable réservoir
d’histoires, à découvrir
et à raconter".
Peut-être aussi parce
que les recherches, la
documentation, la somme
impressionnante
d’ouvrages qu’il lit
en préparation de
chaque roman sont les
aspects de son travail
qu’il apprécie le
plus. "Quand je
choisis un sujet, une
bonne partie de mon
temps est consacrée à
la découverte d’une
époque, de ses
personnages principaux,
des dates-clés, etc. Et
cela m’apporte une véritable
joie que de me
familiariser avec tous
ces détails. C’est un
bonheur de savoir qui a
fait quoi, à quelle période
de l’histoire."
Les débats du temps présent
Même s’ils sont
historiques, les livres
d’Amin Maalouf reflètent
toujours l’esprit et
les débats de leur
temps. "C’est
vrai que j’ai écrit Samarcande
à l’époque où
j’étais très intéressé
par l’Iran, par la révolution
religieuse qui s’y déroulait,
et qui représentait à
mes yeux un phénomène
assez étrange en ce
dernier quart du XXe siècle."
Le premier siècle
après Béatrice est
né d’interrogations
autour des manipulations
génétiques et du contrôle
du sexe de l’enfant,
"et plus généralement
d’une attitude à l’égard
de la science, de son rôle
et de son influence sur
nos vies". Le périple
de Baldassar, paru
en 2000, évoquait les
croyances et les peurs
irrationnelles liées au
sentiment de fin du
monde, à travers la
figure d’un homme du
XVIIe siècle qui hésite
constamment entre
science et magie,
astronomie et
astrologie, superstition
et foi. Cet homme pétri
de doutes est, de
l’aveu même de
Maalouf, un de ses
personnages qui lui
ressemble le plus ! D’ailleurs
l’idée du Périple
de Baldassar a émergé
lors d’une visite de
l’écrivain au Liban.
"En me promenant
dans les ruines de
Byblos, j’ai vu une
maison isolée, près de
l’eau. J’ai imaginé
alors un personnage
vivant là. J’ai
appris par la suite que
c’était la maison où
l’archéologue avait
gardé ses outils de
fouille. Auparavant,
j’avais découvert
qu’une famille génoise
avait gouverné Byblos
pratiquement durant
toute la période des
croisades. J’ai donc
imaginé qu’un
descendant de cette
famille était resté
dans cette maison.
C’est à partir de là
que le héros de mon
histoire a commencé peu
à peu à prendre
vie."
L’écriture
compensation
Pourquoi écrit-on ?
"Tout le monde n’écrit
pas pour les mêmes
raisons", commence
par affirmer prudemment
Amin Maalouf. "Si
on voulait - malgré
toutes les différences
de culture, d’époque,
d’environnement social
et individuel -
trouver une raison
commune, il me semble
que l’écriture est un
peu une compensation.
Compensation d’une
situation difficile,
d’un besoin de liberté
à l’égard d’un
Etat ou d’un individu.
Je dirais peut être
qu’il y a toujours une
blessure à l’origine
de l’écriture.
Celle-ci peut être tout
simplement le sentiment
de marginalité par
rapport à la société
dans laquelle on
vit." Avait-il le
sentiment d’être en
marge au Liban ? "Oui
et non, répond-il.
Avant la guerre, je
n’avais jamais songé
à partir. Je me sentais
bien ici. J’avais un
travail que j’aimais.
Je n’avais même pas
cherché à aller faire
mes études à l’étranger,
alors que beaucoup de
gens autour de moi le
faisaient. Il y a
cependant le sentiment
que c’est une société
où on ne peut pas avoir
simplement des
aspirations sans que
celles-ci soient freinées
par un jeu lié au
contexte." Il
ajoute : "Mais,
honnêtement, le
sentiment d’être en
marge relève à la fois
du rapport avec la société
et du rapport global. Je
suis quelqu’un qui,
forcément, a des
attaches culturelles
avec l’Occident et
avec le monde arabe. Ce
sont deux mondes qui
sont constamment en
conflit et peut-être
aujourd’hui plus qu’à
aucun autre moment.
Qu’on le veuille ou
non, nous sommes sur
cette ligne de
confrontation. Et on ne
peut pas s’identifier
totalement à l’un de
ces deux univers. Alors
il faut imaginer un
monde où il y aurait
une certaine unité, où
toutes les cultures
auraient leur
place."
Amin Maalouf ne cache
pas son attachement à
cette notion d’identité
plurielle. Il a toujours
senti le besoin, dit-il,
"d’établir des
passerelles entre
cultures différentes.
