Statut, argent et prosélytisme : les réponses du «pape» de l'Opus Dei

Véronique Grousset
21 avril 2006, ( Rubrique Figaro Magazine )

Version intégrale de l'entretien accordé le 31 mars 2006 au Figaro-Magazine par Monseigneur Javier Echevarria, évêque de Cilibia et Prélat en chef de l'Opus Dei, à la villa Tevere, quartier général de l'Oeuvre de Dieu à Rome.

 
 

Mgr Echevarria dans le cloître de la villa Tevere : un ensemble architectural dessiné par le fondateur de l'Opus Dei où résident aussi les conseillers du prélat. (Photo Gamma/ Eric Vandeville)

 
En quoi le statut -à ce jour unique- de prélature personnelle accordée à l'Opus Dei sert-il l'Eglise ? Lui permet-il notamment d'être mieux informée sur l'évolution de la société laïque en général, et sur la communauté des catholiques en particulier ?
 
 
L'Opus Dei est certes à ce jour la seule prélature personnelle au sens strict. Mais il y a dans l'Eglise d'autres circonscriptions qui sont équivalentes aux plans théologique et canonique ; je pense aux diocèses aux Armées ou à la prélature de la Mission de France, par exemple. Il s'agit de structures qui ne prennent pas la notion géographique comme unique critère de compétence de juridiction, d'où l'adjectif « personnel ».
 
Le statut actuel, définitif, de l'Opus Dei, correspond exactement à sa nature (1). Lorsque votre identité est clairement définie, nul doute que vous êtes plus facilement utile aux autres, qui savent qui vous êtes et ce pourquoi vous existez. Lorsqu'un costume vous va bien et que vous êtes à l'aise, c'est mieux pour tout le monde.
 
Ainsi les fidèles de la prélature vivent au milieu du monde où ils se trouvent, université, bureau, lieux de vacances. Ils essaient de bien travailler, chacun dans sa profession. Ce sont des hommes et des femmes qui sont avocats, médecins, journalistes, artistes, ouvriers, agriculteurs, musiciens, militaires, enseignants. Il y a un livre dont certains disent qu'il a marqué l'histoire religieuse de votre pays : France, pays de mission. Eh bien, chaque ambiance professionnelle est un lieu d'évangélisation ! Chaque travail est vraiment une occasion de rencontre avec Dieu, comme l'a affirmé dès 1928 saint Josemaria Escriva (1902-1975 : www.es.josemariaescriva.info ) : le moyen d'aimer Dieu et de mieux comprendre ceux qui nous entourent, de participer à l'œuvre de la création et de la rédemption par le travail.
 
 
Mais comment définiriez-vous l'apport spécifique de l'Opus Dei à l'Eglise ?
 
 
D'abord l'Opus Dei, vieux et nouveau comme l'Evangile, disait saint Josemaria, diffuse un message : Dieu appelle tous les hommes et toutes les femmes à l'aimer et à aimer leurs prochains, c'est-à-dire à la sainteté et à l'apostolat, dans la vie de tous les jours. Non pas malgré le travail, mais par le travail, dans un monde où, comme image de Dieu, l'on coopère avec lui. C'est une aventure d'amour, en quelque sorte. Ensuite, l'Opus Dei offre son aide pour répondre à cet appel divin ; la prélature propose ainsi des activités de formation chrétienne et la possibilité d'un accompagnement spirituel personnalisé, à la fois exigeant et adapté à la vie ordinaire. Toute cette histoire divine et humaine à la fois, dans l'imitation de Jésus-Christ, se fonde sur la confiance dans la paternité amoureuse de Dieu, sur la foi dans le Christ ressuscité, sur l'action de l'Esprit Saint aujourd'hui, maintenant, dans chaque âme.
 
L'Opus Dei, au sein de l'Eglise, comme une partie de peuple de Dieu, tâche donc de remplir cette mission. C'est une sorte d'école de formation permanente pour que les gens de la rue rencontrent Dieu dans leur vie ordinaire et qu'ils fassent partager la joie de cette rencontre à leurs collègues, à leurs amis, à leurs connaissances.
 
 
En investissant beaucoup dans les écoles, les universités et les centres de formation, l'Opus Dei a pris un peu la place qu'occupaient autrefois les Jésuites dans l'enseignement. Avec pour différence que les jeunes formés par elle ont la possibilité d'en devenir membres par la suite : que répondez-vous à ceux qui assimilent cela à de l'endoctrinement ?
 
 
Au sein de l'Eglise il y a différents charismes et ils s'enrichissent mutuellement pour le bien de tous, prêtres et laïcs, diocèses, réalités les plus variées ; tous sont utiles et complémentaires, et il y a de la place pour tout le monde, dans le respect des sensibilités de chacun. Les centres d'enseignements dont vous parlez naissent un peu comme des champignons, à l'initiative et sous la responsabilité de personnes concrètes, en général d'ailleurs ce sont des parents d'élèves, car ils sont les premiers intéressés par l'éducation de la jeunesse. L'Opus Dei n'investit pas ici, mais plutôt respecte la liberté des gens dans leur vie en société.
 
Toute personne qui a atteint la majorité a la possibilité virtuelle d'appartenir à l'Opus Dei. Il suffit de s'y sentir attiré pour des raisons spirituelles, désintéressées, et de vérifier que l'on s'y épanouit effectivement. Evidemment, une rencontre personnelle est pour cela nécessaire, ce genre de chose ne se fait pas par télépathie. Le mot recrutement convient à l'Armée ou à des entreprises, pas à une réalité ecclésiale comme l'Opus Dei. Le but de l'Opus Dei, comme celui de l'Eglise, n'est pas de grandir constamment, mais de prolonger la présence du Christ dans le monde, de servir les âmes, jusqu'à ce que Notre Seigneur revienne. Naturellement, cela comporte la diffusion du message chrétien, en particulier de l'appel que Dieu adresse à chacun dans sa vie ordinaire. Bien entendu l'Opus Dei est apostolique, mais parce que, étant une partie de l'Eglise, elle remonte jusqu'aux premiers disciples du Christ qui furent « envoyés ». Une Eglise qui ne serait pas missionnaire serait un cadavre. Malheur à moi, disait Saint-Paul, si je n'annonçais pas l'Evangile (cf. 1 Co 9, 16) ! C'est pourquoi le concile Vatican II, puis Paul VI dans son exhortation Evangelii nuntiandi, enfin Jean-Paul II avec Redemptoris missio, ont rappelé le nécessaire engagement chrétien dans l'annonce de l'Evangile. Jésus invitait clairement ceux qu'il rencontrait par des mots sans équivoque : « Suis-moi ». D'ailleurs, ce fut parfois en vain, comme dans le cas du jeune homme riche ; pourtant, le Christ ne s'est pas abstenu de l'inviter à le suivre (cf. Lc 18, 22). Saint-Paul enseigne que la foi vient de la prédication (cf. Rm 10, 17), pas seulement d'un témoignage de vie, même si celui-ci est un préalable nécessaire.
 
