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ARTS-SPECTACLES  RJLIBAN  N°6  du 3 octobre 2003 

 
Islam au Louvre : le voeu de Chirac
 
par VERONIQUE PRAT, publié dans le Figaro Magazine le 27 septembre 2003
 
Une civilisation qui s'étend sur près de quatorze siècles, de l'Espagne aux Indes et à l'Iran. Une histoire immense. Pourtant, l'art islamique était insuffisamment représenté au Louvre. La création d'un nouveau département, qui lui sera entièrement dévolu, est l'événement de la rentrée.
 

Voilà plus d'un siècle que le musée du Louvre, le plus beau musée du monde, se déploie sur sept départements : peintures, dessins, sculptures, objets d'art, antiquités égyptiennes, antiquités orientales, antiquités grecques, romaines et étrusques. Il aurait pu en être ainsi ad vitam. Mais le 14 octobre dernier, dans un discours prononcé à Troyes sur l'intégration, Jacques Chirac annonçait "l'ouverture au musée du Louvre d'un nouveau département, un département des arts de l'Islam qui confortera la vocation universelle de la prestigieuse institution qu'est notre musée". Un huitième département au Louvre ! Une annonce suivie d'une rafale de questions : pourquoi les arts de l'Islam ? Et où les exposer dans un bâtiment qui manque déjà cruellement de place ? Pour montrer quoi ? On en saura plus dans quelques semaines mais, dès aujourd'hui, dans nos pages, voici en avant-première un aperçu de ce que sera ce nouveau département.

 

Les arts de l'Islam n'étaient pas absents du Louvre, et cela dès le début du XXe siècle, mais ils y étaient exposés de manière anarchique : ainsi, la belle aiguière en cristal de roche, taillée dans un atelier égyptien du début du XIe siècle, acquise à prix d'or par Suger qui en fit don à l'abbaye de Saint-Denis, était-elle exposée, faute de savoir à quoi la rattacher, au département des Objets d'Art. Le même sort avait été réservé à plusieurs coupes en jade rehaussées d'or et de pierres précieuses, créées en Turquie au XVIe siècle, qui avaient ensuite fait partie des collections de Louis XIV. Ou au magnifique bassin en alliage de cuivre incrusté d'argent et d'or, somptueux chef-d'oeuvre fait en Syrie au début du XIVe siècle, connu sous le nom de "Baptistère de Saint Louis", qui appartenait, avant d'entrer au Louvre, au trésor de la Sainte-Chapelle du château de Vincennes. Tout cela n'était guère logique. On pensa bien ouvrir une "section islamique", dès 1905, mais elle fut tantôt intégrée aux arts asiatiques, tantôt aux antiquités orientales. Le rattachement était peut-être logique territorialement, mais guère historiquement. Rien de tout cela n'était convaincant.

 

En attendant le grand département voulu par Chirac et pour lequel (mais rien n'est officiel) on envisage de couvrir l'une des cours intérieures du Louvre pour y créer un grand espace muséographique, l'actuelle présentation, sur treize salles dans l'aile Richelieu du bâtiment, suit un ordre chronologique. En même temps, à chaque salle correspond une aire politico-géographique. Désormais, les salles des arts islamiques seront largement accessibles, y compris lors des nocturnes du musée les lundis et mercredis. Cet accès quotidien marque le premier signe d'un véritable département. Le redéploiement des objets pose un problème. Pas les collections : ce sont, tout simplement, les plus importantes du monde occidental avec des céramiques, des métaux, des verreries, des boiseries, des ivoires, des tapis, des textiles, des miniatures, des dessins, des papyrus et, en prime, quelques oeuvres cultes comme la "Pyxide au nom d'al-Mughira", la "Coupe au cavalier fauconnier" ou le "Bassin d'Ibn Zayn". Au total, ce sont quelque 10.000 objets d'art islamique que possède ainsi le Louvre.

 

Du Caucase à l'Afrique équatoriale...

 

Une richesse qui explique en partie notre méconnaissance de cet art, dont l'ampleur effraie : il s'étendit de l'Atlantique aux Philippines et du Caucase à l'Afrique équatoriale, sur près de quatorze siècles ! L'autre obstacle, non pas à notre intérêt mais à notre appréciation de l'art islamique, est qu'il ne supporte pas les critères des jugements esthétiques occidentaux. La peinture de chevalet n'y existe pas et les miniatures que l'on voit aujourd'hui dans les musées ne furent jamais destinées à être exposées. L'Islam ne connaît guère la sculpture qui, reproduisant l'oeuvre de Dieu, est tenue en grande suspicion. Il considère en revanche la calligraphie comme l'art par excellence, mis au service du Coran révélé au Prophète. Mais la beauté de cet art échappe en partie à ceux qui ne savent pas la lire, et encore moins l'écrire. Quant aux arts du métal et de la céramique, tellement prisés dans le monde arabo-musulman, l'Occident a tendance à les tenir pour secondaires, voire simplement décoratifs. Autre obstacle, tout aussi gênant : alors que les arts byzantin, carolingien, roman, gothique, Renaissance, qui marquent les étapes de l'art chrétien, sont très différents les uns des autres, les arts de l'Islam sont toujours restés attachés aux modèles consacrés par le temps et par les traditions. Il n'en est que plus difficile pour l'oeil occidental de discerner les provenances et, plus encore, les dates des oeuvres.

