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ARTS-SPECTACLES  RJLIBAN  N°16  du 2 septembre 2006 

 
Une exposition de caricatures sur l'Holocauste s'est ouverte à Téhéran
 
par MARIE-CLAUDE DECAMPS, publié dans le Monde du 17 août 2006
 
L'affiche en elle-même est explicite. Sur fond sépia, comme s'il s'agissait d'une vieille photo d'une réalité qui perdure, on voit dessinés des casques nazis renversés, surmontés d'un autre casque, frappé, celui-là, d'une étoile de David, qui semble leur faire pendant. Cette affiche annonce l'ouverture, lundi 14 août à Téhéran, au Musée d'art contemporain palestinien, d'une exposition de caricatures sur l'Holocauste, dernier avatar de la polémique sur les douze caricatures du prophète Mahomet publiées par le journal danois Jyllands-Posten le 30 septembre 2005 et qui avaient suscité la colère de millions de musulmans dans le monde entier. Protestations qui s'étaient soldées par des émeutes meurtrières, comme au Pakistan, et le saccage d'ambassades et d'églises. Des journaux européens qui avaient reproduit les caricatures avaient été pris à partie. Le rédacteur en chef du journal danois avait présenté ses excuses pour tenter de calmer ce qui était vite devenu une crise diplomatique majeure.
 

"Les journaux occidentaux ont publié ces dessins sacrilèges sous le prétexte de la liberté d'expression, alors voyons s'ils pensent vraiment ce qu'ils disent et publions des dessins sur l'Holocauste", avait lancé, en février 2006, le journal iranien Hamchari. Un quotidien à grand tirage proche de l'entourage du président iranien, le conservateur Mahmoud Ahmadinejad qui, depuis son arrivée au pouvoir en août 2005, a multiplié les déclarations traitant l'Holocauste de "mythe" et souhaitant la " disparition" d'Israël. Le concours a été aussitôt ouvert, avec l'appui de la Maison de la caricature iranienne. Le 13 février, un avant-goût de la production à venir était diffusé sur son site Internet. On y voyait deux vignettes. Sur la première, un juif passe en 1942 sous le portail d'Auschwitz où une inscription annonce : "Le travail apporte la liberté". Sur l'autre vignette, datée de 2002, le même juif, fusil en main, entre sur un champ de bataille sous un fronton qui dit : "La guerre apporte la paix".

 

Les organisateurs du concours, qui, lundi, ont insisté à nouveau sur le fait que le véritable holocauste à leurs yeux était "celui des Palestiniens", ont reçu 1.100 caricatures, en provenance d'une soixantaine de pays. Deux cent quatre ont été retenues, les trois "meilleures" recevront 12.000, 8.000 et 5.000 dollars de récompense. La majorité des dessinateurs sont iraniens, mais figurent aussi sur la liste sept Français et douze Américains. La source d'inspiration, en revanche, est la même : croix gammée se transformant en étoile de David pour étrangler des Palestiniens ; le mot Israël dessiné avec un L final en forme de botte écrasant une mappemonde ou encore une statue de la Liberté tenant un livre sur l'Holocauste dans sa main gauche et faisant un salut nazi avec la droite.

 

L'exposition, prévue pour durer jusqu'au 13 septembre, a déjà suscité de vives réactions. Mardi, le mémorial de l'Holocauste de Yad Vashem, à Jérusalem, dédié aux six millions de juifs exterminés par les nazis, a publié un communiqué exhortant la communauté internationale à réagir. "L'histoire a prouvé que le silence face à des déclarations malfaisantes engendre des actions malfaisantes", explique le Yad Vashem, qui conclut : "L'exposition de caricatures sur l'Holocauste à Téhéran, en Iran, un pays qui veut se doter de capacités nucléaires et dont le président s'est prononcé pour un génocide d'Israël, doit mettre les voyants au rouge, non seulement pour Israël mais pour toutes les nations éclairées." Site Web : www.irancartoon.com  
 
A Téhéran, le concours de dessins sur l'Holocauste organisé
au Musée d'art contemporain palestinien a accueilli, lundi 14 août,
ses premiers visiteurs. En arrière-plan, l'affiche de l'exposition

 

Un concert en blanc sous le signe de la solidarité
LIBAN JAZZ - Présenté à Paris au profit de la Croix-Rouge libanaise
 
par COLETTE KHALAF, publié dans l'Orient-le Jour le 30 août 2006
 
C’est sur la scène du Théâtre du Rond-Point (Paris) qu’aura lieu, le 5 septembre, un grand concert regroupant des jazzmen internationaux et des musiciens libanais. Organisé à l’initiative commune de Liban Jazz, des théâtres du Rond-Point et d’al-Madina, cet événement, dont les bénéfices seront versés intégralement au profit de la Croix-Rouge libanaise, sera présenté plus tard, dans les meilleurs délais, à Beyrouth. Depuis 2004, Liban Jazz avait habitué les mélomanes libanais à des rencontres musicales au mois de septembre dans la stratosphère jazz. En dépit des circonstances, les organisateurs ont tenu à maintenir ce rendez-vous. Il aura lieu le 5 septembre à Paris et regroupera des grands noms du jazz international ainsi que des musiciens qui ont eu l’occasion de visiter le Liban et qui ont tenu à rendre hommage à sa volonté de vivre. Associé aux théâtres Rond-Point et al-Madina, et fort donc du soutien des artistes que le Liban a eu le privilège de recevoir les années précédentes, Liban Jazz a réussi à réunir, sur la même scène, ces artistes dans un concert unique.

Ainsi, se succéderont les trio Romano, Sclavis et Texier (que les Libanais avaient eu l’occasion d’écouter à Zouk), Mina Agossi et Anouar Brahem, Julien Lourau ainsi que le trio Joubran. Pour sa part, Archie Shepp invitera Cheik Tidian Seck et David Murray à le rejoindre alors que Bojan Z et Dhafer Youssef auront pour invité le trompettiste libanais Ibrahim Maalouf, sans oublier la chanteuse Camille que le Liban avait découverte et appréciée au Music-Hall de Starco. Celle-ci se produira en compagnie de Sébastien Martel. Autant de musiciens qui avaient enflammé la scène libanaise durant les étés 2004-2005, et qui se sont unis dans un même esprit de solidarité. Ensemble, ils témoignent que le jazz, musique de résistance et d’improvisations, est également pour la circonstance un acte de foi. Une foi inébranlable dans un pays qui ne veut céder ni à la léthargie ni à la mort, mais qui continue à résister à toutes les secousses.

Réservations : tarif unique de 35 euros au Théâtre du Rond-Point, 2 bis, av. Franklin D. Roosevelt 75008 Paris, tél.: +33.1.44.95.98.21, du lundi au samedi, de 11h à 19h et dimanche de 12h à 16h, achat en ligne (+2 euros pour les frais) : www.theatredurondpoint.fr , FNAC : +33.8.92.70.16.03. Les personnes qui désirent faire un don supplémentaire à la Croix-Rouge libanaise pourront le faire le soir du concert dans les locaux du théâtre.
 
Annonce du concert sur la route de Jiyeh au Liban 

 
Exposition de poissons fossiles du Liban à Bruxelles
 
L’équipe "MEMOIRE DU TEMPS - Abi-Saad frères" est fière d'annoncer pour la première fois sa participation au Salon International des Minéraux, Fossiles et Pierres précieuses (33e édition) qui aura lieu au Palais Mondial de l'Automobile, "Autoworld", Parc du Cinquantenaire, 11, à Bruxelles, en Belgique, les 2 et 3 septembre 2006, de 10h à 18h, sans interruption. Vous êtes invités à venir à la rencontre des poissons fossiles du Liban, provenant de la région de Byblos et datant de cent millions d'années, véritables merveilles de la nature et témoins d’une vie passée et de son évolution. Vous retrouverez sur le stand toutes les informations sur le pays des Cèdres et sur les fouilles effectuées, ainsi que des renseignements techniques sur les méthodes utilisées pour la découverte de ces surprenants fossiles. Si vous ne pouvez vous déplacer jusqu’en Belgique, sachez que vous pouvez tout de même continuer votre collection et choisir vous-même les pièces qui vous passionnent. Pour connaître les fossiles disponibles et passer votre commande, prendre contact avec la correspondante en France, Mme Christine Bourcier Abi-Saad au +33.6.84.22.15.32 ou sur christine@memoryoftime.com (Site Web : www.memoryoftime.com ).
 

 
Activités culturelles de la Délégation de la Commission européenne au Liban

 

La Délégation de la Commission européenne au Liban a annoncé le 29 août dans un communiqué qu’en raison de la situation de crise au Liban, l’appel à propositions pour le financement d’activités culturelles, lancé en juin dernier, a été annulé. Il est remplacé par un nouvel appel à propositions pour le financement d’activités culturelles, artistiques, récréatives et éducatives à l’intention des enfants et adolescents ayant été affectés par la guerre au Liban. Pour le dossier d’appel à propositions, visiter le site Web : www.dellbn.ec.europa.eu (rubrique "Appel d’offres et à propositions au Liban"). Le dossier est également disponible au siège de la Délégation de la Commission européenne à Saïfi, avenue Charles Hélou, immeuble 490 Harbor Drive. Téléphone : +961.1.569.400. Fax : +961.1.569.415 (Mme Chébli). La date limite de remise des propositions est fixée au vendredi 29 septembre 2006, à 16h.


