Voilà plus d'un siècle
que le musée du
Louvre, le plus beau
musée du monde, se déploie
sur sept départements
: peintures, dessins,
sculptures, objets
d'art, antiquités égyptiennes,
antiquités
orientales, antiquités
grecques, romaines et
étrusques. Il aurait
pu en être ainsi ad
vitam. Mais le 14
octobre dernier, dans
un discours prononcé
à Troyes sur l'intégration,
Jacques Chirac annonçait
"l'ouverture
au musée du Louvre
d'un nouveau département,
un département des
arts de l'Islam qui
confortera la vocation
universelle de la
prestigieuse
institution qu'est
notre musée". Un
huitième département
au Louvre ! Une
annonce suivie d'une
rafale de questions :
pourquoi les arts de
l'Islam ? Et où les
exposer dans un bâtiment
qui manque déjà
cruellement de place ?
Pour montrer quoi ? On
en saura plus dans
quelques semaines
mais, dès
aujourd'hui, dans nos
pages, voici en
avant-première un
aperçu de ce que sera
ce nouveau département.
Les arts de l'Islam
n'étaient pas absents
du Louvre, et cela dès
le début du XXe siècle,
mais ils y étaient
exposés de manière
anarchique : ainsi, la
belle aiguière en
cristal de roche,
taillée dans un
atelier égyptien du début
du XIe siècle,
acquise à prix d'or
par Suger qui en fit
don à l'abbaye de
Saint-Denis, était-elle
exposée, faute de
savoir à quoi la
rattacher, au département
des Objets d'Art. Le même
sort avait été réservé
à plusieurs coupes en
jade rehaussées d'or
et de pierres précieuses,
créées en Turquie au
XVIe siècle, qui
avaient ensuite fait
partie des collections
de Louis XIV. Ou au
magnifique bassin en
alliage de cuivre
incrusté d'argent et
d'or, somptueux
chef-d'oeuvre fait en
Syrie au début du
XIVe siècle, connu
sous le nom de
"Baptistère de
Saint Louis", qui
appartenait, avant
d'entrer au Louvre, au
trésor de la
Sainte-Chapelle du château
de Vincennes. Tout
cela n'était guère
logique. On pensa bien
ouvrir une
"section
islamique", dès
1905, mais elle fut
tantôt intégrée aux
arts asiatiques, tantôt
aux antiquités
orientales. Le
rattachement était
peut-être logique
territorialement, mais
guère historiquement.
Rien de tout cela n'était
convaincant.
En attendant le
grand département
voulu par Chirac et
pour lequel (mais rien
n'est officiel) on
envisage de couvrir
l'une des cours intérieures
du Louvre pour y créer
un grand espace muséographique,
l'actuelle présentation,
sur treize salles dans
l'aile Richelieu du bâtiment,
suit un ordre
chronologique. En même
temps, à chaque salle
correspond une aire
politico-géographique.
Désormais, les salles
des arts islamiques
seront largement
accessibles, y compris
lors des nocturnes du
musée les lundis et
mercredis. Cet accès
quotidien marque le
premier signe d'un véritable
département. Le redéploiement
des objets pose un
problème. Pas les
collections : ce sont,
tout simplement, les
plus importantes du
monde occidental avec
des céramiques, des métaux,
des verreries, des
boiseries, des
ivoires, des tapis,
des textiles, des
miniatures, des
dessins, des papyrus
et, en prime, quelques
oeuvres cultes comme
la "Pyxide au nom
d'al-Mughira", la
"Coupe au
cavalier
fauconnier" ou le
"Bassin d'Ibn
Zayn". Au total,
ce sont quelque 10.000
objets d'art islamique
que possède ainsi le
Louvre.
Du Caucase
à l'Afrique équatoriale...
Une richesse qui
explique en partie
notre méconnaissance
de cet art, dont
l'ampleur effraie : il
s'étendit de
l'Atlantique aux
Philippines et du
Caucase à l'Afrique
équatoriale, sur près
de quatorze siècles !
L'autre obstacle, non
pas à notre intérêt
mais à notre appréciation
de l'art islamique,
est qu'il ne supporte
pas les critères des
jugements esthétiques
occidentaux. La
peinture de chevalet
n'y existe pas et les
miniatures que l'on
voit aujourd'hui dans
les musées ne furent
jamais destinées à
être exposées. L'Islam
ne connaît guère la
sculpture qui,
reproduisant l'oeuvre
de Dieu, est tenue en
grande suspicion. Il
considère en revanche
la calligraphie comme
l'art par excellence,
mis au service du
Coran révélé au
Prophète. Mais la
beauté de cet art échappe
en partie à ceux qui
ne savent pas la lire,
et encore moins l'écrire.
Quant aux arts du métal
et de la céramique,
tellement prisés dans
le monde
arabo-musulman,
l'Occident a tendance
à les tenir pour
secondaires, voire
simplement décoratifs.
Autre obstacle, tout
aussi gênant : alors
que les arts byzantin,
carolingien, roman,
gothique, Renaissance,
qui marquent les étapes
de l'art chrétien,
sont très différents
les uns des autres,
les arts de l'Islam
sont toujours restés
attachés aux modèles
consacrés par le
temps et par les
traditions. Il n'en
est que plus difficile
pour l'oeil occidental
de discerner les
provenances et, plus
encore, les dates des
oeuvres.
