Denis
Tillinac :
"L'Europe doit
presque tout au
christianisme"
L'écrivain consacre
à la foi chrétienne
un essai
d'admiration
Propos
recueillis par
ALEXIS LACROIX,
publiés dans le
Figaro le 10 avril
2004
Le
"feu sacré"
de la foi intrigue ou
fascine ces temps-ci
les intellectuels.
C'est au tour de l'écrivain
et éditeur Denis
Tillinac de signer son
"Génie du
christianisme" : Le
Dieu de nos pères. Défense
du catholicisme (éd.Bayard,
"Chemins
sprirituels", février
2004, 154 p.). Il
explique au Figaro que
la civilisation
moderne demeure, "jusque
dans son athéisme",
tributaire de l'héritage
biblique.
Né
en 1947 à Paris,
Denis Tillinac est écrivain,
journaliste et
directeur des éditions
de la Table Ronde.
Depuis Spleen en Corrèze
(1979), il a publié
plus d'une vingtaine
de livres. Il reçoit
en 1983 le Prix
Roger-Nimier pour L'Eté
anglais (Robert
Laffont), le Prix
Kleber-Haedens en 1987
pour Maisons de
famille (Robert
Laffont), le Prix
Jacques-Chardonne pour
La Corrèze et le Zambèze
(Robert Laffont) en
1990 et le grand prix
de Littérature
sportive pour Rugby
Blues (La Table Ronde,
1993). Tillinac est également
l'auteur de plusieurs
récits de voyage,
dont Le Bar des
palmistes (Arléa),
qui retrace son périple
en Guyane française.
Et d'essais : Dernier
verre au Danton
(Laffont) et Les
masques de l'éphémère
(La Table Ronde).
Ancien conseiller du
Président de la République
Jacques Chirac pour la
francophonie, il a créé
en juin 2001 une
association,
"Renaissance
France Afrique",
qui a pour objectif de
nouer sur "des
bases nouvelles, décomplexées
et plus égalitaires"
des liens avec les
"élites émergeantes"
du continent noir. Il
participe également
à la création d'une
maison d'édition
africaine.
-
C'est la pierre de
touche de votre
dernier essai, Le Dieu
de nos pères :
l'identité chrétienne
ayant fait l'Europe,
si l'Europe se sécularise,
elle perd son identité.
Toute sécularisation
est-elle vraiment néfaste
?
L'annonce que Dieu et
l'homme se rencontrent
en Jésus-Christ fonde
la foi de l'Eglise.
Cette révélation,
qui concerne tous les
hommes, a enfanté une
civilisation, la nôtre.
L'Europe doit tout, ou
presque, au
christianisme. D'abord
la notion de personne.
Avec l'Evangile, la révélation
juive de Dieu
rencontre la quête
grecque de l'être et
la recherche latine
d'un ordre du monde.
En quelques siècles,
de saint Paul à saint
Augustin, la symbiose
entre Jérusalem, Athènes
et Rome est achevée
dans cet espace entre
la Méditerranée et
la Baltique, le
Bosphore et
l'Atlantique. Espace
semé de clochers et
de monastères. C'est
l'architecture métaphysique,
mais aussi éthique,
politique, juridique,
esthétique du
christianisme qui a
produit la
civilisation européenne.
Elle est chrétienne.
Ce qu'on appelle -
non sans confusion -
la modernité en procède
directement. Un fil
relie Augustin,
Montaigne, Amiel,
Proust : le sens de
l'intériorité. Le
sens hégélien de
l'histoire qui débouche -
non sans confusion, là
encore - sur
notre idée de progrès
vient de ce qu'on
appelle le judéo-christianisme.
Le sens du tragique,
de la perte, du pardon
et du salut qui
fondent notre morale
vient tout droit des
Evangiles, de saint
Paul et des Pères de
l'Eglise.
-
Expliquez en quoi
notre époque demeure
imprégnée de
christianisme...
Cette imprégnation
peut être
inconsciente. Elle
n'en est pas moins évidente.
Les écrivains de
l'absence -
Blanchot, Beckett,
Duras - attestent
à leur manière de
l'empreinte de Dieu, même
s'ils l'expérimentent
en creux.
L'existentialisme
trouve son inspiration
dans l'Evangile, comme
l'a compris Gabriel
Marcel. Picasso ne
fait pas que
parachever l'histoire
de la peinture en désarticulant
toutes les formes ; il
démystifie les
illusions de
l'humanisme
agnostique. L'art
moderne, dont
l'aventure est en voie
d'achèvement,
souligne la nécessité
de la transcendance.
La grande dette de
l'Europe à l'égard
du christianisme est
l'esprit critique sur
lequel il a fondé
l'intelligence européenne,
y compris contre lui-même.
L'athéisme occidental
reste chrétien malgré
lui. De même la
dissidence intérieure,
source de toutes les
contestations, voire
des révolutions.
-
Le Dieu de nos pères
est surtout une défense
et illustration du
catholicisme, un des
seuls "ismes"
qui, à vous en
croire, n'ait pas déçu
au cours du siècle
des totalitarismes...
