www.rjliban.com - Mercredi 13 décembre 2006
paru dans l'Orient-le Jour
Plus
aucun doute, désormais : pour la commission d’enquête sur l’assassinat de
Rafic Hariri, il existe un lien entre les différents attentats qui se sont déroulés
au Liban depuis le 1er octobre 2004. C’est en tout cas ce que confirme le sixième
rapport d’étape rédigé par le magistrat Serge Brammertz, qui a été remis
le 12 décembre 2006 à New York au secrétaire général sortant de l’ONU,
Kofi Annan. Le rapport révèle en outre que l’homme qui a actionné la bombe
le 14 février 2005, tuant Rafic Hariri, Bassel Fleyhane et leurs compagnons, «
n’a pas passé sa jeunesse au Liban » et n’aurait résidé dans le pays que
deux ou trois mois avant l’attentat. Par ailleurs, il fait part des premiers
résultats de l'enquête sur l'assassinat de Pierre Gemayel le 21 novembre
2006.
Toujours à New York, c’est avec fermeté que le Conseil de sécurité a pris
position, dans le cadre d’une déclaration présidentielle, en faveur du
gouvernement « légitime et démocratiquement élu du Liban », auquel il a
exprimé « un appui sans réserve ». Cependant, la séance a failli tourner à
l’incident diplomatique entre la France et la Russie, Moscou exprimant des réserves
sur la formulation du texte proposé. Le soutien du Conseil de sécurité est
venu s’accompagner d’une déclaration sans appel de la secrétaire d’État
US, Condoleezza Rice, qui a affirmé en direction de Damas et de Téhéran que
l’avenir du Liban « n’est pas négociable ». Sur la scène interne, le
Conseil des ministres s’est réuni mardi pour adopter le projet de tribunal
international, avant de le transférer immédiatement à la Chambre pour
ratification.
Le
président de la commission d’enquête internationale sur l’assassinat de
Rafic Hariri, le juge belge Serge Brammertz, a remis le 12 décembre 2006, comme
prévu, son nouveau rapport d’étape (le sixième et le quatrième en 2006) au
secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan. Le rapport, qui comprend 22 pages,
confirme que d’importants progrès ont été enregistrés dans l’enquête
qui est parvenue à une phase cruciale. Mais aucun détail et aucun nom sur les
commanditaires et les coupables présumés n’ont été fournis, le rapport
soulignant que les informations sur l’évolution de l’investigation ne
peuvent être dévoilées afin de préserver la sécurité des témoins et afin
de ne pas compromettre les travaux de la commission.
Le document confirme cependant qu’il existe un lien entre l’assassinat de
Rafic Hariri et les six autres attentats qui ont visé Marwan Hamadé, Samir
Kassir, Georges Haoui, May Chidiac, Élias Murr et Gebran Tuéni. Le rapport
fournit en outre d’importants détails sur les analyses de laboratoire
effectuées par les experts, dont il ressort, notamment, que l’homme qui
aurait actionné la bombe le 14 février 2005 « n’a pas passé sa jeunesse au
Liban » et n’aurait résidé dans le pays que deux ou trois mois avant
l’attentat. La commission a recueilli « d’autres informations sur son
origine géographique qu’elle ne peut dévoiler pour l’instant » et les
analyses se poursuivent, ajoute le texte.
Le document souligne, d’autre part, que la Syrie coopère de manière «
globalement satisfaisante » à l’enquête. La commission a présenté 12
demandes formelles d’assistance à la Syrie, requérant des informations, des
données électroniques, de la documentation concernant certaines personnes et
groupes, ainsi que des déclarations recueillies par les autorités syriennes
lors de leur propre enquête. Rappelons qu’un rapport d’étape, produit par
le prédécesseur de M. Brammertz, l’Allemand Detlev Mehlis, avait mis en
cause de hauts responsables de la Syrie dans l’attentat du 14 février 2005.
Notons, enfin, que le rapport expose l’aide que la commission a déjà fournie
aux autorités libanaises dans l’enquête sur l’assassinat de Pierre
Gemayel.
