Accueil
Revue de presse
Communiqués
Interviews
Reportages
Bibliographie
Arts-spectacles
Portraits
Tourisme  
Archéologie  
Religion
Emigration
Météo
 
Liste                           Numéro suivant                           Numéro précédent                          Format impression

ARTS-SPECTACLES  RJLIBAN  N°13  du 31 octobre 2005 

 
Au temps où l'arabe régnait sur les sciences
 
EXPOSITION L'Institut du monde arabe évoque l'âge d'or des sciences arabes en 200 objets, du VIIIe au XVe siècle  
 
par ERIC BIETRY-RIVIERRE, publié dans le Figaro le 25 octobre 2005
 

Jamais probablement une exposition n'a aussi bien répondu à la vocation de l'Institut du monde arabe. Evoquer "L'Age d'or des sciences arabes", comme son titre l'indique, c'est tout simplement évoquer l'âge d'or de la civilisation arabe. Et c'est rappeler combien l'humanité est redevable de ses productions. On citera pêle-mêle l'usage du zéro, l'invention de l'algèbre, la transmission à l'Occident de la plupart des textes grecs, le perfectionnement de l'astrolabe, la découverte de la circulation pulmonaire, l'agronomie... Entre le VIIIe et le XVe siècle, une communauté linguistique vit son apogée des contreforts des Pyrénées à Samarkand. Avicenne, Averroès, Rhazès, Alhazen et bien d'autres savants, d'origines régionales et religieuses fort diverses, soufflent de concert des lumières si éclatantes qu'il suffit, encore aujourd'hui, de simplement les rappeler pour démontrer que l'islam fanatique n'est qu'un obscurantisme. Quelques-uns s'en chargent aujourd'hui, ils sont encore trop rares. Tel Ahmed Djebbar, le commissaire scientifique de l'exposition.

Ce mathématicien et historien des sciences, enseignant à l'université de Lille, fut, en Algérie, ministre de l'Education et de la Recherche et conseiller du président Mohammed Boudiaf, assassiné en 1992. Cheville ouvrière d'un trop bref moment d'espoir durant la guerre civile qui a ensanglanté ce pays, il est l'exemple du parfait honnête homme, puits de science et d'enthousiasme. Par sa voix on entend celle des grands sages encylopédistes de l'âge d'or tels Abou el Rihan al-Bayrouni, un génie qui savait à peu près tout ce que l'on savait à son époque (vers 973-1048), qui calcula le diamètre de la Terre sans erreur et discuta même de la possibilité qu'elle tourne bien avant Galilée.

 

"Un mouvement de progrès irrésistible"

Passionné, le geste méditerranéen, Ahmed Djebbar s'enflamme lorsqu'il raconte ces siècles sous-estimés de tolérance et de liberté de pensée. "Le génie des musulmans est de ne rejeter aucun savoir, résume-t-il. Dans les premiers temps de leur grandeur, ils ont commencé, élèves admiratifs et révérencieux, à traduire pendant cent cinquante ans des milliers d'ouvrages des maîtres grecs mais aussi indiens, latins, chinois, hébreux, mésopotamiens. Puis ils ne se sont pas arrêtés là. Non contents de propager le savoir, ils ont innové dans un mouvement de progrès irrésistible qui nous mène jusqu'à la Renaissance." Tant il est vrai que la temporalité du savoir et de l'intelligence est autre que celle des guerres et de la politique.

 

A Alep, Allah et les mathématiques

"Huit siècles d'apogée et l'opinion n'attribue aux Arabes que l'invention des chiffres. Invention que l'on doit pourtant aux Indiens !" La bêtise et l'ignorance des masses ont beau être parfois insondables, Ahmed Djebbar ne se lasse pas de les combattre. C'est un plaisir de se promener avec cet historien des sciences arabes à Alep, lieu où le savoir ancien affleure encore dans l'architecture, l'ornementation ou la musique. En cette journée de ramadan, la métropole syrienne fait pourtant grise mine. La vénérable cité – sa fondation remonterait à 4.500 ans avant notre ère – semble d'autant plus morte que le suicide mystérieux du ministre de l'Intérieur, suspecté de complicité dans l'attentat qui a tué le leader de l'opposition libanaise Rafic Hariri le 14 février dernier, est dans toutes les têtes.

La violence politique vient rappeler ici qu'il faut toujours compter avec elle. Moeurs anciennes qu'un haut degré de civilisation n'a jamais fait abandonner, bien au contraire. Même du temps où les meilleurs architectes du monde bâtissaient des minarets antisismiques. "Regardez celui de la mosquée des Omeyyades qui a résisté au tremblement de terre de 1822. Il a été construit au XIIe siècle par les Seldjoukides. Chaque étage a été élevé par un roitelet qui a fait tuer son prédécesseur. Mais, comme c'était une oeuvre pieuse, le meurtrier n'a jamais fait effacer le nom du précédent gravé sur la paroi." Ainsi semble aller Alep, aussi cruelle que raffinée.

 

Trouver La Mecque

Au pied du minaret, Ahmed Djebbar ôte le couvercle en bronze d'un cadran solaire doté d'une table de conversion lunaire. L'instrument rythmait la vie et d'abord la prière. Lui et l'orientation du minaret résument à eux seuls les trois problèmes les plus vitaux qu'eut à résoudre la religion musulmane dès sa naissance. Problèmes si bien résolus qu'ils sont à la base de l'essor du savoir scientifique arabe. "Le premier était de trouver la direction de La Mecque où que l'on soit dans le monde. Pour cela, la trigonométrie a été inventée, au IXe siècle. Le second était de fixer précisément les cinq moments de la prière. D'où la mise au point d'instruments de mesure du temps. Quand le soleil était absent, le sablier assurait l'intérim. Enfin, il fallait déterminer le début du ramadan. Ce problème était le plus compliqué car tributaire du croissant de lune, c'est-à-dire de considérations astronomiques et météorologiques. C'est par là que les Arabes du XIIIe siècle ont compris, par exemple, qu'il fallait réformer le système de Ptolémée. Une découverte d'une telle puissance que Copernic la recopiera telle quelle, plagiant les modèles planétaires d'ibn Chater."

Incidemment, les Omeyyades et surtout les Abbassides se sont mis à lier l'observation et le calcul chers aux Indiens à la démonstration tellement pratiquée par les Grecs. On appelle cela la démarche scientifique, sans doute leur plus profond apport. Ils l'ont célébré magnifiquement dans leurs arts : tous les motifs géométriques, entrelacs, symétries, formes répétées, que l'on admire dans le monde arabe, de Fès à Boukhara, peuvent être considérés comme la mise à plat de systèmes combinatoires. Il en va de même pour la musique, construite d'intervalles rythmiques. Derrière il y a toujours une structure mathématique.

 

Mathématiques

De mathêma, science en grec. Le vieux mot des vieux manuscrits est lâché. Il est l'harmonie universelle, cosmique. Il est Dieu en sa perfection. Il fait du bien à l'homme. A Alep, on peut aussi visiter le Bimaristan Arghoun. Ce lieu, bâti au XIVe siècle, est l'un des plus anciens hôpitaux psychiatriques (autre invention arabe). Il est construit de cours intérieures carrées aux murs octogonaux couverts de dômes ronds troués d'une ouverture... ovale ! Emboîtements sophistiqués, théorèmes résolus. La raison soignant la déraison. Ici l'on tentait aussi de guérir par des chants et des concerts. Par des règles somme toute identiques puisque elles aussi sorties du Livre des éléments d'Euclide et de sa théorie des proportions. Ainsi, malgré la succession des forces ravageuses, hittites, perses, byzantines, arabes, croisées, mongoles, ottomanes, et jusqu'à celles actuelles, le secret de l'équilibre qui fut trouvé et théorisé ici, sur la route des épices entre la Méditerranée et les confins de l'Orient, brille de sa lueur apaisante et atemporelle.

 

Beautés et secrets de l'astrolabe et de l'alambic

Trois grands ensembles sont évoqués dans cette exposition : le ciel et le monde, le monde du vivant et l'homme dans son environnement, sciences et art.

Ce ne sont pas seulement 200 objets anciens qui sont exposés aux niveaux 1 et 2 de l'IMA. Est proposée une approche simultanément esthétique, pédagogique et ludique. Ainsi les cartels et la signalétique ont-ils été particulièrement travaillés. On ne s'arrachera donc pas les cheveux à essayer de comprendre le fonctionnement d'un astrolabe à inscription judéo-arabe du début du XIVe siècle. Comme pour l'entonnoir en verre iranien du XVIIIe siècle ou le manuel de géographie d'Ibn Hawqal du XVIe siècle : passées les explications nécessaires, on aura encore le temps de rêver sur la beauté mystérieuse de ses formes. Alchimie ? Magie ? Fantaisie ? Non toutefois. Car les explications ont eu tôt fait de vous orienter dans le droit chemin des connaissances rationnelles et du progrès, notamment au moyen de modules audiovisuels (interviews, séquences filmées, images de synthèse) qui jalonnent en nombre le parcours.

De même "L'Age d'or des sciences arabes" ne noie pas le visiteur dans une encyclopédie exhaustive des disciplines savantes ou artistiques, intellectuelles ou techniques. Trois grands ensembles sont évoqués, une fois passé le préambule historique : le ciel et le monde, le monde du vivant et l'homme dans son environnement, sciences et art. Un regroupement gênant car il minore l'extrême interpénétration des savoirs durant ces siècles, encourage une vision déterministe de l'histoire, mais qui a le mérite de la clarté.

 

Un luth du XVe siècle

Les géographes trouveront donc vite leur lot de planisphères, de cartes, globes et manuscrits d'astronomie (traduction en arabe de Ptolémée). Et peut-être seront-ils surpris par les indicateurs de L'Almageste Traité des étoiles fixes zijqibla d'al-Sufi, utiles pour savoir à coup sûr vers où est La Mecque.

