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BIBLIO  RJLIBAN  N°15  du 3 juin 2006  

 
Etonnants Voyageurs s'offre un rêve d'Orient
 
A Saint-Malo, du 3 au 5 juin, "Orients rêvés, Orients réels" est le thème de la 17e édition du festival qui réunit plus de 190 auteurs. Nouveauté, cette année, à travers la manifestation "Livres en scène", dans laquelle on verra des comédiens et comédiennes tels Jacques Bonnafé, Emmanuelle Devos, Marie-France Pisier ou encore Ariane Ascaride, lire devant un public attentif les textes des auteurs invités. 
 

Des écrivains francophones viendront aussi y lire leurs propres textes. Mais le festival de littérature est également un grand rendez-vous des cinéphiles qui y découvrent des dizaines de documentaires et de fictions. L'occasion cette année, de se plonger dans des univers aussi variés que ceux du Cambodgien Rithy Panh, avec une rétrospective sur son oeuvre, ou de Christophe de Pontfilly : un hommage est rendu à celui dont on vient d'apprendre la disparition à 55 ans. Coup de coeur, en outre, pour deux sociétés régionales, Aligal (Rennes) et 13 production (Marseille), ainsi que pour la réalisatrice yéménite Khadija Al-Salami. Au total, 75 films seront diffusés au cours de ces 3 jours.

 

Etonnants Voyageurs, c'est aussi des expositions (Hugo Pratt, Bollywood...), le chapiteau des saveurs avec le chef Olivier Roellinger, le retour des slameurs (Rouda sera accompagné cette année de Grand Corps Malade, qui cartonne en ce moment avec son premier album), un lieu de poésie à la Tour des moulins et un hommage à "Jacques Lacarrière l'enchanteur" au théâtre Chateaubriand...

 

Etonnants Voyageurs, à Saint-Malo du vendredi 2 au lundi 5 juin. Gratuit le vendredi, puis 8 Euros les autres jours, pass à 18 Euros pour les 3 jours, gratuit moins de 10 ans. Programme sur le site  Saint-Malo.maville.com  et sur le site  etonnants-voyageurs.net .

 


 

Rencontre avec l'écrivain MICHEL LE BRIS, directeur-fondateur d'Etonnants Voyageurs
 
 
par GEORGES GUITTON, publié dans Ouest-France le 2 juin 2006
 

- L'Orient, fil conducteur du festival 2006. Pourquoi ?

 

Parce qu'il n'y pas de plus beau thème pour Etonnants Voyageurs ! L'Orient c'est d'abord un continent imaginaire forgé par l'Occident, où se sont précipités poètes, aventuriers, marchands et mystiques. Il était donc tentant de confronter cet Orient-là à celui, bien réel, qui surgit aujourd'hui devant nous, avec une force qui fait penser que le centre de gravité du monde est en train de se déplacer... Surtout, nous avons été "bluffés" par l'inventivité des jeunes écrivains indiens, japonais, afghans, et j'en passe.

 

- Trait dominant de cette littérature ?

 

L'énergie, d'abord. Un bonheur à raconter des histoires, c'est-à-dire aussi à se lancer dans le monde, à déployer toutes les puissances de l'imaginaire - quand, de notre côté, nous avons un peu trop tendance à faire des romans où l'on se demande à longueur de page si l'on va oui ou non tremper le bout de son orteil dans l'eau du fleuve-monde.

 

- Des exemples ?

 

Ouvrez Loin de Chandigarh, de Tarun Tejpal, le dernier roman de Mo Yan. Ceux de Duong Tu Hong ou d'Anna Moï, ce n'est pas précisément une production basses calories pour anorexiques claustrophobes ! Je dis cela, mais en même temps, je sens cette année, plus qu'un frémissement dans la littérature française. Les Français commencent à apercevoir que le monde existe et ne se réduit pas à un divan de "psy".

 

- L'Orient, c'est un peu la tentation de l'exotisme ?

 

Non, on est très loin des littératures des années 1950. Le monde dont ces auteurs parlent est déjà le nôtre. D'ailleurs, une bonne partie de ces auteurs habitent en Occident. La nouvelle littérature anglaise des années 80 (Rushdie, Ishiguro, Kureishi) est largement le fait d'écrivains exilés. Aujourd'hui, ils ont pour nom Ranu Dasgupta, Chieh Cheng, Rattawut Lapcharoensap, Yoko Tawada, etc. Et ils sont formidables, vous allez voir !

 

- Comment voyez-vous l'avenir du festival Etonnants Voyageurs ?

 

Tant qu'il sera vivant, novateur... nous l'avons lancé en 1990 pour défendre l'idée et l'urgence d'une "littérature-monde". Eh bien ! Nous y sommes. Nous avions donc vu juste. Ca donne envie de poursuivre, non ?

 


 
Ils sont les écrivains d'une littérature du monde
 
par SABRINA ROUILLÉ, publié dans Ouest-France le 28 mai 2006
 
Festival. A Saint-Malo, Etonnants Voyageurs va réunir plus de 190 auteurs, sur les routes de l'Orient... D'où surgissent des écrivains porteurs du choc des cultures. "Orients rêvés, Orients réels". C'est le thème, cette année, d'Etonnants Voyageurs. Sur la route des épices, le long des caravanes de musc et de la soie... Vaste Orient, tiraillé entre ses traditions et la modernité teintée de mondialisation. Ils sont des centaines d'écrivains qui relaient ce bouleversement dans une "littérature-monde", comme aime à la définir Michel Le Bris, directeur du festival. "Le monde est présent dans leurs oeuvres avec une force, une puissance rare. Lisez Tejpal, lisez Al Aswani : cette jubilation à créer des mondes, à les porter, ça fait du bien ! Parce que nous avons la sensation que c'est le monde actuel, le monde qui vient, qui se donne ainsi à lire."
 

Mais la "littérature-monde", c'est aussi le télescopage des cultures, Orient et Occident mêlés. "Avec l'explosion économique et technique, l'Occident est entré en Orient, bousculant les clivages traditionnels. Anna Moï annonce une "littérature-monde" en français. La révolution dans les lettres anglaises, suscitée par les enfants de l'ex-Empire arrive enfin dans l'espace francophone. Avec ces auteurs, la terre devient ronde. Ce n'est pas trop tôt !"

 


 
L'Orient illumine Etonnants Voyageurs
 
La 17e édition du grand festival littéraire aura lieu du 3 au 5 juin à Saint-Malo. Une promenade en Asie entre livres, documentaires et saveurs...
 
par SABRINA ROUILLÉ, publié dans Ouest-France le 27 avril 2006
 
Enthousiasmé, fasciné, "bluffé"... Michel Le Bris est élogieux face à l'inventivité des romanciers de par le monde. "Le bouillonnement créateur de l'Orient est énorme, ajoute le directeur du festival malouin Etonnants Voyageurs. Lors de la dernière édition, consacrée à la littérature de demain, nous avons eu l'occasion de découvrir des littératures extraordinaires, de jeunes auteurs bourrés de talent. On assiste à l'avènement d'une littérature en prise avec le monde, bien loin d'une manière toute française de s'enfouir la tête dans le sable. L'Inde représente à elle seule une richesse incroyable. Toute l'équipe a plongé dans la littérature indienne comme dans un océan." Et puis il y a le Japon, la Chine, bien sûr, mais aussi l'Afghanistan...

 

190 auteurs invités

 

Orients rêvés, Orient réels : le thème de la 17e édition du festival littéraire promet de belles rencontres du 3 au 5 juin. Saint-Malo se prépare à mettre le cap sur cet Orient nouveau. Cette année, la Ville s'est davantage mobilisée, avec notamment la participation active du musée, du Centre Allende, de la bibliothèque et de la Maison des associations qui, pour l'occasion, se transformera en Maison de l'Orient et programmera de nombreux films consacrés à cette terre. Avec 190 auteurs invités, plus de 150 débats et rencontres, le festival reprend son agenda sur trois jours. Avec une nouveauté qui devrait convaincre : un espace où la lecture réunira auteurs (Ousmane Diarra, Olivier Adam, François Begeaudeau, Sylvie Robic, Yvon Le Men...) et acteurs de renom (Ariane Ascaride, Jacques Bonnafé, Bruno Putzulu...). On y retrouvera également le slameur Rouda (poète urbain) et son complice Grand Corps malade. Ce lieu remplacera les caves Surcouf, trop éloignées du coeur du festival.

 

Bien sûr, au regard du succès remporté l'an dernier par l'espace "Toutes les saveurs du monde", animé par Olivier Roellinger, le rendez-vous sera très attendu. Avec ce thème consacré à L'Orient, terre des épices et des senteurs, l'inventif cuisinier aux trois étoiles est en terrain connu. Etonnants Voyageurs, c'est aussi un rendez-vous cinématographique. Un festival dans le festival. Signalons notamment deux grands temps forts avec une rétrospective du Cambodgien Rithy Panh, l'auteur, entre autres, de S21 la machine khmère rouge et un "Zoom avant sur l'Afghanistan" avec un hommage à Christophe de Ponfilly. Son premier film de fiction, L'étoile du soldat, sera projeté en avant-première.

 


 
Gens d'Ouest Explorateurs d'Asie
 
paru dans Ouest-France le 26 mai 2006
 
Originaires de l'Ouest, ils sont devenus explorateurs de l'Asie. Ouest-France vous invite à découvrir ces destins exceptionnels dans un superbe hors-série. Jean-Baptiste Chaigneau, marin lorientais, rencontre son destin à Macao, devient Capitaine, Grand Mandarin et Général ; Paul Proust de la Gironière, jeune médecin de Vertou, part à l’aventure aux Philippines et devient un personnage d’un roman d’Alexandre Dumas ; Mathurin Méheut, natif de Lamballe, brave les interdits en peignant le Parc de Nara au Japon ; Pierre-Marie Osouf, enfant du bocage Normand, bâtit sa propre Cathédrale à Tokyo... Ouest-France retrace l’Odyssée incroyable de Maisonneuve, Gicquel, Fontaney et bien d’autres qui ont exploré le Tibet, la Chine à une époque où les charters n’existaient pas !

 


 

Poètes et voyageurs sur les routes d’Orient

Poètes, voyageurs, romanciers, traducteurs, érudits, ils ont arpenté, rêvé, étudié les routes de l’Orient, fait de la rencontre entre Orient et Occident l’espace même de leur aventure intellectuelle - pour nous ils ont été d’indispensables "passeurs". Et ils le seront une fois de plus à Saint-Malo. Rencontres, débats, lectures, spectacles avec : Corinne Atlan, Patrick Boman, Sara et Jacques Dars, Gérard Duc, Alain Dugrand, Noel et Liliane Dutrait, Yveline Feray, Philippe Forest, Christian Jambet, Alain Kervern, Claude Levenson, Peter May, Bernard Ollivier, Jean-Claude Perrier, Jacques Pimpaneau, Olivier Roellinger, André Velter, Olivier Weber, Kenneth White...