L'Opus Dei propose des idéaux élevés, aujourd'hui dans une société qui n'est plus chrétienne, et j'espère que la prélature continuera toujours de le faire. Un minimum d'esprit rebelle, le goût de l'indépendance sont donc requis, mais aussi la générosité de qui aspire à faire quelque chose pour les autres. L'Eglise par conséquent, et l'Opus Dei en son sein, comme une toute petite partie de l'Eglise, et à la suite du Christ, parle aux jeunes. C'est même plutôt Jésus lui-même qui parle à chacun. Evidemment, un engagement dans l'Opus Dei suppose un long itinéraire de connaissance mutuelle, beaucoup de temps, pour la réalisation d'une initiative qui est toujours personnelle et unique, comme chaque personne aux yeux de Dieu. La réponse de chacun est libre, mais on ne peut répondre si aucune question n'a été posée, et le fait de poser la question d'un projet de vie s'inscrit dans le cadre de la charité : faire quelque chose de sa vie, quelque chose d'utile pour les autres.
 
Pourquoi s'étonner de cela, à une époque où toutes les organisations humaines font un prosélytisme, d'ailleurs trop souvent excessif ou lassant. Songez au marketing, aux campagnes publicitaires, aux opérations de sensibilisation à un problème de société, qu'il s'agisse de recruter pour certains métiers, de gagner des parts de marché, d'augmenter le nombre d'abonnés à un journal ou de les fidéliser, de décourager les fumeurs ou de forcer à la prudence sur la route, pour ne pas mentionner d'autres aspects, parfois de véritables harcèlements, beaucoup moins innocents.
 
Beaucoup de gens, ne fût-ce que par une humilité mal comprise, n'oseraient pas se poser la question de la rencontre avec Dieu dans le travail et dans la vie ordinaire, si personne ne leur ouvrait des perspectives. C'est pour tous que le Christ s'est incarné, pas seulement pour quelques initiés. Voilà un message qui ne peut être caché.
 
 
Comment expliquez-vous que l'Opus Dei soit parvenue à réunir plus de 300.000 fidèles au Vatican pour la canonisation de son fondateur alors que ses effectifs officiels ne dépassent pas 85.000 membres ?
 
 
Faites le calcul : moins de quatre personnes par fidèle de l'Opus Dei, ce n'est pas si brillant. Des millions de personnes auraient aimé rejoindre cette grande fête, si elles en avaient eu le temps et les moyens. L'immense majorité des personnes qui participent aux activités de formation de l'Opus Dei n'ont aucune relation institutionnelle avec la prélature. Il faut voir deux choses. D'une part le message du fondateur possède une grande force d'attraction pour qui aime la vie avec droiture, le monde, les gens : la plénitude de l'engagement chrétien sans rien faire d'extraordinaire si ce n'est l'amour qui vous anime, jusque dans les choses les plus petites. C'est possible ! D'autre part la grande sympathie qui émane de la personne même de saint Josemaria, sa joie, sa chaleur humaine et sa simplicité, tout cela fait que bien des gens le prient et lisent ses écrits sans même avoir un seul contact avec l'Opus Dei.
 
 
La plupart des commentateurs ont remarqué que l'Oeuvre communiquait davantage depuis la sortie du Da Vinci Code il y a trois ans, et cette interview en est d'ailleurs la preuve. Pensez-vous comme eux que plus on en sait sur elle, mieux elle se porte ?
 
 
Oui. L'ignorance est toujours un grand mal et l'information un bien. La communication n'est pas un jeu et elle ne souffre pas l'amateurisme. On apprend avec le temps à mieux se faire connaître et aussi à mieux se comprendre soi-même. Il faut un peu de patience dans ce domaine aussi.
 
 
Quelle que soit l'autonomie financière des associations gérées par des membres de l'Opus Dei, il devrait être facile, à l'ère de l'informatique, d'en dresser la liste et de calculer le montant des fonds qu'elles brassent. Pourquoi ne pas le faire ? Est-ce pour ne pas accréditer l'idée que l'Opus Dei serait « immensément riche » ? Ou au contraire, parce qu'il est plus utile de le laisser croire ?
 
 
L'essentiel est l'initiative libre et responsable qui naît de la base. Quelles sont les associations qui sont gérées par les fidèles de la prélature ? Je ne le sais évidemment pas, et mes collaborateurs non plus. Le concept même n'existe pas à mes yeux, c'est une chimère. En admettant qu'il soit possible de faire le genre de calcul dont vous parlez, on obtiendrait un inventaire hétéroclite. Une pomme plus deux chaises, combien cela fait-il de violons ou de ballons de football ? Quelles sont les associations gérées par les riverains de toutes les avenues dénommées « avenue de la République », ou par ceux qui ont les yeux verts et qui jouent au tennis toutes les semaines ? Que pèse leur ensemble ? Dans la pensée de saint Josemaria Escriva, chaque initiative doit être équilibrée au plan financier, le cas échéant moyennant l'aide de comités de patronages et grâce à des donateurs réguliers. Mais l'Opus Dei n'intervient pas et ne veut pas intervenir, notamment en raison d'un sain principe d'autonomie et de respect des compétences : à chacun son métier, et les vaches seront bien gardées !
 
 
Née en Espagne il y a moins de 80 ans, l'Opus Dei est désormais présente sur tous les continents, et presque tous les pays (2). Quels sont ceux où sa présence vous paraît aujourd'hui la plus utile à la mission d'évangélisation qui lui a été confiée ? Pour quelles raisons ?
 
 
Le concept d'utilité prend un sens nouveau quand on ne se limite pas aux paramètres purement techniques. La fécondité vient de Dieu. Le Psaume 127 proclame que si Dieu ne construit pas la maison, c'est en vain que les ouvriers travaillent. Le nom même de l'Opus Dei signifie « travail de Dieu ». Je pense que l'Opus Dei sera utile là où il remplira exactement sa mission, là où il sera à sa place. C'est justement ma responsabilité de veiller à cela et je m'y efforce. Je pense à la primauté de la prière, à la sanctification du travail et des occupations ordinaires de la vie courante, donc à la vie toute entière conçue comme une offrande à Dieu et comme un service du prochain. Je pense à l'évangélisation comme l'accomplissement d'une amitié authentique, de personne à personne ; le cœur parle au cœur, aimait à répéter Newmann : toute la personne, intelligence, affection, volonté. L'Opus Dei est utile quand, comme partie de l'Eglise, il aide quelqu'un à retrouver la paix intérieure, dans le pardon de Dieu, dans l'harmonieuse construction de sa personnalité, dans l'acceptation de soi-même. En un mot, quand il fait sentir que Jésus continue de passer tout près de nous et qu'il donne un sens à nos vies. On comprend alors que Josemaria Escriva a pu dire que le bonheur du ciel appartient à ceux qui savent être heureux sur terre. Avec des souffrances, certes, elles sont inévitables, mais pourtant heureux, vraiment heureux.
 