 

Bibliothèque francophone de 15.000 livres à Kleiate

 

La bibilothèque francophone "J’aime lire" a été inaugurée hier à Kleiate (Kesrouan), en présence notamment du président de la municipalité, Samir Kahi, du curé de la paroisse, Youssef Moubarak, du père Habib Mehanna, du Dr Badih Abou Jaoudé et de l’avocat Alexandre Najjar, représentant le directeur du Centre culturel français (CCF), qui parrainait l’événement. La bibliothèque qui est une donation de scouts français est composée de 15.000 livres en langue française. Elle est ouverte à tous.

 


 

Le Nobel de littérature Naguib Mahfouz est mort

 

paru dans le Figaro le 30 août 2006

 

L’intellectuel le plus célèbre d'Egypte était le seul écrivain de langue arabe à avoir obtenu la récompense suprême en 1988. Il s’est éteint à 94 ans. "Le poète est parti", comme il l’avait écrit Impasse des deux palais. Le plus célèbre écrivain du monde arabe Naguib Mahfouz, est mort mercredi dans un hôpital public du Caire à l'âge de 94 ans. Depuis une semaine, il se trouvait dans un état critique après avoir été admis dans l'unité de soins intensifs de l'hôpital de la police du Caire le 19 juillet, à la suite d'une chute dans son appartement. Son état s’était rapidement dégradé avec des complications rénales. Il sera inhumé jeudi dans la capitale égyptienne.

 
Né au Caire en 1911, Naguib Mahfouz était l'intellectuel le plus célèbre d'Egypte. C'est à l'âge de 17 ans qu'il a commencé à écrire et a publié ses premiers essais dans les années 30. Après des études de philosophie, il devient fonctionnaire et se consacre progressivement à la littérature. Auteur d’une cinquantaine de romans, on lui connaît surtout la trilogie Impasse des deux palais, Le palais des désirs et Le sucrier, énorme roman de 1.500 pages, dans lequel il décrit les espoirs et désillusions politiques d'une famille bourgeoise cairote sur trois générations entre 1917 et 1944. En 1988, il était devenu le premier romancier de langue arabe à recevoir le prix Nobel de littérature, et reste le seul à ce jour.
 
Chantre la tolérance et la modération, il avait été attaqué à l’arme blanche par un extrémiste après l' "interdiction" par des islamistes de son livre "Les Fils de la Medina", jugé blasphématoire, en 1994. Depuis, il était paralysé de la main droite et avait cessé d'écrire, contraint de dicter ses textes. L’auteur a également été un des rares intellectuels égyptiens et arabes, à avoir approuvé les accords de paix entre l'Egypte et Israël en 1979, tout en se déclarant totalement solidaire des Palestiniens. Une position qui lui a valu d’être boycotté dans de nombreux pays arabes.
 

 
Les blogueurs dessinateurs reviennent sur une trêve fragile
 
par MATHILDE GERARD, publié dans le Monde du 26 août 2006
 
Dans le conflit qui secoue le Proche-Orient, les mots sont parfois trop durs. Avec pour seules armes un crayon, une paire de ciseaux ou un logiciel de retouche photos, les blogueurs dessinateurs donnent vie à la politique, aux violences quotidiennes, à leurs doutes et angoisses. Dans des dessins poétiques, le site de Mazen Kerbaj  pose des questions simples, parfois provocantes. Chez ce Libanais âgé de 31 ans, le moindre détail compte, comme la réapparition dans son blog de la couleur le 19 août, alors que durant tout le conflit, Mazen ne dessinait plus qu'en noir et blanc. Aujourd'hui, "le ciel de Beyrouth est bleu, commente-t-il, et j'entends les voitures klaxonner. […] Ma voiture est désormais pleine d'essence. J'ai dessiné en couleur."  Mais cet apparent retour au calme ne masque pas les doutes du dessinateur. Samedi 19 août, il interroge : "Depuis les entrailles du sol libanais, 1.500 personnes se demandent : 'pourquoi? '"  Un internaute laisse un commentaire admiratif : "Vous êtes pour moi un modèle : vous savez représenter l'indicible sans jamais écraser le lecteur par vos vues. Vous le provoquez à réfléchir, s'engager, agir, sans être dans le déni."

Depuis quelques jours, les posts de Laure Ghorayeb sur son site Witnessing (again)  titrent en alternance "la trêve branlante", "la trêve fragile" , "la trêve branlante".... Les ritournelles de la dessinatrice laissent entrevoir son inquiétude face à un cessez-le-feu précaire  : un de ses dessins est ainsi légendé : " Guerre... Paix... Guerre... Paix... Guerre ". Mardi 22 août, elle écrit : "Ce matin, les informations ne sont pas très réconfortantes [...]. Le monde ne réalise pas ou ne veut pas réaliser que la situation est très précaire [...] On dirait qu'on nous oublie déjà."

Gotham City

Dans les dessins de Raed Yassin, Beyrouth ressemble à Gotham City, et ses habitants aux superhéros américains de Marvel, fameux éditeur de comics américains dans les années 1960. Les planches de Raed Yassin mettent en scène Nabil Fawzi – Superman en arabe – venu couvrir l'offensive israélienne au Liban. Si le style des dessins évolue entre fantasy et comic strips, la réalité n'est jamais très loin. Le 13 août, à la veille de l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, la couleur noire disparaît mystérieusement de la planche, "pour cause de bombardements israéliens" nous dit le commentaire. Les bulles sont vides d'inscription, le dessin se pare de taches blanches.

 

Côté israélien, Yaakov Kirshen, fameux dessinateur du Jerusalem Post, alterne tous les jours la publication de vieux et nouveaux dessins dans The dry bones blog. Ses planches dessinées il y a plus de vingt ans trouvent un écho retentissant dans l'actualité qui secoue le Proche-Orient. Mercredi 23 août, Yaakov met en ligne un dessin inédit. S'en prenant vivement aux Nations unies, la planche intitulée UN-fair [injuste] met en scène un couple attablé prenant un café. " Kofi Annan est furieux parce que Tsahal veut mettre fin au trafic d'armes vers le Liban – Israël doit-il se contenter de regarder ce qui se passe de l'autre côté ?! Et ignorer le réarmement des terroristes? – Non! ça, c'est le job de l'ONU! ". Le lendemain, Kirshen revient douze ans en arrière avec une planche publiée le 20 juillet 1984 intitulée "Coincés au Liban" : "C'est étrange ce bourbier libanais. C'est très facile d'y entrer, mais tellement difficile d'en sortir."  Mais Kirshen note toutefois dans le commentaire qui accompagne la planche, que la différence entre les deux guerres est de taille  : "Aujourd'hui nous sommes au Liban parce que la guerre nous a été imposée. Nous sommes au Liban car nous n'avons pas le choix."
 
Un autre site de dessins très fréquenté en Israël se trouve du côté de la diaspora. Il s'agit du blog de Cox and Forkum, deux illustrateurs juifs américains, qui commentent l'actualité internationale dans leurs dessins. De tendance plutôt conservatrice, ils n'hésitent pas à moquer dans leur post du 20 août l'annonce faite par la France le 17 août de l'envoi d'un contingent de 200 soldats. On y voit un Chirac demandant du bout des lèvres un " Disarm, s'il vous plaît "  aux chefs du Hezbollah, n'osant pas les regarder droit dans les yeux.
 
Nabil Fawzi - le 13 août 2006 "la couleur noire a foutu le camp"
par Raed Yassin

 
La culture en veilleuse
Les librairies à l'heure des bilans
 
par CARLA HENOUD, publié dans l'Orient-le Jour le 30 août 2006
 

La lecture… Un loisir, un plaisir, parfois même un voyage. Encore faut-il avoir l’esprit et les bagages légers et un cadre propice pour le faire. Durant ces 33 jours maudits, qui n’en finissent pas d’en finir, ceux qui lisaient ont continué à le faire, avec encore plus d’assiduité. Les autres ont préféré s’adonner aux jeux, mots croisés, mots fléchés et sudoku pour tromper la longue attente. Les librairies, et avec elles la culture, ont elles aussi, une fois de plus, essuyé de grosses pertes. Redonner le goût de la lecture aux Libanais a toujours été le souci des libraires, défendant avec les mots des autres présentation d’ouvrages, signatures, conférences, ateliers et activités diverses, une culture qui leur tenait à cœur. Les mois de juillet et d’août, habituellement réservés aux Libanais de l’étranger et aux touristes de passage, ont été sévèrement touchés. "Les guides, car le Libanais est un grand voyageur, les ouvrages et livres d’art sur le Liban ainsi que les nouveautés constituent le point fort de nos ventes en cette saison", précisent en chœur les principales librairies de la ville. "A cela il faudrait ajouter le parascolaire et le scolaire", soulignent les librairies Orientale et Antoine. Oubliés donc les devoirs de vacances et autres livres à lire, conseillés par l’école.