Voici de très larges extraits du rapport en question :
I – Introduction
Ce rapport est soumis conformément à la résolution 1 664 (2005) du 15
décembre 2005 dans laquelle le Conseil de sécurité demande à la commission
d’enquête internationale indépendante des Nations unies (« la commission
») de l’informer tous les trois mois des progrès dans son enquête et des
questions ayant trait à la coopération, dont la coopération des autorités
syriennes. Ce rapport, le quatrième soumis en 2006, fournit une vue
d’ensemble des sujets abordés dans les précédents rapports et note des
progrès substantiels dans les travaux de la commission, ainsi que de nouveaux
éléments apparus depuis son dernier rapport du 25 septembre 2006 (S/2006/760).
Au cours de la période concernée, la commission est rentrée de Chypre où
elle se trouvait provisoirement, pour des raisons de sécurité, durant deux
mois et demi, afin de poursuivre ses activités au Liban. Celles-ci, en dépit
de l’interruption, n’ont pas affecté les travaux de la commission.
La commission maintient un étroit contact de travail avec les autorités
libanaises pour toutes les questions ayant trait à sa mission. L’aide
d’autres États est, elle aussi, nécessaire pour le succès de cette mission.
En règle générale, la commission a obtenu l’aide d’un certain nombre
d’États dans un large domaine d’investigation et d’analyses, tout comme
elle a dû faire face à des retards et des absences de réponse de certains
États.
Les paragraphes 8 et 9 de l’introduction évoquent l’évaluation du travail
accompli à la lumière de la création du tribunal international, de manière
à assurer la transition avec celui-ci. Ils évoquent les résultats positifs
obtenus en vue de faciliter dans la pratique son travail, recrutant pour remplir
les postes vacants dans ses effectifs, lesquels sont ainsi passés d’un taux
de 29 % en août pour cent en décembre.
La commission est parvenue à une phase délicate de son enquête. Aussi, la
commission, ainsi que le procureur général au Liban estiment-ils que divulguer
des informations concernant des témoins et des suspects serait contraire aux
principes d’équité et de justice ; de plus, cela contrarierait et serait
préjudiciable au dossier destiné au tribunal (…).
II - Progrès dans les investigations
A. L’enquête Hariri
1. Scène de crime et éléments associés
» Exploitation légale de la scène de crime
Après la fin de la collecte des indices sur la scène de crime en juin 2006, la
commission a reçu le rapport final établi par les experts légaux qui ont
participé à ce projet. Le rapport détaillé fournit nombre de résultats qui
sont conformes aux travaux précédents, confirme les hypothèses principales du
modus operandi des malfaiteurs et fournit de nouvelles informations
précédemment ignorées par la commission.
Parmi les résultats du rapport, il a été confirmé qu’il y avait eu une
seule explosion, que le fourgon Mitsubishi était porteur du dispositif explosif
improvisé (IED), et que l’explosion a été déclenchée de l’intérieur de
la plate-forme de chargement du véhicule.
Les recherches à l’intérieur du cratère ont montré qu’une dépression
rectangulaire d’une profondeur de plus de 40 centimètres était présente
dans un secteur spécifique. Le sol rocheux dans ce secteur était pulvérisé
et noirci, dans la mesure où il a été soumis à une forte pression et à une
température excessive. Cette observation a permis de noter que le fourgon
lui-même était situé dans une position légèrement oblique par rapport aux
autres véhicules garés. Le rapport fournit également de nouvelles
informations concernant d’autres aspects des explosifs et du fourgon. La
commission continuera à les étudier au cours de la période suivante.
» Les résultats à ce jour concernant les explosifs
En mars 2005, plusieurs échantillons provenant du mur du cratère ont montré
la présence de TNT. En novembre 2005, les tiges de l’essieu arrière, de la
jante d’une roue et du vilebrequin du fourgon Mitsubishi ont mis en évidence
des quantités significatives d’explosifs de type RDX. Dans la dernière
analyse, en plus du RDX se trouvant sur la bride de la roue arrière, les
explosifs PETN, TNT et DNT ont été détectés dans la structure inférieure,
avec une indication de TNP (acide picrique).