 
Notes:
 
(1) : Le statut de l'Opus Dei a longtemps posé problème car l'Eglise catholique n'en avait aucun autorisant des laïcs à être «membres à part entière» (au même titre que les ecclésiastiques) d'une de ses institutions. Cette difficulté fut partiellement contournée à partir de 1950 par l'octroi du statut «d'institut séculier». Mais le fondateur de l'Oeuvre, Josemaria Escriva de Balaguer, l'estimait très insatisfaisant... ne serait-ce que parce qu'il plaçait l'Opus sous l'autorité des évêques des différents diocèses. Ce fut son successeur à la tête de l'Opus Dei, Monseigneur Alvaro del Portillo, qui obtint finalement de Jean-Paul II, en 1982, l'octroi du double statut de «prélature personnelle» (créé par le concile Vatican II) et de «diocèse universel» ; un statut que Mgr Echevarria qualifie ici de «costume» dans lequel il se sent «très à l'aise».
 
(2) Les effectifs officiels (hors coopérateurs) sont de 1.800 membres en Afrique, 4.800 en Asie et Océanie (avec une présence plus forte au Japon), 29.400 pour les deux Amériques, et 49.000 en Europe (dont 35.000 pour la seule Espagne, pays d'origine de l'Opus Dei).

 


 

Questions élémentaires

Véronique Grousset
21 avril 2006, (Rubrique Figaro Magazine)

 

Très mal connue en France où, contrairement à l'Espagne et à l'Italie, ses centres ne font pas partie du décor associatif de nos villes, l'Opus Dei y suscite davantage de questions qu'ailleurs. Dont certaines, élémentaires. Nous retranscrivons ici l'essentiel de l'entretien que le Figaro-Magazine a eu avec le directeur de la communication du vicariat français de l'Opus-Dei, Arnaud Gency, sur ce type de questions.

 
 

Le blason de l'Oeuvre (la croix du Christ sur un cercle symbolisant la Terre). (Photo Gamma/ Eric Vandeville)

 
Comment devient-on membre de l'Oeuvre de Dieu ? Peut-on demander à le devenir, ou est-ce vous qui choisissez ? Si oui : comment, après quel type d'examen, quel délai ?
 
 
L'adhésion est une histoire qui se déroule entre trois personnes : Dieu, l'intéressé et la personne avec qui il est en contact à l'Opus Dei. L'intéressé commence par fréquenter un centre ; il assiste à des messes, à des causeries, à des récollections, et il parle avec un directeur de conscience. C'est ce directeur qui jugera s'il est apte à devenir membre, c'est-à-dire capable de se conformer à l'esprit de l'Opus Dei. En cas de réponse positive, l'intéressé doit suivre 18 mois de formation, au cours desquels il apprend en détail en quoi consiste la façon de vivre dans l'Opus Dei. Ce n'est qu'après qu'il peut prendre, ou pas, un engagement d'un an, renouvelable oralement chaque année. Pour certains surnuméraires, et pour tous les numéraires, cet engagement devient définitif au bout de 6 années et demi.
 
 
Quelles sont les valeurs propres à l'Opus Dei qui selon vous attirent les nouveaux membres parce qu'ils ne les trouvent pas ailleurs ?
 
 
L'unité de vie, la cohérence du discours. La chaleur de l'accueil. La conviction que nous partageons que Dieu est partout et que chacun peut le trouver partout. La joie, aussi…. Car l'ambiance dans nos centres est généralement très joyeuse, même si c'est vrai que nous prenons la vie au sérieux. C'est sans doute de là, d'ailleurs, que nous vient notre réputation d'austérité. Mais c'est ainsi ; l'expression « s'éclater » ne signifie rien d'agréable pour nous, au contraire. Nous la prenons au sens propre ; elle nous fait peur.
 
 
La sanctification par le travail implique-t-elle un éventuel prosélytisme de la part de vos membres ? Et l'obligation de prosélytisme telle que l'a prônée votre fondateur n'est-elle pas contradictoire avec la minceur des vos effectifs ?
 
 
Nous pratiquons un apostolat de rayonnement : ce qui signifie que chacun d'entre nous ne parle qu'aux gens autour de soi. Il s'agit d'une évangélisation personnalisée : nous aidons les personnes à se mettre en rapport avec Dieu une par une.
 
 
On a parlé de « statut taillé pour vous sur mesure » à propos de votre promotion en « prélature personnelle » par Jean-Paul II, en 1982 (après le statut d'institut séculier, accordé par Pie XIII en 1950). Etes-vous toujours la seule communauté à en bénéficier ? Ce statut vaut-il aussi pour le nouveau pape ? Est-il définitivement acquis, ou sujet à une éventuelle remise en question ?
 
 
L'expression « prélature personnelle » ne signifie pas qu'il s'agit d'un contrat passé avec le pape, ni avec un pape en particulier, mais d'un contrat « personnel », passé entre chaque membre de la prélature et l'Opus Dei. Il me semble que nous sommes la seule organisation à avoir bénéficié de ce statut depuis sa création en 1982. Et le nouveau pape est libre de nous le retirer.
 
 
On sait que le secrétaire particulier de Benoît XVI (l'autrichien George Ganswein) fut professeur dans l'une de vos universités ; mais quel est exactement le nombre de vos membres qui font aujourd'hui partie de la curie, ou des plus hauts grades de l'Eglise (évêques, cardinaux) ?
 
 
Je crois qu'il y en a six (ndlr : sur près de 3.000 membres de la Curie) : Le porte-parole du Vatican, Navarro Valls (déjà en poste sous Jean-Paul II, reconduit par Benoît XVI), le cardinal Herranz (un autrichien, nommé « ministre de la Justice » par Benoît XVI), ainsi que deux évêques et deux laïcs (1).
 
