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ARTS-SPECTACLES  RJLIBAN  N°9  du 1er décembre 2003 

 
"Palestine avant 1948" : un parfum de dolce vita

 

Deux expositions sur la société civile en Palestine et les écoles du Mont-Liban au début du siècle dernier se sont déroulées à Beyrouth. Les albums de familles palestiniennes dont ont été extraites les photographies appartiennent désormais à la Fondation arabe pour l'image, tandis que les photographies d'écoles libanaises réalisées par le père jésuite français Joseph Delore sont publiées dans un beau livre-catalogue sous la direction de la Bibliothèque orientale.

A signaler par ailleurs, en Iran, une importante découverte archéologique sur la civilisation de Jiroft vieille de 5.000 ans. L'inventaire des objets, découverts dans la province de Kerman, est décrit dans la revue française les Dossiers d'archéologie.
 
 
"Palestine avant 1948" : un parfum de dolce vita
 Au CCF, des tableaux photographiques présentés par la Fondation arabe pour l’image
 
par ZENA ZALZAL, publié dans l'Orient-le Jour le 7 octobre 2003
 
Dans le cadre de la série d’expositions et de colloques autour des "Photographies et mémoires d’Orient" que présente, jusqu’au 31 octobre, la Mission culturelle française au Liban (en collaboration avec la Banque Libano-Française), "Palestine avant 1948" déroule, au Centre culturel français de Beyrouth, une cinquantaine de "tableaux photographiques" pleins de nostalgie. Ces clichés en noir et blanc, qui vont de 1900 à la cruciale année 1967, dégagent, en effet, une atmosphère de temps irrémédiablement perdu. Ils évoquent un passé terni par la guerre, l’occupation, la confiscation des biens, l’émigration...Tout ce par quoi sont passés les acteurs involontaires de cet accrochage. Qui ne sont autres que des familles palestiniennes, dont les albums, souvent dispersés dans la tourmente, appartiennent désormais au fonds de la Fondation arabe pour l’image. Au fil des photographies, sélectionnées par Akram Zaatari, le visiteur découvre des visages anonymes mais rayonnants de joie de vivre. Et surtout des personnes "modernes", vivant à la mode occidentale, dans des demeures cossues, entourées de tout le confort accessible à l’époque... Ce qui dément, comme l’indique dans une note Akram Zaatari, l’idée que l’Etat d’Israël a été créé en 1948 dans un pays censé être désert. "Cette idée était renforcée, explique-t-il, par les représentations photographiques de la Palestine au XIXe siècle : pays biblique et peu peuplé, vivant en dehors du monde urbain". 
Les images accrochées contrent cette fausse vision, en montrant des centres urbains tels Jérusalem, Naplouse, Ramallah et Jaffa. Mais surtout en déclinant des scènes de vie citadine et bourgeoise du début du siècle dernier : des portraits (1900) et des photos de mariage à l’occidentale (1913) à celles des établissements hospitaliers et scolaires (photos de classe des élèves des frères des écoles chrétiennes à Jérusalem, en 1932), en passant par les salons (réunion de femmes en 1920), les images de loisirs de la jeunesse: enfants que l’on dirait sortis d’un récit de la Comtesse de Ségur, balades en voiture de jeunes gens des deux sexes, où l’on voit des jeunes filles posant langoureusement sur les capots... Sorties champêtres mais en costumes; réceptions cossues, bals masqués... des images tourbillonnantes, qui laissent comme une impression de feuilles mortes dans le vent. Des images grouillantes d’une vie paisible qui semble baignée dans la fragrance des fleurs d’orangers. C’est du moins ce qui ressort de l’ensemble de cette exposition, accompagnée d’une vidéo, où la voix-off d’une dame palestinienne, dont les membres de la famille figurent dans nombre de clichés exposés, égrène les souvenirs du pays perdu. Emouvant et intéressant.
 