Médecins, chirurgiens ou chimistes évalueront dans la deuxième partie ce qu'ils doivent aux Arabes du Moyen Age en examinant le détail d'une vue en coupe d'une femme enceinte dans le Tashrih bi al-Tawsir de Mansur Ibn Muhammad (Iran, 1672) ou dans diverses miniatures illustrant la préparation de remèdes. Et sans doute commenteront-ils positivement cette reconstitution d'un automate permettant de mesurer la quantité de sang prélevée lors d'une saignée ou, mieux encore, entre deux albarelles, mortiers et coupelles professionnelles, les traités de botanique et de pharmacopée (traduction en arabe et en persan du De Materia Medica de Dioscoride) cataloguant à la fois les plantes et les moyens de les rendre aptes à soigner.

Enfin, artistes et esthètes admireront dans la dernière partie de l'exposition un luth du XVe siècle ou cette lampe de mosquée en verre émaillé et doré, somptueusement calligraphiée, venue d'Egypte ou de Syrie et datant du deuxième quart du XIVe siècle. A propos, comme le luth, la calligraphie recourt elle aussi à la théorie des proportions. Une telle harmonie a quelque chose d'implacable. Heureusement, pour nous rassurer, dans les miniatures, il y a des petites choses à gros turbans qui s'agitent : ce sont des hommes. Toujours les mêmes, incapables, dans leur quête risible et grandiose, de s'arrêter, d'être satisfaits.

 

Institut du monde arabe, jusqu'au 19 mars. Tél. : 01.40.51.38.38,  www.imarabe.org

 


 

Lire en français et en musique 14e édition : encore plus d’écrivains et d'intellectuels...

Le Salon du livre annoncé par l’ambassadeur Emié - www.lireenfrancais.org

 

paru dans l'Orient-le Jour le 29 octobre 2005

 

C’est l’ambassadeur Bernard Emié qui a annoncé hier, au cours d’une conférence de presse donnée à la Résidence des Pins, la tenue du 14e Salon lire en français et en musique à Beyrouth, au Biel, du 11 au 20 novembre. Entouré de Frédéric Clavier, directeur de la Mission culturelle française et conseiller culturel près l’ambassade de France, de Josette Rollin, commissaire général du Salon, et d’Eric Garnier, responsable de la section jeunesse du Salon, l’ambassadeur de France n’a pas caché son "plaisir à parler de culture et de tous ces sujets hors politique qui sont importants pour l’homme". Signalant l’ampleur toujours croissante que ce Salon, fondé en 1992, a pris au cours des années, M. Emié a rappelé "qu’il est aujourd’hui le troisième Salon francophone du livre au monde, après Paris et Montréal". Inscrit désormais au calendrier des "événements majeurs de la francophonie (…), ce Salon du livre, parce qu’il se tient dans une ville dont toute l’histoire est marquée par le cosmopolitisme, l’échange, la rencontre et l’enrichissement mutuel des cultures et des civilisations de l’Orient et de l’Occident, parce qu’il se tient dans une région qui, aujourd’hui plus que jamais, doit relever le défi du dialogue, de la paix, de la compréhension mutuelle malgré les différences, ce Salon porte haut et fort le message de la francophonie, un message de respect mutuel et de richesse dans la diversité".

Devenu donc une véritable tradition culturelle de haut niveau, ce Salon, dont la fréquentation s’accroît d’année en année, confirme "l’excellente santé de la francophonie et de la langue française dans ce pays et l’attrait des Libanais pour la lecture". M. Emié a d’ailleurs rappelé, à ce sujet, l’action de la France au Liban en faveur du développement de la lecture. Action menée au moyen de trois grands axes : "C’est, d’abord, l’aide à la traduction, en arabe, de livres de langue française. Baptisée “Plan Georges Shéhadé”, cette aide est destinée à diffuser les grandes idées contemporaines en France et à susciter des débats intellectuels. (…) C’est ensuite un plan qui devrait être lancé en 2006, en collaboration étroite avec le ministère de la Culture, en faveur de la lecture publique au Liban et qui touchera notamment la formation des bibliothécaires et la dotation en livres et en documentation du réseau des bibliothèques et des centres de lecture et d’action culturelle (CLAC). C’est enfin un appui à la Bibliothèque nationale du Liban, à travers une coopération institutionnelle, notamment avec la Bibliothèque nationale de France, en concertation avec la délégation de l’Union européenne." Pour en revenir au Salon édition 2005, l’ambassadeur a assuré qu’ "avec plus de 50 auteurs français et 32 libanais, soit plus de 80 écrivains et intellectuels - dix de plus que l’année dernière - il se présentait bien."

Commissaire général du Salon, Josette Rollin a relevé, pour sa part, un certain nombre de plumes intéressantes : Alain Decaux, Daniel Rondeau, Frédéric Beigbeder, Pascal Dessaint, Richard Millet, Olivier Germain-Thomas, Edgard Morin et Mohammed Kacimi… Mais aussi des conversations fort intéressantes entre écrivains, à l’instar des duos Vincent Colonna et Rachid el-Daïf sur l’autofiction ou J.P. Thiollet et Olivier Germain-Thomas sur Le Génie de Byblos. Elle a aussi regretté la défection de l’historien Elias Sanbar, auteur avec Farouk Mardam Bey et Christophe Kantcheff d’ Etre arabe, une œuvre pour la réconciliation israélo-arabe. Elias Sanbar ne pourra pas participer au Salon parce qu’il vient d’être nommé ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco. Eric Garnier a, pour sa part, évoqué l’importance du livre de jeunesse dans ce Salon, dont le quart des visiteurs est issu des scolaires. "Dix auteurs jeunesse seront présents cette année. Outre les signatures aux stands des libraires, ils donneront des conférences, tourneront dans les écoles et participeront à diverses animations." Enfin Frédéric Clavier a tenu à remercier tous les partenaires de ce Salon, "qui a été un des plus faciles à organiser grâce à la grande qualité de collaboration dont ont fait preuve libraires, éditeurs et sponsors".

Conformément à la tradition, on retrouvera au cours de cette manifestation : conférences, cafés littéraires - qui seront animés, cette année, par l’écrivain Jean-Luc Barré -, expositions (notamment pour la jeunesse avec L’histoire des sciences, présentée en partenariat avec l’académie des sciences), animations diverses (ateliers d’écriture et projet multimédia intitulé "Murs Murs" portant sur les diverses expressions murales existantes au Liban doté d’un concours et de nombreux prix), sans compter la présence des médias radiophoniques (RFI et France Culture) et des concerts. Trois concerts sont ainsi programmés au cours de ce Salon. Alexis H.K., jeune artiste prometteur, se produira le 10 novembre, en ouverture du Salon à la Salle Montaigne du Centre culturel français (rue de Damas). Yann Tiersen, compositeur de la musique d’Amélie Poulain, sera au Music Hall le dimanche 13 novembre. Et les nombreux fans de Georges Moustaki, qui n’est plus à présenter, pourront le retrouver en concert au palais de l’Unesco, les 18 et 19 novembre.

 

Les relations euro-méditerranéennes sur RFI et RMC Moyen-Orient

 
La quatrième phase du Programme d’information et de communication sur les relations euro-méditerranéennes débutera demain, dimanche, avec les magazines hebdomadaires en français sur Radio France International et en arabe sur Radio Monte-Carlo Moyen-Orient. "Rivages, le magazine de la Méditerranée", sera diffusé tous les dimanches soir sur RFI à 19h40 heure de Beyrouth à partir du 30 octobre 2005, et "D’une rive à l’autre" tous les vendredis à 18h33 heure de Beyrouth, à partir du 11 novembre 2005. La première émission de Rivages, ce dimanche 30 octobre, sera consacrée à la presse dans les pays du pourtour méditerranéen avec un reportage sur le récent colloque "Euromed et les médias", qui s’est tenu à Marseille, et la journée d’action sur la liberté de la presse en mémoire du journaliste Samir Kassir, qui s’est tenue au Parlement européen à Strasbourg le 26 octobre 2005. 

 


 

A Brasilia, une exposition met en relief l'héritage arabe de l' "Amrik"

 
par ANNIE GASNIER, publié dans le Monde du 13 mai 2005 

 

Distants géographiquement, l'Amérique latine et les pays arabes ont pourtant des relations anciennes. L'influence arabe en Amérique du Sud remonte à l'époque de la conquête, avec l'arrivée de colons imprégnés par des siècles d'occupation de la péninsule Ibérique. Dès le XVe siècle, les Espagnols puis les Portugais introduisent la culture arabe. Dans la langue, les meilleurs exemples en sont sans doute le "Ojala" espagnol et le "Oxala" brésilien, hérités du "Inch'Allah" arabe ; dans l'architecture, les azulejos des maisons coloniales (musée de l'Azulejo à Colonia, en Uruguay), des palais (la Glorieta de Sucre, en Bolivie), des églises (Igrejinha, à Salvador de Bahia) ; dans la musique, le luth devenu le "cavaquinho" de la samba ; dans l'agriculture, les méthodes d'irrigation et les cultures de la canne à sucre, du café, du blé et du riz.

Puis, à partir de 1875, des vagues d'immigrants, essentiellement des chrétiens provenant de la Grande Syrie, partent à la conquête de l'Amérique, l' "Amrik" ou "l'autre Amérique", par opposition à celle du Nord. Un petit bagage à la main, ils débarquent dans les ports de Santos, Buenos Aires, Santiago, Lima et Veracruz. Cent trente ans plus tard, la communauté arabe d'Amérique latine compte 17 millions de personnes. Ils doivent être "le trait d'union" des relations entre les deux régions, a souhaité le président algérien Abdelaziz Bouteflika, dans son discours inaugural prononcé au sommet de Brasilia. Ces immigrés ont fui la pauvreté, les persécutions et discriminations de l'Empire ottoman. Ils ont été appelés "turcos", à cause des passeports turcs qu'ils exhibaient à leur arrivée. Ces "turcos" ont été adoptés par les romanciers Jorge Amado, Gabriel Garcia Marquez ou Isabel Allende.