 


 

Orients rêvés, Orients réels : Le thème 2006

par MICHEL LE BRIS

 

La route des épices, les longues caravanes de musc, de soies et d’or sur les dunes écarlates, et, passé l’horizon, la promesse de mondes recommencés, de royaumes de merveilles, de civilisations étranges et raffinées pour s’enivrer enfin "d’espace et de lumière et de cieux embrasés" (Baudelaire) : l’Orient. Et peut-être déjà faudrait-il le dire au pluriel : Orients proches et lointains, "moyens" ou "extrêmes" mais toujours "autres" - multiples comme nos rêves de partance, nos fantasmes et nos peurs, dont ils sont le miroir. Voyageurs et marchands, poètes et conquérants, rêveurs de royaume et mystiques, depuis l’aube des temps n’ont eu de cesse de le trouver, pour se trouver ou pour s’y perdre : est-il de plus beau sujet, pour un festival comme "Etonnants Voyageurs" ? L’Orient, ou la figure même de l’Ailleurs. Mais où le situer, au juste, cet Orient - puisque la terre est ronde ? Delacroix le trouvait déjà au Maroc, dans l’éblouissement tout à la fois de la lumière et d’une autre culture : il n’aura de cesse, cet Orient, de se déplacer, des sables du désert, jusqu’à la Chine immense, l’Inde mystérieuse, le Japon si lointain - autre manière de dire qu’il est peut-être, d’abord, un continent imaginaire, l’ "Autre" de l’Occident, son double inversé, qui accompagne sa course depuis les origines : l’Empire de la sagesse contre celui de la raison, l’Empire des sens contre nos morales trop étroites, et celui de la Tradition contre notre religion de l’Histoire.

 

Orients rêvés, Orient réels : qui ne ressent pas que le monde de demain s’invente d’abord là-bas, très loin probablement de nos imageries "exotiques" ? Et cet énorme enfantement tout à la fois fascine et inquiète - où l’on dirait que l’Occident, à son tour, fonctionne pour bien des acteurs comme leur double inversé, désiré et haï. Orient-Occident : demain le grand affrontement ? Ou bien au contraire la promesse enfin d’un dialogue, d’une pollinisation croisée - quand la terre, enfin, devient ronde ? Cette édition du festival, aussi, comme l’occasion d’une grande rencontre, de multiples débats... Tous, préparant cette édition, nous avons été fascinés, enthousiasmés, "bluffés" par l’énorme bouillonnement créateur de cet Orient nouveau, la prolifération d’artistes, de cinéastes, d’écrivains novateurs. Nous vous avons fait découvrir l’année dernière les futurs "grands" de la littérature mondiale. Cap cette année sur l’Orient : un monde, à découvrir.

 


 

NAJJAR Alexandre, Liban

 

Alexandre Najjar est né à Beyrouth en 1967. Avocat à la Cour et auteur de romans historiques (Les Exilés du Caucase, Grasset, 1995), de biographies (Khalil Gibran, paru récemment aux éditions J’ai Lu ; Saint Jean-Baptiste, Pygmalion, 2005) et de récits (L’Ecole de la guerre, La Table Ronde, préface de Richard Millet), traduits dans une dizaine de langues, il est considéré comme l’un des meilleurs écrivains francophones de sa génération. Il a publié chez Plon, en 2005, Le Roman de Beyrouth, une histoire de Beyrouth sur un siècle, entre fiction et réalité.  www.najjar.org

 

Bibliographie :

Roman :
  L’école de la guerre (La Table Ronde, 2006 ; Balland, 1999)
  Le Roman de Beyrouth (Plon, 2005)
  Lady Virus (Balland, 2002)
  Athina (Grasset, 2000)
  L’astronome (Grasset, 1997)
  Les exilés du Caucase (Grasset, 1995)

Poèmes :
  Khiam (éditions An-Nahar, 2000)
  A quoi rêvent les statues ? (éditions Anthologie, 1989)

Récits :
  La honte du survivant (éditions Naaman, 1989)
  Comme un aigle en dérive (Publisud, 1993)

Essai :
  La Passion de lire (Dar An-Nahar, 2005)
  Pérennité de la littérature libanaise d’expression française (éditions Anthologie, 1993)

Théâtre :
  Le crapaud (FMA, 2001)

Biographie :
  Le procureur de l’Empire : Ernest Pinard, 1822-1909 (Belfond, 2006)
  Saint Jean-Baptiste (Pygmalion, 2005)
  Khalil Gibran (Pygmalion / Gérard Watelet, 2002)
  De Gaulle et le Liban, tome II (Terre du Liban, 2004)
  Le Mousquetaire (Balland, 2004)
  De Gaulle et le Liban, Vers l’Orient compliqué 1929-1931 (Terre du Liban, 2002)
  Le procureur de l’Empire (Balland 2001)

 

Résumé de L’école de la guerre :

La guerre du Liban a été pour moi un cauchemar, mais aussi - comment le nier ? - une école de vie. Hemingway disait que "toute expérience de la guerre est sans prix pour un écrivain". Je veux le croire. Sans la guerre, j’aurais été un autre homme. Toute ma vie, je regretterai sans doute de ne pas avoir eu une jeunesse paisible (j’avais huit ans quand la guerre a éclaté, vingt-trois lorsque le canon s’est tu). Mais ces regrets, ces épreuves, m’ont donné du bonheur un autre goût.

 

DIMANCHE 4 JUIN, Villes monstres 11:00 12:00, Théâtre Chateaubriand ; Dans le cratère de l’histoire 17:30 19:00, Rotonde Surcouf
LUNDI 5 JUIN, L’esprit des lieux 14:45 15:30, Hôtel Du Louvre
 
MAJDALANI Charif, Liban

 

 

Charif Majdalani est né en 1960 à Beyrouth, dans une vieille famille orthodoxe de cette ville. Il a fait toute sa scolarité au Lycée français de Beyrouth. Il a quinze ans quand se déclenche la guerre civile. A vingt ans, il part en France et fait ses études de Lettres modernes à l’Université d’Aix-en-Provence. Il y soutient, en 1993, une thèse sur Antonin Artaud. Il revient au Liban la même année. Entre 1995 et 1998, il collabore étroitement à la revue L’Orient-Express, dirigée par le journaliste Samir Kassir, et qui sera pendant trois ans la revue francophone d’opposition la plus audacieuse au Liban. L’Orient-Express a cessé de paraître en 1998. En 1999, il dirige le Département de Lettres françaises de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Adepte du métissage culturel, amoureux du baroque, Charif Majdalani se définit comme méditerranéen. Il publie son premier livre en 2002, Petit traité des mélanges, du métissage considéré comme un des beaux-arts, et son premier roman en 2005, Histoire de la grande maison, où il raconte l’histoire d’une vieille famille orthodoxe de Beyrouth. Cette grande fresque romanesque, foisonnante, amène à parler de l’utilisation de l’histoire, des mythes, de ce Liban traversé par la tradition.

 

Bibliographie :

  Histoire de la Grande Maison (Seuil, 2005)
  Petit traité des mélanges, du métissage considéré comme un des beaux-arts (Editions Layali, Beyrouth, 2002)

 

Résumé de Histoire de la Grande Maison :

Dans les dernières années du XIXe siècle, dans un Liban qui fait encore partie de l’Empire ottoman, Wakim Nassar, fils d’une famille chrétienne des environs de Beyrouth, doit fuir son village à la suite d’une obscure querelle. Reparti de rien, il va introduire au Liban la culture de l’oranger, créer des plantations au centre desquelles il fait bâtir, la "Grande Maison", fonder une nombreuse famille, bref devenir un notable fastueux et craint, un "zaïm". C’est l’histoire haute en couleur de l’ascension, de la grandeur puis de la décadence du clan Nassar, un destin libanais, que conte ce roman. A la fin du livre, Wakim est mort, la Grande Maison menacée de ruine et les fils quittent l’un après l’autre le Liban désormais sous mandat français pour émigrer aux quatre coins du monde.

 

DIMANCHE 4 JUIN, Ma maison est un livre 15:15 16:00, Hôtel Du Louvre ; Dans le cratère de l’histoire 17:30 19:00, Rotonde Surcouf
LUNDI 5 JUIN, Le poids des traditions 16:00 17:00, Café Littéraire
 

L’Orient à petit feu
 
JACQUES DEBS, France, 2000, 59'  (ADR Productions, La sept Arte, RTBF)

 

 

A la recherche d’un Orient intime qui se mijote dans les cuisines...

 

Beyrouth au Liban, Alep en Syrie, Tel-Aviv en Israël et Ramallah en Palestine : quatre étapes dans quatre pays du Proche-Orient dont les peuples s’entre-déchirent depuis un siècle. Hanté par ces guerres et par ces haines, le réalisateur, libanais, est parti à la recherche d’un autre Orient, un Orient plus feutré, plus intime, qui se mijote dans les cuisines et qui se perd dans le labyrinthe des identités. Il rencontre des hommes et des femmes qui nous révèlent le rapport de l’Orient à la cuisine et à l’art culinaire, et nous invite à partager la recette d’un bonheur perdu, celui de la convivialité et de l’hospitalité... Ce film est un voyage dans quatre pays du Proche Orient en guerre, le Liban, la Syrie, Israël et la Palestine. Un pèlerinage à la découverte de la recette d'un bonheur perdu... Originaire d'un Beyrouth "déchiré par les conflits", Jacques Debs choisit un angle inattendu pour évoquer l'Orient. Il filme l'élaboration lente, soigneuse et patiente des mets, et, par là même, les liaisons intimes de la cuisine avec la culture, la tradition, les modes de vie, les destins individuels, la sensualité et l'amour. Un film qui "cuisine" en profondeur les identités et questionne directement les façons d'être et de vivre.


A Beyrouth, la guerre est finie. On mange à nouveau ensemble sous les oliviers et on célèbre par des chants le taboulé, "meilleur que le miel dans sa ruche". Mais toute cuisine commence par les achats et, ici, par les marchandages. Après, c'est l'alchimie des ingrédients et des étapes de la cuisson. En préparant les plats, on mijote aussi les confidences. La Libanaise s'est faite hôtelière et a ouvert une maison "pour tout le monde" puisque "nourrir une personne ou dix, c'est pareil". Abandonnée par son mari, la Syrienne gagne sa vie en cuisinant dans les familles d'Alep pour que ses filles ne soient jamais comme elle, "au service de l'homme, rien de plus". L'Israélienne, pour qui amour et nourriture se font d'une même passion, réussit comme personne le "Tcholent". La Palestinienne, qui travaille au restaurant universitaire de Ramallah et au sein de l'Union des femmes palestiniennes, reconnaît, quant à elle, ne pas aimer faire la cuisine, cet "asservissement des femmes".

 

Jacques Debs. Né au Liban en 1957. Titulaire d'une maîtrise en réalisation de cinéma obtenue à l'Institut du Cinéma de Moscou en 1981. Il réalisa ses premiers documentaires dès 1983 pour la télévision libanaise L.B.C. En 1994, il remporta le Prix Vic le Compte et fut sélectioné à la FIPA 95, au Prix Albert Londres, à l'Euro Aim Screenings Donostia 95, à Lussas 95 et à l'IFDA (Amsterdam) 95; pour le documentaire Adieu Bakou. De même Les mystères d'Asie Centrale (1997) fut sélectionné cette année 2001au Festival de l'Imaginaire de Paris. L'Orient à petit feu est son dernier projet en date. Jacques Debs publia également Un sourire dans le brouillard aux Editions Méridiens-Klincksciek, en 1990.

 

SAMEDI 3 JUIN, 12h00 : Maison de l’Orient
 

DENIAU Jean-François, France

Né à Paris en 1928, Jean-François Deniau est issu d’une famille de viticulteurs et forestiers de Sologne. La chance ne semble pas lui avoir souri : son père meurt prématurément et, parti combattre en Indochine dans une unité de partisans montagnards, il est donné pour mort (paludisme). Jean-François Deniau décide de résister, gràce à son tempéramment de survivant. C’est cette espérance qu’il raconte dans son dernier livre, Survivre (Plon, 2006). Ce tempéramment lui permettra par exemple d’effectuer une traversée de l’Atlantique à la voile en 1995, après un triple pontage !