Une évaluation des taux de concentration et du ratio des explosifs a été
conduite. Le rapport entre le RDX et le PETN, puis entre le RDX et le couple
TNT/DNT a été établi à approximativement 10:1. La présence d’une si
grande quantité de RDX confirme fortement l’hypothèse que ce dernier
explosif a été employé dans l’attaque. Le RDX est un explosif puissant qui
peut être utilisé seul ou en combinaison avec d’autres matériaux, le
rendant parfois utile, comme par exemple dans certaines applications militaires.
Selon l’analyse conduite jusqu’ici pour le compte de la commission, deux
hypothèses au sujet des explosifs ont émergé. D’abord, la charge principale
était composée de RDX et de TNT, avec un dispositif de détonation (PETN)
liant ces deux explosifs. En second lieu, la charge d’explosifs secondaires
était composée de TNT et de Semtex (RDX et PETN), un explosif couramment
employé précédemment dans des attaques terroristes à l’intérieur ou à
l’extérieur de la région.
» Les résultats à ce jour concernant le système de détonation
Le point de vue de la commission concernant le système de détonation est que
le déclenchement de l’explosion, pour fournir un impact efficace sur un
véhicule en mouvement, exige un degré élevé de précision dans le temps.
Ceci exclut la possibilité qu’un mécanisme à retardement ait pu être
employé. Les systèmes à retardement incorporent des éléments mécaniques,
électriques ou chimiques de synchronisation qui fonctionnent seulement après
une certaine période de temps. Dans ce cas, et en raison du besoin de
synchronisation et de précision, l’utilisation d’un mécanisme direct ou de
télécommande pour le déclenchement (probablement un kamikaze) est plus
vraisemblable. Toutefois, la commission estime que l’utilisation d’un
mécanisme de télécommande est fortement improbable dans ce cas précis pour
un certain nombre de raisons.
D’abord, toutes les composantes électroniques qui ont été récupérées sur
le lieu du crime ont été soumises à l’expertise et la commission a
constaté qu’aucune pièce ne provenait d’un mécanisme d’activation par
télécommande.
En second lieu, deux des trois dispositifs de contre-mesures électroniques
installées dans le convoi de Rafic Hariri se sont avérés fonctionnels,
vraisemblablement à l’heure de l’explosion. Ces dispositifs ont été
conçus pour brouiller les signaux d’un mécanisme à télécommande destiné
à actionner le détonateur. En revanche, le dispositif installé dans la
Mercedes 500, dernier véhicule du convoi et le plus proche de l’explosion, a
été complètement détruit. Le dispositif se trouvant dans la Mercedes 600
conduite par Hariri a été sévèrement brûlé, mais l’expertise a indiqué
qu’il était probable que ce dispositif fonctionnait correctement quand
l’explosion s’est produite. Enfin, le dispositif électronique de la
première Mercedes 500 du convoi était en grande partie intact et fonctionnait
correctement.
Troisièmement, les 33 éléments de restes humains de l’homme non identifié,
récupérés sur le lieu du crime, sont minuscules. L’état et la taille de
ces pièces humaines et le fait qu’elles ont été toutes trouvées dans le
même secteur, à l’ouest du cratère, indiquent que l’homme était très
près du dispositif de l’explosion. En outre, un nombre restreint de pièces
montre la présence d’une matière plastique provenant probablement des fils
électriques liés au dispositif.
En raison des facteurs ci-dessus énumérés, la commission estime que le
scénario le plus probable pour l’activation du dispositif est qu’une
personne a directement déclenché l’explosion de l’intérieur ou de
l’avant immédiat du fourgon Mitsubishi.