A Brasilia, la belle exposition "Amrik", organisée par le ministère brésilien des relations extérieures, est consacrée à leur histoire. Au début, les hommes sont venus seuls, avec un frère, un père, des voisins. Très vite, poussés par la nécessité, ils ont repris leur domaine d'activité favori, le commerce, en tant que colporteurs, de village en village pour proposer tissus et colifichets, ou bien dans des échoppes au coeur des grandes villes.

 

Nouvelle terre promise

Ces quartiers ont traversé les années, comme le Saara, dans le centre historique de Rio de Janeiro. Les familles les ont rejoints dans leur nouvelle terre promise, mais des clichés jaunis témoignent aussi de l'intégration des arrivants par des mariages avec des jeunes Sud-Américains comme celui de Don Elias et Dona Luisa à Buenos Aires, avant la seconde guerre mondiale. Toutes les grandes cités latino-américaines comptent leur club, leur école, leur hôpital syro-libanais, devenus des lieux huppés. Les Arabes s'intègrent et se fondent dans une société perméable à leurs coutumes. En ouvrant le sommet, à Brasilia, le président Luiz Inacio Lula da Silva a évoqué l'hospitalité arabe du peuple brésilien. Les descendants de Syriens et de Libanais, et aussi de Palestiniens (au Chili et dans le sud du Brésil) sont présents dans tous les secteurs : la politique (présidents Carlos Menem en Argentine, Jamil Mahuad ou Abdala Bucaram en Equateur, Tony Saca au Salvador), la médecine, l'Université, la littérature et les affaires (le Mexicain Carlos Slim détient la plus grosse fortune de l'Amérique latine).

Il est impossible d'imaginer la cuisine latino-américaine sans l'influence du safran, de l'huile d'olive, substitut de la graisse de porc interdite, du clou de girofle et de la cannelle. A Sao Paulo, mégapole qui compte plusieurs millions de descendants d'Arabes (12 millions pour le seul Brésil), un quart des repas servis dans les bars et restaurants sont issus de recettes arabes : taboulé, brochettes de viande, purée de pois chiches, desserts au miel. Il existe même une chaîne nationale de fast-food, Habib's, qui fabrique mensuellement deux millions de "kibe" , la boulette de viande frite.

Avec les vagues d'immigrations plus récentes sont apparues les constructions d'édifices religieux. De grandes photos couleurs, à l'exposition, montrent l'élégance de la mosquée du Centre culturel de Buenos Aires, inaugurée il y a quelques années près du stade de polo, à Palermo. Au Centre éducatif libanais de Ciudad del Este (Paraguay), des petites Paraguayennes voilées se jouent de l'objectif qui les vise. Enfin, des danseuses du ventre, dans un salon de thé égyptien, à Sao Paulo, ou la maison des Bédouins de Buenos Aires, révèlent une vision plus chic des jeunes générations. Au Brésil, un feuilleton télévisé, censé se passer au Maroc, avait popularisé la "dança do ventre" et ses artifices, qui n'a cependant pas supplanté la samba. En quittant l'exposition, la plupart des visiteurs brésiliens sortent étonnés. Ils ont découvert l'importance d'un héritage qu'au quotidien ils ne perçoivent plus.

 


 

Saleh Barakat retrace les grandes lignes de l’évolution de l’art contemporain dans le monde arabe
 
De Daoud Corm aux installationnistes d’aujourd’hui
 
par ZENA ZALZAL, publié dans l'Orient-le Jour le 17 août 2005
 

Quelle est la situation actuelle de l’art dans les pays arabes ? Quels sont ses thèmes de prédilections ? Comment s’est faite son évolution ? Des questions auxquelles Saleh Barakat, propriétaire de la galerie Agial (Hamra, rue Abdel-Aziz, à Beyrouth), spécialisée dans l’art contemporain arabe, a bien voulu répondre. Ce marchand d’art, qui a ouvert sa galerie au tout début des années quatre-vingt-dix, est aujourd’hui parmi les galeristes reconnus de la place. Outre ses expositions qui mettent l’accent sur les œuvres des chefs de file des courants artistiques moyen-orientaux, Saleh Barakat participe, à l’étranger, à de nombreuses conférences sur l’art dans le monde arabe et a collaboré à des ouvrages traitant de ce sujet.

Pour retracer les grandes lignes de l’évolution artistique au Liban et dans les pays du Moyen-Orient, il s’agit de séparer, en priorité, l’art qui était pratiqué avant l’arrivée des artistes voyageurs européens et celui qui a vu le jour vers le troisième quart du XIXe siècle. L’art, tel que défini par les normes occidentales – une œuvre encadrée, qui n’a d’autre fonction que décorative – a éclos au Liban et dans la région pratiquement avec l’arrivée des Européens et en même temps que l’invention de la photographie. «L’introduction et le développement de la peinture de chevalet au Liban, en Egypte, au Maroc, en Tunisie, en Syrie, en Irak, s’est faite globalement vers la fin du XIXe siècle, commence par indiquer Saleh Barakat. Avant la ruée des orientalistes, l’art dans les pays du Levant était dans les églises, dans les boiseries, dans le fixé sous verre, dans l’architecture, dans les tissages, les tapis… Il s’agissait d’un art qui entrait dans la vie des gens. Ce sont les peintres voyageurs, bien qu’étant venus peindre l’Orient pour l’Europe, qui ont suscité chez les autochtones un intérêt pour la peinture de chevalet.» 

Le Liban et l’Egypte furent, parmi les pays arabes, les précurseurs en matière de peinture et la première Académie des beaux-arts de la région fut instaurée, par un Français, au Caire, en 1908. A la même époque, Daoud Corm (1852-1930) était déjà installé en tant que peintre professionnel au Liban. Le pays du Cèdre n’ayant pas d’académie, ceux que l’on appellera par la suite les pionniers de la peinture libanaise, à l’instar de Daoud Corm, Habib Srour, Khalil es-Saliby ou Philippe Mourani, partaient se former à l’étranger. Le plus souvent au Caire, à Paris ou à Rome…

Des pionniers à la génération de l’académie

Des capitales occidentales ils rapportèrent donc, tout naturellement, non seulement une technique, mais aussi des influences thématiques. Lesquelles se manifestèrent surtout par l’abandon des scènes religieuses traditionnelles pour privilégier les portraits, les paysages et les natures mortes. "A la même période, des artistes comme Rassem en Algérie ou Abdel-Kader Rassam en Irak, s’inspiraient, pour leur part, de la peinture européenne pour développer et reprendre, avec la technique occidentale, un art ancien comme la miniature", signale Saleh Barakat. Une constante cependant : tous ces artistes qui vivaient sous la tutelle de l’Empire ottoman, puis durant la période colonialiste, n’abordaient pas dans leurs œuvres les questions identitaires. 

"Formés dans les ateliers des pionniers, les peintres (libanais) de la génération suivante, tels Georges Cyr, Mustapha Farroukh, Omar Onsi, César Gemayel, ont, à l’instar de leurs aînés, consciemment incorporé et élaboré, dans des styles importés d’Europe, des thèmes religieux, séculaires et vernaculaires. Ils se sont mis par exemple à peindre le Liban d’une façon impressionniste", poursuit le galeriste. "Puis est arrivée la génération que j’appellerai celle de l’académie, ou de l’ALBA. Celle des artistes, comme Abboud, Jurdak, Khalifé, Kanaan, qui ont commencé à poindre en 1949." 

La France était sortie du Liban. Les puissances mandataires quittaient les autres pays de la région. "Les jeunes artistes de cette période, qui se réveillaient à l’indépendance, cherchaient un langage nouveau, une technologie de l’art nouvelle, quelque chose de très vernaculaire qui ne soit pas importée d’Europe. Pour cette génération, peindre un paysage libanais dans une technique occidentale ne rendait pas la peinture strictement libanaise. Ainsi, par exemple, Farroukh ou Gemayel croyaient faire de la peinture libanaise, lorsqu’ils reproduisaient des scènes historiques libanaises, alors qu’en réalité, leur peinture était impressionniste sur un thème libanais." 

Abstraction, répétition, signes et lettrisme

Concernée par la question identitaire, la "génération de l’académie" ira puiser à quatre grandes sources d’inspiration. La philosophie islamique, d’abord, en donnant une nouvelle interprétation et une nouvelle dimension à l’abstraction et à l’art non figuratif. "Al-mi’raj", ou l’ascension du Prophète, sera traité, dans les années cinquante, par l’Irakien Chaker Hassan as-Saïd, par exemple, dans une abstraction absolue, en mouvement ascensionnel reproduit plastiquement en un dégradé de couleurs, laissant transparaître un sillon… Par ailleurs, la répétition de dessins, que l’on observera chez ce même artiste, comme chez son compatriote Nadim el-Kufi, s’appuie sur le principe suivant : "Le monde est fait de choses à la fois similaires et différentes." 