 

Homme politique, grand reporter, mais aussi grand voyageur, il a commencé par des études brillantes (lauréat du Concours général, titulaire d’un D.E.S.S d’économie politique et d’une licence de lettres en ethnologie et sociologie, il a aussi été élève à l’Institut d’études politiques). En 1949 à Saïgon, il passe l’écrit de l’ENA avant de travailler à Bonn auprès de l’Ambassadeur de France André François-Poncet. Il s’intéresse très tôt à l’Europe. Chargé de mission en 1955 auprès du président du Conseil, il participe à la rédaction du Traité de Rome. Il exercera ensuite diverses fonctions politiques (membre de la commission européenne, secrétaire d’Etat, ambassadeur en Mauritanie et en Espagne, ministre), qui lui permettront de créer les principaux organismes d’aide en faveur des pays du Tiers-Monde.

 

A partir de 1982, il se consacre au soutien des peuples victimes de dictature et d’occupation dans des pays tels que le Cambodge, l’Afghanistan ou le Liban. L’écriture, une autre passion, lui a valu le grand prix Paul Morand de l’Académie française en 1990. Jean-François Deniau y est élu en 1992, au fauteuil de Jacques Soustelle. La mer lui vaudra le grand prix de la mer en 2004, pour son action de président-fondateur du corps des Ecrivains de marine. Il est élu en 1999 à l’académie de Marine, en remplacement d’Eric Tabarly.  www.jeanfrancois-deniau.org

 

Bibliographie :

  Survivre (Plon, 2006)
  Le grand jeu (Hachette Littérature, 2005)
  La lune et le miroir (Gallimard, 2004)
  La double passion (Robert Laffont, 2004)
  La gloire à vingt ans (XO éditions, 2003)
  Dictionnaire amoureux de la mer (Plon, 2002)
  L’île Madame (Hachette Littérature, 2001)
  La bande à Suzanne (Stock, 2000)
  Histoires de courage (Plon, 2000)
  Tadjoura (Hachette Littérature, 1999)
  Le bureau des secrets perdus (Odile Jacob, 1998)
  L’Atlantique est mon désert(Gallimard, 1996)
  Mémoires de 7 vies (Plon, Tome 1 en 1994, Tome 2 en 1997)
  Le secret du roi des serpents et autres contes (Plon, 1993)
  Ce que je crois (Grasset, 1992)
  L’empire nocturne (Olivier Orban, 1990)
  Un héros très discret (Plon, 1989)
  La désirade (Plon, 1989)
  Deux heures après minuit (Grasset, 1985)
  L’Europe interdite (Seuil, 1977)
  La mer est ronde (Voile Gallimard, 1975)
  Le marché commun (PUF, collection Que sais-je, 1958)
  Le bord des larmes (Grasset, 1955, sous le pseudonyme de Thomas Sercq)

 

Résumé de Survivre :

La vie de Jean François Demau, c’est d’abord survivre. Aux rêves d’une enfance enchantée. A la maladie et à l’hôpital qui ne le lâchent pas depuis près de vingt ans. Aux pièges de la jungle, aux secrets de la diplomatie, aux risques des maquis afghans ou de la guerre en Bosnie, aux tentations du pouvoir, aux complots de la politique française, aux dangers de la mer. A la vie elle-même avec ses passions amoureuses, ses moments d’aveux et de désespoir - le courage quand même de ne jamais abandonner. La volonté d’espoir quand il n’y a pas d’espoir s’appelle l’espérance.

 

SAMEDI 3 JUIN, Entre-deux 17:30 18:30, Café Littéraire
LUNDI 5 JUIN, Héros 14:00 15:00, Rotonde Surcouf
 

 
BARUK Stella, France
 
Née à Yezd, en Iran, Stella Baruk passe son enfance en Syrie puis au Liban, et s’installe à Paris à la fin des années cinquante. Spécialiste de  la pédagogie des mathématiques, elle est propulsée sur la scène médiatique par le succès d’Echec et Maths (Seuil, 1973). Elle a publié une quinzaine d’ouvrages. Egalement professeur de mathématiques, elle a fait de la relation entre langage mathématique et langage courant, son cheval de bataille. Elle publie chez Gallimard "Naître en français", un récit plein de tendresse sur ses souvenirs d’enfance en Iran, en Syrie et au Liban.

 

Bibliographie :

  Naître en français (Gallimard, février 2006)
  Si 7=0 : quelles mathématiques pour l’école ? (Odile Jacob, 2004)
  Comptes pour petits et grands : pour un apprentissage des opérations, des calculs, et des problèmes, fondé sur la langue et le sens (Magnard, 2003)
  Doubles jeux (Seuil, 2000)
  C’est-à-dire (Seuil, 1999)
  Comptes pour petits et grands : pour un apprentissage du nombre et de la numérotation, fondé sur la langue et le sens (Magnard, 1998)
  Dictionnaire des mathématiques élémentaires (Seuil, 1995)
  L’âge du capitaine, de l’erreur en mathématiques (Seuil, 1985)
  Fabrice ou l’école des mathématiques (Seuil, 1977)
  Echec et maths (Seuil, 1973)

 

Résumé de Naître en français :

“Si je n’étais pas née, mes parents seraient morts d’ennui... On ne pouvait naître sous de meilleurs auspices. Ceux à qui j’étais redevable de la vie m’étaient redevables de la leur...". C’est à Yezd, “perle du désert” perdue dans les plateaux arides du cœur de l’Iran, que débute la première des trois enfances de Stella Baruk. Une naissance... en français entre deux jeunes parents chargés par l’Alliance Israélite d’instruire les enfants de la communauté juive en Iran, à Alep en Syrie, puis à Beyrouth. Chérie par son père, mais bridée par sa mère : “Avec elle, tout était tellement comme ça et pas autrement que l’autrement était constante tentation”, la petite fille modèle n’est pas si modèle et pratique la “philosophie du pouf ” : “C’est le corps mine de rien, mais la tête qui pense. Qui pense ce qu’elle veut, en établissant des plans pour le jour où pouvoir prolongerait vouloir. Comme prendre ses jambes à son cou.” Dans ce décor des Mille et Une Nuits, personnes et coutumes semblent tissées d’une autre matière que celle du petit monde de Stella. Une matière qui résiste. C’est un vibrant éloge de l’intelligence et de la résistance de l’enfant qui nourrit ce récit. Son esprit s’endurcit de tels apprentissages, des compulsions et des exigences de sa mère, de cette alchimie fascinante des origines, de ces saveurs et ces parfums d’Orient, et surtout de cette question restée sans réponse : la langue est-elle une forme de patrie ? “Pour être née, avoir grandi et éprouvé tout ce que je ressentais, savais et vivais en français, je voulais aussi la France. Ce serait alors tout à la fois une histoire qui continuerait, et une autre qui commencerait."

 

SAMEDI 3 JUIN, Ecrire dans une autre langue 16:00 17:00, Salle Maupertuis
DIMANCHE 4 JUIN, Stella Baruk 16:00 17:00, Mipe
LUNDI 5 JUIN, Langues étrangères 11:00 12:00, Café Littéraire
 
Les jeunes jurés aiment lire, ça s'entend
 
Hier, les jeunes jurés ont sélectionné cinq ouvrages pour le Prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs. Le lauréat sera connu le 5 juin, lors du festival à Saint-Malo
 
par OLIVIER BERREZAI, publié dans Ouest-France le 14 mai 2006

 

Du 3 au 5 juin, ce sera la 17e édition du festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo. Et la seconde édition du prix littéraire lancé par Ouest-France l'an passé, avec le parrainage de la Caisse d'Epargne et de la SNCF. Le principe est simple : un jury de dix jeunes lecteurs fait son choix parmi une liste de dix livres. Il en présélectionne cinq, avant de choisir le lauréat lors du festival. Hier matin, les dix jeunes, venus du grand Ouest, se sont retrouvés pour la première fois à l'espace culturel des Champs-Libres, à Rennes, pour faire connaissance et procéder au premier vote. Michel Le Bris, le directeur du festival malouin, a rappelé la portée de ce prix qui a couronné, l'année dernière, l'écrivain congolais Alain Mabanckou, pour son roman "Verre Cassé". "Grâce au prix, son livre a bénéficié d'un formidable coup de projecteur. Les médias se sont intéressés à lui, ce qui lui a permis d'exister bien au-delà de l'été." Cet hiver, Alain Mabanckou était d'ailleurs la coqueluche des journalistes, lors du salon du Livre de Paris, consacré à la francophonie. Le choix des jeunes jurés avait donc été le bon. Espérons qu'il en sera de même cette année. Personne n'en doute, car le cru semble, là encore, excellent.

 

Sélectionnés parmi une centaine de candidats par un jury d'écrivains et de partenaires, ces dix jeunes ont tous en commun d'être passionnés de littérature. Pour le reste, chacun a son parcours bien à lui. Pierre-Antoine, 16 ans, prépare un CAP de tapissier à Tréguier, avec l'espoir de devenir décorateur d'intérieur. "J'adore me plonger dans les romans policiers, décortiquer les enquêtes." Fanny, 18 ans, est à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, une école prestigieuse, vivier de futurs hauts fonctionnaires. Elle penche plutôt pour les auteurs classiques, comme Voltaire, "ou la littérature russe. Je ne me lasse pas de relire Dostoïevski." Des profils différents, mais tous dévorent des bouquins. Plutôt rassurant, à l'heure où l'on parle tant d'une jeunesse esclave de l'image. Pour ce premier rôle en tant que jurés, tous avaient lu et relu les dix ouvrages en lice. Au moment de sélectionner cinq d'entre eux, deux sont arrivés ex aequo pour la cinquième place. Difficile de choisir entre "Eve de ses décombres", de la romancière mauricienne Ananda Devi et "En retard pour la guerre", le livre de Valérie Zenatti. Le premier emmène le lecteur à Troumaron, ce goulet de l'île Maurice où viennent se déverser les eaux usées du pays et où l'on recase les réfugiés des cyclones. Le second se situe bien ailleurs, à Jérusalem, en pleine Guerre du Golfe. C'est au troisième tour de scrutin que le suspense a prix fin. Les cinq livres sélectionnés par le jury des jeunes sont : "Falaises", d'OLIVIER ADAM (L'Olivier) ; "Eve de ses décombres", de ANANDA DEVI (Gallimard) ; "Le fou de Printzberg", de STEPHANE HÉAUME (Anne Carrière) ; "En attendant le roi du monde", d'OLIVIER MAULIN (L'esprit des péninsules) ; "Les doigts écorchés", de SYLVIE ROBIC (Naïve). Le jury se retrouvera le 5 juin à Saint-Malo, pour désigner le lauréat. Il est à parier que le vote sera encore serré.

 


 

Livres du prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs
 
par GEORGES GUITTON
 
Falaises, d'OLIVIER ADAM (chez l'Olivier), est l'un des cinq romans sélectionnés pour le prix Ouest-France/Etonnants Voyageurs. Le héros de Falaises a 31 ans, comme l'auteur. Il raconte sa vie. Plongée vingt ans en arrière quand sa mère s'est jetée du haut d'une falaise d'Etretat. Ensuite, la souffrance : le père mal-aimant, le frère qui disparaît... Litanie d'écorchures exposées avec un "lyrisme sec" cher à l'auteur. Falaises a fait forte impression sur les jeunes jurés. "Livre très très émouvant" (Elodie, de Longèves). Il y a certes la galère "mais il ne s'agit pas d'une lamentation continue. Adam a l'art de revenir au présent, sur le balcon face à la mer où il est heureux avec sa femme et son enfant" (Mélinée, de Parigné-le-Polin). Ce livre noir est aussi le livre de la possibilité du bonheur. Les jurés ont été sensibles aux qualités du style : "Livre remarquablement écrit" (Fanny, de Mérignac). "Style splendide et simple", note Gaëlle (de Talence) pour qui "c'est un livre qui nous ramène à notre propre existence, avec un narrateur dont on se sent très proche."