» Origine géographique du kamikaze
La dent complète et d’autres parties biologiques appartenant à un homme,
trouvées sur les lieux du crime lors des recherches effectuées en juin 2006 et
auparavant, sont en cours d’analyse pour déterminer, si possible, l’origine
géographique de la personne. Selon la commission, cet homme est probablement à
l’origine de la détonation des explosifs. En étudiant le ratio entre les
isotopes des différents éléments corporels trouvés, la commission peut
évaluer l’origine géographique de cet homme. Après une première analyse de
plusieurs échantillons, la commission a pu conclure que l’homme n’a pas
passé sa jeunesse au Liban. Il y était toutefois présent durant les deux à
trois derniers mois avant sa mort. La commission étudie toujours dans quelle
région cet homme a passé les dix dernières années de sa vie. La commission
souligne toutefois avoir reçu des informations concernant l’origine
géographique qu’elle ne peut dévoiler au public pour le moment.
Durant la prochaine étape de l’enquête, une seconde phase d’analyse va
avoir lieu, avec l’analyse de cheveux et d’échantillons venant d’autres
pays et régions.
» Origine ethnique et description du kamikaze
Parallèlement, la commission procède à une analyse légiste afin de
déterminer l’origine ethnique de l’homme qui pourrait avoir déclenché
l’explosion en analysant le profil génétique des 33 parties humaines
retrouvées sur les lieux du crime avec des profils génétiques dans d’autres
régions.
L’incisive supérieure droite trouvée sur les lieux du crime en février 2005
et appartenant à un homme non identifié porte, sur sa couronne, une marque
distinctive en forme de bêche. Cette marque est rarement vue sur des gens
habitant au Liban. Une autre dent, une incisive inférieure droite, a également
été trouvée sur les lieux du crime en juin 2006. Un profil génétique n’a
pas encore pu être effectué. Un examen radiologique et odontologique montre
toutefois qu’elle appartient à un homme du même âge que l’homme non
identifié. Cette dent ayant été trouvée dans le même périmètre que les 33
parties humaines, la commission estime qu’elle appartient à cet homme. À
partir d’une analyse anthropologique des 33 parties humaines, la commission
travaille à l’élaboration d’une description partielle de cet homme.
» Identification du van Mitsubishi
Grâce à la documentation en provenance du Japon et ses propres documents, la
commission a pu commencer à assembler des parties du véhicule trouvées dans
le cratère.
» Résolution de problèmes liés aux investigations sur les lieux du crime
La commission a résolu certains problèmes liés aux lieux du crime, dont,
notamment, la question de la disparition supposée d’un enregistrement vidéo
effectué à partir de l’hôtel Phoenicia. Cet enregistrement a été
identifié et est en cours d’analyse. Par ailleurs, la commission a résolu
les questions liées à la réduction de la sécurité après que M. Hariri eut
cessé d’être Premier ministre ; à la position de Hariri dans son véhicule
; à la position de son véhicule dans ce convoi.
» Enquêtes en cours
Un certain nombre de pistes sont en cours d’enquête, comme les accusations
relatives à des tentatives d’altération des lieux du crime, d’obstruction
à l’enquête et des informations concernant des activités anti-Hariri ayant
eu lieu avant le 14 février 2005.
La commission continue également d’enquêter sur la découverte, sur les
lieux du crime en juin 2006, des effets personnels d’une victime de
l’explosion, et sur le fait qu’une victime ait été retrouvée morte, tuée
par la chute de blocs de béton, alors qu’elle se trouvait dans un lieu
protégé du souffle de l’explosion.
Les investigations se poursuivent également sur le mode d’acquisition du van
Mitsubishi et sa préparation. La commission souligne avoir reçu des
informations sur la préparation du van et sur son trajet jusqu’au
Saint-Georges.
2 – Les individus impliqués dans le crime
» Communications
Les interviews se rapportant à l’usage de six téléphones cellulaires le
jour et le lendemain de l’attentat ont permis la découverte de nouvelles
pistes qui sont actuellement suivies et qui doivent déboucher sur de nouvelles
interviews. Une enquête sur l’usage d’autres SIM cartes est aussi en cours.
La façon avec laquelle les téléphones ont été utilisés et les lieux des
communications téléphoniques ont révélé à quel point le degré de
précaution et de sécurité dans le comportement des individus qui font
l’objet de l’enquête est élevé. Ils ont également permis de comprendre
le modus operandi des auteurs du crime.
