Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 
Liste                                  Numéro suivant                       Numéro précédent                       Format impression

BIBLIO  RJLIBAN  N°14  du 7 novembre 2005  

 
Les massacres de Diarbékir
 
Correspondance diplomatique du Vice-Consul de France, GUSTAVE MEYRIER, 1894-1896 
 
Présentée et annotée par CLAIRE MOURADIAN et MICHEL DURAND-MEYRIER
 
Collection Valise diplomatique, Editions l'Inventaire, Paris, octobre 2000
 
Il y a 110 ans, les premiers massacres d'Arméniens par les Turcs se produisirent en Anatolie, en prélude au génocide de 1915.
 
 
Télégrammes chiffrés entre Gustave Meyrier, Vice-Consul de France à Diarbékir, et Paul Cambon, ambassadeur de France à Constantinople
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 31 octobre 1895 [Diarbékir]
"La situation devient de plus en plus grave. Les musulmans ne cachent plus leurs intentions de se venger sur les chrétiens des réformes acceptées par le Sultan. Ils ont adressé à ce dernier un télégramme de protestation, dont une copie a été remise au Vali, et ils ont décidé, dit-on, si la réponse n'est pas satisfaisante, de mettre immédiatement, c'est-à-dire demain vendredi, leurs projets à exécution. Il est dit, dans cette pièce, que l'Arménie a été conquise par le sang et qu'on ne la livrera que par le sang. Les chefs des tribus auraient promis le concours de 10.000 Kurdes.
Les chrétiens sont dans une crainte extrême ; ils ont fermé leurs boutiques, hier, plus tôt que d'habitude et ils appréhendent de les ouvrir aujourd'hui. Ils sont convaincus qu'une action rapide et énergique du Gouvernement peut seule les sauver.
Malgré cela, le Vali m'a assuré, hier soir, qu'il ne craignait rien du côté des musulmans et que, si les chrétiens restaient tranquilles, il pouvait répondre de l'ordre dans tout le  vilayet." 
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 2 novembre 1895 [Diarbékir] urgent
"La ville est à feu et à sang. Sauvez-nous."
 
* De Paul Cambon à Gustave Meyrier, le 2 novembre 1895 [Constantinople]
"Faites-moi savoir, urgent, d'où est venue la première provocation. Les Arméniens seuls sont-ils menacés ? La protection du Consulat et des établissements catholiques est-elle assurée par le Vali ? Si elle ne l'est pas, faites réquisition énergique. Donnez à tous l'exemple du sang-froid.
Sur la communication de vos précédents télégrammes, le Grand Vizir avait promis de prendre des dispositions pour maintenir l'ordre ; les événements l'ont prévenu. En attendant l'arrivée des troupes, bornez-vous à assurer la sécurité de nos établissements nationaux et de nos protégés." 
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 2 novembre 1895 [Diarbékir]
"Les Kurdes de la campagne sont entrés, hier matin, dans la ville et, sans provocation, ont, avec de nombreux musulmans de Diarbékir, pillé le marché, l'ont entièrement incendié et massacrent encore un grand nombre de chrétiens de toutes religions. Depuis, le mouvement ne fait qu'augmenter. Toute la population est menacée, nous comme les autres. Nous sommes bloqués dans nos maisons et ce serait courir à une mort certaine que d'en sortir. J'ai adressé au Vali une réquisition pour la garde du Consulat et des établissements religieux. Il m'a envoyé d'abord 10 zaptiés et sur une autre demande il m'en envoie 10 autres. J'ai pu savoir que la garde des Pères est insuffisante et, sur mes instances, il vient de l'augmenter.
Plus de 500 chrétiens, que je n'ai pas eu le coeur de refuser, se sont réfugiés au Consulat. Je fais tout mon possible pour rassurer les chrétiens qui se considèrent, non sans raison, comme perdus."
 