 

L’annonce de la rentrée, fixée au 9 octobre, sonne comme un rappel à l’ordre. "Nous avions déjà reçu une partie des livres scolaires, explique Maroun Nehmé, propriétaire de la Librairie Orientale et président du syndicat des importateurs de livres. Pour le reste, nous avons travaillé à sensibiliser, très vite, le Service culturel de l’ambassade de France et la Centrale d’édition en France. Nous espérons qu’ils nous aideront à obtenir un soutien exceptionnel au transport. Les livres seront ainsi acheminés par avion, mais sans frais supplémentaires pour nous." Quant à l’avenir, ce libraire, également et surtout éditeur, avoue avec réalisme : "Nous ne pouvons plus prendre de risques sur place, il nous faut délocaliser. Les investissements sont gelés. Nous devons pouvoir servir nos marchés en Afrique du Nord et aux Emirats grâce à des structures légères qui seront plus proches d’eux et plus stables." Outre ses points de vente "classiques" à Hamra, Achrafieh et Sin el-Fil, et dans les deux supermarchés Bou Khalil de Baabda et de Tripoli qui ont, durant ces derniers événements, ouvert pour la plupart presque tous les jours de 8 heures à 14 heures, la Librairie Antoine a surtout réalisé des ventes à l’ABC Dbayé et Achrafieh ainsi qu’au Metro superstore. Après le cessez-le-feu, l’activité a repris à 30%. Au top cinq des meilleures ventes, même timides : les best-sellers, les jeux, la vie pratique, les guides sur le Liban et surtout les livres de cuisine. "Si l’aéroport reprend son activité normale, tout ira en s’améliorant", confie un responsable.


Davantage de contraintes

 

Pour la Librairie al-Bourj et le Virgin Megastore, les problèmes se sont posés depuis l’assassinat de Rafic Hariri. Le centre-ville devenant le cœur d’un printemps en colère, puis un espace interdit à tous en raison des réunions politiques, dialogue national et autres Conseils des ministres qui ont paralysé le cœur de Beyrouth, l’accès y devenait quasi impossible. "Il fallait insister pour venir, souligne Michel Choueiri, directeur de la librairie al-Bourj. L’ambiance, le choix, le lieu ne suffisaient plus. Mais cela allait bien quand même." Pour cet espace qui ne connaît pas d’horaires d’été, "nous avons fermé les 10 premiers jours avant de reprendre jusqu’à 15 heures. Certains jours ont été vraiment difficiles...". Les plus vendus, "des cartes du Liban ! Nous nous sommes surtout chargés, durant cette période, de donner des livres à des bibliothèques qui les redistribuaient à des associations pour les enfants déplacés". Depuis le cessez-le-feu, les ventes ont atteint 30%. "A partir de ce lundi 28, nous ouvrons, comme avant, de 9 heures à 21 heures. Le fait que les restaurants aient repris leur activité et que Solidere ait ouvert à tous et gracieusement le parking de la place des Martyrs va beaucoup aider."

 

Le bilan du Virgin Megastore, qui a ouvert durant un mois au Mzaar (Faraya), est encore plus sombre. "Notre magasin du centre-ville, explique Johanne Karkour, directrice des opérations, représente 60% du chiffre d’affaires. Le Virgin Megastore a accusé une chute nette de 10,3 millions de dollars de son chiffre d’affaires 2006. En juillet, cinq de nos points de vente ont fermé: celui du centre-ville et quatre points de vente à l’aéroport. Cela représente 78% de notre chiffre d’affaires. Trois étaient ouverts, à l’ABC, au City Mall et à Tripoli, mais d’une manière irrégulière et en fonction des événements. Sachant que l’été et le mois de décembre représentent les meilleures ventes de l’année, on peut dire que la saison est perdue." Après un début de juillet favorable, l’optimisme est tombé quelques jours plus tard. A l’heure des comptes, force est de constater les dégâts et la révolte qui pourrait suivre. "Pour les seuls mois de juillet-août, nous avons perdu approximativement 1,7 millions de dollars… Mais nous gardons espoir", conclut vaillamment Johanne Karkour.


 

Nada Habet, une paysagiste libanaise à l’honneur en Grande-Bretagne
Chelsea Flower Show 2006
 
paru dans l'Orient-le Jour le 6 juin 2006
 
Le Liban s’est une nouvelle fois illustré... à l’extérieur de ses frontières. Nada Habet, paysagiste, a en effet décroché la médaille de bronze (Bronza Flora) dans la catégorie "Best City Garden Award : Natural Elements", lors du Chelsea Flower Show 2006, organisé du 23 au 27 mai dernier en Grande Bretagne. Selon Myrna Bustani et Rima Shéhadeh, qui étaient sur place, le jardin libanais de Nada a eu un succès fou, des milliers de visiteurs, dont la reine d’Angleterre, venant admirer l’arrangement qui comprenait notamment un olivier, une vigne, du jasmin, des coquelicots et des fleurs plantées dans des boîtes de Nido. De quoi recréer toute l’atmosphère calme et chaleureuse des jardins de village. Le Chelsea Flower Show est l’un des événements les plus prestigieux au monde en matière d’arrangements de jardins.
 
Le jardin libanais de Nada Habet

 
Islam en salle
 
par STEPHANE BAILLARGEON, publié dans le Devoir le 29 août 2006

Des musées s'ouvrent au Moyen-Orient, et le Moyen-Orient ouvre des musées. Mais les institutions canadiennes et québécoises traînent un peu derrière la tendance mondiale à s'intéresser à l'art chaud de ce point brûlant du globe. L'Orient, proche ou moyen, concentre les grandes peurs de l'Occident : le terrorisme est "arabe", le fanatisme "musulman" et l'intégrisme islamique. Dans l'imaginaire d'ici, cet étranger, proche ou lointain, renverse le monde pour finalement et immanquablement représenter la tradition par rapport à la modernité, l'intolérance opposée à la liberté, la théocratie contre la démocratie. L'effondrement des tours géantes et jumelles de New York, il y a tout juste cinq ans, n'a évidemment pas fait fructifier le déjà trop maigre capital de sympathie.

 

Pourtant, des efforts pour poncer les poncifs se multiplient, comme en témoignent les musées, ces concentrés pur jus des rapports de nos sociétés à l'autre, au pouvoir comme au passé. Et les plus imposants donnent le la. Le Victoria & Albert Museum de Londres vient d'inaugurer la Jameel Gallery of Islamic Art, une nouvelle aile consacrée exclusivement aux arts des civilisations de l'Islam. Le sort, ironique et méchant comme souvent, a voulu que les visites débutent il y a un mois, alors que Tsahal foudroyait le Hezbollah et le Liban. La nouvelle caverne d'Ali Baba rassemble le meilleur des fonds du vieil Albert Hall, une sélection de 400 objets tirés d'une collection d'art islamique rassemblant plus de 10.000 numéros. L'exposition permanente couvre une longue période historique (du VIIIe siècle à la Première Guerre mondiale) et un immense territoire (de l'Espagne à l'Ouzbékistan).

 

Le Louvre n'est pas en reste avec le très ambitieux projet de redéploiement des arts de l'Islam qui doit aboutir en 2009. La cour Visconti située au coeur de l'aile sud (dite Denon) a été retenue pour insérer les arts de l'Islam de manière cohérente dans le parcours des colossales collections. Au total, 4000 mètres carrés seront aménagés par l'architecte milanais Mario Bellini autour des points forts des collections du Louvre et du Musée des arts décoratifs. Ce nouveau chantier découle d'une volonté pédagogique clairement exprimée par l'État. Le président Chirac lui-même a demandé à l'institution parisienne qu'elle présente "une autre vision" de l'Islam dans la ville qui abrite déjà l'Institut du monde arabe. Les efforts se multiplient aussi ailleurs dans le monde. Baltimore a inauguré l'an dernier l'American Museum of Islamic Art. De janvier à avril, profitant des travaux de rénovation, le Victoria & Albert a fait circuler l'exposition Palace and Mosque à Washington, Fort Worth (au Texas), Tokyo et Sheffield (en Angleterre). Le Museum of Modern art (MOMA) de New York a passé l'hiver avec Without Boundary: Seventeen Ways of Looking. Comme le tire ne l'indique pas, le travail de groupe présentait des signatures contemporaines provenant presque toutes du giron mahométan.

 

D'où la question à plusieurs milliards de dinars : en demande-t-on trop à l'art, cet absolu de substitution ? La culture a beau toujours avoir été plus ou moins manipulée à des fins politiques, des cours de la Renaissance italienne aux sociétés totalitaires, n'est-ce pas troublant de voir les musées déployer avec autant de franchise leurs accointances idéologiques, aussi bien intentionnées soient-elles? Le tout nouveau tout beau Musée du quai Branly à Paris, qui a coûté plus de 350 millions, semble s'inscrire dans la même volonté d'adoucir l'histoire, de revoir le passé et de mieux comprendre l'autre à travers ce qu'il a de meilleur, la faveur muséale concernant cette fois les "peuples premiers" longtemps dits sauvages pour être mieux colonisés et exploités sans vergogne...

 

Le Canada à la traîne

 

Quoi qu'il en soit, le Canada demeure à la traîne dans cette tendance. Sauf erreur, aucun des grands musées du pays ne prépare d'exposition notable autour d'un thème islamique pour les trois prochaines années. Les deux musées consacrés aux civilisations (celui de Gatineau et celui de Québec) n'ont présenté qu'une seule exposition sur un thème arabo-musulman depuis cinq ans, Petra, présentement à l'affiche en Outaouais. Et encore, il s'agit d'une exposition sur l'antique cité perdue de Jordanie. Il faut dire que le Musée canadien des civilisations avait été échaudé avec la tentative de report de l'exposition Ces pays qui m'habitent, sur des artistes canadiens d'origine moyen-orientale, quelques semaines après les attentats du 11 septembre 2001. Le résultat final s'était révélé assez médiocre, mais très peu controversé.