 
La civilisation de Jiroft sort de l'ombre
Deux mille pièces archéologiques saisies par les douanes iraniennes livrent les secrets d'une culture méconnue vieille de 5.000 ans
 
par ISABELLE BRISSON, publié dans le Figaro le 4 octobre 2003
 
On ne sait pas grand-chose d'eux: il y a environ cinq mille ans, les habitants de Jiroft, dans la province de Kerman au sud-est du plateau iranien, produisaient des vases et des objets courants richement décorés. La découverte d'un grand nombre des pièces appuie la thèse d'une origine iranienne de la civilisation moyen-orientale, selon Jean Perrot, ancien directeur de la mission archéologique française à Suse. Ce matériel archéologique récemment saisi par les autorités iraniennes est issu de fouilles clandestines. Il a été consigné en Iran dans un catalogue établi par le professeur Yousef Midjidzadeh. Les Dossiers d'archéologie (N° 287, octobre 2003, éditions Faton) consacrent leur dernier numéro à son inventaire qui fera ultérieurement l'objet d'études scientifiques plus détaillées.
"Un véritable tremblement de terre pour les archéologues", s'enthousiasme Jean Perrot, directeur de recherche honoraire au CNRS, qui a dirigé la rédaction de l'article dans le dernier numéro des Dossiers d'archéologie. "Grâce à ces objets datés du IIIe millénaire avant J.-C, il y aura désormais un avant et un après-Jiroft." Le scientifique est formel : l'origine iranienne de cette découverte bouleverse notre vision de l'histoire. Le monde sumérien, plus à l'ouest, dans le croissant fertile de la Mésopotamie (dans l'actuel Irak), ne serait pas le point de départ unique des civilisations. Une affirmation audacieuse qui ne manquera pas d'alimenter le débat entre spécialistes. Deux mille pièces magnifiques (objets en métal, en marbre, en lapis-lazuli...), vestiges de cette mystérieuse culture de Jiroft, ont été extraites en fraude depuis environ cinq ans. Ces objets - parmi lesquels deux cents vases décorés en chlorite, une roche vert tendre facile à graver - étaient enfouis dans un grand cimetière qui s'étend sur une quarantaine de kilomètres sur les deux rives de la rivière Halil Roud. Ce sont les douanes iraniennes qui les ont saisis et les ont présentés l'année dernière, dans la cour de la prison de la ville de Kerman, au chercheur iranien Yousef Madjidazeh. Le service archéologique officiel a, depuis, entrepris de fouiller un secteur de 400 km par 300 km, riche de centaines de sites. Difficile, avertit Jean Perrot, d'établir des liens entre les différents objets de la collection. Cependant, ils sont tous estimés comme datant du IIIe millénaire avant J.-C.
Ces trésors constituent-ils une absolue nouveauté ? Pierre Amiet, inspecteur général honoraire des Musées de France, évoquait déjà en 1986 dans son livre intitulé "l'Age des échanges iraniens (RMN, Paris)" la très forte originalité de cet art qu'il qualifia de "transélamite" et la diffusion dans l'ensemble du Proche-Orient de ces productions de chlorite taillées dans les ateliers iraniens. La collection interceptée par les douaniers et les fouilles éclairent cependant d'une lumière nouvelle cette culture de Jiroft, pratiquement ignorée jusqu'alors. Il y a cinq mille ans, à la fin de "l'Optimum climatique" très pluvieux, le temps est devenu plus sec dans la région. Le palmier dattier est probablement descendu s'installer le long des fleuves en Mésopotamie et dans le sud-est du plateau iranien, jusqu'à Jiroft, situé à 600 mètres d'altitude au milieu de sommets hauts de 4.000 mètres, indique Martine Rossignol-Strick, directeur de recherche honoraire au CNRS. Voilà pourquoi cet arbre apparaît sur les vases ainsi que d'autres buissons constituant la végétation de la région, vraisemblablement identique à celle d'aujourd'hui.
La richesse de ces hommes de la province de Kerman venait probablement de la production agricole. Ils effectuaient vraisemblablement des échanges en passant par le détroit d'Ormuz, distant de moins de 200 km. Et le pays était traversé par la route du lapis-lazuli ou du cuivre qui, d'Afghanistan, était acheminé vers la Haute-Egypte par le contournement de la péninsule arabique. Dans la cuvette de Jiroft, deux murs en terre sèche de neuf et quatorze mètres d'épaisseur indiquent l'existence d'une ville fortifiée entourant des bâtiments. Deux plateformes également mises au jour laissent penser que c'est peut-être là qu'il faut situer l'origine des ziggourats. Connu dans les récits bibliques sous le nom de "tour de Babel", ce monument est considéré par la plupart des archéologues du Moyen-Orient comme un élément fondamental mésopotamien. Sur les vases, cette tour ancienne est surmontée d'une ou plusieurs cornes qui en marquent le caractère divin.
Au troisième millénaire, dans cette période qui précède l'écriture, les croyances commencent en effet à se mettre en forme. Certaines forces sont favorables, d'autres, sources de souffrance et de mort. Des hommes présents sur les vases en compagnie d'animaux domestiques représentent ce qui est bon. Le danger pour eux vient du scorpion et des serpents. La situation se renverse quand l'homme est revêtu d'une parure protectrice. Les forces bonnes, mauvaises ou neutres sont clairement identifiées. Interviennent des personnages mi-homme mi-animal aux pouvoirs particuliers, selon une hiérarchie bien précise des puissances surnaturelles. Les icônes divines font leur première apparition, mais aucune représentation donnant la forme de l'homme à la divinité n'existe encore. "Nous sommes en pleine évolution de la pensée", indique encore Jean Perrot. "Les hommes qui ont élargi leurs horizons sont obligés de se replier pour des raisons climatiques. Ils imaginent une force transcendante pour maintenir l'ordre et se montrent pour la première fois capables de conceptualiser." Pour en savoir davantage, il faudra attendre les résultats de l'exploration de villages et de villes épargnés par les pillards et les trafiquants, en cours sous la direction de Yousef Madjidzadeh, chargé en Iran du programme Jiroft.