* De Paul Cambon à Gustave Meyrier, le 2 novembre 1895 [Constantinople]
"Le Grand Vizir a donné l'ordre au Vali d'assurer votre protection et celle des Capucins. Il prétend que le conflit est né d'une invasion des mosquées par les Arméniens. Est-ce vrai ?"
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 2 novembre 1895 [Diarbékir] urgent
"La prétention du Grand Vizir est mensongère. Les chrétiens en général, car il ne s'agit pas ici d'Arméniens en particulier, étaient tranquilles et avaient peur. Depuis plusieurs jours, les musulmans préparent ce massacre ; ils l'ont mis à exécution de leur plein gré et sans provocation. L'invasion des mosquées par les Arméniens est de pure invention.
Le massacre a duré encore toute la journée et ne semblerait pas près de finir. On dit que 2.000 Kurdes sont prêts à entrer dans la ville."
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 5 novembre 1895 [Diarbékir] urgent
"Après trois jours de carnage, ces misérables semblent avoir arrêté leur oeuvre de destruction. Plus de 15.000 personnes ont péri, 5.000 rien qu'à Diarbékir. J'ai la conscience d'avoir fait mon devoir jusqu'au bout et d'avoir préservé de la mort des centaines et peut-être des milliers d'individus, en montant, plusieurs fois par jour, sur la terrasse, avec un cawas et en criant aux chrétiens, le drapeau français à la main, d'arrêter le feu. Je n'ai pas une faiblesse à me reprocher, mais maintenant, livré à moi-même, je suis accablé d'émotion et d'horreur. Ma femme et moi, nous Vous supplions de nous retirer de ce pays.
C'est Vous qui nous avez tous sauvés. Vous avez la reconnaissance éternelle de toute la malheureuse population chrétienne de la ville.
Tous nos protégés sont sains et saufs. Nous organisons des secours ; j'ai souscrit pour 1.000 francs.
Je prie Votre Excellence de tranquilliser ma famille qui est à Macrikeuï.
La situation est toujours très grave."
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 8 novembre 1895 [Diarbékir]
"La situation s'est un peu améliorée aujourd'hui. Beaucoup de chrétiens dont les maisons n'ont pas été détruites, sont retournés chez eux. Les pertes sont innombrables ; la ville est complètement ruinée. Plus de 1.000 familles sont sans pain et sans gîte. Je prie Votre Excellence de faire mettre à ma disposition un crédit aussi élevé que possible pour contribuer à soulager ces misères.
D'un autre côté, les preuves de dévouement au Consulat ont été nombreuses. Cinq fois, les Kurdes sont venus pour nous attaquer ; ils ont dû toujours se retirer en présence de l'attitude énergique de la garde, de son officier, Fariz Effendi, et du personnel du Consulat.
Je dois signaler la conduite digne d'éloges de deux voisins musulmans, Riza Effendi et Mustapha Effendi, et surtout celle des deux drogmans, M. Cassabian et Youssouf Effendi, du chaouch Ahmed et des deux cawas, Cachadour et Ahmed, dont le courageux concours m'a été précieux. Je serais profondément reconnaissant à Votre Excellence si elle voulait bien récompenser ces services en décernant à ceux qui les ont rendus des médailles d'honneur. Ces faveurs feraient un excellent effet dans la ville. On parle de 30 à 40.000 victimes dans le vilayet."
 
* De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 10 novembre 1895 [Diarbékir] - extrait
"...Il est impossible de préciser encore le nombre de morts, beaucoup de cadavres ayant été jetés dans l'incendie du marché et les autres brûlés, après les événements, par ordre de l'autorité. Je donnerai ces détails aussitôt que possible. Beaucoup de chrétiens sont retournés chez eux, mais ils craignent toujours."
 
 De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 11 novembre 1895 [Diarbékir]
"J'ai oublié de proposer pour une médaille l'officier Mohamed Aga, qui est resté au Consulat pendant les trois jours du massacre et que je n'avais plus revu depuis. Il m'a donné des preuves de son dévouement ; je désirerais beaucoup qu'il soit récompensé. Il n'accepterait pas d'argent.
 
 De Gustave Meyrier à Paul Cambon, le 12 novembre 1895 [Diarbékir]
"On craint que le massacre ne recommence. Tous les musulmans sont armés. Ne peut-on rien faire pour calmer ces forcenés ?"
 