 

Le Fou de Printzberg, de STEPHANE HÉAUME (chez Anne Carrière), "est l'histoire d'un amour impossible sur fond d'enquête policière", résume l'un des dix jurés, Pierre-Antoine, de Perros-Guirec. Frémissant récit sur la banquise. Julien reçoit un message de son ami Costa, un célèbre architecte qui meurt accidentellement sur le chantier d'une station thermale futuriste dans l'océan Arctique. Entre les deux hommes, une femme étrange, Altaléna, qui a quitté Julien pour épouser Costa. Julien se rend donc à Printzberg pour éclaircir les circonstances de la mort de son ami et ramener en France son épouse. Avec Le Fou de Printzberg, Stéphane Héaume, 34 ans, a séduit le jeune jury. "On est emporté par cette histoire à suspense et par l'atmosphère glaciale. On plonge dans le livre et l'on va jusqu'au bout, sans en sortir", applaudit Mélinée, de Parigné-le-Polin. Apprécié aussi, "le lien mystérieux entre les personnages" (Elodie, de Longèves) et "la chute du roman, qui est vraiment du roman" (Marie-Aude, de Ploeren).

 

Les doigts écorchés, de SYLVIE ROBIC (chez Naïve). Quand on joue beaucoup de guitare électrique, on a les doigts écorchés. Sylvie Robic, 42 ans, native de Bretagne, enseignante, essayiste et romancière, nous entraîne sur les pas d'un groupe rock natif de Sheffield, les Hoggboys. Son héros-narrateur les a entendus par hasard en 2003. Le déclic : "Hoggboy n'a pas son pareil pour ressusciter l'exaltation radieuse de mes dix-sept ans, pour raviver malgré moi tant d'émotions ensevelies." Cela donne un récit haché où ressurgissent les années 1980 en même temps que la quête joyeuse de quelque chose de fort qui passe par la musique. Le héros finit par rencontrer les Hoggboys, notamment au Chabada, une salle d'Angers. Les jurés ont adoré ce petit livre plein de rythme et d'émotion retenue. "C'est construit comme des pistes de CD. Cela ouvre la voie à une nouvelle manière d'écrire", analyse Elodie, 17 ans, de Longèves. "C'est rock'n roll et classieux. On entend la musique énervée dans nos oreilles." (Gaëlle, 20 ans, de Talence). Jean-François, 15 ans, de Nantes de conclure : "Dommage que le livre soit trop court."

 

Eve de ses décombres, d'ANANDA DEVI (chez Gallimard). Ananda Devi, originaire de l'île Maurice, situe son livre sur sa terre natale. Quatre adolescents : Sad, Eve, Savita et Clélio, racontent : leur vie terrible, le quartier de Troumaron, sa misère, sa souffrance. Il y a Eve qui se prostitue, le crime qui rôde et, sans cesse, la violence. Ananda Devi, remarquable romancière, délivre cette histoire d'une écriture dense, poétique, maîtrisée. "Un livre original et poignant", estime Morgane, 15 ans, de Guipavas. "Par moments j'avais les larmes aux yeux. Ce livre est nettement au-dessus du lot", ajoute Céline, 17 ans, de Cossé-le-Vivien. "Ce roman est magnifique. Son découpage est singulier. Il montre une réalité que l'on ne soupçonne pas", note Gaëlle, 20 ans, de Talence. "Il y a un côté provocateur avec cette Eve qui se prostitue, mais c'est très fort" (Elodie, 17 ans, de Longèves). "Cela permet de comprendre la situation de la femme face à la violence dans les banlieues" (Marie-Aude, 15 ans, de Ploeren). "De réfléchir sur les rapports entre hommes et femmes", complète Mélinée, 16 ans, de Parigné-le-Polin.

 


 
Un Malouin voyageur chez les Yanomamis
 

Parmi les films présentés durant Etonnants Voyageurs, il y aura celui de THIERRY HUET, réalisé avec un autre Malouin, MARC GUYOT, chez les indiens Yanomanis. Il sera présenté au Festival des Etonnants Voyageurs, le samedi 3 juin à 11 h 40 à l'hôtel de l'Univers

 
par GERARD LEBAILLY, publié dans Ouest-France le 26 mai 2006

 

Le DVD a le format d'un documentaire télé (52 minutes) sur les Yanomanis, et ses auteurs ne cachent pas qu'ils comptent sur le festival Etonnants Voyageurs pour intéresser une chaîne. Il sera également présenté à des festivals à Douarnenez, et à Paris. Thierry Huet, 53 ans, patron d'une entreprise de couverture étanchéité, va depuis 14 ans aux confins du Venezuela, dans une tribu indienne de l'Amazonie. Ces deux dernières années, il en a ramené une vingtaine d'heures de films. Il s'est tourné vers un ami de longue date, Marc Guyot, 39 ans, réalisateur, pour faire le montage et les commentaires. Un travail à quatre mains qui débouche sur un voyage totalement dépaysant, fascinant, entre fleuve et forêt. Les auteurs n'ont pas voulu tomber dans le piège de la facilité, du sensationnel, du voyeurisme : "Ce n'est pas un zoo."

 

Pour ramener un tel reportage, il faut savoir se faire accepter. "Depuis 14 ans, je suis un peu devenu leur blanc. Une sorte de Père Noël qui leur apporte pour le troc des perles, machettes, limes, couteaux, du tissu rouge et autres objets qui s'inscrivent dans leur culture, sans la dénaturer. Il faut également une solide logistique en hommes et en matériel. Par exemple 2.000 litres de carburant pour descendre le fleuve pendant cinq à sept jours." Le challenge pour Thierry était d'aller vers des indiens authentiquement isolés, n'ayant jamais vu d'homme blanc, à la différence de ceux qui vivent près des missions. "Nous avons voulu délivrer une chronique au quotidien sur la difficulté de vivre, sans noircir le tableau. Même si leur fréquentation peut devenir dangereuse si l'on s'attarde trop, s'il y a la sueur, les moustiques, etc. Mais être primitifs, c'est un choix, ce ne sont pas des idiots. Leur spiritualité est omniprésente."

 


 
Ariane Ascaride lira à voix haute à Saint-Malo
 
Au festival Etonnants Voyageurs, qui débute samedi à Saint-Malo, des comédiens liront publiquement des textes. Parmi eux, Ariane Ascaride
 
par SABRINA ROUILLÉ, publié dans Ouest-France le 30 mai 2006

 

Elle vante les mérites de la lecture publique depuis longtemps. Ariane Ascaride est une comédienne convaincue des bienfaits de l'oralité du texte. Avec elle, le festival de littérature Etonnants Voyageurs a trouvé la personne adéquate. Comme Jacques Bonnafé, Emmanuelle Devos, Robin Renucci ou Marie-France Pisier, elle lira des textes choisis d'auteurs francophones ou étrangers dans l'espace "Livres en scène". Ariane Ascaride, héroïne du film Marius et Jeannette, a choisi Dessine-moi un coq, un recueil de nouvelles de Spôjmaï Zariâb, auteure d'origine afghane, exilée en France depuis plus de dix ans. "Elle évoque sa famille. Ce qu'elle raconte est terrifiant et en même temps, j'imagine, tellement réel. Elle dit à quel point l'obscurantisme peut anéantir le monde."

 

Actrice militante, Ariane Ascaride souligne l'importance de la lecture publique "dans une société où l'on ne se parle plus". Où lire est une activité enrobée de silence. "Je pense, au contraire, qu'il doit y avoir un partage autour d'un texte qu'on a aimé. Ce qui m'amuse, c'est de faire entendre des auteurs qu'on ne connaît pas ou très peu." Aujourd'hui, chaque soir à Paris, elle lit les textes de Serge Valetti, Marseillais lui aussi. Elle se souvient que lorsqu'elle lisait des lettres d'Algérie, les spectateurs lui confiaient qu'ils avaient le sentiment qu'elle s'adressait à chacun d'entre eux. "La lecture publique crée une profonde intimité. C'est un temps arrêté." Chez elle, "et surtout dans le métro", elle dévore les livres. Ceux de ses amis, comme Marie Desplechin, ceux qu'on lui conseille comme Le temps où nous chantions, de Richard Powers (Le Cherche Midi) et les auteurs méditerranéens, comme l'Egyptien Najib Mahfouz. "Egypte, Algérie, Israël, Inde... Il faut se donner la peine de découvrir ces écrivains qui parlent de tolérance d'une manière incroyable. Quand je les lis, j'y trouve une telle force, un tel courage ! Tous ces intellectuels se battent pour que leur culture continue à vivre, tout en absorbant la modernité."

 


 
Feria del Libro de Madrid

 

www.ferialibromadrid.com

 
Libros y ciencia : La 65ª Feria del Libro de Madrid se celebra en el Parque del Retiro entre el 26 de mayo y el 11 de junio 2006. El eje temático de esta edición es Leer la ciencia. Como cada año, por sus 350 casetas desfilarán los autores de mayor éxito para marcar el final de una temporada editorial que quiere celebrar el centenario de la concesión del Nobel a Santiago Ramón y Cajal.  
 

 
El sabio Ibn Jaldún regresa a Sevilla
 
Alianza de Civilizaciones - El Real Alcázar acoge una muestra dedicada al pensador árabe y las relaciones entre Oriente y Occidente en el siglo XIV
 
 
SANTIAGO BELAUSTEGUIGOITIA, El País, el 19 de mayo de 2006

 

El Real Alcázar de Sevilla acogió ayer la inauguración de la muestra Ibn Jaldún. El Mediterráneo en el siglo XIV : Auge y declive de los imperios. La exposición, que estará abierta hasta el 30 de septiembre, recorre un siglo lleno de intercambios entre Oriente y Occidente. La sangría ocasionada por la peste y las guerras coincide en el siglo XIV con avances intelectuales y científicos. Es un momento de globalización que sirve de pórtico a la explosión de avances del siglo XV. La exposición presenta a Ibn Jaldún (1332-1406), en el cuarto centenario de su muerte, como personaje clave e hilo argumental. Este pensador de origen yemení y ascendencia andalusí es considerado por muchos el padre de la Historia moderna.

 

La corte nazarí de Muhammad V fue el lugar en el que residió durante su estancia en Andalucía. Ibn Jaldún fue embajador de la corte nazarí ante el rey castellano Pedro I el Cruel. Precisamente, el Real Alcázar fue el lugar donde se produjo un encuentro entre Pedro I e Ibn Jaldún, que es recordado como el precursor de la filosofía de la historia. Ibn Jaldún, autor de la Muqqadima, fue un historiador que incidió en la lógica de los imperios, así como en su expansión y declive. Un historiador de la talla de Arnold Toynbee señaló que su trabajo era "el más grande que jamás haya sido creado por una inteligencia, en ningún tiempo y en ningún lugar". Nacido en Túnez, Ibn Jaldún se movió por las riberas del Mediterráneo como por su casa. Su paso por Marruecos, Granada, Castilla, Argelia, Egipto y Siria estuvo acompañado de misiones políticas de envergadura.