Durant la même période, une analyse de l’ensemble de l’activité au niveau
des communications téléphoniques effectuées s’est poursuivie en soutien aux
investigations menées dans d’autres domaines.
» Ahmad Abou Adass et des individus associés
Des investigations concernant des individus associés à Abou Adass au Liban et
à l’étranger ont permis de connaître des informations utiles. Autant de
pistes que la commission est en train de suivre.
À cet égard, la commission a jusqu’à présent effectué 17 interviews au
Liban et en Syrie et a tenu une série de réunions avec des officiels dans les
deux pays. Elle a rassemblé une quantité substantielle d’informations et de
documentations et visité un nombre de sites en Syrie.
La commission a aussi rassemblé plus de 2000 gigabytes de données
numérisées, examiné des centaines de pages et de carnets.
Plus d’une centaine de données de tous genres ont été envoyées dans un
laboratoire génétique et la commission attend toujours les résultats des
analyses afin de déterminer les artéfacts.
La commission examine une hypothèse selon laquelle le matériel utilisé pour
assassiner Rafic Hariri a été amené par avion au Liban.
3 - Mobiles de l’assassinat de Rafic Hariri
» Le calendrier de Rafic Hariri
La commission a étendu ses investigations jusqu’aux 15 derniers mois de la
vie de Rafic Hariri, en insistant sur tous les détails. La commission a
effectué 17 interviews supplémentaires se rapportant à cette période,
notamment avec des personnes dans l’arène politique internationale. Ces
interviews étaient longues, délicates et recueillies auprès d’individus
parmi l’éventail de personnes que Hariri a rencontrées ou avec qui il avait
interagi.
La commission a recueilli des informations concernant le degré croissant de
menaces et de pressions qui ont pesé sur Rafic Hariri durant les quinze
derniers mois de sa vie. Elle a pu établir qu’il a reçu des assurances de
ses partisans, de ses alliés politiques et de ses associés selon lesquelles il
ne ferait pas l’objet d’une attaque. Il est à supposer que jusqu’aux
quelques derniers jours de sa vie, il était confiant qu’il ne sera pas la
cible d’un attentat. Ce domaine de l’enquête, qui est extrêmement
délicate et qui se poursuit, insiste son seulement sur l’établissement du
contexte dans lequel Hariri évoluait, mais aussi sur les évidences concernant
les intentions et les capacités criminelles.
» Les mobiles
La commission continue de travailler sur de nombreuses hypothèses alternatives
en examinant les mobiles de l’assassinat de Rafic Hariri. Parmi elles, citons
: Hariri a été la victime d’un groupe terroriste qui l’a assassiné à
cause des liens avec des États de la région et l’Occident ; la position de
Hariri concernant la résolution 1559 du Conseil de sécurité ; la prolongation
du mandat du président de la République ; Hariri devait être tué avant son
éventuelle victoire aux élections législatives de mai 2005 ; les rapports de
Hariri avec le quotidien an-Nahar ; Hariri était sur le point de dévoiler
publiquement le scandale financier d’al-Madina. Une autre hypothèse prise en
considération est que les mobiles flagrants ont été exploités par les
instigateurs du crime, qui s’en sont servis comme une couverture dans le but
de propulser d’autres individus au banc des accusés.
La liste citée n’est pas exhaustive et met en relief la difficulté de
rassembler des preuves pour chaque hypothèse, tout en signalant la possibilité
d’une combinaison d’hypothèses. À ce stade de l’enquête, un groupe plus
réduit de motifs pour l’assassinat de Rafic Hariri paraît le plus plausible.
Tout en travaillant sur l’ensemble des hypothèses durant la prochaine
période afin de procéder par élimination, la commission mettra tout son poids
dans la balance pour recueillir davantage de preuves à même de clarifier les
mobiles les plus probables de l’assassinat.
B - Assistance technique pour les autres cas
1- 14 autres cas
L’assistance technique apportée par la commission aux autorités libanaises a
été étendue aux 14 autres cas (tentatives d’assassinat et explosions). Plus
de 2 500 pages ont ainsi été examinées et des informations électroniques
sont actuellement en cours d’étude. Dans le cadre de cette assistance, la
commission a effectué 14 entretiens avec des témoins associés aux victimes
des six attentats, et un certain nombre d’autres interviews sont prévues dans
la période à venir. L’objectif de ces entretiens est d’en savoir plus sur
chaque attentat, mais aussi de relever les liens entre ces attaques.