 
Postface, par Anne Coldefy-Faucard
 
"Il faut lire le rapport de M. Meyrier, notre consul à Diarbékir...", déclarait Georges Clemenceau en 1897. Dix-huit mois s'étaient alors écoulés depuis ces jours de folie meurtrière de 1895, qui avaient vu des dizaines de milliers d'Arméniens de l'Empire ottoman se faire massacrer par les Turcs - sorte de répétition générale du génocide de 1915. Dix-huit mois s'étaient écoulés, mais l'émotion était encore grande dans l'opinion publique française et européenne.
Octobre 1894 : Gustave Meyrier est nommé vice-consul de France à Diarbékir où il restera avec sa famille, jusqu'en juillet 1896. Très vite, il sent monter la tension dans la région et, fin connaisseur de "l'Homme malade", il comprend que les Arméniens risquent de faire les frais de l'incapacité de Abdul Hamid II, le "Sultan rouge", à sauver son empire. Gustave Meyrier, en outre, n'ignore rien de ce qui se joue, pour les Grandes Puissances, autour de l'Empire ottoman aux abois. Cependant, s'il ne nourrit peut-être pas d'illusions sur la volonté d'intervention des Etats européens, il n'en lance pas moins tous les signaux d'alarme possibles.
Le présent ouvrage réunit les dépêches, télégrammes et rapports adressés par Gustave Meyrier à l'ambassade de France à Constantinople et, bien souvent, les réponses qui lui furent faites. Document unique, cette correspondance fait revivre, sur le terrain, au jour le jour, des événements terribles que le diplomate Gustave Meyrier s'efforce de comprendre et d'expliquer, tandis que l'homme Gustave Meyrier en est bouleversé au plus profond de lui-même. Elle révèle aussi le courage du vice-consul et de son épouse, qui sauvèrent la vie de centaines de personnes. Il faut en effet lire le rapport de M. Meyrier, vice-consul de France à Diarbékir...
 
Cette correspondance a été éditée par Claire Mouradian, historienne, chercheur au CNRS et par Michel Durand-Meyrier, ancien élève de l'Institut d'Etudes politiques de Paris, avocat et arrière petit-fils de Gustave Meyrier.
 
 
Annexe - Extrait de Victor Bérard, La Politique du Sultan, Paris, Armand Colin, 1900 (rééd.)
 
Les événements de Diarbékir eurent pour témoin des missionnaires catholiques et un Vice-Consul français. Ici encore, bien que notre gouvernement n'ait pas daigné communiquer au public les rapports de son Consul, nous pouvons reconstituer, jour par jour, l'histoire des massacres, sans faire appel à des documents anglais.
Diarbékir est en pleine Arménie kurde. Bâtie dans un coin de la plaine du Haut-Tigre, entourée de murailles, c'est une ville à moitié chrétienne, où toutes les nationalités et toutes les Eglises, indigènes et étrangères, étaient représentées : Arméniens grégoriens et Arméniens catholiques, Syriens orthodoxes et Syriens catholiques, Chaldéens, Grecs, protestants. On ne distinguait pas les Arméniens des autres communautés chrétiennes, ni les Kurdes des autres nationalités musulmanes, turque, arabe ou syrienne. Il n'y avait en présence que des musulmans et des chrétiens, où ils vivaient en parfait accord jusqu'à ces années dernières. Mais, depuis 1890, des cheiks et des hadjis, amenés par le gouvernement, avaient réveillé le fanatisme. Le cheikh de Zeilan, qui s'était déjà illustré au Sassoun, était venu organiser les bandes, et le Consul avait signalé ses excitations au meurtre et au pillage. Les autorités montraient un mauvais vouloir évident contre toutes les communautés chrétiennes ; à partir de 1895, ce fut de l'hostilité, sous un nouveau Gouverneur, nommé Eniz-Pacha.
Ce pacha était un mamin, un de ces Juifs macédoniens dont les pères se convertirent à l'Islam au lendemain de la conquête, mais qui gardent toujours la renommée douteuse des renégats. Obligés par là même d'afficher un grand zèle, ils se vengent, sur le dos de leurs anciens coreligionnaires, du mépris de leurs coreligionnaires actuels et, sur le dos des chrétiens, ils se vengent, en outre, des anciennes persécutions et des malheurs de leur race. Dans tout l'Empire et dans toute l'histoire turque, ils se sont toujours signalés par leur tyrannie. Eniz-Pacha avait, pour parfaire, une rancune personnelle contre les chrétiens d'Europe : les Consuls avaient dénoncé ses exactions comme préfet de Mardin et les Ambassades avaient demandé son changement...
Nommé Gouverneur intérimaire de Diarbékir, il avait bientôt montré de telles intentions que l'ambassadeur français, prévenu par son Consul, avait fait des remontrances : Eniz avait été aussitôt confirmé à son poste. Pour détruire les rapports du Consul, en octobre 1895, il força les chefs des chrétientés indigènes à signer un télégramme qui remerciait le Sultan de sa nomination. Mais ce télégramme amena la discorde ; les fidèles reprochèrent violemment à leurs évêques cette lâcheté, menacèrent de fermer le bazar et envoyèrent des protestations à Constantinople.
Eniz-Pacha se tourna du côté des musulmans. Il les excita contre les chrétiens, en leur racontant que ceux-ci préparaient un coup de main sur les mosquées et que les réformes demandées par eux et promises par le Sultan sous la pression de l'Europe, auraient pour effet de mettre l'Islam à la merci de la chrétienté... 
 
