|
|
 |
|
|
|
 |
 |
|
|
Le
foisonnement fiévreux
du cinéma libanais
à Montpellier
Le 25e Festival du
cinéma méditerranéen
se termine le 1er
novembre. Il a
permis de voir 38
films récents d'un
Liban en
renaissance, du
documentaire au
dessin animé en
passant par la
fiction
par JACQUES
MANDELBAUM, publié
dans le Monde du 1er
novembre 2003
La vingt-cinquième
édition du Festival
du cinéma méditerranéen
de Montpellier, qui se
tient jusqu'au 1er
novembre, a utilement
mis au jour le
foisonnement d'un
jeune cinéma libanais
qui ne demande qu'à
s'épanouir. Bien sûr,
il y avait, comme
chaque année, moult
films en compétition,
un hommage à
l'immense comique
italien Toto, une célébration
de l'esprit de famille
tel que l'incarnent,
Robert et Ariane en tête,
les Guédiguian, une rétrospective
du petit maître du
gore ibérique Paul
Naschy, un stage Chris
Marker pour les
scolaires, et puis
tant et tant d'autres
choses, puisqu'un
festival de cinéma ne
se conçoit plus
aujourd'hui autrement
que pléthorique.
Contexte difficile
Le principal intérêt
de cette édition, désormais
conduite par Jean-François
Bourgeot, qui préside
depuis deux ans aux
destinées artistiques
du festival, résidait
pourtant dans le
stimulant "état
des lieux"
consacré au cinéma
libanais, soit
trente-huit films,
tous genres et formats
confondus, réalisés
entre 2000 et 2003.
Force est de constater
la vitalité dont témoignent
ces films, réalisés
dans un contexte très
difficile,
s'agirait-il, pour
l'essentiel, de courts
et moyens métrages
tournés en vidéo. Il
faut sans doute voir
dans ce phénomène
quelque chose
d'essentiel à ce pays
composite et fiévreux,
où la vie, à degré
d'intensité égal,
marque la mort à la
ceinture, où la
renaissance semble
fleurir dans les brisées
de l'anéantissement.
Tirée par les deux
longs métrages qui
ont œuvré à ce
renouveau du cinéma
libanais - le
populaire West
Beyrouth, de Ziad
Doueiri (1998), et
l'ambitieux Terra
incognita, de
Ghassan Salhab (2002)
- tous deux produits
et distribués en
France -, cette
programmation aura
surtout offert
l'opportunité de découvrir
bon nombre d'inédits,
dont le spectre s'étend
du documentaire au cinéma
expérimental, en
passant par la fiction
et le dessin animé.
Deux tendances
majeures s'y font néanmoins
jour qui se placent,
chacune à sa manière,
sous les auspices
d'une identité à redéfinir.
La première relève
de cette catégorie
joyeusement déjantée
et macabre qu'est
l'humour libanais,
qu'il s'agisse de
filmer les propos
sanguinolents de
quatre honorables
bourgeoises autour
d'une tasse de thé (Conversation
de salon, de
Danielle Arbid), d'élever
l'hystérie, la paranoïa
et l'insulte au rang
d'un art national (La
Maison de mon père,
de Leila Kanaan) ou de
démontrer, le film
faisant foi, qu'un
jeune cinéaste
libanais en quête de
producteur est une
denrée tout juste
bonne à jeter aux
chiens (Non métrage
libanais, de
Wissam Smayra et
Ghassan Koteit). Sur
un mode plus grave,
l'autre tendance est
constituée d'œuvres
qui naviguent entre
l'essai, le
documentaire et le
journal intime. Qu'il
s'agisse d'évoquer un
retour élégiaque au
pays après des années
d'exil (Le Chemin
des abricots, de
Nigol Bezjian), une
remontée désenchantée
dans le temps autour
du destin d'un groupe
de militants
propalestiniens (Jusqu'au
déclin du jour,
de Mohamad Soueid) ou
une bouleversante échappée
vers cet ailleurs du
cinéma et du Liban
que constitue le
journal photographique
d'un voyage en Turquie
(Lettres à
Francine, de Fouad
Elkoury), toujours la
mise en scène se
caractérise par
l'emploi problématique
d'une voix off qui est
aux images ce que
l'exil est aux
individus. Dans Face
A/Face B, Rabih
Mroué fait de cette désynchronisation
entre l'image et le
son l'exemplaire
fondement métaphysique
de son film, qui
juxtapose
l'enregistrement d'une
bande magnétique (la
voix du réalisateur
quand il était
enfant) et
l'impossible quête
des images qui lui
correspondent.