De ces entretiens menés jusque-là, la commission a prouvé un nombre
considérable de liens entre les six cas, et entre ces cas et celui de Rafic
Hariri, sous différentes perspectives.
» La nature des attentats
La commission est convaincue que les six attentats (perpétrés contre Marwan
Hamadé, Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni, May Chidiac et Élias
el-Murr) avaient pour objectif de tuer les personnes visées, et si trois
d’entre elles ont survécu c’est simplement par chance.
Quant aux huit autres attaques (les explosions dans différentes régions
libanaises), elles différaient par leur mode d’exécution. Elles ne visaient
pas spécifiquement une personne, mais le risque de faire des victimes était
extrêmement élevé. Quatre personnes ont d’ailleurs été tuées et près de
60 blessées.
» Les mobiles des attentats
Dans les six cas, il existe des liens factuels entre un certain nombre de
victimes, qui appartiennent à un groupe aux objectifs et aux intérêts
communs. La commission estime possible que le motif d’au moins un des crimes
soit associé à ces objectifs et à ces intérêts, et que les attentats
s’inscrivent dans un schéma d’intention plus large.
Quant aux huit autres attaques, elles visaient à semer la peur au sein de la
population et à déstabiliser la situation sécuritaire, en tuant ou blessant
un certain nombre d’individus et en endommageant les infrastructures. Le fait
qu’il n’y ait pas eu de mise en garde préalable soutient cette hypothèse.
» La nature des personnes visées
Les six personnes visées sont connues dans le cadre de leur vie professionnelle
et chacune d’entre elles a une orientation politique publiquement affichée.
Certaines victimes étaient directement ou indirectement liées au mouvement du
14 Mars. C’est notamment le cas de Samir Kassir, Georges Haoui, Gebran Tuéni
et Marwan Hamadé. Autre lien entre Marwan Hamadé, Rafic Hariri, Samir Kassir
et Gebran Tuéni, le journal an-Nahar. Certaines des victimes avaient
également, entres elles ou avec Rafic Hariri, des liens familiaux, amicaux ou
autres liens personnels.
» Le schéma des attentats, leur mode opératoire (modus operandi) et leurs
auteurs
Dans les cas de Samir Kassir, Georges Haoui et May Chidiac, les victimes
disposaient de mesures de protection restreintes. Le mode opératoire pour ces
trois attaques est le même, soit le placement d’un explosif sous leurs
véhicules. Bien que les possibilités et les capacités opérationnelles pour
entreprendre de telles attaques soient élevées, les méthodes choisies ont
été simplifiées pour maximiser les chances de réussite avec un minimum de
complications. Chacun des trois attentats a nécessité une surveillance
préalable pour évaluer les mesures de sécurité entourant les victimes et
pour identifier le véhicule et le siège au-dessous duquel les explosifs
devaient être placés.
Dans les cas de Marwan Hamadé, Élias el-Murr et Gebran Tuéni, les victimes
étaient entourées d’un certain nombre de mesures de sécurité. Il est donc
possible que le mode opératoire choisi, le placement d’une voiture piégée
sur leur trajectoire, visait à contourner ces mesures. Pour ces trois
attentats, le mode opératoire était le même. Ces attentats ont nécessité de
l’intelligence, ainsi qu’un processus de surveillance et de reconnaissance
plus complexe pour maximiser les chances de réussite.
2 - Le dossier de Pierre Gemayel
» Évaluation préliminaire
Probablement, Pierre Gemayel a été surveillé dans le cadre d’une opération
d’assassinat planifiée contre lui, bien que jusqu’à présent, la période
au cours de laquelle le plan a été conçu n’est pas encore claire. Le choix
de l’heure et du lieu précis de l’attentat peut être considéré comme
étant une conjoncture du hasard puisque Pierre Gemayel a arrêté sa voiture
durant son trajet.