L’identité d’une
personne est une chose
très complexe, très
subtile, explique-t-il.
On ne peut pas la réduire
à un seul élément.
Chaque composante de
l’identité d’une
personne a son
importance. Quand on
regarde d’un peu plus
près, il n’y a pas
deux personnes qui ont
une identité absolument
identique. Et même si
on prend deux personnes
qui vivent dans une même
ville et qu’on va un
peu au fond des choses -
ce qui est aussi la
fonction d’un
romancier -, on se rend
compte que chacune est
différente. Si une
personne n’arrive pas
à assumer toutes les
facettes de son identité
et qu’elle reste
obnubilée par un seul
élément, elle devient
dangereuse pour elle-même
et pour le reste du
monde." Ces
questions d’identité,
d’appartenance
culturelle, émaillent
son œuvre, dont les
trames se situent
souvent dans la région
proche-orientale et méditerranéenne.
Il est évident que son
regard de sociologue (il
a une formation
universitaire en économie
et en sociologie) et son
passé de journaliste
nourrissent ses écrits.
Pourrait-il passer un
jour à un univers plus
personnel, plus
intimiste ? "En
littérature, chacun a
ses préoccupations. Moi
je suis né au Liban
dans une région où il
y a un certain nombre de
préoccupations,
d’interrogations sur
des problèmes
d’identité, de
coexistence, sur les
rapports entre politique
et religion, entre
communautés
religieuses... Pour moi,
comme pour toute
personne née dans ce
pays, toutes ces
questions sont omniprésentes
à chaque instant de
notre vie. Elles
affectent notre évolution,
notre quotidien. Donc je
pense qu’étant né
dans cette région on ne
peut pas tracer une
ligne de séparation
totale entre les événements
de sa propre vie et les
événements extérieurs."
Le français, langue de
liberté
Pourquoi a-t-il choisi
d’écrire en français
? "Il y a des
raisons simples et évidentes
et d’autres plus
inconscientes, plus
difficiles à cerner,
indique-t-il. C’est
vrai que je réfléchis
en arabe, que j’étais
journaliste au Nahar. Si
j’étais resté au
Liban, il est probable
que j’aurais écrit en
arabe. Le fait de
m’installer en France,
vu l’importance
qu’avait la langue
française pour moi, à
côté de la langue
arabe, a dicté ce
choix. Par ailleurs, si
j’avais voulu écrire
les mêmes choses en
arabe j’aurais
probablement eu
certaines difficultés
liées aux rapports très
complexes et, à mon
avis, mal réglés
qu’entretient le monde
arabe avec son histoire.
J’aurais eu
probablement un peu la
main retenue pour parler
de certaines choses. Et
c’est sans doute pour
écrire plus librement
sur la culture arabe que
j’ai choisi la langue
française."
Livrets d’opéra
Depuis quelques années,
Amin Maalouf se dirige,
parallèlement à ses
ouvrages littéraires,
vers de nouveaux genres
d’écriture. Il a signé
deux livrets d’opéra
: L’amour de loin (musique
de Kaija Saariaho et
mise en scène de Peter
Sellers), qui a été créé
au Festival de Salzbourg
en août 2000, avant une
tournée dans toutes les
grandes capitales
occidentales, et Adriana
Mate, "avec
les mêmes compositeur
et metteur en scène,
qui sera à l’affiche
de l’Opéra Bastille
en 2006",
signale-t-il. Cette expérience,
"d’un univers
nouveau, très différent
de celui de mon travail
en solitaire", lui
a donné aussi l’envie
d’aller vers l’écriture
théâtrale et
dramaturgique. Il a des
projets en ce sens, mais
"il est encore trop
tôt pour en
parler", dit-il.
Cet homme si tranquille
d’apparence a
l’esprit perpétuellement
en ébullition. Pensez
donc, il a, en ce
moment, trois romans en
chantier, dont un est en
bonne voie d’être édité
vers la fin de l’année.
Superstitieux, comme
tous les écrivains, il
ne veut pas lever le
voile sur le contenu de
ce livre. On saura
seulement qu’il ne se
situe pas dans la lignée
de ses précédents
ouvrages, même s’il
s’agit toujours
d’une fiction
historique. Qu’il a "un
rapport avec le
Liban". Et, détail
à ne pas négliger, que
l’auteur s’y dévoile
plus que jamais. Un
roman à découvrir
donc... en 2004.