D’autres artistes s’inspireront de la calligraphie arabe et des signes (les tatouages en Irak et au Maroc). Ce sera le cas de Hussein Madi, qui a stylisé l’alphabet arabe et l’a transformé en formes et qui a également abordé dans ses œuvres le thème de la répétition, et Salwa Raouda Chkeir, qui s’est inspirée de la poésie arabe ou encore du lettrisme dans ses gouaches. D’autres encore iront chercher l’inspiration dans les œuvres iconographiques chrétiennes et byzantines. C’est le cas de Paul Guiragossian, puis Mahmoud Zibawi, au Liban, Elias Zayat ou Fateh Moudaress, en Syrie. Enfin, certains vont s’inspirer de la mythologie (les légendes de Gilgamesh ou Adonis comme thèmes) de l’histoire ancienne et de l’archéologie. Cela s’est exprimé par l’inspiration pharaonique chez le sculpteur égyptien Adam Hnein, mésopotamienne pour l’Irakien Ismaïl Fattah, ou encore phénicienne au Liban… 

Si pendant plusieurs décennies les artistes du monde arabe se sont surtout inspirés de l’islam, dans sa conception abstraite de la divinité ("Dieu ne ressemble à rien d’existant"), ou de la chrétienneté orientale, qui fige dans une semi-abstraction la représentation figurative, à partir des années quatre-vingt-dix, ils ont commencé à se tourner vers l’exploration de la mémoire et de leur propre intériorité. Cette recherche les a amenés à transposer leur créativité sur le plan des problèmes humains d’aujourd’hui. A l’heure actuelle, la question se pose plus sur un travail de mémoire individuelle et de préoccupations tant esthétiques, que sociales et politiques, que sur une affirmation identitaire. Au Liban, la mémoire de la guerre, telle que retranscrite par la mémoire individuelle, est traitée au moyen de techniques artistiques nouvelles (photos, vidéo, installation…) par de jeunes artistes qui se font systématiquement connaître à l’étranger et dans leur pays. De Walid Raad à Lamia Jreige, en passant par Nabil Nahas, Mona Hatoum ou Fouad el-Khoury… Des signatures arabes que l’on retrouve désormais dans les plus importantes galeries et institutions artistiques de par le monde. 

 


 
La culture à la conquête de l’Europe
Lors des "Rencontres pour l’Europe de la culture", artistes et intellectuels ont plaidé pour une Union qui honore la diversité de ses cultures
 
par GENEVIEVE WELCOMME, publié dans la Croix le 3 mai 2005
 
Lundi et hier, place Colette, devant la Comédie-Française, à Paris, on croisait sous un soleil généreux, un écrivain slovène et une styliste britannique, un philosophe allemand et un peintre hongrois, un conseiller culturel danois ou encore une danseuse espagnole… Tous, et bien d’autres encore, réunis pour deux journées d’échanges et de débats autour de la construction d’une Europe de la culture. Ces rencontres, inaugurées par Jacques Chirac, s’inscrivaient dans le prolongement de la conférence organisée, les 26 et 27 novembre 2004, à Berlin, intitulées "Donner une âme à l’Europe". José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, y avait alors affirmé : "La culture est, à mes yeux, au premier rang dans la hiérarchie des valeurs, devant l’économie." Aucun des 800 créateurs, interprètes, gestionnaires ou médiateurs présents à Paris ne songerait à contester l’indispensable prise en compte des arts et de la culture dans la construction européenne. "Pour moi, Belge flamand, ancien directeur du festival de Salzbourg et aujourd’hui à la tête de l’opéra de Paris, l’Europe va de soi", remarque Gérard Mortier.

Mais, pour autant, plusieurs voix s’élèvent pour ne pas faire de la culture un alibi ou un masque, destiné, dans les discours et dans les faits, à pallier les vacances de la politique et les brutalités de l’économie. Pour l’écrivain Italien Alessandro Baricco, "l’Union européenne est avant tout une décision politique, à laquelle [il est] favorable. Il me semble artificiel d’y plaquer, a posteriori, une recherche de légitimité culturelle."

 

"L'Europe pleure de manquer d'âme"

Le psychanalyste Jacques-Alain Miller partage ce point de vue, quand il constate que "L’Europe pleure de manquer d’âme et appelle la culture à la rescousse. C’est une demande irresponsable et naïve pour remplir le creux du politique…" Ces mises en garde contre une instrumentalisation de la pensée et de la création, donnent, par contraste, toute leur valeur aux apports essentiels d’une réflexion sur la nature de la culture européenne contemporaine et sa place dans les institutions. Autant de témoins, autant d’angles de vue et d’expériences vécues, livrés en français, avec élégance et par égard pour le pays d’accueil des rencontres.

Boris Pahor, écrivain slovène de Trieste, prône une Europe qui sache promouvoir ses régions et ses langues en voie d’extinction, une Europe diverse et respectueuse des traditions menacées. Pour le philosophe portugais José Gil, "l’Europe n’est pas une idée en elle-même, mais la terre sur laquelle les sciences et la philosophie ont pu naître et se développer. L’Europe comme possibilité de création…" A l’opposé de cette "entreprise de services" que déplore Alain Finkielkraut évoquant avec un humour désabusé les jeunes Français face à Jacques Chirac, lors d’une récente émission de télévision : "Comment se satisfaire d’une Europe de la réclamation, à laquelle on demande tout pour soi mais rien pour les autres, ces autres, notamment à l’Est, que l’on a si longtemps abandonnés au joug soviétique ?" Et de se désoler, sous les applaudissements nourris de l’assistance, que l’école ne remplisse pas son rôle fondamental d’éveilleur artistique et culturel.

Débarrassée des idéologies totalitaires, "post-impériale, post-héroïque, post-machiste et post-enthousiaste", selon le brillant philosophe allemand Peter Sloterdijk, l’Europe de 2005 aime à commémorer son passé (tragique le plus souvent) mais doit aussi se projeter dans l’avenir, se penser avec imagination et réalisme, se définir au-delà de l’antithèse classique entre État et marché. Comme un futur de l’Amérique, riche de ses multiples langues et cultures, "ensemble et soi-même", selon la devise de la Comédie-Française, hôtesse des journées. Encore faut-il donner aux citoyens le goût et les moyens d’apprendre les langues de leurs voisins, de familiariser les enfants à la diversité des expressions européennes, d’accéder aux traductions des grandes œuvres de la pensée. La langue commune des Européens n’est-elle pas la traduction, ainsi que le rappelait Jorge Semprun citant Umberto Eco ?

 

La culture toujours en quête de moyens

Moins de 0,12 % du budget communautaire, soit 28 centimes d’euro par an et par habitant. Les programmes européens dédiés à la culture font figure de parents pauvres avec une enveloppe globale d’environ 130 millions d’euros jusqu’en 2006 inclus. La Commission propose, pour 2007-2013, une augmentation portant ce budget à 214 millions d’euros, soit 0,15 % du budget communautaire… Par comparaison, un ménage européen dépense en moyenne 4,5 % de son budget pour des activités culturelles (calcul effectué sur les 15 pays avant élargissement), tandis que le secteur de la culture emploie 4,2 millions de personnes, soit 2,5 % de la population active de l’Europe des 25. Des chiffres qui seront certainement commentés lors des prochaines «Rencontres», à Budapest, les 17 et 19 novembre prochains…

 


 
Les milliards de la culture échappent à la concurrence
 
Les Etats-Unis perdent la bataille de la libéralisation des produits de l'industrie culturelle
 

paru dans le Temps le 21 octobre 2005

 

L'Unesco a adopté jeudi une convention sur la diversité culturelle. Les biens artistiques et les productions audiovisuelles ou musicales seront exclus des négociations sur la libéralisation dès que 30 pays auront ratifié cet instrument. Une condition qui ne devrait causer aucune difficulté. Opposés au texte, les Etats-Unis se sont retrouvés isolés. Ils pourraient contre-attaquer en refusant de reconnaître la convention. Même la Grande-Bretagne a soutenu le texte au nom de l'Union européenne. La Suisse aussi, qui a joué un rôle important dans les débats. Au nom de la Confédération, Andrea Raschèr a notamment défendu deux principes cardinaux : l'importance du secteur audiovisuel public et le droit des Etats à promouvoir leurs productions culturelles.

 


 

Le pape face à la crise de la culture

Composé de trois conférences prononcées avant son élection, le dernier livre du nouveau pape s’intéresse aux conflits entre le christianisme et la culture européenne contemporaine

 

par YVES PITETTE, publié dans la Croix le 26 juin 2005

 

Le «nouveau» livre de Joseph Ratzinger – en couverture, le nom de l’auteur est deux fois plus gros que le titre – est intitulé en italien L’Europe de Benoît dans la crise des cultures. Il s’agit du recueil de trois textes prononcés en différentes occasions. L’un, Qu’est-ce que croire ? date de 1992, pour la remise d’un Prix école et culture catholique décerné à Bassano del Grappa. Le second, Le Droit à la vie et l’Europe, a été prononcé en 1997 devant le Mouvement [italien] pour la vie. Le troisième document (lire extraits ci-dessous), qui donne son titre au livre en jouant sur le nom de Benoît, est le plus récent. Simplement intitulé à l’origine La Crise des cultures, il a été prononcé le 1er avril dernier, veille de la mort de Jean-Paul II, dans l’abbaye bénédictine Sainte-Scholastique de Subiaco, tout près de la grotte où saint Benoît vécut plusieurs années avant de partir écrire sa règle monastique au Mont Cassin. Le cardinal Ratzinger y recevait le prix Saint-Benoît pour l’Europe, décerné par une fondation locale, Vie et Famille.

Selon la tradition romaine, la présentation du livre avait alors donné lieu à une importante manifestation, au cours de laquelle le cardinal Camillo Ruini, vicaire du pape pour le diocèse de Rome, a montré que ces trois textes avaient en commun les questions décisives pour les rapports entre le christianisme et la culture européenne, à commencer par ce qui concerne la vie avec tous les débats ouverts, de l’avortement – qualifié par le cardinal Ratzinger de "petit homicide" – jusqu’au refus, réaffirmé par le cardinal Ruini, du mariage pour les couples homosexuels.