 

Les grands musées des beaux-arts du pays consacrent des espaces à des oeuvres islamiques de leurs collections permanentes. Le Musée des beaux-arts reverra l'aménagement de sa salle spécialisée cet automne, et il planche toujours sur son projet d'agrandissement d'une aile des arts religieux dans l'église Erskine & American, qui pourrait se concrétiser avant la fin de la décennie. "Mais notre collection d'art religieux est surtout chrétienne", avertit Danielle Champagne, la directrice des communications de l'institution. Le Royal Ontario Museum possède au contraire une collection orientalisante assez impressionnante. Elle est malheureusement fermée pour rénovation et ne devrait rouvrir que l'an prochain. Là encore, il n'y a aucune exposition temporaire sur un thème islamique prévue dans les cartons. Même le petit Musée des religions de Nicolet ne prévoit rien en ce sens d'ici trois ans. Le dernier travail ad hoc de l'établissement, Au nom d'Allah, Islam et musulmanes du Québec remonte à une décennie, aussi bien dire toute une époque.

 

Aucun porte-parole des musées québécois ou canadiens interviewés hier n'a tenté de justifier cet aveuglement volontaire. "Nous ne voulons pas éviter de controverse, dit un muséologue montréalais interviewé hier. II nous manque peut-être tout simplement des collectionneurs d'importance et des fonds pour stimuler notre intérêt." Il est vrai qu'ailleurs les immenses fortunes engendrées par le pétrole aident à repositionner l'Islam dans les grandes institutions. La donation d'une quinzaine de millions de la famille du milliardaire saoudien Abdul Latif Jameel a financé la rénovation de l'aile qui porte maintenant son nom au Victoria and Albert Museum. Au Louvre, fait rarissime pour un musée habitué aux largesses étatiques, 25 des quelque 90 millions nécessaires pour le projet islamique proviennent d'un autre mécène saoudien, le prince Al-Walid ben Talal al-Saud.

 

Les fortunes moyen-orientales s'intéressent aussi à l'art et aux musées pour leurs propres bénéfices. Le Qatar dirige la charge avec des investissements de quelque 20 milliards pour attirer des touristes. Après tout, l'âge du pétrole s'achève. La famille du cheik Saud a embauché les plus grands architectes du monde pour construire plusieurs musées à Doha. I. M. Pei, l'architecte de la pyramide du Louvre et de la Place Ville-Marie a conçu l'écrin musée de l'art islamique. L'Espagnol Calatrava se charge du musée de la photographie. Un autre consacré à l'art moderne abritera les fabuleuses collections du cheik Saud Al-Thani, longtemps considéré comme le plus important acheteur du monde. En huit ans, il aurait dépensé plus d'un milliard pour monter une collection fabuleuse allant de photos de nus de Man Ray à des sculptures cochonnes de Jeff Koons. Il est maintenant accusé d'avoir utilisé des fonds publics pour assouvir sa passion qui aura au moins servi à raboter un cliché de plus. Quand même, un cheik et ses Jeff Koons, kitschs et contemporains à souhait, qui dit mieux pour critiquer les préjugés ?


 
Les Mille et Une Nuits de l'Inde des Moghols
"Le Trésor du monde - Joyaux indiens au temps des Grands Moghols". Au Louvre jusqu'au 4 septembre. Hall Napoléon.
 
par ANNE-MARIE ROMERO, publié dans le Figaro le 24 juillet 2006

 

Cinq cents joyaux indiens du temps de la domination moghole sont exposés au Louvre, choisis dans la collection du cheikh Nasser al-Sabah, fils de l'émir du Koweït. Une leçon de joaillerie de la part de ce connaisseur avisé. Emeraudes grosses comme un oeuf de poule, rubis et diamants sertis dans des fourreaux de dagues, sur des harnachements de chevaux, boucles d'oreilles aussi larges que des soucoupes, pendentifs, bracelets, ceintures où les gemmes sont si rapprochées qu'on distingue à peine l'or dans lequel elles sont incrustées. Pour quelques semaines, le Louvre est devenu l'écrin de la plus éblouissante collection de joyaux moghols au monde, celle constituée par le cheikh Nasser al-Sabah, fils de l'émir du Koweït, collectionneur et expert, sans cesse à la recherche de nouvelles pièces pour accroître une série de merveilles qui en compte déjà... 34.000 !

 
Des chefs-d'oeuvre d'artisanat
 
Inaugurée par le ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres, qui a salué le cheikh, comme "un homme de goût et d'engagement au service de l'art", et par Henri Loyrette, PDG du Grand Louvre, pour qui ce prêt "préfigure le département des Arts de l'Islam", l'exposition "Le Trésor du Monde" réunit 500 pièces, plus somptueuses les unes que les autres, dans une mise en scène d'une grande élégance. Vitrines grises, murs gris sur lesquels sont affichés des agrandissements de miniatures mogholes des XVIe et XVIIe siècles, des images évoquant la Perse et l'Inde et représentant des personnages de cour portant les bijoux exposés en regard. Pour ce fils d'émir, le métier de collectionneur ne serait rien sans une connaissance parfaite des objets qu'il acquiert, de leur chronologie, des techniques de fabrication, des styles et même de la minéralogie. Ainsi, il parle avec émotion d'une simple rosette d'argent incrustée de pierres blanches, datant du IIIe millénaire avant notre ère, devant laquelle on pourrait passer sans se retourner. Pour lui, c'est un chef-d'oeuvre plus remarquable que certaines parures truffées de rubis ou de perles géantes.
 
La période considérée est très circonscrite dans le temps. Elle va de 1556 à 1707, sous les règnes des Grands Moghols, Akbar, Jahangir, Shah Jahan et Aurengzeb. Les descendants de Gengis Khan et de Tamerlan avaient en effet conquis, en 1526, l'Inde islamisée depuis les Omeyyades. De ces trois civilisations, l'indienne, la musulmane et l'asiatique, va naître une culture d'un raffinement et d'une richesse inouïs, servis par un sous-sol riche en pierres précieuses, qui connaîtra son apogée entre la fin du XVIe siècle et le XVIIe. Le classement choisi pour l'exposition est bien celui d'un expert : cheikh Nasser a voulu présenter ses parures en fonction des techniques, la plus originale et la plus extraordinaire étant la technique dite "kundan", typique de l'Inde. Elle consistait à battre et étirer l'or chauffé 90 fois, avant d'obtenir une pâte dans laquelle les gemmes s'incrustaient comme dans de l'argile.
 
Rubis, diamants et émeraudes
 
Une telle souplesse permettait toutes les prouesses notamment sur les manches de poignards à deux montants réunis par un étrier, entièrement garnis de rubis, de diamants et d'émeraudes. Le rouge et le vert dominent du reste tous les objets présentés. Non pas faute d'autres pierres, mais le saphir, par exemple, était considéré comme de mauvais augure, le bleu étant la couleur du deuil. Viennent ensuite les incrustations de filets d'or dans des pierres dures comme le jade ou le cristal de roche, filets qui servaient eux-mêmes d'écrins à des pierres précieuses. Puis le martelage, qui, poussé à l'extrême comble de la minutie, a produit des boîtes d'or fin entièrement garnies de fleurs et d'oiseaux.
 
Une tradition européenne s'est également imposée, celle des émaux champlevés, que les artistes moghols de la cour ont exploitée dans toutes ses possibilités : on remarquera un petit bracelet de 1630, en or émaillé de blanc, lui-même incrusté d'émeraudes, de diamants et de chrysobéryls, fermé par deux têtes de félins affrontés, d'une délicatesse infinie. Tout n'est cependant pas aussi élégant. Au XVIIIe siècle et au début du XIXe, la richesse devient ostentatoire. Les dimensions des pierres, leur profusion adoptent, à nos yeux d'Occidentaux, un caractère un peu m'as-tu-vu, telle cette parure de cou de 8,1 cm de hauteur, faite de rangées superposées d'énormes perles, de gros diamants, d'où pendent en breloques encore des perles, des diamants et des émeraudes... Mais ces excès ne sauraient en aucun cas gâter l'émerveillement que dégagent ces merveilles d'artisanat, ces chefs-d'oeuvre de patience et d'ingéniosité qui éclipsent même la richesse des matériaux utilisés.
 
 
Poignée (probablement d'une canne), or, fer, rubis, émeraudes, diamants, agate.
Inde, empire moghol ou Decan, fin XVIe - début XVIIe siècle

 
Le "mot dans l’art", ou un autre visage du Moyen-Orient
Plus de quatre-vingts artistes arabes présents au British Museum
 
paru dans l'Orient-le Jour le 1er septembre 2006
 
Regroupant plus de quatre-vingts artistes contemporains du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, l’affichage qui se déroule jusqu’à ce jour au British Museum de Londres a rendu hommage aux lettres arabes (calligraphie) ainsi qu’aux belles lettres (littérature). Il témoigne de la richesse de l’histoire de cette partie du monde. Une "histoire" en marche. C’est en 1980 que le British Museum s’est mis à compléter sa collection d’art arabe et islamique, ajoutant ainsi au fonds d’art ancien un grand nombre d’œuvres contemporaines et modernes. Première exposition à explorer la calligraphie arabe sous différents angles (littéraire, poétique, social ou politique), "Word in Art" (le mot dans l’art) jette la lumière sur les dimensions illimitées du mot. La langue arabe, langue d’amour et de guerre, divine et profane, qui puise son origine dans les textes sacrés du Coran, s’affiche aujourd’hui sur différents supports artistiques. D’un coup, les lettres sous la brosse, le pinceau ou la plume deviennent des formes, des arabesques et parfois des sculptures.