 

Restent quelques évidences que le parcours des salles du Louvre devrait souligner. La céramique illustre mieux que tout ce qui caractérise les arts de l'Islam : la primauté accordée au décor, qui apparaît plus important que la forme et qui varie à l'infini. Le goût des Arabes pour les mathématiques, le sens du trait leur font préférer les lignes géométriques, qui s'engendrent successivement. Le décor floral lui-même échappe souvent au naturalisme pour se styliser en arabesques. Quant à la calligraphie, elle est, à côté de la géométrie et de la flore, la troisième grande ressource de l'artiste musulman, d'abord composée en écriture coufique (les lettres sont rigoureusement placées sur une même ligne) puis, à partir du XIIe siècle, en cursif, plus souple, moins géométrique, plus fleuri. Mais ce qui frappe d'emblée dans l'art islamique (et qui le rend d'ailleurs assez moderne), c'est son goût pour l'abstraction. Les quelques tentations d'un art figuratif viendront d'Iran et de Turquie, elles s'introduiront timidement dans l'art profane, mais jamais dans l'art religieux : les manuscrits du Coran, les objets mobiliers des mosquées, les mosquées elles-mêmes, ne montreront jamais des représentations d'hommes ou d'animaux.

 

Cela explique sans doute que cette civilisation, qui s'est développée en parallèle à la nôtre, n'ait attiré qu'un nombre restreint de grands collectionneurs. Ce ne fut pas toujours le cas : au début du XXe siècle, Louis Gonse, le patron de La Gazette des Beaux-Arts, Raymond Koechlin, l'un des fondateurs de la Société des amis du Louvre, ou le couturier et grand amateur d'art Jacques Doucet (assez clairvoyant pour avoir eu l'audace d'acheter à Picasso le véritable "coup d'état pictural" que furent, en 1907, les Demoiselles d'Avignon), rassemblèrent d'importantes collections d'art islamique. Mais pourquoi offrir ensuite au Louvre des oeuvres qui ne seraient pas exposées ? La création du nouveau département des arts de l'Islam devrait donc susciter de nouvelles collections, et des donations. Sur le marché mondial de l'art, la concurrence est sévère face à un groupe d'amateurs restreint mais très fortuné, composé d'acheteurs des pays du Golfe. Les plus actifs d'entre eux sont Cheikh Nasser Al-Sabbagh du Koweït, où le musée est déjà d'une richesse inouïe, et Cheikh Saud Mohammed Ali Al-Thani du Qatar, où le musée, dessiné par Pei, en cours de réalisation, promet d'être somptueux. Autre grand amateur, qui vient de disparaître, le prince Saddrudin Agha Khan dont la fabuleuse collection de miniatures persanes a été récemment montrée à Paris. Ailleurs, les musées où l'on peut voir de l'art islamique se comptent sur les doigts d'une main : le Metropolitan Museum de New York, le Victoria and Albert Museum de Londres, le musée Benaki d'Athènes, la collection David de Copenhague et, bien sûr, le musée Topkapi d'Istanbul.

 

Utilisé pour le baptême de Louis XIII

 

Par rapport à ces institutions, l'originalité du nouveau département du Louvre sera de mettre en avant ses points forts : les oeuvres provenant des terres de l'Islam dit "classique", de l'Espagne à l'Inde du Nord, en insistant sur un domaine où le Louvre est imbattable, les arts du métal. Brûle-parfums, aiguières en témoignent, et l'extraordinaire "Bassin de Saint Louis", chef-d'oeuvre de l'art mamelouk qui servit au baptême de Louis XIII puis quitta une autre fois le Louvre pour Notre-Dame où il fut utilisé pour le baptême du prince impérial. En écho à l'ouverture du nouveau département, c'est toute une actualité sur les arts de l'Islam qui se met en place : depuis le 17 septembre, le décor du palais de Sedrata (Algérie, Xe siècle) est exposé au Louvre et l'auditorium propose une exploration de l'univers du conte oriental.



L'Occident conquérant des XIe, XIIe et XIIIe siècles n'avait pas besoin d'une religion (le christianisme dominait sa conscience), ni des fondements d'une démocratie (il les avait trouvés dans l'héritage gréco-romain), ni d'une littérature (il était en train de s'en donner une). Mais il lui fallait une explication au système du monde, une physique, une astronomie, des mathématiques, une médecine. L'apport de la culture arabe à l'Occident n'a-t-il pas été oublié dans nos mémoires ? Malraux s'interrogeait déjà, parlant d'un "dialogue tour à tour sanglant et serein".

 

 
 
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