Extraits. "Une idéologie confuse de la liberté conduit au dogmatisme"

 

"L’affirmation selon laquelle la mention des racines chrétiennes de l’Europe blesserait les sentiments des nombreux non-chrétiens qui vivent en Europe est peu convaincante, vu qu’il s’agit avant tout d’un fait historique que personne ne peut sérieusement nier. […] Qui serait offensé ? De qui l’identité serait-elle menacée ? Les musulmans, souvent et volontiers mis en cause à cet égard, ne se sentent pas menacés par nos bases morales chrétiennes, mais par le cynisme d’une culture sécularisée qui nie ses propres fondements. Et nos concitoyens juifs ne sont pas offensés par la référence aux racines chrétiennes de l’Europe, dans la mesure où ces racines remontent jusqu’au mont Sinaï : elles portent l’empreinte de la voix qui se fit entendre sur la montagne de Dieu et nous unissent dans les grandes orientations fondamentales que le décalogue a données à l’humanité.

C’est la même chose pour la référence à Dieu : ce n’est pas la mention de Dieu qui offense ceux qui appartiennent à d’autres religions, mais plutôt la tentative de construire la communauté humaine absolument sans Dieu. Les raisons de ce double «non» sont plus profondes que ce que laissent penser les raisons avancées. Elles présupposent que la seule culture des Lumières, radicale, laquelle a atteint son plein développement à notre époque, pourrait être constitutive de l’identité européenne. […] Cette culture des Lumières est substantiellement définie par la liberté ; elle part de la liberté comme valeur fondamentale qui est la mesure de tout […].

Le concept de discrimination s’élargit toujours plus et l’interdiction des discriminations peut se transformer toujours plus en une limitation de la liberté d’opinion et de la liberté religieuse. On ne pourra bientôt plus affirmer que l’homosexualité, comme l’enseigne l’Eglise catholique, constitue un désordre objectif dans la structuration de l’existence humaine. Et le fait que l’Eglise est convaincue de ne pas avoir le droit de donner l’ordination sacerdotale aux femmes sera considéré, par certains, à partir de maintenant inconciliable avec l’esprit de la Constitution européenne.

Il est évident que ce canon de la culture des Lumières, pas du tout définitif, contient des valeurs importantes dont nous, chrétiens, ne voulons et ne pouvons nous passer ; mais il est tout autant évident que la conception mal définie ou pas du tout définie de la liberté qui est à la base de cette culture, comporte inévitablement des contradictions. […] Une idéologie confuse de la liberté conduit à un dogmatisme qui se révèle toujours plus hostile à la liberté. […] Il fait partie de sa nature, en tant que culture d’une raison qui a finalement une complète conscience d’elle-même, de se vanter d’une prétention universelle et de se concevoir comme accomplie en elle-même, sans besoin d’aucun complément venu d’autres facteurs culturels.

Ces deux caractéristiques se voient clairement quand se pose la question de qui peut devenir membre de la Communauté européenne, et surtout dans le débat sur l’entrée de la Turquie dans cette Communauté. Il s’agit d’un État, ou peut-être mieux, d’un environnement culturel, qui n’a pas de racines chrétiennes, mais qui a été influencé par la culture islamique. Puis Ataturk a cherché à transformer la Turquie en un Etat laïciste, en tenant d’implanter le laïcisme mûri dans le monde chrétien d’Europe sur un terrain musulman. On peut se demander si cela est possible : selon la thèse de la culture des Lumières et laïciste de l’Europe, seuls les normes et contenus de la même culture des Lumières pourront déterminer l’identité de l’Europe et, par conséquent, tout Etat qui fait siens ces critères pourra appartenir à l’Europe. Peu importe, finalement, sur quel entrelacs de racines cette culture de la liberté et de la démocratie sera implantée.

C’est vraiment pour cela, affirme-t-on, que les racines ne peuvent entrer dans la définition des fondements de l’Europe, s’agissant de racines mortes qui ne font pas partie de l’identité actuelle. Par conséquent, cette nouvelle identité, déterminée exclusivement par la culture des Lumières, entraîne aussi que Dieu n’a rien à voir avec la vie publique et avec les bases de l’Etat."

 


 

Inauguration d’une école de mosaïque au couvent Mar Roukoz des pères antonins

En présence du ministre de la Culture et de l’ambassadeur d’Italie au Liban
 
paru dans l'Orient-le Jour le 27 octobre 2005
 
Dans le cadre des manifestations de la cinquième semaine de la langue italienne que M. Franco Mistretta, l'ambassadeur d’Italie au Liban, a inauguré hier, au couvent Mar Roukoz des pères antonins de Dékouaneh, une école ainsi qu’une exposition de mosaïques de Ravenne. C’est en présence de l’abbé Boulos Tannouri, supérieur général de l’Ordre des pères antonins, de nombreuses personnalités ainsi que d’amis que les allocutions se sont succédé, entrecoupées d’intermèdes musicaux interprétés par la chorale de l’Université antonine, sous la direction du frère Toufic Maatouk.

Prenant le premier la parole, l’abbé Boulos Tannouri devait souhaiter la bienvenue aux personnes présentes. Après avoir évoqué l’historique de la mosaïque, née en Orient avant de s’expatrier à Ravenne, pour revenir aux sources, le supérieur de l’Ordre antonin a relaté les différentes étapes de la concrétisation de ce projet malgré les circonstances tragiques que le pays a connues. Le supérieur général a rappelé que si les Libanais vivaient chacun sa différence dans le respect de l’autre, le Liban serait aussi harmonieux qu’une belle mosaïque. Enfin, l’abbé Tannouri devait remercier tous ceux qui ont participé au succès de cette opération, particulièrement les responsables italiens avec, à leur tête, l’ambassadeur Franco Mistretta, le directeur du Centre culturel italien, le Dr Nicolas Firmani, Luigi Facchini et enfin l’artiste Marco Bravura qui, les premiers temps, dirigera lui-même l’école assurant la relève.

A son tour, l’ambassadeur Mistretta a remercié, lui aussi, tous ceux qui, de près ou de loin, ont participé au succès de cette précieuse initiative : "La culture de la mosaïque fait partie de la tradition de nos deux peuples et a des racines très anciennes. Ce moyen d’expression, né probablement de la simple utilisation de cailloux pour consolider les sols ou délimiter des espaces, a évolué au cours des siècles rencontrant un succès croissant grâce, entre autres, au désir sous-jacent de l’homme de donner à ses réalisations, décoratives ou artistiques, la plus longue durée de vie possible…", a dit l’ambassadeur. Il devait conclure son allocution "en espérant revenir ici bientôt pour inaugurer, avec vous, une exposition des travaux réalisés par les élèves de cette nouvelle école de mosaïque". Pour sa part, Vidmer Mercatali, président du conseil municipal de Ravenne, a insisté sur ce témoignage éloquent d’amitié que représente ce jumelage culturel entre les deux pays. Une idée née en 1998 et concrétisée aujourd’hui.

Nicolas Firmani, directeur du Centre culturel italien, a mis l’accent sur la culture qui est un élément d’union et de dynamisme entre deux peuples (qui ont beaucoup d’intérêts en commun) à travers ces deux manifestations : l’inauguration de l’école et celle de l’exposition de mosaïques. Firmani a rendu hommage aux pères antonins pour ce projet soulignant que ces derniers ont plus d’une fois collaboré avec son centre. Il ne devait pas oublier de remercier également Raymond Nahas qui a toujours œuvré pour diffuser la culture italienne au Liban. Ayant largement contribué à la création de cette école professionnelle de mosaïque, Nahas, quant à lui, a rappelé le premier voyage de Marco Bravura à Beyrouth pour l’installation, rue de Verdun, d’une œuvre réalisée par lui. "Depuis, l’idée d’une école a fait son chemin", devait-il dire en évoquant également la participation de l’Association culturelle italo-libanaise. Nahas espère parsemer le Liban de fontaines en mosaïque comme celle de la rue de Verdun signée par Bravura, mais ces dernières seraient l’œuvre des Libanais. Le mot de la fin a été celui du Dr Tarek Mitri, ministre de la Culture, qui a remercié l’Ordre des pères antonins pour tous les projets qu’ils entreprennent au service du pays, mentionnant l’amitié ancestrale entre Ravenne et le Liban qui se concrétise justement par cette collaboration.
 

 
Le français doit demeurer la deuxième langue du Liban, déclare Bernard Emié
 
Signature d’une convention sur le financement d’un projet de rénovation de l’enseignement de la langue de Molière à l’UL
 
paru dans l'Orient-le Jour le 2 août 2005
 

Dans le cadre de sa réforme de l’enseignement des langues, l’Université libanaise a élaboré, conjointement avec l’ambassade de France, un projet de plan de "rénovation de l’enseignement du français et en français à l’UL". Ce projet a reçu le soutien du ministère français des Affaires étrangères, avec un budget de 3,25 millions d’euros affecté sur une période de trois ans et demi. La signature, hier, de la convention de financement par le ministre de l’Education et de l’Enseignement supérieur, Khaled Kabbani, et l’ambassadeur de France, Bernard Emié, marque le début effectif de cet ambitieux projet de coopération.

Dans l’allocution qu’il a prononcée au cours de la cérémonie, M. Kabbani a souligné que l’accord intervient au lendemain de l’engagement pris par le gouvernement Siniora de lancer dans tous les ministères "des chantiers visant à asseoir les piliers de la réforme pour un développement humain et économique durable". Selon lui, le secteur de l’éducation "s’impose de plus en plus comme base de ce développement durable dans un contexte de mondialisation où l’économie du savoir et la maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la communication nécessitent la maîtrise de langues internationales occupant une place de choix". M. Kabbani a ensuite précisé que l’importance du projet réside dans le fait qu’il "se propose de remédier au problème que pose la baisse du niveau de maîtrise de la langue française parmi les étudiants, à travers des sessions de formation" ciblées.