Venus de tous les coins du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les artistes ont oublié leurs dissensions, leurs querelles, leurs différences, pour s’unir dans cet élan littéraire et artistique. Sur un support commun, qui est celui de l’art, ils vont réunir leurs angoisses, leurs peurs, leurs joies et également leurs rêves pour véhiculer des émotions. Si certains s’en sont tenus au style traditionnel pour exprimer les sons de la calligraphie arabe, comme l’Irakien Moustapha Jaafar, d’autres, par contre, à l’instar de Hussein Madi, dans cet alphabet conçu en 1994, ont pu créer leur propre vocabulaire. Des installations, des sculptures (Hij en cage de Parviz Tanoli, 2005), mais également des poèmes (d’Etel Adnan ou de Kamal Boullata); autant de techniques artistiques qui magnifient la calligraphie arabe et qui rendent hommage à la civilisation arabe et islamique.
 

 
Le monde au pied de la tour Eiffel
 
par LAURENT WOLF, publié dans le Temps le 20 juin 2006
 
• Voulu par Jacques Chirac, le Musée du Quai Branly présente 3500 objets venus des cinq continents dans une architecture de Jean Nouvel.
• Après dix ans de polémiques, la France montre ses immenses collections d'art non européen dans une institution digne d'elles.
 
Voici un nouveau bâtiment à Paris, un musée, un long bâtiment derrière une sorte de grande barrière vitrée qui préserve le silence de ses jardins ondulés, et une façade végétale. A l'intérieur, dans une pénombre un peu oppressante mais spectaculaire comme ces dioramas qui fascinent les enfants, quelque 3.500 objets (un peu plus du dixième d'un patrimoine de quelque 300.000), des statues, des masques, des tissus, des instruments de rituels, venus des cinq continents, de toutes les cultures qui ne ressemblent pas à la nôtre, et dont les cérémonials étranges nous interrogent sur l'unité du genre humain.

C'est le Musée du Quai Branly, à deux pas de la tour Eiffel, un musée qui n'a pour l'instant que le nom de son adresse, qui aurait pu s'appeler musée des "arts premiers" si cette expression ne suscitait pas l'émotion de ceux qui détestent qu'on applique un mot venu d'Occident (l'art) aux œuvres des autres civilisations que la nôtre. Ce musée, construit par l'architecte Jean Nouvel, qui y a mis son sens aigu de l'emphase architecturale, s'appellera un jour musée Jacques Chirac, car il est le résultat de la curiosité et de la volonté personnelle du président de la République.

Il y a onze ans, immédiatement après sa première élection à la magistrature suprême, ce fut l'une de ses premières décisions. Il lance une réflexion sur la place des arts dits "primitifs" dans les collections nationales. A l'époque, l'art d'Afrique, d'Océanie, d'Asie et des Amériques est dispersé dans plusieurs institutions, alors que le Musée Guimet est consacré aux arts d'Extrême-Orient. Les intentions du président de la République sont claires. Le Musée du Louvre est rempli d'objets de culte qui en leur temps n'étaient pas considérés comme des œuvres d'art au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Pourquoi n'accueille-t-il ni sculptures africaines, ni parures amazoniennes, ni masques de Polynésie ? L'héritage colonial aurait ainsi relégué une partie du patrimoine humain dans les musées d'ethnographie, dont les recherches sont passionnantes mais dont l'attraction publique laisse à désirer, alors qu'il est aussi riche de beautés et de signification que le nôtre.

En octobre 1996, Jacques Chirac prend deux décisions. Premièrement : on créera au Louvre, au grand dépit de certains de ses conservateurs qui voient mal la Joconde voisiner avec un masque esquimau dans la même aile du palais, un département pour accueillir les chefs-d'œuvre d'Afrique, d'Asie, d'Océanie et des Amériques - ce département a été inauguré en l'an 2000. Deuxièmement : on rassemblera les deux grandes collections ethnographiques nationales dans un seul bâtiment, ce sera le Quai Branly, qui ouvre cette semaine au public.

Il a fallu vaincre pas mal de préjugés, d'habitudes administratives et d'hostilité pour en arriver là. Le personnel du musée l'homme, qui se voyait dépouillé de son patrimoine, s'est mis longuement en grève pour s'opposer à la nouvelle institution, pendant que certains récusaient son existence pour cause de néocolonialisme et de mépris des autres cultures. On allait, prétendaient les détracteurs du projet, montrer à un public peu informé des objets associés à des rituels et à une vie sociale qu'ils ne connaîtraient pas, puisqu'on les exposerait comme des œuvres d'art. On allait livrer à une émotion tout européenne des objets chargés d'un sens dont seul le contexte culturel pourrait rendre compte. Et on livrerait le temple de la culture humaine aux marchands et aux spéculateurs (les 5,9 millions d'euros obtenus par un masque fang du pays dogon dans une vente aux enchères samedi à Paris persuadent sans doute le dernier carré des réticents que la spéculation a triomphé).

En fait, le Musée du Quai Branly est un compromis entre la logique des anthropologues et celle des amateurs d'art. On n'y trouvera pas la mise en majesté du Pavillon des Sessions, au Louvre, qui rassemble une centaine de chefs-d'œuvre des "arts premiers". Parmi les 3.500 pièces exposées, parmi les milliers de visages, de couleurs, de matières, et d'images, dans ce mélange de familiarité et de différences, il y a aussi des chefs-d'œuvre. Ainsi cette statue dogon du Mali des X-XIe siècles, qui accueille les visiteurs avec son bras levé comme dans un salut, en haut de l'interminable rampe qu'il faut gravir en marchant sur des images projetées sur le sol. Pour entrer ici, semblent dire l'architecte et les muséographes, chacun doit abandonner un peu de sa propre culture, subir une espèce d'initiation express, avant de s'enfoncer dans la pénombre, dans le dédale des parcours qui s'enroulent comme un grand serpent et conduisent le visiteur dans la ronde des continents.

Musée du Quai Branly, 75007 Paris. Rens. +33.1.56.61.70.00 et " www.quaibranly.fr ". Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h30, le jeudi jusqu'à 22h. Pour l'inauguration: entrée libre le vendredi 23 juin de 10 à 18h30 et du samedi 24 à 10 h au dimanche 25 à 18h30 sans interruption.
 
Le nouveau musée du quai Branly
dessiné par Jean Nouvel intégre
d´immenses collections d´art extra-
européennes. Un projet qui tenait
à coeur à Jacques Chirac

 
Le grappilleur d'Orient
Paysages d'époque du tour méditerranéen de Chateaubriand
 
par VINCENT NOCE, publié dans Libération le 29 mai 2006
 
Maison de Chateaubriand, la Vallée aux loups, 87, rue Chateaubriand, 92290 Châtenay-Malabry. Tél. 01 47 02 08 62. www2.cg92.fr/chateaubriand 
Il y a exactement deux siècles, Chateaubriand entama un grand périple vers l'Orient, "aux sources de la civilisation", qui l'entraînera pendant près d'une année tout autour de la Méditerranée. La maison de la Vallée aux loups, à Châtenay-Malabry, dans laquelle l'écrivain se retira à son retour de Terre sainte, retrace ce périple à travers 80 dessins, cartes, peintures, estampes ou photographies du XIXe siècle représentant les monuments et paysages traversés. Les organisateurs ont également réussi à faire venir du Trésor gardé par les Franciscains à Jérusalem le calice en argent doré offert par Louis XIV au Saint-Sépulcre.

 

Ces voyages n'étaient pas faciles, les attaques de brigands succédant à celles des rats, les tempêtes au large de Malte précédant les vents de sable. "Tout se taisait. La peur régnait sur l'espace. Les cris plaintifs des animaux annonçaient l'arrivée du terrible Semoum, vent pestilentiel, l'effroi du désert." Entre deux bourrasques, de Grèce en Egypte, l'écrivain aime "errer parmi les ruines", interrogeant "la moindre pierre" en méditant sur la chute des civilisations. L'auteur du Génie du christianisme se montre très ému par le tombeau du Christ au Saint-Sépulcre, où il se rend à toute heure. Sans se gêner, il emporte des fragments de marbre du Parthénon, du tombeau d'Agamemnon ou des stucs de l'Alhambra. "J'ai toujours dérobé quelque chose aux monuments sur lesquels j'ai passé." Et aussi une paire de cariatides semi-antiques, qui se dresse toujours à l'entrée de la maison, devant ce grand parc qu'il a planté et dans lequel il est si doux de se promener sous le soleil du printemps.