 
Chez vous, la discrétion confine au secret ; et c'est d'ailleurs là-dessus que repose l'essentiel des fantasmes que suscite l'Opus Dei. Exactement comme pour les francs-maçons. Ne pensez-vous pas qu'il serait temps d'en finir avec ce culte du secret ? Ou pensez-vous au contraire qu'avec le da Vinci code, les esprits sont moins mûrs que jamais pour accepter qu'un parlementaire, un ministre, ou un grand patron revendique son appartenance à l'Opus Dei ?
 
 
Annoncer son appartenance à l'Opus Dei n'est jamais facile ; cela suscite généralement un silence gêné. Parfois de la méfiance. Mais nous encourageons pourtant nos membres à le faire. Cela ne peut que nous aider, en montrant que les gens de l'Opus Dei sont « normaux », et que nous n'avons rien à cacher. Dès qu'ils sont en relation de confiance ou d'amitié avec quelqu'un, la consigne est encore plus claire : ils doivent le lui dire. C'est important pour eux, pour les comprendre, pour la sincérité de leur relation ; ils n'ont donc pas le droit de le dissimuler.
 
 
En réponse à ceux qui vous accusent de recruter principalement dans « l'élite intellectuelle », pourriez-vous préciser quelle est la répartition sociologique et professionnelle des membres de l'Opus Dei ?
 
 
Nous ne faisons pas ce genre de statistiques, ni de discrimination sociale dans le recrutement d'ailleurs. Tout dépend des pays ou des endroits. Nos statuts nous demandent d'exercer notre action envers tout le monde, et notamment envers les intellectuels. Mais notre mission de formation et d'enseignement s'adresse à tous les hommes sans exclusive. Cela dit, à Paris, pour d'évidentes raisons sociologiques, nos membres sont plutôt des cadres, c'est vrai : ingénieurs, professeurs, avocats. Dont, à ma connaissance, personne de connu. Et quand je dis « à ma connaissance », étant donné que nous sommes très peu nombreux (ndlr : un millier), s'il y avait quelqu'un d'un peu connu, je le saurais… et ça se saurait !
 
 
Et pour ce qui est de la comparaison avec les francs-maçons ?
 
 
L'Opus Dei ne travaille qu'au service de l'Eglise. Elle n'apporte de l'aide à ses membres que sur les questions spirituelles, à travers les prières, les messes et les recollections. A la différence de la franc-maçonnerie - ou de certains franc-maçons - l'Opus Dei n'a donc rien d'un réseau, ni d'un lobby. Mais il ne m'a pas échappé, bien évidemment, que pas mal de gens croient le contraire, et viennent nous voir dans un « esprit de réseau ». C'est d'ailleurs moi qui suis chargé de les recevoir. Je les décourage très vite et systématiquement en leur expliquant qu'ils vont perdre leur temps, et nous faire perdre le nôtre.
 
 
En quoi consistent les «engagements» que prennent vos membres ? Comment les expriment-ils ? Y a-t-il un contrat écrit ?
 
 
Tous les membres s'engagent à « vivre l'esprit de l'Opus Dei », et à faire ce que le Prélat demande. Les numéraires, qui représentent entre 20 et 30% des effectifs totaux, s'engagent pour leur part à vivre le célibat apostolique, à travailler et à aller où l'Opus Dei le leur demande, ainsi qu'à demeurer disponibles pour les tâches apostoliques de l'Oeuvre ; cet engagement n'est définitif qu'au bout de 6 années et demi. Il peut être à tout moment rompu, mais cela signifie que l'intéressé rompt aussi tous liens avec l'Opus Dei. Les numéraires s'occupent en outre de la formation des surnuméraires.
 
 
Quelle différence cela fait-il avec la vie d'un moine ou d'un prêtre ?
 
 
La différence est que les numéraires vivent « dans le siècle » et qu'ils peuvent exercer toutes les professions. En outre, ils ne vivent pas en communauté, mais « en famille », dans des centres… qui sont généralement très confortables et accueillants.
 
 
Est-il exact que la discipline religieuse que vos membres (y compris laïcs) s'engagent à respecter est « d'une austérité qui surpasse celle des congrégations contemplatives » ? Qu'en est-il notamment du cilice et de la discipline ?
 
 
Le cilice et la discipline (2), les autres (ndlr : communautés religieuses ?) le font aussi ! Mais c'est très difficile d'expliquer pourquoi nous le faisons, ou de communiquer là-dessus…. La société actuelle déteste la souffrance. Alors que pour nous, il ne s'agit pas de se faire du mal, mais de maîtriser notre corps, qui est un frère, certes, un frère pour l'esprit, mais un peu un frère ennemi. Il ne s'agit pas d'une punition, mais d'une prévention ; nous avons besoin de nous savoir, et nous sentir capables de dominer notre corps. Jeûner, moins fumer, ne pas céder à la paresse ni à la gourmandise, ne pas trop lire, cela ne peut pas faire de mal au corps, au contraire. Et pour nous, la mortification est une forme de prière, la prière du corps. Nous la pratiquons pour nous rapprocher de Dieu.
 
Pour le reste, j'estime en tant que numéraire vivant dans un centre, que notre vie quotidienne n'a rien d'austère. Je me lève tôt, je prie pendant une demi-heure (des oraisons mentales) puis j'assiste à une autre demi-heure de messe (dans la chapelle du centre) avant de prendre mon petit-déjeuner, et je pars travailler. Le soir je rentre, je discute, je ris souvent, je dîne. Je fais aussi une retraite par an, et l'été je passe trois semaines (une seule pour les surnuméraires) à étudier la théologie dans un centre de l'Opus Dei.
 
 
Est-il exact que les membres ne sont pas libres de choisir leur confesseur ? Et qu'ils ont pour obligation, selon un rythme soutenu (une fois par semaine ?) de rencontrer aussi leur « directeur spirituel » ?
 
 
Nos membres sont libres de se confesser au prêtre de leur choix. Mais la plupart d'entre eux préfèrent le faire avec les nôtres ; par souci de cohérence. L'une des choses qu'ils apprécient le plus, et qui les ont poussés vers l'Opus Dei, c'est en effet la cohérence de notre discours, l'unité de notre « esprit ». Quel que soit le prêtre ou le directeur de conscience auquel ils s'adressent, ils sont sûrs que l'esprit de la réponse ou du conseil sera toujours le même. C'est pour cela que, tout naturellement, ils préfèrent s'adresser à un autre membre de l'Oeuvre ; même si rien ne leur interdit de se confesser ou de demander conseil ailleurs.
 
 
Vos détracteurs vous prétendent le plus souvent « immensément riches », une rumeur fondée sur l'étendue de votre patrimoine immobilier ainsi que sur « la galaxie de sociétés » dont on vous attribue la propriété. Qu'y-a-t-il de vrai là-dedans ? Existe-t-il un « état officiel » de la fortune de l'Opus Dei ? A combien s'élève la contribution que vous versent vos fidèles ?
 