Prenant à son tour la parole, l’ambassadeur de France a souligné "le caractère fondamental et prioritaire de la coopération libano-française dans les domaines de l’éducation et de l’enseignement supérieur". Après avoir mis l’accent sur le fait que l’appui à l’enseignement du français et en français, à travers l’enseignement scolaire et universitaire, reste pour la France "une absolue priorité", M. Emié a relevé que le Liban est appelé à devenir un pays trilingue, "mais dans lequel la langue française, enracinée dans l’identité française, doit demeurer la deuxième langue du pays après la langue maternelle arabe". "Les efforts de la France concourent en ce sens", a-t-il ajouté. "Ils se concrétisent dans le domaine scolaire où le réseau des 26 établissements franco-libanais conventionnés et homologués scolarise plus de 40.000 élèves à travers l’ensemble du territoire. L’engagement de la France pour soutenir ces établissements, de l’ordre de 10 millions d’euros par an, est très conséquent", a enchaîné M. Emié, rappelant que "la France accueille également plus de 5.000 étudiants libanais dans ses universités, qui sont publiques et gratuites" et qu’elle "soutient les filières les plus performantes des universités dans leurs projets de coopération avec leurs homologues françaises".

"Cet appui, a ajouté M. Emié, concerne dans la durée les grandes universités francophones du secteur privé telles que les universités Saint-Joseph et Saint-Esprit de Kaslik, ou certaines composantes de Balamand. Il concerne aussi les grandes universités arabophones telles l’Université arabe de Beyrouth et l’Université islamique, pour y faciliter l’apprentissage du français. Il concerne aussi, et tout naturellement, l’Université libanaise, parce qu’elle est le service public. Parce qu’elle est, comme l’a souligné le gouvernement dans sa déclaration ministérielle, le lieu privilégié de la cohésion nationale et de l’égalité des chances." Concernant le projet de coopération, il a expliqué qu’il se traduira "par la formation didactique des enseignants, complétée par des actions de perfectionnement linguistique. Il prévoit aussi la dotation et l’équipement en matériel documentaire et multimédia de 9 centres de ressources et de 80 salles de langues pour les infrastructures de l’Université libanaise réparties sur l’ensemble du territoire national".

M. Emié a ensuite fait remarquer qu’ "en rehaussant le niveau général de français, Paris agit sur le long terme pour que l’enseignement en français demeure un véritable avantage comparatif pour les étudiants qui le choisissent, quelle que soit leur discipline". Ce projet permettra aussi aux étudiants de mieux valoriser leurs diplômes de l’Université libanaise, dont la position, en tant qu’université francophone, sera renforcée. Il y a lieu de préciser qu’il s’inscrit dans le prolongement de celui qui est mené depuis l’an 2000 par l’ambassade de France avec le Centre de recherche et de documentation pédagogiques pour la mise en œuvre de la formation continue des enseignants..

 


 

Saveurs de la culture juive
 
par FRANCOISE DARGENT, publié dans le Figaro le 30 août 2005

 

Après les arts en 2003 et l'éducation en 2004, le thème de l'édition invite cette fois juifs et non juifs à la gourmandise. Vingt-six pays, de l'Allemagne à l'Ukraine, participent à la manifestation qui a accueilli l'année dernière pas moins de 100.000 visiteurs. A tout seigneur, tout honneur, l'Alsace, le fondateur de cette journée en 1996, mène encore le bal avec une foule de manifestations autour de la culture et de la gastronomie. Riche d'un patrimoine de synagogues construites en milieu rural et de près de 200 sites recensés par l'office de tourisme du Bas-Rhin, précurseur de cette initiative, la région ouvre grand les portes de ses lieux de culte, de ses écoles, de ses bains rituels.

Ainsi l'office de tourisme de Strasbourg organisera des visites en français et en allemand à la découverte de son patrimoine juif tandis qu'à Benfeld, le rabbin expliquera les lois alimentaires dans la tradition juive avant de s'attarder plus spécifiquement sur la cuisine judéo-alsacienne, confection du zemmet küeh, le fameux gâteau à la cannelle, à l'appui. Car qui dit cuisine juive, dit cuisine aux multiples influences, selon qu'elle vienne d'Orient, d'Afrique du Nord ou d'Europe de l'Est. Démonstrations et dégustations égayeront donc la journée comme à Strasbourg où le musée du chocolat s'attardera sur la place de cet aliment dans la cuisine juive avec des ateliers spécifiquement destinés aux enfants jusqu'au restaurant du Conseil de l'Europe qui revisitera son menu le temps d'une journée. A Paris, la Maison de la culture yiddish organisera même un concours de confection du strudel et du kez kukhn, ouvert aussi aux débutants, précise-t-on aimablement.

Outre l'Alsace et Paris, les cités de Lorraine participent activement à la Journée, Metz, Gérardmer et Nancy en tête tout comme cette année la Provence qui met en valeur les spécificités de l'histoire de sa communauté juive. A Saint-Maximin, la toute jeune Association culturelle hébraïque de la Sainte-Baume a imaginé un «parcours de culture et d'histoire sur les traces des juifs provençaux». L'itinéraire mènera les visiteurs de la grande synagogue de la rue de Breteuil à Marseille à celle de Carpentras, la plus ancienne de France, en passant par Cavaillon et Avignon. Les guides évoqueront entre autres l'histoire d'Abraham et de son fils, les médecins du Roi René qui, au Moyen Age, firent partie de ces juifs protégés par le pape dans le Comtat Venaissin. La Journée européenne de la culture juive est depuis quelques années le temps fort d'une politique active en faveur de la reconnaissance de ce patrimoine singulier. L'année dernière, le Conseil de l'Europe a ainsi reconnu comme itinéraire culturel le parcours européen du patrimoine juif proposé par le B'nai B'rith Europe, le Conseil européen des communautés juives et la Red de Juderias de España. La première plaque a été apposée sur une synagogue en bois de Lituanie. Les renseignements sur cette journée sont disponibles sur  www.jewisheritage.org .

 


 

Arts islamiques : 17 millions d'euros pour le Louvre

Le futur département des Arts islamiques présentera l'une des plus importantes collections au monde. Un projet rendu possible grâce à la participation du prince saoudien Alwaleed

 

par KATIA CLARENS, publié dans le Figaro le 30 juillet 2005

 

Mardi 26 juillet, 15 h 30. L'élégante assemblée tourne les yeux et observe, à travers la vitre, la cour Visconti, qui abritera bientôt le huitième département du musée du Louvre : celui des Arts islamiques. Un dessein cher à Jacques Chirac. Retour dans la galerie marbrée de l'aile Denon, crépitement de flashs, Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture comblé, entérine d'une signature la donation de 17 millions d'euros qui rend ce projet - estimé à 50 millions d'euros - possible. Un don privé, le plus important jamais perçu par le musée. A côté de lui, le prince Alwaleed sourit. C'est lui qui a offert les 17 millions. Presque une goutte d'eau au regard de sa fortune personnelle, estimée à 23,7 milliards de dollars. La cinquième fortune mondiale.

Le prince Alwaleed bin Talal bin AbdulAziz Alsaud, 50 ans, est saoudien, petit-fils du fondateur de l'Arabie saoudite, le roi AbdulAziz Alsaud, et entrepreneur. Construction, immobilier, banque, télécommunications, divertissements, hôtellerie... Son champ d'investissement est vaste. En France, il possède le très chic hôtel George-V et 17,3% de Disneyland Paris. Mais Alwaleed est surtout le plus atypique des princes saoudiens. D'abord, c'est un philanthrope. Pour l'aide aux victimes du tsunami, il a donné 18 millions de dollars, et 10 millions de dollars à la ville de New York après le 11 Septembre. Et ses legs partent aussi vers l'Egypte, le Liban, le Congo, le Mali... Dans son pays, il est surtout connu pour sa lutte en faveur de l'émancipation des femmes. Elles représentent d'ailleurs 50% des effectifs de sa société, la Kingdom Holding Company. D'elles, il a fait des "exécutives". Dans son équipe, il compte la première femme saoudienne pilote (il possède trois avions), la première photographe, la première caméraman et nombre de premières directrices...

 

- Après la signature, vous aviez rendez-vous avec le président Chirac à l'Elysée. De quoi avez-vous parlé ?
Les relations entre la France et l'Arabie saoudite, particulièrement celles entre leurs dirigeants, sont exceptionnelles. Nous avons inauguré ce très important projet qui symbolise l'esprit de paix et la véritable mentalité de l'islam.

 

- Est-ce une façon pour vous de condamner les actes d'al-Qaida ?
Ce projet est différent de ceux que je soutiens d'habitude. Il est culturel et islamique. Ces derniers temps, l'Islam a été attaqué, kidnappé par une très petite minorité qui a sali son nom dans le monde. Lorsque le président Chirac m'a demandé de contribuer à ce département des Arts islamiques, j'ai immédiatement dit oui. Pour nous, c'est un honneur d'avoir l'opportunité de créer un pont entre islam et chrétienté. De dire à l'Ouest : "Venez nous voir, regardez ce que l'islam a fait en Europe, voyez comme nous sommes amis."

 

- On dit que vous avez une affection particulière pour la France, pourquoi ?
Il y a tant de raisons ! Mon père a été le premier ambassadeur en France, ma mère a habité ici pendant dix ans, chaque été, je vais à Cannes, Nice et Saint-Tropez. En hiver, je vais skier à Courchevel. Il y a quelque temps, mon fils a eu un grave accident et c'est un professeur français, à Marseille, qui lui a sauvé la vie. Et puis, j'ai aussi des affaires ici : le George-V, Eurodisney et un hôtel Four Seasons à Cannes.