C'est un "isme"
pour ceux qui restent
au dehors de l'Eglise.
La foi ignore l'idéologie.
Elle la contredit.
S'intituler "chrétien"
n'a guère de sens. On
adopte un système, on
appartient à un club.
Mais face à Dieu, on
s'incline. Tout
simplement. On
s'inscrit dans un
processus de
transmission, on véhicule
une espérance qui
nous oblige. Je suis
occidental, français,
écrivain, dissident,
et beaucoup d'autres
choses, parce que
catholique. Voila mon
identité foncière.
La capitale de ma poétique,
c'est mon village. La
capitale de ma patrie,
c'est Paris. La
capitale de ce que
j'ai de moins friable,
c'est Rome.
-
En quoi, exactement ?
Le génie du
christianisme, qui a fécondé
la civilisation
occidentale, est
d'avoir à la fois les
pieds dans la glaise
et la tête dans les
étoiles. Notre
approche de la démocratie
est inséparable de
l'insurrection évangélique
en faveur des pauvres,
des parias, des réprouvés.
Au Ve siècle,
le code théodosien
proclame l'égalité
de tous en droit. Au
XIIe siècle,
les ordres monastiques
instaurent le vote à
bulletin secret. Au XVe
siècle, le
missionnaire Las Casas
affirme, contre les
colonisateurs, la
dignité du genre
humain. Notre rapport
à la féminité est
intimement redevable
au culte de la Vierge.
Toute notre imagerie
du désir en procède,
jusque dans les folies
de la transgression.
Le christianisme confère
à la femme une place
inégalée dans les
autres cultures, en la
faisant reconnaître
comme sujet autonome
de sa propre histoire.
Et donc, de
l'histoire.
-
Attribuez-vous à
cette imprégnation
culturelle du
christianisme une
responsabilité dans
l'avènement de
l'utopie communiste ?
L'utopie marxiste fut
une contrefaçon de
l'espérance chrétienne.
Qu'est-ce que le prolétariat
souffrant pour la rédemption
de l'humanité sinon
une parodie du martyre
chrétien ? La pire
absurdité de la
gauche européenne, au
cours des deux
derniers siècles,
aura été de croire
en un accomplissement
du paradis sur terre,
comme si le péché
originel n'existait
pas, comme si le Mal
pouvait se résorber
dans la justice
sociale. A cet égard,
Freud est supérieur
à Marx qui n'a rien
compris au désir. Il
faut lire Pascal. Ou
Simenon.
- Simenon ?
Voulez-vous dire
qu'il y a une métaphysique
siménonienne ?
Simenon est l'écrivain
majeur du XXe
siècle parce qu'il
a peint, dans toute
sa crudité, la dérive
de l'homme sans
Dieu, sans attache,
sans affiliation, de
l'homme sans qualité
voué aux caprices
des pulsions.
- C'est un des
sujets qui préoccupent
l'opinion française,
au-delà de la
question du voile.
Qu'est-ce qui
distingue d'un point
de vue "civilisationnel"
les juifs et les chrétiens
des musulmans ?
Méfions-nous des généralisations.
Disons simplement
que la personne,
l'intériorité,
l'esprit critique,
le sens de
l'histoire et la
liberté politique découlent
de l'héritage
biblique que le judaïsme
et le christianisme
ont approfondi,
chacun à leur façon.
- Vous reprenez
à votre compte
l'expression de
"judéo-christianisme"
?
Non. Elle met mal à
l'aise aussi bien
croyants juifs que
chrétiens. Elle
occulte des différences
théologiques
essentielles. Pour
un chrétien, le
Sauveur est advenu,
la Résurrection
nous est promise, le
jour de Pâques est
le plus beau de
l'année. Néanmoins,
le cousinage est étroit.
Judaïsme et
christianisme récusent
la confusion des
pouvoirs spirituel
et temporel. Le
refus de l'idolâtrie
est constitutif de
notre civilisation.
Le refus, comme
disait Spinoza, de
"faire délirer
Dieu avec les
hommes". La
conviction, en
somme, que notre
royaume n'est pas de
ce monde. L'éternité
échappe à
l'espace-temps. Il y
a une différence
avec l'islam. Cela
fait vingt siècles
que le christianisme
se livre à une exégèse
de sa propre
tradition biblique,
qui commence
d'ailleurs au sein
de l'Evangile lui-même.
L'islam s'honore
d'un passé
philosophique et
mystique
prestigieux.
Certains musulmans
sont des sages
admirables. Mais le
réformateur de
l'islam n'est pas
encore venu. De
nombreux
intellectuels
musulmans le disent.
Et le déplorent.
-
Croyez-vous possible,
comme le souhaite le
gouvernement français,
de conduire une
politique qui désamorce
le "choc des
civilisations" ?
Je suis évidemment
pour le dialogue des
cultures et la
fraternité des
confessions. L'islam
me fait moins peur que
le scepticisme proche
du nihilisme de
l'Occident dit
"moderne".
Rien de pire que la tiédeur.