 
John Allen (3) en donne une estimation pour les USA qui paraît crédible. Mais quand il en a parlé à notre responsable financier à Rome, celui-ci lui n'a pu que lui répondre qu'il en savait plus que lui. Cela vient du fait que chaque centre est financièrement autonome. Tous fonctionnent grâce aux dons et aux contributions des fidèles. Nous ne connaissons pour notre part que le budget de la « région » (ndlr : la France, puisque l'Opus Dei est un diocèse universel, couvrant le monde entier), qui est égal à environ 500.000 euros par an, pour l'entretien des centres et le traitement des prêtres. Pour ce qui est de la contribution des fidèles, les numéraires ne gardent de leur salaire que ce qui leur est nécessaire, ils « vivent la pauvreté » ; Il ne s'agit pas d'un vœu mais d'un contrat moral. Quant aux surnuméraires qui ont souvent charge de famille, ils donnent « ce qu'ils peuvent ». Il y a aussi des dons.
 
 
Les producteurs du film da Vinci code ont-ils répondu à vos demandes de modification du scénario ? La façon dont le livre vous dépeint vous-a-t-elle déjà porté tort ?
 
 
Ce qui nous choque avec le da Vinci Code, c’est qu’il présente l’Eglise comme une imposture, avec les Evangiles qui dateraient du 4ème siècle, Jésus qui ne serait qu’un prophète, ses relations avec Marie-Madeleine... Nous avons par conséquent demandé au producteur du film, Sony, de rappeler dès le générique qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. La réponse que nous avons reçue, pour l’instant, est que ce film « ne traite pas de religion ». Cela dit, personne ne l’a encore vu. On ne sait pas si l’Opus Dei y sera nommément désignée, comme elle l’est dans le livre. Ce qui ne changerait pas grand-chose, de toute façon… l’essentiel n’est pas là. En ce qui nous concerne, nous ne voulons pas alimenter une polémique. Ni faire acte de censure. Ni appeler à un quelconque boycott. Même si une mauvaise image, ça nuit toujours, et que c'est évidemment désagréable. Je sais bien que d'un mal, Dieu tire toujours un bien… mais c'est ennuyeux. D'un autre côté, cela nous permet de répondre et de communiquer sur ce que nous sommes puisque, maintenant, on nous pose des questions ! Nous pouvons notamment expliquer que l'Opus Dei appartient à l'Eglise, une vérité élémentaire que certains catholiques ignorent !
 
 
On vous considère au mieux comme une institution « très conservatrice », au pire comme « intégriste ». Et dans les deux cas, hostile à Vatican II. Que répondez-vous là-dessus ? Quelles sont vos réticences -si vous en avez- à l'égard des modifications entérinées par ce concile ?
 
 
C'est peu dire que nous sommes « pour » Vatican II. En fait, nous « sommes » Vatican II. Il y a même eu un pape, je ne sais plus lequel, Pie XIII peut-être… qui avait remarqué qu'Escriva était une sorte de précurseur de ce concile. Vatican II, c'est la modernité : l'importance du rôle des laïcs au service de l'Eglise, la mission universelle de l'Eglise, une nouvelle façon pour l'Eglise d'aller vers le monde sans rien renier de ce qui la fonde depuis 2000 ans. Exactement ce que nous sommes : une institution composée à 95% de laïcs, un diocèse universel, une fidélité totale à nos 2000 ans de tradition, auquel s'ajoute la liberté de conscience puisque certains de nos coopérateurs ne sont même pas catholiques. Plus modernes que nous, ça n'existe pas ! Et c'est bien ce que certains nous reprochent… à commencer par les intégristes ! Il suffit d'ailleurs de consulter ce qu'ils écrivent sur nous dans leurs sites internet pour s'en rendre compte. Quant à ceux qui nous qualifient d'intégristes, ils font sûrement référence à notre attachement aux 2000 ans de tradition chrétienne, ce que d'aucuns appellent « l'ordre moral ». Nous sommes « une Eglise dans le Monde » mais certes pas une « nouvelle Eglise », voilà ce que les progressistes nous reprochent.
 
 
Comment définiriez-vous la mission qu'exerce votre communauté en général ?
 
 
Apporter aux hommes le message de l'appel universel à la sainteté. Nous les aidons à réaliser que Dieu existe, qu'il a un projet pour chacun d'eux, et que la réalisation de ce projet passe par l'Eglise catholique.
 
 
Et celle dont vous êtes plus précisément chargé à travers les différentes fonctions occupées par ceux de vos membres qui font partie de la Curie romaine ?
 
 
La même, à ma connaissance. Car il n'y a pas de « ligne » propre à l'Opus Dei ; il est d'ailleurs notoire que nos membres, depuis l'origine du mouvement, sont fréquemment en désaccord entre eux… dès qu'il s'agit de politique temporelle.
 
 
Combien avez-vous de membres en France ?
 
 
Un peu moins de 1.000, 1.500 avec les coopérateurs (ndlr : sympathisants, non membres, pas forcément catholiques), dont 85% de surnuméraires et 27 prêtres pour nos centres. Je crois savoir aussi que les Italiens sont 3.000, et les Espagnols 33.000. Mais les seuls chiffres officiels dont je dispose sont par continent : 45.000 en Europe. Un peu vague, d'accord ; mais pas si mal quand même ; il y a encore 3 ans, nous ne communiquions même pas le nombre de nos membres ! D'une part, parce que nous n'avons pas la culture des chiffres. De l'autre, parce que nous avons du mal à les collecter. Mais aussi parce que cela équivaudrait à quantifier le spirituel et que nous y répugnons ; nous hésitons à nous lancer dans un décompte qui risquerait d'être perçu comme une course à la croissance, ou une incitation à se comparer entre institutions.
 
 
Notes :
 
(1) Le chiffre exact est en fait de 17. La prélature de l'Opus Dei l'a fourni par la suite au Figaro-Magazine, de façon plus précise (voir son édition du 22 avril). Et ces affirmations sont faciles à vérifier : tous les noms des membres de l'Opus Dei travaillant à quelque titre que ce soit pour la Curie romaine figurent en effet dans Romana, le Bulletin bi-annuel de la Prélature, distribué dans toute la Curie et auquel n'importe qui peut s'abonner contre la somme de 13 euros, ou 20 dollars par an, sur romana-us@opusdei.org  pour l'édition anglaise, ou romana-es@opusdei.org  pour l'édition en espagnol.
 