 

La exposición reúne un centenar de piezas procedentes de distintos países - Marruecos, Grecia, Argelia, Turquía, Italia, Francia y Siria, entre otros - en un marco, el Real Alcázar, que constituye un atractivo añadido. El Real Alcázar es el más antiguo recinto real y en uso de las monarquías europeas. Otro factor que puede contribuir a atraer al público es que la exposición estará abierta hasta las 23.30, lo que supone una buena ocasión para ver el Real Alcázar de noche. La muestra repasa las relaciones entre Oriente y Occidente y entre Europa y el mundo árabe-magrebí en un periodo clave. La exposición hace especial hincapié en el papel histórico de Sevilla y la península Ibérica en el siglo XIV. Virgilio Martínez Enamorado, uno de los comisarios de la muestra, explicó ayer que "el siglo XIV es un periodo de confrontación, seguramente el primer siglo globalizado de la historia de Occidente y Oriente". "El personaje de Ibn Jaldún ha sido el pretexto para explicar ese convulso siglo XIV con guerras interminables en Europa y con la decadencia del islam", señaló Martínez Enamorado, que es profesor de Historia Medieval de la Universidad de Málaga.

 

"La exposición quiere darle importancia al intercambio comercial del siglo XIV cuando se crean redes importantísimas entre Oriente y Occidente. En el centro de ese mundo está el mar Mediterráneo, que se abre al Atlántico. Ya hay un intento de Castilla, Portugal e Inglaterra de abrirse al Atlántico que se confirmará en el siglo XV. Ibn Jaldún hace un periplo desde Occidente hasta Oriente deteniéndose en Castilla y en todos los estados musulmanes de África y Oriente Próximo. El siglo XIV es un gozne, una situación de tránsito hacia un mundo nuevo que se abre en el siglo XV", comentó Martínez Enamorado. La muestra recala en algunos de los episodios fundamentales de ese siglo, como las luchas para la formación y consolidación de los reinos de la península Ibérica; la guerra de los Cien Años, que diezmó Europa ; la peste negra ; y las luchas continuas y los cambios de gobierno en el mundo árabe. El recorrido de la exposición se estructura en los siguientes apartados : El siglo XIV : tiempos y espacios ; La situación de los estados ; Guerras y expansiones ; Comerciantes y mercancías ; Demografía y Apocalipsis ; Geografía artística ; Perfil histórico y aportaciones culturales de Ibn Jaldún (1332-1406) ; El camino hacia el Renacimiento, y Sevilla en el siglo XIV.

 

Hay varias piezas que sobresalen en la muestra. La llamada Carta Magrebina representa el primer portulano (colección de planos de puertos) árabe conocido. Escrita en letra magrebí, muestra los principales puertos y fondeaderos de las costas del Mediterráneo Occidental. El tesorillo de monedas de Pedro I da cuenta de los grandes recursos de este monarca, que acuñó dos tipos de dobla (moneda castellana) en oro. Otra pieza de valor sobresaliente es el casco con el nombre del sultán Ibn Qalawun. Se trata del único casco que llevaba el nombre de este sultán mameluco. La silla prioral de Blanca de Aragón y Anjou muestra la belleza de sus pinturas al temple. El estandarte personal del sexto sultán meriní Abu l-Hasan'Ali es otra pieza a destacar. El estandarte fue tomado como botín por los castellanos en la batalla del Salado. Una estatua de un doctor procedente de Bolonia (Italia) atraviesa los siglos con su rostro reflexivo. Una espada cuya pertenencia se atribuye a Boabdil brilla también en el recinto. La muestra, que ha sido coordinada por Jerónimo Páez, está organizada por la Consejería de la Presidencia y la Consejería de Cultura a través de la Fundación El Legado Andalusí. La exposición cuenta con el patrocinio de la Fundación El Monte y Telefónica, así como con la colaboración de diversas instituciones (Ayuntamiento, Ministerio de Asuntos Exteriores y Ministerio de Cultura, entre otras).

 


 

Entr'acte : A bridge for the gap of Europe and Islam
 
by ALAN RIDING, International Herald Tribune, 2 March 2006
 
Paris. With memories still fresh of recent riots in immigrant suburbs of Paris, with anger still simmering over Danish cartoons lampooning the Prophet Muhammad, the Institut du Monde Arabe - the Institute of the Arab World - on the banks of the Seine might seem an unlikely refuge from the tensions straining relations between European and Muslim societies. Yet on a recent chilly Sunday, large crowds of French men, women and children - and only a smattering of foreigners - were visiting the institute to see an exhibition called "The Golden Age of Arab Sciences." And by the time the show closes on March 19, its organizers expect to have received over 200,000 visitors. Further, this is not a one-time phenomenon. A 2004-05 exhibition devoted to the pharaohs notched up a remarkable 700,000 visitors over eight months. In recent years, a score of other popular shows have also highlighted both the artistic heritage and the modern creativity of countries from Morocco, Algeria and Tunisia, to Lebanon, Yemen, Iraq and Saudi Arabia. In other words, for all the talk of a fresh schism between Christian and Islamic worlds, for all the perception of mounting resentment in European societies toward Muslim immigrants, the French, at least, seem interested in learning more about Arab culture.
So can culture serve as a bridge between Europe and the Middle East ? In recent decades, the traffic has been largely one-way, with Western popular culture - movies, television, music, fashion and the like - penetrating Islamic countries much as colonial power did in the 19th century. Yet something of a rediscovery of Islamic art is now under way in the West, with new Islamic galleries in the works at the Louvre, the Victoria & Albert in London and many other major museums. Still, the prevailing perception is that the European and Arab worlds are strangers who must learn to respect each other as equals. And this is where a show like "The Golden Age of Arab Sciences" can throw valuable light on the relationship. It demonstrates that in art, architecture, medicine, engineering, mathematics, geography and astronomy, these worlds are not in fact strangers.
Most pertinent, they share common roots in the ancient civilizations of Greece, Persia, Egypt and Mesopotamia. When Islam was born in the seventh century, however, Europe was living in the chaotic post-Roman era known as the Dark Ages. And while Arab power was first manifest through military might, its empire embracing the Middle East, North Africa, Sicily and much of Spain, Arab scholars picked up in many areas where the Greeks had left off. A crucial tool was translation, first of Indian and Greek texts into Arabic, then later of these and other Arab-language texts into Latin and Hebrew. In mathematics, for instance, while the Greeks made important advances in geometry, the Arabs became masters of algebra (our very word is Arabic in origin, from al-jabr) and trigonometry. Having adopted the zero from India, they also turned it into the key to multiplication.
The exhibition at the Institut du Monde Arabe tracks the development of Arab sciences through a series of fine objects - many, as it happens, borrowed from Western collections. There are stunning bronze astrolabes used to map the sky, as well as 10th-century maps underlining the importance of geography to the Arabs' empire. Small hand-held compasses were, in turn, vital for determining the direction of Mecca at prayer time. Chemistry is a good example of how knowledge flowed: in ninth-century Baghdad, the show recounts, Greek, Egyptian and Mesopotamian texts were translated into Arabic and enabled Arab scholars to advance in their own research. Similarly, enormous progress was recorded in medicine, illustrated here by anatomical drawings and surgical instruments. Hospitals and versions of medical schools were active in Damascus, Cairo, Baghdad and even Córdoba, in Spain. Engineering and art came together to create perhaps the best known Arab "science," architecture, with the 10th- century mosque of Córdoba - occupied by a Catholic church after the "reconquest" of Spain - among its treasures. Indeed, through the Arab presence in Spain and Portugal, Arab architectural style, including decorative tiles, also made itself felt in Latin America.
What makes this exhibition so different from the traditional displays of Islamic art in Western museums, then, is that it not only shows the extraordinary dynamism of Arab civilization between the eighth and 14th centuries, but also gives Arab culture its rightful place as one of the fonts of European art and science. In that sense, the Institut du Monde Arabe is fulfilling one of its mandates, that of deepening French knowledge of the Arab world. And yet, despite the success of its exhibitions, the institute remains something of a strange hybrid: Located in a striking building designed by Jean Nouvel, it has operated since 1987 as a partnership between France and 22 Arab countries. Its 150-member staff is multinational, but it is headed by a French political appointee, at present an octogenarian Gaullist, Yves Guéna. Further, while all its partners are committed to supporting its annual budget (22 million Euros, or 26 million Euros, in 2005), some Arab countries fail to pay up, with the result that the French Foreign Ministry is regularly called on to cover the deficit (2.6 million Euros last year).
As a cultural body ultimately subject to French and Arab political whims, then, the institute's freedom to address contemporary issues between Europe and the Arab world is limited. Many of its conferences and debates address cultural subjects or nonpolitical themes like health, although two recent debates were topical: One addressed the culture of violence under Saddam Hussein, and the other explored North Africa's "memory" of French colonialism. Some French and Arab scholars nonetheless believe the institute is well placed to do more to stimulate exchanges on broader issues dividing Europe and the Arab world. And many French appear to be ready. As the crowds flocking to the institute's exhibitions testify, they are more open to the Arab world than recent headlines might suggest.
 

 
New Middle East art centre opens
 
BBC, 4 July 2005

 

A new centre for Middle Eastern art and culture is officially opening at Oxford University. The Khalili Research Centre (KRC) for the Art and Material Culture of the Middle East is based in St John Street. The KRC was created thanks to a £2.3m donation from Professor Nasser D Khalili, an Iranian millionaire. The centre includes tutorial rooms for academic staff and researchers, lecture and seminar rooms and self-contained accommodation for visiting scholars.

 

Transcends divisions

 

The university said the KRC would become the hub for undergraduate and graduate teaching in Islamic art and archaeology. Jeremy Johns, the first director of the KRC, added: "The importance of this project is primarily academic, but not exclusively so, for the study of art and material culture transcends the ethnic, linguistic and religious divisions that plague the modern Middle East. The KRC is founded on the common ground of material and visual culture shared by all the great traditions of the region."

 

 
L’émergence d’une "littérature-monde"

par MICHEL LE BRIS

 

Nous l’annoncions il y a 13 ans, à Saint-Malo : c’est aujourd’hui un raz-de-marée. Un séisme dont les signes avant-coureurs commençaient à se faire sentir au tournant des années 80-90, avec le surgissement d’une génération d’écrivains, Salman Rushdie, Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi, Michael Ondatjee, Amitav Gosh. "Nous ressemblons à des hommes et des femmes d’après la Chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires, et le résultat, c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle", déclarait Rushdie. Transfuges, immigrés, nomades, nés dans une culture mais vivant dans une autre, déchirés entre leurs communautés, entre les traditions quittées et les libertés à gagner, "homes traduits" écrivant dans une autre langue que leur langue maternelle : Carlos Fuentès avait vu en ces auteurs les "messagers du 21ème siècle".

 

Comme il avait raison ! Et la contradiction (ou la déchirure) n’est plus entre écrivains émigrés, exilés, déplacés, et ceux restés au pays, entre Occident et Orient : la contradiction, d’externe est devenue interne et a travaillé tous les pays. Parce que l’Occident est entré en Orient et le bouleverse. Ces croisements, ces processus d’hybridation : le nouveau monde en train de naître. Que les plus jeunes écrivains disent avec une force rare. Très exactement cela, l’émergence d’une "littérature monde". La littérature n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle s’attache à dire le monde, à l’inventer, à lui donner un visage, un langage, quand elle établit avec lui un rapport d’incandescence. Sans doute ces télescopages de cultures, ces métissages parfois, ces hybridations sont-elles rarement une partie de plaisir, s’accompagnent de bien des douleurs - mais n’est-ce pas précisément la fonction de la littérature que de faire œuvre de ce chaos, de le mettre en forme, de le nommer, et du même coup de le rendre habitable ? Si tel est le cas, elle n’a jamais été aussi nécessaire.

 


 

Pour une littérature monde francophone

 

"Pendant longtemps, ingénu, j’ai rêvé de l’intégration de la littérature francophone dans la littérature française. Avec le temps, je me suis aperçu que je me trompais. La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules enlacent plusieurs continents. Son histoire se précise, son autonomie éclate au grand jour [...]. La littérature française est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone. Ce n’est qu’à ce prix que nous bâtirons une tour de contrôle afin de mieux préserver notre langue, lui redonner son prestige et sa place d’antan..." Alain Mabanckou (Le Monde, 18 mars 2006)

 


 

Une francophonie sans français ?