 

- La légende veut que vous soyez un autodidacte, est-ce vrai ?
Oui. Je n'ai reçu d'aide de personne. Mon père m'a simplement donné 30.000 dollars pour démarrer. Après, j'ai travaillé très dur, pris de sages décisions et Dieu m'a aidé. J'ai appliqué les cinq piliers de l'islam. En religion, je suis très conservateur. Pour le reste, je suis un social-libéral très bien entouré. Ma réussite est aussi celle des gens qui travaillent avec moi, un petit groupe de quarante «exécutifs» motivés et agressifs qui font du très bon travail.

 

- Parmi lesquels il y a 50% de femmes ?
Dans mon entreprise, nous avons décidé que toutes les nouvelles recrues seraient des femmes. Elles représentent aujourd'hui 50% des effectifs et sont à des postes clés. Je veux prouver que les femmes saoudiennes sont aussi valables que les hommes.

 

- Qu'en pensent les autorités ?
Je travaille toujours dans le respect de l'islam et de mes dirigeants, qui se trouvent être mes oncles. Pour ce qui concerne les femmes, il ne s'agit pas d'un problème religieux, c'est un problème culturel. Il n'est, par exemple, écrit ni dans le Coran ni dans notre Constitution qu'une femme ne doit pas conduire de voiture ! J'essaye de changer cette culture qui la rend inférieure en utilisant ma position publique, mon ouverture et ma transparence.

 

- Le mot de la fin ?
Une anecdote... Le George-V, mon hôtel, est numéro un dans le monde depuis quatre ans. Eh bien, il est installé dans une capitale chrétienne, financé par des musulmans et géré par des juifs. Numéro un ! C'est sans doute cela le secret...

 


 

Un pas de deux pour l’aventure de Pierre-Alain Perez

 
Une académie française de danse installée à La Sagesse depuis le 23 octobre
 
par COLETTE KHALAF, publié dans l'Orient-le Jour le 26 octobre 2005
 
Une passion, un rêve. Puis un jour, un projet qui prend forme et une folle aventure qui commence. Pour Pierre-Alain Perez – danseur à l’Opéra de Paris, comédien et chorégraphe désireux de transmettre aux autres tout son savoir sur la danse – cette aventure porte un nom, le Liban. Mince, le teint clair, les cheveux en bataille et une barbe de deux jours, le danseur parle avec fougue et ne dissimule pas son amour pour le Liban. Une flamme qui l’a animé depuis qu’il est venu, il y a quelques années, à l’invitation de Josiane Boulos, et qui ne s’est pas éteinte depuis. Deux mises en scène pour deux spectacles différents, un conte de Noël présenté au Casino du Liban et un cirque réalisé avec une troupe canadienne où il a engagé des danseurs sur place pour collaborer aux deux projets. Il s’était ainsi fait remarquer pour son charme, sa fantaisie mais surtout pour sa rigueur et sa discipline au travail. Depuis, le danseur d’opéra, qui s’était tourné volontairement vers la chorégraphie à l’âge de trente-deux ans, n’avait qu’un seul désir : ouvrir une académie de danse au pays du Cèdre dont il s’est épris. C’est maintenant chose faite, depuis le 23 octobre.

Petit, Béjart et les autres

Aussitôt la décision prise (en juin), une série de démarches allaient suivre afin de trouver le local, l’aménager et lancer les inscriptions. C’est qu’on ne badine pas avec la détermination de Pierre-Alain Perez. Pour l’enfant rebelle du corps de ballet, la vie n’a pas toujours été un long fleuve tranquille. Ayant effectué ses premiers pas à l’âge de onze ans à Montpellier (ce qu’il considère comme tardif), le danseur est engagé par Roland Petit, à quinze ans, pour un rôle de soliste. Talentueux et perfectionniste, l’étoile montante de l’Opéra de Paris allait parfaire son apprentissage auprès d’autres compagnies, comme celles de Béjart et Forsythe. Un apprentissage panaché de techniques variées signant ainsi son identité : "En voulant retransmettre aux autres un bagage professionnel accumulé durant mon parcours de danseur, j’ai trouvé encore plus de plaisir à enseigner", avoue-t-il en rejetant à l’arrière une mèche rebelle qui dissimule son regard couleur noisette. Et de poursuivre : "C’est ce plaisir que j’ai voulu perpétuer en fondant une école de professionnels au Japon et puis cette académie au Liban."

Ecole de vie

De la rigueur et du maintien, deux devises que Pierre-Alain Perez s’est faites siennes dans la danse, "véritable école de vie" dit-il, en citant Christiane Vaussard, Yvette Chauvirée… qui ont affiné son éducation. "Enseigner aux autres est un véritable défi que je relève. C’est comme polir un diamant. L’académie n’aura pas pour rôle de former seulement des danseurs professionnels, mais d’apprendre le maintien, l’harmonie du corps et une certaine discipline de vie." Et d’enchaîner: "Tiens-toi, me disait un professeur. Formule qui me rappelait toujours à l’ordre et que je voudrais faire entendre à mes futurs élèves." C’est cet élan qui a poussé le jeune chorégraphe à s’installer au Liban et à aménager un local, rue de La Sagesse, à Achrafieh, à l’image des grandes salles de théâtre françaises. Parquet similaire, plafond de 3m50 de hauteur, miroirs partout et un pianiste pour accompagner les danseurs. "Aujourd’hui, c’est peut-être une académie de danse qui ouvre ses portes, mais demain réserve aussi d’autres surprises car j’ai mille projets en tête. Chant, sculpture et peut-être ébénisterie pourraient s’ajouter au programme", conclut-il, le sourire aux lèvres. Des métiers d’art, labels de l’élégance française que Pierre-Alain Perez voudrait voir adaptés aux Libanais, "ce peuple-enfant qui porte en lui la joie d’apprendre".


 
Romain Servillat a trouvé son port d’attache à Byblos
 
De la sculpture ornementale à la sculpture contemporaine… 
 
par ZENA ZALZAL, publié dans l'Orient-le Jour le 9 septembre 2005
 
Il avait envie de changer de vie, de cadre, d’horizon… Parti de Lyon, il y a sept mois, Romain Servillat, sculpteur sur bois français de 29 ans, a échoué sur les rives ensoleillées du Liban. Pas tout à fait par hasard. Pas vraiment programmé non plus, son parcours vers d’autres cieux l’a mené à bon port : le vieux souk de Byblos, où il a installé son atelier et pris un nouveau départ… toujours dans la sculpture. 

Dans le vieux souk de Byblos, le grand blond à queue-de-cheval n’est pas un inconnu. Les commerçants, devant leurs échoppes, le hèlent gentiment au passage. Des "Salut Romain, comment tu vas Romain ?" fusent par-ci et par-là. L’athlétique jeune homme fait la bise à une dame assise à un café, échange quelques mots avec les restaurateurs du coin, avant de se retirer dans l’ombre de son atelier pour travailler sur fond de musique. Seul, mais pas isolé, car de derrière sa porte vitrée, il aperçoit le va-et-vient des passants de cette matinée ensoleillée de septembre. Pour Romain Servillat, cette vie-là est celle dont il a toujours rêvé, sans même le savoir. Tout a commencé, l’été dernier, grâce à un "ami d’enfance libanais. J’avais envie de visiter son pays. Je suis venu avec lui en août 2004. J’ai beaucoup aimé, notamment le contact humain. Je m’y suis immédiatement bien senti, et de ce fait j’ai eu envie de m’installer", raconte le jeune Français. Qui forme alors le projet, avec son ami libanais et un second français, de revenir s’installer dans les prochains mois et d’y développer une plage dans la région de Jbeil. 

La plage tombe à l’eau

"Malheureusement, nous avons débarqué quatre jours avant l’attentat contre Rafic Hariri, à la suite duquel notre financier nous a lâchés." La plage tombe à l’eau. L’ami libanais repart pour la France. Mais Romain Servillat et son copain français n’ont pas pour autant envie de quitter. "Nous avons décidé de rester malgré tout et d’essayer de trouver du travail." Les deux compères se retrouvent donc à courir le pays, jusqu’au jour où, "à force de passer devant le Eddé Yard, à Byblos, où l’on entendait toujours de la bonne musique, on a eu envie de s’arrêter. On y a rencontré Armelle (qui avec Olivier s’occupe de la gérance et de la cuisine de ce petit café-restaurant convivial du vieux souk), on a sympathisé et à partir de là tout a changé". En effet, français eux-mêmes, Armelle et Olivier proposent à leurs compatriotes de les héberger et, après avoir vu le travail de Romain, ils lui suggèrent de reprendre son activité à Byblos. Le couple met même à sa disposition la salle d’hiver du restaurant, qui servira à Romain d’atelier transitoire. 

Depuis quatre mois, Romain Servillat a donc repris ses outils et s’est remis à la sculpture. Mais, au lieu des angelots baroques et des motifs ornementaux classiques, il s’est tourné vers des réalisations contemporaines. Abandonnant les dorures et autres ciselures pour des œuvres nouvelles minimalistes et épurées, Servillat a eu envie de changer même de concept artistique, en faisant de ses créations des sculptures utilitaires. En quatre mois de travail, il a ainsi conçu une première série de sculptures luminaires, en bois de mogano (à la couleur chaude), de poirier (un beau rosé) ou de framiré (du beige pâle). Des pièces uniques qui jouent à merveille les alliances de matières et de lumières. 

En effet, les formes oblongues et sinueuses, rondes et lisses qu’il cisèle et accorde aux abat-jour d’un blanc uniforme, mettent en valeur autant les nuances, les veinures et la douceur du bois que sa sensualité ou sa fantaisie. Comme dans "E.T.", une pièce pyramidale se terminant par une lampe-ampoule à tête d’extraterrestre ou "Culbuto", une base circulaire en équilibre instable mais qui ne tombe jamais… De l’ébénisterie et de la sculpture ornementale qu’il exerçait en France, Romain Servillat est ainsi passé vers d’autres rivages, à la fois millénaires, ceux de l’antique port phénicien, et, paradoxalement, plus contemporains dans sa pratique sculpturale. Et de conclure, satisfait et serein : "En fait c’est très bien que tout se soit passé comme ça."
 