(2) Le cilice est un collier en mailles de fer, hérissé de pointes, qui se porte en haut de la cuisse, utilisé depuis des siècles dans certaines communautés religieuses pour se «mortifier». La plupart des membres de l'Opus Dei en use deux heures par jour. Quant à la discipline, il s'agit d'un fouet assez court, dont ils usent une fois par semaine, pour se flageller le dos. Dans les deux cas, le but n'est pas de blesser, mais de se rappeler les souffrances du Christ.
 
(3) Correspondant du journal américain «National Catholic Reporter» et de CNN au Vatican, auteur en 2005 d'un livre-enquête sur l'Opus Dei, aux éditions Doubleday. Non encore traduit en français.

 


 

Interview-portrait d'une surnuméraire de l'Opus Dei

Véronique Grousset
21 avril 2006, (Rubrique Figaro Magazine)

 

Cette rose en bois doré est celle que le fondateur de l'Opus Dei a trouvée en 1937, dans les ruines d'une église des Pyrénées, alors qu'il demandait à Dieu de le rassurer sur la justesse de ses choix en lui envoyant «un signe tangible». (Photo Gamma/ Eric Vandeville)

 
Elle s'appelle Nathalie et son mari n'est pas membre de l'Oeuvre. Mère de deux jeunes enfants (5 ans et 6 ans et demi), cette quadragénaire travaille dans une entreprise dont elle nous demande de ne pas indiquer le nom, pour ne pas risquer de lui nuire : « Il y a des gens, pas en France, mais bon… qui ont perdu leur emploi quand on a su qu'ils étaient à l'Opus Dei ; ce qui est vraiment bête quand on y réfléchit : les employeurs ont tout intérêt à embaucher des membres de l'Oeuvre puisqu'ils cherchent à se sanctifier par leur travail en l'effectuant de la façon la plus parfaite possible ! ».
 
Très sympathique, d'apparence équilibrée, Nathalie s'exprime avec discrétion mais sans réticence. Elle habite dans un 100 mètres carrés en banlieue parisienne, acheté grâce à un crédit sur 15 ans, dont il reste la moitié à payer. Elle gagne environ 2.000 euros par mois (autant que son mari), roule en 306, et s'habille joliment, « parce que c'est nécessaire dans (s)on métier » sans rien de tapageur ni d'onéreux :« j'adore acheter des jolies choses, mais je n'en possède pas beaucoup, je me limite : c'est ma façon à moi d'interpréter l'esprit de pauvreté : faute d'être pauvre, je m'efforce d'être sobre».
 
D'une façon générale, Nathalie essaie d'ailleurs de dépenser « de manière intelligente ». Cela fait partie de «l'esprit Opus Dei». Elle passe ses vacances d'été chez ses parents, et verse ce qu'elle « peut » à l'Oeuvre, une somme variable («c'est d'ailleurs mieux comme cela, car il ne s'agit pas d'une cotisation automatique mais d'une contribution volontaire ; laquelle se doit d'être fonction de nos moyens, à un instant donné ») ; en précisant toutefois que «le montant recommandé par l'œuvre est environ ce que nous coûterait un enfant de plus ».
 
Sa première rencontre avec l'Opus Dei remonte à une époque où elle n'avait que 15 ans, via un club de lecture. Mais elle n'a demandé son admission qu'à 26 ans, après un moment où elle s'était « éloignée » de l'Eglise : « Ce que j'apprécie dans l'Opus Dei, c'est que cela me permet d'être à la fois dans le monde, dans la modernité, et contemplative dans la vie, la rue, le travail». Elle trouve que son engagement «donne un sens à (s)a vie»... même s'il ne va pas toujours sans difficultés pour elle.
 
Le fait que son mari soit « croyant mais pas pratiquant » l'oblige en particulier à ne pas consacrer autant de temps qu'elle le souhaiterait aux différentes activités de l'Oeuvre : «Je ne peux pas assister à des réunions tous les soirs en lui demandant à chaque fois de s'occuper des enfants ! ». Même inconvénient, en pire, avec sa mère qui, bien que catholique pratiquante, « ne comprend pas » son appartenance à l'Opus Dei : « J'hésite à lui demander de garder mes enfants pour aller à la messe ou partir en retraite : elle me ferait la tête ». Pourquoi ? : « Elle est d'une génération de chrétiens qui pensent qu'il ne faut pas en faire trop ». Son père en revanche le prend plutôt bien : « ça l'amuse. Je crois qu'il en est même un peu fier, sans doute à cause du côté secret : il doit s'imaginer que j'appartiens à une organisation importante. Un fantasme, une étiquette, qui nous colle à la peau ; d'ailleurs, nous aussi, parfois, on en rajoute, on s'en fait un monde ».
 
Mais au total, si Nathalie ne connaît apparemment aucun problème professionnel du fait de son appartenance à l'Opus Dei («Mes employeurs sont au courant ; ils m'ont juste demandé de ne pas en faire état à l'extérieur»), elle souffre manifestement d'être aussi peu aidée et soutenue par ses proches : « ce n'est pas toujours facile de ne pas être comprise ». Avec ses amis, ses intimes, son appartenance à l'Opus Dei n'est pas toujours facile à annoncer non plus : « C'est parfois difficile à transmettre. On voudrait partager ça, parce que c'est ce qu'on a de meilleur, parce que c'est très important pour nous, mais on a peur d'être mal compris ».
 
Elle rejette le mot de « prosélytisme » (qui « n'est pas à mode ») mais pas la notion, au contraire : « C'est essentiel pour nous, cet apostolat de l'amitié et de la confidence, cette attention aux autres. Nous ne pouvons que vouloir donner aux gens qui nous sont chers l'envie de nous ressembler à travers le témoignage de notre vie. Donner l'envie de ressembler au Christ. ».
 
Appartenir à l'Opus Dei lui permet « de vivre pleinement sa condition de chrétien » ; apostolat quotidien, prières (« jusqu'à deux fois une demi-heure pour les numéraires, mais moi, cela m'est impossible, je n'ai pas le temps »), messe (« quand, et si, on peut »), oraisons mentales (« un moment de recueillement et de dialogue intérieur, seul à seul »), examen du soir (« temps de bilan : on repense à ce qu'on a fait de bien ou de mal dans la journée, à ce qu'on a raté, à ce que l'on aurait pu faire mieux »), lectures (« encycliques, récits de vie de saints mais plutôt Sainte-Thérèse de Lisieux qu'un ouvrage de théologie compliqué- compendium (doctrine sociale de l'Eglise), chapelet, ou n'importe quoi « qui pousse à réfléchir », en privilégiant « toujours des choses concrètes, accessibles et courtes »).
 