 
Les "petites écoles du Mont-Liban" : images témoins du passé...
 
par ZENA ZALZAL, publié dans l'Orient-le Jour le 28 octobre 2003
 

A la crypte de l’église Saint-Joseph (rue de l’Université Saint-Joseph), jusqu’au 30 novembre, "Les petites écoles du Mont-Liban", saisies par l’objectif du père Joseph Delore s.j. (1873-1944), plongent le visiteur dans le Liban rural du début du XXe siècle. Réalisée dans un esprit de documentation, par le département d’histoire et la Bibliothèque orientale de l’USJ, cette exposition de quelque quatre-vingts photos (en noir et blanc, bien sûr) tirées du fonds photographique du père Delore, déroule des images d’un passé certes pauvre mais relativement serein. Flash-back donc au temps des célèbres "classes sous le chêne" et des petites écoles implantées par les missionnaires jésuites dans les villages les plus reculés des cazas de Ftouh-Kesrouan, Jbeil et Batroun... De ces villages étagés entre le littoral et les hauteurs de l’arrière-pays que le religieux français a sillonnés, durant ses quarante années passées au pays du cèdre, il a, parallèlement à son travail d’éducateur, rapporté des clichés, qui aujourd’hui servent d’archives pour mieux comprendre la réalité socio-économique et culturelle du Liban de cette époque.
Traces des grandes mutations

En effet, le père Joseph Delore n’a pas seulement fixé sur pellicule lors de ses pérégrinations les élèves des "petites écoles" de villages, il a également immortalisé les paysages de ce temps-là, ainsi que certaines coutumes (comme les processions, les cérémonies de première communion, les prêches des missionnaires étrangers, les travaux des champs, etc. ). Il a ainsi laissé des traces photographiques de ce à quoi ressemblaient les paysages - y compris architecturaux - de ce Mont-Liban dans les quarante premières années du siècle dernier. On peut y distinguer les habitations paysannes typiques, dont il ne reste malheureusement plus grand nombre aujourd’hui, les petites chapelles construites à la dimension des communautés rurales ainsi que les effets de la famine au Liban durant la Première Guerre mondiale visibles dans les photos de villages sinistrés. Les photographies, de plusieurs formats, dont certaines sont en tirages argentiques (réalisés par Dominique Sudre) et d’autres reproduites sur posters géants, s’intègrent parfaitement sous les voûtes en pierre de taille de cet espace d’exposition pas comme les autres. Réparties suivant une scénographie simple (la plupart sont sur panneaux) mais suivant un parcours ordonné (introduction par la vie du père Delore, puis les écoliers, les paysages, les coutumes, etc.), ces photos sont intéressantes à découvrir. Elles visualisent les grandes mutations qu’a connu le Mont-Liban dans la deuxième moitié du XXe siècle. A signaler : un beau livre-catalogue édité sous la direction de Léon Nordiguian, responsable de la photothèque de la Bibliothèque orientale, accompagne l’accrochage.

 
 
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