Macabre subterfuge
Cette dialectique
douloureuse et récurrente
de la présence et de
l'absence est au cœur
d'une des rares
fictions de cette sélection,
Cendres, de
Joana Hadjithomas et
Khalil Joreige. Présenté
en avant-première au
Festival de Locarno en
août 2003, ce court métrage
de vingt-six minutes
cadre, à travers le
regard halluciné de
son fils, la cérémonie
funèbre d'un homme
mort en Angleterre et
dont le corps, désormais
réduit en cendres
dans une boîte, fait
l'objet d'une
provisoire réincarnation
pour pouvoir être
enterré selon le
rituel au Liban, où
la crémation est
interdite. Mise en scène
avec une économie et
une finesse
remarquables, cette
tragi-comédie du
deuil en dit long sur
le macabre subterfuge
de la reconstruction
libanaise et fait
passer subitement ses
auteurs du statut de
modestes artisans (Autour
de la maison rose,
Khiam...) à celui
de cinéastes
accomplis, très
proches cousins du
Palestinien Elia
Suleiman.
Une production
qui se reconstruit
sans moyens
Trente-huit films réalisés
au Liban entre 2000 et
2003. Ce chiffre
honorable n'est pas
pour autant un
indicateur de la bonne
santé de la
production locale. Réduite
à néant par quinze
ans de guerre civile,
celle-ci est encore
loin de bénéficier
d'une infrastructure
digne de ce nom. Si
les écoles et les
salles de cinéma ne
manquent pas, les
secteurs de la
production, de la
distribution et le
soutien de l'Etat
restent faibles. Dans
ces conditions, chacun
se débrouille comme
il peut, soit en
allant chercher des
financements à l'étranger,
soit en s'organisant
sur place, à l'image
de Beyrouth CD, une
structure associative
créée en 1999, qui
œuvre au soutien
technique et financier
des vidéastes
libanais. Comme l'a
souligné Ghassan
Salhab, vétéran de
cette jeune troupe
avec ses 45 ans et
avec deux longs métrages
à son actif, "la
situation est plus
qu'ambiguë, puisque
nous sommes confrontés
au défi de repartir
de zéro, ce qui est
très excitant, sans
qu'on nous donne les
moyens de le faire.
C'est un combat qui
demande du souffle, et
il n'est pas certain
que le foisonnement
auquel on assiste
aujourd'hui puisse dépasser
les frontières des
festivals de cinéma
ni même s'inscrire
dans la durée".
Randa Chahal
Sabbag : La fragilité
de l’instant qui
passe
Rencontre avec l’équipe
et la réalisatrice du
"Cerf-volant"
paru dans
l'Orient-le Jour le 22
octobre 2003
Le lendemain de la
projection du long-métrage
de Randa Chahal Sabbag,
Le cerf-volant,
Lion d’argent de la
soixantième Mostra de
Venise, en avant-première
à Beyrouth, et de la
remise de la décoration
à la réalisatrice
par le ministre de la
Culture Ghazi Aridi,
l’ensemble de l’équipe
a répondu aux
questions lors d’une
conférence de presse
tenue au cinéma
Empire-Sofil. "Un
film pacifiste",
qui a convaincu une
grande partie de la
critique européenne. A
partir d’un
documentaire syrien
qui évoquait le
mariage forcé d’une
jeune druze à la
frontière libano-israélienne,
Randa Chahal Sabbag a
réalisé ce qu’elle
considère comme
"un film dur et
douloureux, qui évoque
l’occupation, la
mort et le mariage
forcé". "Je
parle de choses qui me
sont extrêmement
proches,
explique-t-elle, à
savoir la frontière
de mon pays et ma
propre identité."
Concernant la
direction des acteurs,
et plus particulièrement
du jeune couple formé
par Lamia (Flavia Béchara)
et Youssef (Maher
Bsaibès), elle évoque
"la fragilité de
l’instant qui passe
et qui ne revient
pas".