 

"Peut-on imaginer, un jour, une intégration des destinées polychromes dans le rayonnement francophone ? Assistera-t-on à la naissance d’un lectorat français sensibilisé par des questions d’enfance africaine, de conséquences de l’indépendance en Inde, de destinées tziganes, de castes ? Les amours illicites et fatales d’une Indienne du Kerala et d’un intouchable toucheront-elles autant les lecteurs français que les émois amoureux des acteurs du microcosme parisien ? On me rétorquera : encore faut-il des écrivains francophones de cette qualité ! Je doute que les talents se recrutent exclusivement parmi les anciens administrés de la Couronne britannique. Je trouve suspecte l’idée d’une dégénérescence congénitale des héritiers de l’empire colonial français." Anna MoÏ (Le Monde, 25 novembre 2005)

 


 

La francophonie est une chance
 
Une réponse au texte d'Amin Maalouf, "Contre la littérature francophone" ("Le Monde des Livres" du 10 mars ; lire ci-dessous)
 
par ALEXANDRE NAJJAR, publié dans le Monde des Livres du 24 mars 2006

Ecrivain libanais francophone, l'auteur a écrit notamment Le Roman de Beyrouth (Plon, 2005)

 

J'ai lu avec intérêt l'article publié par Amin Maalouf dans les colonnes du "Monde des livres" (du 10 mars), où il considère que la notion d' "écrivain francophone" ne repose sur aucun critère défini et conduit à une sorte de ghetto en créant une discrimination inacceptable entre littérature française et littérature écrite par les étrangers en français. Cet article soulève des questions pertinentes (l'absence de critères précis, les réticences de certains à considérer les auteurs français eux-mêmes comme "francophones" ou leur refus d'inclure les écrivains francophones dans les traités de littérature française...) et exprime bien le malaise qu'éprouvent les écrivains étrangers installés en France et naturalisés français dans la mesure où leur intégration demeure incomplète à leurs yeux tant qu'ils sont qualifiés de "francophones".

 

Mais il n'est pas à l'abri de la critique : poussé à l'extrême, le raisonnement d'Amin Maalouf conduirait à abolir tous les particularismes et à faire abstraction de la langue et de la nationalité pour aboutir à une sorte d'écrivain sans passeport. Pour séduisante qu'elle soit, cette vision est utopique et va à l'encontre des efforts entrepris pour protéger la diversité culturelle (que Maalouf lui-même considère justement comme "notre première richesse") et s'opposer aux dangers connus de la mondialisation. En outre, la thèse de l'auteur du Rocher de Tanios reflète mal la réalité telle que nous l'éprouvons, nous autres, écrivains "francophones" ou "d'expression française" établis hors de France.

 

Dire d'un écrivain libanais, québécois, tunisien ou sénégalais qu'il est "francophone" n'est pas réducteur, bien au contraire : ce statut lui confère une certaine universalité en le plaçant, d'emblée, au sein d'un ensemble qui compte aujourd'hui une cinquantaine de pays francophones et lui permet de s'adresser à deux publics : "celui, immédiat, qui partage son univers référentiel, et un autre, plus éloigné, à qui il doit rendre sa culture intelligible", selon la formule de Lise Gauvin.

 

La francophonie apparaît plutôt comme une chance tant pour les écrivains étrangers que pour les Français eux-mêmes. Les premiers s'intègrent, du fait même de leur adoption de la langue française comme moyen d'expression et de communication, dans la vaste famille francophone et peuvent, à partir de cette tribune, mieux défendre leur identité culturelle et mieux transmettre les idées qui les préoccupent, sachant, du reste, que de nombreuses études relèvent des correspondances frappantes, aussi bien thématiques que stylistiques, entre les différents auteurs francophones ; les seconds trouvent dans ces écrivains venus d'ailleurs de nouvelles sources d'inspiration, des formes inédites d'expression, des images et des mots savoureux... Au demeurant, le "clivage" dont parle Amin Maalouf, lui-même lauréat du plus prestigieux prix littéraire français, n'est pas patent : il existe entre littérature francophone et littérature française une osmose permanente, une synergie féconde, un enrichissement mutuel.

 

Lors de son passage à Beyrouth en 1994, François Nourissier avait bien souligné cette idée : "De 1973 à 1993, cinq écrivains francophones de la Suisse, du Canada, du Maroc, des Antilles et du Liban ont obtenu le prix Goncourt. Il est certain qu'il y a là une volonté très claire... Cela est d'ailleurs bien accepté par les auteurs français et par le public. La littérature francophone peut être bénéfique à la langue française à deux niveaux. D'abord, au niveau de la langue. Le français est une langue assez fixe (...). De nouvelles façons d'écrire, des mots nouveaux empruntés à un autre langage peuvent l'enrichir (...). D'autre part, du point de vue de la richesse d'inspiration, la littérature francophone peut beaucoup nous apporter. Une des faiblesses du roman français contemporain, c'est quand même une certaine répugnance à traiter les grands problèmes : on fait de l'intimisme, on fait du laboratoire, on fait de la littérature de recherche, très cérébrale. Il n'y a plus d'équivalent aujourd'hui au travail de Zola, Flaubert ou Balzac ; il n'y a plus, sur les grands problèmes de la société française, une sorte de compte-rendu romanesque de grande qualité. C'est une inspiration que nous avons perdue. Or, il y a un souffle différent qui passe avec des écrivains qu'on va chercher un peu plus loin..." Pourquoi, dès lors, remettre en question l'idée de littérature "francophone", pourquoi semer le doute dans les esprits ?

 

L'indifférence affichée quelquefois à l'égard des littératures francophones n'est pas signe d'hostilité, mais de méconnaissance. Nous n'avons jamais éprouvé en France cette prétendue ségrégation vis-à-vis des auteurs francophones ; nous n'avons jamais perçu chez les Français la volonté de nous "exclure" sous prétexte que nous sommes "francophones". A l'heure où s'achève le Salon du livre de Paris, qui a réuni des dizaines d'auteurs ayant le français en partage, affirmer que la francophonie est un "outil de discrimination" est profondément injuste : elle est, et restera, un formidable espace d'échange, de fraternité et de dialogue.

 

Ces considérations faites, force est de constater que le véritable enjeu, aujourd'hui, est moins le statut des écrivains francophones que l'avenir de leur langue d'adoption, menacée, de moins en moins présente à l'étranger, marginalisée dans les domaines des nouvelles technologies de la communication et de la recherche scientifique. Comment organiser "le combat pour le français" ? Par quels moyens les instances de la francophonie entendent-elles consolider la place du français dans le monde ? Comment faire face à l'hégémonie d'une langue unique et aux dangers réels d'une pensée unique ? Il est heureux que des auteurs comme Claude Hagège ou Dominique Wolton se mobilisent, dans des ouvrages récents, pour réveiller les consciences et inciter le pouvoir politique à mieux défendre le français. Dans ce combat, les écrivains francophones seront assurément en première ligne. Car défendre la langue française, c'est, avant tout, se battre pour une certaine idée de la liberté.

 


 

Contre "la littérature francophone"

 

Prix Goncourt 1993 (Le Rocher de Tanios), Amin Maalouf exhorte la France à se regarder dans "le miroir du temps"

 

par AMIN MAALOUF, publié dans le Mondes des Livres du 10 mars 2006

 

Pourtant, à l'origine, tout cela partait d'une excellente idée. Je ne sais plus si c'était Bourguiba ou Senghor qui l'avait formulée en premier. Peu importe, le concept venait à son heure. La France et ses anciennes dépendances avaient hâte de dépasser les traumatismes de l'ère coloniale vers une alliance consentie, bâtie sur le terrain le plus stable et le plus élevé qui soit, celui de la langue commune. Plus de colons, plus d'indigènes, plus de "second collège" ; les ancêtres gaulois n'étaient plus exigés à l'entrée. De Montréal à Phnom Penh, de Lyon à Brazzaville, de Bucarest à Port-au-Prince, tous ceux qui avaient "la langue française en partage", ceux qui étaient nés en son sein comme ceux qui l'avaient adoptée, et même ceux qui avaient le sentiment de l'avoir subie, se retrouvaient désormais égaux, tous frères en francophonie, unis les uns aux autres par les liens sacrés de la langue, à peine moins indissociables que ceux du sol ou du sang.

 

Le "glissement sémantique" s'est produit par la suite. Je parle de "glissement" parce qu'il n'y avait là aucune intention pernicieuse. Il semblait naturel, en effet, dès lors qu'on avait constitué un ensemble global francophone, mis en place des institutions francophones, tenu des sommets francophones, que l'on se mît à parler de littérature francophone et d'auteurs francophones. Car, après tout, qu'est-ce qu'un auteur francophone ? Une personne qui écrit en français. L'évidence... du moins en théorie. Car le sens s'est aussitôt perverti. Il s'est même carrément inversé. "Francophones", en France, aurait dû signifier "nous" ; il a fini par signifier "eux", "les autres", "les étrangers", "ceux des anciennes colonies"... En ces temps d'égarement où les identités se raidissent et où l'universalisme est en perpétuelle régression, les vieux réflexes sont revenus. Peu de gens auraient l'idée d'appeler Flaubert ou Céline "francophones" ; et même des écrivains d'origine étrangère, s'ils ne viennent pas d'un pays du Sud, sont vite assimilés à des écrivains français ; je n'ai jamais entendu décrire Apollinaire ou Cioran comme des "francophones"...

 

J'ai passé récemment en revue une longue liste de noms pour tenter de cerner les critères qui régissent ce clivage. Ce que j'ai découvert, j'aurais honte de l'écrire. Même si je ne faisais qu'énumérer ces critères, je me sentirais souillé. Disons seulement qu'il y a là des subtilités discriminatoires indignes de la France, indignes de ses idéaux, indignes de ce qu'elle représente dans l'histoire des idées et des hommes... Devrais-je aligner les exemples ? Evoquer le cas de ces universités où l'on ne peut plus étudier l'oeuvre d'un écrivain "francophone", sauf si l'on fait un parallèle avec un écrivain proprement français ? Non, je m'arrête là, pour dire seulement, à mi-voix mais avec fermeté, et avec solennité : mettons fin à cette aberration ! Réservons les vocables de "francophonie" et de "francophone" à la sphère diplomatique et géopolitique, et prenons l'habitude de dire "écrivains de langue française", en évitant de fouiller leurs papiers, leurs bagages, leurs prénoms ou leur peau ! Considérons les dérapages passés comme une parenthèse malheureuse, comme un regrettable malentendu, et repartons du bon pied !

 

En cela, nous rejoindrions ce qui se pratique déjà dans les espaces linguistiques les plus épanouis et les plus conquérants, ceux de la langue anglaise ou de la langue espagnole, qui ne connaissent plus aucune ségrégation de cet ordre. Personne n'aurait l'idée de distinguer les "écrivains espagnols" des "hispanophones", ni les "anglais" des "anglophones". Il y a des écrivains de langue anglaise, tout simplement, qu'ils soient noirs ou blonds, qu'ils viennent de Birmingham, de Dublin, de Calcutta ou de Johannesburg ; et des écrivains de langue espagnole, qu'ils soient Andalous, Colombiens ou Guatémaltèques...