Vraisemblablement, le plan visait à assassiner Pierre Gemayel, et non seulement
à monter une attaque contre lui, puisque les assassins sont sortis de leur
véhicule, continuant à lui tirer dessus jusqu’à ce que leur mission soit
achevée. De plus, le fait que les assassins n’aient pas essayé de se
déguiser ou de se cacher le visage signifierait qu’ils ne comptaient pas
sortir du véhicule pour éviter d’être identifiés à ce moment bien
précis.
» Assistance technique
L’aide de la commission inclut une analyse des événements dans les environs
de la scène du crime et sur les lieux qu’elle a visités avant l’attaque,
des actions et de la méthodologie des auteurs du crime, et des événements qui
ont eu lieu immédiatement après l’attentat. L’aide consiste aussi à
fournir un travail médico-légal et des portraits robots des auteurs du crime
qui permettraient de reconstituer leur physionomie, à mener une enquête et des
analyses du véhicule attaqué à la recherche d’empreintes et de traces
d’ADN et de balistique.
Après sept jours d’investigations menées sur la scène du crime, la
commission a retrouvé 175 pièces à conviction et a examiné le véhicule de
Pierre Gemayel. Au total, 240 pièces à conviction, y compris celles
recueillies par les autorités libanaises, ont été envoyées au laboratoire
pour des recherches et des analyses médico-légales. Ces pièces à conviction
comprennent un pare-choc, des débris de vitres, des poignées de voitures et
des échantillons des vêtements des victimes. Les recherches sur les empreintes
et les traces d’ADN seront menées sur les pièces à conviction.
III. Coopération extérieure
A. Interaction avec les autorités libanaises
Tout au long de la période visée par le rapport, et notamment depuis son
retour au Liban, la commission a maintenu une relation particulière avec les
autorités libanaises. Le gouvernement libanais a développé son généreux
soutien durant la période couverte par le rapport, notamment en prenant des
mesures de sécurité extraordinaires afin de protéger les membres et les
propriétés de la commission.
B. Coopération internationale
Les résolutions du Conseil de sécurité 1636 (2005) et 1644 (2005), adoptées
sous le chapitre VII de la Charte des Nations unies, impose aux États de
coopérer avec la commission. Le rapport insiste sur le fait que la commission
continue de compter sur la coopération des États dans le cadre de son
enquête, qu’il s’agisse de la collecte d’informations ou de documents,
l’assistance dans l’organisation d’interrogatoires de témoins ou encore
l’assistance technique.
» Coopération avec la République arabe syrienne
La commission considère que la coopération avec la Syrie reste convenable et
efficace. Durant la période couverte par le rapport, la commission a adressé
douze demandes officielles d’assistance à la Syrie, pour la collecte
d’informations, d’objets et de documentation informatique à propos de
certains individus ou groupes, ainsi que des déclarations faites par certaines
personnes lors des enquêtes menées par les autorités syriennes.
La commission a mené un nombre d’activités liées à l’enquête et
d’interviews avec des individus en Syrie, notamment six interviews et cinq
rencontres avec des officiels syriens concernés, collectant une quantité
considérable d’informations et de documentations informatiques et
électroniques. La Syrie a livré à la commission les informations requises,
notamment celles portant sur des individus ou des groupes spécifiques. Elle a
également transmis à la commission des rapports sur les enquêtes menées par
les autorités syriennes.
» Coopération avec d’autres États
La commission exige l’entière coopération de tous les États aux niveaux
légal, technique et juridique. Bien que la plupart des États contactés aient
répondu positivement aux requêtes de la commission et qu’ils aient aidé
efficacement celle-ci dans son travail, d’autres ont fourni des réponses
tardives et incomplètes. Or ce manque de coopération a de sérieuses
conséquences sur l’achèvement du travail de la commission dans les délais
et celle-ci exprime son souhait que ces États se montrent plus coopératifs
durant la période prochaine.

Le juge belge Serge Brammertz à Beyrouth

Le 21 novembre 2006. La voiture criblée de balles du ministre Pierre Gemayel