 

Concert de la chanteuse Nayla à Barcelone

www.soynayla.com

 

L'artiste libanaise Nayla, résidant à Madrid, présentera le 10 novembre à 22h à la salle l'Espai à Barcelone, un concert exceptionnel de chansons, musique et danse flamenco-orientales. Elle sera accompagnée d'un orchestre (oud, guitare, derbaké, percussions, saxophone) et des danseurs José el Alamo (flamenco) et Paz Corrales (danse orientale).

 

 

Le grand art de vivre d'Edmond J. Safra

 

par BEATRICE DE ROCHEBOUET, publié dans le Figaro le 29 octobre 2005

 

Ce n'est pas le goût XVIIIe d'un Wildenstein au parfum un peu suranné. Ni celui d'un Hubert de Givenchy identifié aux puissantes marqueteries d'écaille Boulle. Ni même celui d'un Djahanguir Riahi en quête des plus belles provenances royales. Le goût de feu Edmond Safra et de son épouse brésilienne Lily est totalement actuel. Il n'est pas figé. Pas cloisonné à un style ou à une époque. Toujours en mouvement. A la pointe de l'éclectisme. Ce couple qui a défrayé la chronique du monde des arts et des affaires a su marier perfection et confort. Il a démontré que l'on pouvait mettre en scène l'ancien d'une manière contemporaine. En achetant toujours, ou presque, le meilleur comme cet unique bureau plat et cartonnier Louis XVI de Joseph, icône de la collection du 1er Lord de Malmesbury et de Lady Baillie au château de Leeds, acquis chez Sotheby's à Monaco en 1981, estimé 4 à 5,6 millions d'euros. Le manifeste d'un grand art de vivre que prône l'élite des décorateurs d'aujourd'hui.

 

Des objets de tous les continents

Il a osé les mélanges de l'acajou d'une suite Empire à tête d'egyptienne "à la ma nière de Jacob" vers 1800 (162.000/243.000 euros) avec le bois doré et le velours prune d'un canapé à confidents de 1770 estampillé Pierre Rémy (56.000/81.000 euros). Il a osé la confrontation du mobilier français (404.000/650.000 euros la commode à palmes croisées et branches de lierre de Cressent) et anglais (36.400/48.500 euros le cabinet de George Bullock aux colonnes de marbre vers 1815) aux objets de tous les continents comme le mobilier anglo-indien milieu XVIIIe de Vizagapatam aux extra-ordinaires marqueteries d'ivoire (485.000/650.000 euros le cabinet bureau).

Les trois épais et luxueux catalogues blancs de la vente estimée plus de 20 M euros (25 M$) par Sotheby's les 3 et 4 novembre à New York nous plongent dans l'univers intime de ce multimilliardaire américain né à Beyrouth en 1932 qui a fait la une de la presse people après avoir péri dans l'incendie criminel de son luxueux duplex de Monaco en décembre 1999. La fin brutale et énigmatique à 67 ans de ce richissime banquier sur le point alors de boucler le dossier de vente de la banque américaine Républic New York qu'il avait fondée ainsi que son holding (SRH) pour 10,3 milliards de dollars au groupe britannique HSBC a donné du piquant à sa légende. Les plus folles hypothèses avaient couru dans les milieux financiers, comme l'intervention de la mafia russe, sa banque ayant été l'une des grosses victimes étrangères de la crise financière de la Russie à l'été 1998. Or il s'agissait d'un acte dément, se voulant héroïque, de son garde du corps et infirmier qui en mettant le feu à sa résidence l'aurait ainsi sauvé des flammes.

C'est finalement la peur qui a tué ce banquier parmi les plus influents de la planète, héritier d'une famille d'orfèvres juifs dans l'Empire ottoman. Vivant dans la hantise d'un attentat ou d'une agression, Edmond Safra atteint de la maladie de Parkinson avait multiplié les caméras de surveillance et les dispositifs de protection si bien qu'il avait refusé d'ouvrir aux sauveteurs la porte blindée de la salle de bains où il s'était réfugié malgré les appels de Lily. Avec cette vente disparaît toute une époque et avec elle celle d'un richissime collectionneur assidu des ventes publiques (81.000/122.000 euros la paire de chenets de 1770 sur le modèle de Quentin-Claude Pitoin venant de la collection Gilbert de la Rochefoucault, duc de la Roche-Guyon en décembre 1987 chez Sotheby's à Monaco ; 485.000/650.000 euros la paire de commodes en laque de Coromandel exécutée par Pierre Langlois vers 1765 pour le premier marquis de Hertford à Ragley Hall dans le Warwickshire et vendue à Londres chez Christie's en 1996). Mais aussi client fidèle des marchands Jean-Marie Rossi ou Maurice Segoura à Paris et Partridge à Londres (485.000/730.000 euros l'incroyable pendule George III en bronze doré et émaux en médaillons signés W. H. Craft).

 

Collectionneur de Fabergé

L'ensemble est impressionnant par le volume. Plus de 800 lots sortis des résidences de Londres, Genève, Paris et New York, toutes décorées avec un grand classicisme : moulures de stuc blanc, pilastres dorés, rideaux drapés, cheminées Empire en granit vert de Thomire (122.000/243.000 euros), grands tapis sur parquet à la française ou moquette épaisse. L'ambiance cosy des appartements sur Central Park. Comme tout aristocrate bien né, Edmond Safra se devait de collectionner les Fabergé venant de la cour impériale de Russie. Une passion qu'il partagea tardivement avec sa femme Lily et le poussa à acquérir la merveilleuse boîte à cigares bleu et or aux couleurs de Léopold de Rothschild (1845-1917) sur les champs de courses (243.000/323.000 euros) ou le petit bijou d'étui en émaux mauve marqué du sigle en diamant de l'impératrice Alexandra Feodorovna qu'adorait Lily. Les époux Safra n'avaient-ils pas des rêves d'empire ?

 

Exposition à partir d'aujourd'hui de 10 heures à 17 heures au 1334 York Avenue, New York, NY 10 021. Une partie du produit de la vente ira à des oeuvres caritatives. www.sothebys.com

 


 
Le "Harem" dans l'imaginaire des peintres européens
 

paru dans le Figaro le 6 octobre 2005                       

 

Lascives, joyeuses, soumises, parfois brutalisées, les femmes du "Harem, secret de l'Orient", une exposition à Krems (Autriche), témoignent d'abord des fantasmes des hommes et des artistes occidentaux du 19e siècle. Les 80 toiles colorées des peintres orientalistes français, italiens, austro-hongrois, anglais, etc. font imaginer aux Européens de l'époque les plaisirs trouvés dans ce "réservoir de femmes", expliquent les organisateurs. Mais ce sont bien des oeuvres d'imagination puisque par définition les "harems" (de l'arabe "haram": sacré, protégé, défendu), les appartements des femmes de hauts dignitaires musulmans, étaient interdits aux hommes non-castrés, a fortiori occidentaux.

 

Les peintres passent des féeries sensuelles des "Mille et une nuits" - évoquées aussi par Mozart dans son "Enlèvement au Sérail" - aux faces sombres du rapt, des marchés aux esclaves, en tout cas de l'enfermement. Les femmes nues du "Bain maure" de Jean-Léon Gérôme voisinent avec des scènes de la vie au Maghreb d'Eugène Delacroix ("Femme d'Alger") et avec une petite "Odalisque" de Jean-Baptiste Ingres. Les "Odalisques" étaient de jeunes esclaves chrétiennes, faisant partie des favorites du Sultan ottoman dans son palais de Topkapi Saray, explique dans le catalogue de l'exposition Tayfun Begin, le directeur du musée des beaux-arts de Krems (60 km de Vienne), un Allemand originaire d'Istanbul.

 

Il rappelle que Topkapi compta aux 17e et 18e siècle jusqu'à 1.200 femmes et jeunes filles, attendant les faveurs du sultan de Turquie, société avec ses codes, ses hiérarchies, ses intrigues, dans une véritable ville de 40.000 habitants, régie par la mère du souverain. Les femmes étaient gardées par jusqu'à 800 eunuques. L'écrivain français Pierre Loti, turcophile, écrit certes en 1910 : "je n'ai jamais vu des gens qui aient l'air plus heureux d'être au monde que les eunuques de Turquie". Mais ces esclaves, généralement noirs, avaient subi de terribles mutilations sexuelles.

 

La réalité fut, sans doute, différente de l'imagination des romantiques : "le harem dut être au départ un lieu d'amour (...) de passions, mais ce n'était plus qu'une institution fausse, d'où la sensualité était partie", a écrit la princesse hongroise May Török, qui connut un harem du Caire en tant qu'épouse du dernier Khédive d'Egypte au début du 20e siècle. Des historiens turcs ont cependant présenté le harem comme une "école de femmes", où les courtisanes les plus intelligentes purent se hisser au rang de reine mère. Des personnages, comme la sultane Roxelane, épouse préférée de Soliman le Magnifique au 15e siècle, ont ainsi fait leur apprentissage au sein du harem.

 

L'exposition se clôt par une série de photos de femmes prosaïques, prises vers 1860 par le chah d'Iran dans son harem de Téhéran. Andrea Winkelbauer, conservatrice, estime pour sa part que les fantaisies projetées des "harems" ne sont finalement guère différentes des images voyeuristes de femmes "objets sexuels" que montrent la mode et le cinéma contemporains ("Harem, Geheimnis des Orients" - Kunsthalle Krems , jusqu'au 13 novembre).

 

Le monde mystérieux du harem exposé en
peinture à Krems (Autriche)
  
 
Copyright 2005 RJLiban