 

Ai-je besoin de le dire, ces appellations unificatrices n'abolissent point la diversité. Il y a une littérature africaine de langue anglaise, une littérature indienne, des littératures caribéenne, nord-américaine, irlandaise, etc. Chez nous de même ; on n'écrit pas de la même manière à Dakar, à Bruxelles, à Beyrouth, à Alger, à Toulouse, à Québec et à Fort-de-France. Nous avons nous aussi notre littérature africaine de langue française, notre littérature antillaise, notre littérature nord-américaine... La diversité des voix est notre première richesse. Ce qu'il s'agit d'abolir, ce sont les oppositions stériles et discriminatoires : littérature du Nord contre littérature du Sud ; littérature des Blancs contre celle des Noirs ; littérature de la métropole contre celle des périphéries... Il ne faudrait tout de même pas que la langue française devienne, pour ceux qui l'ont choisie, un autre lieu d'exil !

 

Cela étant dit, mon propos n'est pas de défendre une quelconque "confrérie" des écrivains migrants. Eux se nourrissent de l'adversité autant que de l'hospitalité, de la souffrance plus que de la joie, du confinement mieux encore que de la liberté - de tout cela est faite la littérature, depuis toujours. Pour eux, je ne me fais pas de soucis. Pour la France, je m'en fais. Car ce dérapage sémantique est, à l'évidence, un symptôme. Si la notion de "littérature francophone" a été pervertie, détournée de son rôle rassembleur pour devenir un outil de discrimination, si le mot qui devait signifier "nous tous" a fini par signifier "eux", "les étrangers", c'est - ne nous voilons pas la face ! - parce que la société française d'aujourd'hui est en train de devenir une machine à exclure, une machine à fabriquer des étrangers en son propre sein.

 

Son carburant, la peur. Peur de l'Europe, soudain ; - encore un "nous" qui s'est transformé insidieusement en "eux" ! Peur des Anglo-saxons. Peur de l'islam. Peur de l'Asie qui s'élance. Peur de l'Afrique qui piétine. Peur des jeunes. Peur des banlieues. Peur de la violence, de la vache folle, de la grippe aviaire... Peur et honte de son passé, au point d'enterrer ses dossiers et de ne plus oser célébrer ses victoires. Ceux qui chérissent la France et qui se sont nourris de son Histoire, ceux qui y sont nés comme ceux qui l'ont choisie, ne peuvent que souffrir au spectacle d'une société tremblante et honteuse qui n'ose plus se regarder dans le miroir du temps.

 

Sans doute certaines peurs ne sont-elles pas injustifiées. Ce siècle a fort mal commencé, les forces de l'obscurantisme et de la régression sont manifestement à l'oeuvre, sur tous les continents ; certains jours, elles paraissent même triomphantes. Mais n'est-ce pas là une raison supplémentaire pour que la France ne se trompe pas de combat ? En entrant dans la logique des crispations identitaires, on perd sa propre raison d'être, on perd sa crédibilité morale et sa place parmi les nations... Or le monde a besoin de la France. Quand elle soutient des causes justes, elle peut encore faire la différence ; moi qui viens du Liban, je puis en témoigner. Mais le monde n'a pas besoin de n'importe quelle France. Il n'a que faire d'une France frileuse et déboussolée qui veut se protéger des fantomatiques "plombiers polonais" voleurs d'emplois, et se démarquer à tout prix de ces poètes étranges qui viennent de si loin pour lui voler sa langue.

 


 

Faire passer de l’air dans la littérature

 

Depuis la Bible ou l’Odyssée d’Homère, le voyage n’a pas cessé de bousculer la littérature. Eclairage avec Michel Le Bris, écrivain, historien des flibustiers et du romantisme, biographe de Stevenson et créateur du festival Etonnants Voyageurs, à Saint Malo

 

Propos recueillis par LOUIS IMBERT, publiés dans Muze le 29 mai 2006  www.muze.fr

 

- Qu’est-ce que c’est, un écrivain voyageur ?

 

Un écrivain. C’est-à-dire quelqu’un pour qui toute langue est étrangère. A commencer par la sienne. Et de même, le monde. Quelqu’un qui tente d’établir entre les deux comme un rapport d’incandescence, pour tenter de les habiter. Parce que la littérature n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle dit le monde. Parce que c’est la parole vive du monde qui sans cesse empêche la littérature de se refermer en clichés, en stéréotypes, en paroles mortes, en jeux de mots. Chaque écrivain a ses propres raisons de prendre la route. Mais quand l’ordinaire des jours pèse comme une prison, que notre monde semble se refermer, se faire trop vieux, alors la littérature de voyage immanquablement resurgit. Voyez le romantisme : Gérard de Nerval part alors en Orient, Victor Hugo sur les rives du Rhin... De même, à la fin du XIXe siècle, Stevenson entend à toute force s’échapper à l’Angleterre victorienne, parcourt le monde, se frotte à la culture samoane, et invente ce faisant une littérature "autre". Avant lui, il y avait eu Melville. Quelques années plus tard, Victor Segalen s’embarquera pour l’Océanie, et la Chine... Un écrivain voyageur, ça n’est pas quelqu’un qui entend nourrir un "genre littéraire" : il cherche à tracer des chemins pour ouvrir de nouveaux espaces, à faire passer de l’air dans la littérature. Et dans la société, quand toutes deux commencent à sentir le moisi... Considérez les expressions populaires : on part "pour se changer les idées" - c’est à dire en avoir, qui ne soit pas le caquet du troupeau, le moulin à prières des idéologies...

 

- Cela pourrait ressembler à une fuite ?

 

Ca vous gênerait ? Attention : c’est généralement le reproche fait par les garde-chiourmes de tous poils, à ceux qui revendiquent le droit de sortir de la prison qu’on leur peignait aux couleurs du paradis. Communiste, par exemple. J’ai connu ça. C’est même ce qui distingue le "militant" du "dissident". Autre manière de dire que ça a un sens politique, fort. Je fais partie d’une génération d’écrivains apparus à la fin des années 1970, au moment de l’effondrement du marxisme - j’en fus un des acteurs, par mon essai L’homme aux semelles de vent. Il fallait oser, effondrer les murailles, si l’on voulait respirer enfin à l’air libre. C’est comme cela que je me suis retrouvé classé "nouveau philosophe", alors qu’il s’agissait d’un essai de "philosophie voyageuse". Ce que l’on n’a pas vu sur le coup, mais qui crève les yeux, rétrospectivement : en 1977, la même année, Gilles Lapouge publie les Equinoxiales, Alain Borer part sur les traces de Rimbaud en Abyssinie, Jean-Marie Le Clézio publie Désert, Hugo Pratt invente Corto Maltese, Jacques Meunier publie les Gamins de Bogota, Jean Rolin Chemins d’eaux, et Jacques Lacarrière Chemins faisant, tandis qu’en Angleterre paraît un livre culte : En Patagonie, de Bruce Chatwin ! Si ça n’est pas la naissance d’un mouvement, cela... Après, ça a été mon combat : création de la revue Gulliver pour rassembler tous ces auteurs, lancement de plusieurs collections, chez Payot, Phébus, la Table Ronde, puis Flammarion, Hoebeke... Avant de créer en 1990 le festival Etonnants Voyageurs, qui tout de suite a été un grand succès. Et c’est ainsi que j’ai fait découvrir un certain nombre de "grands anciens" oubliés - à commencer par Nicolas Bouvier, dont j’ai été l’éditeur. Nicolas avait publié son chef-d’œuvre, L’usage du monde, en 1963, dans l’indifférence totale de la critique. Il a fallu que les grands clercs de l’idéologie cèdent la place pour qu’on le remarque enfin ! Il fallait aussi que le public en ressente l’urgence : au sortir de décennies d’abrutissement, le besoin de réapprendre "l’usage du monde". Un peu comme on réapprend à marcher.

 

- Ecrire sur le voyage, est-ce une façon de ne plus parler seulement de soi ?

 

C’est une démarche à l’exact opposé de ce qu’en France on a appelé "l’autofiction" - cette pauvre chose d’une coterie à l’agonie, qui tente de survivre comme une fleur en pot, pour ne rien savoir du rugissement du monde, au-dehors. Celle-là, d’une certaine manière, est morte le 11 septembre - puisque le "dehors" est entré par effraction, ce jour-là, dans la bulle où l’on se croyait entre soi, à l’abri. A l’exact opposé ? En apparence, seulement : la littérature voyageuse n’ignore pas la littérature du moi, bien au contraire - mais d’un "moi" mis à l’épreuve de l’autre, et du dehors, d’un moi transformé, concassé, révélé à lui-même par son rapport à l’autre. Deux phrases de Stevenson sont à penser ensemble : "le dehors guérit" ( du trop plein de soi, en particulier) et "tout récit de voyage réussi est un fragment d’autobiographie." Mais ça n’a plus rien à voir avec le maigre brouet des anorexiques claustrophobes. C’est contre cela que nous avons fondé le festival "Etonnants Voyageurs", à Saint-Malo, en 1990. Une ville de corsaires ! Ça tombait bien.

 

- Le récit de voyage a-t-il encore un sens, maintenant que chacun peut faire le tour du monde ?

 

Pourquoi courir le monde puisqu’il est partout identique, Mac Do et Coca Cola à chaque coin de rue ? Cette question, c’est une spécialité française. On a du me la poser dix mille fois ! Curieusement, jamais par des journalistes ou des critiques étrangers. Il faut vivre la tête enfouie dans le sable pour ne pas voir qu’un monde devant nous disparaît, qu’un autre est en train de naître, inquiétant, fascinant - et que nous attendons des artistes, précisément, qu’ils nous le donnent à voir. Rien à voir avec "l’universel reportage" : Bruce Chatwin a dit joliment qu’il "appliquait au réel la technique de narration du roman, pour révéler la dimension romanesque du réel." Il faut un vrai travail littéraire, un rapport d’incandescence avec le monde. C’est toute la différence avec les récits de voyage ou d’exploration au sens classique. Le monde est beaucoup plus complexe, beaucoup plus obscur qu’il y a trente ans, parce qu’il n’y a plus d’explications pré-mâchées pour servir de béquilles, quand le moulin à prières des idéologies nous donnait des réponses sur tout pour ne plus avoir peur dans le noir - à condition de ne plus se poser de questions sur rien. On voit apparaître des livres comme ceux de Jean Hatzfeld (Dans le nu de la vie), qui s’inventent à la frontière du journalisme, de la fiction et de l’essai. Probablement parce qu’on cherche de nouvelles formes, pour dire le monde nouveau. Ainsi, un écrivain d’origine indienne comme Suketu Mehta écrit la biographie de Bombay, dans Maximum city, en racontant l’énorme et douloureuse naissance d’une ville, où la modernité accouche de quelque chose de nouveau. Le livre devrait paraître à l’automne prochain : il est magnifique.

 

- Où va, aujourd’hui, la littérature voyageuse ?

 

Elle est marrante, votre question : où va le voyageur ? S’il le savait, il n’irait pas. Alors paraphrasons le poète : dans l’inconnu, pour chercher du nouveau ! L’année dernière, nous avions pris comme thème du festival la "littérature qui vient" : un choix de ceux qui nous paraissaient les plus grands parmi les jeunes écrivains du monde entier. Ce qui frappait le plus, véritable phénomène planétaire, c’était le déferlement d’auteurs "métis", ceux-là qui vivent en eux-mêmes le télescopage de différentes cultures - ces "hommes traduits" dont parle Salman Rushdie. Un grand nombre de ces nouveaux auteurs, d’ailleurs, se réclament de lui . Une "littérature-monde" est en train de naître. Choisirons-nous de nous barricader, une fois encore, ou bien oserons-nous prendre le large ? C’est tout l’enjeu des temps présents. Et, vous le voyez bien, pas seulement en littérature. Mais je reste optimiste : le fond de l’air littéraire français se fait plus vif, me semble-t-il, ces temps-ci...