 


 
La chaîne Al-Jazira vise 1 milliard de téléspectateurs anglophones
Installée à Londres depuis peu, elle ne diffuse toujours pas
 
par BAPTISTE ABOULIAN, publié dans le Temps le 28 août 2006
 
Les rials qataris n'y peuvent rien. Al-Jazira, la chaîne d'information en langue arabe, a bien du mal à sortir sa version anglaise. Ses débuts londoniens étaient prévus au mois d'avril. Mais elle ne commencera à diffuser ses programmes qu'en novembre. A la condition, bien sûr, que les difficultés technologiques se dissipent. La station, joyau médiatique de l'Emir du Qatar, s'est posé un défi gigantesque qui explique aussi les retards : relier quatre bureaux à Doha, Londres, Washington et Kuala Lumpur par câblage optique. Cette tuyauterie high-tech doit permettre, grâce à la quasi-instantanéité des échanges d'information, de faire fonctionner une salle de rédaction unique, mondiale et virtuelle. En suivant la course du soleil, Al-Jazira International débutera la journée dans les studios malaisiens, puis l'équipe du siège au Qatar prendra le relais, avant de passer l'antenne aux capitales occidentales. Cette duplication des rédactions doit servir une politique éditoriale ambitieuse : "Une voix régionale et une perspective internationale pour une audience potentielle d'un milliard d'anglophones", dit la brochure.

Depuis ses débuts en 1996, Al-Jazira a atteint une notoriété mondiale grâce, notamment, à la diffusion des messages de ben Laden. Mais pas seulement. Construite par d'anciens journalistes de la BBC, elle s'est imposée au Moyen-Orient comme une vraie source d'information. Elle veut désormais élargir son champ d'influence. Pour mener à bien cette mission, les pourvoyeurs de fonds d'Al-Jazira ont sorti le chéquier. Le budget dépasserait 200 millions de livres, soit trois fois le financement de France 24, la chaîne française d'information qui doit voir le jour à la fin de l'année. Depuis un an et demi, la future chaîne annonce à intervalle régulier l'arrivée de stars du petit écran. Comme David Frost, le seul journaliste qui a interviewé «les sept derniers présidents américains et les six derniers premiers ministres britanniques». Dans cette même logique, Al-Jazira a pris ses quartiers londoniens au prestigieux Knightsbridge, à deux pas du grand magasin Harrods. La concurrence - BBC24, Sky News - s'est exilée depuis longtemps vers des zones industrielles périphériques.

Mais, comme ses programmes et ses vedettes, la salle de rédaction reste invisible. Les curieux et les reporters sont gardés à l'écart. A moins que la chaîne elle-même ne demande aux dits reporters de venir prendre place sur le divan du journal télévisé pour parler politique européenne lors d'une interview... de répétition. Depuis plusieurs semaines, les équipes font «comme si», histoire d'huiler les mécanismes. Ce soir-là, un journal de soixante minutes est produit dans les conditions du direct. Ou presque. Les reportages sont absents. La correspondante de New York, qui était à l'écran il y a une minute sur fond de siège des Nations Unies, apparaît dans un couloir. Le studio, aux tons bleutés consensuels, bien éloignés du rouge et or de la version arabe, donne directement dans une salle de rédaction suréquipée. Le temps d'une page de fausse pub, le présentateur, Stephen Cole, vétéran de la BBC, fait part de son impatience. "Je suis venu ici à la condition que l'on m'envoie sur les grosses histoires et on vient de louper le Liban", tempête-t-il. Des regrets ? "Jamais ! C'est la dernière fois qu'une chaîne info de cette envergure est lancée."
 

 
Les télévisions francophones envisagent des "doubles tournages"
 
paru dans le Devoir le 27 juin 2006
 
S'inspirant de Radio-Canada, les télévisions publiques francophones entendent se lancer dans quelques mois dans la production de fictions en "double tournage". L'idée a été émise à l'occasion de la 72e session plénière de la Communauté des télévisions francophones, qui a réuni en fin de semaine à Deauville les représentants de 13 chaînes publiques françaises, belges, suisses et canadiennes. C'est Louise Lantagne, la directrice des Dramatiques de la société d'Etat, qui a suggéré à ses collègues d'expérimenter cette approche. Pratiqué par la SRC et CBC, le "double shooting" consiste à tourner en même temps les versions anglaise et française d'un programme, comme cela a été le cas pour la série René Lévesque ; au sein des télévisions francophones, les deux langues seraient remplacées par deux accents. "Oui, on a des accents différents, et il faut l'accepter, a fait remarquer Louise Lantagne. Les fictions à la télévision sont très identitaires. Le public veut ses acteurs, son accent, son star system."

Pour l'instant, les futurs partenaires n'ont pas pour ambition de coproduire une série, mais plutôt des téléfilms tirés de pièces de théâtre. On peut déjà imaginer une histoire réunissant une poignée de personnages dans un lieu unique, un réalisateur du Québec mettant en scène "dans les deux langues" le texte d'un auteur français par ailleurs adapté en québécois et joué par deux distributions distinctes. "C'est une formule de coproduction prometteuse. C'est une bonne piste à suivre", a estimé la responsable d'une chaîne française, en reconnaissant que "l'accent est un problème concret" pour les diffuseurs, d'autant que les téléspectateurs, comme on l'a répété à Deauville, "ne veulent pas d'un casting qu'ils ne connaissent pas".
 
L'idée de voir naître des séries francophones en "double tournage" réjouit la directrice des programmes de TV5 Monde, Suzanne Laverdière. Depuis son arrivée à Paris, la Québécoise affiche sa volonté de voir sa chaîne jouer un rôle de catalyseur entre les diffuseurs francophones. Elle annonce son intention de diffuser les deux versions de cette fiction inédite, pour "faire circuler l'oeuvre et faire entendre les accents de la Francophonie". "L'idée essentielle est de croiser les regards sur une même oeuvre", souligne-t-elle. Sur le plan financier, le "double tournage" a aussi ses avantages, fait-on remarquer. La formule permet surtout de sortir des lourdes contraintes des coproductions traditionnelles.
 

 
Un jour, l'Asie incarnera la beauté universelle
 
par JEAN-DANIEL TORDJMAN, président du club des Ambassadeurs, publié dans le Figaro le 29 août 2006
 
L'exaltation de la beauté a longtemps été l'apanage de l'Occident. Issu de l'idéal platonicien, véhiculé dans le monde antique par la puissance de Rome, incarné dans les splendeurs de la statuaire, de la Vénus de Milo ou du Discobole, le culte de la beauté reflète la primauté de l'homme dans l'Univers. "L'homme fait à l'image de Dieu", c'est aussi "Dieu fait à l'image de l'homme". L'homme est au centre du monde, et peut même accéder, par les héros comme Thésée ou Hercule, au statut de demi-Dieu. Les dieux grecs ont les réactions ou les jalousies des hommes dont ils ne se distinguent que par leur caractère éternel. Réinventée à la Renaissance, épanouie depuis cinq siècles, cette vision du monde a fait de l'Europe le centre universel de la beauté dans les arts. Depuis cette époque, l'Italie, grâce à la splendeur des Médicis ou des Colonna, à la gloire de Venise ou de Ferrare, au génie de Jules II Della Rovere ou de Paul III Farnèse et la France de François Ier, Louis XIV et Napoléon dominent les marchés de la beauté, de la mode, des parfums, de l'art de vivre et de l'art de la table. Et, depuis un siècle, Hollywood a rajouté aux étoiles françaises et italiennes les stars consacrées par les studios américains.
 
Cette période d'incarnation exclusivement occidentale de la beauté universelle touche peut-être à sa fin sous l'influence de deux vagues d'horizons différents mais fortement convergentes. L'Occident récuse ce qui a été son essence même : l'idée de beauté. Depuis un siècle, sous l'influence de "critiques" au nom bien choisi et de "théoriciens de l'art" parfois abscons, le culte de la beauté est devenu synonyme d'académisme, de référence au passé, voire de "philosophie bourgeoise". L'art dit "contemporain" se qualifie, à juste titre, de "non-art", d' "art pauvre", voire même d' "art excrémentiel" et ne produit plus d'oeuvres mais des "vidéos" ou des "installations" éphémères. Et les artistes qui continuent à produire des oeuvres superbes issues de la tradition comme les sculpteurs Serge Bloch ou Patrick Bintz sont exclus de l'Ecole ou de l'Académie des beaux-arts.
 
On conçoit que les artistes d'aujourd'hui soient écrasés par l'accumulation inouïe de génies que recèlent le Louvre ou le Vatican et que la comparaison de leurs oeuvres avec celles d'Ingres, de Matisse ou Modigliani soit paralysante. Mais le refus de la notion de beauté - et son remplacement par l'autoproclamation est oeuvre d'art celle que je qualifie, moi, artiste, d'oeuvre d'art, fût-ce une poubelle ou un tas de mégots - sont profondément déstabilisants. "Penseurs" et "artistes" occidentaux sapent eux-mêmes les fondements de leurs succès. Et il n'est pas exclu que des pans entiers de l' "art contemporain" soutenus par un marketing habile ne s'effondrent à la suite d'une crise économique ou financière.
 
L'Asie est partie à la conquête de la beauté universelle. L'Asie a, de tous temps, produit des oeuvres d'art splendides, de l'art du Gandhara aux coupes sassanides, des bijoux de Shilla aux bronzes chinois, de l'architecture de Fatepour Sikri aux dessins d'Hokusaï. Mais contrairement à l'Europe, l'Asie n'a pas concentré son art sur le corps humain, sur le nu masculin ou féminin. La vision asiatique est différente de l'occidentale. En Asie, l'homme n'est pas "la mesure de toute chose". Il est "une poussière dans le cosmos". De plus, les religions et philosophies asiatiques récusent, sauf exception, la représentation du nu, spécialement féminin, considéré en Occident comme le canon de la beauté. Enfin, jusqu'à une date récente, l'Occident a dominé culturellement le reste du monde, imposant par l'art, le cinéma, la télévision ou les médias sa vision du monde.
 