 
Annexe - Extrait d'un article de Georges Clemenceau paru dans l'Echo de Paris, le 7 avril 1897
 
Notre civilisation est bien moins outillée qu'il ne semble. Nous avons des chemins de fer, des bateaux à vapeur, des télégraphes qui sillonnent le globe en tous sens, traversent les montagnes, franchissent les mers, rapprochent les hommes de toutes les couleurs et de tous les climats, leur préparent dans la diversité des sentiments une magnifique unité de pensée, élaborent, en de tumultueuses rencontres d'intérêts contraires, les premiers éléments de la grande solidarité humaine, qui remplacera - peut-être - l'insuffisante solidarité de race et de religion, pour les siècles à venir...
Ces progrès sont forts beaux et il ne nous reste plus guère à découvrir sur notre planète que les pôles. Hier encore nous fêtions Nansen au retour d'une héroïque expédition qui, après tant d'années, fait superbement éclater la plus belle volonté de connaître. Eh bien ! tout cela, j'en suis fâché, n'est qu'une apparence, un décor somptueux de l'inachèvement humain, ou, si vous aimez mieux, des possibilités individuelles de savoir et de faire, que détruit ou paralyse en partie, au fur et à mesure de leur réalisation, l'effort des intérêts fondés sur la toute-puissante inertie des masses engourdies d'ignorance. Du moins peut-on parler ainsi de l'ensemble de la terre où vaguent, encore inconscients, d'immenses troupeaux humains sous le bâton de primitifs pasteurs, à qui l'homme civilisé n'apporte d'abord, avec des charges d'alcool et de poudre, que des moyens perfectionnés de barbarie. Cependant un progrès se fait, mais non pas tel que nous le célébrons dans notre orgueil hâtif d'hommes civilisés.
Qui aurait cru, par exemple, qu'il ne nous fallait pas moins de dix-huit mois, en dépit du télégraphe aux mains d'une presse libre et d'un Gouvernement humanitaire, pour avoir la relation officielle des massacres d'Asie Mineure ? Cela paraît incroyable et c'est pourtant ce qui arrive. Car c'est aujourd'hui seulement que notre République apprend de ses hommes d'Etat, par la publication d'un nouveau Livre jaune, les effroyables atrocités dont furent témoins, il y aura bientôt deux ans, des villes qui sont à quelques jours de Paris, et où flotte le drapeau français sur nos maisons consulaires.
Quand on lit le récit des scènes de folle sauvagerie racontée par des hommes dignes de foi, on se demande en quels temps nous vivons, et ce que vaut au juste la civilisation raffinée dont nous vantons à toute heure les bienfaits. Non que je m'étonne des Turcs qui ont conquis depuis longtemps le droit d'être comptés dans l'histoire au rang des plus notables massacreurs. Mais comment ne pas admirer les puissances civilisées qui se mettent en six, en ce moment, pour bombarder la Crète en compagnie du Turc, et qui n'ont pas pu, dans l'espace de deux ans, s'accorder pour arrêter net un développement de barbarie dont la honte rejaillit sur nous. Ce fait étranger, il faut bien l'admettre puisqu'il est. Mais le miracle, c'est que la presse libre et le Gouvernement humanitaire ci-dessus mentionnés aient eu besoin de dix-huit mois pour nous donner des nouvelles authentiques des ports de la mer Noire et des côtes de Syrie où tous les jours font escale nos navires de Marseille.
Car les faits établis aujourd'hui au-dessus de toute discussion possible sortent vraiment de l'ordinaire. Deux années durant, dans toute l'étendue de l'Asie Mineure, le massacre, le viol, l'incendie, le pillage se déchaînent régulièrement, à des heures déterminées d'avance, sur un ordre venu des autorités, sans autre motif que la haine hautement invoquée des croyances d'Europe confondues sous l'unique dénomination du christianisme venu lui-même d'Asie. De Trébizonde, d'Erzeroum, de Diarbékir, de Sivas, de Malatia, d'Orfa, de Césarée, d'Angora, d'Alexandrette et d'Alep, les récits sont