Autrement, elle affirme que rien ne lui est jamais dicté par l'Opus Dei, ni imposé (à part l'engagement initial d'obéissance envers le Prélat ) ni interdit : « les conseils qu'il m'arrive de demander ne visent qu'à me protéger contre une lecture ou un film (elle n'a pas lu le da Vinci, ne sait même pas quelles questions il soulève, ni de quelle façon il incrimine l'Opus Dei) qui pourrait éventuellement me choquer ou me dérouter, mais c'est toujours à moi de décider : on me fait pleinement confiance ». En cas de doute (du genre : « Est-ce grave si je n'emmène pas les enfants à la messe, dès lors qu'ils sont incapables d'y rester plus de 10 minutes sans s'agiter ? » ) elle demande conseil et reçoit toujours le même genre de réponse (« ce qui serait grave, c'est que tes activités dans l'Opus Dei nuisent à la qualité de tes relations familiales ou personnelles. Privilégie toujours la sérénité, la tienne, celle des tiens et celle des autres »).
 
Sinon, elle souligne aussi tout ce que « l'esprit de l'Opus Dei » lui apporte sur le plan personnel : « Cela m'aide à me dominer, à exprimer mes pensées avec courtoisie, à ne pas juger, à conserver une sobriété dans tout, et à sourire aussi ; il est important pour nous de demeurer aimable et de nous rendre utile à chaque occasion que nous offre la vie quotidienne ».

 

 

 

Rencontre avec un prêtre de l'Opus Dei

Véronique Grousset
21 avril 2006, (Rubrique Figaro Magazine)
 

L'une des choses qui surprend le plus avec les prêtres de l'Opus Dei (26 en France) c'est qu'ils portent la soutane et le col blanc tout en refusant de se considérer comme des «religieux». Ils se disent «clercs» ; en insistant sur la dimension «séculière» de leur sacerdoce, par opposition aux ecclésiastiques issus de congrégations régulières (Jésuites, Dominicains, Bénédictins, etc...). La façon dont ils exercent leur apostolat est en outre très différente de celle des autres prêtres, dits «diocésains» (placés sous la juridiction de l'évêque de leur diocèse et généralement en charge d'une paroisse). Deux distinctions fondamentales, mais très difficiles à comprendre, que nous avons tenté d'élucider avec l'abbé Jean-Paul Savignac, 63 ans, aumônier du centre Garnelles à Paris, qui fut au début des années 70 le tout premier Français à être ordonné prêtre par l'Opus Dei.

 
 

En tant que diocèse universel, l'Opus Dei a sa cathédrale à Rome, où réside son évêque : Mgr Echevarria. La Vierge Marie trône derrière l'autel, qui repose lui-même sur le cercueil du fondateur de l'Oeuvre, saint Josemaria. (Photo Gamma/ Eric Vandeville)

 
Le centre Garnelles est probablement le plus connu et le plus fréquenté des 13 «lieux de rencontre» gérés par l'Opus Dei à Paris, et des 32 qui existent en France. Situé au 6 rue Jean Nicot, dans le 7ème arrondissement, au coeur d'une artère aussi calme que bourgeoise, il se compose de tout un ensemble de bâtiments dont le principal abrite des salons de réception, un oratoire, des bureaux, ainsi qu'une vingtaine de chambres où résident des numéraires. La plaque en laiton doré du N°6 affiche uniquement le mot «Garnelles», sans aucune mention de l'Opus Dei... qui l'occupe pourtant depuis le début des années 80. Acheté à un médecin qui était, paraît-il, «ravi d'apprendre qu'on le transformerait en résidence pour étudiants», cet hôtel particulier de sept étages a conservé l'essentiel de sa décoration d'origine ; ce qui lui donne une usure et une patine de bon aloi, propre à donner l'impression (fausse) que les membres de l'Opus Dei y résident depuis plusieurs générations. Deux prêtres y logent -afin de veiller aux besoins spirituels des autres résidents, mais aussi à ceux des visiteurs qui s'y pressent pour des causeries, des conférences, des messes ou des récollections- dont l'abbé Jean-Paul Savignac.
 
Fils d'un administrateur de la France d'Outre-Mer (« à Madagascar et aux Comores »), l'abbé, en son jeune âge, se destinait à la profession d'enseignant (« C'est ce que vous ferez de moins mal dans la vie » m'avait dit mon prof de maîtrise d'histoire en Sorbonne »). L'Opus Dei était alors à peine implantée en France et ne possédait qu'un seul centre à Paris, sous la forme d'un très vaste appartement boulevard St-Germain, où logeaient une vingtaine d'étudiants sous la houlette d'un aumônier espagnol. Entraîné là en 1963, à l'âge de 20 ans, par un étudiant en histoire, numéraire de l'Opus Dei, Jean-Paul Savignac est rapidement séduit par la formation spirituelle qu'on y propose ainsi que par «le côté enseignant» des membres «qui consiste à faire connaître le Christ à ceux qui ne le connaissent pas ». Il enchaîne donc très vite sur une retraite de 3 jours, suivie d'une proposition d'entrée à l'OD et de « trois mois de réflexion », avant de demander son admission comme numéraire, dès février 63.
 
Quatre ans plus tard, son centre lui propose de se rendre à Rome pour y étudier la théologie (« en principe, pour l'enseigner en tant que laïc »). Il passe deux ans à la villa Tevere (quartier général de l'Oeuvre) « avec une centaine d'autres étudiants venus de tous les continents, dont une majorité destinée à l'enseignement, et une minorité au sacerdoce ». Jean-Paul Savignac sera de cette minorité : « Mes directeurs m'ont proposé en 1968 de devenir prêtre ». Il accepte « parce qu'à l'époque, l'Opus Dei n'avait aucun prêtre français » et parce que les trois choix que cela impliquait pour lui (« Renoncer au travail professionnel. Accepter d'être uni à un directeur laïc et donc, de ne pas commander, d'être le second, ce qui est assez rare et très dur pour un prêtre. Se consacrer uniquement au service des consciences, à l'enseignement et aux sacrements ») ne lui posaient aucun problème. Il part trois ans à l'université de Navarre (créée par l'Opus Dei) pour y passer un doctorat en théologie (« Josemaria a toujours recommandé que le niveau de notre culture religieuse soit au moins égal à celui de notre culture professionnelle ») avant d'être ordonné prêtre en 1971, en même temps que 2 autres Français et 45 novices au total, par l'archevêque de Valence, à Madrid.
 
Durant des années, l'abbé fut ensuite aumônier de lycées, à Aix, Marseille et Grenoble : « une fonction cruciale pour les vocations sacerdotales car c'est entre 15 et 25 ans que les garçons -et les filles aussi, d'ailleurs- décident ce qu'ils vont faire de leur vie ».
 