Tout cela est en train de changer par la montée en puissance inexorable de l'Asie, Chine, Japon, Inde et Corée. Pionner du développement asiatique, le Japon a exercé une influence profonde sur l'art occidental : Van Gogh ne peut se comprendre sans Hiroshige, Toulouse-Lautrec sans Utamaro, Degas et Félix Bracquemond sans Hokusaï. Mais le Japon n'a jamais eu l'ambition d'imposer la femme japonaise comme modèle de beauté universelle, ni la femme japonaise la volonté d'assumer ce rôle. Dans les magazines japonais ce sont souvent des Américaines, des Australiennes ou des Italiennes qui incarnent la beauté. L'irruption de la Chine et de la Corée sur la scène mondiale peut changer cet état de fait. Les Chinoises comme les Coréennes semblent plus à même d'accepter, voire de rechercher ce rôle d'icône, indispensable pour exercer un attrait profond sur les foules, y compris occidentales. C'est déjà le cas pour les actrices comme Gong Li. La Chine qui représente déjà, selon Ernst & Young, 14% du marché mondial du luxe, progresse au rythme de 20% par an et pourrait devenir dans 20 ans le premier marché mondial.
 
En parallèle, l'Asie se lance dans la reconquête de son patrimoine culturel et dans un programme phénoménal de construction de musées, de salles d'opéra et de concerts. Pékin et Shanghaï sont en compétition pour offrir aux visiteurs 150 musées chacun. Séoul vient d'ouvrir, coup sur coup, deux musées majeurs : le splendide Musée national de Corée, qui regorge de trésors nationaux de cette grande civilisation trop ignorée des Français et le Leeum, Musée de la famille Lee de Samsung, chef-d'oeuvre de muséologie autant sur l'art traditionnel qu'en art contemporain. Les groupes du luxe LVMH, Armani, L'Oréal, les chaînes des grands magasins, les magazines comme Elle ou Vogue, les agences de publicité, les industries du spectacle ou des médias accompagnent ce mouvement, tant ils sont à l'affût de nouveauté, d'authenticité et de diversification. Retenez le nom de Du Juan, Miss Chine et top model chinois. Elle est peut-être le premier top model asiatique à incarner la beauté universelle.

 

 
"Le Japon a exercé une influence profonde sur l'art occidental : Van Gogh ne peut
se comprendre sans Hiroshige (photo), Toulouse-Lautrec sans Utamaro"

 
Muere el gigante literario y moral árabe
El escritor Naguib Mahfuz, premio Nobel en 1988, falleció ayer a los 95 años
 
JAVIER VALENZUELA, El País, el 31 de agosto de 2006

 

En febrero de 2003, Naguib Mahfuz tuvo que ser hospitalizado. Tenía 92 años y, sin haberse recuperado nunca de las puñaladas que le habían dado en 1994 unos terroristas islamistas, el único escritor árabe galardonado con el Nobel de Literatura no lograba vencer una fuerte gripe. Aun así, enviaba mensajes al diario cairota Al-Ahram. En uno se mostraba "muy preocupado" por la guerra que Bush preparaba contra Irak. "Mi posición", decía, "es muy clara: me opongo a Sadam y me opongo también a esta guerra. La guerra generará una cantidad enorme de destrucción, no sólo en Irak, sino en todo el mundo árabe. Esto es algo que no necesitamos". En otro de los mensaje a Al-Ahram, se preguntaba si el presidente del Gobierno español que jaleaba la posición belicista de Bush era el mismo que le había visitado en su casa de El Cairo y le había dicho que España siempre sería amiga del mundo árabe. La respuesta era afirmativa: se trataba del mismo individuo, José María Aznar.

 

Mahfuz, que ayer falleció a los 95 años en un hospital de El Cairo, ha sido durante décadas un gigante literario y moral en el mundo árabe. Como escritor, era el gran retratista de la vida cairota del siglo XX, el genio indiscutible del realismo social egipcio y el maestro en una de las lenguas más hermosas y más habladas del planeta. Mahfuz "dio a conocer la cultura y la literatura árabe contemporáneas a todo el mundo", dijo ayer el presidente egipcio, Hosni Mubarak, en uno de los numerosos homenajes que le rindieron a Mahfuz políticos y escritores de todo el planeta. Como personalidad pública, Mahfuz era un baluarte contra los extremismos políticos -y en particular los basados en creencias religiosas, sean éstas musulmanas, judías o cristianas- y un firme partidario de la coexistencia en Tierra Santa de dos Estados: el israelí y el palestino. Era, asimismo, un filósofo epicúreo. "Cuando veo mi vida en su conjunto, me pongo contento", declaró en 1993 a Le Figaro. "El sentido de la vida", añadió, "no es independiente de la vida misma. Vivir quiere decir comer, beber, dormir, amar, trabajar, pensar. Tal es el sentido de la vida".

 

En noviembre de 1994, en el hospital cairota adonde le había llevado el atentado sufrido el mes anterior, Mahfuz citó el viejo proverbio árabe: "Los perros ladran, la caravana sigue su camino". Desde entonces han pasado muchas más cosas horribles, incluidos los atentados terroristas del 11-S y el 11-M en Estados Unidos y España, la calamitosa invasión norteamericana de Irak y la reactivación de los conflictos en Palestina y Líbano. Y, no obstante, Mahfuz -casi ciego, con el oído muy duro, la lengua balbuciente y la mano derecha paralizada desde el atentado- siguió sosteniendo hasta el final que la caravana de un diálogo universal de culturas, que consideraba el aspecto más interesante de la globalización, seguiría caminando. También continuó escribiendo; mejor dicho, dictando pequeñas historias o reflexiones. "Si las ganas de escribir me abandonan un día, deseo que ése sea el de mi muerte", dijo en 1988.

 

Lo malo es que los perros no sólo ladran, sino que también muerden. Así que Mahfuz pasó su último periodo viviendo bajo protección policial en su modesto apartamento cairota de Gezirag Zamalek. Sobre la cabeza de un escritor comparado con Flaubert, Tolstói o Balzac seguía pesando la fatwa que lo condenaba a muerte por presentar de modo supuestamente irreverente a Moisés, Jesucristo y Mahoma en su novela Hijos de nuestro barrio. Ese delirante decreto religioso -similar al que Jomeini dictó contra Salman Rushdie- fue emitido en los años ochenta por el jeque islamista egipcio Omar Abdel Rahman, actualmente en prisión en Estados Unidos por su participación en el primer atentado contra las Torres Gemelas, el de 1993. Fue esa fatwa la que intentaron aplicar en octubre de 1994 los integristas que acuchillaron a Mahfuz en el cuello cuando salía de su casa.

 

El Cairo de este comienzo del siglo XXI ya no ofrecía, pues, la oportunidad de departir con Mahfuz en el café Alí Baba, donde durante décadas ojeaba por la mañana la prensa local antes de acercarse a Al-Ahram a entregar su columna. La figura del escriba enjuto y elegante, de gruesas lentes y pulcra sahariana, había desaparecido del paisaje público cairota. El atentado le había convertido en un hombre enfermo y recluido en su casa, aunque siempre lúcido. "Doy gracias a Dios de ser ciego, para no ver la muerte de los niños palestinos", declaró en octubre de 2000 a Randa Achnawi, en una entrevista para EL PAÍS. "Nunca pensé que Israel pudiera obrar así", añadió. "Siempre he tenido un alto concepto de ellos, siempre los he juzgado como un pueblo muy civilizado, incapaz de actuar de forma irracional". Moderado políticamente, también lo era en materia religiosa. Para él, la religión, cualquier religión, era "amor a la gente y a la vida" y "una relación íntima entre la persona y Dios". Por eso le preocupaban por igual los llamamientos de Bush a la cruzada y los de Bin Laden a la yihad. "Si el mundo hace caso a esa gente, vamos a la perdición", decía.

 

Nacido en 1911 en el viejo El Cairo fatimita, hijo de un funcionario y funcionario él mismo durante buena parte de su vida, casado y con dos hijas, Mahfuz, con novelas como El callejón de los milagros, la Trilogía de El Cairo, Hijos de nuestro barrio, Jan Aljili, El ladrón y los perros y Miramar, entre otras, abordó repetidamente el tema de la lucha de los seres humanos por mantener la memoria, la dignidad y el amor frente al destino y las convenciones sociales. Su lenguaje siempre fue sencillo y hermoso, y sus descripciones de El Cairo, equiparables a las que realizaran Dickens de Londres y Zola de París. En la lengua del Corán, perfecta para la poesía y la oratoria, no existía una obra novelística tan sólida y fecunda hasta que llegó él. Y por eso recibió en 1988 el Premio Nobel de Literatura. Fue el primer árabe -y hasta ahora el único- en conseguirlo.

 

Mahfuz, que entre los escritores españoles adoraba a Cervantes y Lorca, creía en la utilidad de las palabras. En octubre de 2001 declaró a Babelia: "Cuando se habla de conciencia, hermandad y justicia en el mundo, alguna gente dice que eso sólo son palabras que expresan sueños. Pero no sólo las pesadillas pueden hacerse realidad, también pueden materializarse los sueños". Una afirmación que completó con otra igualmente maravillosa: "La justicia consiste en tener respeto por el derecho de la gente a vivir como quiera".