Restent quelques évidences
que le parcours des
salles du Louvre
devrait souligner. La
céramique illustre
mieux que tout ce qui
caractérise les arts
de l'Islam : la
primauté accordée au
décor, qui apparaît
plus important que la
forme et qui varie à
l'infini. Le goût des
Arabes pour les mathématiques,
le sens du trait leur
font préférer les
lignes géométriques,
qui s'engendrent
successivement. Le décor
floral lui-même échappe
souvent au naturalisme
pour se styliser en
arabesques. Quant à
la calligraphie, elle
est, à côté de la géométrie
et de la flore, la
troisième grande
ressource de l'artiste
musulman, d'abord
composée en écriture
coufique (les lettres
sont rigoureusement
placées sur une même
ligne) puis, à partir
du XIIe siècle, en
cursif, plus souple,
moins géométrique,
plus fleuri. Mais ce
qui frappe d'emblée
dans l'art islamique
(et qui le rend
d'ailleurs assez
moderne), c'est son goût
pour l'abstraction.
Les quelques
tentations d'un art
figuratif viendront
d'Iran et de Turquie,
elles s'introduiront
timidement dans l'art
profane, mais jamais
dans l'art religieux :
les manuscrits du
Coran, les objets
mobiliers des mosquées,
les mosquées elles-mêmes,
ne montreront jamais
des représentations
d'hommes ou d'animaux.
Cela explique sans
doute que cette
civilisation, qui
s'est développée en
parallèle à la nôtre,
n'ait attiré qu'un
nombre restreint de
grands
collectionneurs. Ce ne
fut pas toujours le
cas : au début du XXe
siècle, Louis Gonse,
le patron de La
Gazette des Beaux-Arts,
Raymond Koechlin, l'un
des fondateurs de la
Société des amis du
Louvre, ou le
couturier et grand
amateur d'art Jacques
Doucet (assez
clairvoyant pour avoir
eu l'audace d'acheter
à Picasso le véritable
"coup d'état
pictural" que
furent, en 1907, les
Demoiselles d'Avignon),
rassemblèrent
d'importantes
collections d'art
islamique. Mais
pourquoi offrir
ensuite au Louvre des
oeuvres qui ne
seraient pas exposées
? La création du
nouveau département
des arts de l'Islam
devrait donc susciter
de nouvelles
collections, et des
donations. Sur le
marché mondial de
l'art, la concurrence
est sévère face à
un groupe d'amateurs
restreint mais très
fortuné, composé
d'acheteurs des pays
du Golfe. Les plus
actifs d'entre eux
sont Cheikh Nasser
Al-Sabbagh du Koweït,
où le musée est déjà
d'une richesse inouïe,
et Cheikh Saud
Mohammed Ali Al-Thani
du Qatar, où le musée,
dessiné par Pei, en
cours de réalisation,
promet d'être
somptueux. Autre grand
amateur, qui vient de
disparaître, le
prince Saddrudin Agha
Khan dont la fabuleuse
collection de
miniatures persanes a
été récemment montrée
à Paris. Ailleurs,
les musées où l'on
peut voir de l'art
islamique se comptent
sur les doigts d'une
main : le Metropolitan
Museum de New York, le
Victoria and Albert
Museum de Londres, le
musée Benaki d'Athènes,
la collection David de
Copenhague et, bien sûr,
le musée Topkapi
d'Istanbul.
Utilisé pour
le baptême de Louis
XIII
Par rapport à ces
institutions,
l'originalité du
nouveau département
du Louvre sera de
mettre en avant ses
points forts : les
oeuvres provenant des
terres de l'Islam dit
"classique",
de l'Espagne à l'Inde
du Nord, en insistant
sur un domaine où le
Louvre est imbattable,
les arts du métal. Brûle-parfums,
aiguières en témoignent,
et l'extraordinaire
"Bassin de Saint
Louis",
chef-d'oeuvre de l'art
mamelouk qui servit au
baptême de Louis XIII
puis quitta une autre
fois le Louvre pour
Notre-Dame où il fut
utilisé pour le baptême
du prince impérial.
En écho à
l'ouverture du nouveau
département, c'est
toute une actualité
sur les arts de
l'Islam qui se met en
place : depuis le 17
septembre, le décor
du palais de Sedrata
(Algérie, Xe siècle)
est exposé au Louvre
et l'auditorium
propose une
exploration de
l'univers du conte
oriental.
L'Occident conquérant
des XIe, XIIe et XIIIe
siècles n'avait pas
besoin d'une religion
(le christianisme
dominait sa
conscience), ni des
fondements d'une démocratie
(il les avait trouvés
dans l'héritage gréco-romain),
ni d'une littérature
(il était en train de
s'en donner une). Mais
il lui fallait une
explication au système
du monde, une
physique, une
astronomie, des mathématiques,
une médecine.
L'apport de la culture
arabe à l'Occident
n'a-t-il pas été
oublié dans nos mémoires
? Malraux
s'interrogeait déjà,
parlant d'un "dialogue
tour à tour sanglant
et serein".