toujours les mêmes. Il n'y a point de variété dans l'horreur. Toujours les chrétiens désarmés par ordre du Gouverneur ; puis, dès le lendemain, les bazars envahis, les marchands égorgés, le pillage organisé, les maisons mises à sac, les habitants torturés, massacrés, les femmes violées puis éventrées ou emmenées en troupeau pour être vendues, les enfants coupés en morceaux, les villages incendiés, les tas de morts pourrissant au soleil, et, sur tout cela, planant, le Dieu de l'univers au nom de qui des hommes, pour gagner l'éternelle félicité, accomplissent des actes, réputés d'hommage.
Il faut lire le rapport de M. Meyrier, notre Consul à Diarbékir : "Ce n'est en réalité que le samedi matin que le massacre en règle a eu lieu. Jusqu'alors on égorgeait les chrétiens dans la rue, on les tuait sur les terrasses en tirant des minarets et des fenêtres, mais on n'avait pas encore attaqué les maisons. Ce jour-là, au lever du soleil, le carnage a commencé et duré jusqu'au dimanche soir. Ils s'étaient divisés systématiquement en bandes, et procédaient systématiquement, maison par maison, en ayant bien soin de ne pas toucher à celles des musulmans. On défonçait la porte, on pillait tout, et si les habitants s'y trouvaient, on les égorgeait. On a tué tout ce qui se présentait sous la main, hommes, femmes et enfants ; les filles étaient enlevées. Presque tous les musulmans de la ville, les soldats, les zaptiés (gendarmes) et les Kurdes du pays ont pris part à cette horrible boucherie..." Cent dix-neuf villages dépendant du sandjak de Diarbékir ont été pillés et brûlés. Ils contenaient six mille familles composées d'environ trente mille chrétiens morts ou disparus. Dans la ville, les boutiques et les maisons pillées se comptent par milliers ainsi que les cadavres. "Les musulmans ont eu cent quatre-vingt-quinze morts, parmi lesquels soixante-dix se sont tués entre eux pour le partage du butin... Le Gouverneur Aniz-Pacha a pris la tâche de protéger les coupables et de punir les victimes... Les événements que je viens de raconter étaient décidés depuis longtemps à Diarbékir." Ainsi, du reste, je note un joli trait. A Sivas, les soldats réquisitionnés pour garder le Consulat de France se plaignaient de perdre leur temps "pendant que leurs camarades s'enrichissaient au pillage" et gagnaient le paradis par surcroît.
A Orfa, 3.000 soldats et 1.500 Hamidiés cernent le quartier chrétien, saccagent, tuent, brûlent tout, et, "fatigués, se retirent chargés de butin, chassant devant eux un grand nombre de femmes et de jeunes filles qu'ils vendirent sur les places publiques presque nues, de trois méjidiés à une livre turque. Tout cela se faisait en invoquant la grâce du Prophète et celle du Sultan, l'ombre de Dieu sur la terre". Le lendemain, les mêmes soldats envahirent l'église arménienne où se trouvaient réunis des femmes, des vieillards, des enfants au nombre de 3.000, "tuèrent tant que leurs bras purent résister à la fatigue" finalement mirent le feu au bâtiment après l'avoir enduit de pétrole. "Tous ceux qui n'avaient pas péri par le fer moururent dans les flammes." En deux jours, le 16 et le 17 juin 1896, le chiffre officiellement constaté des victimes fut, dans la seule ville d'Orfa, de 10.000 personnes. On ne peut pas décrire le dénuement et la misère des survivants. A Césarée, il fallut soixante-dix charrettes pour enlever les cadavres. A Alep, écrit le Consul de France, les jeunes filles arméniennes enlevées à Diarbékir et à Orfa se vendent presque publiquement dans le quartier de Bab-Nérab pendant plusieurs semaines.