"C’est exprès
que j’ai choisi des
acteurs qui ne sont
pas de la région,
poursuit-elle. Je
voulais qu’ils
sentent d’eux-mêmes
ce que représentait
le rôle qu’ils
avaient à
jouer." A la
fin de la rencontre,
Randa Chahal Sabbag
dira du Cerf-volant
qu’il est "le
film le plus dur de
(sa) vision
politique".
"Le
cerf-volant", un
film libanais Lion
d'argent à la Mostra
: une histoire
d’amour sur le
plateau du Golan
Des
enfants libanais
jouent avec les
cerfs-volants, au pied
du mirador israélien.
L’un d’eux décoré
du cèdre du Liban
franchit le no man’s
land et s’accroche
dans les barbelés,
fragile symbole de
cette liberté que
n’a pas Lamia, la
Juliette d’une
"love-story"
sans avenir dans le
film de Randa Chahal
Sabbag. Histoire
d’un amour
impossible entre une
jeune Libanaise, mariée
contre sa volonté, et
un garde-frontière
druze sous drapeau
israélien. Les vieux
du village ont décidé
de marier Lamia (Flavia
Béchara), toute jeune
collégienne encore en
uniforme, à son
cousin Samy qui vit
dans la partie annexée
par Israël.
L’adolescente qui
n’a pas son mot à
dire quitte son petit
frère et sa mère en
pleurs et franchit
seule en robe de mariée
le no man’s land
pour un aller sans
retour. Mais de
l’autre côté,
Lamia, confrontée à
une société
bouleversée par la
modernité, ne s’intègre
pas et se refuse à
Samy. Fuyant la
belle-famille, elle va
peu à peu s’éprendre
du jeune soldat druze
qui l’observe à la
jumelle du haut de sa
tour de garde et qui
est tombé fou
amoureux d’elle.
La
réalisatrice de Civilisés
a reconstitué au
Liban, près du mont
Hermon, entre des
villages druzes, chrétiens
et sunnites, le
plateau du Golan.
"On a essayé,
dit-elle, de recréer
“la vallée des cris
et des larmes”, qui
s’appelle ainsi
parce que les
villageois crient et
se parlent au mégaphone"
de part et d’autre
de la frontière,
comme dans Le
cerf-volant. Dans
le cadre austère de
collines sèches, Le
cerf-volant emprunte
le ton du conte avec
une dimension de rêve
mais aussi d’humour.
"Je voulais faire
des comédies, a déclaré
Randa Chahal Sabbag,
mais je suis née dans
une région tragique.
Pourtant, si on ne dit
pas les choses
dramatiques avec un
peu d’humour, ça ne
passera pas."
Pour la cinéaste, son
film "pourrait
aussi bien se passer
le long de la frontière
entre la Grèce et la
Turquie, où il y a
180 km de barbelés
appelés “ligne
Attila”, en Corée,
en Palestine...
partout où une frontière
fait de l’autre un
étranger, un
ennemi". Elle prépare
par ailleurs son film
suivant, La troisième
Croisade. Le
cerf-volant est
coproduit par le Français
Humbert Balsan qui a
produit les films de
l’Egyptien Youssef
Chahine, ainsi qu’ Intervention
divine du
Palestinien Elia
Suleiman. "La
France est importante
pour la coproduction
au Liban, a souligné
M. Balsan. Et je
milite beaucoup pour
que cette
collaboration
continue."
Cinéaste
libanaise, Randa
Chahal Sabbag est née
en 1953 à Tripoli, au
nord du Liban. C'est
en France qu'elle fait
des études de cinéma,
d'abord à l'Université
de Vincennes, puis à
l'Ecole supérieure
Louis-Lumière. Outre
des longs métrages,
elle tourne plusieurs
documentaires, en
particulier sur la
guerre libanaise
("Nos guerres
imprudentes",
1995) qu'elle vit à
Beyrouth avant de
s'installer à Paris.
Elle a notamment réalisé
"Ecrans de
sable" (1992),
"Les Infidèles"
(1997), "Civilisées"
(1998), "Souha
Bechara, portrait
d'une résistante"
(2000) et "Le
Cerf-Volant"
(Lion d'argent et Prix
spécial du jury à la
60e Mostra de Venise,
le 7 septembre 2003).
|
|
|
|
|
|
|
|
|
 |
Copyright 2003 RJLiban
|
|