Il nous explique d'abord ce qui distingue les prêtres de l'Oeuvre « qui ont pour supérieur le Prélat » (26 en France) et les prêtres diocésains, « qui ont pour supérieur l'évêque de leur diocèse, mais qui peuvent faire partie de l'Opus Dei en s'inscrivant à la société sacerdotale de la Sainte-Croix, distincte de l'Opus Dei et reliée à elle » (environ 30 en France).
 
Puis ce qui distingue ses prêches ou « conseils » du discours de l'Eglise « classique » : « Le contenu moral, anthropologique et théologique est le même. Il s'agit d'une base commune irremplaçable. Nous avons exactement le même discours sur la droiture morale, les vérités fondamentales et tout ce qui découle du baptême pour les Chrétiens. La différence est dans le degré et le type de motivation de ceux qui viennent nous voir »: nous sommes là pour ceux qui veulent en faire plus. Notamment dans la recherche d'une plénitude et d'un équilibre dans -et entre- la vie professionnelle et la vie familiale. Nous leur expliquons comment unir le royaume de la terre et celui du ciel, sans les construire l'un contre l'autre, et nous répondons ainsi à une interrogation qui est devenue fondamentale de nos jours, sur le sens du travail, sur ce qu'un Chrétien est en droit de faire ou pas dans sa vie professionnelle ».
 
Et sur la famille - un sujet sur lequel l'Eglise en général passe déjà pour beaucoup trop rigoureuse par rapport à l'évolution des moeurs ? L'abbé estime visiblement qu'elle n'en demande pas encore assez. Il insiste à nouveau : « La nuance est dans le degré du programme que le Chrétien recherche : minimum, moyen, ou maximal. Celui qui veut le minimal ne s'adresse pas à l'Opus Dei. Viennent à nous ceux qui veulent le maximal ».
 
Ce qui ne signifie pas pour autant « ainsi qu'on nous le reproche, que nous sommes destinés à capter l'élite en laissant le tout-venant à nos collègues des paroisses ». A l'entendre, il s'agirait plutôt d'une latitude (offrir -aussi- des conseils et de « l'accompagnement spirituel » sur les questions relevant de la vie familiale) qu'autorise la loi du nombre : « La France compte en moyenne un curé et un vicaire pour une population de 10.000 à 15.000 habitants, dont 2000 à 3000 pratiquants. Alors que dans ce centre, par exemple, nous sommes deux prêtres et 20 numéraires pour une moyenne mensuelle de 200 visiteurs ».
 
Sur la doctrine sociale, il rappelle d'abord «l'apolitisme total» de l'Opus Dei (y compris en matière d'économie) avant de se faire un brin plus énigmatique : «La vérité se dévoilera lentement. Dans certains pays comme l'Italie, le Mexique, les Philippines, on voit déjà comment l'œuvre est présente dans tous les milieux sociaux ».
 
Reste enfin la fameuse question... Pourquoi refuse-t-il de se dire, et de se considérer, comme un «religieux», alors qu'il porte si fièrement la soutane ? Sa réponse n'est pas vraiment claire :« J'administre les sacrements, j'enseigne les vérités révélées, je veille sur les consciences » commence-t-il par énumérer, avant de fournir une description des «religieux» qui lui correspond au mot près (« ils formulent des vœux et portent un habit qui les distingue des laïcs ») mais sans paraître s'en apercevoir. Nous le lui faisons remarquer. Il est troublé (preuve qu'il ne doit pas souvent être contredit ?) et paraît très intéressé par le quadruple enjeu (intellectuel, théologique, médiatique et diplomatique) que représente ce débat sur le vocabulaire, anodin en apparence, mais en fait crucial pour l'œuvre et ses relations avec les principaux ordres religieux.
 
Précisons pour terminer que ce n'est pas de lui que viendra la lumière sur ce point, mais de plusieurs autres conversations, menées ultérieurement. En fait, il semblerait que les membres de l'Opus Dei n'utilisent pas le mot «religieux» en lui donnant le même sens que le dictionnaire et la plupart des Français. Ce vocable leur sert à désigner les membres du clergé issus d'ordres «réguliers» (1), y compris lorsque ces membres ne vivent pas «sous» cette règle, mais «dans leur siècle» (autrement dit, de façon «séculière», comme le font notamment la plupart des Jésuites ou des Dominicains). C'est par opposition à eux que les prêtres de l'Opus Dei se considèrent uniquement comme des «clercs»... en omettant le fait qu'ils observent, eux aussi, une sorte de «règle», édictée au travers des 499 maximes de leur fondateur (2), dont ils ne cessent de faire l'exégèse ! Mais cette subtilité leur permet sans doute d'insister sur la «laïcité» de leur institution, tout en expliquant pourquoi les Constitutions et les Statuts de l'Oeuvre n'ont pas encore été traduits du latin en langues vernaculaires : le latin autorise davantage d'ambiguïtés. Bien utiles pour l'instant à l'Opus Dei, puisqu'elles lui permettent d'entretenir la fiction d'un mouvement «100% non religieux» alors qu'il est dirigé par un évêque, lui-même secondé par des prêtres et des numéraires qui ont tous pris les mêmes engagements que n'importe quel religieux, qu'il soit «régulier» ou «séculier» : obéissance, célibat et pauvreté.
 
 
Notes :
 
 
1) Congrégations religieuses soumises à une règle de vie ,et classées pour cette raison dans le clergé dit « régulier ». Les règles les plus connues sont celles de Saint-Basile (qu’observent notamment les Carmélites), de Saint-Augustin (Dominicains, Jésuites, etc…), de Saint-Benoît (Bénédictins, Chartreux, etc…) et de Saint-François (notamment les Capuçins).
 
2) Le fondateur de l’Opus Dei, Josemaria Escriva de Balaguer, est en effet l’auteur d’un petit nombre d’ouvrages, au premier rang desquels un recueil de maximes, « Chemin » (édité en France par les éditions du Laurier) qui constitue une sorte de catéchisme pour les membres de l’œuvre. Un catéchisme très directif et parfois puéril, dont une exégèse complète est en train d’être finalisée par les services de la Prélature. Sa publication est très attendue, notamment par les « directeurs de conscience » de l’œuvre, car certaines de ces 499 maximes sont difficiles à interpréter et à commenter, tandis que d’autres sont obsolètes. A commencer par celles qui portent sur le rôle des femmes dans l’Opus Dei, souvent assimilées à de simples « servantes » dans les maximes de Balaguer (1902-1975) alors qu’elles représentent aujourd’hui 55% des membres de l’Opus Dei.

 

 


 

Voyage au sein de l'Opus Dei

21 avril 2006, (Rubrique Figaro Magazine)