Je signale enfin un curieux chapitre sur les conversions forcées à l'islamisme. M. Berthelot demande à notre Ambassadeur auprès de notre allié de Pétersbourg d'obtenir du prince Lobanoff que "les Ambassadeurs à Constantinople soient autorisés à prendre des mesures pour vérifier l'exactitude des faits relatés, en vue d'adresser à la Porte des représentations collectives si ces faits étaient confirmés". Ce n'est pas bien méchant. Ecoutez la réponse de M. de Montebello. Le prince Lobanoff consent à ce qu'on vérifie l'exactitude des faits allégués, "mais il m'a déclaré ne s'être nullement engagé en ce qui concerne les représentations collectives qu'il s'agirait d'adresser à la Porte dans le cas où ces faits seraient confirmés. Le prince Lobanoff est d'avis aujourd'hui, comme il l'a toujours été, qu'on ne saurait exercer à tout propos une pression sur le Sultan pour tous les INCIDENTS qui peuvent surgir encore en Arménie". L'euphémisme d'incidents pour désigner les faits que je viens de raconter n'est-il pas admirable ? Des représentations collectives jugées dangereuses ! Saisit-on sur le vif la protection avouée du chrétien sur le Sultan massacreur ?
Qu'attendre, dans ces conditions, du Gouvernement turc, qui ne saurait évidemment se montrer plus chrétien que le tsar, pape chrétien de l'orthodoxie grecque ? M. Cambon demande le déplacement d'Aniz-Pacha qui, ouvertement, d'après notre Consul, a organisé le massacre de Diarbékir. Une dépêche de M. Cambon en date du 5 janvier 1896 est ainsi conçue : "Hier, le ministre des Affaires étrangères m'a dit que le rappel d'Aniz-Pacha était décidé." Et c'est après dix mois de démarches incessantes qu'une nouvelle dépêche de novembre suivant annonce enfin qu'Aniz-Pacha est remplacé par Halid Bey.
Je ne dis rien de la comédie des réformes où s'obstine l'innocence de notre Hanotaux. Il suffit pour la juger d'une dépêche de M. Cambon au Consul de France à Trébizonde. "Le Sultan a approuvé le projet de réformes conseillé par les Ambassadeurs de France, de Russie et d'Angleterre pour les six vilayets orientaux d'Asie Mineure. Ces réformes profitent aux chrétiens comme aux musulmans. Elles sont applicables dans toutes les cazas où se trouvent des agglomérations chrétiennes importantes." Cela est daté du 23 octobre 1895. Il y a de cela dix-huit mois, et les Ambassadeurs délibèrent toujours sur le projet de réformes approuvé par le Sultan... Peut-être quelques Français pensent-ils que nous nous laissons vraiment berner de trop bonne grâce.
Résumons. Le tsar ne veut pas qu'on fasse de représentations collectives aux assassins. Notre Gouvernement ne nous laisse savoir la vérité qu'après dix-huit mois d'un silence coupé de mensonges, et lorsque nous avons en temps utile dénoncé les massacres, on nous a répondu que nous nous faisions les agents des manoeuvres anglaises. Aujourd'hui il faut avouer. Qu'importe ! Il est trop tard et le tour est joué. Un tour assez sanglant, auprès duquel la Saint-Barthélemy de Charles IX ne paraît plus qu'un petit mouvement d'humeur. Enfin, pour encourager plus sûrement le Sultan à recommencer, nous bombardons de conserve avec lui les Hellènes de Crète insurgés (c'est le mot officiel) contre le régime de Diarbékir et d'Orfa.
On appelle cela de la politique. Je crains que ce ne soit tout simplement un crime, et même une sottise."    
 
 
 

Annales du CENTRE d'HISTOIRE ARMENIENNE CONTEMPORAINE
Union Générale Arménienne de Bienfaisance

 

Depuis une vingtaine d’années, la connaissance historique portant sur l’Arménie ottomane et le génocide arménien s’est considérablement approfondie. La Revue d’Histoire Arménienne Contemporaine, dirigée par R.H. Kévorkian, a pour vocation de favoriser cette recherche en offrant aux spécialistes de la question un lieu d’échanges, et la possibilité de s’ouvrir aux historiens d’autres spécialités, ainsi qu'aux lecteurs avertis.
Cette possibilité est aujourd’hui accrue grâce à Internet, permettant notamment à un plus large public d’accéder à ces connaissances.
(Les tomes I à IV sont accessibles en ligne, le tome V est à commander).
 
 
 
 
 
 

Abdul-Hamid sur la route de l'exil à Salonique, 2 mai 1909

 
Copyright 2005 RJLiban