 

Maasalama, adiós, querido maestro.

 


 
Mahfouz and his literary 'diwans'
Up until a fall in July that put him in hospital, Egyptian laureate Naguib Mahfouz, who has died aged 94, could be found on almost any given night with friends at one of his many literary haunts around Cairo
 
by PENNY SPILLER, BBC, 30 August 2006
 

It was a tradition that began decades ago, when he and his fellow writers and poets would gather in one of the city's many coffee shops, restaurants and hotels to mull over the issues of the day. In later years, these gatherings or "diwans" would attract a new crowd - thinkers from a broad spectrum of professions who kept the ageing writer in touch with the changing world. They would also become an opportunity for fans to spend some time in the company of the only Arabic writer to have been awarded the Nobel Prize for literature, which he won in 1988. Egyptian novelist Ahdaf Soueif, who knew Mahfouz well, said the meetings allowed people to pay "a kind of homage" to "the grand old man of Egyptian literature". "People held him in great affection. He was a very big deal. People could be in his presence for a bit," she said. He had lived long enough to see his legacy come into effect. "There is nobody writing in Arabic today that has not been influenced by him," she said.

 

Appreciation

 

But old age and deteriorating hearing and eyesight limited his ability to contribute to the gatherings in later years. He often had a friend sitting next to him who would shout loudly in his ear about what was going on, which made the meetings surreal at times. Khalid Kishtainy, an Iraqi journalist and writer based in London who has attended several such gatherings, was asked at one to read out his latest published work. "I sat next to him and tried to read, but he couldn't hear me - I think he found my Iraqi accent difficult, but also I didn't shout loud enough," he explained. "In the end, one of his prompters said he would read it out. But Mahfouz showed great appreciation of my work, and laughed at all the funny bits." Raymond Stock, Mahfouz's American biographer and friend of 14 years, said the writer would often go into what he called his "screen-saver mode". "He would seem to be asleep, but he was very much aware of what was going on," he said. "On one occasion, a mosquito landed on his forehead and a friend raised his hand to swat it away. Naguib looked up and said: 'What do you want to hit me for?'" Naim Sabry, an Egyptian poet and novelist and another long-time friend, says it was his nature to say little. "He was a very good listener. He concentrated," Mr Sabry said.

 
Progressive thinker
 
The "diwans" were the brainchild of renowned Egyptian psychologist and long-time friend of Mahfouz, Dr Yehia el-Rakkhawi. They started after Mahfouz was stabbed in 1994 by an Islamist extremist who had been inspired by a fatwa issued over the writer's portrayal of God in one of his novels decades earlier. Mahfouz spent several weeks in hospital and suffered damaged nerves that limited his ability to write. The gatherings "were a way of keeping his spirits up after the stabbing. And it worked. It did have the effect of keeping him in touch with the world," Mr Stock said. Informal affairs, the "diwans" were attended by a small group of regulars as well as journalists, doctors and engineers among others. They were held at a different location each night - most often at one of the hotels in downtown Cairo - and each one had a slightly different political emphasis. "The more pro-Western liberals tended to come on Sundays, while those with more opposing views would attend on Tuesdays and Fridays. Wednesdays were more mixed," Mr Stock said.
 

Thursdays were invitation-only, for his closest group of friends known as the Harafish ("riff-raff"), while on Saturdays he would receive people at home. Mr Sabry says there is talk of keeping the gatherings going in memory of their friend. But he thinks it is unlikely they will carry on for very long. "Naguib was the core of the gatherings and it will be strange without him there," he said. Mahfouz continued to write by dictation until he fell ill, adding to an output that included more than 30 novels and over 100 short stories, as well as numerous articles and film scripts. He became famous for his vivid portrayals of life in his beloved city and Egypt's experience of colonialism and authoritarianism. He was considered a progressive thinker who was a strong advocate of moderation and religious tolerance, which often pitted him against conservatives in Egypt. Mr Stock said he detected a shift in the writer's political views in the last few years over US foreign policy, particularly over the "war on terror".

 

"He was very much against it. He had a simple view that if you remove the injustice, there will be no more trouble," he said. "But he was wise. On one occasion, someone was attacking the idea of the US proposing democracy in the Middle East, and it was pointed out that Egypt had once had democracy, and people wanted it again. "'We agree about democracy,' Mahfouz said. 'Sometimes our interests are the same,'" Mr Stock recalled. Ahdaf Soueif says it will be his literary, rather than his political legacy that will remain. "He was always a novelist before anything else."

 


 

Le Liban entre-deux-guerres, par Marion Poussier
 
par FLORENCE LE MEHAUTE, publié dans Ouest-France le 9 août 2006
 
Le Liban vit depuis près d'un mois sous la peur des bombardements. Marion Poussier, une photographe rennaise de 26 ans, repérée par Raymond Depardon, y a baladé son objectif en avril. Juste avant le début des frappes israéliennes. Le pays cicatrisait à peine de la guerre précédente. "Je n'ai pas toutes les clés, je peux juste montrer ce que j'ai ressenti." Mine souriante hâlée, mèches éclatantes de blondeur, piercing au menton, Marion Poussier paraît presque gênée de parler du Liban. Ce pays qu'elle ne connaissait pour ainsi dire pas il y a encore quelques mois. Avant de l'explorer en avril, l'oeil rivé dans le viseur de son Hasselblad moyen format. "J'ai lu quelques bouquins avant de partir, raconte cette photographe indépendante sortie de l'école Louis Lumière, à Paris, en 2003. J'avais du mal à me faire une image du Liban. Un Libanais, rencontré à Paris, me l'avait présenté comme un joyeux pays, minuscule et anarchique. En fait, c'est vraiment ça. Il y a des voitures dans tous les sens, des baraques rutilantes qui en côtoient d'autres délabrées, des traces de la guerre un peu partout." Celle qui a déjà dévasté le pays de 1975 à 1990.
 

Marion Poussier ne venait pas traquer ces séquelles. Accompagnée d'une amie journaliste et d'un confrère de Louis Lumière, la jeune Rennaise s'est escrimée à illustrer plusieurs reportages, notamment sur la littérature francophone à Beyrouth. Mais, ce qui l'a le plus impressionnée, ce sont ces impacts de balles qui défigurent les murs des immeubles de la capitale libanaise, ces balles rouillées qui traînent sur le sol de demeures abandonnées, ces jeunes pousses émergeant à peine d'une terre couleur brique... "Que les arbres soient si petits, ça m'a marquée. On sentait que tout était encore en construction." Pourtant, ajoute-t-elle, "j'y ai ressenti beaucoup d'énergie positive. Les gens, très chaleureux, sont énormément tournés vers l'avenir. Enfin... Je ne sais pas si c'est encore le cas." Les frappes israéliennes contre le Hezbollah, depuis la mi-juillet, ont changé la donne. Surtout dans le sud du pays et de la banlieue de Beyrouth.

 

Incapable de regarder les images de corps déchiquetés à la télévision - "ça me fait vomir" - Marion Poussier suit le conflit à travers les yeux et les colères des jeunes Libanais qu'elle a rencontrés sur place : Ritta, Randa et Mohamad. "Aucun n'est vraiment directement menacé. Mais ils se sentent prisonniers. Ils savent qu'eux n'y sont pour rien, que les enjeux sont ailleurs." Mohamad Hamdan vit à Paris. Il y a organisé, fin juillet, un rassemblement pacifique pour un cessez-le-feu. Randa Mirza, photographe, participe à une résidence d'artiste en Finlande. Dans ses mails, elle fait état de ses rêves où "ça explose de partout". Ritta Baddoura, poète, la seule à être restée à Beyrouth, se demande s'il faut partir, comment. Pour l'instant, elle se contente d'alimenter un blog, "Ritta parmi les bombes" ( http://rittabaddouraparmilesbombes.chezblog.com/ ), sur lequel elle évacue ses angoisses en prose et en vers.

 

Sur le site qui lui sert de book ( http://marion.poussier.book.picturetank.com/ ), Marion Poussier a mis en ligne quelques extraits de leurs messages, en filigrane de ses photos du Liban. La jeune femme, qui a déjà tiré le portrait de soldats de Tsahal et immortalisé la jeunesse de Tel-Aviv, aimerait également avoir l'avis d'Israéliens sur cette guerre en cours. Une nouvelle photographe engagée ? "Oui, sur certains terrains. Quand je réalise une campagne d'affichage sur des étrangers qui n'ont pas le droit de vote, par exemple." Son travail ne passe pas inaperçu. Raymond Depardon l'a invitée cet été à exposer une série de photos sur les adolescents aux Rencontres d'Arles, un des rendez-vous du 6e art les plus prestigieux. Dans Télérama, le fondateur de l'agence Gamma juge ses images "extraordinaires". Et il voit déjà en elle une jeune femme qui "va aller très loin".

 

 

Des balles rouillées agglomérées sur le sol d’une maison abandonnée dans le village de

Dhour Choueir, un mur criblé d’impacts, un bar populaire déserté à Beyrouth, une plage

publique au sud de la capitale... Marion Poussier a pris ces images du Liban en avril

 

 
 
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