 


 

Interview de Michel Le Bris pour La Vie

Propos recueillis par JEAN-LUC POUSSIER le 29 mai 2006

 

- Cette année, pour Etonnants Voyageurs, vous avez choisi pour thème "Orients rêvés, Orients réels"

 

Orient, et pas Asie, Extrême, ou Moyen Orient. Parce que l’Orient est d’abord un continent imaginaire, forgé par l’Occident comme la figure même de son "Autre", la figure de "l’Ailleurs", et qu’il n’a cessé de déplacer au fil de l’histoire : quand Byron part en Grèce, il s’imagine partir en Orient ! Dire "Orient" c’est donc déjà dire le rapport entre Orient et Occident, c’est déjà s’interroger sur soi. Dire "continent imaginaire" n’est pas péjoratif, pour moi. Le réel se tisse d’imaginaire, n’est perceptible qu’à travers lui - sinon la création artistique ne serait que jeu futile. Ce sont d’immenses savants, d’immenses poètes qui se sont lancés ainsi dans "l’Orient immense" ! Dont certains seront à Saint-Malo, justement... Et puis il y a la réalité d’aujourd’hui, de mondes en pleine mutation. De nomadismes massifs, volontaires ou contraints. Où l’Orient est entré en Occident - ne serait-ce que par l’apport de populations immigrées, et le phénomène de "deuxième génération", de jeunes qui sont deux cultures à la fois et apprennent à les conjuguer. Où l’Occident est entré en Orient - ne serait-ce que du fait de l’expansion économique, du progrès technique, de la circulation planétaires des musiques, des films, de modes de comportement, d’exigences démocratiques, d’un surgissement de l’idée "d’individu", qui lui est lié... Cet entremêlement, ces oppositions, ces rapprochements - et ce qui naît de neuf de cela : le thème du festival.

 

- Vous recevrez huit écrivains indiens. Quelle sera leur place dans le festival ?

 

Huit, oui, parmi une cinquantaine venus d’un peu partout, de l’Egypte au Japon, de l’Afghanistan au Vietnam. Plus une bonne soixantaine d’auteurs français liés à cette thématique orientale. Sur 200 invités au total ! Mais vous avez raison : l’Inde y a une belle place. Parce qu’il nous a semblé qu’il y avait là-bas une véritable explosion de créativité. Et c’est vrai tout autant pour les "écrivains de l’intérieur" que les écrivains de la diaspora. D’ailleurs, on pourrait dire que ce sont ces derniers qui ont joué le rôle de déclencheurs. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y avait pas avant d’immenses écrivains indiens, comme Tagore. Simplement, quelque chose a changé au tournant des années 80. Parce que le monde changeait, et même basculait.

 

- Où cela a-t-il commencé ?

 

Ça a commencé par les émeutes dans les banlieues des grandes villes londoniennes - qui étaient largement le fait des immigrés de deuxième génération. Ça s’est poursuivi par le surgissement d’une génération d’écrivains, tous enfants de l’ex-empire britannique : Salman Rushdie, Kazuo Ishiguro, Hanif Kureishi, Amitav Gosh, Michael Ondatjee, etc., qui ont littéralement pris d’assaut les lettres anglaises, les ont bousculées, revivifiées. En faisant de ce télescopage culturel la matière même de leurs œuvres. Il faut voir ce que ça veut dire : mettre en forme ce chaos, dans une œuvre, le nommer, c’est commencer à le rendre habitable. C’est la fonction même de l’art. Nous sommes dans une nouvelle phase.

 

- Où en sommes-nous aujourd’hui ?

 

Le clivage est moins net entre les "écrivains de l’intérieur" et les "écrivains de l’extérieur" - du moins entre certains d’entre eux. Parce que la mobilité est plus grande. Un Pankaj Mishra se partage sans problème entre Londres, New York et New Delhi. Il écrit régulièrement dans la New York Review of Books, cite comme références littéraires majeures, pour lui, les auteurs européens et russes, et vient de publier un beau livre sur Bouddha. Ça nous avait déjà frappé l’année dernière, d’ailleurs, alors que nous faisions un "tour du monde" des jeunes écrivains : à peu près tous citaient comme influences majeures des auteurs européens ou américains. Un Rana Dasgupta (Tokyo, vol annulé) formidablement doué, a été élevé à Oxford, a vécu un peu en France, en Malaisie et aux Etats Unis. Rattawut Lapcharoensap (Café Lovely) gamin surdoué, se partage entre Thailande et Etats-Unis. Il est moins net aussi parce que l’Occident d’aujourd’hui est entré en Inde. Avec l’explosion technique, économique. Du coup les auteurs les plus intéressants à mon sens, attachés à donner à voir cette Inde nouvelle en train de naître, se retrouvent dans la situation d’avoir à dire, comme leurs aînés à Londres ou Liverpool, mais cette fois sur place, ce télescopage. Pour, contre, ça c’est un autre problème. Ce qui me passionne, ce sont ces phénomènes d’hybridation : les figures multiples du monde qui vient. C’est ce qui fait la force, et la séduction singulière du roman de Tejpal, Loin de Chandigarth : la manière dont il insère tout un imaginaire indien dans les formes romanesques anglo-saxonnes, jusqu’à les faire expliquer.

 

- Aux côtés de Tarun Tejpal (Loin de Chandigardh), pourquoi ne pas avoir fait venir Vikram Seth (un garçon convenable) ou encore Arundathi Roy (le Dieu des petits riens) qui sont édités en français ?

 

Parce que Vikram Seth n’a rien publié en français depuis un moment - mais il est déjà venu à Saint-Malo. En 1995. Et nous avons invité Arundathi Roy, mais elle n’était pas libre.

 

- Quels sont les thèmes abordés et les parti pris de ces jeunes auteurs ? Que racontent-ils ? Quelle est la part de l’histoire dans le roman indien ?

 

J’ai beaucoup de mal à penser en ces termes. Qu’à vrai dire je ne comprends pas, s’agissant de littérature, et pas d’idéologie. La richesse d’une littérature, c’est sa diversité. La multiplicité des histoires racontées. Des thèmes, si vous y tenez. Vous voulez vraiment rentrer tout ça dans des boîtes ? Avec une Taslima Nasreen, par exemple, c’est facile - et son combat est éminemment respectable, son témoignage est émouvant, il faut la soutenir, mais il ne s’agit pas à proprement parler d’un écrivain. Enfin, pour moi... Un Tarun Tejpal, par exemple, est exemplaire : fondateur-directeur de la revue Tehelka ( aujourd’hui Tehelka.com ) il a été de tous les combats contre la corruption, le fanatisme religieux, les délires identitaires, menacé pour cela de mort - mais son roman n’a rien à voir avec cela. Et je regrette que le livre de Suketa Mehta, Maximum City, n’est pas pu être prêt à temps en France, formidable livre, livre d’engagement, mais de tout l’être d’un écrivain pour dire, avec tous les moyens de la littérature, le Bombay d’aujourd’hui. Ça c’est de la littérature "engagée" - dans l’effort de dire le monde ! Devant le surgissement d’un monde nouveau, il y a toute la gamme des positions, la crainte, le refus, la fascination. La fatwa contre Rushdie a pour moi valeur de symbole : Rushdie ou les intégristes ? Entre les deux, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. La douleur de sentir un monde traditionnel en péril de disparaître. L’excitation de sentir qu’un monde neuf vient. Qui sera l’Inde, aussi, mais différente. Dont chacun sera l’acteur.

 

Ce qui m’intéresse, moi, c’est que l‘on vienne au festival sans trop chercher à appliquer ses catégories à priori - que l’on vienne pour découvrir les voix multiples du monde, là-bas, en train de se faire. Ce qui me frappe chez les plus jeunes, c’est l’absence de parti pris. Un Rana Dasgupta se revendique comme écrivain, point, ne veut pas se laisser embarquer dans des combats idéologiques, ni des schémas identitaires. Indien, il se sent du monde entier. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne "s’engagent" pas. D’abord parce qu’il y a des combats à mener au nom des valeurs auxquelles on croit. Bien sûr vous trouverez des défenseurs de l’Inde éternelle, surtout chez les plus vieux, écrivant comme Verma en hindi. Et ça peut être respectable. Mais gardons-nous nous-mêmes du "regard de l’ethnologue" ( ou du touriste) - qui aimerait tant que ses objets d’étude ne bougent jamais plus. Depuis quand existe-t-il des identités immobiles ? Qui refuse le mouvement, la transformation, meurt. Ce que nous disons "tradition" a été à un moment donné la nouveauté qui balayait des "traditions anciennes". Jusqu’où faut-il remonter, aux premiers grands primates ? C’est de la responsabilité des écrivains, des artistes, de faire le tri : dans l’avènement du monde nouveau que soit préservé le meilleur de la "tradition". C’est d’ailleurs pourquoi j’apprécie tant Loin de Chandigarh ! Alors, quelle place à l’histoire ? Elle est éminemment variable. Chaque époque marque sa nouveauté en réinterprétant l’histoire. C’est encore vrai aujourd’hui. C’était l’ambition d’un Shashi Tharoor, dans le Grand roman indien. Ça peut paraître loin des jeunes préoccupés de dire surtout le neuf qui émerge - mais ça ne l’est pas forcément : on ne pose jamais au passé que les questions du présent, et celles-ci changent comme change le présent.

 

- Quelles sont les formes littéraires empruntées par les écrivains indiens, essais, romans, policiers, biographies ... ?

 

Quelle drôle de question ! Toutes les formes littéraires occidentales, bien sûr. Et d’abord le roman qui s’accorde le mieux à leur manière de tisse ensemble l’imaginaire et le "réel". Mais aussi l’essai (Ian Buruma dont malheureusement le livre ne sort pas à temps pour le festival est un essayiste hors-pair), la nouvelle (Dasgupta), le récit de voyage, genre anglo-saxon s’il en est (Pankaj Mishra) Ce qui est passionnant, c’est la manière dont s’y incluent les formes indiennes, la mythologie indienne, la structure narrative du conte. Et ce qui est le plus intéressant je trouve, c’est ( mais ça ne se limite pas à l’Inde) l’émergence de formes nouvelles, tenant tout à la fois du roman, de l’essai, du récit de voyage, pour dire le monde nouveau. Suketa Mehta en est un bel exemple... A monde nouveau, formes nouvelles.

 

- Aux côtés de la littérature anglophone, sans doute la plus représentée, quelle est la place pour les autres littératures indiennes (langues régionales) et l’édition française ?

 

La littérature anglophone domine largement. D’abord tout simplement parce que la plupart des jeunes écrivains indiens écrivent en anglais. Ensuite parce que les agents (anglo-saxons) y ont accès directement et qu’elle touche directement le public anglophone. Pour ce que j’ai lu, traduit de l’hindi, et qui est insuffisant, à savoir Nirma Verma et la bengali Mahasweta Devi, disons que je reste sur une prudente réserve, même si Verma a été un quasi révolutionnaire à une époque, puisant dans les avant-gardes européennes les formes de renouvellement des ses propres fictions. Aujourd’hui, est-ce l’âge ? Il est surtout l’écrivain de la fuite du temps, irrémédiablement perdu. Mahasweta Devi est d’abord une militante. Peut-être, demain, allons-nous découvrir une forte littérature en hindi ! Ça serait très bien - si l’hindi n’est pas pris en otage, réduit à être le cache misère de mouvements nationalistes, de repli sur soi, de haine de l’autre. C’est un enjeu. Mais je ne suis pas un obsédé des langues, et très méfiant devant les replis identitaires. Si le propos de la littérature est de tenter, en vain, de dire l’indicible, celle-ci se situe dans un mystérieux en-deçà de la langue. Mais ceci est une autre histoire...

 

 

 
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