-
Soit. Mais cette
"tiédeur",
qui est en fait
l'autre nom de la tolérance,
est inhérente à ce
que Norbert Elias a
appelé la
"dynamique de
l'Occident"...
La tolérance n'est
pas le neutralisme. Il
y a cinquante ans que
la philosophie et les
sciences dites
"humaines"
proposent une image de
l'homme à la baisse :
un synthétiseur de
flux, de signes, de
pulsions, de langage.
Derrida, Foucault,
Deleuze, Guattari,
etc. Si l'homme n'est
que cela, il finira
par enfanter
l'horrible
"meilleur des
mondes" prophétisé
par Huxley, Orwell,
Bernanos, Ellul et
quelques autres.
-
C'est quand même
l'Europe des Lumières,
qui, avec Kant, a
affirmé l'exigence du
respect envers la
personne humaine ?
Soit. Mais ce sont
aussi les Lumières
qui, avec un
aveuglement fanatique,
ont théorisé deux siècles
avant les
"machines désirantes"
de Deleuze et
Guattari, ce monstre :
l'homme-machine. Cette
vision de l'homme,
ambiguë, aléatoire,
immanente, dont
Simenon a peint la
vacuité, est à la
fois terrifiante et méprisable
pour les "fous
d'Allah". Comment
désarmer le fanatisme
des islamistes
politiques radicaux
avec une philosophie
si faible, si "debole"
comme dit Vattimo
? Ce n'est pas un
hasard si les croyants
français musulmans ne
voient pas les phares,
les balises et les étoiles
de la civilisation
post-chrétienne dans
laquelle ils sont
transplantés.
Retrouvons la
conscience de nos
sources spirituelles
et la confiance en
notre héritage !
Alors ils verront des
étoiles dans le ciel
et ils respecteront ce
qu'elles enluminent.
-
La France, avec
d'autres pays, a estimé
que la mention de l'héritage
religieux de l'Europe
ne devait pas figurer
dans la charte de
l'Union européenne.
Comment jugez-vous
cette décision ?
Je la trouve très
dommageable. C'est le
symptôme d'un déni
ou d'une honte de soi.
Les racines de
l'Europe sont gréco-romaines
et judéo-chrétiennes.
Bien qu'appartenant à
la famille gaulliste,
j'ai sur ce point la même
position que Jacques
Delors ou François
Bayrou. On
n'attenterait pas à
la laïcité de l'Etat
et on ne poserait pas
les bases d'une
quelconque théocratie,
en inscrivant dans sa
charte la dette de
l'Europe envers la
Bible et les religions
qu'elle a portées.
Des architectes
contemporains
n'invoquent pas l'héritage
cistercien par caprice
: c'est parce qu'ils
perçoivent que ces
formes recèlent le trésor
d'une rigueur dont
nous avons perdu le
secret. On peut le
retrouver, il faut
juste oser le vouloir.
La mention de notre héritage
chrétien me paraît
capitale, parce que la
mémoire de notre
civilisation peut
encore féconder notre
créativité. Et
donner - enfin -
un sens à l'édifice
européen.
-
Dans Le Dieu de nos
pères, vous
renouez avec une
tradition
intellectuelle qui, de
Léon Bloy à François
Mauriac, réserve ses
flèches acérées à
la modernité. Quel
ennemi poursuivez-vous
de votre verve ?
Le credo technicien et
individualiste. Ce
nihilisme plus ou
moins soft, enrobé
d'un vague humanisme
qui expose la jeunesse
au désespoir. Et qui
la livre, ce faisant,
à la séduction du
fanatisme, tandis que
la "bobocratie"
s'enlise dans un
cynisme écoeurant.
- Pouvez-vous
préciser ?
Alors que j'écrivais Le
Dieu de nos pères, j'ai
constaté que le débat
sur le voile a polarisé
deux camps aux
positions
caricaturales.
Certains intégristes
de la laïcité ont présenté
les religions comme le
faisaient les anticléricaux
de la fin du siècle
dernier :
obscurantistes et
intolérantes. C'est
ridicule.
-
En l'espèce, de
nombreuses tendances
de l'islam
contemporain sont
violemment
oppressives. N'est-il
pas crucial de s'y
opposer ?
Sans doute, mais en évitant
la caricature et en
respectant la foi de
nos compatriotes
musulmans. Comment intégrer
les enfants issus de
l'immigration en
exhumant feu l'école
forgée sous la IIIe
République ? Les
imams qui dans
certaines banlieues pêchent
en eau trouble misent
sur la répulsion que
suscitent les abus de
notre société de
consommation. Beaucoup
de musulmans croient
aujourd'hui avec la piété
naïve et populaire
qui fut celle de nos
ancêtres. De nos pères.
Ils sont confrontés
à une société où
les gens ne croient
plus en grand-chose.
Ça crée un décalage.
Il faut le combler. Un
surmoi bêtement
moderne voudrait nous
détourner de notre
inconscient catholique
et de notre substrat
juif et chrétien.
Seul cet héritage
nous donnera les
ressources morales
pour convaincre la
jeunesse musulmane de
ne pas se laisser séduire
par des formes intégristes
de sa religion.